TRIOMPHE DE LA RÉPUBLIQUE EUROPÉENNE
Henri IV de France. — Elisabeth d'Angleterre. — Leur projet de gouvernement général. — Le Gode dea Nationi. — Richelieu et Masarin en Europe. — Le Congrès de Westphalie. — Son caractère iiréligieux et antisocial. — Années permanentes. — Diplomatie. — Fonctionnarisme. — Anarchie gouTcrnementale de FEurope. — Ses conséquences dans les nations. -* Révolution (hmçaise. — Kapoléon V
L'œuvre de 1648, les traités deWestpbalie, ont reçu le nom de Code des Nations ^ beau nom, s'il était mérité.
La pensée d'un Code des Nations remonte à la fin du seizième siècle et au commencement du dix-septième.
Elle était grande et pratique ; mais l'œuvre du congrès, mesquine et irréelle, ne réalisa nullement ni cette pensée première ni la réalité d'un nom qu'elle eût pu cependant justifier.
Si Charles-Quint, puis Philippe II et les papes, depuis Adrien Vjusqu'à Clément VUI, essayèrent sciemment de ramener à l'Empire le Gouvernement général de. l'Europe, c'est paiement en pleine connaissance de cause qu'Henri IV de France et Elisal)eth d'Angleterre opposèrent à cette réaction le plan d'un gouvernement constitutionnel européen et d'un tribunal régulier du droit des gens.
Tout le monde connaît ce projet qui eût subordonné la force militaire à une légalité, la ruse diplomatique à une magistrature loyale : aussi n'entrerai-je pas dans des détails qu'on trouve dans tous les livres d'Histoire.
C'est pendant qu'il gagnait sa couronne, et qu'il défendait, l'épée au poing, Tunité et Tindépendance gallicane de sa nation, contre la politique combinée de Rome, de Madrid et de Vienne, qu'Henri IV médita cette œuvre avec Sully.
Elle était son grand mobile, son but continental, sa large issue chrétienne hors de la politique vulgaire et immorale des expédients, sa création lentement conçue et réfléchie, la conclusion que sa pensée attentive voyait au bout de l'enseignement des faits.
Il y travailla douze ans, pendant lesquels Éhsabeth, tenue au courant, examinait, discutait et approuvait.
Le poignard de Ravaillac empêcha l'édifice en tuant le royal architecte, dès qu'il se mit à l'œuvre.
Elisabeth, qui l'avait tant pressé d'agir, était morte en 1603, et Jacques P était plutôt homme à servir en Europe la réaction, qu'à y favoriser une pareille action organique.
Ce sera l'éternel honneur de Henri IV et de sa collaboratrice, d'avoir voulu cette création d'en haut, qui eût prévenu toutes les destructions d'en bas.
Après avoir tué l'auteur de cette puissante conception, la réaction européenne a voulu tuer cette pensée même, en la traitant d'irréalisable.
11 est cependant difficile de croire que ces deux têtes souveraines, blanchies dans une perpétuelle tempête politique dont elles sortaient victorieuses, le front haut, fussent hantées par des chimères ou des utopies.
Leur politique nationale triomphante, aussi bien que la défaite qu'ils infligèrent à la réaction européenne, doivent suffire à écarter de leur mémoire et de leur projet cette accusation d'autant plus perfide, qu'elle sert l'inertie des consciences et des intelligences, maintient le mal public, et empêche le bien général .
On aaiosi retardé, de près de trois siècles, l'œuvre qui s'imposait pratiquement à l'observation attentive des deux pre« miers souverains de l'Europe moderne ; et toutes les guerres, toutes les révolutions qui se sont accomplies depuis, sont les résultats de ce retard.
C'est pourquoi je reprends, dans ce livre, cette œuvre, d'une manière intégrale, l'Histoire de l'Europe sous les yeux; et il n'est que temps de l'accomplir, si Von ne veut pas laisser la porte ouverte à la dislocation militaire et révolutionnaire de nos nations, aux guerres de races, aux invasions, à la ruine et à Tasservissement du Continent européen.
De la grande politique de Henri lY et d'Elisabeth, Richelieu et Mazarin ne prirent que les expédients ; ils laissèrent de côté le principe gouvernemental européen, le but juridique de l'égalité des nations chrétiennes, l'idée d'un tribunal du droit des gens, et crurent que tout était dit, parce qu'en s'appuyant sur les puissances du Nord, ils avaient abaissé la maison d'Autriche et l'Espagne.
Les cardinaux, en agissant ainsi, ne firent à leur nation qu'un bien momentané et précaire : ils la laissèrent, en Europe, sous le coup d'une menace perpétuelle, à la merci de la République athée et antisociale des Etats et de toutes ses conséquences, tant étrangères qu'intérieures.
Cette expérience prouvera une fois de plus que l'égoïsme, soit individuel, soit national, n'est pas chose aussi pratique qu'on le pense, et que le bien général est une plus solide garantie de bien particulier, pour les nations comme pour les individus, que l'eau trouble du mal commun et le sauve qui
peut.
Telle est la signification intellectuelle, le sens scientifique et pratique de la morale de Jésus-Christ.
Mazarin et Richelieu furent ce qu'est aujourd'hui le prince
de Bismarck, de grands hommes d'État nationaux; mais la politique européenne des deux premiers fut antireligieuse et antisociale, comme Test, jusqu'à présent, celle de leur émule prussien.
L'Europe a secoué, depuis les deux cardinaux, le joug momentané de leur dictature, et déchiré à coups de canon des traités dictés par le canon de la guerre de Trente ans.
Il en sera ainsi toujours, pour le malheur des nations, soit victorieuses, soit vaincues, tant que la loi publique et le 6ou« vernement général du continent ne seront pas juridiquement organisés, comme Henri lY de France et Elisabeth d'Angleterre en avaient si bien compris la nécessité.
Depuis le congrès d'Arras impuissant à terminer la guerre de Cent ans, rassemblée de Westphalie était la première réunion presque plénière des États européens.
C'était le moment ou jamais de constituer le Gouvernement général, d'instituer le tribunal du Droit public et le Code des Nations.
Hais si le congrès d'Arras avait un certain caractère moral et l^al, celui de Westphalie en était absolument dépourvu.
Le premier était une réunion de puissances médiatrices, tentant, sans intérêt direct, d'arrêter une guerre entre deux nations chrétiennes.
S'il échoua, c'est qu'en droit des gens, il n'avait pas de code formulé, et qu'en gouvernement général, n'étant pas socialement constitué, il n'avait pas de sanction executive.
Le congrès de Westphalie, au contraire, fut, avant tout, une réunion diplomatique de puissances belligérantes, directement intéressées, juges et parties, et, par conséquent, n'ayant aucun caractère de gouvernement général, autre que la dictature des armes victorieuses, aucun caractère juridique, en droit des gens, si ce n'est le jugement par la fatalité des combats.
Ce dernier congrès est donc une assemblée républicaine de pouvoirs personnels ou féodaux, masqués par la ruse diplomatique.
Les conférences^ proposées dès Tannée 1641, ne furent ouvertes que le 10. avril 1643, et la paix ne fut signée que le 24 octobre 1648.
Pendant ce temps, les vrais législateurs du traité s'envoyaient des coups de canon du Danube à TEscaut, du Pô à la Baltique.
Bauner, Guébriant, Forstenson, Wrangel, Turenne, Condé, contre Piccolomini, Mercy, Galas, don Francisco de Mellos, l'archiduc Léopold, frère de Tempereur : voilà les lions du traité de Westphalie, dictant, vainqueurs ou vaincus, leur loi aux chacals de la diplomatie : Gbigi, Contarini, soidisant médiateurs, Jean Oxenstiem et Jean Salvius, d'Avaux et Servien, Nassau et Isaac Yolmar, Penaranda, Saavedra et Brun.
Mais si l'œuvre des généraux fut réelle, celle des diplomates fut aussi tortueuse que nulle, et ne tira aucun parti définitif de la force militaire, pour en légitimer les moyens violents par une fin gouvernementale et légale, digne de l'Europe.
De sorte que les milliards d'écus et les millions de vies engloutis dans la guerre de Trente ans, n'aboutirent qu'aux conclusions immorales, antireligieuses, antisociales, et, par suite, peu pratiques, que nous allons ici examiner et juger*
Nous entrerons dans quelques détails, car de ces traités, de cette prétendue paix, de ce soi-disant code des nations, date ce gouvernement européen des intrigues de cabinet, ce droit public de la fourberie diplomatique, qui régissent encore au* jourd'bui la Chrétienté, ses forces militaires et ses richesses économiques.
Pour procéder par ordre, nous commencerons par examiner la situation juridique des prétendus médiateurs : le nonce Fabio Chigi, qui devint le pape Alexandre VII, le ministre de la République de Venise, Contarini, qui fut élu doge en 4676.
Tout ment dans la Diplomatie, même la grammaire.
Ici le mot médiateurs signifie intermédiaires intéressés en* tre l'empereur d'Autriche et le roi d'Espagne, d'une part, le roi de France et la reine de Suède, de l'autre; ou plutôt entre les diplomates qui les représentaient, ce qui est bien différent, caries souverains eussent mis, dans les négociations, de la grandeur et d'autres allures que ces fourberies.
Le rôle de Ghigi à Munster fut très étudié et bien joué, mais il ne pouvait pas être neutre, témoin les précautions infinies prises pour que ses courriers déguisés passassent inaperçus par la voie des marchands.
La papauté ne pouvait pas plus être neutre en Italie qu'en Europe ; en Italie, puisque la faction -française y appuyait les ducs de Savoie et de Modane, y battait la faction espagnole, et y soutenait, à Naples, Masaniello ; en Europe^ puisque lahataille de la ligue catholique, livrée par TAutriche et l'Espagne, y était encore engagée contre la ligue protestante, couverte par la France et la Suède ; dans TUniverselle Eglise enfin, puisque l Empire sectaire et clérical des papes s'y défendait ouvertement à travers les armées impériales et espagnoles, et que, dans l'ombre, les jésuites conduisaient encore partout la réaction, en France derrière la Fronde naissante, en Angle* terre derrière les Stuarts, comme derrière Ferdinand ni, Philippe IV et le duc de Bavière.
Telle était la situation du pape en Italie et en Europe, tel était par conséquent , le rôle antimédiateur du nonce à Munster.
Contarini marchait avec le nonce, faisant ouvertement ce que celui-ci ne pouvait pas faire sans se compromettre, allant
de Munster à Osnabruck, s'informant dans tous les camps, mis directemeulau courant de tout, à Vienne même et dans toutes les capitales par ses collègues vénitiens, inclinant d'une manière tellement visible la balance à faux poids de sa médialion YersTAutricheet vers l'Espagne, que, dès le commencement, d*Âvaux et Servien lui demandèrent s'il était leur chargé d'affaires.
Voilà quelle était la situation des soi-disant médiateurs.
Cependant une sorte de présidence honoraire était accordée au nonce ; un grand prestige enveloppait, même aux yeux des protestants, la papauté.
Si Innocent X avait eu un éclair de génie religieux et socialy si s'élevant au-dessus de la politique de Tintrigue, il s'était senti assez de Christianisme pour comprendre, aimer et servir toute la Chrétienté, Fabio Qiigi eût dominé de toute la hauteur de la Religion ces diplomates occupés à se mentir et à se duper, il les eût enlevés, en les relevant, et ils eussent facilement 6u et voulu ce qui pouvait être fait, et ce qu'ils ne firent pas.
Ces hommes étaient certainement dignes d'une meilleure besogne, à commencer par Chigi lui-même, et si je réprouve, comme mauvaise, leur fonction, c'est que la Chrétienté et eux, tous les premiers, comportaient une autre compréhension légale de la valeur des hommes, de la grandeur des intérêts en jeu et de la signification gouvernementale des faits.
Il est aussi difficile de mal faire que de faire bien, et de créer un monstre politique qu'une œuvre d'art social.
Trauttmansdorff, Penaranda, Oxenstiern, Longue ville et d'Avaux n'ont pas dépensé plus de combinaisons et de patriotisme pour se leurrer mutuellement, qu'il n'en fallait pour uqe paix durable, au lieu d'un conpe-goi^e européen, que la vanité des diplomates a été décorer du nom d'Equilibre des puissances et de Code des nations.
D'autre part, l'or et le sang versés flots dans la guerre de
Treote ans, la valeur des nations et des généraux belligérants méritaient d'aboutir à quelque chose de mieux que ce mauvais notariat du carnage.
Mais la médiocrité aveugle, l'égoïsme immoral, la politi* que personnelle et mesquine qui avaient inspiré la réaction européenne et poignardé Henri IV de France, surbaissaient toutes les intelligences, stérilisaient, au lieu de les féconder, toutes les fonctions et toutes les activités.
Ne pouvant régner que sur des ruines, la réaction s'opposait à ce qu*on créât le Code des Nations et le Gouvernement général.
Voici quelles étaient les instructions secrètes des cabinets.
De la part de l'Autriche, ne pas négocier, tant qu'on ne se sentirait pas militairement écrasé; de la part de l'Espagne, ne rien signer avec la France et traiter à part avec les Pays-Bas, bien qu'on se fût engagé à ne pas le faire; de la part de la France et de la Suède, couper à l'Autriche tous ses secours militaires, tant d'Espagne que des Ëtats de l'empire, Tisoler et pousser à fond la guerre, afin d'en dicter la loi à Munster et à Osnabruck, et d'en finir, pour le moment.
Je n'ai rien à dire au sujet de ces moyens : toute notre attention devra porter sur les principes et les fins gouvernementales qu'ils serviront en Europe.
Je ne rappelle que pour mémoire la lettre de d'Avaux adresrsée, en latin, le 20 août 1644, à tous les membres de la Diète, et traduite ensuite par la Gazette de France^ « démarche admirable , dit Mably , çui débaucha tous les alliés de fempereur n .
L'or ne fut pas plus épargné quMl ne l'avait été par Philippe II pendant la grande période, décorée du nom de guerres de religion.
Cette année 1644, les vrais législateurs du congrès, Torstenson battait Galas et l'armée impériale à Juterbock en Brandebourg ; Turenne, Gondé avaient battu Mercy et ses Bavarois, sous Fribourg en Souabe, enlevé Philippsboui^;,
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WoriDS et Mayence; et Gaston, duc d'Orléans, avait pris Gravelines.
En 1645, Torstenson battait une autre année impériale, en Bohème, et Gondé gagnait à Nordlingen la bataille où périt Mercy.
C'est sous la pression de cette politique militaire, qu Oxenstiern disait qu'il y avait des nœuds, que l'épée seule pouvait trancher ; que Mazarin ordonnait le fameux pas en avant, signalé par les dix^^huit articles ambigus; que la France et la Suède réclamaient avec énergie la liberté de l'électeur de Trêves, l'invitation de tous les Ëtats d'empire au congrès ; et, qu'enfin l'empereur, mettant les pouces, envoyait Traultmansdorff, autorisé par lui, au même titre que Longueville, à aborder le fond des négociations.
En 1646 également, la vraie puissance l^islative des congrès se montra dans Gondé, qui prit Dunkerque; en 1647, dans Turenne et Wrangel, qui gagnèrent la bataille de Laveingeu.
En 1648 enfin, pour activer les négociations, en mai, Turenne et Wrangel remportèrent la victoire de Susmarshaussen , forcèrent le passage du Lech à Rein, marchèrent sur Vienne; mais le débordement de l'inn arrêta les coalisés.
Néanmoins une partie du conseil impérial engagea Ferdinand III à quitter sa capitale.
Le 10 août de la même année, Gondé à Lens, en Artois, infligeait une défaite au frère de l'empereur, l'archiduc Léopold.
Le 26 juillet, Kœnigsmark avait surpris Prague, recevait du renfort amené par Wittenberg, et attendait encore des troupes fraîches que la reine Ghristine lui envoyait de Suède, sous le commandement d'un nouveau généralissime, Gharles- Gustave, prince palatin de Deux-Ponts.
Telle fut la dictature militaire qui détermina l'empereur à la paix : c'était de bonne guerre; mais il fallait savoir en pro-
fiter, pour faire en Europe une œuvre gouvernementale pratique, sociale et durable.
L'Espagne, au dernier moment, se retira, espérant utiliser les troubles de la Fronde; mais les autres États signèrent, It 24 octobre.
Ainsi fut vaincue définitivement la réaction impériale des papes, au cœur de TÂllemagne.
Les descendants de Charles-Quint et de Philippe II duren t subir, à leur tour, la force, reconnaître Tindépendance religieuse et politique de la république des Pays-Bas, des treize cantons suisses, l'isolement de la maison d'Autriche et sa réduction à ses seules forces comme monarchie royale.
La paix religieuse ne fut statuée comme valable qu'entre les deux cultes reconnus en empire, le catholique et le protestant.
Il ne fut question ni du culte orthodoxe grec ni de Tisraélite.
En ce qui regarde les cultes, cette prétendue paix ne fut qu'une trêve politique, et les sectes européennes n'en furent pas plus réconciliées pour cela.
La Religion seule pouvait le faire, si Chigi et le pape avaient été en fonction religieuse, en Europe et dans ce congrès.
La paix entre l'Espagne et la république des Pays-Bas ne fut guère mieux rédigée.
Le traité du 30 janvier 1648, l'article V surtout, abandonnant aux Hollandais les colonies du Portugal, ainsi que d'autres clauses bien connues ^deviendront un nid de contestations entre la Hollande et TAutriche en 1722.
Appuyée par la Suède et la France, la Siiisse ou les treize cantons, virent leur indépendance reconnue par les Ëtats de l'empire, ainsi que leur exemption de ses charges et de ses tribunaux, sans que, néanmoins, la maison d'Autriche ellemême eût renoncé, d'après certains in lerprètes, à ses droits de haute souveraineté.
Aussi la Suisse demeure- t-elle aujourd'hui entre deux feux diplomatico-militaires : Vienne et Berlin.
Par Farticle III du traité de Munster, entre la France, l'empereur et l'empire , l'alliance militaire de la maison d'Autriche et de celle d'Espagne contre celle de France, fut habilement coupée, tant au sujet du cercle de Bourgogne que relativement aux affaires de Lorraine ; mais exclu de ce traité, le roi d* Espagne fut compris dans celui d'Osnabruck, ainsi que les ducs de liOrraine et de Savoie.
Quant aux termes du traité de Munster, au sujet des droits du roi de France sur l'Alsace, il était difficile d'en trouver de plus ambigus.
En 1661, le comte Servien répondit à Grauel, à ce sujet, par l'expression de la vérité : « L'épée commentera, si l'occasion s'en présente. »
L'affaire de 1657, la sentence des arbitres des 24 janvier et 3 février 1672, l'entrée en campagne de Turenne et toutes les suites prouvèrent que, si l'œuvre des généraux avait été eflBcace, les diplomates n'en avaient tiré qu'un médiocre parti.
La satisfaction de la Suède fut encore plus un nid à guerres.
Charles XII perdit la plus grande partie des pays qui avaient été concédés à la reine Christine.
La paix de Stockholm, défaisant celle de Westphalie, fit passer, en 1719, au roi d'Angleterre, comme électeur de Hanovre, les duchés de Bremen et de Verden.
Le traité de Stockholm de 1720 abandonna Stettin et une partie de la Poméranie au roi de Prusse.
Par la paix de Riel, en 1814, le reste de la Poméranie avec rtle de Rugen, fut abandonné au Danemark qui, au congrès de Vienne, rétrocéda ce lambeau de la Poméranie à la Suède et, par elle, à la Prusse.
Enfin, les partages d'Osnabruck, connus sous le nom de
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satisfactions des maisons de Brandebourg, de Mecklembourg» de Brunswick-Lunebourg, de Hesse-Cassel, n'assurèrent pas plus l'équilibre en Allemagne qu'en Europe, avec leurs répartitions d'hommes et de territoires considérés comme propriétés mobilières et foncières, entre 158 souverains séculiers, 123 souverains ecclésiastiques et 62 souverainetés municipales.
Tel est ce chef-d'œuvre de la diplomatie» ce prétendu code des nations, à la confection duquel il ^e manqua qu'une représentation législative de ces mêmes nations.
Car on ne peut pas donner comme telle une assemblée de diplomates qui ne représentaient en réalité que l'intrigue militante des cabinets, réglant sur les opérations militaires, le partage arbitraire et sanglant des proies.
Cent fois plus loyal, plus digne, moins corrupteur, pour les gouvernements comme pour les nations, eût été un congrès de généraux dictant militairement aux scribes de la diplomatie les arrêts de la force : c'eût été le vrai mis à nu.
Lorsque Henri IV voulait l'abaissement de la maison d'Autriche, dans sa pensée comme dans celle d'Elisabeth, ce moyen militaire devait aboutir, au profit de l'Europe, à une fin gouvernementale et légale : l'égalité des nations divisées en quinze Etats, ayant pour puissance législative, pour tribunal et pour gouvernement exécutif, une diète composée d'autant de magistrats européens que de nations.
La diète européenne eût assuré un fonds d'hommes et d'argent nécessaire à la sanction de ses lois comme tribunal, à l'exécution de ses arrêts comme gouvernement européen.
Il n'est pas un historien sérieux qui ne trouve que ce plan était réalisable ; et il valait certainement la peine que deux
nations, tirant l'épée, brisassent l'empire qui faisait obstacle à une aussi utile création.
Mais, après le traité de Westphalie, en quoi l'Europe futelle plus avancée, plus sauvegardée de l'anarchie diplomate co-militaire 7
Plus que jamafs, celte anarchie, cette révolution d'en haut, demeura son unique Gouvernement général, et la force des armes son unique Loi publique.
On me répondra que l'Équilibre européen fut fondé, et que c'était un pas en avant.
La réalité, c'est que ce fut un bond en arrière, car nous avons déjà vu cet équilibre inspiré par Byzance fonctionner contre Charlemagne.
Mal pour mal, un Empire universel eût été moins préjudiciable au repos des nations, à leur prospérité matérielle et morale, à la dignité des gouvernements, que l'institution de leur anarchie permanente, sous le nom fallacieux d'équilibre.
L'équilibre n'est au fond qu'une coalition militaire ; et son caractère propre est d'être une mesure de défense dans une crise armée, internationale et intergouvernementale; mais en faire une institution, c'est instituer la guerre même à l'état permanent.
Voilà trois maisons souveraines qui viennent d'équilibrer dans la guerre leurs armées et leurs budgets ; leur but à toutes trois a été de mettre la main sur l'Allemagne tout entière ; mais ne pouvant y arriver, elles s'entendent à lafin, non pour y créer des États indépendants et égaux, comme Henri IV voulait le faire dans toute l'Europe, mais pour prendre, l'une la Bohème, l'autre une partie de la Poméranie, l'autre enfin l'Alsace.
L'arrestation des diligences par les brigands, le partage du butin, après disputes et coups d'escopette, ne sont ni plus ni
moins moraux; et la même loi d'équilibre^ le même principe de gouvernement s'y montrent identiques, quoique en plua simple appareil.
Les c ent quarante lambeaux de territoires peuplés, dont les parties contractantes du congrès westphalien se gratifièrent, ne signifient également pas autre chose.
Les plus faibles furent dépouillés au profit de ceux qui équilibraient sur les champs de bataille les plus fortes armées, dans les conférences les plus roués compères.
Ainsi, voilà un traité considéré comme la base de la Loi publique européenne, qui mériterait, comme tous ceux dont il est le point de départ, la déportation, la prison ou la mort, si un individu, dans chacune de nos nations, s'avisait d'en mettre, pour son compte, la morale en pratique.
On ne peut pas accorder un caractère de gouvernement régulier entre nations chrétiennes, à une prise personnelle de' possession d'hommes et de territoires, les armes à la main; c'est un attentat au Christianisme comme à la Chrétienté tout entière, à la liberté humaine comme à la propriété.
Et si le Gouvernement général de l'Europe, non seulement permet cette immoralité et cette iniquité, mais les constitue à l'état perpétuel, sous le nom d'Equilibre européen, avec une diplomatie et des armées permanentes pour codifier ainsi les rapports des États chrétiens, il faut, souverains, Etats, églises, nations, se lever et renvoyer dans le néant ce qui nous asservit au néant et nous y mène.
Le projet de Henri IV de France et d'Elisabeth d'Angleterre était, après l'abaissement de la maison d'Autriche, de reconstituer l'unité allemande et d'y relever le gouvernement impérial électif, de faire de la Hongrie et de la Bohême deux royaumes, têtes d'une fédération danubienne, de constituer la partie péninsulaire de l'Italie en un seul État.
La poussée des faits a raoDtré que cette pensée était dans le mouvement exact des intérêts nationaux ; mais la nullité des traités, la multiplicité des guerres et des révolutions ont démontré aussi que sur celte base de nationalités, il fallait également édifier un Gouvernement général et un tribunal des nations.
On n'aurait eu ni plus de peine, ni une plus grande dépense de sang et d*or, pour édifier cette œuvre sociale, que pour ériger en permanence le monument d'immoralité et d'iniquité de 1648 : le Gouvernement général de la ruse et de la force.
On eût tellement purifié par cela même l'esprit public et les mœurs communes de la Chrétienté européenne, en commençant par les gouvernements, que nous n'en serions pas aujourd'hui à la prévision de toutes les catastrophes finales et à l'impuissance de les prévenir : terribles, mais justes châtiments d'une anarchie de près de trois siècles.
Depuis la soi-disant paix de Westphalie, cette anarchie gouvernementale, dont ces traités témoignent, n'a pas manqué, comme tous les pouvoirs bons ou mauvais, d'avoir ses courtisans, ses thuriféraires, et même des partisans convaincus, ce qui fait peu d'honneur à leur perspicacité.
Ues gens fort graves ont entassé des volumes sur le droit des gens, sur l'Équilibre européen, sur le système de la balance des puissances, etc.
Ceux que l'irréalité du droit des gens a le plus embarrassés, ont fait de la métaphysique pour se tirer d'affaire, en prétendant que ce droit était préexistant aux conventions, faible consolation, bonne à occuper des philosophes, mais impuissante à préserver les gouvernements et les peuples du mal public et de la commune anarchie.
« Il existe^ dit cette doctrine, un droit des gens naturel^
» primitifs philosophique, antérieur à toute convention entre
» les puissances^ et contenant la théorie des obligations aux- X» quelles les États peuvent se contraindre légitimement y mais » ajoute-t-elle prudemment, s'ils en ont la puissance et x> les moyens. »
Ce qui signifie, en traduisant dans la langue de Voltaire ridiome de M. Prudhomme : il existe un droit, mais c'est celui du plus fort.
D'ailleurs, pour ne répondre qu'à la première partie de la sentence soulignée, qu'est*ce que ce soi-disant droit des gens naturel, primitif, que les mêmes théoriciens ont ailleurs qualifié de morale des États ?
Où, en dehors d'un gouvernement et d'un tribunal armé d'une sanction quelconque, a-t-on jamais vu exister socialement un droit et une morale civile?
Si, dans un gouvernement socialement constitué, le droit et la morale publique ont force d'exécution, en est-il de même entre les gouvernements et les Sociétés qui, militairement et diplomatiquement juxtaposés et opposés entre eux, ne forment ni un ensemble gouvernemental, ni une Société commune?
Les nations, les gouvernements d'Europe dans leui's rapports actuels, datant du traité de Westphalie, ont -ils un Gouvernement général régulier? non; ont-ils un tribunal de droit des gens? non; sont-ils régis par un droit des gens quelconque, naturel, primitif, antérieur à toute convention entre les puissances? C'est ce qu'il importe d'examiner ici.
L'état naturel et primitif des hommes ne s'observe pas dans la philosophie, mais là où il est en expérimentation, c'est-àdire dans la vie, soit des individus, soit des sociétés qui règlent leurs rapports d^une manière primitive et naturelle.
S'agit-il des individus primitifs ?
Le droit naturel leur fait régler leurs rapports par la voie des coups, jusqu'à intervention du constable, du set^ent de ville ou du gendarme, qui représentent un droit tout autre,
surnaturel, social, auquel la morale publique prête force executive, sanction gouvernementale et légale, dans tout État régulièrement constitué.
S^agit-il des sociétés primitives? le droit naturel, chez les Caraïbes, par exemple, leur fait également régler leurs rapports, en équilibrant leurs guerriers, leurs arcs et leurs tomahawks, en spoliant, scalpant et mangeant les vaincus, jusqu'à intervention d'une colonie européenne, qui impose aux tribus sauvages le droit surnaturel et social de sa nation.
Ce qui revient à dire que, dans l'état primitif de Nature, le droit des individus ou le droit des gens, c'est la souveraineté de la force et de la ruse.
Dans TÊtat Social, au contraire, le droit des individus et le droit des gens, c'est la souveraineté de la Paix publique.
Dans chacun des Ëtats chrétiens d'Europe, la souveraineté de la paix publique est représentée par un pouvoir exécutif, gouvernemental, par une puissance législative et légale.
Mais si le droit individuel ou collectif a ainsi, dans chaque État chrétien, force sociale d'existence et de souveraineté ; entre les Ëtats, entre ces mêmes Ëtats d'Europe, le Droit social cesse d'exister et de régner sur leurs rapports.
C'est, encore une fois, parce que ces Ëtats sont entre eux, comme des individus, comme des tribus, régis par le seul état de Nature, sans lien social, sans autre gouvernement, sans autre droit des gens que ce gouvernememt et ce droit non social, purement naturel et primitif : la souveraineté de la force et de la ruse.
En un mot, c'est la brutalité qui dicte les traités, dans une pareille anarchie intergouvernementale et internationale.
Ce ne sont ni les magistrats ni les gendarmes qui, dans un pareil désordre, ont force de légalité et de sanction, mais le voleur et l'assassin.
C'est la Bête qui règne sur nous tous, souverains, gou ver-
nements, églises, états et peuples, systématiquement, diplomatiquemeDt et militairement dissociés.
Sous ce règne européen de la force, que signifie l'Équilibre des puissances, si ce n'est l'opposition mutuelle de leurs forces armées ?
Qui paye les frais de cette opposition, si ce n'est chaque gouvernement obligé d'épuiser sa nation pour l'armer?
Qui perd à ce jeu, en crédit intellectuel, comme en pouvoir moral, comme en force sociale, vis-à-vis des nations, si ce ne sont les gouvernements ainsi gouvernés eux-mêmes par la loi totale de l'Europe?
Si de nos jours, une comps^nie créait une ligne de chemins de fer ayant pour but spécial la collision des trains, le massacre des voyageurs et la destruction des marchandises, sous prétexte d'équilibrer les forces des locomotives, le bon sens public saisirait les tribunaux de la question.
Si, pour défendre leur conseil d'administration, les ingénieurs de cette compagnie venaient devant les magistrats disserter sur les bienfaits du système, et le légitimer, au nom d'une théorie du cheval-vapeuc, naturelle, primitive et philosophique, le jury demanderait pour ces ingénieurs le bénéfice des circonstances atténuantes et leur admission à Bedlam ou à Charenton, selon le pays.
Mais admettez qu'une pareille société se fonde, et que la compagnie de la collision fonctionne : les chauffeurs auront beau être de bons chrétiens, les mécaniciens des gens équitables, les chefs de train d'honnêtes pères de famille, le fonctionnement général n'en sera pas moins odieux, antichrétien, inique, absurde, les voyageurs et les marchandises n'en seront pas moins le^ uns massacrés, les autres saccagées.
Chaque train forcé de se heurter avec un autre, n'aura pour toute chance de salut que de chaufi^er à toute vapeur,
d'élever sa pression à son maximum, et, grâce à la vitesse acquise, de jeter le plus graud poids possible dans la balance du choc, d'écraser pour n'être pas écrasé.
Tels sont exactement les résultats du congrès de Westphalie, et voilà trois siècles bientôt que ce système fonctionne, dévore la fortune des peuples, comme les locomotives engloutissent le charbon de terre , et tue, chaque siècle , plus d'hommes qu'il n'en faudrait pour former une puissante nation.
Depuis ce congrès, l'Angleterre et la France seules ont été en guerre pendant soixante-cinq ans sur cent vingt-sept, de 1688 à 1815; et l'Angleterre seule a dépensé soixante-douze milliards de francs pour soutenir cette guerre.
En prenant ce chiffre pour base, on arrive au total approximatif de dix-huit cents milliards de francs pour toutes les autres guerres européennes, jusqu'au traité de Francfort de 1871 : soit en comptant la guerre de Trente ans et les guerres dites de religion, au delà de deux mille cent milliards, sans sortir d'Europe, sans relever les guerres des colonies*
La moyenne d'hommes tués, par siècle, dans les guerres européennes est de vingt millions, soit, depuis la réaction romaine sous Philippe II d'Espagne jusqu'à la dernière guerre turco-russe, quatre-vingts millions de vies : la population d'un Ëtat grand comme la Russie.
Les chiffres ont leur éloquence, et ceux-là résument le bilan de l'Équilibre européen, de la république athée des États dits chrétiens, du système de la collision diplomatico-militaire des gouvernements.
Je ne saurais entrer, sans fatiguer le lecteur, dans les détails historiques des congrès qui succédèrent à celui de 1648, et
je me contenterai d'énumérer brièvement ces actes notariés des collisions.
Après le congrès de Nuremberg, 1649-1651, vint le congrès de Nimègue, en 1676 : pape et roi d'Angleterre médiateurs ; pas d'assemblée ni de vote des plénipotentiaires.
 Ryswyk, 1697 : puissance médiatrice, la Suède ; plénipotentiaires représentant Angleterre, France, Espagne, Provinces Unies, empire; ceux de France et d'Angleterre traitent à part, rédigent seuls les articles de la paix.
A Utrecht, 1712 : plénipotentiaires représentant Angleterre» France, Provinces Unies, Savoie, puis empereur, empire, Portugal et une nouvelle puissance diplomatico-militaire, la Prusse, que n'avaient pas prévue les habiles du congrès de Westphalie.
À Aix-la-Chapelle, 1748 : les plénipotentiaires d'Angleterre et de France exercent encore une dictature dont nmrmurent ceux de l'Espagne et de l'Autriche.
A Tescben, 1779 : entre l'Autriche, la Prusse et la Bavière, interviennent, comme médiatrices, la France et une autre puissance diplomatico-militaire, dont les malins de 1648 n'avaient également point tenu compte dans leurs petites combinaisons : la Russie.
A Rastadt, 1798, on traite par notes.
A Amiens, 1801 : France, Angleterre, Espagne, Porte ottomane 1 sans compter leurs alliés : la diplomatie française écarta ces puissances et ne traita qu'avec le Foreign-Office.
L'énumération des traités partiels, l'un détruisant l'autre, prendrait dix pages.
Si l'on songe que tous ces actes, fruits et semences de guerres, ne sont dictés par le canon que pour être déchirés par les boulets, on aura une idée assez exacte du Gouvernement général antichrétien et antisocial, dont nous ont systématiquement afiSigés, le*nonce Ghigi en tète, les diplomates de Munster et d'Osnabruck.
Du reste, comme si tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes, la diplomatie est une science et un art.
Elle a ses docteurs angéliques, qui y croient avec des ferveurs de dévots, et semblent la voir dans la lune, témoin le di^yrambe suivant :
«t 1^ dipl omatie est la science de T harmonie entre les » Ëtats.
» Son but légitime est de conduire le genre humain à la » division en nations, la plus régulière et la plus favorable au » libre développement des individus, et d'établir entre ces » divers corps les rapports les plus paciBques et les plus pro- » près à leur perfectionnement mutuel.
» Ainsi dépnie, la diplomatie est la plus sainte et la plus » élevée des sciences.
» Elle ne considère pas, comme la législation ordinaire, » rintérêt d'un peuple en particulier; elle considère l'intérêt » de tous les peuples ensemble.
» Le bonheur des peuples est son objet; et, chassant les » inimitiés nationales, elle tend à faire de la terre le reflet » du ciel.
» De même que la théologie nous donne un idéal de Dieu, » de même la diplomatie se propose de nous donner un idéal 1» du genre humain.»
Mais elle a aussi ses docteurs diaboliques qui raillent Tangélisme et les béatitudes mystiques des premiers, non sans raison :
« Vous êtes effrayé des études qu'exige la diplomatie?
» Vous croyez devoir sécher sur les cartes, les diplômes et » les livres? Point.
» En peu de temps vous saurez toute la politique de » l'Europe.
» Regardez cette carte ; vous y voyez tous les États euro-
» péens , petits et grands , n'importe leur étendue , leurs » limites.
A Examinez bien : vous verrez qu'aucun de ces pays ne » nous présente une enceinte bien régulière, un carré corn- » plet, un parallélogramme régulier, un cercle parfait.
» On y remarque toujours quelques saillies, quelques » échancrures, quelques renroncements, quelques brèches : » vous devez m'entendre et me comprendre.
» Voyez ce colosse de Russie ; au Midi, la Crimée est une » presqu'île qui s'avance dans la mer Noire et qui appartient » aux Turcs ; la Moldavie et la Valacbie sont des saillies ; elles » ont des côtés sur la mer Noire, qui conviendraient assez au » cadre moscovite, surtout si, en tirant vers le Nord, on yjoi- » gnait la Pologne.
» Regardez encore vers le Nord : là, est la Finlande, héris- » sée de rochers ; elle appartient à la Suède, et cependant, elle » est bien près de Saint-Pétersbourg.
» J^espère que vous me comprenez.
» Passons à présent en Suède : vous voyez laNorvège, cette » large bande qui tient naturellement au territoire suédois.
» Eh bien, elle est dans la dépendance du Danemark.
» Je vois que vous m'avez compris.
» Voyageons en Prusse maintenant .
» Remarquez comme ce royaume est long, frêle, étroit.
» Que d'échancrures il faudrait remplir pour l'élargir du » côté de la Saxe, de la Silésie, puis sur les rives du Rhin I
» Je vois que vous m'entendez bien.
» Et rAutriche! Elle possède les Pays-Ras, dont elle est » séparée par l'Allemagne, tandis qu'elle est tout près de la » Ravière qui ne lui appartient pas.
» Vous m'entendez?
» Vous retrouvez cette Autriche au milieu de l'Italie ; mais » comme c'est bien de son cadre! comme Venise et le Pié- » mont le rempliraient bien !
» Vous sentez bien, à présent, que toutes ces puissances 9 veulent conserver leurs saillies, remplir leurs échancrures 1 et s'arrondir enfin, suivant l'occasion.
> Eh bien, mon cher, une leçon suffit; car voilà toute la » diplomatie, et vous en savez autant que nous. »
Voilà du moins un diplomate qui connaissait fort bien la vérité et la réalité de sa fonction : c'était le comte d'Aranda, cité par le comte de Ségur.
n Quelles que soient les conjectures, disait l'empereur Léo- » poldy cherchons toujours à nous étendre. « C'est-à-dire : tuons et détroussons nos voisins.
Ces citations me conduisent à un aphorisme d'Hermès.
Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, disait la Sagesse théocratique de l'Egypte.
Or, le Gouvernement général de TEurope étant animé d'un pareil esprit, doit-on s'étonner de l'esprit révolutionnaire des gouvernés ?
Le vol des territoires à coups de canon étant la seule politique possible, laissée en Europe, aux gouvernements, par la constitution fondamentale de leurs rapports, en 1648, toutes les doctrines et tous les faits révolutionnaires, jusqu'au communisme et jusqu'au nihilisme, ne sont plus que des déductions logiques.
Ce n'est pas qu'il n'y ait, jusque dans la guerre, une sorte de droit de l'Humanité, dans lequel l'influence du Christ ianisme et de Tancien droit romain se fait sentir; mais il est absolument subordonné à la guerre elle-même et à cette politique militaire des États, que l'ambassadeur d'Espagne à Pétersbourg enseignait au comte de Ségur, comme on enseigne la charge en douze temps.
Il est évident que l'esprit du Christianisme et les mœurs de chaque nation chrétienne ne permettent pas qu'on mange
les prisonniers de guerre, et commandent, au contraire, qu'on les traite en égaux de grade à grade ; que la déclaration comme la cessation des hostilités, comme les armistices et les trêves, sont accompagnés de certaines formalités, de même que la conclusion des traités et de la paix, l'échange des prisonniers et des blessés, la nature des projectiles, le droit des neutres, etc.
Mais tout cela ne révèle qu'une chose : le Christianisme civilisant, à l'état de vaincu, la Souveraineté de la Force.
Le vol des territoires et de leurs habitants n'en est pas moins licite pour le vainqueur, non par suite d'une convention libre, comme celle que Shylock avait en poche pour couper ses deux livres de chair, mais par le seul droit du couteau le mieux trempé, le mieux affilé et le mieux manié.
Quant à la diplomatie, elle reçoit aussi de la civilisation intérieure des nations toutes les bonnes influences dont une mauvaise fonction est susceptible ; mais comme le Christianisme, la Civilisation n'est pas la maîtresse, elle est la servante hasardant des conseils, sans pouvoir dicter des ordres.
Un saint même, s'il était ministre des affaires étrangères ou ambassadeur, ne pourrait pas exécuter ces conseils, sans se démettre de ses fonctions, ou manquer aux devoirs de sa profession.
Après la guerre, la diplomatie est le notariat, l'enr^istrement et le timbre delà guerre même, le greffe du meurtre et de la spoliation.
Pendant la paix, ou plutôt pendant la trêve, elle est la procédure de la ruse, préparant la plaidoirie des canons et les attentats.
Elle est aussi une police intergouvernementale.
Dans cette variété de fonctions, le caractère de l'homme fait presque toujours oublier celui du diplomate, et il l'oublie parfois lui-même ; mais le ministre ou l'ambassadeur n'en est pas moins le représentant d'un Gouvernement gêné-
rai européen, aussi antisocial qu'an tichrétien, et parfaitement antijuridique, puisque les traités le sont eux-mêmes. Il n'y a donc pas de droit des gens réel, pas plus que de magistrats réels de ce droit, en Europe; il n'y a simplement que le droit variable des traités, œuvres des généraux dont les diplomates sont les tabellions ou les éciaireurs selon l'heure.
Je vais maintenant au-devant d'une objection du lecteur, au sujet des cadres géographiques des nations.
En lisant la leçon de géographie diplomatico-militaire que le comte d'Âranda donnait au comte de Ségur, le lecteur se sera dit que ce praticien n'avait pas tort, et je suis de cet avis, sauf réserves.
Toute nation, en effet, tend à la possession de ses limites naturelles, et le seul point qui mérite discussion, c'est le moyen d'y parvenir.
Jusqu'à présent, la ruse et la force sont le seul moyen qu'on ait employé.
Ce moyen est mauvais en soi : je l'ai jugé à ses œuvres, et je le réprouve, comme n'étant pas pratique, par cela seul que nous sommes membres de la Chrétienté.
Néanmoins j'aurais été moins hardi pour proposer de l'abolir, si je n'étais certain qu'il pût être remplacé d'une manière plus digne du Christianisme, moins dangereuse pour les gouvernements, moins préjudiciable aux peuples, et si, en&n, je n'avais pour garants de ma certitude, dans le passé, sans parler du présent, deux souverains aussi pratiques que l'étaient Henri lY de France et Elisabeth d'Angleterre.
Dans son projet de constitution approuvé par sa royale amie, le roi soumettait à la diète européenne la question relative à ses propres frontières.
Dans les procès de murs mitoyens, les parties ne plaident
pas à coups de fusil, pourquoi n'en serait-il pas de môme entre gouvernements et entre nations, au sujet de leurs limites géographiques?
Les politiciens de la ruse et de la force ont fait, depuis des siècles, la preuve de leur système.
Les mauï qu'il a engendrés prouvent assez qu'il est mauvais, et je ne crois pas qu'il puisse en exister un pire, moins pratique, si l'on juge Tarbre à ses fruits.
Faut-il en pousser plus loin encore l'anatomie et l'analyse?
Je le ferai avec d'autant plus de calme que j'apporterai la vie, partout où, dans le corps social, j'atteindrai les germes de la mort.
Croyez-moi, vous qui lirez ce livre : la justice engendre la justice; le bien produit le bien ; le mal est en bas, parce qu'il est en haut.
N'hésitez pas, ne dites pas : Je voudrais, mais est-ce possible?
Regardez ce qui vous menace, et sachez-en en6n l'origine.
 partir de la publication de cette œuvre, il viendra un temps qui n'est pas éloigné, où la Sagesse et la Science, TËquité et le Christianisme vous apparaîtront comme les seuls moyens pratiques de gouverner les nations de Jésus-Christ
Le souffle spirituel qui nous agile sous mille formes, en apparence contradictoires, est irrésistible, et ni la folie, ni l'erreur, ni l'iniquité, ni la mauvaise Toi, n'arrêteront la marche de la Chrétienté tout entière vers son but gouvernemental et social, but aussi imprévu des conservateurs que des destructeurs, aussi ignoré de la réaction qne de la révolution à travers tous nos peuples.
Je veux qu'en vous montrant ce but, ce livre vous parle à
tous dans Tuniversalilé de cet esprit chrétien, de ce souffle créateur, depuis le sommet jusqu'à la base de vos sociétés en travail, depuis le pape jusqu'à Tathée, depuis l'autocrate jusqu'au nihiliste.
Je veux qu'il vous associe dans un même trouble d'âme, dans un même battement de cœur, et qu'après vous être dit : Si c*éta«t vrai ! vous en arriviez à vous dire en pleine certitude scientiGque: C'est vrai ! nous ne pouvons sortir du déluge que par là.
Il n'est pas d'hommes, excepté les fous ou les monstres, qui veuillent le mal pour le mal; mais il est peu d'hommes véritablement éclairés, parce que les porte-flambeaux sont rares, surtout dans l'ordre social.
La lumière que je vous apporte brille depuis dix-huit cents ans sous le boisseau des sacerdoces sectaires, et elle sufBt à éclairer toute chose, à commencer par eux, de manière à pouvoir discerner le faux du vrai social, le mal du bien général, à rendre à toutes les intelligences, à toutes les volontés, à toutes les fonctions divisées leur commune orientation pratique.
Si je parle d'aussi haut à travers l'Histoire, à toutes ces fonctions hiérarchiques, depuis la première, le langage de la scientifique vérité, c'est parce que le salut de ces fonctions mêmes, auquel est lié celui de notre Société tout entière, a besoin de ce coup de trompette pour sortir d'une léthargie qui mène à la mort.
Je sais ce que ma parole engendrera tout d'abord ; mais je ne crains rien, parce que je sais également ce qu'elle produira ensuite.
Rouvrons donc l'Histoire du Gouvernement général de la ruse et de la force, depuis la page où le couteau de Ravaillac a coupé le projet d'une réalisation générale du Droit public et de la Paix sociale.
De la fin du dix-septième siècle à celle du dix-huitième, nous allons assister au jeu diplomatico-milttaire du gouvernement général des cabinets, et voir si la souveraineté de la brutalité peut impunément gouverner un État Social animé par rinvincible esprit de la morale chrétienne et par toutes ses influences sur l'opinion, sur la dignité, la liberté et la perfectibilité humaines.
La fonction des diplomates aux conférences de 1648 ne leur permettait pas d*agir autrement qu'ils ne le Qrent, et les souverains eussent, seuls, été en situation de la modifier.
Mais il aurait fallu, pour cela, ou qu'ils eussent une initiation régulière, ou qu'un d'entre eux eût assez de génie social, ou qu'enfln, le pape renonçât à toute sa politique d'impérialat et de réaction, et jouât sa situation temporelle et sa vie contre son rôle de Souverain Pontife et le triomphe de Jésus-Christ.
C'est pourquoi, sous l'impulsion mesquine de Chigi d'un côté, dt4 Mazarin de l'autre, les plénipotentiaires ne virent rien au delà de leur besogne intéressée du moment, et ne soupçonnèrent môme pas qu'il y eût dans le monde d'autres mobiles en action que les intrigues de leurs cabinets respectifs.
Pour les mêmes causes, l'école diplomatique de notre siècle, celle qui date du traité de Vienne, ne soupçonnera pas davantage ce que signifient pour TEurope le développement des États-Unis d'Amérique, de la Californie et de l'Australie, ni les communications ouvertes par l'Empire de la Chine avec les gouvernements de la Chrétienté.
Encore moins soupçonnera-t-elle les conséquences pratiques que les sciences appliquées et les intérêts économiques peuvent et doivent avoir sur un mauvais gouvernement géué* rai, mal représenté par de mauvais traités de belligérants.
C'est ainsi qu'en Westphalie, les diplomates oublièrent
entièrement de faire entrer dans leur balance et dans leur système d'équilibre les immenses territoires de l'Orient, derrière la Suède, derrière l'Autriche, une moitié de l'Europe doublée d'une moitié de l'Asie.
Ils ne pensèrent même pas non plus à regarder, à l'Occident, l'immensité de TÂtlantique, ni à tenir compte, dans leurs piètres calculs, du mouvement politique qui y circulait sous les pavillons de l'Espagne, de la Hollande et de TÂngleterre.
Cette dernière et la Russie n'avaient môme pas de représentants à leur congrès.
Quand ils crurent avoir escamoté d'une manière définitive l'Europe, telle que se l'imaginait leur intelligence rétrécie par la politique de soi pour soi, voilà qu'au nom du même principe naturaliste, de nouvelles puissances entrèrent dans la lutte pour la vie.
Sans se soucier du traité de Westphalie, peu de temps après leur naissance elles affirmèrent leur vitalité brutalement, eu renvoyant au second rang la Suède, dont la force avait dicté ce même traité.
La balance de l'Équilibre européen, à peine installée, était renversée par le Brandebourg et la Russie.
Donné en gage à un HobenzoUern par un des empereurs de Germanie, l'électorat de Brandebourg grandit conformément aux lois de la politique naturaliste.
Le grand électeur Frédéric Guillaume, entre ses deux puissants voisins, le roi de Suède et le roi de Pologne, adopta la tactique peu sociale et très naturelle de s'unir, tour à tour, avec la Suède pour tomber sur la Pologne, avec la Pologne pour tomber sur la Suède, et fonda ainsi la grandeur de sa Maison.
Un siècle s'était à peine écoulé que cette famille, elle aussi, s'élevait du plus grand fief, c'est-à-dire s'était agrandie aux dépens de tous les princes voisins, et que le grand Frédéric,
doublant ainsi le poids féodal des Hohenzollern, inclinait d'autant le plateau de la balance diploniatico-militaire du soidisant Équilibre européen.
Ce fut lui qui, pour fêler sa bienvenue dans le concert des fusillades et des vols de territoires, proposa aux Maisons d'Autriche et de Russie l'assassinat et la spoliation de la Pologne, comme Philippe II avait autrefois proposé à la Suède et à la Pologne d'égorger et de démembrer le Danemark.
L'attentat contre la Pologne suscita néanmoins d'honorables indignations parmi les cabinets qui n'eurent point part à la curée des territoires polonais.
Quant aux tzars, leur tactique fut celle de toutes les monarchies divisionnaires de l'Europe; mais avec plus de succès encore.
Déchaînant tour à tour les Tartares, les Turcs et les Suédois contre les Polonais, et vice versa^ ils jouèrent aux puissances, dont les canons avaient légiféré le code de Munster et d'Osnabruck, une partie plus imprévue encore que les descendants brandebourgeois des chevaliers teutoniques.
Les anciens ducs de Kiew, désormais dynastes de premier rang, écrasèrent en quelques batailles le militarisme législatif de la Suède, mirent un pied en Pologne, un autre sur le Danube, et devinrent d'un coup, pour l'Autriche, des voisins plus redoutables que le grand Turc.
C'est ainsi que les dynasties nouvelles se développèrent, d'après les mêmes lois et sur les mêmes bases que les anciennes.
Comme elles ne trouvèrent pas d'autre gouvernement général ni d'autre droit public en Europe que le traité de Westphalie, elles entrèrent l'épée au poing dans le concert des canons, et mirent en pratique la morale qu'elles virent en action dans les autres cabinets :
«Tue ton voisin, si tu ne veux pas qu'il te tue ;
a Prends-lui son territoire, ou il te prendra le tien. »
Voilà le code que, sous la présidence du nonce Chigi,
TancieDDe Europe avait laissé à la nouvelle, qui n'avait aucun motif moral pour ne pas s'en autoriser, au contraire.
Le même jeu des cabinets se jouait en Occident.
Selon leur constitution intérieure, les Elats maritimes de rOuest, Portugal, Espagne, France, Angleterre, Hollande, avaient été entraînés soit à l'empire colonial, soit à Temporocratie.
En 1648, l'Espagne, comme nous l'avons vu, avait donné aux Pays-Bas les colonies du Portugal par un traité direct, et le congrès, dont l'Angleterre, fort affairée chez elle, était absente, avait laissé à l'Occident, comme en Orient, la porte ouverte à tout ce qu'il n'avait pas su prévoir.
Le Portugal ayant perdu ses colonies, grâce à l'Espagne, celle-ci perdit les siennes grâce à l'engloutissement de ses forces dans la réaction impériale et latine, en Europe comme en Espagne même.
Ce sont les énergies individuelles qui fondent les colonies ; et l'art des gouvernements métropolitains consiste à leur lâcher la bride au dehors, et non à les accabler; aies soutenir et non à les gouverner militairement.
La monarchie espagnole appliqua à ses colonies le régime accablant inauguré par Ferdinand dit le Catholique, et que Charles-Quint et Philippe II essayèrent, au nom de la papauté, d'imposer à l'Europe entière.
Elle tarit ainsi les sources de sa vie comme empire maritime.
L'Angleterre, au contraire, abandonnant toute conquête sur le continent, lâcha sur ses corsaires d'abord, sur ses flottes ensuite, toutes les vitalités de ses communes, frémissantes de leurs victoires religieuses et politiques contre la réaction impériale d'Europe, contre la monarchie absolue dans le Royaume Uni.
Plus heureuse que la Hollande saignée à blanc par près d'un siècle de guerre, isolée du Continent européen et de sa
loi brutale qui forçait toutes les monarchies à la tioD militaire et administrative, elle prit pour champ de coq** quêtes toutes les mers et toutes les côtes du globe, et au lieu d'asservir ses éneiigies nationales h TËlat, elle mit l'État k leur service.
Aucune nation continentale ne pouvait et ne peut aujourd'hui faire la même chose, sans être démembrée par les nations voisines.
Par l'étendue de ses côtes sur trois mers à la fois, la France était la rivale la plus redoutable de l'Angleterre ; mais sa situation continentale ne lui permettait au dehors que l'empire, parce qu'au dedans, la pesée de la loi brutale de 1648 ne lui permet pas remporocratie, sous peine d'invasions et de révolutions.
Toute la politique européenne de l'Angleterre n'eut qu'un but : rimpérialat des mers, aux dépens de sa seule rivale possible, et la dépendance commerciale du Continent.
C'est pourquoi elle se trouva vis-à-vis du Continent dans la même situation impériale que la papauté en Italie ei dans l'ancienne Europe.
Pour diviser les forces de ses adversaires et se maintenir en équilibre grâce à leurs oppositions, sa politique de cabinet suscita directement ou médiatement toutes les guerres continentales où la France pouvait être engagée.
Il n'y avait, pour faire réussir cette tactique, qu'à entretenir les rancunes de la Maison d'Autriche contre le traité de Westpbalie.
Tel fut encore le résultat imprévu de l'œuvre des diplomates de Munster et d'Osnabruck.
Au point où nous en sommes, le lecteur, grâce à la méthode synoptique qui assure sa marche, peut se rendre un compte exact du Système général de l'Europe, République
anarchique de puissances armées les unes contre les autres^ et que la loi fondamentale de la souveraineté de la force oblige, sous peine de mort, à fonctionner ainsi, jusqu'à l'abrogation et au remplacement de cette loi par une meilleure.
Au centre, l'Allemagne et Tltalie, morcelées par la politique primordiale des papes, sollicitent perpétuellement à la spoliation les cabinets de Vienne, de Berlin et de Paris, quelle que soit la déviation momentanée que les dynastes, les premiers ministres ou les diplomates puissent faire subir à la loi générale qui les enchaine tous et les condamne à la collision militaire de leurs Etats.
A Vienne, la seule ligne de conduite à tenir était de barrer diplomatiqnement la rive gauche du Rhin et la Belgique, ainsi que ritalie, à la France, et toute l'Allemagne à la Prusse.
A Berlin, la seule politique possible était de poursuivre la conquête de l'Allemagne, en opposant successivement entre eux les cabinets de Vienne, de Paris et de Pétersboui^, sans compter le jeu diplomatique d'opposer à l'Autriche les principautés allemandes, et de diviser celles-ci entre elles.
A Paris, la tactique indispensable était de poursuivre la conquête de la rive gauche du Rhin, de la Belgique, de s'étendre jusqu'aux Alpes-Maritimes, d'avoir le pied en Italie, et d'empêcher à tout prix la Prusse ou l'Autriche de s'étendre en Allemagne, l'Autriche de s'étendre en Italie.
On se demandera pourquoi le cabinet de Vienne ne pouvait pas laisser celui de Berlin mettre la main sur la rive droite du Rhin, et celui de Paris occuper la rive gauche, et s'étendre vers l'Italie.
Par la simple raison que la conséquence forcée de ce mouvement eût été un partage des territoires de TAutriche entre Berlin, Paris et Pétersbourg ensemble, séparément ou successivement.
De leur côté, les politiciens de Berlin ne pouvaient pas laisser s'étendre l'Autriche ni la France, sans encourir eux-mêmes le
démembrement de la Prusse entre Vienne, Pétersbourg et Paris.
De même encore, le cabinet français ne pouvait pas laisser la Prusse atteindre le but de ses combinaisons diplomaticomilitaires sans courir le risque de se voir arracher les provinces françaises de l'Est.
Enfin quiconque des trois ne gagnait pas du terrain, en perdait par cela seul.
Tels sont les résultats de Timpéritie des diplomates de 1648 , en ce qui regarde le jeu des trois puissances de TEurope centrale.
Mais ces puissances elles-mêmes étaient forcément prises comme dans un étau entre les cabinets de Saint-Pétersbourg et de Londres, seuls libres d'une extension illimitée, l'un sur terre, en Asie, l'autre sur mer dans le monde entier.
En résumé, par la guerre ou par la ruse, le système européen, qualifié du nom d'équilibre, voulait, et veut que chaque puissance tende à la dictature sur les autres, de peur de la subir, et, avec elle, la spoliation.
L'Histoire proprement dite va nous le prouver.
Louis XIV exerça d'abord cette dictature, à laquelle la République des puissances opposa la triple alliance de TAngleterre, de la Suède et de la Hollande, qui amena, en 1668, le traité d'Aix-la-Chapelle; puis l'alliance de l'Autriche, de l'Espagne, de l'empire et de Guillaume III, qui durent néanmoins subir à Nimègue, en 1679, la loi du plus fort; puis la coalition aboutissant au Congrès de Ryswyck, en 1697 ; puis celle qui brisa la dictature française , malgré les avantages qu'elle retint encore à Utrecbt en 1713, à Rastadt et à Bade en 1714.
Pendant qu'en Occident, le canon dictait et déchirait tour à tour les traités de Munster, d'Aix-la-Chapelle, de Nimègue, de Ryswyck, réglant et éternisant les procès militaires des puissances de TOuest et du Midi, le même moyen, tonitruant dictait aux puissances du Nord des lois également impuissantes et funestes avec les traités d'Oliva, de Roschild, de Gopenha$(ue et de Kardis.
La bataille de Pultawa, en 1709, renvoyait dans son néant l'œuvre vaine des diplomates, et la dictature de la Russie sur la Suède, le Danemark, la Prusse et l'Autriche, se levait avec Pierre le Grand.
Le caractère des alliances n'avait lui-même pas plus de moralité que n'en comportait la totalité du système.
Les articles secrets^ les traités simulés, l'espionnage, les émissaires, la corruption, tous le^ moyens imaginables étaient monnaie courante de cabinet à cabinet, triste enseignement légué par l'ancienne Europe impériale à l'Europe moderne, à la république athée et antisociale des États.
A quarante ans de distance, de la quadruple alliance de 1718 à Y alliance défensive austro-française de 1756, toutes les combinaisons étaient bouleversées par \ opportunisme européen de ce temps.
La dictature de Frédéric retenait néanmoins à la paix d'Hubertsbourg, en 1763, les territoires qu'il avait conquis, ei dictait à Teschen, en 1779, sa loi à la maison d'Autriche.
La rébellion des colonies anglaises en Amérique, la guerre de 1778 jusqu'à la paix de Versailles de 1483 desserrèrent un peu la branche ouest de Tétau anglo-russe.
Pendant que l'Angleterre et la France sont ainsi occupées, la spoliation va librement son train à l'orient et au centre du Continent.
Après la Pologne, il s'agissait de la Bavière.
La Prusse s'y oppose, puis la France pour les raisons que
nous avons dites, puis la Russie pour ouvrir l'Allemagne à sa diplomatie, en se portant garaite du traité de 1779.
Deux ans plus tard, en effet, le cabinet russe a des ministres résidant auprès des princes allemands.
Mais ce qu'elle empêche PÂu triche de faire en Bavière, la Russie Taccomplissait en Crimée depuis 1777^ où le traité de Raïnardji fut déchiré par la même loi qui l'avait dicté : la Force.
Dix ans plus tard, les cabinets de Russie et d'Autriche se réconcilient pour marcher ensemble à la curée de l'empire Ottoman.
Naturellement les souverains qui n'étaient pas invités à prendre une part dans la spoliation eurent une attaque de oio* ralité indignée.
Gustave de Suède s'émut le premier, et son indignation lui fit mettre la main sur la Finlande; le Danemark, à son tour, menaça la Suède, et la paix de Yarela termina, de ce côté, l'incident suédois en 1790 ; ensuite le cabinet de Berlin mit devant les frontières russes une armée de 80 000 hommes, après avoir conclu une alliance avec la Turquie.
Enfin la Hollande et l'Angleterre s'unirent à la Prusse, et obligèrent, à Reichembach, Tempereur Léopold à la paix de Sistowa.
En cette même année 1791 , Catherine II à Galatz acceptait les préliminaires, qui aboutirent au traité de Jassy.
L'Autriche gardait un lambeau de la Croatie, la Russie Otchakof, la Crimée et le Kouban.
Total des morts, de part et d'autre : 450 400.
Nous sommes à la veille du second et du troisième partage de la Pologne qui va réconcilier, pour un moment, les cabinets de Berlin, de Pétersbourg et de Vienne.
La Suède était menacée du même sort que la Pologne, et travaillée de la même manière.
Par une convention secrète comparable au traité de 1 764,
— Ul —
les cabinets de Prusse et de Russie avaient résolu la perte de ce pays, et y soutenaient à prix d'or les factions.
L'énergie de Gustave III qui, en 1790, détruisit la flotte russe à la bataille de Swenska-Sund, sauva momentanément smipays.
Deux ans après, le vaillant roi mourait assassiné.
Je pourrais ici entasser documents sur documents pour montrer par quels ressorts secrets agissait toute cette politique des intrigues de cabinet ; mais cela ne convient ni à mon caractère, ni au but de ce livre, et je veux m'en tenir aux résultats acquis à l'Histoire proprement dite.
Voilà, encore une fois, où conduit le système européen institué par la diplomatie de 16ii8.
Les Étais, monarchiques ou non, ne peuvent pas ne pas le subir, et s'ils ne se conforment pas à ses inéluctables lois de ruse et de violence, ils sont infailliblement dévorés; s'ils se conforment à ces lois, et que leurs nations en supportent les conséquences, tant intérieures qu'étrangères, ils peuvent retarder leur propre spoliation, tant qu'ils seront les plus forts et les moins scrupuleux, sans jamais pouvoir cesser d'être sur le qui-vive, sous peine de mort et de démembrement.
Il est inutile de dire qu'à partir de la paix de Munster et du congrès de Nimègue, on ne voit plus la papauté figurer dans aucun traité, et que la République athée et antisociale des Ëtats n'a même plus l'ombre d'uu contrôle.
Cependant cette anarchie intergouvemementale, en succédant à la diarchie impériale des races germano-latines, avait, sans le savoir, ni sans le vouloir, libéré de son principal joug l'esprit public, partout où Rome ne régnait pas.
Bacon, Galilée, Pascal, Newton, Leibnitz avaient lancé la pensée européenne dans la recherche des certitudes.
Puis vinrent Lagrange, Laplace, Franklin, Volta, Buffon^ Linné, Jussieu, Lavoisier,Euler,Clairauty d'Alembert, Bailly, Monge, Bmdley, Herschell, Réaumur, Jouffroy, Montgolfîer, Stales, Watts, Fontana, Fourcroy, Black, Cavendisb, Scbeele, Werner, véritable concile et congrès européen, commençant par les sciences naturelles la vraie réforme de la Chrétienté.
Cette réforme appelle aujourd'hui, dans T Universelle Église, un libre développement similaire de la double hiérarchie des sciences humaines et des sciences divines.
Éclairés d'en bas par les vérités naturelles, les encyclopédistes impliquèrent dans le nième ostracisme, le Christianisme, âme de la Chrétienté, la théologie et la politique des papes.
J'ai déjà signalé cette erreur capitale qui jeta, pour un siècle, la France hors des gonds de l'Europe, au moment même où tout l'inclinait à être l'initiatrice religieuse de l'État Social chrétien.
L'histoire intérieure de la France ne regarde pas ce livre, et je ne m'occuperai que de son rôle européen.
La Révolution française ne fut que la conséquence logique de l'anarchie de la politique générale, et, malgré les apparences, elle fut une explosion de la force morale populaire, mal interprétée intellectuellement par les penseurs, et, par suite, mal utilisée, au point de vue pratique, par les politiciens.
Une première secousse avait, dès longtemps, réveillé la franc-maçonnerie, et il en sortit des formules théocratiques qu'on trouve déjà dans ce qui survivait de l'ordre du Temple et dans plusieurs livres, parmi lesquels, le Télémaque et, surtout, Séthos.
Le mouvement primordial venait en effet des loges, et tendait à remédier au désaccord profond des grandes institutions européennes avec l'esprit public et la morale chrétienne.
L*unité de Dieu, TUnité du Genre Humain, le plan général de l'Univers et de l'Ëtat Social, la Divinité de THomme, lacon* naissance de la Nature : tels étaient les objets qui passionnaient les esprits dans les hauts grades, où se trouvaient parfois représentées les fonctions les plus élevées de la Chrétienté, à l'Occident et à l'Orient, comme au Nord, au Centre et au Midi de l'Europe.
La renaissance des sciences correspondait exactement à la dernière hiérarchie de ces degrés de connaissances; mais en ce qui regardeia quatrième, la critique des encyclopédistes, si utile d'ailleurs, fut absolument insuflSsante à lui correspondre.
L'imagination de Rousseau ne put pas remplacer les sciences humaines, ni les sciences divines, indispensables à une création sociale, que les politiciens allaient changer en destruction.
Quelques formules théocratiques de la maçonnerie tombèrent dans l'anarchie des esprits, mais séparées de leurs principes, perdirent leur sens véritable, et subirent la déviation que leur imprimèrent les passions civiles.
De vérités qu'elles auraient pu être, elles devinrent les d(^mes de l'athéologie militante.
Je ne citerai ici que le triple mot de passe de la révolution : liberté, égalité y fraternité y dont l'analyse peut intéresser le lecteur.
Ces mots, pour les initiés de tous les temps, n'ont jamais représenté des principes, et voici pourquoi :
Un principe est un radical, une racine, le point de départ premier d'une série déterminée de conséquences spécifiques, n'appartenant qu'à lui.
Il saute aux yeux que la liberté, l'égalité, la fraternité, n'expriment rien de tel, mais des états, des manières d'être, de principes qui ne sont pas indiqués par ces mots.
La liberté, ramenée de sa «gnificatioa d'état, de manière d'être, à son premier terme : le libre, n'est encore qu'un qualificatif, dont le substantif radical est à chercher.
Le libre par excellence, c'est ce qui est illimité , infini; et il n'y a que la Force Première^ X Esprit Universel qui porte ce caractère, et en soit le principe.
L'égalité ramenée de sa signification de manière d'être à son premier terme : Y égal, n'est encore qu'un qualificatif, relatif, cette fois, dont le substantif radical est à trouver.
Uéffal par excellence n'existe pas, comme idée radicale, en d^ors des mathématiques abstraites, et \ imité en est le principe.
S'agit-il des êlresT
Cette unité est relative ou absolue, selon qu'on les envisage chacun dans son espèce, ou tous dans leur ensemble universel.
S'agil-il de l'Homme?
Végalité des hommes a pour principe le Règne hominal^ V Espèce Humaine, la Puissance essentielle, cosmogonique y occulte, d'où sortent et où rentrent les hommes ; et leur égalité n'existe que dans cette essence même, dont le caractère est V identité.
La fraternité ramenée* de sa signification de manière d'être à son premier terme : le frère, est encore un substantif relatif, dont nous allons chercher le radical.
Le frère par excellence, le frère universel n'existe pas, comme idée radicale, en dehors de h Paternité, qui le constitue frère de frère.
Le Père est donc le principe du frère.
Tous les hommes ne sont frères qu'à la condition d'être fils d'un même Père.
Ce Père cosmogonique, si on l'envisage comme père spécifique de l'Homme, c'est cette puissance occulte à laquelle nous avons donné le nom ^Espèce Humaine, de Règne
Hùminal; et si on le considère dans son universalité, coofime la première Puissance constitutive de TUnivers, c'est ce point calminant, ce principe et cette fin de la vie et de la science que nous appelons Dieu.
Les trois principes de la Liberté, de TÉgalité et de la Fraternité, sont en toutes lettres dans la cosnK)gonie égyptienne de Moïse: Rouah iËLoniM, TEsprit moteur, Aj>am, l'Homme universel, Ieoha, Dieu et la Nature , Puissance constitutive de l'Univers.
Ces trois principes inversés sont aussi dans la Trinité chrétienne : Père, Fils, Saint-Esput ; le Père renfermant en lui la Mère ou la Nature.
C'est ainsi que, née d'idées théocratiques sectarisées par TAthéisme, la Révolution française, avec ses faux principes de 89, fît exactement, sans le savoir, ce qu'avait fait la papauté : de la politique sur la Religion, tandis que c'est le contraire qu'il faut faire.
On ne marche pas la tète en bas, et dans la Chrétienté, la tète c est le Christianisme, avec toutes ses concordances intellectuelles et morales, scientifiques et sociales.
Il en résulte cette singulière conséquence : c'est que la naticm la plus religieuse du monde, dans le vrai sens du mot religieux, celle qui a le plus, parmi toutes, le sentiment de l'Universalité intellectuelle et morale, dogmatise depuis un siècle bientôt contre la Religion, cherche dans la politique ce qu'elle n'y peut pas ti^ouver: des principes ; et ignore que ses besoins de vérité, de justice et de paix, lui ont été mis au coBur par des doctrines religieuses, et qu'ils ne seront jamais assouvis ni apaisés, que par un gouvernement théocratique et purement social.
La Révolution française dut sa formidable puissance à cette
même Universalité religieuse à laquelle elle toucha, sans en avoir ni la science, ni la conscience.
]\lais en voulant enfermer cette force de catholicité dans la politique, en voulant rendre matériel et individuel ce qui était spirituel et général, particulier ce qui était universel, elle fit éclater les intelligences dans la folie, les âmes dans la fureur, la nation dans la passion d'une réalisation immédiate, impossible sans la Religion et sans la Théocratie qui, seules, créent les sociétés et les conservent.
Ce sont les doctrines qui importent dans tous les grands mouvements de l'Humanité, et les derniers ne valent que ce valent les premières.
Ce sont elles qui, planant sur les individus comme les dieux de riliade sur les Grecs et les Troyens, décident la victoire ou la défaite, la création ou la destruction.
Dans la rédaction des cahiers de 1789, c'est le tiers qui, sous l'influence des Loges et de Rousseau, l'abbé Sieyès en tête, faisait, sans le savoir, du catholicisme à l'envers; le clergé, au contraire, montrait un réel esprit politique et national.
Le tiers voulait une révolution universelle comme le Christianisme; le clergé une révolution française: constitution monarchique, pouvoir législatif de la nation, unité de législation, égalité de tous devant la loi, réforme de TËglise nationale, instruction primaire obligatoire et gratuite, etc.
La noblesse comprenait aussi mal sa situation que les pairs d'Angleterre comprennent bien la leur, et elle s'arrangea de manière à rallier contre elle le peuple et les curés.
Aussi, de même que, dans le Gouvernement général de l'Europe, ce sont les armées les plus nombreuses qui font la loi, de même, en France, ce furent les gros bataillons électoraux qui exercèrent la souveraineté de la force.
Les élections donnèrent à TÀssemblée du 5 mai mille cent trente-neuf députés, dont deux cent quatre-vingt-onze du clergé, deux cent soixante-dix de la noblesse et cinq cent soixantedix-huit du tiers état.
Les résultats n'étaient pas difficiles à prévoir.
L'Ëtat Social croula en France, et il ne put être remplacé que par TEtat civil, lieu nécessaire, mais qui ne doit pas être le seul, car s'il juxtapose juridiquement les volontés, il n'a pas qualité pour les unir socialement, et elles tendent toujours à se diviser politiquement*
Pendant que la volonté populaire croissait en France en raison inverse de l'énergie monarchique, la République athée et antisociale des Souverains continuait, en Europe, sa politique naturaliste.
I^ dictature de cette république était à Londres, aussi formidable que celle de Madrid sous Philippe II, également impériale, quoique eraporocratique, mais d'autant plus terrible que, n'ayant pas le Continent pour champ de conquête, elle l'avait pour champ de carnage, sans qu'il s'en doutât.
Jamais Timmoralité de l'œuvre des diplomates de 1648, n'aura entraîné de plus épouvantables conséquences; jamais, dans la collision systématique des cabinets européens, l'un d'entre eux n'aura mené les autres avec une pareille souveraineté de ruse et de violence à leur ruine commune .
Pendant que Fox applaudissait sincèrement, au nom de l'opposition, aux triomphes de la Constituante, Pitt suivait machiavéliquement du regard les convulsions de la nation française aussi bien que celles de la maison de Bourbon.
La ruine de cette maison, l'effondrement de son influence, Tanéantissement de ses alliances, la France insurgée contre elle, déchirée par la [guerre civile, l'Europe ameutée contre
la France, engrenée dans une guerre de vingt ans: Pittvit avec la profondeur du génie politique, avec le regard du vau* tour, si ce n'est de l'aigle, tout cet enchaînement de conséquences, et son plan fut immédiatement et pour toujours arrêté.
La conclusion de ces conséquences était pour lui aussi rigoureuse qu'une addition ; et la voici du haut en bas :
Empêcher le mouvement démocratique de saisir le gouvernement intérieur de l'Angleterre ; centraliser toutes les énergies nationales; les jeter impérialement au dehors; leur donner en pâture les cadavres de toutes les flottes continentales, en proie toutes les colonies de la France, de l'Espagne, de la Hollande ; les assouvir en leur livrant par tous les moyens possibles la domination despotique de toutes les mers du ^obe, de tous les navires marchands, de tout le commerce du monde.
Voici maintenant comment se poursuit cette politique, du reste parfaitement autorisée par l'anarchie armée de la république athée et antisociale des puissances, depuis 1648.
Dès 1790, Pitt, pour rassembler ses mercenaires continentaux, se ligue avec la Prusse, et fait ainsi lâcher prise à Catherine II et à Joseph II en train de dévorer la Suède et la Turquie; déplus, profitant du courant révolutionnaire, il soulève derrière eux la Pologne contre Tune, la Belgique contre l'autre, et les rappelle ainsi à son ordre.
Il ne s'aflirme pas encore ouvertement contre la France, de peur de dresser contre lui Fox et l'opposition; mais l'or coule à Paris, et encourage les troubles.
Il cherche querelle à l'Espagne pour casser un des bras maritimes de la France.
Joseph II meurt, et Léopold est l'homme qu'il faut pour exploiter la terreur des cabinets et les funestes appels de Louis XVI et de ses frères aux souverains.
La paix de Reichembach entre Vienne et Berlin, puis entre Pétersbourg et Stockolm, assure au dictateur anglais la disponibilité diplomatiqae et militaire dont il a besoin sur le Continent; mais aussi pratique que Pitt, la tzarine continue sa guerre contre la Turquie, pendant que Frédéric et Léopold s'entendent contre la Belgique et la Pologne.
 rintérieur Louis XYI a encore deux atouts dans son mau* vais jeu: Mirabeau, La Fayette; la mort enlève l'un, Marie- Antoinette écarte Tautre : Pitt est derrière Marie*Antoinette.
Les cabinets de Berlin et de Vienne hésitent devant Taction, regardant ave envie celui de Pétersbourg qui ronge à lui
tout seul la Turquie : le Foreign OiBce ligue Berlin et Vienne contre Togre du Nord qui, grommelant, lâche le morceau, se réservant bien de recommencer, quand les monarchies de Prusse et d'Autriche seront occupées en Occident.
Le 27 août 1791 a lieu la convention de Pilnitz qui exige la liberté de Louis XVI, la dissolution de l'assemblée, la rein* t^ration des émigrés, résultats de Tappel envoyé, le 6 décembre 1790, par l'intermédiaire de Breteuil, aux souverains, non sans la coopération de Pitt.
Le cabinet anglais, en suscitant le manifeste de Pilnitz, piquait au poitrail la Volonté nationale française, allait faire tuer la monarchie, et s'égorger l'Europe entière.
S'y prendre ainsi, c'était en effet faire renaître en France la république de Carthage avec la mort pour Moloch et les prisons pour esclavage.
Louis XVI revint trop tard au sens réel de sa situation.
Aux énergies chaudes du principe populaire, il fallait la froide énergie nationale d'un Louis XI, et Louis XVI était un homme eligi e ux, moral et bon.
Ce monarque infortuné devait être la victime de la République athée et antisociale des souverains plus encore que de sa tardive correction parlementaire, et ne jamais chercher en
lui-même le salut qu'un roi ne peut devoir qu'à sa seule et despotique volonté.
En vain écrit-il aux électeurs de Trêves et de Mayence ainsi qu'à l'Empereur d'Autriche, en vain les conjure-t-il, sous menace de guerre, de cesser de le perdre : menés par Pitt, les cabinets d'Autriche, de Prusse, de Piémont arment; l'Espagne et la Russie menacent; le roi de Suède, un fou, veut conduire la croisade des rois ; Pitt se frotte les mains.
En 1792, la Gironde sent le danger, envoie Delessarl devant la cour d'Orléans et nomme le général Dumouriez aux affaires étrangères.
I^pold d'Autriche meurt, le roi de Suède est assassiné ; mais leur mort n'atteint ni l'empire d'Autriche, ni la royauté de Suède, ni la politique naturaliste de leurs cabinets, ni la dictature de celui de Londres, ni le système européen.
François répond aux sommations de Dumouriez par Tournay et Mons; les ambassadeurs quittent Paris; la domesticité diplomatique du gouvernement général de TEurope appartient désormais à Pitt comme là vénalité de la république armée des cabinets.
La Russie et l'Autriche se partagent encore la Pologne, la Prusse jouée court à la curée ; et la campagne de Dumouriez peut se donner carrière, à Nice, en Savoie, en Belgique.
La Convention répond à la coalition européenne en abolissant la royauté, Danton en disant que son gouvernement est le comité général d'insurrection de tous les peuples: c'était dire trop ou trop peu.
La tète de Louis XVI tombe; mais qui Ta fait tomber?
Le ressort de la guillotine était en France, mais la poussée venait de la République athée et antisociale des cabinets, celui de Londresen tète; le bourreau était moins la République populaire de France que la République des Monarques qui l'avait exaspérée et portée jusqu'à la fureur nationale.
Pitt s'était bien gardé de la moindre démarche pour sauver le roi ; mais il se garde bien de ne pas exploiter cette tête coupée ; il renvoie l'ambassadeur français, fait écrire sous sa dictée à un groupe influent de la Convention qiii, tombant dans son piège, lui livre le sentiment national de l'Angleterre, en déclarant, sur ses conseils masqués, la guerre à la monarchie anglaise, le 8 février 1793.
Dès lors, sûr de sa dictature au dedans, il l'afBrme au dehors.
Prusse, Autriche, Espagne, où l'inepte Godoï remplace l'habile d'Aranda, Sardaigne, Naples, ou, du moins, leurs rois, le pape, la diète germanique, les princes de Hesse, de Bade, de Bavière, sont à la solde du Foreign-Office.
La Russie et la Prusse dévorent les restes de la Pologne.
Les seuls neutres sont les monarques de Suède, de Danemark, de Turquie, et la Confédération suisse.
La peur de Kavènement des peuples a tellement affolé les cabinets, que tous leurs intérêts en sont méconnus, toutes leurs alliances naturelles, rompues, toutes leurs positions respectives, bouleversées.
La Hollande et l'Espagne marchent avec l'Angleterre, l'Autriche avec la Prusse, l'Italie, pape en tête, avec Londres ; l'Allemagne se livre à l'Autriche; l'Angleterre laisse démembrer la Pologne.
La tète impériale et anglaise de TEurope avait, dans la coaUtion^ quatre cent mille hommes sous les armes, dans la Vendée, des auxiliaires inconscients, dans les frères de Louis XYI et dans les émigrés, des instruments aveugles de ses desseins personnels.
Le blocus des ports français, la confiscation des navires neutres qui y porteraient des vivres, premières étapes d'un but ultérieur, passèrent sans opposition en Europe ; les souverains coalisés ne voyaient plus devant eux qu'un fantôme rouge : le peuple français; qu'un but : la spoliation du terri-
toire français et roccupation de leurs propres peuples dans la guerre.
L'accaparement des denrées, l'excitation de Tanarcbie, Toulon livré par les royalistes à Hood, telles sont les menées que rinterception des lettres de Pitt à ses agents fait découvrir.
Cependant, en 1794, Tattraclion de soi pour soi ramène à eux-mêmes les cabinets de Prusse, d'Espagne, de Piémont, de Hollande, d'Autriche : seufe contre toutes, une nation faisait équilibre à toutes.
La volonté nationale déployait, en France, une vigueur géante, qui rendait la spoliation des territoires français hasar-deuse; et personne, parmi les coalisés, n'avait profité de cette guerre, si ce n'est, aux deux branches de l'étau européen, la Russie et l'Angleterre.
Cette dernière, sans tirer un coup de canon, avait reçu de son dictateur l'empire des mers, empire aussi radical que celui de Genghis-Khan le fut sur terre.
C'est pourquoi Pitt revint à la charge, comme Peut fait le Tartare Batou.
Malgré Fox et Shéridan, il obtint tout du Parlement à l'intérieur et au dehors, serra les freins dictatoriaux, en Angleterre comme en Europe, solda tout le Continent, émigrés, rois, cabinets, armées, Prusse, Autriche, Piémont, Espagne, Hollande, Naples, Gènes, Florence, et laissa la monarchie russe égorger la Pologne, pourvu que la flotte des tzars imposât au Danemark et à la Suède le despotisme maritime de l'empire emporocratique.
Il fait enlever par ses vaisseaux tous les bâtiments du monde à destination française, arrache aux navires américains leurs matelots pour sa marine, poursuit ses conquêtes aux Indes, dans les Antilles, envoie quarante mille hommes en Hollande, et à travers ses diplomates disséminés sur l'Europe, comme autrefois la Compagnie de Jésus, il fait marcher contre
la France, par trois côlés, quatre cent mille soldats à sa solde.
La volonté populaire répondit à cette dictature par le plan jgénéral de Carnol, par une poussée de fulgurantes énergies militaires, sans rivales dans les fastes du globe : à l'Est, Pichegru, Moreau, Jourdan, Scherer; au Sud-Est, Bonaparte; au Sud -Ouest, Dugommier; en Vendée et en Bretagne, Hoche.
De Baie à la mer, en suivant la ligne du Rhin, une république nationale, les bras ouverts aux nations, repoussait en tous sens l'attaque universelle de la république des souverains, et, de victoire en victoire, courait jusqu'en Hollande prendre sur la glace, au galop des hussards, la flotte du Texel prisonnière du Zuyderzée.
Des cris d'admiration sortaient des peuples, et, en plein Parlement anglais, Fox proclamait avec enthousiasme cette campagne sans exemple dans les annales de THistoire.
Lavant dans les éclairs et dans les foudres lestaches du sang royal, la démocratie française avait, en quelques mois, éclipsé d'une aveuglante lumière tous les fastes passés de la patrie, conquis la Belgique, la Hollande, la rive gauche du Rhin, une partie du Piémont, de la Catalogne, de laNavarre, et réalisé d'un seul coup toute la politique géographique toujours rêvée, jamais atteinte par ses plus grands rois.
Pendant ce temps, Pitt détroussait la France de la Corse, de la Guadeloupe, dç la Martinique; mettait la main sur le môle Saint-Nicolas et sur Port-au-Prince; poursuivait les convois dp grains; ourdissait à Paris l'agiotage et la famine factice; saisissait tous les navires marchands sur toutes les mers.
Pendant ce temps encore, à TEst, les trois alliés publiaient
cette déclaration : « Convaincus par expérience de l'impossibilité où sont les Polonais de se donner une constitution éclairée et durable, nous avons résolu, par amour de la paix, de nous partager la Pologne. »
C'étaient ces mêmes cabinets révolutionnaires et antisociaux qui s'étaient ligués contre la révolution de France, sous le prétexte risible de conserver la Société.
C'était celte même république atbée de souverains sans scrupules qui s'était ruée sur la république française, sous le prétexte sacrilège de conserver la Religion.
Les canons français répondirent à la souveraineté de la ruse et de la violence dynastiques par la souveraineté de la franchise et de la force populaires.
Plus moral que le gouvernement général de l'Europe, le comité de salut public rendit à la Hollande la liberté nationale, à la monarchie espagnole ses provinces.
Mais à Bàle, le cabinet prussien, tout en acceptant la condition sine qua non des sans-culottes, la rive gauche du Rhin, joua TÂutriche et la coalition tout entière, en plaçant, sous prétexte de neutralité, toute TAllemagne du Nord en dehors de la confédération, sous sa protection immédiate.
La république spoliatrice des monarchies fut naturellement saisied'indignation, et cria au voleur, en voyantBerlin prendre ce que Vienne et Pétersbourg convoitaient.
Calmés à coups de canon, les cabinets renouèrent des relations diplomatiques avec la France : la Toscane d'abord , puis, après la Prusse, l'Espagne, dont l'envoyé à Bâle, le marquis d'Yriarle, disait justement à Barthélémy : La France et l'Espagne ont mêmes intérêts.
La monarchie tombée laissait, en effet, debout la France elle-même, sans que la politique européenne de la nation déviât de son ancienne routine diplomatico-militaire.
Au contraire, le système du gouvernement général euro^ péen, si bien exploité par Pitt, allait faire creuser jusqu'à
l'anéantisseaieDtde toutes les énergies continentales la vieille ornière sanglante de Téquilibre des bataillons.
Yriarte et Barthélémy renouvelaient entre leurs nations le pacte de famille des Bourbons^ contre la marine anglaise dans la Méditerranée, contre l'Âutricbe en Italie.
Après TEspagne, la Saxe, les deux Hesses, le Hanovre entrèrent dans la neutralité sous le protectorat de la Prusse; la diète germanique demanda à son empereur de cesser la guerre; le Portugal avoua que l'Angleterre l'avait poussé ; Naples fît de même, puis le pape, le duc de Parme, etc.
Ainsi s'évanouit la croisade de l'athéisme, faite au nom d'une Société et d'une Religion foulées aux pieds par l'Europc depuis mille ans; ainsi tomba ce masque menteur, laissant voir, hideux, le squelette fardé d'une guerre d'intérêts.
Restaient debout l'Angleterre et l'Autriche dans la même situation, vis-à-vis du comité de salut public, que devant Louis XIV : le cabinet de Londres stipendiant celui de Vienne pour occuper la France, pendant qu'il détroussait de leurs colonies les États français, espagnols et hollandais.
Tel est, du moins, l'aveu de Pitt au Parlement : a Tant de défaites n'atteignent pas notre puissance : nous avons pris des vaisseaux et des colonies, qui nous assurent l'empire des mers. i>
C'est pourquoi Pitt obtint des Chambres la continuation d'une guerre si lucrative, cent quinze millions de subsides pour l'Autriche, deux cent quinze mille hommes pour l'armée de terre du Royaume Uni, cent mille hommes pour la flotte, sans parler de la solde des régiments émigrés, désarmements pour la Vendée et de l'or nécessaire aux agissements de sa diplomatie occulte ou avouée, eu France comme sur tout le reste du Continent,
Du coup, Tor coula de nouveau, et la guerre civile se ralluma en France plus dévorante que jamais, les Compagnies de Jéhu et du Soleil rivalisant avec les disciples de Marat, les massacres royalistes avec les boucheries républicaines, et la trahison de Pichegru brochant sur le tout.
La réponse à cette dictature du Foreign-Office ne pouvait être que dictatoriale, et ce fut le Directoire exécutif qui la fit en 4796, en mettante exécution le plan militaire et diplomatique de Carnot et deRewbell.
Marcher sur Vienne par le Mein, le Danube et le Pô, lier par des traités le Piémont, Gènes et Naples, empocher Rome et Venise de céder à la pression anglaise, susciter les républiques cispadane et lombarde, faire un traité d'alliance avec TEspagne : tel fut ce plan.
La nation anglaise protestait contre la continuation d'un système ruineux, rirlande était en fermentation : Pitt, pour gagner du temps, envoya à Paris un plénipotentiaire, avec la toute-puissance de n'y rien faire.
Aréole et Rivoli avaient révélé un aigle; et le vautour du Foreign-Office vouait la France à Tempire, en la forçant à devenir une colossale épée, et à vomir son âme dans la foudre.
La campagne de 1797 permit à Pitt de détrousser l'Espagne de la Trinité, la Hollande de Ceylan, du Cap et des Moluques.
Quand la cour d'Autriche, état-major continental de Saint- James, vit les armées républicaines, victorieuses, prendre Vienne comme point convergent, elle engagea les préliminaires de Léoben.
La France commit, là, sa première faute européenne, en acceptant, faute qui incombe entièrement k l'insuffisance intellectuelle de ses encyclopédistes, et, par suite, de ses politiques.
Pour équilibrer sur le Continent le jeu dictatorial de Pilt, il eût fallu montrer, sur terre, le radicalisme, dont il faisait preuve sur mer, et détruire radicalement les armées ennemies, comme il détruisait les flottes.
De plus, la volonté populaire triomphante ne pouvait, sans se mentir à elle-même, traiter, ni avec une dynastie, ni avec une diplomatie monarchique ; elle devait les faire prisonnières, ne reconnaître comme contractants que les pouvoirs de leur nation, clergé, magistrats, municipalités, faire alliance solennelle avec eux, et ne libérer les souverains et les diplomates, qu'après Tapposition de leur signature et serment, devant ces pouvoirs assemblés, d'observer le traité, sous peine de déchéance.
Faute d'être conséquent avec son principe politique, le Directoire, et, après lui, le Consulat et l'Empire seront joués par la ruse diplomatique, avant d'être vaincus par la violence militaire de la république athée et antisociale des souverains, dictatorialement soudoyée et dirigée par Pitt.
Ce dernier voyant son armée continentale vaincue, mais non anéantie, ne songea qu'à la remettre sur pied.
n devait, pour atteindre ce but, temporiser, par un faux semblant de paix, réparer risolement diplomatique du Foreign- OfÛce, calmer la nation anglaise, où couvait une explosion morale, et mater ses matelots, qui menaçaient de conduire la flotte en France et de la livrer aux Français.
C'est pourquoi ce Philippe II du Nord fit au Directoire des propositions, que celui-ci eut le tort de ne pas rendre nationales, en Angleterre même, et ouvrit les négociations de Lille.
Comme il fallait s'y attendre, les Jacobins blancs^ le Jéhu, le Soleil, les Chauffeurs, allèrent leur train de plus belle ; Pichegru, Willot, Imbert-Colomès conspirèrent avec Louis XVIII,
Hoche d'abord, Bonaparte ensuite, par l'intermédiaire d'Âugereau, serrèrent militairement les freins nationaux, en faisant un coup d'état militaire ; mais faute de science sociale, ils retombèrent dans l'ornière de 1648, en laissant nommer aux affaires étrangères l'ancien évèque d'Autun, Talleyrand, au lieu de diviser ce funeste ministère, et de le rejeter, moitié dans le département de la Guerre, moitié dans celui de la Justice.
Ainsi seulement, la roue d'engrenage du système général de la collision eût été transformée en poulie folle, et le système entier eût pu être modifié, en Europe, en faisant dicter par les armées, et signer par les magistrats la paix, de la manière que j'ai indiquée.
Après avoir accepté les négociations avec Pitt, le Directoire eut le tort de les rompre, et de laisser, pour la seconde fois, le sentiment national anglais à la merci de ce dictateur plus radical et plus habile que tous les républicains et tous leurs généraux réunis.
Bonaparte imposa au gouvernement de son pays, autant qu'à la cour d'Autriche, les termes du traité de Campo-Formio, traité d'essence impériale, sans fruits durables, malgré les faits d'armes qui l'avaient dicté.
Cet acte ne portait aucune atteinte au gouvernement même de l'Europe, dans lequel, loin de songer à en modifier les mauvais rouages, ce futur despote ne visait, comme le Directoire lui-même, qu'à se faire admettre, sur les plans immoraux et antisociaux, antijuridiques et autinationaux, préétablis par les diplomates de 16&8.
La France eut la Belgique, la rive gauche du Rhin, les îles Ioniennes ; — à la république cisalpine le traité donna la Lonibardie, le Mantouan, les provinces enlevées au pape; — à l'Autriche, Venise, le Frioul, l'Istrie etlaDalmatie.
C'était admettre en principe la spoliation des. territoires, la souveraineté de la force, la nullité du Droit virtuel des gens ou des nations; c^était laisser suhsistA* entièrement, dans son essence comme dans sa forme, le Gouvernement général et antisocial de l'Europe.
Nous verrons, par la suite, combien il en coûtera cher à Bonaparte de n'avoir pas mieux connu, ni ce gouvernement qui le vaincra, ni les moyens pratiques qui pouvaient rendre ef6caces ses propres victoires.
Le Directoire voyait un peu plus clair que lui, quand il lui ordonnait de tenir à Tindépendance de Venise, bien que ses motifs ne fussent, ni plus généraux, ni plusgénéreux, puisqu'il lui disait :
a Céder Venise à la Maison d'Autriche, ce serait traiter en » vaincus. »
On a dit avec raison que le traité de Campo-Formio fut la paix de Westphalie de la république française ; mais il ne fut rien de plus, et il pouvait, il devait être quelque chose de mieux, dans l'intérêt de la France, comme dans celui de l'Europe.
Le traité de Bâle, sans avancer davantage la question du Gouvernement général, avait, du moins, été plus conforme au droit virtuel des nationalités.
Ainsi, rien d'organique ni de social ne sortait, en Europe, du volcan sans cesse tonnant de la guerre, si ce n'est la guerre elle-même, entrecoupée défausses paix, qui ne pouvaient être que des trêves.
Tout ce piétinement militaire ne proGtait déQnitivement qu'à Pilt, que les moyens indiqués précédemment eussent singulièrement embarrassé, en rendant possible la Paix sociale entre les peuples, en rendant forcée cette même paix entre leurs gouvernements.
Comme la république avait tous les cabinets contre elle, il était d'autant plus nécessaire qu'elle se conciliât juridiquement
les nations, et elle auniit eu ainsi, dans l'Europe entière, une signiflcation telle, que les monarchies n'auraient pas pu se mettre en travers, sans faire éclater l'immoralité de leur politique étrangère, et soulever contre elles, à Tintérieur, le sentiment et la morale publics.
Nous verrons plus loin, avant 1814, les dynastes retourner, contre la révolution et contre l'empire, cette ignorance sociale et ces fautes politiques, en allumant partout, contre la France, les indignations nationales, en Suède comme en Allemagne, en Espagne comme en Italie.
Pendant que la république manquait son œuvre juridique, dans le Gouvernement général, vis-à-vis des nations, elle y recommençait tous les errements de la politique des empereurs et des rois vis-à-vis de la papauté.
La proclamation de la république romaine, le 15 février 1798, Texil et la mort du pape h Savone, étaient des faits de nature à ne pas satisfaire les peuples plus qlie les cabinets.
Les mêmes souverains qui, trouvant la Religion un bon instrument de gouvernement, n'entendaient pas être gouvernés par elle dans leurs actes publics, crièrent d'autant plus à l'abomination.
Depuis le morcellement politique des églises, les dynastes n'appartenant pas à la communion latine n'accordaient guère plus de place parmi eux à la papauté qu'à la régence de Tunis, au pape qu'au bey, et l'esprit de la révolution française était la stricte conséquence de leur athéisme gouvernemental, lorsque Diderot disait :
c( Ourdissant de mes mains les entrailles des prêtres,
» J'en ferais un lacet pour étrangler les rois. »
Cette doctrine digne des Tropmann, des Lacenaire et des Papavoine, chère à Marat d'ailleurs, n'était plus celle du gouvernement régulier, que la France avait dû improviser, au milieu d'une tempête civile et d'une pluie de sang.
Sortant rayonnante et purifiée de la fumée des batailles, la nation, qui tenait tôte à l'Europe si héroïquement, était digne d'enseigjner à la république alhée et antisociale des États le respect vis-à-vis des fonctions ecclésiales, aussi bien que la jus* tice vis-à-vis des peuples.
Si la république, et, après elle, Bonaparte, ne pouvaient passe douter, étant données leurs informations intellectuelles, que la papauté fût la clef de voûte possible de Tordre de choses nouveau, vainement cherché par les révolutionnaires dans le chaos sanglant de la politique, d'autant plus fallait-il laisser dans sa nécropole une institution qu'ils regardaient comme finie.
Pitt, protestant, qui mettait, de la manière que nous savons, le Christianisme en pratique, dans sa politique vis-à-vis des autres pays, ne manqua pas de glisser celte faute, comme un nouvel atout, dans le jeu de sa diplomatie.
Pendant ce temps, il avait détruit la flotte espagnole au cap Saint-Vincent, la flotte hollandaise à Camperduyn; mais il avait maille à partir avec Tlrlande, où cinquante mille hommes se levaient, la croix sur le drapeau, avec l'Inde, d'où Tippoo- Sahib demandait au Directoire quelques milliers d'hommes et des vaisseaux de guerre.
Le Directoire ne voulait frapper que dans Londres la dictature anglaise de l'Europe; mais l'ambition personnelle de Bonaparte sauva Pilt, qui, du moins, n'exerçait la sienne qu'aux ordres de sa nation, et pour elle seule.
L'expédition d'Egypte laissa régner sur le Continent la dictature anglaise, etdétacha de la France la Turquie^ son alliée, qu'elle jeta dans les bras des diplomates de Londres et de Pétersbourg.
Intriguer dans toutes les cours, ourdir une nouvelle coali- .tion, éterniser le congrès de Rasladt, montrer, dans Rome, la
spoliation des couvents et des musées par les agents du Directoire et par Masséna, dans Berne, le trésor enlevé par ces mêmes agents, en Suisse, des réquisitions semblables à des razzias dans tout le pays : tout cela était, pour la diplomatie comme pour la réaction européenne de Pitt, une politique obligatoire.
Le résultat de la campagne d'Egypte fut de livrer la Méditerranée à TAngleterre et à Tinfluence de la Russie dans l'Europe méridionale, de permettre à la coalition de se renouer entre TAnglelerre, la Russie, TAutriche et Naples, pendant que Paul V soldait les émigrés, donnait asile à Louis XVIII, et offrait au congrès de Rastadt sa protection appuyée de cent mille hommes.
La Prusse persévérait dans une neutralité plus profitable que la guerre.
L'Espagne seule était l'alliée de la France.
Quant aux républiques nouvelles, nées à l'ombre du drapeau français, elles étaient en proie à Tanarchie, pillées par les états-majors, grugées par les agents dictatoriaux, et le sentiment national s'y révoltait contre une politique française, aussi immorale que maladroite.
Mais, pour n'être point en retard d'immoralité, la souveraineté de la force représentée par des hussards autrichiens niassacrait, le 28 avril 1779, les ministres français à Rastadt, et démontrait une fois de plus ce que signifie le droit des gens dans la République anti-sociale des cabinets et des États eu-* ropéens.
Quand Bonaparte revint d'Egypte, il trouva l'Italie perdue et aux mains de l'Autriche, la Hollande en partie conquise par le duc d'York et les Russes, la Suisse eutamée par la coa-* lition.
Il resserra, à Paris, la centralisation des pouvoirs publics, par son coup d'État du 18 Brumaire, et l'Europe eut dès lors deux dictateurs.
Paul P'se retira de la coalition, peu satisfait de combattre pour des principes, dont il savait la juste valeur, et de laisser tout le proQtde ses efforts à rAutriche, qui prenait l'Italie, à l'Angleterre, qui détroussait la Hollande de ses vaisseaux.
Pour rendre sa guerre nationale, Bonaparte avait fait au roi d'Angleterre des ouvertures de paix, qui furent, comme il fallait s'y attendre, repoussées par le cabinet britannique.
L'Autriche restait la seule armée continentale de TAngleterre, qui réussit encore à arracher aux princes de Bavière, de Wurtemberg et de Mayence quatre- vingt mille hommes, qu'elle solda.
Le traité de Campo-Formio était à refaire : le canon de Marengo en dicta les préliminaires, et, malgré tous les efforts de Pitt pour empêcher la paix, elle fut signée à Lunéville, sans que Bonaparte se doutât plus qu'auparavant de la stérilité de ses victoires et de ce traité.
L'Europe avait désormais deux dictateurs en lutte, l'un à la tète de l'Empire radical des mers, l'autre rêvant sur terre une impossibilité : l'Empire de Gharlemagne au dix-neuvième siècle.
Ce fut l'homme de proie, qui allait essayer de saisir, à lui seul, la souveraineté de la force, aux dépens de toutes les puissances de l'Europe terrestre, qui, pour faire face à son rival anglais, coalisa contre lui l'Europe maritime.
Ce fut le despote de la terre, qui se déclara le champion de la liberté des mers.
Il leva l'embargo sur les bâtiments neutres, déclara que la république revenait aux bases adoptées en 1780 par la monarchie, et en 1800, un traité bien fait régla le droit maritime entre la France et les Etats-Unis, mais diplomatiquement, et rien de plus.
Or nous savons ce que c'est que le droil diplomatique : rUistoire elle-même nous l'enseigne.
Pourtant, si Bonaparte avait adopté sur terre la même manière d'agir, mais en faisant de la force de ses armes l'instrument impersonnel d'une rétorme et d'une institution pratique du droit continental des nations, son demi-succès dans le premier cas prouve assez que son œuvre eût triomphé dans le second, là où son génie militaire faisait loi.
En effet, Suède, Danemark, Russie, Prusse se retournèrent, France en tôte, contre l'empire maritime de Londres.
Pilt, touché à son point vulnérable, s'écria : a Renoncer au » droit de visite, c'est souffrir que la France ressuscite sa ma- » rine et son commerce. »
Par contre; Paul P' écrivait au premier Consul : « Je veux » m'unira vous, pour mettre un terme à l'injustice du cabinet » anglais, qui viole le droit des nations, et n'est jamais guidé » que par son égoïsme et son intérêt. »
Le premier Consul avait trouvé une bonne machine de guerre, car au fond le Droit des nations le passionnait aussi peu que Paul I" lui-même.
11 n'avait eu, du reste, qu'à reprendre la suite d'affaires diplomatiques de la monarchie tombée.
Par opposition à Tempire d'Angleterre, la politique française avait toujours arboré le drapeau de la liberté des mers, et l'avait déployé dans la guerre de 1778, ralliant autour de lui Catherine II, l'Espagne, la Prusse, le Danemark, la Suède, les Deux Siciles, l'Autriche la Hollande; et les canons des flottes avaient dicté le traité de Versailles du 3 septembre 1783.
Toutela dictature européenne de Pitt, depuis la révolution, n'avait eu qu'un but : déchirer le traité de Versailles, empô-
cher son renouvellement, en détruisant toutes les flottes, pendant que toutes les armées du Continent s'eutre-choquaient.
<c Si nous étions justes un seul jour, disait lord Ghatham, » nous n'aurions pas un an à vivre, p
Voilà, encore une fois, les fruits du Gouvernement général, que l'ineptie des législateurs de Westpbalie avait laissé ouvert à la politique des cabinets, et, ce qu'il y a de plus écœurant, c'est qu'étant donné le système de la collision armée desËtats, Ghatham avait raison.
Il ne pouvait servir mieux son pays qu'en y proclamant l'iniquité, comme la nécessité même de la politique internationale, tant que l'institution de la diplomatie et la manière de traiter n'auraient pas été radicalement transformées.
Napoléon, heureux, dans ses vues d'ambition vulgaire, de grouper autour de lui des adhésions impériales et royales, ne profita pas de l'excellent terrain, qu'il avait trouvé tout préparé par l'ancienne diplomatie française.
G'était le moment, ou jamais, d'entendre les vœux des na^ lions.
Gomme il s'agissait moins de politique que d'intérêts économiques, il était facile de faire accepter aux souverains coalisés un si bel instrument de popularité*
Il fallait profiter du courant antianglais^ pour leur mettre entre les mains le traité avec les Ëtats-Unis, et ils l'eussent fait approuver ou modifier librement par les armateurs, les banquiers et les corporations des marchands de leurs Étatâl, non par le seul amour de la justice, certainement, mais pour lier davantage les intérêts dynastiques aux intérêts nationaux.
On n'en serait pas moins arrivé à un bon code général sur
la matière, et à une sanction armée, comme à des alliances durables, et, sur ce premier point, la souveraineté de la Force eût commencé à se subordonner à celle de la Paix sociale entre les gouvernements, comme entre les nations.
Pitt, connaissant les vues ambitieuses et personnelles de Bonaparte, savait d'avance que cette coalition maritime ne durerait pas; et il montra autant de génie politique dans sa défaite apparente, qu'il en avait déployé pour rendre réelles ses victoires.
Il s'effaça, et la coalition du Nord n'ayant plus en lui d'objectif personnel et visible, il travailla à la dissoudre et à isoler la France, en continuant à faire manœuvrer ses diplomates et l'or de r Angleterre, après avoir donné sa démission.
Tory comme auparavant, le cabinet de Londres continua à attiser les haines de la noblesse russe contre le tzar, qui tomba assassiné, le 25 mars 1 801 , dix jours après la démission de Pitt.
Le 2 avril, Parker et Nelson frappèrent à Timproviste Copenhague, cœur de la quadruple alliance, et, le 17 juin, Alexandre de Russie suftisamment travaillé abandonna le droit des neutres.
La branche orientale de Tétau diplomatique étant desserrée, le Danemark, la Suède et la Prusse, sans rien régler, rétablirent leurs relations avec TAngleterre.
Ainsi fut jetée à l'eau la liberté des mers, et la machine di« plomatique du premier Consul resta diplomatique, en aboutissant au congrès d'Amiens, « traité accordé à regret, par forme d'épreuve » , disait lord Hawkesbury.
L'enthousiasme de la population de Londres, quand le co-* lonel Laurislon vint échanger les préliminaires, prouva qu'on
aurait pu traiter autrement, et subordonner la diplomatie des cabinets à une magistrature nationale, aussi bien en Angleterre que sur le Continent.
Pendant ce temps, méconnaissant toujours le principe politique qui l'avait porté au pouvoir, Bonaparte entassait fautes sur fautes.
Son concordat le plaçait, face à face avec la papauté, dans une situation semblable à celle de François r% sauf la solidité du premier, monarque héréditaire et soutenu par ses évAques.
Il passait à côté de la question si sociale, si organique, de r Église nationale, et au lieu de la faire résoudre par la nation tout entière, avec une poignée d'évêques sûrs, ce qu lui eût donné une force dont les dynastes du Nord avaient si bien su tirer parti, il fit une mauvaise œuvre de bas empire, œuvre de fonctionnarisme et de domesticité administrative, qu'il n'eut pas même la précaution de rendre impersonnelle, pour donner au pouvoir l'ombre d'un appui moral et indépendant.
« La religion catholique romaine est reconnue comme la religion du gouvernement. »
Lisez : TÉtat athée, dans la république athée des États, accorde droit de cité chez lui, à Tinipérialat clérical des papes. • ,
a II sera créé dix archevêchés et cinquante évêchés, dont la circonscription sera déterminée par le pape et par le premier consul. »
C'est-à-dire : tous les conflits de la querelle des investitures vont être rouverts, et Napoléon l" va être amené, en recommençant tous les errements périmés de l'histoire latine, à renouveler l'ancien dualisme, depuis l'antagonisme des deux impérialats jusqu'aux violences de Philippe le Bel.
Le pape qui, par la poussée des faits autérieurs, comme par la force de sa situation noQ modifiée, ne pouvait avoir à cœur que son propre césarismc latin, s'empressa d'annuler par une bulle, tous les anciens sièges, et d'en instituer soixante nouveaux.
Ce coup d'État sans pareil dans l'histoire de l'Église, était dans la pleine logique du concile de Trente et de Tancienne réaction monarchique, où l'empire espagnol avait mené la papauté par le collet ; mais qu'y gagnait la Religion, en Europe, comme en France?
9 Belle capucinade! » disait te général Delmas, le lendemain du Te Deum du 9 avril.
Et il ajoutait : « Il n'y manque qu*un million d'hommes qui ont été tués pour détruire ce qu^on rétablît. »
Grâce à Bonaparte, la Religion du Christ anéantie par la politique, déchirée en cultes hostiles à travers toute l'Europe, ne revivait pas ; elle retombait frappée plus sûrement que par la révolution.
Quant au Souverain Pontificat, loin de le faire sortir de son tombeau, le pape et le premier consul en scellaient encore une fois la pierre.
Total : malgré l'Histoire, malgré l'enseignement éclalaul des faits, malgré les églises nationales, partout multipliées, malgré Toccasion unique au monde de planter, en Europe, au-dessus de toutes ces églises, l'étendard du droit et de l'égalité des églises, et au-dessus d'elles toutes, l'oriflamme du Catholicisme intégral, voilà une reculade de trois siècles dans la plus mauvaise période ecclésiale du passé.
Mais, voulant entrer dans le concert des dynasties féodales par l'escalier de service d'une réaction, Bonaparte ne visait qu'à une chose : se ménager un sacre, couvrir d'un manteau impérial sa casaque de soldat républicain, de la couronne de
Chanetnagtie son bonnet de Jacobin, d'un peu d'huile sur son front la poudre du 18 brumaire et, plus tard, le sang du duc d'Enghien.
L'immense artiste militaire n^était qu'un ambitieux vulgaire^ un despote sans foi , sans sagesse et sans science sociale#
Aussi sa politique étrangère eut-elle le caractère inorga-* nique, antisocial, de toutes les œuvres despotiques, qui pèchent encore plus, si c'est possible, par manque de sagesse et de science que par immoralité.
En Hollande, en Italie, en Suisse, il remplaça le patronage français par sa domination personnelle, l'arbitrage par l'arbitraire.
L'homme qui n'avait pour tout principe de vie politique, en Europe^ que la Volonté populaire, loin de lui faire porter des fruits, ne songea qu'à l'écraser sous son imprévoyante énergie aveuglée par l'égoïsme césarien et par la médiocrité intellectuelle et morale qui en résulte.
Vis-à-vis de l'Allemagne, il renouvela, en les outrepassant^ toutes les fautes des hommes du traité de Westphalie, heureux de voir le cabinet de son domestique diplomatique, Talleyrand, transformé en bureau de commissaire-pfiseur, les territoires à l'encan, les princes de la diète à la curée.
A la Prusse : trois évèchés, cinq villes impériales, six abbayes.
A la Bavière : quatre évèchés, quinze villes libres, douze abbayes.
Au Wurtemberg : neuf villes libres, douze abbayes.
Au fils du stathouder qui tend la main : l'abbaye de Fulde.
A Bade, à Hesse-Cassel : quelques lambeaux de territoire.
Et il fut convenu, qu'avant toute décision de la diète^ les troupes prussiennes, bavaroises, wurlembourgeoises, s'empareraient de ces indemnités, de peur que l'Autriche ne les frappât d'une saisie^arrèt.
AUX Hapsbourg : deux évèchés; autant au grand duc de Toscane.
Au duc de Modène : le Brisgau.
Puis, les ambassadeurs de France et de Russie présentent à la diète un plan d'indemnités, pour sauvegarder les formes.
Était-ce donc pour aboutir à cette politique étrangère de Scapins et de Mascarilles, que les armées républicaines avaient livré bataille, depuis le Zuyderzée jusqu'au golfe de Gênes, galopant au Nord sur la mer, courant au Midi dans la foudre sur la crête des Alpes, et que Bonaparte lui-même avait surgi, dans cette mêlée de géants, comme le génie de la guerre 1
Le génie habitait également, mais plus pur, dansFâmede Hoche empoisonné, dans Tâme de Kléber assassiné d'un coup de poignard.
Si Bonaparte avait su traiter l'Europe, comme Hoche la Vendée et la Bretagne, frap))er les grands à la tête, et se concilier par sa justice le cœur des autres, la France celtique eût fait œuvre viable, là où la France latine s'épuisa vainement à reprendre une suite d'affaires impériales, quêtons ses rois, saint Louis en tête, avaient eu l'instinct de repousser.
Ce n'était pas la défroque théâtrale des consuls de Rome, ni celle de Gharlemagne mangée aux vers depuis près do mille ans, que la France nouvelle devait revêtir : elle était bonne au plus pour Talma, à la Comédie-Française.
Ces formes archéologiques sans vie ne signifiaient que rimpuissance organique et sociale de la nation à préciser sa révolution, chaos d'idées et de faits, d'où il y avait cependant une création véritable à tirer.
Tout valait mieux que ce consulat et, plus tard, cet empire.
Le malheureux Louis XVI, avec Mii'abeauetLafayelte, auraient moins défiguré la patrie française, que cette nouvelle conquête des Gaules par le fantôme de Jules César.
Il fallait certainement enfermer, dans une forme gouvernementale, résistante, cette volonté populaire, toujours diffuse, l'incarcérer, comme la vapeur dans une machine bien montée; mais cette machine elle-même, il fallait la créer neuve, de toutes pièces, et avec tous les organes nettement indiqués par toutes les déductions de THistoire.
Au lieu de créer, Thomme de brumaire exhuma, au lieu d'utiliser la vapeur de la Volonté nationale, il la supprima, et se mit dans la chaudière, à sa place.
Sans sortir du principe politique de la révolution, grand justicier d'Occident, faisant force partout au droit et à l'égalité juridique des nations, des Ëtats et des Églises, Bonaparte eût été le premier des Européens, sans rival dans l'Histoire de la Chrétienté, invincible dans son mouvement, créateur d'ordre public sur tout le Continent.
La dictature impériale de l'emporocratie anglaise n'aurait bientôt plus trouvé une armée continentale, disponible, contre lui.
Napoléon, premier consul et empereur, a, dans le passé, des rivaux comme génie militaire, mais ne signifie plus rien, au dix-neuvième siècle, qu'un condottier corse.
Taillant son bien particulier dans le mal commun, acteur de passage d'une tragédie sans portée morale, Talma politique, imitateur, mime monarchique, il cacha vainement, sous un masque emprunté, son usurpation, sous un lambeau teint dans le cœur de la France, la Volonté populaire tuée par lui, sous une archéologie impériale, ridicule, son manque radical d'intelligence réelle de la patrie française et de toutes les patries d'Europe.
Dès lori rimpérialat de l'emporocratie anglaiie, aussi peu archéolofi^ique qu'il est réel, est sûr de yaincre, à travers les ténèbres morales du Continent, ce faun Prométbée qui vient d'éteindre sa lumière, cet Ëpiméthée qui marche sur son propre flambeau, cet antiquaire latin qui ?a redresser, en France et sur la carte d'Europe, un fac-similé en carton de tous les archaïsmes impériaux, depuis celui de Jules César jusqu'à celui de Charlemagne,
Cependant, de l'autre côté de la Manche, le cœur d'une nation parlait par la bouche de Fox : « Lu guerre n'est pas le » cri du peuple anglais, c'est le cri d'une coalition d'oli- » garches,de journalistes et d'agioteurs. Le vœu de la nation » est la paix. »
Mais Bonaparte, au lieu d'être, parmi les souverains, le justiza colossal des peuples, voulait, Tépée au poing, persuader aux rois quMl était leur Agamemnon.
De sorte que, dans la république européenne, ayant contre lui tout le système diplomatico-militaire, il ne sut même pas avoir pour lui les nations, que les rois soulevèrent contre son inintelligente tyrannie.
Représentant national d'intérêts précis et présents, le cabi-net impérial de Londres poursuivit, sans dévier, son œuvre kéoulaire, mettant l'embargo sur lesnavii'es français et bâtavos, prenant d'un coup de Qlet deux cents millions, fomentant contre le premier consul conspirations sur conspirations, que ses agents diplomatiques, Drake à Munich, Spencer Smith à Mayence, payaient et soudoyaient.
Bonaparte eut beau communiquer aux électeurs de Bavière cl de Wurtemberg les lettres de ces derniers, la ministre anglais se justifia ainsi
« Tout gouveraement sage se doit à lui-même de proQler • de tout mécontentement qui existe dans le pays avec lequel » il peut se trouver en guerre, et par conséquent, de prêter » aide et assistance aux projets des mécontenis. »
O'est-'à-dire : « Vous avez institué, en 1648, l'athéisme et » l'immoralité, la souveraineté de la ruse diplomatique et de » la violence militaire, comme code gouvernemental de la » Chrétienté. »
^ Je n'étais pas à ce Congrès de Weatphalie ; il est votre « œuvre et j'eu profite ; allez vous en plaindre au nonce » Chigi, ou transformez le système. »
Le 18 mars 1804, Bonaparte joua sa comédie impériale, à la grande satisfaction de Toligarchie anglaise, qui avait le bon sens d'exercer l'empire, sans le dire*
La France et l'Europe furent afQigées d'une nouvelle dynastie visant à l'béréditéi avec des exhumations d'archi--» chanceliers, d'architrésoriers, de grands électeurs, de grands connétables, car rien ne manqua à cette parade, sauf Pauh Louis Courier qui disait :
a Je le croyais plus fort que cela. »
Naturellement toutes les cours saluèrent, du moins toutes celles qui étaient à portée du canon ; car celles de Russie, de Suède, d'Angleterre, gardèrent, comme aux certes d'Aragon, le chapeau sur la tête, devant celte monarchie entrant avec effraction dans la République antisociale des souverains.
Du même coup, pour que cet anachronisme eût un écho d'irréalité, François D proclama empire d'Autriche ses Étals héréditaires; mais du même coup aussi, en face du nouveau couronné, Pilt eut, dans les cortès diplomatiques de l'Europe, la situation précise des justizade l'ancien Aragon.
Le 18 août, l'ambassadeur de Russie fui rappelé.
Pitt succédant au ministère Addington poussa la Russie, TAutricne, la Prusse aune nouvelle Hermandade continentale, et pendant ce temps, mit la main sur quatre galions espagnols etsur trente-deux millionsde piastres, avec ordre de couler bas tous les navires au-dessous de cent tonneaux, d'envover les autres à Malte, et d'incendier rades et ports de la Péninsule ibérique.
L'Espagne s'allia avec la France, et Napoléon n'en profitera que pour traiter cette alliée, au dedans, comme Pitt la traitait au dehors.
II s'affublait de la couronne d'Italie, mettait la main sur Gènes, se faisait sacrer à Notre-Dame par le pape, et continuait à transformer en fonctionnarisme et en domesticité, l'Église, l'État, la Volonté nationale, avec des livrées de grand aumônier, de grand chambellan, de grand maréchal du palais, de grand veneur, de grand écuyer, etc.; instauration de toutes les servitudes, de toutes les platitudes, de toutes les plaies, qui rendent aux peuples les monarchies si onéreuses, et qui masquent aux monarques l'état réel des peuples.
Arrivé sur ce fatte illusoire, Bonaparte ne demandait qu'à devenir conservateur de sa situation personnelle dans la république athée et antisociale des dynastes; mais les notes secrètes duForeign-Office couraient à travers toutes les cours; les courriers de cabinets faisaient la navette entre Londres, Berlin, Pétersbourg, Vienne; et l'or galvanisait la coalition.
En janvier 1805, la réduction de la France à ses anciennes limites était déjà convenue, telle qu'elle fut accomplie en
Préparant lui-même sa ruine finale, chez les peuples comme chez les rois, Napoléon donnait une nouvelle constitution à la Hollande, en attendant un de ses frères, il se faisait
couronner, à Milan, roi d'Italie, et nommait vice roi Eugène de Beauharnais.
Le programme de la coalition devint, dès lors, celui des peuples : délivrer le Hanovre, Napjes, la Suisse, la Hollande, le Piémont, réunir un congrès pour discuter et fixer le code des nations et rétablissement d'un système fédéralif européen.
Sous ces belles apparences, le cabinet de Londres poursuivait son but : Timpérialat des mers; celui de Pétersbourg, la dictature continentale, celui de Vienne, la Lombardie, celui de Berlin, l'Allemagne.
Quant à Napoléon, voici comment, d'après ses instructions adressées h son ministre à Varsovie, il entendait le gouvernement général du Continent :
« L'Europe se partage en trois grandes divisions : l'empire français, les États de l'Allemagne et l'empire russe. »
Le reste do l'instruction est à l'avenant, et il n'y est aucunement question, ni des nationalités, ni d'entendre leurs vœux, mais de se les partager, le mieux possible, pours'équi librer, en chassant l'Angleterre des affaires du Continent.
Pitt fit mettre à l'Europe cinq cent mille hommes sur pied, à raison de mille cinq cents livres sterling par millier d'hommes, avec droit de contrôle avant paiement, bonnes sûretés commerciales, pour garantir la livraison de la chair à canon, et reconnaissance de ses prétentions sur toutes les mers.
Le prétexte de cette coalition était, comme dtiusles Animaux malades de la peste, un morceau de gazon : la réunion de Gênes à l'empire français, violation du traité de Lunéville !
Malheureusement pour ce paravent philanthropique, Gênes avait été annexée, deux mois après la convention secrète entre Londres et Pétersbourg.
Le cabinet de Berlin, en voyant les forces des coalisés, crut que le vent tournait, et se mit avec eux.
Le désastre de rÀutriche nécessita la venue du tzar à Berlin, et le traité de Postdam enrôla définitivement la monarchie prussienne, dont l'envoyé diplomatique, le comte d'Augv^itz, eut soin de ne joindre Napoléon, pour lui signifier ce traité, qu'un mois après sa signature.
Âpres la prise de Vienne et Austerlitz, le vainqueur, fidèle à son système de ménager les armes des monarques, accéda à la première demande d'entrevue de l'empereur d'Autriche, signa des préliminaires, et laissa passer l'armée russe, après avoir dit h François II :
«Elle est cernée; mais je la laisserai aller, si Votre Majesté me promet que cette armée retournera en Russie, »
Aleji^andre répondit à cette noble naïveté du génie, en envoyant un courrier à Berlin pour faire marcher les Prus* siens.
C'est alors que le comte d'Augwitz, voyant que le vent avait fournéi arriva féliciter Napoléon de sa victoire, et on s'ar* rangea, malgré le traité de Postdam, sur la base d'une bonne spoliation de territoires, pendant que, de son côté, le cabinet de Berlin signait avec celui de Londres un traité de subsides.
Napoléon dicta à l'empereur d'Autriche un nouveau remaniement de la carte ; à l'empereur de France et roi d'Italie les États vénitiens, l'Istrie et la Dalmatie; à la Bavière, le Tyrol et le Vorarlberg; les territoires souabes aux électeurs de Bavière et de Wurtemberg déclarés rois, et à l'électeur de Bade, grand-duc; Salzbourg etWurtzbourgà TAutriche.
Cette spoliation ne pouvait ôtre effective que si les Hapsbourg cessaient d'avoir une épée au côté, une armée sous la
main.
Environ un mois avant, Pill avait remporté à Trafalgar une victoire plus profitable, qui lui permettait, désormais, d'é* tendre, sans ôtre inquiété par TEurope, Tempire indien de l'Angleterre, et de mettre peu à peu la main sur quatre-vingts millions de sujets.
Il mourut Tannée suivante, le S3 janvier, et sa dernière parole fut : a mon pays ! «
Fox, qui lui succéda aux affaires étrangères, ne lui survécut pas un an; mais les hommes changent, et les États restent;
et, selon le système qui les régit entre eux, leurs rapports sont réglés par des enchaînements de lois aussi précises que celles des corps célestes,
Pitt connaissait le système européen, et s'en servait pour le bien de son pays; Fox voulait y introduire une morale dont il n'est pas susceptible, à moins d'institutions nouvelles; et il eût desservi son pays, en subordonnant sa fonction à sa conscience.
Napoléon était la seule énergie nouvelle, capable de transformer le système européen; mais il ne songeait qu'à en pousser tous les vices à l'extrême, en y exerçant l'empire arbitraire et personnel.
Fox put le voir à l'œuvre , transformant son frère Joseph en roi de Naples et de Sicile, Louis en roi de Hollande, donnant à Élisa Bacciocchi les principautés de Piombino et de Lucca, de Carrara et de Massa, à Pauline Borghèse la principauté de Guastalla.
Quand César et Charlemagne fondèrent leurs empires, ils se gardèrent bien d'y instituer des charges ou des ofQces personnels et héréditaires, et ce fut la révolution déchaînée par les papes contre Tempire carlovingien qui entraîna ce maté* rialisme gouvernemental, dont la conséquence forcée était
la rébellion des olQciers publics et le démembrement des offices.
Comme s'il voulait se mettre sur les bras toutes les difficultés, en soulevant de leur tombeau tous les archaïsmes, pèlemèle, Napoléon institua la révolution féodale dans son propre empire, créant dans les deux royaumes de Naples et de Sicile six grands fiefs, donnant à Murât la souveraineté héréditaire do Clëveset de Berg, à Berthier la principauté de Neufcbâtel, à Talleyrand, celle de Bénévent, à Bernadette celle de Ponte-Gorvo, et en instituant le tout tiefs immédiats de Tempire.
Il n'y manquait plus que des serfs : ils étaient remplacés par des peuples asservis à une domination étrangère.
Enfin plus tard, pour ne laisser aucun doute de sa confusion de la révolution féodale avec l'empire carlovingien, il donna à ses généraux, vieux volontaires de 1792, comme grands Gefs transmissibles d'atncs en aînés, les douze provinces de Dalmatie, distrie, de Trévise, de Conegliano, de Bellune, de Feltre, de Frioul, de Bassano, de Vicence, de Gadore, de Rovigo et de Padoue, avec trente millions de domaines nationaux.
Ce fut ainsi qu'il rétablit ce que Charlemagne avait toujours combattu, ce que, depuis Hugues Capet, les rois nationaux, d'accord avec le peuple, avaient eu tant de peine à renverser : la propriété politique et personnelle des divisions territoriales.
Quant au règlement de l'étiquette de la cour, qu'il me sufQse de dire que cette chinoiserie renfermait huit cent neuf articles.
Dans la voie où il s'était engagé, Napoléon ne pouvait que retourner à tous les expédients du passé; aussi sa Làgue du Rhiîi nous ramëne-l-elle, en 1658, aux ficelles diplomatiques de Mazarin.
 Fox avaient succédé les disciples de Pitt, et la nouvelle coalition démontra que les temps de Munster et d'Osnabruck étaient passés.
léna et Auerstadt répondirent ; mais sans modifier en quoi que ce soit le système européen ^ sans cesse renaissant de ses défaites, parce que las victoires militaires de Napoléon loin de ratteindre, Tinvigoraient.
léna, Auerstadt, Pultusk, Eylau, Heilsberg, Friedland forgeaient, en la frappant, l'épée de la coalition, que, seule, la destruction du système même, l'exigence du vainqueur de ne traiter qu'avec les pouvoirs publics des nations, aurait pu briser.
Le traité de Tilsitt fit de la Prusse une ennemie acharnée, de même que celui de Prcsbourg avait fait de TÂutriche une ennemie implacable; et comme Napoléon traitait avec les dynasties, leur cause et celle des nations demeurèrent toujours communes, chaque coup porté aux unes attisant la haine des autres.
La donation de la Westphalie à« un Bonaparte improvisé foi n'était pas faite pour changer la vieille constitution européenne, non plus que la cession du grand-duché de Varsovie au roi de Saxe, condamnation indirecte de la Pologne, pour plaire au tzar.
Cette politique du mandataire de la révolution française, en remontant le courant de l'Histoire, ne pouvait, en définitive, contrecarrer, en Europe, que la France elle-même, et rendre stériles, malgré l'éclat indiscontinu de ses armes, les sacrifices de la patrie et Tart militaire de ce grand homme lié, comme Gulliver, par les toiles d'araignées des cabinets, et s'y empêtrant comme à plaisir.
Son traité d'alliaaoe avec Alexandre^ traité secret, l'enfonce encore plus avant dans Tenlisement dynastique, lui et son empire bâti par le sabre, sur le sable de la constitution antijuridique de l'Europe.
En quoi Alexandre étaiMI en droit de dire à Napoléon : Prenez l'Espagne?
En quoi Napoléon était-il autorisé par les Suédois, les Pinlandais et les Turcs, à dire au tzar : Prenez la Suède, la Finlande et la Turquie?
Deux individus, s'entendaut sous un réverbère, Fuo pour s'orner du foulard qui est dans la poche du passant de droite, l'autre, pour alléger de sa montre le passant de gauchoi pra*tiquent exactement la même politique et la même morale.
Et cela autorisait implicitement un troisième personnage, le cabinet de Londres, gêné par le blocus, à prendre Copenhague, sans déclaration de guerre, après six jours de bombardement, et à empocher dix-huit vaisseaux, quinze frégates, six bricks, vingt-cinq canonnières et deux mille canons.
Grâce à Tindignation que causa ce fait, Napoléon put croire qu'il allait retourner la coalition, et, le 17 décembre 1807, la Prusse, FAutriche, la Russie, semblaient prises d'un véritable accès de cbetalerie en faveur du Danemark^
Le tzar en profita pour annexer la Moldavie et la Yalachie^ malgré les protestations de son eoWbgae autocratique d'Oc-* cident.
Quant à la Turquie, elle fut Tobjet d'un désintéressement qu'Alexandre expliquait ainsi ; <f Attendons que l'Angleterre 9 soit hors d'état de s*en apinroprier les plus riches dépouilles : » rÉgypte et les lies, •
Cependant Napoléon excitait son allié à enlever à la Suède un bon tiers de son territoire, et, le 21 février 1808, pour ne pas rester en retard d'honnêtes procédés, Gustave IV prenait la Norwège aux Danois.
De 1805 à 1808, rexhumalioo de la querelle des investitures continuait entre le pape et le nouveau Charlemagne, a propos des circonscriptions diocésaines en Italie, ainsi que de Toccupation d'Âncône.
« Votre sainteté est souveraine à Rome, mais j'en suis ]» l'empereur D , disait le César d'Occident.
« Le souverain pontife n'a jamais reconnu et ne reconnaît n pas de puissance supérieure à la sienne », disait le César clérical de TËglise latine, dont le clergé manœuvrait, comme une armée, eu faveur des Bourbons*
f^ 3 février 1808, comme un siniple Otton de Germanie, Napoléon fit occuper Rome.
Après Rome, ce fut TËspagne, après Tattentat contre Pie VII, Tatientat contre une nation alliée.
Le démembrement du Portugal commença la série des maladresses de ce côté, et la nomination de Joseph Bonaparte comme roi d'Espagne^ la couronna.
Napoléon se Tavoua trop tard, à Sainte^Hëlène, quand^ prisonnier de rOcéan, la valeur de la morale lui apparut, comme une force sociale, avec laquelle la politique doit compter «
« J'embarquai fort mal toute cette affaire.
x> L'immoralité dut se montrer par trop patente, Tinjustice « par trop cynique. »
Dés lors, la coalition est sûre de vaincre ; Londres, Vienne, Berlin, Pétersbourg ne craignent plus de lever en Europe des armées nationales; car les nations sont désormais avec les dynastes, et ce sont ces derniers qui rallument, contre le fils parricide de la révolution française, le flambeau sacré de la liberté des peuples.
Napoléon a beau continuer, en 1808, à l'entrevue d'Ërfurlh, à s'enfoncer dans la tradition des spoliations territoriales, laisser le champ libre au tzar en Finlande, en Molda-
vie, en Yalachie et en Pologne, en échange de l'Espagne^ et écrire avec lui, dans ce sens, une lettre à Georges lU : le cabinet de Londres avait reçu la pensée secrète d'Alexandre, son approbation de l'attaque contre Copenbague, sa volonté d'entrer dans la ligue des dynastes et des peuples contre Napoléon .
La cinquième coalition fut totalement renouée et remise sur pied par le cabinet de Saint- James ; et l'Autriche, pour sa seule part, avait cent millions de subsides.
Le pape était captif, l'Espagne à feu et à sang avec Wellesley pour Witikind, pendant que, devant lui, le nouveau César avait à refaire Âuslerlitz, Friedland, puisiéna.
Après Âbensberg, Eckmubl, Ratisbonne, Napoléon entra à Vienne, le 13 mai 1809, réglant, du palais de Schœnbrunn ses affaires avec le pape, opposant à la bulle le décret carlovingien, à l'excommunication Tenlèvement du saint Père à Grenoble.
La victoire de Wagram amena l'armistice de Znaïm, les négociations d'Altembourg et de Vienne ; et comme à Presbourg, comme à Tilsilt, le vainqueur fut encore diplomatiquement joué, et ne laissa la cour d'Autriche qu'à moitié désoi^mée.
Pendant ce temps, le cabinet de Londres poursuivait son but^ à l'affaire de l'tle d'Âix, en Espagne, en Hollande, en Belgique, avec plus ou moins de succès; le tzar prenait à la Turquie, Ismaïl et Brahilow, à la Suède les îles d'Aland, et soutenait, dans les négociations de Vienne, l'empereur d'Autriche contre celui de France.
Le premier céda à la Bavière Saltzbourg, Braunau, les districts de Tlnn; à la France, l'Istrie, la Croatie et la Carniole ; au duché de Varsovie la Gallicie occidentale; à la Rus* sic un lambeau de la Gallicie orientale.
C était toujours le système inique de la spoliation diplomatico-militaire des territoires, toujours le môme aveuglement de traiter de dynaste à dynaste.
Aussi les sociétés secrètes, les tentatives d'assassinat, les Brutus se levaient contre ce César partout antinational; et Slabs tombait sous les balles d'un peloton d'exécution, en criant : Vive l'Allemagne libre !
Depuis vingt ans, la cognée révolutionnaire frappait, et avait successivement abattu les maisons de Bourbon, de Savoie, de Naples, de Bragance, d'Orange, de Hesse, de Bruns* wick, de Parme, de Modène, de Toscane, anéanti l'empire germanique, les Ëtats de l'Ëglise, mutilé les maisons de Hapsbourg et de Brandebourg; mais comme Napoléon ne voulait être qu'un dynaste banal de plus, le Gouvernement général de l'Europe n'avait pas fait un pas hors de l'iniquité.
Le nouvel empereur ne tirait pas d'autre enseignement de l'Histoire du passé et de celle du présent que celui-ci : « Dans dix ans, ma dynastie sera la plus vieille de l'Europe. »
Celui qui devait être le Christ armé des nations, en était le Judas, celui qui voulait être le Charlemagne des rois, en était le Brutus sur les champs de bataille, le Georges Dandin dans les armistices, le complice et la dupe dans les négociations et dans les traités.
Jamais il ne se douta que la morale et la justice pussent, seules, lui être bonnes à quelque chose, dans le gouvernement général de la fourberie et du démembrement.
Sous ce dernier rapport, cet homme, aigle par tant de côtés, restait hibou; et le génie, en lui, loin de dominer jamais les petitesses du parvenu couronné, s'en fît constamment le serviteur.
Il répudia Joséphine, son bon ange, pour mettre dans son lit l'archiduchesse d'Autriche, comme il avait répudié la volonté nationale, sa seule étoile, pour sa propre person-
nalité, et les vœux européeus de sa patrie pour ceux de son ambition.
La dynastie, toujours la dynastie : tel était son but illusoire, son mirage trompeur.
S'unir à toutes ces familles souveraines, à la fille du roi de Bavière par Eugène, à celle du roi de Wurtembenç par Jérôme; donner une nièce de Joseph au grand duc de Bade, l'autre au duc d'Àremberg ; allier Bertbier à une nièce du roi de Bavière, une nièce de Murât à un HohenzoUern ; pousser ^ maison familiale et militaire en haut lieu : telle était la politique de hobereau, dont ce grand artiste militaire se faisait , en Europe, le mattre Jacques.
Pendant ce temps, Joseph, Jérôme, Louis, Murât jouaient également aux dynastes et aux dynasties ; mais, comme leur Charlemagne en avait fait d'avance des révolutionnaires féodaux, ils se soucièrent beaucoup moins de l'empereur et de l'empire que de leur propre indépendance, de la France que de l'Espagne, de la Hollande et de Naples. Louis, après son abdication, protestait de toutes ses forces, du fond des États autrichiens où il s'était mis à l'abri, contre « l'insolente tyrannie et l'insatiable ambition de son frère » , pendant que Napoléon s'annexait la Hollande.
Jérôme en Westphalie agissait de même , ce qui donnait lieu paiement à une annexion de cette province, sans parler des côtes s'étendant de l'Ëms à l'Elbe et des villes hanséatiques.
Murât, le grand feudataire, était devenu tellement napolitain, qu'il fallut un corps d'armée pour lui rappeler les droits de l'empire.
Joseph voulait, en Espagne, se liguer avec les Anglais.
Bernadette, élu roi de Suède en 1810, se dérobait au blocus continental. ^
a Que la France ne m'opprime pas, disait-il, ou je jette cinquante mille hommes en Allemagne. »
Le 27 janvier 1812, Napoléon faisait occuper la Poméranie, et le 24 mai, Bernadette lui répondait, en se mettant dans la coalition contre lui, pendant que la campagne de Russie mordait son empire à la tète, comme la guerre d'Espagne le rongeait au talon.
Ainsi l'empire arbitraire portait ses fruits, en exaspérant les frères et les généraux mêmes de l'empereur, à plus forte raison les autres souverains, à plus forte raison encore les nations opprimées ou ravagées par des guerres, sans auti*es résultats pour elles, que leur propre spolation .
C'est pourquoi le cabinet anglais put rompre le blocus, en mettant successivemeut debout la Russie, la Suède, la Prusse et FAutriche qui adhéra secrètement à la convention de l!reslau.
Les deux branches de l'étau européen, Londres et Pétersbourg, se resserrèrent sur leur axe double, Berlin et Vienne, pour écraser, encore une fois, l'œuvre personnelle et dynastique, que l'aveuglement de Bonaparte avait si follement substituée à ce qui pouvait, et devait être l'œuvre des nationalités.
Ce sont les souverains, celte fois, qui remplissent les populations du soufQe de la liberté, vis-à-vis du tyran militaire de l'Europe ; ce sont les généraux et les diplomates qui excitent contre lui l'esprit démocratique, les revendications ethniques, toutes les forces avec lesquelles le soldat de la révolution aurait dû faire, depuis longtemps, une alliance morale et juridique, au lieu de ne repréitanter que l'odieuse folie de la do* naination personnelle et brutale.
Jamais cette vérité ne se 6t jour dans ce cerveau, où certaines facultés de rintelligence et de la conscience ne vivaient pas.
Âpres Lutzen et Bautzen, la diplomatie autrichienne, pour laisser aux alliés le temps de recevoir les renforts de Beningsen, de Bernadette et de TAutriche, demanda l'armistice de Pleswitz que Napoléon eut, encore une fois, la naïveté d'accepter.
Pendant ce temps, la diplomatie de Londres signait avec les cabinets de Prusse et de Russie les traités de subsides de Reicbembacb.
Metternicb joua comme toujours Bonaparte, à Dresde, en lui faisant accepter la prétendue médiation de TÀutriche et le soi-disant congrès de Prague, ce qui permit aux souverains alliés, à Beruadotte et aux ministres anglais de se réunir, à Fracbenberg, et à TÂutricbe elle-même d'entrer dans la coalition, à beaux deniers comptants.
En 1813, Bernadette proposa ses trois plans de campagne « tous trois excellents d , disait Gastlereagh au Parlement.
Cette fois, les alliés avaient un million d'hommes sur pied.
Gomme de raison, il n'y eut pas de congrès, et le César corse fut, une fois de plus, la dupe du gouvernement des cabinets et de la ruse diplomatique, dont son ambition J'avait fait le complice.
En mars 181 4, ce même gouvernement général, représenté, à Paris, par le propre ministre des affaires étrangères de Napoléon, confirmait tout ce que j'ai dit à ce propos, en écrivant aux alliés :
a Mais entrez donc ; vous pouvez tout; osez donc. »
Les coalisés entrèrent à Paris, et le tzar demeura chez Talleyrand.
Je prie le lecteur de remarquer ce qui va suivre : il verra que je n'ai pas dit un mot de trop, en critiquant comme une faute capitale la manière de traiter du César corse, depuis le traité de Campo-Formio.
Talleyrand conseilla aux vainqueurs de ne pas traiter avec son maître, mais avec le peu de pouvoirs publics, que la tyrannie militaire de ce dernier avait laissés subsister dans la nation.
C'est uniquement pour donner à cette fin toute sa signification que je suis entré dans les détails historiques qui précèdent, montrant sur le vif comment manœuvre le Gouvernement général de l'Europe, et ce qu'il en coûta au condottier du 18 brumaire de vouloir s'y introduire en parvenu de l'épée, au lieu de le transformer magistralement, quand il pouvait le faire.
Cette transformation eût été facile, en traitant avec les puissances, de la manière que j'ai indiquée, et que Talleyrand, dans un tout autre ordre de vues, enseigna aux alliés, après s'être gardé, pendant des années, de donner à Bonaparte le môme conseil.
Menés au combat et h la victoire par les intérêts impériaux de l'oligarchie anglaise et de l'autocratie russe, les dynastes européens en étaient les instruments, comme Napoléon luimême et son empire en étaient la victime.
C'est pourquoi, si je reproche à l'un la faiblesse intellectuelle et morale de sa politique continentale, ce n'est aucune-
ment pour justiGer celle des cabinets de liondres et de Pétersbourg.
Bonaparte, soldat de son propre égoïsine, et nullement d'un Droit public quelconque, avait voulu, dans le struggle for life des États, élever militairement son empire k la taille de rimpérialat maritime de Temporocratie anglaise et à celle de rimpérialat terrestre des tzars.
Les moyens d'action du premier n'avaient été, dans la République européenne, ni plus ni moins antisociaux, ni plus ni moins antijuridiques, ni plus ni moins anticbrétiens que ceux de ses rivaux ; ces moyens avaient eu le tort d'être les mêmes.
L'irréparable faute de Napoléon, faute aussi inintelligente qu'immorale, avait été de se placer, en Europe, sur le plan de la commune anarchie intergouvemementale, en se revêtant d'une fonction semblable à celle de ses ennemis, au lieu d'utiliser la Volonté populaire, son princi[»e d'origine, pour rappeler à un gouvernement général régulier ces énergies dominatrices, sans contrôle.
J'ai suffisamment indiqué que la situation féodale des souverains eût été modiCée, si le premier consul et, plus tard l'empereur des Français^ avait traité directement avec le pouvoirs publics des nations.
Cette mesure n'eût aucunement remédié à l'anarchie européenne qui) d'interdynastique, serait devenue internationale, mais elle eût forcément entraîné certaines conséquences organiques, qui eussent déterminé les souverains eux-mêmes, pour conserver leurs pouvoirs, à se soumettre, entre eux, à une moralité quelconque.
C'eût été un point de départ entraînant pour conséquence la nécessité de faire passer, de l'état de nature, à l'Êlat Social, cette même République des souverains et des cabinets, tout aussi immoraux dans le Gouvernement général, que Napoléon lui-même.
Cela revient à dire que rhoniiôleté eût été, pour lui comme pour tous, la politique la plus habile à suivre, et la plus efficace définitivement.
Si la tradition ne permettait aux autres chefs d'États que les errements anarchiques du passé, codifiés dans l'ancien traité de 1648, tout Faisait un devoir au chef de la France de ne pas s'affubler de cette tradition embarrassante, de répudier ces errements, et de représenter, en Europe, l'épée au poing, une autre cause européenne que le partage arbitraire des territoires entre dynastes belligérants, que la spoliation des peuples par la brutalité des armes assistée de la fourberie des diplomates.
L'homme de Sainte-Hélène restera toujours grand parmi les hommes de guerre et les aventuriers tragiques de Tépée ; mais parmi les hommes d'État, méritant le nom d'Européens, il ne vient pas à la botte de Henri IV de France.
Ce dernier reste le seul qui, avec Elisabeth d'Angleterre, ait songé à mettre la justice au-dessus comme au dedans des nations, à lier socialement à la paix les États et leurs chefs, à faire du droit commun une réalité, du gouvernement arbitraire de l'Europe un gouvernement arbitral.