‹ MissetteChapitre 8 sur 10 · PROVINCIALE · texte numérisé non relu

PROVINCIALE

Il se mit a regarder distraitement dans la rue.

Avec les gestes lents et les pas muets d'un frère sacristain qui vaque aux soins de l'autel, Clément, le valet de chambre du dramaturge Pierre Auburnin, pénétra dans le cabinet où travaillait son maître, et, vers le coin de la table, tout près des feuillets chargés d'écriture fraîche, posa un plateau, — justement un ancien plateau de sacristie, — sur lequel gisait une lettre. Après quoi il se retira, du même air déférent et silencieux. Et la porte se referma, sans plus de bruit qu'un livre.

Celui que ses amis appelaient « l'illustre » — affectueuse ironie, mêlée, cepen dant, de quelque admiration — continua d'écrire, lentement, méthodiquement, avec de courtes pauses durant lesquelles ''index de sa main droite se relevait et s'appuyait sur ses lèvres sans que ses veux quittassent le papier. De cette allure régulière, exempte de hâte comme de distractions, — des traits assez nobles de ce visage pensif,

visiblement tendu, concentré sur l'idée, — et aussi du décor sobre et solide qui environnait l'écrivain : beaux meubles de style, parfait arrangement des livres dans les bibliothèques, des bibelots dans les vitrines, des menus objets sur sa table, — le plus futile observateur eût inféré que « l'illustre » comptait parmi les premiers de cette aristocratie, ou, pour mieux dire, de cette haute bourgeoisie de lettres si caractéristique de notre époque : gens épris d'ordre et de respectabilité, soucieux de se maintenir de plain-pied avec les gens du monde qu'ils fréquentent, administrateurs avisés de leur fortune comme de leur talent. La mode n'est plus du penseur bohème ; tels cafés littéraires ont dû fermer, vidés au profit des salons. Te jeune poète, dote dès son premier volume, organise sa vie mondaine comme naguère un jeune diplomate. L'un des maîtres de Pierre Auburnin (Porto- Riche) ne l'a-t-il pas dit ? Désormais, tous les grands artistes sont des réguliers... Ce solide garçon de trente-trois ans, au visage complètement rasé, aux cheveux et aux ongles soignés, linge, habillé par les bons fai

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■seurs, maintenu en santé par l'hydrothérapie et les sports, logé dans un appartement ■cossu au voisinage de l'avenue du Bois, .réincarnait l'aristocrate de lettres, espèce disparue ou décriée à l'heure du romantisme, mais qui jadis s'honora pourtant d'être représentée par M. de Voltaire et M. de Buffon.

a L'illustre » relut ses trois derniers feuillets, corrigeant un mot de temps en temps, barrant çà et là une incise. Ce n'était point la scène d'une pièce à quoi il travaillait en ce moment : c'était la préface d'une édition nouvelle de son théâtre. Il s'agissait ici d'être modeste avec autorité, • de marquer dignement la place qu'on se réservait à soi-même dans le théâtre contemporain, point la dernière, bien entendu, — et cela sans risquer d'être ridicule. Satisfait probablement de sa lecture, Pierre Auburnin posa sa plume, fit jouer les phalanges courbatues de sa main droite, étouffa un bâillement et jeta enfin un regard dénué de cur'osité sur la lettre du plateau...

Mais aussitôt il la prit vivement, se leva et, s'approchant de la baie vitrée entr'ouverte (c'était la fin d'un tiède mois de mai), alla étudier en souriant la suscription et les marques de la poste. Cependant il ne fendit pas tout de suite l'enveloppe. Il la déposa, au contraire, sur l'entablement bas de la large fenêtre, s'assit à côté, à peu près dans la posture d'une écuyère sur sa monture, et, un bras allongé sur la barre d'appir, se mit à regarder distraitement dans la rue.

La rue de la Faisanderie, par ces trois heures d'après-midi, s'allongeait, merveilleusement vide et calme : une rue de quartier aristocratique, à Londres. Pierre Auburnin méditait, mais non point au hasard : il avait peu à peu discipliné même ses méditations, et c'était bien volontairemeni qu'il s'adonnait en ce moment à ce que les théologiens appellent une « délectation morose ». A mesure qu'on s'enrichit d'expérience, par le jeu naturel de la vie, la sensibilité s'émousse. Il s'agit donc (pensait Auburnin) de profiter des incidents qui la réveillent, qui lui rendent momentanément sa verdeur et sa vigueur de jeunesse. La lettre qu'il venait de recevoir était un de ces incidents heureux, suggestifs. Et « l'illustre » jouissait de l'effervescence Imaginative et sentimentale qu'elle suscitait en lui, sans qu'il eût presque hesoin d'y aider.

Elle était timbrée d'Issoudun. Cette lettre suggestive. Pierre Auburnin se rappe-

lait fort bien le nom de la femme qui l'avait écrite, son nom de jeune veuve : Madeleine Sourdier, — son nom de remariage : Madeleine Gineste. Noms très bourgeois, très obscurs l'un et l'autre, et qui contrastaient avec les noms brillants ou célèbres «les présentes amies de l'écrivain. Pourtant le rappel de ces noms plébéiens échauffait son souvenir, suscitait en lui la précieuse évocation, l'attendrissement sur le passé...

L'n rhétoricien, gauche et timide encore à cause de son orgueil même, un de ces gamins poussés trop vite qu'on nomme outre-Manche un « long lad », — pauvre gamin au bras ceinturé du brassard de crêpe... Une jeune femme à bandeaux châtains, à taille pleine et ronde, dont la figure de grisette idéale rappelle certaines vierges Qc Murillo.... Un petit salon d'Issoudun, bien laid, bien vieillot, velours rouge, bandes de tapisserie au point de croix, pendule et candélabres d'albâtre sur la cheminée...

voilà les images sur lesquelles se « délecte » la mémoire de Pierre Auburnin... Et quand il s'est fait (c'est' son expression) assez crier V âme pour être sûr que, littérairement, cette mélancolie passagère ne sera point perdue, - — alors seulement il fend l'enveloppe et. toujours assis à la même place, lit la lettre :

Issoudun, 23 mai 19..

« Pourquoi je me décide, ce soir de solitude, à vous écrire, — quand j'ai tant de fois voulu le faire et quand, tant de fois, je n'ai pas osé... peut-être l'expliqueriez vous mieux que moi. vous qu'on dit connaître si bien le cœur des femmes. Moi, j'en suis tout étonnée, et si confuse que je ne sais même pas comment vous appeler... Monsieur... ce serait trop glacé... Mon cher maître.,, je trouve cette expression (pardonnez-moi !) un peu ridicule. Alors : mon cher ami... ou : mon cher Pierre?... Oui, c'est bien quelque chose comme cela qu'il faudrait... Mais je n'ose pas encore. Cela viendra peut-être, au cours de ma lettre.

« Je ne me flatte pas., certes ! que vous pensiez bien souvent à -moi. Vous êtes si occupé, et si fêté!... T'ai suivi votre ascension dans la célébrité avec une émotion et une joie sincères; k mais, fussé-je oublieuse, vos succès ne m'eussent pas laissé le loisir d'oublier... Ah! je n'avais pas besoin de tout ce bruit autour de votre nom... De-

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puis que vous avez quitté Issoudun, j'ai toujours pensé à vous, mon ami... (Tiens ! voilà que j'ai osé! Tant pis, je n'efface pas.) Et je ne peux pas m 'imaginer que vos sorties chez moi. chaque jeudi, chaque dimanche (vos sorties de collégien isolé dans notre petite sous-préfecture, le papa enlevé par la mort et la maman retournée dans son pays), — non, je ne puis me figurer que vos derniers six mois de rhétorique n'aient pas laissé de trace dans votre mémoire.

« Oh ! mon ami... que ce fut charmant, pour moi du moins ! Et que nous étions comiques ! Je crois bien que. durant ces longues heures de tête-à-tête qui nous énervaient, et que nous aimions, nous étions aussi intimidés l'un que l'autre. Je vous sentais très supérieur à moi par l'intelligence, par le savoir précoce, et surtout par une certaine audace à vouloir le succès, à escompter la fortune, dont j'étais bien incapable...

Mais vous n'en étiez pas moins très gêné en face de moi. parce que j'étais une jeune femme libre, assez jolie vraiment, et de six années plus âgée que vous. Six années, entre les dixsept ans d'un collégien et des vingttrois ans d'une veuve amie de ce collégien, cela compte! Personne ne s'étonnait à Issoudun (où pourtant on est assez malveillant) que je fusse votre correspondante, puisque j'avais été l'amie intime de vos parents... A nous deux, à nous seuls, ces sorties apparaissaient comme autant de rendez-vous. La délicieuse époque! Je n'ai plus de timidité à vous l'avouer maintenant : ce sont les seuls mois de ma jeunesse que je voudrais revivre... Vous rappelez-vous? Quand vous arriviez, je vous embrassais ; je vous embrassais encore quand vous me quittiez : rien d'étonnant, puisque je vous avais connu petit garçeu. Mais, peu à peu, nous trichions. Ce n'étaient plus tout à fait des baisers de grande sœur à son cadet. Et nous faisions semblant de ne pas nous apercevoir que nos lèvres se frôlaient un peu, — chaque fois un peu plus. Et nous faisions semblant de ne pas voir, non plus, le trouble l'un de l'autre, après...

« Vous êtes parti, sans que ni l'un ni l'autre eût risqué une parole tendre. Vous étiez trop timide, et moi. la sensation que votre maman vous avait confié à moi me paralysait. J'étais une très honnête

femme, Pierre. Et telle je suis restée... Mais vous " rappelez-vcus notre dernière journée... mes larmes... vos larmes... toujours sans rien oser nous dire?

« Quand vous avez été parti, vous ne vous êtes sans doute pas soucié longtemps de ce que je devenais, — car vous m'avez

nous étions l'autre.

AUSSI INTIMIDÉS L'UN QtJÏ

écrit quatre fois en tout... Plus des remercîments sur une carte quand je vous ai félicité pour votre décoration.

« Et moi?...

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« Eh bien! moi, j'ai rangé votre souvenir dans un coin secret de ma mémoire, et j:ai continué à vivre. Je me suis remariée : c'était dans l'ordre. Pour vous expliquer ce qui va suivre, je suis obligée de vous parler de mon mari : je le ferai très brièvement, car cela m'est désagréable. J'ai épousé en secondes noces un mari personnel, égoïste, autoritaire. Toutes les concessions possibles, je les lui ai faites. J'y ai perdu ma volonté, j'ai perdu, aussi, ma gaieté, car ma gaieté lui déplaisait; il me trouvait « provocante », c "était son mot. Pour lui plaire, je m'efforçais chaque jour de faire mieux que la veille : je l'ai rendu difficile à l'excès et jamais satisfait. Je suis devenue pour lui une sorte de dame de compagnie très obéissante. En somme, je n'ai pas été heureuse. Mais je me disais, par compensation : Mon mari est intelligent, laborieux et fidèle.

« Eh bien ! je me trompais sur un point, J'ai découvert récemment, par le hasard d'un tiroir laissé ouvert, que ce fidèle mari n'a pas cessé (vous entendez bien, pas cessé!) d'avoir des liaisons à Paris, à Lille. à Bruxelles, partout où ses affaires Pappellent. Dame! le choc a été rude. J'ai failli courir chez l'avoué, déposer une instance en divorce... Une pudeur orgueilleuse m'a retenue, l'agacement d'avouer à tout Issoudun ce que personne n'v sait encore ; car mon mari est discret et ne me trahit qu'en voyage... Alors que faire? Qui consulter?... Personne ici, bien sûr!

« Et, hors d'ici, je ne connais que vous.

« Vous ne pouvez pas, mon cher ami, mon cher Pierre, refuser l'avis amical que je sollicite de vous. Connaisseur professionnel des cœurs féminins, vous me comprendrez mieux que je ne me comprends moi-même. D'autre part, les réalités de la

vie vous sont familières; les gens compétents assurent, d'après vos pièces, que vous> entendez merveilleusement la loi et les affaires. Enfin, j'ai une absolue confiance en vous et je suis s re que vous souhaitez moiv bonheur ou tout au moins mon repos.

« Accordez-moi trois quarts d'heure de votre temps. Mon mari est absent pour cinq jours encore. Si je reçois de vous, d'ici à demain soir, un télégramme sans signature contenant ce mot unique : a Convenu »r je partirai aussitôt pour Paris. Autre fa-veur que je réclame de vous : ne pas aller chez vous. Cela m'intimiderait. C'est vousqui viendrez me voir, 18, rue Saint-Romain, dans un petit appartement très simple et très secret, loué par une personne d'Issoudun, et où je compte descendre. Je vous y attendrai de deux heures à six heures.

« Vous voyez... je vous dis tout ceci brièvement, précipitamment, parce que j'éprouve un certain malaise à vous le dire. Et, maintenant que c'est dit, il me semble que je ne puis plus continuer ma lettre, D'aileurs, pourquoi vous prendre davantage vos instants si disputés? J'attendsavec confiance votre télégramme. Xe trompez pas cette confiance. Xe refusez pas, ne retardez pas une entrevue qui me rendra le courage de vivre... D'avance merci, merci i

« Madeleine. »

« Je crois que vous n'aurez pas trop de peine à me reconnaître. On s'accorde à déclarer autour de moi que les années n'ont guère éprouvé ma figure et ont respecté ma taille. J'ai toujours pris soin de l'une et de l'autre. Héas! cela ne m'a pas gardé mon mari ! »

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Le lendemain, vers deux heures et demie, Pierre Auburnin monta en voiture, devant sa porte, et dit à son chauffeur :

— Vous arrêterez au coin de la rue de Sèvres et de la rue Saint-Romain.

Tout de suite, après la lecture de la lettre, il avait décidé qu'il ne se déroberait pas. D'abord parce qu'il se piquait de courtoisie : la goujaterie systématique professée à l'égard des femmes par beaucoup de ses contemporains l'horripilait. En outre, il devinait, dans la requête de Mme Gineste,

— Madeleine, comme il la nommait à part lui, — quelque chose de plus qu'une simple consultation juridique ou même psychologique. Xon pas. cependant, un rendezvous, dans le sens vulgaire, brutal, du mot. Mais le désir de se réfugier dans un passé charmant et tendre, alors que le présent devenait insupportable : un souhait confus de revanche contre la trahison du mari; et surtout, surtout! le goût ressuscité de l'aventure, cette révolte soudaine d'un tempérament contre la destinée, cette crise de romanesque qui saisit presque toutes les femmes honnêtes vers la fin de leur seconde jeunesse. Au besoin de revanche, à la révolte du tempérament, à la crise romanesque, au goût subit de l'aventure, la lettre d'Issoudun ne faisait pas même allusion : preuve ■ — concluait en souriant Auburnin

— que tel était son principal objet. Les lettres féminines doivent se lire entre les lignes. Lui-même l'avait écrit dans une ré-

MonsIeur Pierre Audcrnin.

plique, devenue célèbre, d'une de ses pièces : « Le point important d'une lettre de femme, presque toujours, est sous-entendu,. — ou bien il se révèle justement par le • soin de la signataire à n'en point parler... » Enfin, une naïve et révélatrice inquiétude ne se marquait-elle pas aux lignes ajoutées après la signature? S'il ne s'agissait que d'une consultation juridique ou psychologique, qu'importaient la taille et le visage de la consultante?

« Trente-trois et six trente-neuf, supputait « l'illustre » tout en roulant à vive allure le long des quais de la Seine... Madeleine est juste à temps, encore, pour éviter la désobligeante épithète : quadragénaire... Qui sait si ce n'est pas cette appréhension qui l'a décidée? L'histoire de la tromperie conjugale est peut-être inventée... Ou, du moins, elle savait depuis longtemps,.

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sans oser le talion. Tout d'un coup, elle aura pensé : Mais je vais avoir quarante ans!... Et elle a pris son parti... »

Cette hypothèse, peut-être un peu trop ingénieuse, mais bien féminine, divertit l'écrivain.

« N'importe, fit-il tout haut, elle était jolie ! Et si ce qu'elle dit de sa taille et de sa figure est vrai... »

Il n'acheva pas sa propre pensée, parce que, sincèrement, il n'avait en la circonstance aucun projet arrêté. Fort je.une encore (au moins selon l'opinion moderne), il avait « vécu » trop tôt ou trop intensément pour que la plus légère parcelle de levain romanesque fermentât encore en lui. Il s'avouait à lui-même que nulle femme au monde n'était capable, par son seul atfrrait, de déranger une après-midi de sa vie bien ordonnée : il ne demeurait sensible qu'à la constatation de l'attrait, du trouble, provoquée chez une femme par sa présence. Et encore, dans cette sensibilité en retour, pour quelle part entrait sa curiosité d'observateur? Curiosité d'amateur psychologue, raffinement de voluptueux un peu blasé, qui goûte surtout le désir de Vautre : ces deux éléments réunis suffisaient ordinairement pour le décider.

Cette fois (il s'en avisa sans déplaisir), l'attrait de voir et de savoir s'annonçait plus vif, plus aiguisé. La femme qui l'appelait ne ressemblait certainement en rien à celles qui avaient traversé sa vie depuis dix ans. C'était « la Provinciale », — et l'esprit d'Auburnin. saturé de littérature, imprégnait ces quatre syllabes de tous les souvenirs de Balzac. Et c'était aussi quelque chose d'autre — de meilleur — que la littérature. C'était son adolescence. C'était l'occasion de remonter aux sources de sa vie sentimentale. Rien ne nous émeut davantage que d'être soudain mis en présence d'une image vivante de notre passé... S'il allait, pour un instant, ressentir les forts battements de son cœur de dix-sept ans. alors qu'il avançait vers l'amour avec ce désir éperdu, cette angoisse délicieuse? Il souhaita que Madeleine fût demeurée, comme le disait, identique à sa correspondante de jadis.

o Et moi ? »

Lui? Franchement, il n'était guère inquiet. Quelques cheveux de moins sans doute. Quelques plis légers, légers, au coin des paupières... Mais combien plus d'assurance, d'élégance, d'autorité...

« Sans compter la gloire ! » pensa-t-il, se raillant lui-même.

L'automobile freinait au coin de la rue de Sèvres. Auburnin descendit, commanda à son chauffeur de l'attendre et s'engagea à pied dans la rue Saint-Romain.

Une rue de province, comme il en reste encore quelques-unes dans ce quartier jadis peuplé de communautés et de chapelles. La maison qui portait le numéro 18 offrait au passant, plus que toutes ses voisines, l'image d'un logis provincial : l'avantcorps assez bas composé d'une porte cochère flanquée de deux boutiques ; une petite cour triste et proprette au fond, un pavillon à deux perrons, le principal au milieu, l'autre, plus modeste, à l'extrême droite de la façade. Ce fut vers celui-ci que la concierge dirigea Pierre Auburnin.

Il sonna. Après une demi -minute d'attente, durant laquelle il perçut, derrière la ,porte. des chuchotements et des^pas, on vint lui ouvrir : une bonne d'une trentaine d'années, ses cheveux jaunâtres presque entièrement cachés par la coiffe berrichonne.

Elle était très rouge et semblait fort intimidée.

— Mme Gineste?

La servante ne trouva pas un mot à répondre ; elle introduisit l'écrivain dans une sorte de petit parloir, meublé et tendu dans le style, dit moderne, des magasins de nouveautés : ripolin blanc, papier et cretonnes à ramages. Cet effort de naïf modernisme contrastait avec l'aspect vétusté de la maison et la couleur sombre, restée intacte, des boiseries et des corniches. A côté d'un piano, lui-même laqué de blanc, une porte vitrée, tendue de mousseline « libertv » à fleurs, donnait sans doute accès au reste de l'appartement. En somme, la pièce était très claire et très gaie. Auburnin s'assit auprès d'une des deux fenêtres dans un fauteuil canné assez confortable et attendit.

Avec une charmante surprise, il constatait qu'il était ému. Oui... grâce à l'identité de la personne attendue, quelque chose revivait de l'émoi de jadis, alors que, dans le salon d'Lssoudun, il attendait Madeleine... La mémoire subconsciente qui est en nous, et qui, du passé, garde à notre insu tant de choses que nous ne lui réclamerons jamais, la tenace mémoire des sens ressuscitait un parfum, un bruit d'armoire refermée, la couleur d'une après-midi : et cela si nettement que le cœur de l'homme de trente-trois ans palpitait comme celui

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du collégien. Seulement l'habitude professionnelle, superposée à la nature et maintenant la plus forte, guettait cette émotion et cherchait diligemment des mots, des répliques pour la fixer, pour la traduire.

Soudain il se retourna... Etait-ce une erreur? Il avait cru que la porte vitrée s'ouvrait. Non... Rien. Il se leva, s'approcha de cette porte. Le rideau de « libertv » remua, c'était sûr; mais nul bruit... L'air, sans doute.

« Tout de même, pensa Auburnin, voilà un quart d'heure que je perds mon temps ici. Qu'est-ce que cela veut dire?... Cette espèce d'innocente, qui m'a introduit, ne m'a même pas dit si sa maîtresse était au logis... Attendons! Ah!... Des pas... »

Oui, on marchait dans le corridor, on approchait. Instinctivement, l'écrivain se composa une physionomie, une attitude, celle qu'il eût fait prendre en scène à « l'amoureux » chargé de jouer le rôle... Mais personne ne pénétra dans le salon. La porte du perron s'ouvrit, se referma... Une silhouette traversa la cour, une silhouette de femme qui hâtait le pas, qui tourna à droite, dans la rue.

« Tout s'explique, pensa l'écrivain^ Madeleine avait une visite... une amie importune qu'elle vient d'expédier. »

Encore cinq ou six minutes passèrent.

Pierre commençait à perdre, patience. Il cherchait dans les angles un bouton de sonnette électrique quand enfin la servante ber-

richonne se montra de nouveau. Elle était encore plus écarlate et semblait encore plus stupide que tout à l'heure. Elle demeura plantée sur le seuil, muette.

— Eh bien! interrogea Pierre... Qu'estce qui se passe? Vous n'avez donc pas averti Mme Gineste que je l'attends?

La fille eut une contraction de visage qui peut-être signifiait un sourire.

— Madame... balbutia-t-elle... Madame... Madame s'excuse...

— Comment ! elle s'excuse... Elle est chez elle et elle ne veut pas me voir?

— Madame... Madame a été obligée de sortir. Elle s'excuse. Elle écrira à Monsieur.

Cette fois la large bouche de la paysanne grimaça un rire indubitable. Pierre Auburnin se rappela la silhouette féminine traversant la cour quelques minutes auparavant.

« C'était elle », pensa-t-il.

Et, tout haut, regardant fixement dans les yeux la bonne qui cessa de rire et recula, effravée :

— . Vous direz à madame que je la dispense de m'écrire et vous la prierez de ne plus me déranger, n'est-ce pas?

Sur cette phrase, il fit la meilleure « sortie » qu'il put. une de ces sorties dont l'acteur, au théâtre, n'est jamais satisfait. et pour lesquelles il demande à l'auteur de l'aider en « corsant un peu la réplique »c

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