RESSENTI UNE IMPRES- SION DÉSAGRÉABLE
« Issoudun, 26 7;/<?z.
« Oui... je sais bien, mon ami, que vous m'avez « dispensée de vous écrire, et priée de ne plus vous déranger... » Vous êtes donc très irrité contre moi. Vous trouvez que je vous ai manqué gravement. C'est vrai, j'ai agi sans prudence; je me suis conduite avec vous comme une enfant...
Mais ce ne fut pas avant-hier, en décidant tout d'un coup que je ne me montrerais pas à vous, que je ne vous parlerais pas. J'ai réparé alors ma vraie, ma grave imprudence, qui avait été de vous écrire, de vous demander une audience, de vous appeler chez moi.
« Me croirez-vous ? Je n'ose pas l'espérer, car je connais votre phrase sur la sincérité des lettres féminines. En vous écrivant la première fois, cette phrase me gênait. Elle me gêne encore. Et je voudrais savoir débrouiller et traduire ma pensée aussi habilement que vous, pour vous quereller à ce propos. Votre phrase tant vantée n'est vraie qu'en apparence. Elle séduit d'abord. Nous-mêmes, femmes, nous
pensons : « Comme il nous connaît !... » Eh bien! non, vous n'avez pas raison. Ou plutôt votre interprétation nous trahit, en nous supposant une intention de tromper qui n'est pas nécessairement en nous. Il est exact que « le point important d'une lettre féminine est presque toujours sous-entendu, ou se révèle justement par le souci que nous mettons à n'en point parler ». Mais notre dissimulation est inconsciente, et nous sommes notre première dupe. Ce que ne dit pas notre lettre, nous ne nous le disons pas à nous-mêmes. Nos lettres sont ainsi les images fidèles, spontanées, de notre cœur. Elles vous le montrent tel qu'il est, avec la pénombre, avec le mystère qu'il garde pour nous.
« Par exemple, ma première lettre, celle où je vous demandais une audience... Je vous juie qu'en vous l'écrivant j'étais persuadée que vous revoir, causer avec vous, * vous demander conseil, renouer avec vousdes liens d'amitié, suivre religieusement votre avis, combleraient mon désir et pacifieraient mon désarroi... Voilà tout ce que je voulais, ou du moins je ne croyais pas vouloir davantage. J'aurais dû pourtant prendre garde, lorsque, la lettre écrite et
Piovinciale
xelue, j'y ajoutai quelques lignes, bien ridicules, où je vous parlais de mon physique... Je les ajoutai d'un trait, sans la moindre réflexion, parce que je sentis le besoin de les ajouter. Ceci est bien féminin, sachez-le, Monsieur le psychologue... Nous sommes tout impulsives, et malgré cela nous avons souvent l'air de ruser, parce que nous sommes victimes d'une impulsivité dont nous ne démêlons pas les causes. « J'envoyai ma première lettre, je reçus votre télégramme d'acceptation, je partis pour Paris avec ma femme de chambre, je m'installai rue Saint-Romain et je vous attendis, je ne dirai pas sans émotion, — mais avec une émotion heureuse, exempte de tout remords comme de toute anxiété... Cette émotion ne me faisait nullement connaître... que je vous aimais. Voilà le grand mot, le terrible mot prononcé : vous ne direz pas, cette fois, que je dissimule. Je vous l'écris consciemment, pour justifier ma conduite à votre égard. Pierre, je suis sûre maintenant que je vous aime, dans le sens redoutable et complet du mot; je vous aime depuis très longtemps, depuis vos sorties de collégien, chez moi. il y a seize ans... Mais je vous supplie de croire que je ne le sais que depuis hier, depuis que je vous ai vu de près, de tout près, dans le petit salon blanc.
« Car je vous ai vu.
« De longues minutes, je suis demeurée derrière la porte vitrée, à vous regarder. La mousseline tendue qui, pour vous, me cachait, dans le corridor sombre, ne me dissimulait rien de vous. Ne dites pas que ce fut un piège ni un vilain espionnage. Rien n'était prémédité. Je me suis avancée vers la porte vitrée avec l'intention de l'ouvrir et de vous rejoindre : je vous ai observé un instant, ce qui était bien excusable. Et, presque aussitôt, j'ai compris qu'il valait mieux ne pas ouvrir... Oh ! qu'il va m'être difficile de vous expliquer tout cela!... Essayons tout de même.
« D'abord, admettez que je ne suis nullement semblable aux héroïnes de vos pièces. Non pas que je me tienne pour une nature exceptionnelle. Je suis, sans plus, une provinciale honnête, comme le fut ma mère, comme le sont mes deux sœurs. Ce qui caractérise la provinciale honnête?... C'est, il me semble, de ne pouvoir séparer l'idée de mariage de l'idée des réalités de l'amour. Ces deux idées unies ne composent d '"ailleurs pas pour nous — pour moi — un ensemble très attrayant. Il y a peu
de ménages délicieux, a dit un penseur dont j'oublie le nom : il devait penser en province et penser aux ménages de province. Aussi, en dehors du domaine conjugal et... pratique, la plupart des provinciales honnêtes s'accordent plus ou moins le droit de rêver : elles rêvent avec complaisance ou avec remords, mais presque toutes platoniquement. Et c'est ce platonisme qui est l'attrait de leur rêve; autrement, il leui semblerait qu'elles retombent dans le « genre ménage », et l'attrait s'évanouirait...
« Ouf! Ce n'est pas commode à expliquer, tout cela : mais vous êtes si pénétrant ! Vous devez m'avoir comprise.
« Quand vous sortiez chez moi, en rhétorique, je peux bien vous confesser que je vivais des après-midi ravissantes. Pourtant, si vous aviez été un de ces arrivistes prématurés (par exemple le héros de votre pièce : Le jeune larron), le charme eût été rompu tout de suite. J'avais la certitude absolue que le domaine du rêve tendre ne serait pas outrepassé. Vous ne pouviez guère devenir mon mari ; je ne souhaitais nullement que vous le fussiez. Je n'ai donc pas trahi votre souvenir en me remariant. Remariée, j'ai continué de penser à vous avec tendresse, avec idéalité; cela me causait un léger remords, extrêmement agréable : mais jamais, jamais, je n'ai imaginé que vous puissiez avoir de moi ce à quoi tiennent surtout les maris de province, et même, peut-être, tous les maris. Pareillement je n'étais pas jalouse de ces succès de femmes qui vous comblaient à Paris : vos comédiennes, vos mondaines ne dérobaient rien, j'en étais sûre, de ce qui m'appartenait.
« Nos timides baisers de jadis, j'étais certaine que nulles lèvres féminines ne vous les redonneraient !
« Ainsi ai-je vécu, jusqu'au jour où tout mon pauvre édifice de « ménage » s'est effondré. Pour une provinciale honnête, être trompée par son mari, c'est la ruine du ménage : cela résulte de cette identité exclusive qu'il y a, pour elle, entre le mariage et les réalités de l'amour. Désespérée, • désorientée, je n'ai plus trouvé d'issue que dans mon cher jardin de rêve, auprès de vous. J'ai couru à vous comme on court à la lumière, à l'air, sous les débris de sa maison effondrée. Et le projet — absurde! — qui se précisait peu à peu dans mon esprit, c'était d'obtenir ma séparation d'aver M. Gineste, de vivre à Paris et
Provinciale
de vous voir une fois par semaine, comme à Issoudun ! Ne me traitez pas de toquée : nous sommes des tas de provinciales capables de concevoir un pareil programme sentimental. Je dis : de le concevoir. S'y tenir, c'est autre chose. Ce dernier point m'est apparu avec une terrible évidence tandis que je vous regardais, à travers la mousseline liberty. rue Saint-Romain.
« A première vue, j'ai ressenti une impression désagréable : l'image du long, mince, rhétoricien à visage quasi féminin, si présente à ma mémoire, a fait tort au robuste sportsman que j'avais sous les veux. J'ai trouvé que vous n'étiez plus « gentil » du tout. Et c'est cela qui m'a arrêtée derrière la porte.
« Vous vous êtes levé à ce moment-là.
vous avez marché vers la porte vitrée. J'ai eu une grosse émotion : vous me faisiez face, tout près de moi.
« — Si. ai-je pensé, il est toujours très bien. Il est même mieux qu'avant... »
« Songez, cher ami. qu'un homme de votre allure, de votre élégance, avec cet air d'autorité tranquille et d'intelligence hautaine, cela ne se rencontre guère parmi nos relations de provinciales! J'ai senti tout de suite qu'en présence d'un tel homme, qui était pourtant mon petit ami de jadis, je n'aurais plus d'idées, plus de volonté, que je serais une chose entre ses mains. Vous me comprenez? L'évidence de ce qui m'attendait m'a accablée. J'ai dû m'appuver au mur : mon cœur se serrait comme si vous l'eussiez empoigné dans votre helle main blanche. Je vous assure que j'ai souffert autant qu'en découvrant la trahison de mon mari. Cette fois, c'était mon rêve qui s'écroulait...
« — Oh ! ce serait possible, vraiment ! Non ! non ! je ne veux pas !... »
« Mais, (lu même coup, j'ai compris que si je me montrais ?i vous, et si vous n'éprouviez pas pour moi cet attrait violent, total, que je ressentais pour vous, je n'aurais plus de repos dans la vie. Or. quelle raison, vraiment, pour que vous m'aimiez?... Je ne vous trompais pas en vous disant que je n'ai guère changé. Les hommes me regardent et me suivent toujours, même à Paris... Mais nue suis-je, humble provinciale, pour le Pierre Auburnin d 'aujourd'hui? Une petite chose sans importance, à laquelle il consentirait peut-être à accor-
der quelques instants, mais qui, certainement, n'emplirait pas son cœur... Tout cela, je l'ai perçu avec une merveilleuse netteté, en quelques instants... Et la honte réelle de cette faiblesse que je découvrais en moi, mêlée à l'effroi d'être dédaignée, s'est tout à coup traduite par un besoin éperdu de fuir, d'échapper à la destinée, de ne plus vous voir jamais, jamais... J'ai couru vers ma chambre, j'ai épingle fiévreusement moc chapeau sur mes cheveux, j'ai balbutié à ia domestique les paroles qu'elle vous a répétées, et je me suis sauvée de la maison comme si elle brûlait.
« ... Me revoilà à Issoudun. Deux jours ont passé. Je suis plus calme. Mon mari rentrera ce soir. Je l'accueillerai sans un reproche. J'ai découvert que je ne vaux pas beaucoup mieux que lui. Je vivrai à ses côtés, comme avant, ma vie monotone de provinciale... Comme j'ai vu très peu le Pierre Auburnin de maintenant, son image commence déjà — comment dire ? — à se dessubstancier. à s'effacer. C'est l'image du rhétoricien qui reparaît dans mon souvenir, lentement, sûrement. Avec ce Pierre Auburnin de dix-sept ans, je pourrai continuer, je l'espère, mon cher et chaste roman, comme par le passé.
« Si je n'y parvenais pas, je serais trop malheureuse.
« Adieu, mon ami. Je ne vous reverraî jamais. Ne pensez pas à moi avec rancune, ni surtout avec ironie. Je vous aime infiniment. Xe m'écrivez pas, de grâce... Mais n'oubliez pas tout à fait la petite âme de provinciale qui vit pour vous, dans son coin discret, comme brûle discrètement une veilleuse...
« Madeleine. »
Pierre Auburnin et Madeleine Gineste ne se sont, en effet, jamais revus... Et, de ret*-e ombre d'aventure, il ne reste, dans le vie de « l'illustre ». qu'un souvenir rendu peu à peu amical par le temps qui coule, qui panse la légère meurtrissure d'amourpropre.
Il reste aussi, soigneusement épinglées ensemble, deux lettres qui jaunissent dans le casier aux documents, - - sous la fiche : Province.
Prochain volume à paraître
Edmond de QONCOURT