LA PAPAUTÉ EN FORMATION
Soo rdle Ti»^-Tis de l'empire d'Orient. — La papauté est un Impérialat. — £Ile D*est pas un Souverain Pontificat. — Comment elle pourrait Télre. — L'excommunication. — Le Catholicisme. — L'Orthodoxie. — Politique impériale des papes. — Pépin, Gharlemagne. -^Diarchie européenne d'empires, conséquence de la diarcbie d'églises impériales. — Ignorance organique et sociale, ponlificale et politique de la papauté et de Charlemagne.
Je traite ud peu longuement ces questions d'origines et je crains d'en fatiguer l'attention du lecteur; mais plus ces bases sont éloignées de nous, plus il importe d'y porter la lumière pour y saisir la superposition des faits généraux, pour y suivre, assise par assise, les fondations de la Chrétienté, et pouvoir, àla fin de ce livre, édifier la Constitution européenne d'une manière pratique qui soit la conclusion même des faits accomplis.
Tout ce qui suit va vérifier historiquement les principes posés dans le chapitre des définitions, parce que ces principes ne sont nullement métaphysiques, mais réels, et tels que l'Histoire du Genre Humain nous les montre expérimentalement en acte dans la vie, dans l'organisme et dans le jeu des différents gouvernements que comporte l'État Social de l'Homme .
L'empire de Constantinople, comme plus tard l'empire carlovingien, se considérait comme le suzerain temporel de Rome : c'est pour cela qu'interprète des sentiments locaux de cette dernière, la politique des papes visant à l'Empire universel, par voie de domination , se joua perpétuellement de ces deux empires.
On a beaucoup critiqué les fautes des empereurs d'Orient, leurs mœurs, leur faste, leur formalisme et leur cérémonial; mais je n'ai à relever en eux que la fonction générale qu'ils ont exercée, pendant mille ans, comme Gouvernement public d*une moitié de la Chrétienté, au bénéGce de l'Europe, et avec plus ou moins d'énergie monarchique.
Cette fonction se résume ainsi : fusion du sentiment chrétien avec les éléments juridiques de Tancienne civilisation, protection du foyer principal de cette civilisation devenue chrétienne, contre les barbares sur le Danube, contre les civilisations asiatiques de religion différente.
Avant que l'Occident n'entreprît, sous l'impulsion intéressée des papes, ses Croisades aussi Folles que désastreuses, les rives du Danube, laDacie, la Thessalie, l'Êpire, la Macédoine, les isthmes, la frontière de l'Euphrate, furent hérissés par les empereurs d*Orient de milliers de forteresses qui seront défendues, tant que cela sera nécessaire au travail des conciles, à celui des légistes, à l'édiGcation de la papauté et de l'empire d'Occident, ainsi que des dynasties qui constitueront les nationalités, et sous l'égide desquelles s'ouvriront les temps modernes.
Nous avons dit, dans notre introduction, que la force du droit public appartient au pouvoir qui défend les intérêts les plus généraux.
Cette force juridique était certainement dans l'impérialat deConstantinople, quand Zenon cherchait à remédier aux vices démagogiques de la constitution de TËglise, aux passions populaires qui exploitaient les stériles questions de dogme ; quand cet empereur, par son édit cC union ^ forçait à l'unité les sectateurs de Tévêque de Rome et ceux d'Eutichès; quand Justinien éditait le code avec les institutes, le digeste et les authentiques ; quand Héraclius résistait à Kosroës et que le patriarche Sergius offrait au défenseur de la Chrétienté toutes les richesses de TËglise pour soutenir sa guerre sacrée; quand
enfin, cent ans avant THégire, Tenripire et Téglise d*Orient appuyaient le Négusetrévèque d*Àbyssinie contre les Arabes, et opposaient le monument de la Saona à la Kaaba de la Mecque.
Constant! nople a bien mérité de la Chrétienté, et c^lle-ci devra s'en souvenir dans sa constitution définitive, dont ce livre n'a d'autre but que de mettre à nu les principes latents.
Avant de quitter cette ville où se résumèrent, pour se donner à l'Europe entière, l'esprit de la législation romaine et la morale évangélique, il nous reste à définir la signification gouvernementale intérieure de l'Empire.
Synthèse de la raison et de la force légale des intérêts généraux, le gouvernement impérial est seul mattre absolu des ofiices publics; seul il les confère ou les retire à tous l^s degrés delà hiérarchie civile et militaire.
Chaque officier public n'est que l'expression vivante d'une fraction de l'ordre unitaire abstrait, et sa personne ne vaut qu'en raison de l'impersonnalité môme de la fonction qu'il exerce; il n'a pas plus la propriété de la province qu'il gouverne que le gouvernement de sa propriété privée.
C'est l'État, en un mot, corps spirituel de la Société.
Théodoric, puis Charlemagne, puis ses successeurs impériaux de Germanie, puis les dynastes, reçurent tous de l'empire d'Orient la notion et la pratique de l'État; mais la civilisation actuelle eût été certainement hâtée de plusieurs siècles si, au lieu d'encourager et de consacrer ce mouvement organique, la papauté ne s'était acharnée, pendant tout le moyen âge, à le contrarier et à l'anéantir, en déchaînant contre lui le matérialisme gouvernemental avec la révolution féodale.
Cest que la papauté elle-même, inclinée malgré elle à exercer non le Souverain Pontificat, mais l'Empire, et visant à la domination universelle, ne représenta en Europe qu'une
puissance révolutioimaire, dès qu'elle s'affirma comme un État proprement dit.
Il importe au plus haut point* dans Tintérèt de TEurope présente et future, de relever exactement, dans le vif mérae des origines, sur quel plan, sur quelles bases va s'édifier et s'exercer la fonction des chefs de l'église, et pourquoi elle sera en dualisme perpétuel avec toute monarchie prépondérante exerçant en Europe le Gouvernement général et le Droit public. .
Avec l'empire de Constantinople, l'Église mattresse des mœurs est la servante obligée de la loi.
L'empereur est chrétien comme individu, mais, quoique à la tète de l'Église, il n'est, comme empereur, aucunement chrétien, puisque sa fonction de premier magistrat est purement juridique, et que l'Église manquant d'une doctrine intellectuelle et sociale, scientiSque et pratique, n'a pas su faire la corrélation religieuse du droit romain et de l'organogenèse gouvernementale de l'État avec renseignement chrétien.
Le titre d'évêque extérieur, donné à Constantin, le consacre comme despote sans Tautoriser comme magistrat chrétien.
Ce titre le met hors de pair vis-à-vis des conciles et de l'épiscopat, et le laisse en réalité évèque supérieur, sans enseignement spécial, sans initiation propre, et fonctionnellement athée.
Ainsi la loi séparée de la foi, sans concordance avec elle, laisse l'athéisme gouvernemental présider à toute la formation des doctrines de l'Église et voué, sans arbitrage possible, sans médiation pratique, au dualisme de la monarchie pure et de la démagogie.
Constantin ne mit l'Église dans l'État que pour ne pas mettre la Religion au-dessus de sa tète; il se saisit, dans le culte oiSciel, d'un instrument de police phsychologique, et s'il
— Sise l'asservit par des bienfaits, ce fut pour éviter de le servir comme principe gouvernemental.
Dans le diocèse de Rome, TËvêque des évoques voyait de loin ces faits et en jugeait mieux la signification et la portée que s'il eût été sous la main immédiate de l'empereur, et forcé, comme fonctionnaire ecclésiastique, de subir directement la loi du premier magistrat.
Les théologiens, quelque peu pratique que soit leur théologie, y puisent cependant des habitudes intellectuelles et spéculatives qui les inclinent facilement à la politique.
Le schème politique de la papauté fut vite arrêté pour toujours, et ce fut la géographie ethnique qui en fournit les bases et en donna le plan.
Empêcher à tout prix l'unité juridique de Tltalie, afin de n'avoir pas de dépendance légale et immédiate à subir, chasser de la Péninsule une domination et une race par une autre, ériger en Occident un empire rival de celui de Gonstantinople, déchaîner contre cet empire à peine créé la plus épouvantable révolution qui ait jamais menacé TÉtat Social, frapper tour à tour toutes les dynasties qui essayèrent d arracher l'Europe à ce chaos, régner souverainement sur les ruines de la Chrétienté : tel fut le résultat politique auquel la papauté fut condamnée par son plan local d'érection, comme fonction monarchique, voulant tout dominer d'une manière indépendante, du haut de sa petite municipalité romaine qu'elle ne put jamais gouverner.
Riche et bienfaisante autour d'elle, la papauté s'appliqua tout d'abord à se conquérir Taifection des Italiens; quand elle en fut assez sûre pour lutter contre les Grecs, vers la fin du septième siècle, le pape Sergius II commença la Révolution.
SufiSsamment affermi dans son impérialat du clergé latin, soutenu par les municipes, par le sénat de Rome, par l'esprit de la race péninsulaire qui personnifiait en lui ses souvenirs et ses espérances de grandeur, Sergius secoua le
joug des conciles, et, pour se dérober aux droits de rEmpire, opposa entre eux Tesprit des deux races rivales.
C'est pourquoi il refusa de se soumettre aux canons du concile in trullo.
L'empereur Juslinien II ordonne qu'on enlève Tévèque rebelle et qu'on le lui amène; mais celui-ci avait tout prévu.
Rome se soulève, TExarchat s'insurge, Venise s'affranchit, les soldats impériaux, pour la plupart italiens, n'obéissent pas aux ordres de l'empereur.
En 726, nouveau soulèvement des Romains contre l'exéculion, dans les provinces d'Italie, de l'ëdit de Tempereur Léon risaurien en faveur des iconoclastes.
A la façon des carbonari n^iodernes, les papes faisaient agir; ils n'agissaient pas encore directement.
En 727, par exemple, Grégoire II protestait onctueusement de sa soumission à l'Empire ; il traitait d'excellent maître l'exarque de Ravenne, et écrivait au duc impérial de Venise :
« Nous reconnaîtrons toujours pour nos maîtres, nos grands empereurs Léon et Constantin, et nous voulons, avec le secours de Notre-Seigneur, demeurer inviolablement attachés à leur service. »
Pendant ce temps, Vénitiens, Italiens de l'Exarchat, Lombards, Francs, étaient politiquement travaillés, Luitprand gagné, la famille d'Héristal préparée pour Tempire d'Occident, et, malgré les belles protestations ci-dessus, Grégoire II, sûr de ses forces, entre, peu de temps après, directement en scène et écrit à Léon Tlsaurien ce qui suit :
« J'invoque Jésus-Christ, chef de l'armée céleste. Qu'il » vous envoie un diable pour la destruction de votre » corps... Réfléchissez, tremblez, repentez-vous : de pieux « barbares brûlent de venger l'Église... Magistrat, vous tenez » le glaive de la justice : je tiens un glaive encore plus terri - » ble, celui de l'excommunication, d
L'exécution suit la menace : Rome chasse le préfet de
Tempire; à la tète de ses Lombards ariens, Luitprand anéantit la domination grecque dans TExarchat ; mais monarque, Luitprand entend travailler pour sa monarchie et non pour celle du pape, aussi vient-il tranquillement mettre le le siège devant Rome, pour recommencer, par le centre, Tunité de l'Italie.
Ce n'était pas le compte de Grégoire II qui, pour éloigner cet allié incommode, fait une volte-face vers Byzance, en attendant que Grégoire III assène sur la tète de la monarchie lombarde et sur l'unité italienne, l'épée sanglante des Francs.
Cette politique, œuvre de monarchie radicale, effrayait dè^ l'abord et révoltait la sainteté des meilleurs papes.
Porté à l'épiscopat de Rome, malgré lui, par le sénat, par le peuple et le clergé de l'ancienne Ville de proie, Grégoire II, le premier des politiciens déclarés du saint Siège, avait écrit à l'empereur Maurice en le suppliant de ne pas conGrmer son élection; sachant le rôle qui l'attendait, il s'était enfui, caché, hors de Rome ; et quand enfin il se vit pape, malgré toutes ses répugnances de chrétien, il dit ces mémorables paroles qui confirment tout mou chapitre des définitions, tout ce qui précède, tout ce qui va suivre :
a L'épiscopat, le mien surtout, est loffice d'un prince • temporel, plus que celui d'un pasteur d'âmes. »
Le même politicien, si profondément religieux comme individu, devint forcément, comme pape, le premier César déclaré du clergé latin, et commença à exercer d'une manière sanglante cette fonction purement monarchique.
Embarrassée par les aspecls multiples de la papauté, la critique historique a pris le parti, soit de fausser l'Histoire pour tout justifier, soit de s'attaquer à l'institution même, au nom du rationalisme et des autres églises, soit de s'en prendre,
THistoire à la main, à la personne de certains papes à mœurs scandaleuses.
Aucune de ces méthodes n*est la nôtre.
Nous ne sommes ni l'apologiste, ni le critique systématique de la papauté et des papes, mais, simplement, nous relevons, THistoire sous les yeux, et en ne prenant nos informations historiques qu'aux sources les plus impartiales, nous relevons, dis-jc, les plans séculaires sur lesquels ont porté les fonctions publiques qui, en Europe, ont tendu à exercer le Gouverne* ment général et à faire œuvre de droit commun.
C'est pourquoi nous ne faisons aucun cas de la critique qui s'est acharnée à la personne même des papes.
Les fautes, les crimes même se retrouvent partout et à tous les degrés hiérarchiques dans la lugubre Histoire de notre Humanité, mais ne prouvent absolument rien que notre in firmité commune et la nécessité de tous les secours de la Religion, des lois, de la morale, de la hiérarchie sociale, pour redresser, dans toute sa hauteur, notre nature qui ne tend par elle-même qu'à rabaissement dans ses instincts.
Par ses dérèglements Jean XXII, par ses concussions Boniface IX, par ses crimes Alexandre Borgia, ont prouvé qu'ils étaient indignes, non seulement de la tiare, non seulement de l'ordination sacerdotale, mais simplement de la vie civile, comme tout misérable qui attente a la pudeur, à la propriété, à la vie humaine ; et leurs crimes n'ont rien prouvé de plus.
Cette critique grossière des personnes manque d'autant plus sou but, qui est de frapper l'institution, que ceux d'entre les papes qui ont exercé avec le plus d'énergie despotique, avec le plus de violence dictatoriale, leur fonction monarchique, ont tout justement été les plus intelligents, les plus moraux, les plus sages, les plus saints, témoins Grégoire II et Grégoire VII, pour ne citer qu'eux.
Quant à l'institution et à la fonction de la papauté en ellemême, tout ce que les orthodoxes grecs les protestants, les
rationalistes, en ont écrit, est également vain, quant au sujet qui nous occupe, et peut se résumer comme il suit :
« Ia papauté ne devait pas être; aux termes du droit ca- » tholique et de Tortbodoxie de la primitive Église, elle est » une usurpation.
» C'est en vain qu'elle a voulu se justifier après coup par
> les faitsses décrétales : ces pièces ont été forgées au » huitième siècle par Isidore Mercator.
B Lfô vraies décrétales, celles de Denis le Petit, rédii gées dans le courant du cinquième siècle, œuvre de » recherches laborieuses et sincères, ne trouvent pas de
> pape proprement dit, avant Sirice, c'est-à-dire avant la » fin du quatrième siècle.
» L'époque où Mercator écrivit ses fausses décrétales, fut » marquée, à Rome, par un système arrêté et complet de fal- B sifications justificatrices, destinées à fausser complètement » l'Histoire^ l'enseignement du clergé latin, ainsi que celui » des fidèles de l'église romaine : rédaction de la prétendue » donation de Constantin , charte apocryphe faussement » attribuée à Louis le Débonnaire, etc.
» Appuyée sur ces pièces mensongères, la papauté en a » fait la base du droit public spécial qu'elle a voulu imposer » a TEurope, la source même des guerres et de l'anarchie » intergouvernementales qirelle a suscitées, ainsi que des » déchirements sanglants de l'esprit et de la conscience pu- » blics, qui ont abouti, dansl'Ëglise, aux sectes, dans tousles ^ États occidentaux et septentrionaux, aux partis et aux » guerres civiles. »
Je suis loin de nier ce qui précède ; et ce réquisitoire dit tout ce que la critique des historiens, soit rationalistes, soit orthodoxes grecs, soit protestants, peut exprimer de plus fort contre l'institution de la papauté et du Souverain Pontificat; mais comme ce livre est Tinexorable expression de l'incorruptible Vérité, et non celle d'aucun sectarisme, quel
qu'il soit, je dois répondre à tout ce qui précède que ce réquisitoire ne déboute en rien Tinstitution papaline du droit public civil, ni la fonction Souverain Pontificale du droit religieux dans l'Église universelle.
S'agit-il du droit public civil : il Faut d*abord nous dire ce qu'il est, d'où il vient, quels intérêts publics il règle, quels sont ses magistrats et ses sanctions.
J'ai montré plus haut que la Chrétienté politique date de Constantin et est due à cet empereur, de même que le Christianisme religieux déterminant TÉtat Social chrétien, date de Jésus-Christ.
En reconnaissant le Christianisme comme culte officiel, Constantin lui accorda les bénéfices du droit et de la légalité publics, non seulement dans l'esprit de la cité antique et de l'Empire, mais dans la liberté propre, que les institutions chrétiennes avaient de se développer séculairement, à la guise et au gré des Chrétiens.
Le droit de l'Empire était civil^ sa légalité, politique; l'un et l'autre, testaments de la cité antique, étaient l'expression légale des volontés de la Société polythéiste de Rome, d'Athènes, de Byzance, et réglaient les rapports des citoyens entre eux, comme avec l'État impérial.
Exécuteurs testamentaires de ce droit et de cette légalité, premiers magistrats, depuis la centralisation césarienne, les empereurs avaient pour sanction juridique l'exercice des pouvoirs impériaux del'Êtat.
C'est au nom de ce droit et de sa légalité que le gouverneur romain de la Judée essaya à maintes reprises, comme il est facile de le voir dans l'Évangile, de soustraire Jésus-Christ qui lui apparaissait comme un sage et un juste, à la condamnation acharnée dont le Souverain Pontife de Jérusalem voulait le frapper.
En vain Pilate essaya-t-il d'arracher Jésus à la mort en invoquant directement le peuple hébreu de Jérusalem, par
voie de suffrage univei^sel direct : travaillé par Caïphe, le peuple sauva Barabbas, et condamna Jésus-Christ.
Pilate ne pouvait Taire plus, sans outrepasser l'esprit du droit public romain, qui commandait aux préfets et gouverneurs impériaux de laisser les nations subordonnées à TEmpire juger elles-mêmes, avec leurs propres lois, leurs propres nationaux, tant qu'il ne s'agissait pas de crime contre le gouvernement impérial, ni contre ses agents.
Si plus tard saint Paul échappa à la juridiction hébraïque de Jérusalem, ce fut en se référant à César, et en se réclamant de son titre d'honestior et de citoyen romain.
C'est le bénéfice de ce droit public que Constantin donna au Christianisme, en l'acceptant comme culte officiel, et que Théodose poussa à l'extrême, en excluant tout autre culte de TEmpire, sous les incitations déjà intolérantes de l'ignorance chrétienne, qui, par cela même, tendait déjà à fausser et à sectariser Tesprit du droit romain.
C'est encore le bénéfice de ce droit que le sentiment universalisateur de Jésus-Christ, servi par les cadres mêmes de l'Empire universel des Césars, tendra à faire appliquer aux vaincus des conquérants barbares à travers tous les essais juridiques que nous avons nommés : loi Gombette, édit de Théodoric, loi des Visigoths, loi de Rotharis, Fuero Juzgo, loi salique.
C'est encore ce même droit qui inspirera les 1125 articles des 65 capitulaires de Charlemagne, et, par suite, la législation des dynastes, et le semblant de droit public impérial dans lequel la pa pauté aura fait avorter l'œuvre carlovingienne que remplacera en 1648 la loi dite de l'Équilibre européen.
C'est encore l'influence universalisée de ce même droit, qui, dans les traités de Westphalie, donnera en Europe force de légalité pu blique aux Églises et au libre exercice des cultes protestants.
C'est toujours ce même droit, qui se résumera au dix-neu-
\ième siècle dans le code Napoléon, et qui donnera, en France et dans l'empire européen français, force de légalité à tous les cultes, ceux de Moïse, de Mahomet et d'Uiram y compris.
C'est enfin ce même droit qu'à la fin de ce livre Je proposerai aux souverains comme aux nations d'avoir sous les yeux et de prendre pour base, pour régler légalement leurs rapports, leurs contestations, leurs procès généraux ou partiels, autrement que par la dangereuse cpptinuation du mensonge et de la ruse diplomatiques, et que par l'immoral exemple de la force et du meurtre militaires, conduisant au vol des territoires et à la spoliation des Etats et des peuples.
Il est de Tessence même du droit, qui, par l'Équité, tient à la Religion et à la Théocratie pure, d'être impartial pour tous et d'étendre universellement cette impartialité.
C'est pourquoi il a successivement prêté sa force de légalité aux différentes formes politiques qu'a revêtues le culte chrétien, du jour où le pouvoir du magistrat impérial, sanctionnant les faits accomplis et répondant aux vœux d'un groupe considérable d'intérêts publics, a confirmé civilemenlce culte, comme premier officier légal, et en a fait ainsi l'un des départements administratifs de l'Ëtat.
11 nous reste à examiner maintenant si la république de la primitive Église était plus fondée en droit commun que la dictature cléricale des papes.
Tout lecteur impartial qui m'aura suivi attentivement aura d'avance répondu non à cette question.
Non, évidemment, puisque la forme magistrale impériale était elle-même le développement d'une dictature, depuis César jusqu'à Constantin, depuis Constantin jusqu*à Charlemagne, depuis Charlemagne jusqu'à Charles-Quint, depuis Charles-Quint jusqu'à Napoléon P'.
L'Église primitive, à cause de ses origines démagogiques, n'ayant pu avoir de doctrine intellectuelle ni sociale précise, et n'ayant pas été capable, par conséquent, de tirer de son
propre fonds, de son propre sacerdoce, ses formes organiques, avait dû les emprunter ailleurs.
Or^ ayant modelé toutes ses bases, toute sa hiérarchie, sur les plans municipaux et sur les circonscriptions territoriales et juridiques de TEmpire, il n'y avait, en droit commun, aucune espèce de raison valable pour qu'elle ne poussât pas la similitude et la copie jusqu'au sommet hiérarchique, c'est-à-dire jusqu'à la tiare étrusque que Jules César avait mise sur sa tête.
Et si Constantin n'osa pas imiter César, en se déclarant effrontément le Souverain Pontife des Chrétiens, aussi bien que des Polythéistes, je ne vois pas en quoi le droit commun se reFusail à ce qu'un empereur des clercs d*Occident, à ce qu'un évêque romain relevât cette même tiare.
Rien ne se perd dans Tordre social^ ni les petites fonctions ni les grandes, à plus forte raison la plus haute ; tous les siècles sont solidaires, ainsi que toutes les religions, toutes les lois, toutes les sociétés.
Ce qui a été sera, et l'ordre social toujours le même, au fond, quels que soient les progrèsqui s'accomplissent dans l'esprit public et dans ses manifestations, résumera éternellement sa plus haute autorité dans la fonction Souverain Pontificale.
La faute de la papauté ne fut pas de relever cette fonction , mais de n'avoir pas la science ni la sagesse sociales nécessaires pour l'exercer réellement, et non d'une manière absolument fictive.
C'est pourquoi, à peine les papes ont*ils accompli ce coup d'Ëtat, que, bien que se croyant Souverains Pontifes, ils ne sont en réalité et juridiquement que les Césars romains de leur clergé.
Dès lors il y a deux empereurs au lieu d'un, et, tête de rËj;lise latine, le pape est amené par la force de sa situation et de don plan juridique, comme de sa fonction même, à dire à l'empereur :
« Magistrat, vous tenez le glaive de la justice; chef de mon » clergé, je tiens le glaive de l'excommunication. »
La question demeure purement politique et, si l'empereur n'est pas de taille à réaliser dans l'Europe entière la Monarchie universelle, le Droit public européen n'a rien à dire.
Il nous reste à examiner si la papauté, comme institution, est condamnable au nom du droit religieux.
Pour répondre à cette question, interrogeons ce droit, mais où le prendre ?
Toutes les églises actuelles de la Chrétienté sont sectaires ou sectarisées, hostiles entre elles, politiquement asservies aux Ëtats, antireligieusemeut opposées entre elles, sans lien, sans foi commune, admise et reconnue par elles comme les unissant.
C'est pourquoi aucune n'a qualité d'équité, de sincérité, de vérité religieuse vis-à-vis d'aucune autre; et c'est au principe universel du droit théocratique chrétien, c'est à la personne même de Jésus-Christ qu'il faut directement remonter pour juger, en esprit religieux, cette grave question.
En efiFet, dans l'état actuel des églises, il n'y a d'universellement juridique vis-à-vis d'elles, tant au point de vue catholique qu'au point de vue orthodoxe, que Jésus-Christ même qui, seul, exerce au-dessus de la Chrétienté tout entière la fonction de Grand Juge théocratique.
Ses volontés testamentaires sont constituées dans l'Ancien comme dans le Nouveau-Testament, dans sa prière, dans sa promesse, dont aucun culte n'est proscrit, pas plus le papalin qu'aucun autre sur toute la face de la terre.
Sa puissance canonique a été transmise avec pouvoirs de consécration aux apôtres et par ceux-ci aux évêques.
Tels sont les seuls principes de droit théocratique que renferme le Christianisme, et ils correspondent exactement à la définition que j'ai donnée de la Théocratie pure.
Aux termes de ce droit, et de ce droit seulemcDt, qu'est le pape? Un évoque.
Qu'est-il aux termes du droit commun proprement dit? Un pape.
Si c'est le droit commun et la raison publique que les rationalistes invoquent pour combattre l'institution de la papauté comme usurpatrice et illégale, ils se trompent de droit et de raison.
Le droit commun théorique reconnaît toute institution comme légale du moment qu'elle existe, et lui accorde les bénéGces de son universelle impartialité, comme la cité polythéiste le faisait pour tous les cultes.
Si c'est le droit religieux que les rationalistes, les protestants et les orthodoxes grecs invoquent contre la papauté^ il n'appartient qu'aux évêques de résoudre la question, comme juges armés des pouvoirs judiciaires de Jésus-Christ.
Sous ce dernier rapport, le pape est du moins spirituellement autorisé comme évoque du diocèse de Rome, et temporellement constitué comme primat archi-épiscopal dllalie.
Le point de droit théocratique reste donc absolument et exclusivement réservé à l'assemblée totale et sans aucune exception des évoques de tous les cultes chrétiens, constituée en tribunal des pairs.
Personne ne peut dire d'avance quelle serait la décision de ce tribunal, le seul fondé des pouvoirs théocratiques nécessaires pour se prononcer sur l'existence ou la non existence de l'institution de lapapauté et du Souverain Pontificat.
Et il n*est nullement probable que la réponse lût négative, en présence surtout d'un véritable Souverain Pontife, non plus romain, mais européen, qui, consacrant toutes les institutions existantes de l'Europe actuelle, depuis le tribunal des évêques et des chefs d'Ëlat, jusqu'aux Églises nationales et aux États nationaux, se ferait l'exécuteur testamentaire de la promesse de Jésus-Christ nettement et scientifiquement définie.
Quand Grégoire IF menaçait Tempereur grec Léon risaurien, il se trompait singulièrement sur la force du glaive d'excommunication quMl croyait tenir entre les mains.
Jésus-Cbrist n'excommunia personne, pas même saint Pierre qui le renia trois fois, pas même Judas qui le vendit pour trente deniers, pas même le Souverain Pontificat hébraïque qui, au mépris des principes de la Théocratie, le condamna à mort, et, par cela même, en mourut.
La conscience générale des Chrétiens, à mesure qu'elle s'éclaire, n'aime ni n^approuve ces anathèmes, ces excommunications, ces colères, ces violences, armes de la faiblesse et de l'impuissance irritées.
D'ailleurs, si le glaive de l'excommunication est compatible avec la pensée Ihéocratique de Jésus et la notion de la véritable Autorité religieuse, le pape romain, s'opposant au magistrat impérial du droit public, s'opposait aussi au chef politique de l'église grecque ; c'est pourquoi il n'avait plus dans la main que l'ombre du glaive dont il s'apprêtait à se servir, ou tout au plus que sa poignée.
La lame brisée en deux n'avait plus force d'universalité, et canoniquement le pape ne pouvait rien frapper directement en dehors du diocèse de Rome.
L'épiscopat, privé de sa force totale, par le fait même de la dictature latine des papes, était territorialement désuni par la dualité politique de Rome et de Byzance, par la dualité ethnique de la race latine et de la race grecque.
L'Église, le Catholicisme, l'Orthodoxie n'existaient plus.
Telle est la situation de la papauté vis-à-vis de l'empire d'Orient, telle sera également sa situation sectaire et révolutionnaire vis-à-vis de ce saint empire romain, qu'elle se ménage, et dont la diplomatie moderne dira avec raison qu'il ne fut ni saint, ni empire, ni romain.
L'empire carlovingien y dont le pape aura soin que le centre reste éloigné de Rome, sera également appuyé sur une race différente, sur un plan territorial différentiel, et laissera au dictateur épiscopal du clergé latin le libre jeu qui lui est nécessaire, en écrasant perpétuellement la nationalité italienne et toutes ses tentatives d'unité.
La fonction pontificale sera, comme je Tai prouvé, hors de cause, dans ce dualisme purement politique, où deux empires, l'un clérical, l'autre laïque, posés d'une manière antiscientifique sur des plans faux, ne pourront se soutenir qu'en tombant perpétuellement T un sur l'autre et en s'écrasant, ivres de domination tous deux, dans le sang de la race italienne et de la race germaine.
Quoi qu'en aient pu dire les diatribes passionnées des sectaires, la Religion ne sera pas, non seulement compromise, mais même engagée dans cette épouvantable bataille où tout sert de prétexte aux questions de races pour se disputer la préséance politique.
La lutte épouvantable dont le moyen âge sera perpétuellement le théâtre n'affaiblira qu'une politique cléricale sectaire d'un côté, qu'une magistrature de droit public fragmentaire de l'autre, et, au lieu d'une seule dualité, dans le Gouvernement général de TEurope, il y en aura deux, sorte de quaternaire d'oppositions et d'anarchies, déchirant la Chrétienté en deux églises et deux empires.
A mesure que nous approchons de la fondation de l'Empire d*Occident. le nombre des conciles provinciaux diminue.
En Gaule, le cinquième et le sixième siècle comptent soixante-dix-neuf conciles; le septième siècle n'en compte plus que vingt, la moitié du huitième siècle, sept seulement.
La dictature pontificale rassemblait tous les pouvoirs, toutes les énergies du clergé, et agissait directement, par ses légats, sur les maires d'Âustrasie, contre les rois légitimes mérovingiens, sacrés solennellement plusieurs siècles auparavant.
Le travail des légats aboutit enfin à la déposition du ro i Childéric, tondu, emprisonné dans le couvent de Sithieu, mort trois ans après.
Son fils Thierry fut interné dans le monastère de Fontenelle, et la royauté mérovingienne précipitée ainsi dans les oubliettes monacales, par ordre du pape, dit Ëginbard.
L'usurpateur Pépin, sacré par Tarchevèque de Mayence, le fut derechef par le pape.
Etienne II vint lui-môme en Gaule couronner son œuvre, et il craignait tellement qu'on ne dérangeât les combinaisons du saint Siège relativement aux pieux barbares et à la bonne épée dont il voulait frapper l'empire grec et la monarchie lombarde, qu'il fulmina d'avance l'excommunication contre tout homme qui, dansl'avenir, prendrait part à l'élection d'un roi des Francs qui ne descendrait pas directement de son élu.
Retenons bien ce qui précède; nous verrons plus tard la papauté dépouiller la famille d'Austrasie de l'Empire, pour donner la couronne à un autre usurpateur : Hugues Capet.
Pépin réalisa l'ancienne menace de Grégoire II, et, dans ses deux campagnes d'Italie, frappa la raouarchie lombarde et. du même coup, l'empire grec, dont le pape était le sujet.
Il enlevaà l'empire l'Exarchat et la Pentapole qu'il donna à Etienne II, désormais prince temporel.
Copronyme prolesta en vain ; il savait parfaitement d'où le coup de grâce lui venait, et ne voulait pas que l'évèque de Rome échappât à sa juridiction; mais la diplomatie de ses ambassadeurs échoua devant les refus de Pépin.
Ce dernier mort, ses deux fils Charles et Carloman restent et, avec eux, une grave question de succession : trois ans après Carloman n'est plus.
En résumé, la politique des papes vient de gagner plusieurs points d'une importance extrême : le maniement des couronnes sous prétexte de religion, une monarchie guerrière au
service de ses ambitions, la défaite des droits de l'empereur d'Orient sur le nord-est de la Péninsule, la spoliation de cet empereur au profit du saint Siège, Técrasemenl de l'unité italienne.
Telle est l'origine des choses, telle est aussi leur fin, et nous ne devons pas omettre, dans les conclusions de ce livre, tous ces graves enseignements historiques, sur lesquels nous n'insistons ainsi que pour montrer aux hommes religieux de notre temps la nécessité d'une absolue séparation des questions religieuses réelles d'avec les questions politiques.
Au point où nous en sommes, on se demandera sans doute ce que sont devenus les serments de Grégoire II :
a Nous reconnaîtrons toujours pour nos maîtres nos grands » empereurs et nous voulons avec le concours de Notre-Sei- 9 gneur demeurer inviolablement attachés à leur service. »
Tout lecteur impartial verra une fois de plus que ni la Religion, ni la Théocratie, ni le Culte de Jésus-Christ ne sont en cause ni en question dans cette politique effrénée, mais seulement la dictature cléricale des papes.
Cette dictature cependant va trouver dans Charlemagne une énergie monarchique de premier ordre, exerçant d'une manière radicale les moyens et les garanties du despotisme pur.
Aussi, momentanément, la situation de la papauté va être identique à celle de TËglise sous Constantin.
Destruction des volontés populaires, anéantissement de leurs assemblées, centralisation de tous leurs pouvoirs, meurtres militaires et dispersion des peuples indépendants, implaca-' bilitévis-à-vi s des rebelles, conquêtes sans motif et sans autre but que la domination pour la domination : telle fut la politique de Charlemagne.
Nous n'avons plus devant nous le génie vraiment civilisateur
du sage Théodoric, ce précurseur de saint Louis, inspiré par la tolérance de l'élise arienne, conquérant terrible aussi, mais quand il avait épuisé toutes les armes intellectuelles et morales.
L'homme, les temps, les milieux sont autres, et derrière le fils de Pépin, l'église qui l'inspire est Rome.
Dans Charlemagne, se dresse contre elle-même le génie de la barbarie.
Bûcheron des forêts humaines d'Odin, pendant toute sa vie il brandit constamment contre les peuples la cognée de la guerre emmanchée du bâton pastoral de la papauté : c'est le Charles-Quint du huitième siècle.
Les missionnaires sont ses éclaireurs et ses agents secrets, et ses cinquante-trois expéditions sont autant d'hécatombes.
Saxons, Danois, Slaves, Bavarois, Avares, Sarrasins, Lombards, Grecs, Thuringiens, Bretons, partout, il frappe en pleine chair humaine ; partout, il est envahisseur, sans avoir eu tout d'abord à craindre, ni à châtier d'invasion.
Les moines romains le précèdent ; le clergé romain le suit; et le sombre despotisme de l'ancien esprit de Rome, devenu clérical, rayonne et s'appesantit sur les peuples écrasés par cet homme de proie.
Pour lui, comme pour la monarchie espagnole, à partir de Ferdinand II, le catholicisme romain est un instrument de centralisation politique, une police, une étreinte, une contrainte, qu'il se garde bien de subir, mais dont il brise les âmes, après avoir brisé les corps des nations.
11 enlève à leur patrie dix mille familles saxonnes, et les disperse, jetant les unes eu Belgique, les autres en Suisse, et distribuant leur territoire auxévêques, aux abbés, aux prêtres, aux moines, ses garnisaires psychologiques.
Il égorge, à Yerden, quatre mille prisonniers, et, de TElbe au Wéser, en 798, épuise le sang, sans tarir l'indomptable vigueur de cette race.
Le Christianisme est enseigné à coups de hache ; l'oubli d'une communion, d'une confession, d'un jeûne, est puni de mort.
La Saxe n'oubliera rien, et, sept siècles après, elle enfantera contre Rome un nouveau Witikind, victorieux cette fois :
Luther.
Du haut du trône pontifical, le pape s'est constitué le ministre des afl^Biires étrangères et le préfet de police européen du despote.
Adrien lui signale les coalitions que la brutalité de ses conquêtes a soulevées, coalitions remarquables, où la loi instinctive de l'Ëqùilibre européen résiste déjà à la Monarchie universelle.
L'âme delà résistance était Byzance, qui soulevait, contre le bras séculier du pape, les Lombards, les Bavarois, les Avares, les Saxons et jusqu'aux Arabes en Italie et en Espagne.
Quant aux familles souveraines, même la sienne, Charlemagne ne les épargne pas plus que les peuples ; mais, la plupart du temps, les monastères sont contre elles ses armes secnes. ^
Vengeur de Waïfre assassiné, Hunald, le vieux duc d'Aquitaine, meurt tué; Didier, roi des Lombards, au couvent ; les fils deCarloman, neveux du Despote, sont tondus, incarcérés dans un monastère et dépouillés de leur royaume d'Austrasie.
Suivi de ses pieux barbares, bandes avides et féroces, il s'empare de l'ancien Ring d'Attila, et vole à ce voleur les dépouilles opimes du monde.
Ainsi se fondent les empires, du droit qu'a l'énergie d'un seul de faire force à Tunité de législation, par l'unité de domination.
Rudes laboureurs de l'État Social, les conquérants y promèneront ainsi la charrue sanglante de la guerre, tant que la politique seule, œuvre des passions et des instincts, le régira.
— estant que la science et la sagesse, la justice et Téquilé n'en auront pas orfi^anis^le Gouvernement général, au nom du Théocrate qui en a engendré en Judée Tinvincible principe.
Cbarlemagne défricha toute l'Europe centrale, et les événements ont assez prouvé que ce ne fut, en définitive, ni au profit de son empire, ni à celui de la dictature cléricale des papes.
Certainement, Tun et l'autre, l'empereur des laïques, comme l'empereur du clergé d'Occident, croyaient, chacun, ne travailler que pour lui-même, et, sans cette conviction, ils n'auraient point agi.
Mais si la force de centralisation opère en eux, n'oublions pas que leur empire a deux foyers comme une ellipse, deux centres organiques d'où rayonnent deux administrations appartenant à deux races ennemies, la latine et la germanique : de sorte que la situation des papes vis-à-vis de Byzance recommence sur de nouveaux plans absolument semblables.
N'oublions pas non plus que, si la papauté courbe momentanément la tète sous l'énergie souveraine qu'elle a déchaînée, elle la relèvera, quand cette énergie ne sera plus là ; et que, n'étant nullement en fonction théocratique, mais césarienne, elle est vouée à un duel éternel avec l'eihpire qu'elle vient de créer.
C'est pourquoi, à la circonférence de l'ellipse à deux foyers impériaux, au pourtour de l'empire germano-latin de Cbarlemagne, la force centrifuge, huit siècles plus tard, aura affranchi Venise, l'Espagne, le Portugal, la France, l'Angleterre, les Pays-Bas, la Suède, le Danemark, rAUemagne du Nord, qui viendront, au centre même du vieil empire abaissé dans la Maison d'Autriche, accomplir la pensée fédérale de Byzance, en proclamant en Westphalie la loi de l'Equilibre, en attendant celle de l'Équité que je proposerai dans mes conclusions.
Gbarlemagne sut r^ir ses conquêtes, et voulut se montrer aussi puissant comme législateur que comme guerrier.
Le peuple qu'il vient de créer au centre de l'Europe le voit aussi infatigable comme magistrat que comme justicier. . i
Ses assemblées, ou diètes plénières, sont de vrais conciles laïques, mais où lui seul représente tous les pouvoirs sans exception, type du gouvernement que la papauté voulait imposer à l'église latine, mais que la résistance de l'épiscopat jusqu'aux conciles de Ck)nstancè et de Bâle, ne lui permettra d'atteindre complètement qu'au concile de Trente.
Les chroniqueurs comptent trente -cinq diètes ou assemblées du conseil général de l'empereur.
On y voit accourir, de toutes les provinces de Tempire, les hommes libres, les leudes, les évèques, les comtes, les missi dominici calqués sur les légats.
Charles leur expose les projets de lois qu'il a élaborés depuis la dernière diète, écoute leurs avis purement consultatifs, et promulgue ses capitulaires.
L'ancien droit romain, quoique défiguré par son passage à travers les barbares, poursuit son œuvre dans les 11 25 articles de ce code.
C*est sous cette inspiration, et non sous celle de la papauté, que le législateur luttait de toute la force de son énergie contre la tendance des officiers publics à rendre leur charge possessive, contre celle des bénéficiers à rendre leurs bénéfices personnels et allodiaux.
Ainsi, au centre même d'où l'ancien lieutenant de Mithridate, le Scandinave Frighe, ditOdin, assemblait, au nom de son culte néo-celtique, les avalanches des races qu'il précipitait sur Rome, le nouvel empereur balbutiait confusément, mais avec une incroyable puissance d'activité, un droit public laïque inspiré par le testament de la civilisation romaine, et cherchait à fonder l'organisation hiérarchique et imperson-
nelle de TËtat, qui, seule, eût pu empêcher tous les maux de la féodalité.
Ici encore, la papauté romaine, comme auparavant Téglise grecque, manqua totalement de science sociale, de doctrine organique, et n'exerça nullement toute la vie intellectuelle dont le Christianisme est susceptible.
Ce n'était pas Tempereur seul qu'il fallait sacrer, c'était surtout le Droit complètement rédigé en code depuis près de quatre siècles.
Il n'y avait qu'à en demander un exemplaire à Gonstantinople.
Les empereurs Léon IV, Constantin Y, l'impératrice Irène, Nicéphore, Léon V, eussent été fiers que Charlemagne les associât ainsi au côté civilisateur de son œuvre.
Mieux que personne, ce dernier aurait senti la force mo raie, la vie que ce droit pouvait donner à sa création, en entourant de la garde et de la sanction des armes la loi et les juges consacrés par l'épiscopat.
Mais, tout entière à un formalisme anthropomorphique, à une politique masquée de domination personnelle, la papauté avait d'autres soucis que d'apprendre l'organo-genèse des sociétés pour la mettre en pratique.
D'ailleurs, Charlemagne voyait la politique des papes de trop près, et la comblait de trop de biens temporels pour lui accorder la moindre autorité religieuse ou intellectuelle sur lui- même.
Il s'en servait pour gouverner, mais lui-même demeurait sans gouverneur, et n'acceptait point de gouvernement.
Sous ce rapport, il traitait le saint Siège comme le firent plus tard tous les empereurs forts jusqu'à Charles-Quint et à Napoléon I", sans parler des dyuastes royaux, saint Louis y compris.
« J'ai pris place parmi les évêques comme arbitre, j'ai vu « et, par la grâce de Dieu, arrêté ce qu'il convient de croire. »
C'est ainsi qu'écrivant au clergé, Gharlemagne annonce qu'il donne force de loi à Torthodoxie grecque contre l'église romaine dans la question de Ticonoclastie.
La papauté annulera, il est vrai, sa décision ; mais quand le lion sera mort, laissant pour lui succéder un mouton, quand Louis, tàté par le clergé, aura, au Champ du Mensonge^ été déclaré débonnaire^ quand ses fils auront été soulevés et armés contre lui par le pape, lui-même traité comme Ton sait, et son empire démembré.
Comme tous les politiciens, quelle que soit d'ailleurs leur force, Gharlemagne ne fit qu'une œuvre personnelle et viagère, sans sagesse ni science véritable, sans institution générale suffisante pour braver après sa mort, soit les imprévus de l'avenir, soit l'imbécillité toujours à prévoir des successeurs.
Fondée au nom d'un principe que la qualité d'évèque rendait moins personnelle dans les papes, la papauté, tout en restant soumise aux personnalités italiennes de son plan territorial, de son municipe, ainsi qu'à son mode d'élection et de recrutement, avait du moins une âme de vie, un ressort continu que la mort du César de l'église latine pouvait atteindre, mais non briser.
Comme Charles-Quint, comme Napoléon I*', Cbarlemagne n'était pas religieux dans le sens intellectuel et social de ce mot; aussi ne sut-il voir dans la papauté que le pape, c'est-àdire le premier fonctionnaire de son empire après lui, son propre principe politique l'inclinant à ne voir dans l'empire que l'énergie de l'empereur.
Aussi n'a-t-il jamais même conçu la pensée que la papauté, comme institution, pût et dût être posée sur des bases réelles et non politiques, et servir à d'autres tins sociales qu'à lui donner, avec de belles cérémonies, du prestige, avec son armée cléricale, de la force vis-à-vis des peuples.
Mais du même coup, comme Charles-Quint, comme Napo^
léon I*', Charlemagne resta limité à la fortuae momentanée de sa vie, et son œuvre au destin de sa propre énergie.
Ce n'est cependant pas Tintelligence qui manquait à ce rand homme, mais l'enseignement spécial, Tlnitiation dont le génie lui-même ne peut se passer pour créer œuvre qui dure.
Son secrétaire Éginhard, ses évèques, Âlquin, LeidradOt Théodulf, lui apprennent ce qu'ils savent; mais la science est à Constantinople, et Rome se garde bien de l'y chercher.
Charles a les soucis élevés d'une âme forte et haute ; pendant qu'il rédige les coutumes de ses peuples, leurs annales poétiques, il s'entoure aussi de linguistes de l'Orient et des écoles mahométanes d'Espagne versés dans la connaissance de rhébreu, de l'arabe et du syriaque, et sentant vaguement la nécessité d'une traduction nouvelle, il arrête longtemps avec eux son attention sur les deux Testaments.
Il en résulte ce passage curieux d'un de ses capitulaires : « Nous avons. Dieu aidant, rectiBé les livres de l'ancienne et » de la nouvelle alliance, altérés par des copistes igno- » rants. »
Charlemagne, sans plus de fruit, agissait comme Constantin, c'est-à-dire en chef de l'église.
Ce fait montre suffisamment combien peu la papauté exerçait réellement le Souverain Pontificat.
C'est pourquoi l'empereur bâtit son empire au hasard, faute des sciences théocratiques que le vulgaire confond à tort avec la théologie, et que Rome et Byzance, enterrées dans la routine de l'anarchie intellectuelle et démagogique delà primitive Église, ignoreront jusqu'à nos jours, malgré le développement laïque des sciences humaines et des sciences naturelles.
Dans cette absence totale de connaissance des principes et des lois de l'Univers et d e TËtat Social, la géométrie des.plans
hiérarchiques devra rester aussi méconnue que l'algèbre organique des fonctions; mais la Vérité outragée s'en vengera, en ne prêtant aucune force de réalité à PEmpire et au Souverain Pontifirat.
C'est ainsi que, malgré toutes ces dépensesde génie, d'énergie, d'efforts si puissants des deux côtés, Tœuvre des pontifes et des empereurs n'aboutira qu'à un souverain pontiGcat et à un empire irréels, branlant sur des bases tronquées, et forcés, comme je l'ai dit pliis haut, de tomber l'un sur l'autre pour se soutenir en s'écrasant mutuellement.
L'Empire réel est une des formes de gouvernement les plus difficiles à réaliser, à cause de sa grandeur même et de sa eompleiité basique, qui doit réunir sous une même domination des peuples différents, des races rivales, des dominations secondaires toujours enclines à un morcellement, à un démembrement qui peut les rendre personnelles, possessives et héréditaires.
Nulle part la structure et l'organisation de l'État ne doivent être plus savantes, la loi plus forte et mieux sanctionnée par les armes, mieux autorisée par la Religion.
Nulle part le culte ne doit être plus séparé de la politique proprement dite, plus identifié avec les mœurs et les libertés publiques de chaque peuple et de chaque race.
Hais, lorsque Adrien V appela, en 773, Charles en Italie, son unique but était de briser la monarchie lombarde, et de rattraper le misérable domaine de TExarchat.
De son côté, le fondateur de l'empire crut la question italienne réglée, parce qu'il avait dépouillé Didier et mis la couronne de Lombardie sur sa propre tête, pendant que le titre de Patrice lui assurait déjà la souveraineté sur Rome et sur tous les territoires concédés au saint Siège.
La papauté avait un mattre immédiat, l'empire un ennemi intime.
N'ayant pas d'autre doctrine que le formalisme aulhropo-
morphique, la papauté crut renverser la position, en attirant son maître à Tidée du sacre impérial, pour le subordonner, en le couronnant.
Êginhard raconte que Charles tenait médiocrement à ce cérémonial : il flairait un piège sous cet appeau.
Cependant, comme, sans en avoir le titre, Charlemagne exerçait la fonction impériale, la logique du fond entraîna celle delà forme.
La représentation arrêtée d'avance, pendant que Charles débarrassait son protégé d'une conspiration de son municipe, eut lieu à Rome en 800.
C'était pendant les fêtes de Noël, commencement de l'année chez les anciens Celtes, moment cher à tous les peuples néo-celtiques de l'ouest, du nord et du centre de l'Europe.
La foi des nations attendait de Rome la lumière de sagesse et d'amour, l'universelle bénédiction de l'intelligence et de l'âme de Jésus-Christ, un État Social vrai et juste sur cette terre, X adveniat regnum tuum.
Pendant ce temps, la petite conspiration de Grégoire II triomphait dans Adrien 1% et jouait à l'eiDpire grec le tour d'une contrefaçon occidentale, qu'elle allait, quelques années plus tard, révolutionner et briser dans le sang des peuples.
Pour le moment, ce rude point d'appui d'avance condamné par la position césarienne des papes, permettait au saint Siège d'afBrmer sa puissance et sa résistance vis-à-vis de l'épiscopat grec et de ses excellents maîtres^ les empereurs de Constantinople.
Juridiquement et fonclionnellement, voici ce qui avait lieu.
Empereur réel, grâce à sa seule énergie, Charlemagne ne recevait avec la couronne que ce que lui avait déjà donné son épée, rien de plus; et il n'était pas homme à penser autrement.
n voulait bien faire le jeu de la papauté vis-à-vis de rempire et du patriarchat grecs, car c'était le sien; mais il n'était pas d'humeur à se laisser jouer dans son propre gouvernement.
Aussi, la cérémonie du couronnement n'entratna-t-elle pour lui ni l'idée, ni le fait, ni le droit d'une suprématie de 90D protégé sur sa suzeraineté de protecteur, mais le contraire.
Patrice, roi, empereur, seul il est, à Rome, législateur, mattre et magistrat suprême ; et, comme tel, il conQrme l'élection du pape et la contrôle.
I^ dictature papaline de l'église latine est prisonnière de Tempire d'Occident; l'église dictatoriale romaine n'est encore qu'un rouage du nouvel État.
L'évèque du diocèse de Rome, en même temps primat d'Italie, possède en vain, dans son diocèse comme dans la Péninsule, d'immenses biens : aux termes du droit public de l'Empire, il n'en a pas plus le gouvernement politique et personnel que les missi dominici , les ducs, les comtes, les barons de l'empire n'ont le gouvernement de leurs domaines privés.
De plus, la raison d'état de l'empire ne peut pas plus admettre que la papauté ait la propriété politique des diocèses de Téglise latine, ni leur centralisation administrative, que les légats impériaux, les ducs, les comtes, les viguiers et les oenteniers, celle des circonscriptions administratives.
Autrement, ce serait la Révolution et non l'État, la Féodalité et non TEmpire, l'anarchie et non l'ordre rationnel, la dissolution et non la formation d'une Société et d'une Civilisation»