CHAPITRE IX
RÉACTION IMPÉmALE DES PAPES
Aspect de ]Xniverselle Ëglise. — Ses divisions en cultes hostiles. — Nullité religieuse de la papauté. — Erreurs de la critique française, depuis Montesquieu jusqu'à M. Lanfrey. — Démonstration de ces .erreurs. — Caractère de la réaction européenne, impériale et latine, depuis le concile de Trente.
Pendant ce temps, l'Église universelle présentait l'aspect suivant:
1* Églises latines de Portugal, d'Espagne, d'Italie, de France, d'Irlande, d'Autriche et de Pologne ;
^ Églises grecques de Byzance, des Pays Danubiens et de Russie ;
S"" Églises protestantes de Suisse, de l'Allemagne du Nord , des Pays-Bas, de Danemark, de Suède, d'Angleterre, d'Ecosse.
Parmi les églises latines, celles de Portugal et de Pologne, auxquelles la dislance tenait lieu d'indépendance, acceptèrent sans objection les conclusions disciplinaires et monarchiques du concile de Trente.
L'Espagne y mit des restrictions.
Les parlements de France les rejetèrent comme contraires aux libertés de l'église gallicane, hbertés qui s'affirmeront plus que jamais en 1682.
L'Autriche, la Hongrie, gardèrent aussi les idées décentralisatrices des conciles de Constance et de Bàle.
En Italie, Venise interdit à son clergé de communiquer avec Rome, sans passer par l'intermédiaire de l'État.
Les rois d'Angleterre agirent comme les chefs de la république vénitienne.
Parmi les églises grecques^ celle de Russie était depuis longtemps nationale, et ni Ivan le Grand, ni Yassili, son fils, ni Ivan le Terrible^ son petit-filsy n'étaient hommes à ne pas être maîtres chez eux.
Un moine du mont Âthos, Maxime, né à Ârta en Albanie, ami de Lascaris et d'Âlde Manuce, fut le favori de Vassili, et mit à son service sa science* son érudition, ses talents, dans la correspondance du prince avec Léon X, Clément VII, Maximilien, CharleM}«ot, Guatate Wasa, Solistaft le Magnifique et Sélim.
Mais dès que le Grec voulut se mêler des afiakes intérieures, Vassili l'abandonna au clergé national, et le métropolite Daniel le fit enfermer dans un couvent de Tver.
Ivan le Terrible, après avoir requis le métropolite Makarie de le couronner, garda sous sa main la direction des affabes spirituelles, dans la personne de son conseiller religieux,, le pope Sylvestre, qui eut plus tard le sort du moine Maxime.
Quand Vassili abattit sous la hache la révolte des oKgarches, il déposa Tarchevèque de Moscou, saint Philippe, qui avait intercédé pour eux.
Le tzar agissait en centralisateur national, comme Ferdinand, dit le Catholique, en Espagne, comme Henri VIII, en Angleterre, comme Louis XI, François I" et Catherine de Médicis en France, comme Gustave Wasa en Suède, comme Frédéric P' en Danemark, comme Charles-Quint en Autriche et en Allemagne» comme les papes dans leur clergé latin.
Parmi les églises protestantes, celles de Luther occupaient l'Allemagne du Nord, la Suède et le Danemark.
Celles de Calvin occupaient la Suisse, une partie de la France, les Pays-Bas et TÉcosse.
L'Anglicanisme était maître de l'Angleterre.
Calvinistes par le dogme, les Anglicans avaient gardé la
liturgie» la hiérarchie et môme, dit-OD, la transmission da Sacrement de TOrdre.
En Suède, Gustave Wasa comprit immédiatement tout le parti politique et national qu'il pouvait tirer du mouvement de Luther.
nomma les agents de ce dernier, Olaiîs et Laurent Pétri, Tun secrétaire d'État, l'autre recteur à l'Université d'Upsal.
Les étals généraux de Westeras donnèrent, en i5S4, an roi, le droit de conférer les dignités ecclésiastiques, de rendre à l'État les biens du clergé romain, et de prononcer la séparation de la Suède d'avec la cour de Rome.
Laurent Pétri, nommé archevêque d'Upsal, sacra le roi.
Us an après, le concile d'OErebro arrêta le dogme et la liturgie, maintint la hiérarchie et les cérémonies.
En Danemark, Christian II, puis Frédéric P encouragèrent également les émissaires de Luther.
La diète d'Odensée brisa les vœux monastiques et le célibat des prêtres, contre lequel des évêques français et allemands avaient combattu vainement au concile de Trente.
la hiérarchie de l'église de Danemark ne fut plus soumise qu'au roi.
Christian III supprima la hiérarchie, conGsqua les domaines des évêques, et nomma à leur place sept surintendants et sept baillis.
A Genève, Calvin mit le gouvernement aux mains des ministres de la Réforme.
Dans les Pays-Bas,malgré les inquisiteurs et les soldats de Charles-Quint, le calvinisme s'implanta et se confondit avec l'indépendance nationale, dans sa lutte contre PhiUppe II.
En Ecosse, Marie de Guise, mère de Marie Stuart, avait pour premier ministre le cardinal Bealon, animé contre l'hérésie du zèle césarien de Rome.
Le &)urreau joua donc son rôle; mais quand les prolestants virent Beaton faire brûler vifs, sous ses yeux, leurs
coreligionnaires, ils tuèrent Beaton, et pendirent son cadavre à une gargouille du château de Saint-André.
John Knox fut soutenu par Edouard lY d'Angleterre qui en fit son chapelain.
Sous Marie Tudor, il vécut en Suisse près de Calvin.
Sous Elisabeth, il revint en Ecosse, et installa son presbytéranisme sur le modèle de l'église genevoise : pas de hiérarchie, égalité des ministres du culte.
En Angleterre, la tendance anglicane existait depuis longtemps, comme en France, la gallicane.
En i 531 , Henri VIII se fit proclamer par le parlement chef suprême et protecteur de l'église d'Angleterre.
En 1534, Clément VIU foudroya, en César romain, Henri VHL
Deux ans après, le roi excommunié fit supprimer par son parlement les ordres monastiques, et rentrer leurs biens dons le trésor de la couronne.
Aussi dur aux protestants qu'aux catholiques attachés à Rome, il frappa les uns et les autres avec une despotique énergie, leur rendant les coups que la monarchie anglaise avait reçus de l'impérialat des papes.
Son seul but fut de tenir son église nationale dans la dépendance absolue de la couronne.
Sous Edouard VI, la tendance protestante s'accentua.
Sous Marie Tudor, la réconciliation avec Rome eut pour gage la corde, la hache et le bûcher : trois cents réformés furent brûlés.
Sous Elisabeth, sacrée selon le rite romain, la chambre des lords, en 1557, déclara que le chef de l'Ëlat était aussi le chef suprême de l'église nationale :
Telle fut la réponse de la reine à la hauteur brutale du pape Paul lY.
Le serment à la couroane, avec reconnaissance de *sa suprématie religieuse^ fut imposé aux évêques.
Trois ans après, en 1562, le bill des trente-neuf articles régla l'organisation de l'église royale d'Angleterre : la hiérarchie fut maintenue.
Ainsi se précisa, dans l'Église Universelle, la révision iné- Titable du plan et des bases cultuelles de la Chrétienté, conformément à trois types correspondant Tun, le calviniste, à la république municipale des paroisses calquées sur les municipes latins dé^a primitive Église; l'autre, le luthérien, l'anglican, le russe, etc., à la république provinciale et épiscopale dont les cadres hiérarchiques avaient été empruntés à Tempire romain; l'autre, le romain, à l'impérialat, au césarisme, qui avait surmonté et couronné ces mômes cadres d'emprunt, à Rome même. .
Ces trois types, purement politiques, furent forcément asservis, les deux premiers au gouvernement intérieur des États nationaux, le troisième, au gouvernement général de l'Europe devenu, comme nous l'avons dit, la République athée de$ États chrétiens.
Si la papauté n'eût pas été une fonction politique mixte, érigée sur des cadres impériaux, posés eux-mêmes sur un plan ethnique à tradition césarienne, elle eût devancé ce mouvement des grandes Unités divisionnaires^ nationales et dynastiques, elle en eût été l'initiatrice religieuse, et, le consacrant théocratiquement, elle eût fait œuvre de Souverain Pontificat européen, prévenu les schismes et les grandes guerres, de 1328 à 1870.
Mais continuant à prendre l'esprit local de la Ville de proie pour celui du Calvaire, la domination romaine pour le gouvernement pontifical, le Pouvoir pour l'Autorité, la Politique des passions, des instincts, des expédients, pour la Sagesse
théocratique et la Science religieuse et sociale, le césaiîsme papalin, du haut des cadres impériaux de son clergé latin qm lui était toujours apparu comme une armée de conquête et d'occupation des nations, ne put voir dans cette évolution universelle que la rébellion de ses provinces cléricales.
Pourtant les lois divines et humaines des Sociétés, les causes, les principes, les fins même de TËtat Social européen se laissaient clairement entrevoir, à travers tous ces signes de l'avenir, si universellement précis dans le présent, si rigoureusement enchaînés dans le passé.
Toutes ces monarchies dressant en même temps, de l'Ouest à l'Est, du Nord au Midi, les tètes couronnées du corps ecdésial et juridique des nations, signifiaient hautement et avec une terrible énergie que les temps de confusion n'étaient plus et que le moyen ftge était mort.
Les peuples majeurs, désormais responsables, étaient en possession de l'âme même de l'ancienne Rome, l'État, de l'esprit même de la nouvelle Rome et de Byzance, l'Ëglîse ; e ils voulaient dorénavant se cheviller au corps ces deux forces organiques similaires, et ne plus les abandonner à la direction d'un carbonarisme romain.
La papauté ne vit et ne put voir dans tout ce symbolisme des faits, dans ce langage des événements, qu'une signification personnelle : l'iUitocratie.
Impérialement invigorée par le concile de Trente, pendant que pius de la moitié de son empire clérical se brisait sous son étreinte despotique et lui échappait, elle ne comprit pas qu'elle pouvait le ressaisir théocratiquement par des moyens religieux.
Asservie à la force, elle employait la force.
Cepradant leurs plans ethniques ni leurs fonctions césariennes n'ayant point été modifiés, les papes, comme primats d'Italie, ne purent sntnr Charles-Quint que pour le trahir, et ne s'appuyèrent tour à tour sur l'Espi^ne, sur la Franee, sur
rAatriche que poor les diviser par la rase et les heurter dans la forœ militaire.
Gomme papes<, ils dnreDt contimier à trahir Vltalie à laquelle ils devaient leur seul support, Rome, et l'esprit de Tarchaïsme de race qui les inspirait; aussi la donnèrent-ils une fois de filus à dévorer aux dominations étrangères.
Gomme Gésars cléricaux, ils durent continuer à être les antagonistes de l'empire laïque, et à y entre-choquer également les dominations étrangères.
Grâce à cette confusion de fonctions et de plans dans la papauté elle-même, vont s'accomplir, après les guerres d'Italie, lesf oerres faussement dites de religion, puis celle de Treoie ans et toutes leurs conséquences militaires jusqu'à nos jours, sans qu'au nom de Jésus-Christ, au nom de l'Universelle Église, le Souverain Pontificat puisse jamais se réveiller dans la nécropole de Jules Gésar, pour séparer les combattants et montrer la nécessité et la possibilité pratiques de la paix sociale entre les gouvernements, les États et les nations de la Ghrétienlé.
Ainsi la suprême fonction de l'État Social de Jésus-Ghrist demeura depuis le quatrième siècle, jusqu'à nos jours, intellectuellement et scientifiquement inconnue, dans ses principes, dans ses moyens et dans ses fins, à ceux mêmes qui croyaient l'exercer.
En conséquence, les papes virent leur domination traitée peu à peu en puissance étrangère par la diplomatie intergouvernementale, parles gouvernements, parles États, par les églises, par les lois comme par les pouvoirs des nations, par les sciences comme par les aits, en un mot par toutes les manifestations de la vie sociale à tous les degrés de ses fonctions, à travers toutes les Unités nationales, dont Tensemble constitue TËtat Social Ghrétien, l'Universelle Église régie, encore une fois, parla République athée et féodale des Puissances.
La critique antireligieuse, depuis V Esprit des Lotsjusqu'k V Histoire politique des Papes, a toujours manqué, non de talent ni d'érudition, mais de méthode complète, de science synthétique et, par conséquent, de sagesse, dans sesanalyses et ses jugements sur les Sociétés.
Lorsque je qualifie cette critique d'antireligieuse, je la prends pour ce qu'elle se donne, et non pour ce quvelle est au fond; car jusque dans le cri de Tathéisme, il y a plus de religion qu'on ne pense, et il n'exprime le plus souvent qu'une protestation politique contre les vices d'une politique exercée par des sacerdoces sectaires.
Cependant le Dieu Social n'en existe pas moins, quelque peu d'intelligence qu'en aient les sacerdoces, quelque peu de connaissance qu'en [ait le monde de la protestation laïque, lorsqu'il s'élève, par voie négative , contre l'inefficacité des idoles dogmatiques d'une cléricature qui tue l'esprit sous la lettre, la Religion sous le Culte.
La physiologie sociale n'en a pas moins ses lois dont voici Tune.
Dans tout Ëtat Social de premier degré, comme Israël, comme la Chrétienté, comme l'Islam, la Religion donne le principe et la fin de la vie sociale, de l'esprit public et des mœurs communes.
La Politique générale est la moyenne gouvernementale de cet esprit et de ces mœurs.
L'Économie publique, conséquence de la Politique générale, gère les choses, comme celle-ci gère les hommes.
Si les cultes exercent mal la Religion, si les gouvernements exercent mal la Politique et l'Économie, ce n'est ni la Religion, ni la Politique, ni l'Économie en elles-mêmes qu'il faut atta* quer, mais la manière défectueuse dont elles sont comprises et exercées; et il faut le faire scientifiquement, sans sectarisme, et sans fanatisme, sans passion et sans faiblesse.
Il faut aimer l'Humanité, et faire appel à ses réserves de perfectibilité.
L'esprit public, les mœurs communes ont assez de puis* sances intellectuelles et morales pour se reconnaître dans la Vérité, lui prêter force de vie sociale, et opérer pbysiologiquement le rétablissement organique de TËtat Social toutentier.
Telle n'est malheureusement pas la voie que la protestation laïque a suivie en France.
Imbue de l'archaïsme gréco-romain, elle a sectarisé son œuvre, et lui a retiré toute force sociale de vie, en méconnais* sant le Christianisme et conséquemment la Chrétienté.
Aussi malgré tous les trésors de travail, de talent, d'érudition, prodigués par les encyclopédistes, malgré l'irrésistible et admirable élan qui les poussait à briser les idoles intellectuelles, à rompre les entraves de l'esprit public, et à enlever les mœurs communes dans le libre essor de leur perfectibilité, n'ont-ils imprimé à la Volonté générale qu'un mouvement antisocial d'une médiocrité désastreuse.
Tai dit désastreuse, non à cause des ruines amoncelées par les politiques passionnés de leur école : les ruines se réparent, quand on sait édifier ; mais le désastre c'est l'incapacité radicale d'édifier quoi que ce soit d'organique, ni môme de comprendre l'organisme réel de l'Ëtat Social, dont toutes les nations européennes sont les membres.
Cette ignorance fut vainement combattue dans les temples maçonniques ; elle triompha.
Comme toujours elle devait aboutir à l'intolérance, cette intolérance se formuler par des dermes sectaires, ce sectarisme, manquant d'autorité, se ruer sur le pouvoir, eta£Brmer dans le sang son illusoire et passagère domination.
Aussi ce mouvement brutal, d'autant moins scientifique qu'il est plus passionné, d'autant moins fort qu'il fut plus violenty trébucha-t-il dans tous les archaïsmes politiques, depuis la république de Carthage jusqu'à l'empire militaire
— ao2 —
de Rome, écrasé en 1815par l'Europe; et roale^t-ileofio, d'une forme de gouvernement à une autre, jusque dans le moyen âge et la dislocation municipale d'une nation.
A la secte catholique latine s'est opposée, en France, la secte athéologique également latine et à prétentions également universelles ; au fanatisme dogmolàtre, ane autre dogmolâtrie non moins fanatique et non moins ignorante de la Ck>nstitution réelle de TEurope et du rôle social que la Religion doit y jouer.
Voici, par exemple, en 1880, la conclusion du livre, remarquable du reste, de M. Lanfrey : Y Histoire po&tique des papes :
« Condamnée par le monde entier comme pouvoir cosmopo- » lite^ la papauté doit fétre aussi comme gouoemement natio- » naif car le domaine politique des papes n'a jamais été autre » chose que la pierre d attente de la Théocratie universelle. »
J*espère avoir assez prouvé que le domaine polttiqoe des papes, autrement dit leur fdan ethnique latin, leur base ioh périale romaine, n'a jamais été la pierre d'attente de la Théocratie ni du Souverain Pontificat, mais leur pierre d'achoppement, leur pierre tumulaire.
Quant à la papauté, transfiguration ou fimttaiede l'Impé* rialat ronuiin , son pouvoir n'a pas été condamné par l'Europe parce qu'il était cosmopolite, mais au contraire, parce que, reposant sur un centre national, il était romain, latin, donc partitif, donc sectaire, dans l'Universelle Église oomme dans l'Ëtat Social européen.
Ce même pouvoir, l'Italie ne tend point à l'éliminer parce qu'il est national, mais parce qu'il veut être cosmopolite; et ce pouvoir veut être cosmopolite paroe que, tète des cadres impériaux d'une église sectaire, il fonctionne comme un empire,tendant àdominer plusieurs royautés ou plusieurs nations.
M. Lanfrey conclut en disant :
« L'édifice via pas été bâti, il fmt qu'il soit arraché jtts-- » qu'aux fondements. »
Je prooverei dans mes conclusions que l'édifice dont parie M. Lanfrey, la Théocratie» c'est-à-dire Autorité sociale, universelle, du Christianisme, du Catholicisme sans épithète latine, du Souverain Pontificat sans épitaphe romaine, loin dé finir, commencera, au contraire, à dater du jour où les fondements impériaux de la papauté cesseront de l'asservir à Tarchaiâme politique, à Tarchéolope morte, à la tradition de sa ville et de sa race d'élection.
Les conclasions de M. Lanfrey sont on décret sectaire du fanatisme alhéologique, une excommunication politique lancée à la papauté par la dogmolàtrie antireligieuse de la révolution française, rien de plus.
Autant en emporte le vent de l'esprit organique que le Christianisme souiSe depuis dix-huit cents ans sur l'Europe.
L'Europe présente n'est pas plus aux sectes qu'aux dogmes et qu'aux excommunications, quels qu'ils soient, d'où qu'ils viennent ; elle touche, au contraire, à la science et à la conscience de l'Universalité de son r61e comme État Social.
Ses surfaces peuvent sembler contradictoires ; mais il suffit de l'observer à fond, son Histoire à la main, pour voir avec certitude qu'elle est très près, ayant revisé ses plans nationaux, de les couronner, en résumant pratiquement, socialement, toutes ses forces universelles, tous ses organes généraux, toutes ses fonctions synthétiques.
Pour que toutes Jes intelligences libres paissent se reconnaître dans le labyrinthe de l'Europe actuelle, je les ai armées, contre tout sectarisme, d'un fil conducteur solide et d'un inextinguible flambeau, d'une méthode historique, et d'une science intégrale.
Ce fil je l'ai attaché au Calvaire, ce flambeau je l'ai allumé dans l'esprit vivant de Jésus-Christ, par la simple raison que
notre État Social date du Calvaire, et que le Christianisme est l'esprit public de la Chrétienté.
Méthode et science, fil et flambeau, je ne les lâcherai pas que je n'aie conduit, hors du labyrinthe des cultes et des États dissociés, le chœur des intelligences libres qui voudront bien me suivre.
Je veux qu'elles voient clairement la rectitude de notre marche à travers les faits accomplis, et qu'arrivées à l'issue du dédale, l'Universalité pratique de la pensée du Christ leur apparaisse en pleine lumière, et que leur conscience même formule avec moi la Constitution sociale de notre Continent.
Cette Constitution, ce n*est pas à une théorie idéale que nous la demanderons, mais au rapprochement môme des parties constituantes de l'ensemble européen : Églises, États, Nations.
Mais de peur que les politiciens, hommes d'État ou hommes d'Église qui rêvent encore l'Empire militaire européen, ne retombent dans les mêmes erreurs, de peur qu'ils ne cherchent encore dans la force arbitraire un ressort qui ne doit être demandé qu'à la constitution des forces arbitrales, de peur qu'ils ne veuillent, une fois de plus, tenter d'étouffer par la violence ce qui doit être l'œuvre de Tuniverselle tolérance et la création de la liberté, nous allons observer maintenant l'expérience historique de la sanglante réaction, vainement entreprise par la monarchie espagnole et par la papauté romaine, contre la rectification des bases de l'Universelle Église, conformément au plan des nationalités.
Un pape romain pourra maudire notre audace; un Souverain Pontife européen la bénirait, et l'aurait lui-même.
Celte réaction latine dont le Vatican et l'Escurial furent l'âme et la tête impériales, dura, sous Philippe II, quarante ans, coûta plusieurs milliards de francs, plusieurs millions de vies humaines, et consolida ce qu'elle voulait détruire, en sus**
citant contre elle toutes les énergies nationales de l'Europe, tant dans Tordre religieux que dans Tordre politique.
Jamais le césarisme ecclésial des papes n'avait été plus despoliquement armé : le concile de Trente continuait son œuvre, Tinquisition était en fonction en Italie, en Espagne, en Allemagne, dans les Pays-Bas^ en Portugal ensuite, dans les colonies enQn; les jésuites étaient en mouvement partout.
Telle était Tâme impériale et romaine de la réaction : voici maintenant quels étaient sa tète et son corps espagnols, tète à quatre couronnes, corps armé du militarisme le plus formidable que TEurope eût possédé depuis Tempire romain.
Corps, âme et tète, c'était la race latine résumant toutes ses énergies^ toutes ses traditions politiques dans un double césarisme embotté Tun dans l'autre, dans une même et suprême bataille impériale contre TEurope nouvelle, TEurope des nationalités.
Cette tète puissante, où brûlait ce génie de la brutalité, qui fut Tétoile romaine rie Jules César, et qui sera plus tard celle de Napoléon I", c'était Philippe II, un Louis XI impérial, grand comme un Hildebrand, dont Machiavel eût été le saint Pierre, et le livre du Prince^ l'Évangile.
Du fond de TEscurial, il sentait sous sa main battre le cœur des nations, et, pendant quarante ans, il essaya d'arrêter ces battements soit à coups d'épée, soit à coups de poignard.
L'épée était tenue par de grands hommes de guerre: Philibert Emmanuel, le duc d'Âlbe, don Juan d'Autriche, le duc de Panne; le poignard ou le poison étaient maniés par d'obscurs et fanatiques assassins, ou par des conspirateurs au grand jour, attisant avec le glaive le feu de la guerre civile.
Le Taciturne, Condé, Coligny, Jeanne d'Âlbret, Henri III : voilà les plus illustres victimes; l'hécatombe def autres est innombrable.
Voici maintenant à quoi aboutit cette réaction effrayante, ce gigantesque effort du Démon du Midi.
En France, sept guerres eiviles en trente-deux ans, Tor et le ssLUfr sacrifiés par torrents, toutes les activitif^ du clergé, des moines, des jésuites mises en jeu, comprmnises dans une politique féroce ; et cela, pour rien, pour subir eu fin de compte le sacre de Henri IV, Tédit de Nantes, le triomphe de la tolérance et de la nationalité, la défaite du double despotisme européeo, celui de Rome et celui de Madrid.
En Angleterre, trente ans de conspirations, les prêtres latins transformés en carbonari, Marie Stuart poussée à sa perte, Norfolk, Northumberland, Westmorland soulevés, le jésuite Parsons rallumant leurs complots, l'Irlande travaillée, uu milliard englouti dans ce brasier et dans les guerres sur rOcéan ; et cela pour rien, pour voir se briser sur des écueils et s'engloutir dans Touragan tous ces stériles efforts et leur résumé, l'Invincible Armada, qui coûtait à elle seule cent vingt millions de ducats, pour voir enfin l'église, l'État et la nalion d'Angleterre sortir triomphants de ce duel colossal.
Dans les Pays-Bas, des exécutions par centaines de mille, un tribunal de sang, une lutte de bètes fauves durant trentesept ans contre les nobles, contre les gueux, contre Guillaume d'Orange, contre Nassau, toute l'armée du clergé latin donnant à fond, toutes les armes depuis la hache jusqu'aux bûchers, depuis le bâillon jusqu'au cachot, depuis i'épée loyale jusqu'au lâche poignard, l'exil, la guerre, la mort frappant sans répit, le Démon du Midi faisant couler le sang par fleuves, l'or des impôts forcés par quarantaine de millions annuels, sans parler des spoliations ; et tout ce sang, cet or, ces égorgements pour rien, pour que Rome et Madrid vaincues soient obligées de courber la tôte en 1581 devant le triomphe ecclésial et national des états généraux de La Haye et d'une petite fédération emporocratique.
En Suède, Eric XIV stipendié contre Frédéric V de Danemark, puis jugé trop faible et renversé par son frère Jean lU,
— an-
ou plutôt par la femme de ce dernier, la fanatique Catherine JagelloD, les luthériens bannis, les jésuites appelés à dominer la nation, Jean ligué avec te roi de Pologne pour déniembrer le Danemark protestant, la Saxe, la Hesse, menacées comme la Baltique; et toute cette dépense d'expédients, de com* promissions, d'intrigues, pour en arriver à quoi : à voir en 1583 succomber dans ce pays, avec la Jagellun, l'Église romaine chassée, la domination de Vienne, de TEscurial et du Vatican balayée de ia Suède comme du Danemark et des côtes de la Baltique, comme de celles de la mer du Nord et de la Hanche.
En Pologne et en Russie, Sigismond III soudoyé, l'ordre des jésuites lancé sur la Russie occidentale et sur l'égKse nationale orthodoxe, âme d'un corpsnational, cette réédition diplomatique des Porte-daive et des chevaliers teutoniques poursuivant sons lé prétexte de TUnion, l'étouffement des Slaves orthodoxes, la guerre civile allumée dans la Russie Blanche comme dans la petite Russie, les acclamations du pape Clément VUI, en 1595; et toutes ces agitations grosses de sanglantes représailles, pourquoi : pour en arriver en 1596 au condte de l^st en Volynie, à un échange d'anathèmes et d'excommunications^ à la défaite finale des llniates, de la compagnie de Jésus et de l'impérialat clérical latin dans la Russie qu'on voulait conquérir, au triomphe de Nicéphore, du patriarche de Constantinople, de l'église et de la nation russes.
En Portugal, la conquête à main armée, des flots d'or, des flots de sang, le sentiment national puni de mort jusque parmi le clergé portugais cependant catholique romain, deux mille prêtres ou moines assassinés ; et tous ces massacres, tout ce gaspillage de vies et de trésors, cette conquête, pour aboutir à quel résultat : à la voir cesser en 1640.
Total : bataille perdue sur toute la ligne, depuis Kief, Copenhague, Stockholm, La Haye, Londres, Paris, Lisbonne
jusqu à Tripoli, Tunis et Alger, la dette de TËspagne dépassant un milliard, la nation espagnole épuisée en pure perte, cadavérisée par Rome et i'Escurial, ses colonies, mines et races autochtones, saignées à blanc par le double césarisme latin et vouées à devenir la proie des emporocraties de la Hollande et de TAngleterre.
Total encore : la foudre des représailles attirée sur toutes les divisions militaires de Tempire clérical des papes, sur l'empire espagnol, sur l'empire d'Autriche, sur la Pologne, sur le pavillon des flottes et des colonies latines.
Résumons-nous sur cette période des prétendues guerres de religion.
Ainsi, politiquement, diplomatiquement, militairement, fut conçue, menée au combat et battue, la réaction impériale romaine, dirigée contre la constitution des églises et des États nationaux.
Le champ de bataille fut TUniverselle Église, la mêlée ébranla tout l'Etat Social de l'Europe et, plus tard, ses colonies; la guerre se fit contre la Religion et non pour elle.
Le caractère spécifique de cette réaction fut-il théocratique, fut-il religieux ?
Tout le contraire.
La Religion chrétienne, religion de paix, n'est en action que dans l'Universelle Église, et l'hostilité mutuelle des cultes la tue ; la Théocratie ne pouvait être eu acte qu'à la condition d'être la tête religieuse de tout l'État Social chrétien lié à la Paix, et l'antagonisme des États qui le composent, empêche qu'il ne soit ainsi socialement constitué.
Encore une fois, cette réaction fut celle d'une race, et son caractère spécifique ne révèle qu'une politique du genre monarchique impérial.
Le projet de donner la France à l'Empire nominal d'Autri-
che, comme Charles^-Quiot voulait lui faire léguer les trois couromies du Nord, celui de démembrer le Danemark, l'attaque générale aux églises nationales, non seulement protestantes, mais orthodoxe en Russie, catholique en Portugal, accusent et révèlent la tradition césarienne latine, l'empire arbitraire romain, violent, confusionnel, rien d'autre.
Changeons d'époque, remontons le cours des siècles au delà de Jésus-Christ : nous verrons Rome et la race latine animées du même esprit, organisées d'une manière similaire, fonctionnant dans un mode identique visr-à-vis de l'Europe entière.
Les cures seront des curies, les diocèses des provinces, la cour romaine celle de César; les curés seront des curateurs, les évèques des gouverneurs, le souverain un empereur, les ordres des légions.
Plan ethnique romain et latin, cadres impériaux, hiérarchie des circonscriptions, centralisation césarienne : tout «gnifiera Empire, Conquête, Domination sur les souverainetés, sur les races et sur les peuples étrangers.
Changeons encore d'époque, redescendons vers nos temps à travers le Christianisme.
Les curies sont des cures, les provinces des diocèses, la cour romaine une cour, les curateurs des curés, les gouverneurs des évèques, le souverain un pape, les légions des ordres, les généraux des monarques, Charles-Quint, Philippe n.
Plan ethnique romain et latin, cadres impériaux, hiérarchie des circonscriptions, centralisation césarienne : tout signifiera comme avant le Christianisme, empire romain, impérialat latin, conquête, domination sur les souverainetés devenues les églises, les États, les nations de l'Europe chrétienne.
Ce système gouvernemental est-il, encore une fois, religieux
OU politique, est-il théocratique ou impérial, est-il chrétien, eu est-il emprunté à un Ëtat Social antérieur au nôtre?
La réponse n^est pas douteuse, et le lecteur lui-même la fera.
Où donc alors est la Religion si ce n*est en Jésus-Christ inconnu ou méconnu; où donc la Théocratie, si ce n'est dans la liberté et dans la concorde futures de toutes les églises et de tous les États de la Chrétienté; où donc le Christianisme, si ce n'est en croix, non ressuscité, attendant sa transfiguration scientifique et intellectuelle, son triomphe social, l'accomplissèment de sa paix sur les sommets de la Chrétienté, parmi les églises et les nations chrétiennes?
Quoi 1 I^s églises se maudissent entre elles, les États et les nations chrétiennes se heurtent dans le sang, et Ton accuse la Religion et la Théocratie et non la politique, les victimes sacrifiées et non les sacrificateurs !
Est-ce que Jésus-Christ a dit aux apôtres : Vous direz aux Eglises, aux Etats et aux Nations de se haïr et de s'entr'égoi^er ?
Est-ce sa Religion cette haine, est-ce sa Théocratie cet ^rgement, ou le contraire de sa pensée sociale et du Gouvernement universel qui doit la réaliser ?
Le traité de 1648 va nous répondre, nous dire ce qu*est devenu le Gouvernement général de l'Europe dans l'Universelle Église, dans l'État Social de Jésus-Christ.
Cette réponse, la voici d'avance : à l'empire romain, continué par les papes d'une manière archéologique, a succédé une république européenne réelle, composée de monarchies, sans religion, sans lien social ; à la cour impériale romanogermaine, va succéder une assemblée armée de gouveriiements personnels, asservissant les nations militairement, comme celles de l'agora et du forum étaient des assemblées de pouvoirs individuels asservissants, eux aussi, et également armés, témoins les poignards d'Harmodius, d'Aristogiton et de Brutus.