LA RÉFORME DA N8 L'ÉGLISE LATINE
Caraclère pseudo-républicain des coaciles de Constance et de Bâle. — Réponse monarchique des papes. — Despotisme des djnastes. — Nullité du Saint-Empire. — Le Césarisme des papes recommenee. — Réponse des nations et des dynasties non latines. — Luther. — Caractère politique du protestantisme dans la République européenne.
Cette diasodation profonde de l'église latine, cette inefBcacité du Souverain Pontificat et de l'empire confondus par les papes, ce matérialisme et cet athéisme des gouvernements personnels préoccupaient depuis longtemps les penseurs vraiment religieux.
Avant la démonstration d'impuissance sociale dont le congrès d'Ârras fut le signe expérimental, les condles de Pise, de Constance et de Bâle s'étaient réunis.
Sentant confusément que la papauté était la clef de voûte du Gouvernement général, ils tentèrent de la restaurer, mais sans connaître aucunement la nature de ses bases romaines, ni celle des cadres de son Impérialat, ni le principe réel des différeYites formes de gouvernement.
Cette ignorance profonde qui empêchait ta Religion de Jésus-Christ de prendre tout son essor et d'atteindre toute sa portée scientifique et sociale, intellectuelle et organique, avait pour cause la politique romaine elle-même qui, systématiquement, avait faussé l'enseignement de l'Histoire dans le Sacerdoce.
A l'Impérialat déclaré de Boniface VIII avait succédé , de 1309 à 1378, sa conséquence, la captivité d'Avignon, à cette
triste victoire du droit national, s'était enchaînée, de 1378 à 1448, une autre conséquence, la dualité des tiares.
En 1409, le concile de Pise, réunissant le double collège des cardinaux, eut beau déposer les deux papes, et en nommer un troisième : les premiers déclarèrent ces dépositions nulles en fait, non avenues en droit, et il y eut trois papes au lieu de deux.
C'est en présence de ces faits et sous leur pesée qu'en 1414, se rassembla le concile de Constance, la plus solennelle de ces assemblées, depuis la séparation des églises d'Orient et d'Occident, depuis la rupture politique de l'hellénisme de Byzance et du latinisme de Rome.
L'Empereur Sigismond prit la tète du mouvement, les rois suivirent, leurs délégués se réunirent aux évèques et aux prélats du Nord , du Centre et du Midi, ainsi qu'à ceux des couvents, des universités et même des chaires de droit
Déjà, un des plus grands docteurs de TËglise de Jésus- Christ, Gerson, l'auteur présumé de l'Imitation, avait fait entendre sa voix solennelle.
Remontant à la cause première du mal public, Gerson désignait le caractère politique de la Cour de Rome, et, comme remède, l'autorité des conciles sur les papes.
a L'ËgHse Universelle, disait-il, est l'assemblée de tous les x> Chrétiens grecs et latins, civilisés et barbares, nobles et » serfs, riches et pauvres, hommes et femmes.
» C'est cette Église Universelle qui, selon là Tradition, ne » peut ni errer, ni faillir.
x> Son chef unique est Jésus-Christ. »
On ne pouvait mieux définir, avec la foi du sentiment, ce que la certitude scientifique et le catholicisme orthodoxe appelleront aujourd'hui l'Ëlat Social chrétien.
Dans cet ensemble social, théocratiquement régi et jugé à ses fruits par Jésus-Christ lui-môme, Gerson, après avoir mis
la base, le plan général hors de cause» définissait ainsi Tédifice des fonctions hiérarchiques :
<( Les papes, les cardinaux, les évoques, les prêtres, les > clercs, les rois, les peuples sont membres de TËglise » Universelle, quoique à des degrés différents. »
Cela ne serait scientifiquement vrai que si Gersou appliquait à l'église latine, seule, cette définition, et au titre de pape la signification de patriarche général ou de premier primat de cette église sectaire.
Il aurait fallu en outre que Gerson définit, d'une manière précise et pratique, en quoi consiste la différence fonctionnelle des degrés hiérarchiques qu'il signalait, le rapport de ces degrés entre eux, les lois positives de leur concordance organique; et cela était d'autant plus nécessaire qu'à cette époque même, papes, empereurs, rois, et par suite, nations, étaient depuis longtemps en confusion et en conflit armé de plans et de fonctions.
Mais alors même que Gerson eût pu être en mesure de donnera cesindispensables questions une réponse satisfaisante, il restait encore à dire ce qu'il faisait du Souverain Pontificat, et à définir nettement cette fonction, la plus haute de tout l'État Social.
Gerson continuait :
« 11 y a une autre église qui est particulière, nommée » apostolique : l'église romaine, le pape et le clergé ; le i> pape en est la tète, les autres ecclésiastiques en sont les » membres. »
Celte définition n'indique avec quelque clarté que le césarisme romain des papes et son armée ecclésiastique latine, anligrecque, donc politiquement sectarisée, donc dépourvue aussi bien de la réalité catholique que de la réalité apostolique.
Gerson lui-même avait caractérisé, comme exclusivement politique, la cour de cet Impérialat siégeant à Rome, lorsqu'il disai t :
c On n'y parle do matin au soir que d'armées, de territoi- 9 res, de villes et d'argent >
Que signifie alors le mot apostolique, en droit religieux réel, si ce n*est la transmission des pouvoirs oonsécrateurs de Jésus-Christ aux apfttres, des apôtres aux évoques ?
A ce titre, Tépiscopat d'Occident n'est nullement fondé à se dire plus apostoliqpie que celui d'Orient et vice versa.
Tous deux sectaires, puisqu'ils s'excommunient et s'anathématisent tous deux, ne peuvent être i4M)stoliques qu'en s^unissant et en fondant le catholicisme orthodoxe, sans épithète ethnique ni territoriale, sans qualification politique, pourvu que le plan juridique des nationalités n'en souffre pas et en soit, au contraire, confirmé et consacré.
Gerson continuait encore :
€ C'est cette église romaine qui peut errer, faillir, tomber x> dans le schisme ou l'hérésie, tromper, être trompée.
» Elle n'est que l'instrument de l'Église Universelle, et n*a » d'autorité qu'autant que TËglise Universelle lui en accorde » pour exercer un pouvoir qui réside en elle seulement. »
Il y a dans ce qui précède un mélange de vérités et d'erreurs intellectuelles et scientifiques.
Ce que Gerson dit de l'église romaine ne peut pas s'appliquer sans injustice, ni sans manque de justesse qu'à elle seule, mais doit regarder la cléricalure grecque aussi bien que la latine, exposées qu'elles sont toutes à être faussées par les dominations politiques, ainsi que par leur séparation entre elles, et par leur divorce plus ou moins grand avec la vie ambiante de cette Universelle Église que je nommerai désormais l'État Social européen du Christ.
Dans tout ensemble, la partie subit la loi du tout.
Les sacerdoces sectarisés de la Chrétienté subissent également sa Loi totale.
A l'époque même où écrivait et parlait Gerson, la loi totale de l'Europe était déjà ce quelle est aujourd'hui : La
Hépubliçue athée j antireligieuse et antisociale des souveraine^ téSy des États et des nations de la Chrétienté.
Qaant à rAutorité, il est évident que Gerson la confond ici, soit avec la Foi publique, soit avec le crédit de l'opinion, et évite ainsi la logique soit du Souverain Pontificat, soit du principe monarchique des papes, logique très rigoureuse, principe monarchique aussi licite que celui du suffrage uni* versel de la primitive Église, que celui de la république aristocratique des évéques des quatre premiers siècles, mais aussi étrangers Tun que l'autre à la Religion chrétienne proprement dite, à ses formes et à son principe théocratiques.
Gerson lui-même prouve ce que j'avance, en ajoutant :
c L'Église a le droit de déposer les papes, s'ils se rendent » indignes de leur office, ou s'ils sont incapables de l'exercer.
».Car, si, pour le bien public, on dépose un roi qui tenait » le royaume de ses ancêtres par droit de succession, corn- » bien davantage peut-on déposer un pape qui n'a cette di- » gnité que par l'élection des cardinaux. :»
Ici, la doctrine de Gerson est purement politique et nulle, au point de vue des sciences sociales.
Il parle en membre d'une aristocratie épiscopale, républicaine.
 la place du pape, des conciles et de Gerson lui-même, mettez un roi d'Aragon, des certes et un justiza, la doctrine restera la même, purement politique et bâtarde.
Car, de deux choses l'une, ou l'église cléricale de Rome, moulée dans les cadres civils de l'empire romain, est une république régie par un sénat d'évêques et par des comices d'abbés et de moines ; alors, à quoi bon un pape ?
Ou elle est une monarchie impériale, complétant les sommets de ces mêmes cadres impériaux ; alors, pourquoi les papes laisseraient-ils l'aristocratie épiscopale et la démagogie cléricale des cures et des couvents à Tétat révolutionnaire permanent; comment seraient-ils assez insensés pour leur
abandonner l'Autorité, le Pouvoir et la sanction de leur monarchie ?
Autant leur abandonner aussi la tiare et la crosse pontificales.
Le seul point que vienne de toucher exactement Gerson est Télection du pape par les cardinaux.
Un Souverain Pontife réel ne peut pas, en effet, devoir à l'élection l'origine de sa dignité ; il doit procéder d'une autre source organique, non politique comme l'élection, mais théocratique et sociale, et sur laquelle il me convient de jeter ici un voile impénétrable.
Aux doctrines de Gerson, les papes avaient déjà répondu , en 1409^ au nom de leur doctrine monarchique :
c L'église hiérarchique des clercs n'a qu'une autorité et y> qu'un pouvoir de sanction : la papauté.
> Là où est le pape, là est l'unité de l'église.
3> Le premier, seul, donne à la seconde son caractère légi- 1^ time; et les conciles œcuméniques ne sont pas caractérisés ï» tels, par le nombre de leurs membres, mais par la présence » du Pontife. >
La doctrine impériale de Tancienne Rome s'exprimait à peu près de la même manière :
m Quidquid placuit principi, legishabet vigorem. ]>
Les Rois de France disaient ou dirent plus tard :
€ Si veut le roi, si veut la loi. — L'État, c'est moi. >
Les papes répondaient en empereurs aux doctrines pseudorépublicaines des évoques.
Nous reviendrons, à la fin de ce livre, sur ces questions qui sont la clef organique de toutes les autres, tant au point de vue du Gouvernement général, qu'en ce qui regarde le Droit public de la Chrétienté d'Europe.
Nous avons cité, de préférence, Gerson, comme un docteur et un sage de l'église latine.
Wiclef avait été plus loin; Jean Huss avait écrit les deux livres suivants : V Abomination des moines^ les Membres de r Antéchrist.
Dans Wiclef, la race saxonne, dans Jean Huss, la race slave, parlaient au moins autant que leur foi plus ou moins éclairée, contre le joug clérical de la race latine.
Dans Gerson, au contraire, le problème est rationnellement posé, hors des passions ethniques, mais non pas hors des instincts politiques que les circonscriptions territoriales de l'ancien empire romain prêtèrent à TÉglise.
Ce problème que Gerson est loin d'avoir résolu, se résume ainsi : Téglise cléricale et hiérarchique est-elle et doitelle être une république épiscopale, ou une monarchie impériale, dite pontificale?
On voit aisément que la Religion de Jésus-Christ n'est pas, en tout cela,, plus en cause qu'en question, et qu'il ne s'agit, au fond, que des formes politiques du culte.
Cette question politique en suppose une autre antérieure et primordiale : est-il de l'essence de la Religion chrétienne d'avoir ou non, comme couronnement de ses formes cultuelles, le Souverain Pontificat?
Quant au plan universel et à la base générale, quanta l'aire intégrale de la Chrétienté, Gerson Ta magistralement réservée sous le nom d'Ëglise Universelle, ayant pour sommet suprême et céleste, Jésus-Christ.
Si l'on éclaire scientifiquement sa définition de l'Universelle Église et si on la traduit par son équivalent, TËtat Social du Christ, on a toute l'étendue dans laquelle se pose le problème religieux et social de la constitution du Gouvernement général de l'Europe.
Le concile de Constance fut divisé en quatre nations : Italie, Allemagne, France, Angleterre, ayant chacune une voix.
Cette assemblée fut aia<d condamnée à n*èlre point œcuménique dans le sens républicain de Gerson.
Car, sans parler de l'église grecque, non plus que de tous les pays ri^nw, FEspigoe, le Portugal, ainsi que toutes les nations du Nord appartenant à la oiMuaunion latine. Suède, Danemark, Brandebourg et Provinces BaltîquBt Pologne, n'eurent point de droit électoral direct.
Cet exclusivisme latin, voué aux expédients constitutionnels du passé, ne pouvait rien résoudre que temporairement, et devait recevoir, tant de la part des papes que de la part des Chrétiens du Nord, une réponse significative.
On fit abdiquer Grégoire XII, on destitua Benoit XIII et Jean XXIII, on nomma un Italien, un Colonna, Martin V, et Ton se sépara, croyant avoir réglé le présent et assuré l'avenir, en rusant, à droite, avec le principe monarchique des papes, à gauche, avec le principe républicain d'une représentation intégrale de tous les épiscopats nationaux, et en frappant férocement, à l'extrême gauche, le radicalisme populaire de Jean Huss et l'universalisme de Jérôme de Prague.
Les réformes, assez rationnelles du reste, que le concile proposa, eurent le sort de toutes les demi-mesures, de toutes les œuvres de faux juste-milieu entre deux principes politiques opposés.
Au lieu de prendre la question par en haut, dans le sens de la verticale, on la prit par le milieu, dans le sens horizontal ; et les évêques, disposant de la crosse des papes, purent croire de bonne foi qu'ils avaient assuré l'équilibre du Monde, en faisant de cette crosse leur balancier constitutionnel.
Mais, dès que l'Italien Martin Y eut sa crosse de pape verticalement en main, dès qu'il se sentit la tète dans la tiare et les pieds sur son plan ethnique, il s'empressa de ne pas tenir ce qu'il avait promis à ses électeurs, opposa entre elles les
DatkHis da concile, et prononça, en 1418, la dissolution de oette assemblée.
Aucune réforme n'ayant eu lieu, on contraignit, treize ans plus tard, le pape Eugène IV à convoquer le concile de Bàle .
Mais la république constitutionnelle des évoques s'y montrant de nouveau avec son principe, le pajpe montra aussi la vigueur du sien, en prononçant nonacchiquement la dissolution.
Le concile siégea quaod même, affirmant les volontés de celui de Constance : supériorité des conciles généraux sur les pape», convocation périodique de ces assemblées, présence obligatoire du pape ou de ses l^ts, dénégation à la papauté du droit de dissolution réservé à la majorité.
C'était la revendication des provinces, désormais nationales, de relise latine, contre le centre romain de la dictature des papes ; et ce mouvement républicain de Tépiscopat était la conséquence forcée de la formation des dynasties royales à la circonférence du combat, du champ de bataille germanolatin dans lequel la papauté et Tempire s'écrasaient.
Eugène IV sentit si bien que le plan ethnique de la papauté était son unique point d'appui césarien, qu'il chercha à attirer peu à peu vers Rome les Pères siégeant toujours à Bàle.
Il les convoqua à Ferrare où ils ne vinrent pas, puis à Florence où une partie seulement se rendit.
Les autres Pères, siégeant à Bàle, le déposèrent, et nommèrent le duc de Savoie à sa place, Félix V ; ils siégèrent douze ans, et reçurent, en 1438, la pragmatique sanction de Bourges, prélude des concordats de François P^ et de Napoléon.
Félix V mit, de lui-môme, un terme à la dualité des tiares, en abdiquant en 1448, treize ans après l'assemblée d'Ârras, où l'impuissance sociale des conciles se réfléchissait dans celle des congrès.
Ciuq ans plus tard, démontrant expérimentalement que le Gouvernement général de l'Europe n'existait plus, et que son Droit public n'était plus qu'un vain mot, Mahomet II mettait impunément la main sur la ville la plus importante de notre Continent chrétien, sur Constantinople, dont la situation géographique commande politiquement Rome, à l'Occident, Jérusalem, à rOriorit, Memphis et La Mekke au Sud.
Moins par entente directe que par similitude de leurs fonctions et de leurs plans ethniques, les dynastes d'Autriche, de France, d'Angleterre, d'Espagne, de Suède et de Danemark, de Russie, ne furent plus occupés au dedans qu'à centraliser les pouvoirs de leurs barons et de leurs communes, et à arrondir leurs cadres géographiques.
Leur politique étrangère se résumait comme aujourd'hui en cet axiome : Fais à autrui ce que tu ne voudrais pas qxjUil te fût fait.
En Allemagne, Frédéric de Styrie laissait le régent de Hongrie défendre la vallée du Danube contre Mahomet II.
Ladislas YI, maître de l'Autriche, de la Hongrie et de la Bohème, se contentait, comme Frédéric, d'arrondir ses propres Ëtats.
Avec Frédéric III, la maison d'Autriche devenait déGnitivement impériale, mais d'une manière purement nominale, sans attacher elle-même la moindre réalité à ce titre.
Frédéric III, de 1440 à 1493, se désintéressait de tout, excepté de ses propres domaines.
En vain, le grand-duc d'Occident, Philippe le Bon, brisaitil avec le ban impérial : Tempereur se bornait à refuser ensuite au Téméraire le titre de roi.
De 1449 à 1456, la guerre civile entre les princes et les communes déchira l'Allemagne sans qu'il s'en mêlât.
Il sentait parfaitement que, n'ayant plus de force impériale
réelle, sa seule tactique dans le sauve qui peut des dynasties, dans le matérialisme et l'athéisme politiques de Tépoque, consistait à ériger fortement sa monarchie royale sur l'agglomération personnelle et possessive du plus grand nombre de fiefs possible.
En Angleterre, Taristocratie , épuisée par la guerre des Deux roses, laissait la monarchie reprendre quelque vigueur momentanée sous les Tudors.
La chambre étoilée matait le Parlement, abolissait le droit de maintenance^ et désarmait ainsi les barons, au profit du pouvoir central.
Un siècle et demi de monarchie presque autocratique allait éclipser les libertés publiques.
En France, Charles YII avait institué aux dépens des seigneurs l'armée d'ordonnance de quinze compagnies et sa conséquence : l'impôt permanent.
La royauté pouvait désormais s'attaqu er à l'anarchie des grands.
Bourbon le bâtard, de Lesparre, tués, d'Âlençon condamné à mort, d'Ârmagnac banni, le dauphin en fuite : telles étaient les réponses du roi à \à.prayuerie.
A son tour, Louis XI brisait par la violence et la ruse le faisceau de cinq cents princes et seigneurs nommé par euphémisme la ligue du bien public.
D'Alençon, d'Armagnac, en prison, Nemours décapité aux Halles, le connétable comte de Saint-Pol sur la place de Grève : tel était le déblaiement sanglant par lequel la royauté aplanissait le terrain sur lequel allait s'édifier TËtat.
En Espagne, Ferdinand, grâce au saint-office, frappait indistinctement sur tous : nobles, communes, évèques soutenant les communes, Juifs, Maures.
Il tuait du même coup les sources de la prospérité intérieure du pays voué désormais à l'Empire et aux conquêtes.
Jean deTorquémada, puis le Cardinal de Ximénès, grands
inquisiteurs, accomplissaient leur infâme et exécrable besogne.
Total : un million de Juifs spoliés ou bannis, trente mille personnes emprisonnées, volées ou brûlées, les Maures, les Chrétiens judaïsants ou mozarabiques tués, dépouillés, bannis» ou incarcérés.
L'esprit césarien de Rome étouffant TEsp^ne au dedans, cette nation se lança au dehors.
Colomb lui donna l'Amérique, Ximénès Oran, de Yéra les Canaries.
Les Guanches et la race rouge exterminés, comme autrefois les Saxons, les Tchoudes et les Lettons, proclamèrent une fois de plus, dans leurs cris de mort, l'iniquité infernale du double glaive de Boniface YIII, que sa poignée fût tenue par la main des papes ou par celle des rois.
En Portugal, Jean II régnait despoliquement sur ses seigneurs, faisait décapiter Bragance, poignardait, de sa propre main, le duc de Yiseu, son cousin, et ne convoquait plus les cortës qu'une fois en quatoi*ze ans.
Mais, comme Henri YII d'Angleterre, comme Louis XI de France, comme les tzars moscovites, en broyant sous son énergie monarchique l'aristocratie féodale, il faisait renaître à a vie les classes inférieures, déclarait Lisbonne port franc, et y recevait les juifs chassés d'Espagne.
Les ties du Cap-Yert, le cap de Bonne-Espérance, les Indes Orientales étaient ouverts à l'Emporocratie européenne, dont, jusque-là, Yenise avait tenu la tête.
La papauté remise sur sa base romaine recommençait inévitablement son jeu poUtique, concordant avec toutes ces vigueurs monarchiques.
En présence de ces énergies royales, le saint Siège comprit que, sans un empire laïque, son Impérialat clérical deve-
naît illusoire, et limitait son rôle politique au gouvernement de son diocèse et à la primauté de l'Italie.
C'est pourquoi Pie II s'adressa à Mahomet II lui-même, après avoir en vain demandé la croisade contre lui.
«Sache, lui dit-il, que nos devanciers, Etienne, Adrien, 9 Léon, suscitèrent Pépin et Gharlemagne contre Astolphe et » Didier, rois des Lombards, et qu'en récompense, ils ont » investi leur libérateur» Gharlemagne, de l'Empire quiapparn tenait jusqu'alors aux Grecs.
» G'est pourquoi, pouvant reconnaître tes bienfaits, j'appelle 9 ton patronage. »
Cette confession historique est précieuse, et Mahomet II possédait en efifet l'armée, l'artillerie et la science militaire les meilleures de l'Europe.
Cependant comme il tenait, dans son Ëtat Social musulman, le double glaive, il le garda pour lui.
Le pape n'eut plus, dès lors, pour champ de domination meurtrière, que la Péninsule, et réduit au rôle politique de primat royal d'Italie, il fit, comme les dynasles européens, la guerre aux dominations secondaires de son pays.
Quant aux rois étrangers, ne pouvant plus les briser de front, il les appela en Italie, pour les y entre-choquer dans le sang.
Sixte IV s'acharna sur Florence, et Laurent de Médicis tomba assassiné dans la cathédrale.
Innocent VIII, comme le faisait du reste Savonarole, appela contre cette ville Charles VIII et les Français.
Alexandre VI Borgia, après avoir ligué Maximilien, Ferdinand, Henri VIII, Ludovic le Maure, Venise, contre Charles VIII se proclamant, à Naples, empereur d'Orient, appela Louis XII et passa avec lui, en faveur de son fils César Borgia, le marché diplomatique que l'on connaît.
Jules II continua la même politique.
Liguer contre Venise Maximilien d'Autriche, Louis XII de
France, Ferdinand d'Espagne, les cantons suisses; offrir à Venise de briser la Ligue» moyennant la cession de Faenza et de Rimini ; se nantir de ces villes et des États du duc de Ferrare ; diviser ensuite entre eux les envahisseurs appelés à la curée ; donner Naples à l'Espagne ; soulever Gènes et Bolo* gne ; précipiter les Suisses sur les Français ; acculer Louis XII sur le Piémont ; tel fut le jeu de Jules H.
Ainsi, à partir de 1494, la cour de Rome occupa les dynasties, et se maintint en équilibre, en renouvelant avec elles^ sur l'enjeu du territoire italien, cette sanglante partie que Jules n appelait : « la maîtrise du jeu du monde, i»
Celte maîtrise, ce césarisme, la papauté, au nom de la race latine, essaya de les ressaisir despotiquement, vis-à-vis de tous ses évèques dans lesquels, du haut de la cour romaine, elle ne pouvait et ne peut voir que des préfets de son empire.
Le Gallicanisme, TÂnglicanisme, le Protestantisme proprement dit, furent la réponse politique des nationalités et des races différentes a cette prétention politique de Tlmpérialat romain des papes.
En cinquante ans, la Suisse, une partie de la France, une moitié de TÂllemagne, le Danemark, la Suède, l'Angleterre, l'Ecosse, avaient, sous le couvert du Protestantisme, secoué le joug du césarisme latin de la cour romaine, comme, quatre siècles avant, Rome elle-même et les féodaux, celui de l'empire carlovingien, devenu germain.
Les formes du culte et les dogmes étaient les prétextes, comme dans la rupture cléricale entre le latinisme etTbellénisme; Luther, Zwingle, Calvin et tous les autres sectaires étaient les instruments visibles, comme autrefois Eutychès, Photius et Cérularius. .
Derrière les prétextes et les instruments mis en avant, il y
avait UQ6 cause sociale, réelle et pratique, quoique occulte : la république athée des États chrétiens^ la politique ethuogéographique, habilement conduite par le militarisme diplomatique des royautés.
Derrière cette cause seconde, il y avait une cause première, un premier mobile de scission : la fonction césarienne des papes qui, menée par son plan romain, avait depuis longtemps, parmi les nations comme dans les conciles,' chez les dynastes comme au sein des épiscopats nationaux, suscité les instincts ethniques différentiels, les passions politiques antiromaines.
Même dans les conciles de Constance et de Bàle, et grâce à la diplomatie des cardinaux, l'influence de la race latine avait été encore prédominante.
Cependant, en Suisse, en Allemagne, en Suède, en Danemark, en Angleterre, en France même, nulle intelligence attentive aux questions européennes n'avait pu ne pas voir ce qui crevait les yeux.
La réformation, ou plutôt la décentralisation républicaine des formes politiques de llmpérialat des papes, demandée si énergiquement par l'aristocratie des évoques, avait reçu de la monarchie, dite pontiQcale, des papes, une défaite absolue.
Le Protestantisme issu de la démagogie monacale ne fut que la reprise populaire et laïque du mouvement antimonarchique et antiromain que l'oligarchie aristocratique des évèques n'avait pu accomplir.
Cette fois, comme toujours, fauted'une évolution, on avait une révolution.
Ne faisant, dans ce livre, qu'un relevé historique de fonctions unitaires et de plans généraux, pour montrer ensuite, l'Histoire à la main, la nécessité actuelle de coordonner les unes, suivant leurs lois algébriques, sur la rectification géométrique des autres, je n'ai pas à ni'embarrasser dessuperfé-
fations inutiles ou nuisibles à la Religion sociale de la Chrétienté, et je dirai avec Léon X : querelles de moines.
Je laisserai donc de côté toutes les controverses insipides, toutes les logomachies, tous les prétendus dogmes, toutes les soi-disant théologies, toutes les invectives, toutes les injures dont on s'accabla, de part et d'autre, l'Ëvangile ou T Ancien Testament à la main.
Derrière ces fusillades, ces retranchements, ces fossés, armés, élevés, creusés par les passions, derrière ces batteries d'artillerie canonique dressées et pointées par les instincts, derrière toutes ces machines de guerre, que la Chrétienté du vingtième siècle renverra à seâ musées d'archéologie, mihtaient des intérêts généraux, autrement sociaux, autrement religieux, autrement pratiques et réels pour ce temps comme pour le nôtre.
Le caractère spécial de ces intérêts était ethnique et géographique, dynastique et national.
Vus dans leur ensemble immédiat, dans leurs rapports directs, ces intérêts étaient purement politiques pour le moment, et d'accord avec la précision forcée de la rectification des plans nationaux, bien que, dans les groupes militants, les individus engagés dans la bataille pussent sincèrement se croire mus par leur seule volonté et s'imaginer que le seul sentiment religieux les conduisit.
En réalité, dynasties, nations ou races, l'antilatinisme était partout où la race latine pure n'était pas légitimement chez elle.
Rois et peuples étaient d'accord sur ce point, et il n'en pouvait être autrement.
Si rimpérialat clérical, au lieu d'être latin, eût été celte, germain, anglais, Scandinave, slave ou grec, le Protestantisme, la protestation, eût été anticelte, antigermaine, antianglaise, antiscandinave, antislave ou antigrecque.
Aucune nation, aucune race ne supporte, sans en souffrir, la
domination ni Timpériosité d'une autre nation, ni d'une autre race, sous quelque prétexte que ce soit, et si élevé que soit ce prétexte.
De même que chaque nation ou chaque dynastie voulait avoir son État, elle voulait avoir son église, sous la même def gouvernementale, et que cette clef du corps natioual, fermé sur lui-même, fût dans la main du Pouvoir national, et non à Rome, dans celle d'un Italien, sous le prétexte mythologique d'être chez saint Pierre.
A cette mythologie, les empereurs d'Orient, puis ceux d'Occident, avaient répondu par un Protestantisme politique ou du moins par une protestation constante, toutes les fois que cette clef mystique s'était montrée dans sa réalité : le glaive des anciens Césars.
Depuis Télévation des dynasties royales, Philippe le Bel avait brutalement agi dans le même sens, et, pour soustraire la papauté aux inspirations ethniques de la Ville de proie, il l'avait gardée captive à Avignon, sous sa propre clef.
Luther et Calvin ne firent donc rien de bien nouveau; mais, fonctionnellement, bon gré mal gré, ils aidèrent peuples et dyuastes antilatins à continuer et à conclure uu mouvement conforme à celui des plans nationaux et des fonctions souveraines correspondantes.
Mélanchton sentit parfaitement ce que je viens d'exprimer, quand il dit :
Nous n'avions qu'un joug de bois : Luther nous a mis un foug de fer sur la tête.
En effet, au lieu de la papauté lointaine, les églises prolestantes durent avoir pour arbitre un maître direct, dans la fonction la plus élevée sur la base du plan national : le gouvernement royal, ou autre.
Mais les lois organiques des familles et des sociétés sont ainsi faites, qu'un enfant supporte plus facilement les coups de son père que la remontrance du père de son camarade.
et que les nations tolèrent mieux la tyrannie d'un compatriote que le gouvernement d'un étranger , fût-ce un saint.
Dans cet inévitable mouvement, le césar pontifical de Rome ne pouvait voir qu'une révolte de ses sujets conquis ; aussi appela-t^il immédiatement à lui des juges de sang, des légions, un glaive et une garde impériale.
L'inquisition fut ce tribunal de sang, les armées et la monarchie espagnole furent ces légions ot ce glaive, l'Ordre des Jésuites fut celte garde impériale du césarisme romain de l'église latine.
Pendant ce temps, la papauté, hors d'état d'exercer intellectuellement une fonction théocratique quelconque, avait laissé s'éteindre le soleil de la Renaissance, porté par une pléiade éblouissante de génies italiens, sans consacrer solennellement l'Art, sans charger ces mêmes génies d'en rédiger les canons esthétiques.
De même elle avait autrefois laissé se formuler, sans le bénir au nom du Christ, l'admirable Testament civil que, de Byzance, la Cité antique mourante tendait au berceau de notre civilisation.
Léon X protégea les Arts, non en Pontife, mais en Médicis, exactement comme les barons financiers du dix-neuvième siècle, et rien de plus.
C'était déjà quelque chose; car les moines, charpentiers comme Hildebrand, ou gardeurs de pourceaux, comme Sixte- Quint, auraient sans doute fait pis, et persécuté tous ces merveilleux peintres, sculpteurs, architectes et ingénieurs italiens, comme sorciers, enchanteurs, magiciens, coureurs de sabbats et autres suppôts de Lucifer.
C'est, du reste, dans cet esprit, que l'index et l'inquisition vont traiter les sciences et les arts, de Clément YII à ce même Sixle-Quint,
Luther, en voyant les princes enfourcher la Réforme* et
s'en foire un cheval de bataille, comprit ce que cela voulait dire; mais trop tard.
Ce moine, chez qui Ton ne peut pas mettre en doute la sincérité, mais dans lequel la race saxonne avait parlé au moins aussi haut que le mysticisme démagogique des couvents, sentit, aussi. bien que Mélanchton, qu'il n*était pas le meneur de son mouvement.
U vit que, brisée par son intermédiaire dans tout le Nord, la houlette pastorale des papes se changeait en autant de bâtons politiques que de gouvernements, et il ne s'opposa que mollement à la tentative de rapprochement du colloque de BaHsbanne.
Contarini d'un côté, Bucer et Mélanchton de l'autre, étaient des âmes droites et faites pour s'entendre religieusement.
Mais il y avait, au fond des questions embrasées dont Luther avait été le boute-feu, si peu de religion et tant de politique, que les princes réformés intervinrent dans la conférence, brûlèrent leurs vaisseaux, et coupèrent le .pont do communication, en rédigeant les articles, à leur façorij dit Luther.
«Mon excellent prince, continue-t-il, m'a communiqué les conditions qu'il va proposer pour avoir la paix avec
> l'empereur et nos adversaires.
B Je vois qu'à leurs yeux, toute cette affaire est une corné-
> die qu'ils se jouent entre eux, tandis que c'est une tragédie «entre Dieu et Satan, où Satan triomphe, et Dieu est » immolé.
» Mais la catastrophe viendra. . • » (Lettre du 5 avril 1 541 .)
Dieu n'était pas plus d'un côté que de l'autre. Sa puissance théocratique n'agissant que par la Religion universelle qui conduit THumanité vers ses fins sociales in-
coiiDues, la balance de réternelle Sagesse ne penchait pas plus du côté des églises protestantes que de l'église grecque ou de Téglise latine, du moment que celles-ci s'opposaient politiquement entre elles.
L'action divine était retirée plus haut que ces batailles* elle se repliait sur le principe possible de l'accord et de la paix sociale de ces cultes, je ne dis pas de leur confusion.
Le champ total dans lequel ce principe doit tomber pour prendre vie. ici -bas avait été magistralement défini par Gerson, quand il parlait de l'Universelle Église.
La Religion spéciale du Christ ne pouvait plus s'exercer socialement sur le Gouvernement général de l'Europe, les cultes y étant dissociés en communions politiques rivales et hostiles, depuis le quatrième siècle déjà, et, plus que jamais, depuis le quatorzième.
Qu'il me soit permis de prendre comme symbole sensible une comparaison, pour faire comprendre ma pensée.
Coupez aujourd'hui le câble transatlantique en vingt ou trente morceaux ; vous n'aurez plus de courant électrique.
Âurez-vous immolé et détruit l'électricité pour cela? Non.
Vous vous serez privés du moyen pratique qui vous permettait de la manifester d'une manière utile pour vous, et d'établir un rapport vivant entre deux mondes séparés par des abtmes.
La Religion est cette force, le Culte son moyen de la manifester.
Brisez le Culte en vingt ou trente cultes rivaux et hostiles, et l'Esprit, la Religion sociale n'y circulera plus.
Cet Esprit, cette force, ce lien social sera ailleurs, dans ce réservoir indéfini de forces intellectuelles et morales que Gerson appelait l'Église universelle.
Mais cette Église, tant qu'elle n'est pas socialement définie, instituée, constituée, ne peut agir que sur les individus, selon
leur plus ou moins de dispouibilité intellectuelle et morale, et reste nulle quant à son action organique possible sur les églises et les Ëtats politiquement divisés et opposés entre eux.
C'est cette opposition mutuelle que Luther voulait, sans doute, désigner sous le nom symbolique de Satan.
Ce personnage poétique . ne triomphe jamais, quoi qu'en ait pensé Luther, quand on le regarde de près et de haut en bas.
Il n'y a pas d'esprit du mal, dans le sens intellectuel et spirituel de ce mot, car si le mal avait de l'esprit, il cesserait d'être le mal.
L'esprit politique agissant alors dans les nations par les dynastes, croyait travailler pour lui-même, et sans cela, il n'eût rien fait.
Hais Dieu, la grande Force première de l'Univers, dont les lois cosmogoniques ramènent tout, Mondes et Sociétés à rUnité par l'Universalité des rapports, n'était pas plus immolé qu'immolable, quelque chagrin ou quelque déplaisir que le moine saxon pût éprouver de voir la pierre qu'il avait lancée dans l'eau y faire naître des cercles concentriques, dont les lois lui échappaient.
Après tout, ce n'était pas une si mauvaise besogne que celle des dynastes, puisqu'ils étaient en train, bon gré mal gré, de rectifier les plans divisionnaires de la Chrétienté, d'une manière plus conforme à la géographie ethnologique, à la constitution nationale des Ëtats et de leurs cultes, et rendaient possible, sans le savoir, l'édification pratique de cette Universelle Église qui,s'élevantde ces mêmes bases nationales, sera, pour tous les esprits sincères, d'ici à la fin du dix-neuvième siècle, le premier moyen positif d'opérer la synthèse sociale des Ëtats et des Nations d'Europe.
Non, il n'y a pas d'esprit du mal : le mal, c'est l'ignorance
dans rintelligence, c'est Terreur dans la conscience, c'est Terrement dans la vie, c'est Topposition à la Sagesse, fruit de la Science, à la Vertu, fruit de la Sagesse., au repos moral, à la stabilité politique, à la paix sociale, fruits de la Sagesse, de la Science et de la Vertu.
. Certainement le mal et ses maladies sociales sont grands encore aujourd'hui ; mais j'espère bien prouver que tout tend beaucoup plus vers le bien qu'on. ne se l'imagine, et que la guérison des maux qui travaillent l'Europe est beaucoup plus proche, plus facile et plus simple qu'on ne le croit généralement.
L'empereur et François P'ne voyaient certainement rien de tout cela.
Maisceque Charles-Quint comprenait très bien, c*était que l'inquisition, les jésuites, l'église latine et la papauté étaient pour lui d'excellents instruments de gouvernement, grâce auxquels il pouvait mettre la main sur l'Italie, l'Allemagne et les Pays-Bas, comme sur l'Espagne et l'Autriche, sans parler des colonies.
Ce que François P" comprenait également très bien, ainsi que la nécessité du Concordat, c'est que, dangereux pour lui en France même, le Protestantisme était, au dehors, une bonne machine de diplomatie militaire à opposer aux projets de Charles-Quint.
Ce que Henri VIII d'Angleterre, Frédéric I" de Danemark, Gustave Wasa de Suède, sans parler des princes de l'Allemagne du Nord, comprenaient également bien, c'est que le Protestantisme leur permettait d'être les mattres chez eux, et d'avoir la clef de leur maison dans leur poche.
Le colloque de Ratisbonne finit comme il. devait finir.
Contarini, par le saint Siège, mené lui-même militairement par l'empereur, Buceret Mélanchton par leurs princes, furent traités en sentinelles perdues, et désavoués.
Un an plus tard, l'influence espagnole armait plus despo- - tiquement que jamais l'église romaine, mais pour le combat et au profit de la monarchie austro-espagnole. .
Les papes avaient cru peut-être que cette monarchie se laisserait mener par eux; mais il suffisait qu'un empire militaire fût en période de fondation, sous l'impulsion d'une énergie souveraine, pour que tout fût remis à son plan premier, et que la papauté rentrât dans l'État impérial, comme sous Gharlemagne et Constantin.
Charles-Quint imprima au saint Siège le caractère dur et sombre de sa race, si différente de la race italienne qui, fardant la tyrannie des roses de l'éloquence, mêlait à de belles allures tragiques, à de grands fracas artistiques, un certain laisser aller sceptique et bonhomme, au fond, jusque dans les feux d'artifices des anathèmes et des excommunications.
En 1542, l'aride génie, l'âpre tyrannie presque mauresque du latinisme espagnol, flanqua la papauté des six inquisiteurs généraux, six cuistres doublés de bourreaux, soi-disant institués pour tuer l'hérésie, et, en réalité, pour assassiner la pensée, la science, l'art et la Religion.
Tout ce qui était intellectuellement vivant en Italie émigra en Suisse ou en Allemagne, fuyant ce règne de la terreur et de la mort.
A Modène, àNaples, partout, les académies, la parole, les livres, tout fut fermé, étouffe, supprimé ou castré.
Depuis des cardinaux et des évoques jusqu'à des Franciscains attachés aux doctrines de Jean de Parme, depuis les savants jusqu'aux lettrés, le moloch hispano-papalin écrasa tout ce qui avait vie et mouvement.
Aux premiers la prison, aux petits le bûcher et la noyade.
En 1793, le fanatisme et les soi-disant dogmes de l'Athéologie révolutionnaire de France ne feront ni plus ni moins, ni mieux ni pis, que cette politique césarienne avec sa prétendue théologie dogmatique, autre politique, celle-là, aussi in-
jurieuse que la première à la pensée théocratique de Jésus- Christ, aussi meurtrière à la vie religieuse de TÉtat Social chrétien.
Ce fut sous cette tempête de passions asservissantes et d'instincts dominateurs, amoncelée, à Rome, par la politique fou- <lroyaute de la monarchie austro-espagnole, que se rassembla en 1545 le concile de Trente, réponse impériale et latine de Charles-Quint aux conciles républicains de Constance et de Bâle, et au sécessionisme comme à la décentralisation dontlé Protestantisme était le moyen.
A Adrien YI, ancien précepteur de l'empereur, avait suc* cédé un Médifis, Ctément YIl, puis un Farnèse, Paul III, qui avaient en vain essayé de secouer l'étreinte de Taigle, en tendant la main aux rois de France et d'Angleterre, à Venise, à Sforza et jusqu'aux Protestants, car Paul III livré à lui-même était porté à la conciliation politique.
Mais le ténébreux despote de TEscurial et de Vienne ne lâchait pas, même de loin, le Vatican, sa proie, sa police surtout.
S'il ne mit pas la tiare sur sa tête comme Jules César, il mit sa tête sur la tiare, en rêvant et poursuivant la Monarchie Universelle.
Aussi, inquisiteurs et jésuites espagnols, Paul III dut tout subir.
Depuis quatorze ans, Charles-Quint voulait son concile ; Paul III dut le lui donner^ et mourut quatre ans après, épuisé par le découragement.
Inquisiteurs et jésuites, Caraffa, Salmeron, Lainez dirigèrent les assemblées, et maintinrent constamment une majorité purement latine de près des trois quarts, en faisant voter, non plus par nations, comme à Constance, mais par tête.
En 1555, rinquisiteur Caraffa devint pape, sous le nom de Paul IV, après Paul III, Jules III et Marcel II.
 peine Charles-Quinl eut-il abdiqué en 1556, que la politique effrénée des papes italiens recommença.
L'Espagne et Tempire séparés laissent respirer Paul IV, et l'inquisiteur, en lui, lâche un moment Tltalien.
Tout lui est bon pour combattre, en Italie, l'Espagne : les Français, les Suisses, les Luthériens même, contre le duc d'Albe.
Il anathéma Use Philippe II, et fait appel au grand Turc, Soliman T'.
Il donne au duc de Guise le royaume de Naples, arme et passe en revue les troupes, et prêche la croisade contre les Espagnols qu'il traite de <r semence de Juifs et de Maures, et lie du monde».
Le duc d'Âlbe tint bon, assiégea et prit Rome, et la bataille de Saint-Quentin, en faisant rappeler d'Italie le duc de Guise, livra de nouveau la papauté à la tyrannie espagnole
Dès lors, Paul lY cessa d'être Italien pour redevenir inquisiteur, rejeta, par sa hauteur insultante, Elisabeth d'Angleterre dans la Réforme, et termina le concile de Trente.
L'épiscopat en sortit plus despotiquement régi que jamais par la cour de Rome, la papauté plus monarchiquement établie que par le passé, à la tête de son impérialat clérical.
C'était la réponse au Protestantisme, et la Religion chré-
tienne était loin d'y gagner comme force sociale ; mais c'est ainsi que les réactions sont toujours proportionnelles aux révolutions.
Investi du droit d'interpréter seul les décisions du concile, le pape put désormais dire : TËglise c'est moi; et il ne lui manquait plus que l'infaillibilité.
Le saint Siège était dans la pleine et rigoureuse logique du droit monarchique; mais remarquons que, cette fois, son énergie n'émanait plus du pape, mais d'une autre monarchie, qui elle-même, depuis Ferdinand dit le Catholique, empruntait à la cour de Rome ses pires moyens de gouvernement.
Le dogme de rinfaillibilité viendra donner de nos jours à la papauté toute sa signification monarchique. Nous montrerons que ce que beaucoup de consciences chrétiennes ont réprouvé comme un mal, peut être tourné en bien, si les papes, désormais absolument libres et maîtres de leurs mouvements, savent levouloir.
Il restera néanmoins à régler l'origine élective de la papauté, pour libérer totalement de la politique, le Souverain Pontificat disponible à la Religion et à la Théocratie.