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CHAPITRE V

LA FÉODALITÉ A ROME

Ses conséquences à Rome même. — Ses conséquences dans Tempire ecciésial des papes. — Insurrection des évoques contre les papes. — Insurrection des papes contre les empereurs germains. — Comparaison de la papauté avec les anciens Pontificats. — Césarisme du saint Siège. — Sa politique impériale dans l'église romaine. — Comment elle entend la réforme de TÊglise. — Hildebrand. — Grégoire VII.

Sylvestre 11, après ce coup d'État, eut deux soucis : noyer l'empire d'Orient dans le mouvement des Croisades, empêcher Tempire d'Allemagne de se reconstituer d'une manière réelle sous l'énergique impulsion des Otton, en érigeant en France une dynastie royale nouvelle, et directement attachée aa saint Siège.

A Rome même, les conséquences de la féodalité avaient rejailli sur le point de départ de cette révolution.

Le cadavre du pape Formose est déterré et jeté dans le Tibre, par ordre du pape Etienne VI.

Etienne VI est pendu dans sa prison.

Etienne VIII est poursuivi et balafré au visage par la populace.

Jean X est étranglé.

Jean XI meurt en prison.

Jean XII est massacré.

Grescentius proclame la république romaine.

Jean XXII a les mains coupées, les oreilles tranchées, les yeux arrachés des orbites.

Pendant ce temps, l'aristocratie épiBcopale tonnait contre

RoDie, et Tévèque d'Orléans s'écriait au concile de Reims : « Celui qui est sur ce s\èf;e pontifical est un antéchrist, s'il manque de charité, une idole, s'il n'a pas plus d'autorité que de sagesse.

» Si quelqu'un se lève et nous dit que le diocèse de Rome est le juge de tous les autres diocèses, qu'il commence par mettre à Rome un pape infaillible. »

De leur côté, les ordres dont les abbés rivalisaient lesévèques, comme les démocraties et leurs tribuns jalousent les castes nobiliaires et leurs oligarchies, méditaient le relèvement de rimpérialat pontifical ébranlé par la ruine de l'Empire.

Nous avons vu le moine Gerbert commencer ce mouvement que d'autres moines continueront.

De 999 à 1003, Sylvestre II, pour réunir tous les pouvoirs de l'Ëglise par voie dictatoriale et dans un but commun, souffla partout ridée des Croisades à travers les évèques, les abbés et les ordres latins.

C'était en effet un moyen politique habile que de jeter la révolution féodale et ses républiques anarchiques, n'importe où et le plus loin possible, pour débarrasser le terrain de l'Impérialat des papes, et reconstituer en liberté l'œuvre de leur dictature ; mais le moment n'était pas encore venu.

L'église grecque et l'empereur de Constantinople comprirent néanmoins ce dont les menaçait ce beau zèle pour la conquête des lieux saints, qui ne furent du reste jamais conquis d*une manière durable.

Aussi, en 1053, le patriarche Cérularius signifia à l'église latine une rupture définitive, en prenant le dernier prétexte dogmatique venu, celui de Photius.

Pendant que ces trames s'ourdissaient sur la Chrétienté, les papes, comme primats d'Italie et comme évèques de Rome, voyaient se redresser devant eux le saint empire romain, depuis Conrad jusqu'à OttonP', qui releva la lourde couronne de Cbarlemagne, depuis Otlon jusqu'à Henri III, dont la puissance

suscita la politique d*Hildebrand, et avec elle, la plus épouyaolable guerre du moyen âge.

Il était inévitable qu'Otton F, en relevant la couronne de Cbarlemagne, rétablit, du même coup, les droits de TEnipire sur Rome, sur Téleclion des Pontifes, sur la direction politique du clei^é.

Eu 962, il se fit sacrer à Rome par Jean XII, renouvela le pacte Carlovingien, ressaisit comme souverain magistrat toutes les prérogatives du Droit publicquifont rentrer Téglise latine dans l'empire germain, ainsi que la haute main de justice sur les territoires du saint Siège.

Les Romains jurent de lui obéir; mais il est à peine parti de Rome, qu'ils chassent Jean XIII et nomment un préfet et douze tribuns.

La papauté momentanément n'est plus ; la fonction absente laisse voir à nu le plan local et sacrilège sur lequel elle a été érigée, comme un arbre abattu que l'on bouge, laisse voir dans son sillon une vie animale grouillante.

Les Romains renomment Jean XII déposé; Otton fait condamner Jean XII par un concile qui nomme Léon YIII.

Les Romains chassent Léon VIIl et nomment Benoît V; Otton replace Léon VIII et désigne pour lui succéder Jean XIIL

Les Romains exilent Jean XIII; les troupes d'Otton ramènent Jean XIII qui fait déterrer et couper en morceaux le dernier préfet romain, et pendre haut et court les douze tribuns.

Je demande au lecteur attentif si la Religion, la Théocratie, le Souverain Pontificat sont et peuvent être en jeu ou même en question dans cette écœurante bagarre.

Elle ne prouve qu'une seule chose : le plan sacrilège sur lequel la fonction pontiBcale s'est établie, et ne peut absolument pas s'exercer.

Cette situation montre à vif des passions politiques, des

iuslincts ethniques poussés jusqu'à la rage et jusqu'à la folie^ et qui ne veulent pas que, sous un prétexte quelconque, une race soit maîtresse de l'autre, ni s'avouer leur déchéance historique.

Ce n'est pas à l'empereur que les Romains font cette guerre locale, mais au Saxon résidant en Germanie; ce n^est pas au pape qu'en veut l'empereur saxon, mais à la politique romaine qui en fait son arme, son drapeau antigermaiu, son instrument et son symbole révolutionnaires, dès qu'il cesse d'être dictatorial.

Ce même empereur, dont nous venons devoir la petite municipalité romaine exercer la patience germanique, vient de servir l'église latine avec autant d'énergie impériale que Cbarlemagne lui-même, et celte église lui doit les évêchés de Posen, de Magdebourg, de Brandebourg, d'Uavelberg, de Meissen, de Naumbourg, de Mersbourg, de Schleswig, de Ripen, d'Aarus et de Prague.

Ce n'est donc pas plus le culte particulier latin que la Religion chrétienne dans son essence, que la Théocratie, dans son principe ou dans sa forme, qui sont en cause ou en acte dans cette bataille perpétuelle.

Si l'empereur germain est fort, le pape est le sujet de l'empire, soumis à son gouvernement et à son droit; mais ce même pape est nommé par des Romains, dont il est le principal personnage local, et ces derniers, froissés dans leur orgueil ethnique, tendent à se soulever contre le pape.

Du même coup, la papauté est réduite^ soit à faire échec à Tempereur pour satisfaire l'orgueil des Romains, soit à faire écraser cet orgueil par Tempereur.

Si l'empereur germain est faible, les papes ne sont forts qu'à la condition d'être rebelles à l'Empire, d'incarner en eux tous les instincts locaux, toutes les passions ethniques, toutes les revendications politiques de la race et de la ville qui les régit, et de les résumer en un seul instinct, en une seule

passioUy en une suprême revendication ayant pour forme la dictature, l'inipérialat de la municipalité romaine sur toutes les races, sur toutes les couronnes, sur tous les diocèses, sur tous les droits, sur toutes les lois :. « Orbem regere mémento. »

Dans le second cas comme dans le premier, adieu l'esprit religieux, la pratique théocralique de la fonction Souverain Pontificale, dont Tasservissement à la politique passionnée ne fait que changer de forme et d'origine géographique, que la race dominatrice soit au delà ou en deçà des Alpes, à Âix-la- Chapelle ou à Byzance, àPavie ou à Rome, dans l'empereur, dans le roi d'Italie ou dans le pape lui-même.

Si l'empire eût été italien, le plan sur lequel repose la papauté eût été plus sacrilège encore, plus antithéocratique, plus antireligieux, plus antipontifical.

Le césar militaire d'Italie eût fait tôt ou tard comme Jules César lui-même, et mis la tiare sur sa tête, pour mettre le Souverain Pontificat sous ses pieds.

Les papes le sentirent tellement qu'ils condamnèrent, dès Théodoric, l'unité de l'Italie à ne jamais s'accomplir, tant qu'ils auraient un glaive étranger sous la main.

Car, de deux choses Tune, ou l'Italie eût été un empire tendant à la domination universelle, et la tiare son emblème impérial et purement politique, ou la Péninsule eût pris la forme monarchique royale, et tôt ou tard, les évoques, les souverains et les peuples des autres pays n'auraient plus voulu reconnaître dans le pape qu'un primat d'Italie, comparable à l'archevêque de Cantorbéry, primat d'Angleterre, à celui de Reims ou de Paris, primat de France, etc.

Dans le monde antique, le Souverain Pontificat de Rome n'avait d'action directe que sur Rome même et la race péninsulaire.

En Grèce, le Grand Prêtre d'Eleusis n'avait d'action directe que suc les temples grecs.

En Judée, le Souverain Pontife n'avait d'action directe que sur le peuple hébreu.

En Egypte, le chef des collèges sacerdotaux de Memphis, de Thèbes, de Sais, d'Héliopolis, n'avait d'action directe que sur les Égyptiens.

En Gaule, le chef des collèges des druides et des druidesses n'avait d'action directe que sur les Celtes de Gaule.

Dans la Grande-Bretagne, en Irlande, dans le pays de Galles, en Ecosse, dans la Scandinavie, en Islande, mêmes situations, mêmes plans.

Tous les Pontifes de tous ces peuples n'étaient en réalité que des primats, depuis le schisme d'Irshou et le démembrement politique de l'Empire universel de Ram.

Tous ces sacerdoces néanmoins communiquaient de l'un à Vautre par leurs éléments les plus éclairés, par leurs initiés, depuis l'Islande jusqu'au fond des Indes, mais d'une manière purement religieuse, et où la domination politique n'avait absolument rien à voir.

Je pourrais citer des preuves sans nombre de cette unité religieuse, de cette fraternité entre tous les initiés des différents cultes, parvenus à l'Initiation suprême; mais je crains de fatiguer le lecteur par des longueurs, pour le moment inutiles.

La situation du Souverain Pontificat romain dans l'Universelle Église de Jésus-Christ était toute différente, et subordonnait, comme nous l'avons vu , cette auguste fonction au césarisme romain des papes, dès que ceux-ci avaient assez d'énergie monarchique pour jouer dans l'Europe occidentale un rôle prédominant.

Ce qui précède va bientôt éclairer la grande et politique figure du moine toscan Hildebrand dressée, dans toute sa hauteur ethnique, sur les chefs politiques des autres races, dans toute sa rigidité plébéienne de moine et de dictateur, sur les évéques de tous les diocèses occidentaux.

L'aristocratie épiscopale demandait depuis longtemps une réforme ; mais elle entendait par là qu'on purifiât le saint Siège et qu on décentralisât les pouvoirs usurpés par la papauté.

La démagogie monacale voulait également une réforme; mais elle ne comprenait pas qu'elle s'exécutât autrement qu'aux dépen s de ses maîtres diocésains et directs, les évoques, et au bénéûce de la centralisation césarienne des papes.

Les vœux libéraux de Taristocratie oligarchique des évèques avaient été formulés dans toute leur force par les AmouU lesÀdalbert, lesRomuald, les Dunstan, etc.

Les vœux égalitaires de la démagogie monacale étaient proférés dans toute leur violence par son tribun Pierre Damien.

Les papes sérieux, nommés sous le contrôle et l'influence des empereurs Henri III et IV, venaient de répondre en partie aux vœux de Tépiscopat : le saint Siège était purifié.

Mais, du même coup, il allait encore une fois centraliser impérialement ses pouvoirs, et, secondé par les moines, faire rentrer les évêques, comme simples généraux de brigade, dans les rangs de l'armée cléricale romaine, comme simples préfets, dans la hiérarchie impériale de l'église latine.

Le courant de l'opinion était avec les moines plus pauvres, plus remuants, plus ardents, plus bruyants, parlant haut et fort et partout, rapportant tout au saint Siège.

Pour isoler l'épiscopat des influences et des attaches laïques et territoriales, l'arme disciplinaire était trouvée : la simonie.

C'était un mot n'exprimant rien du tout, mais se prêtant d'autant mieux à toutes les suspicions, à toutes les délations, à toutes les exécutions sommaires des légats et de la cour césarienne de Rome .

J'engage ceux des politiciens et des hommes religieux de l'Occident et du centre de l'Europe actuelle qui cherchent à résoudre le délicat et difficile problème des rapports de

l'église romaine avec chaque État, à se souvenir de mes définitions des formes de gouvernement, en lisant ces lignes, et de lire lentement.

Jamais Texpérience historique ne se laissera plus nettement saisir par l'observation.

Ils verront la réforme sincèrement voulue par les meilleurs évèques, par les moines les plus convaincus, par les papes les plus purs et les plus grands, aboutir, non pas à une évolution progressive du culte, à un développement de ses principes moraux et intellectuels, à une manifestation de sa puissance comme Autorité théocratique purement sociale, mais à une régression des surfaces, à un resserrement disciplinaire des formes, à une concentration d'énergie passionnée, dont la manifestation se bornera, à Rome et en Europe, à une affirmation suprême de pouvoir politique tendant à une monarchie universelle.

Voici pourquoi :

L'église romaine est un Ëtat politique du genre monarchique impérial, et, comme tel, devant dominer, au nom d'une race et d'une tradition de race, plusieurs races, plusieurs peuples constitués, soit en empires fragmentaires, soit en unités divisionnaires ou royautés, soit en républiques fictives, municipales, communales, emporocratiques ou autres.

L'église romaine n'est pas un Ëtat théocratique ni religieux bien que la Religion en soit le prétexte, et elle n'est pas telle, parce que sa constitution romaine et impériale l'empêche de l'être ; et elle est im[)ériale politiquement, parce qu'elle est romaine, parce qu'elle est partitive ou sectaire dans TUniverselle Église du Christ, fragmentaire ou ethnique dans la Chrétienté.

Il lui est absolument impossible de faire socialement œuvre religieuse, comme Autorité catholiqueorthodoxe, dansleChristianisme vivant, dans l'Universelle Église, et elle est réduite, étant romaine et politique, à n'agir, dans la Chrétienté, que

comme pouvoir impérial et violent, quand elle agit, soit sur elle-même, soit sur les puissances qu'elle 'occupe impérialement par ses évêques, et qu'elle ne peut pas ne pas vouloir dominer ainsi, dès qu'un pape suffisamment énergique la domine.

Nous pouvons maintenant continuer, et laisser s'accomplir l'enseignement des faits.

Le tribun monastique Pierre Damien prêchait la pauvreté, le retour aux mœurs de la primitive église, le renoncement des évoques, des prêtres, des abbés, au mariage, aux biens temporels, au monde, à la terre, thème sentimental et abstrait, antipratique, et par conséquent peu religieux, parce qu'il est peu réalisable, et antisocial.

Quand Pierre eut assez monté l'opinion avec toutes ses déclamations idéologiques qui, pratiquement, n'aboutissaient qu'à satisfaire la haine des moines contre les évêques et à faire le jeu temporel de Rome, la papauté l'arrêta court, en le nommant évêque lui-même, puis cardinal pour compléter la signiGcation finale de son mouvement.

De peur qu'il ne bronchât de la langue ni du pied, on le garda mitre, éteint sous son chapeau, prisonnier dans sa robe roage, à portée de la main, à Ostie, bouche close.

Quand Cicéron a parlé, César peut venir, et il est là, au Latran, Tpscan et moine, dans Hildebrand, se gardant bien d'apparaître trop tôt en pleine lumière et la tiare étrusque sur la tète.

Longtemps, à Rome même, l'humble robe à l'obscur capuchon de bure garde l'ancien charpentier invisible aux puissances.

Il les subjugue de la pensée, avant de les asservir à sa tonitruante personnalité.

L'aigle plane inaperçu dans la nue, avant de se laisser voir

fondant, ailes et serres ouvertes, sur la proie; Forage couve ténébreux, avant d'éclater en éclairs et en foudres.

Plusieurs papes créés par lui sont ses lieutenants, ses aides de camp, les instruments de ses opérations et de ses étapes préliminaires.

Grâce à Pierre Damien désormais écrasé par ses grandeurs, les évoques et les prêtres, sous Tépée de Damoclès du jour, la simonie, rentrent peu à peu dans l'obéissance passive.

Ce ne fut pas sans peine toutefois, témoin la bataille sanglante entre les troupes pontificales et celles des évèqucs italiens, nantis de l'antipape Honorius II par l'empire, qui pressentait quelque chose de peu catholique.

L'épiscopat sentait également que la réforme déclamatoire de Damien allait aboutir à mettre dans la main des papes tout le temporel des diocèses : c'est bien ainsi du reste qu'Hilde* brand le comprenait, et la victoire lui resta.

Année par année, ce puissant génie monarchique poursuit son œuvre préparatoire sous le couvert de ses créatures pontificales.

Son armée cléricale est peu à peu remise en ordre.

Les légats, ses aides de camp, sont partout en mouvement.

En Angleterre, parmi les Normands de la Conquête, en Espagne, en France, en Allemagne, en Danemark, en Pologne, en Russie, en Bohême, en Hongrie, en Italie, près de la comtesse Mathilde, près de Guiscard et de ses soudards de sac et de corde, partout, sont des agents sûrs, partout la volonté du César invisible est présente.

A Rome même, les papes achèvent sous ses yeux les derniers travaux de défense, le camp retranché, le plan de bataille nécessaire à son irruption définitive, comme Impérator de l'attaque, sur toutes les lignes où se déploie la stratégie de ses gigantesques ambitions.

En Italie, l'épée des Normands branle dans le pommeau pontifical : en 1053, les Normands se déclarent vassaux directs

de Léon IX, et le saint Siège, en retour, proclame la légitimité de leurs conquêtes.

A Rome, les élections pontificales ont, pour électeurs, le peuple, le clergé, et sont, de plus, soumises.au droit de contrôle et de confirmation de l'empire : en 1059, le pape Nicolas n fait voter au Latran par un concile choisi pour la circonstance, l'exclusion des électeurs soit laïques, soit clercs ordinaires, prêtres, abbés, évêques.

Seuls, les membres de la cour pontificale, cardinauxprêtres, cardinaux-évôques, prendront désormais part à Télection des papes, et ces derniers devront être, de préférence, choisis parmi le clergé du territoire romain.

Au clergé et au peuple, ces décrets dictatoriaux et purement italiens ne laissent que le droit d'approuver l'élection, sans rimprouver ; à l'empereur et à ses représentants, ils n'accordent que le droit d'être officiellement et honorifique ment informés du fait accompli, mais non celui de l'infirmer.

Après avoir forgé ce précédent, pour le rendre juridique, flildebrand en fait essayer la solidité par Alexandre II qui est élu conformément à ces décrets.

Le peuple et le clergé romains laissent faire, et les voilà bridés pour le moment.

Henri lY est mineur, et l'empire laisse passer; et voilà le Gouvernement général et le Droit public joués aussi, temporairement du moins.

n n'est pas indifférent de résumer ces opérations préliminaires : asservissement et expropriation temporelle de l'épiscopat, suppression des libertés électorales, rupture du ban juridique de l'empire, mépris du Droit public, travail sourd de toutes les monarchies, renversement de la dynastie légitime et légale d'Angleterre, au profit d'une brutale conquête suscitée directement par Rome, création en Italie même d'une garde militaire de bandits normands au service direct delà papauté.

De môme, issues d'un fief taillé dans le démembrement révolutionnaire de l'empire carlovingien, les monarchies royales d'Occident s'érigeront par des moyens semblables, et poursuivront l'universalité de leur domination.

Ainsi, elles mettront, dans leur propre pays, la main sur les institutions libres de la noblesse et des mainmortables, et tendront à leur substituer le tribunal autocratique de leur propre cour.

Je n'insiste sur ces détails que pour mettre à nu les principes et les ressorts cachés, et montrer d'une manière irréfutable que la papauté est bien une monarchie politique et rien que cela.

G^est du reste le seul moyen de prouver que la Religion n'est nullement responsable de cet état de choses, ni la Théocratie, ni le Souverain Pontificat, toujours hors de cause et dans l'impossibilité, non seulement de se manifester, mais encore d'être compris par ceux mêmes qui croyaient l'exercer.

Mais, nous l'avons dit et nous ne nous lasserons pas de le répéter, l'origine et la forme impériales de la Monarchie des papes ayant pour principe leur énergie despotique, les forcent à exercer violemment un pouvoir destructeur de toute autorité.

C'est pourquoi nous allons voir Rome forcée de briser le gouvernement général et le droit public de l'empire germain, son rival, ainsi que d'écraser, sous ses coups et sous ses armes spéciales de gouvernement, toutes les monarchies royales sans exception .

Nous verrons ensuite comment, mis en demeure par cela même d'exercer sur la moitié de la Chrétienté un Gouvernement général et un Droit public quelconques, l'Ëtat impérial des papes va faire face à cette lourde responsabilité, depuis Hildebrand jusqu'à Boniface VIII.

Pendant douze ans encore, sous Alexandre II, Hildebrand gouverne et attend.

Enfin, en 1073, le capuchon et la robe dé bure tombent, et dans la robe blanche, la tiare étrusque en tôle, le glaive de rexcommunication et les éclairs de Tanathèine dans la bouche, le plus grand des papes, Grégoire VII, apparaît debout, sa race toscane dans le cœur, sur toutes les puissances, sur toutes les races de l'Europe.

Il annonce à la noblesse d'Espagne que toute la Péninsule bérique est à lui, c'est-à-dire à saint Pierre, et impose,comme suzerain, son tribut sur toutes les terres conquises, ou qui le seront dans l'avenir.

Il somme le roi de France, Philippe V\ de renoncer au crime de simonie, ce qui signifie réellement de ne pas s'attacher ni gouverner ses évoques, ses abbés et ses prêtres.

Il menace de ses armes spirituelles ce même roi, et a du moins la franchise de l'avertir officiellement qu'elles frappent aussi sûrement qu'une révolution, dont acte.

rappelle à Guillaume le Normand qu'il lui a donné l'Angleterre, et qu'en échange, il entend que Guillaume lui paie sa dtme, le denier de saint Pierre, ce qu'en vrai Normand, Guillaume ne s'empresse pas d'exécuter de très bonne grâce.

 Suénon, roi de Danemark, il ofi*re un nouveau royaume.

ADémétrius de Russie, il arrache le sien, en lui disant : c Ton fils me le demande. »

A Wratislas, roi de Bohème, il impose son tribut comme suzerain.

Au roi de Hongrie, qui vient de recevoir légalement son fief de l'empereur Henri, il écrit :

« Tu ne peux pas rester roi, si tu ne déclares pas que tu » tiens ton royaume, non de l'empire, mais de la papauté. >

A Henri IV, empereur d'Allemagne, qui, à la tète des villes Ubres, soutient la guerre légitime et légale du Gouvernement général et du Droit public contre l'oligarchie républicaine et révolutionnaire des seigneurs féodaux, il ordonne de suspendre

immédiatement les hostilités, et cherche à cet Allemand une querelle d'Italien, la querelle des Investitures.

Il le somme par légat d'avoir à comparaître, à Rome même, pour y rendre compte de sa conduite privée.

Henri IV, Magistrat public européen au même titre que Constantin et Charlemagne, convoque au synode de Worms vingt-quatre évèques qui déposent solennellemen tGrégoireVII .

Du même coup, la municipalité romaine se réveille, et, contre son César pontife, suscite un Brutus local.

Censio, préfet de Rome, insurgela population ; et, pendant la nuit de Noël 1076, se rue à Sainte-Marie-Majeure où le pape officiait, l'arrache à l'autel, déchire ses vêtements pontificaux, et va le jeter dans un cachot.

Guibert, archevêque de Ravenne, est aussitôt nommé pape.

Mais fugitive est cette victoire, et l'indomptable énergie du charpentier toscan n'est pas abattue pour si peu : les libertés publiques et les libertés locales vont subir de nouveau le joug de ce monarque césarien.

Délivré de prison, Grégoire YII chasse Guibert, fulmine de toutes ses foudres à la fois, et une bulle d'excommunication va frapper l'empereur d'Allemagne, le déclare déchu comme rebelle au saint Siège, et proclame ses parents, ses amis, son armée, ses sujets, absolument dégagés de leurs devoirs et de leur serment de fidélité.

Heureux de cette diversion, les rebelles contre qui Henri soutenait sa guerre, Souabes, Saxons, Bavarois, le duc de ces derniers, Welf, qu'Henri lui-même avait créé, se réunissent en diète à Tribur, et somment l'empereur, sous peine de déchéance, d'aller se faire absoudre à Rome.

Ce vaillant empereur, toutes proportions gardées, fut traité au château de Canossa par Grégoire YII avec plus d'humiliation que Vercingétorix, sous les murs de Gergovie, par Jules César.

Le Toscan tint le FraneonîeD , trois jours et trois nuits, corde au cou, pieds nus dans la neige, et, brisant une hostie en deux, il jura sur une des deux moitiés qu'il était innocent des crimes dont le concile de Worms l'avait chargé, et somma Henri lY de faire le même serment sur l'autre moitié, au sujet des crimes dont lui, Grégoire VII, l'accusait.

Soit politique, soit respect religieux pour le Pain sanglant du Calvaire, le soldat germain se refusa à un pareil serment, et se soumit à tout.

Hais dans son âme et conscience, il savait à quoi s'en tenir : empereur, il était le vaincu d'un empereur, et ne songeait plus qu'à sa revanche.

Pendant ce temps, les légats, malgré lasoumission d'Henri , encouragent les rebelles d'Allemagne, les poussent à élire Rodolphe de Souabe, acceptent cette élection.

Mais Téloile romaine décline, et la fortune des deux empereurs, Henri IV et Grégoire VII, va changer.

En 1080, la bataille de Volksheim rend au vaincu de Canossa TEmpire : il dépouille Mathilde de ses biens, prend Rome, nomme pape l'archevêque de Ravenne, Clément III ; et Grégoire n'est sauvé des mains de son vainqueur, après de sanglantes batailles, que par Robert Guiscard.

En 1085, Hildebrand expire chez ses Normands en disant :

« J'ai aimé la Justice, j'ai poursuivi l'Iniquité, c'est pour- » quoi je meurs en exil. »

Arrêtons-nous sur cette parole, chapeau bas devant cette impériale énergie, vaincue par un destin plus heureux que le sien.

Avec ce grand homme, va descendre dans l'ombre, l'élévation suprême de la papauté, le génie souverain de sa domination, l'aigle fulgurant qui porta son pouvoir à son zénith, et dont le dernier cri, en mordant la poussière du tombeau, est encore celui d'une âme de conquérant qui sent avec sa vie se briser la loi de sa conquête.

Vingt et un ans plus tard, Henri lY, dépossédé par les Normands, vassaux du saint Siège, par ses propres fils parricides que décbatna et arma contre lui le pape Urbain II, mourait à Liège de misère, peut-ôtre de faim, eu s' écriant :

c( Mon Dieu! vengeance sur mon fils, l'empereur parricide.»

Le pape Grégoire YII, l'Empereur Henri IV, également grands tous deux, également tragiques dans leurs fonctions opposées et rivales, ont résumé leur vie entière et Tesprit de leur lutte, Tun dans une dernière amertume de César et de Justicier terrestre, l'autre dans un suprême appel à la justice de Dieu.

Dans le fond des choses, c'étaient deux dominations, deux patries, deux empires, qui criaient ainsi, l'un par l'autre frappés, dans cette grande âme italienne, comme dans cette grande âme allemande.

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