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B“lJ \
Quand souffle le vent du nord, préviens les chameaux faibles. Quand
(1) Le sens du dicton est : la pluie est tombée : les pâturages seront gras ; le troupeau
prospérera. Au Belqâ, le temps appelé quarantaine de pluie comprend : 5 jours
de agrad, 33 jours de kanoun et 5 jours de Sebât.
(2) La particule est synonyme de si, et de quand, lorsque.
coutumes de la tribu arabe des fuqakâ
souille le vent du sud, raffermis ta maison, ô insensé. Quand souffle le vont d’ouest et qu’il est poussé par le vent d’est, les brebis s'abreuvent le matin dans le Safa » (1).
Les renseignements que nous venons de donner seront sans doute complétés un jour par de futurs explorateurs qui disposeront de plus de loisir que ne le comportait notre situation. Tels qu’ils sont, ils prouvent à tout le moins que les nomades jouissent d’une certaine indépendance pour des appellations qui devraient être communes à tous les arabes musulmans. Ils démontrent de plus avec quelle ténacité certaines traditions se maintiennent au désert. Notre interlocuteur ne savait ni lire ni écrire ; mais il avait appris des anciens la science des étoiles. Le désert est conservateur.
§ S. Sacrifices.
Les Fuqarâ’ nous ont paru comprendre le sacrifice, « ad-dabiyah jj\ », comme les Arabes de Moab. Une victime, brebis, chèvre ou chameau, doit être immolée selon le rite traditionnel (2) : le cou est ouvert et le sang est répandu à terre. Ordinairement la chair est mangée; cependant les Fuqarâ’, en certains cas, regardent cette manducation comme illicite et enterrent la chair de l’animal égorgé. Cette dernière particularité mérite d’être notée, car elle renferme peut être un concept inconnu aux Arabes du nord, ou tout au moins, non encore dûment constaté.
Nous avons retrouvé chez les Fuqarâ la plupart des sacrifices relatas et expliqués dans les Coutumes des Arabes; il nous paraît superflu de les décrire ici une seconde fois (3). Nous mentionnerons donc seulement les saci ilices qui sont propres a cette tribu ou qui, tout en existant ailleurs, renferment ici une nuance qui vaut d’être prise en considération.
Quand un faqîr achète un jardin, à Khaybar ou à el- Fia, il immole une victime au moment d’en prendre possession et il asperge (I) de sang les arbres et le terrain; celte action a pour but de chasser le mal.
(1) Le Safa est le désert où le rocher apparaît à fleur de terre. Au temps de pluie, l'eau se réunit, dans les creux du rocher.
(2) Voir la description d'un sacrifice à Khaybar par C. Doughty, Wanderings in Arabia, édition Garnelt, 1908. Vol. Il, p. 29.
(3) Rappelons en passant la plupart de ces sacrifices en employant l’appellation des Coutumes . le saciifice de la tente, du contrat, du henneh ou de la ’arûs, de l’hôte, de l'enfant à sa naissance, de la circoncision, du mort, du dahiyeh, de la jument, de la pouliche, du gain ou du aqîd, du vœu, du rachat, fédou. Les Fuqarâ, ne bâtissant pas de maison en pierre, ne peuvent avoir le sacrifice de la maison, ni celui de l’arc, ni celui du linteau.
^ Ijes l’uqarâ se servent dans le langage courant du mot rasûsah » que nous pourrions traduire par « aspersion ou effusion de sang ».
VIE RELIGIEUSE
Après avoir creusé un nouveau puits, on immole une victime sur la margelle, de manière à ce que le sang descende tout le long de la paroi, jusqu’à l'eau. D’autres fois, ce sont les assistants qui aspergent de sang la paroi : c'est la « rahUet el-bir.
L’achat d'un fusil nécessite l'immolation d’une brebis. L’arme est teinte de sang pour la mettre à l’abri du mal et lui assurer une justesse impeccable dans le tir.
L’acquisition d’un delùl ou chameau de course est aussi importante pour les Fuqarâ’ que l’achat d’une bonne jument pour les Ilaweitât. C’est pourquoi, son arrivée près de la tente est saluée par les cris de la victime qui est immolée pour lui; le sang est jeté sur l'animal : c’est le « rahiset ed-delûl ».
L’achat d’un esclave est accompagné d’un sacrifice comme l’achat d’un chameau.
L’introduction sous la tente d’une belle jument volée dans une razzia est accompagnée de l’immolation d’une chèvre ou d une brebis : on met du sang sur le front de la jument; cela doit écarter le mal et lui donner hardiesse et sécurité dans la bataille.
Lorsqu’une jeune pouliche est tondue au campement, on fait aussi pour elle un sacrifice, et on l’oint de sang.
Quand les Fuqarâ’ ont la bonne fortune de ressaisir de la main de leurs ennemis un troupeau qui leur avait été volé, ils regardent comme un devoir, à leur retour au campement, de faire une immolation à la face d’Allah, soit pour le remercier, soit pour écarter du troupeau tout mal à venir.
Un sacrifice analogue a lieu au retour d’une razzia heureuse, lorsqu on a réussi à prendre quelques chameaux ou quelques brebis à l’ennemi. Chaque Arabe sacrifie une victime et en jette le sang sur le bétail volé.
Chaque fois qu’un faqir voit en songe pendant la nuit son père ou sa mère ou un de scs proches, il se hâte le matin de faire un sacrifice pour la personne qui s’est manifestée à lui.
Il arrive fréquemment que dans une grave maladie, le faqîr s’engage à immoler chaque année une victime à la face d’Allah, s il recouvre la santé. Si ses désirs se réalisent, il se croit obligé en conscience de tenir sa promesse. Et tous les ans, à l'époque de sa guérison, il choisit une victime, bien grasse, sans défaut, la promène tout autour de sa tente et lui ouvre le cou en face de la porte de sa demeure ; c’est la victime annuelle, « dawliyeh ou hawliyeh, »
COUTUMES DE LA TRIBU ARABE DES FUQARÀ
foutes les fois que le faqîr a promis par vœu d’immoler une victime, il veille avec le plus grand soin à tenir sa promesse.
Lorsqu’un faqîr se trouve fatigué le matin en se levant, il est persuadé que la nuit un ^inn est venu le frapper. Il se décide à apaiser cet ennemi, pour 1 empecher de lui nuire davantage s’il ne peut remédier au mal déjà commis. Il se procure à cet effet un bouc appelé : « tays nàtih », un bouc chassant le mal. Il 1 immole a 1 endroit ineme oii il a dormi ; le sang coule à terre et pénétre doucement dans le sol. Ensuite la victime est enterrée sur place. 11 est interdit de la manger, car, « probablement le ginn en a pris possession. »
Ln sacrifice analogue au précédent est fait dans le cas d une maladie ordinaire. L’année dernière, Mohammed el-'abîd souffrait d’une violente douleur a la jambe. Il se fit apporter un bouc, l’immola de manière à ce que le sang jaillit sur la partie en souffrance. La victime fut ensuite ensevelie car « il n’était pas permis de la manger ».
Le jour où le faqîr revient de son pèlerinage à La Mecque, il doit faire un sacrifice dans sa tente avant de reprendre sa vie de famille et d’avoir des îappoits avec sa femme. S il omettait ce rite sacré, son pèlerinage ne compterait pas.
Le quarantième jour après la naissance d’un enfant, le bédouin réunit à sa demeut e toute sa patente, pour immoler une victime en faveur de son fils et pour lui imposer un nom. Le père fait le sacrifice, mais le nom est choisi généralement par un proche parent qui est en état d’offrir un piésent . un chameau ou une brebis, au nouveau-né. En cette circonstance, chacun des assistants se conforme à l’habitude de donner un cadeau à la mère de l’enfant.
Un sacrifice est fait pour sceller l’adoption d’un étranger comme membre de la tribu. Le faqîr qui le reçoit sous sa tente et qui jure de le regarder désormais comme son frère immole lui-même la victime en présence de son protégé.
Il ne saurait être question, ici, de sacrifice humain. Mentionnons cependant un usage qui semble avoir conservé une apparence de cette ancienne coutume.
Dans une razzia, le ‘aqîd, qui est pris, est toujours mis à mort; il est littéralement saigné : on lui coupe la gorge et on lui tourne le visage contre terre, afin qu il ne puisse pas voir le ciel. Même dans le cas où le aqîd serait rencontré mort, sur le champ de bataille, il est saigné, comme s’il était encore vivant.
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§ 6. La circoncision.
C’est vers l’âge de trois ans que l’enfant est soumis à la circoncision chez les Fuqarâ’ (1). La cérémonie revêt une certaine solennité. La veille au soir on dresse, auprès de la lente, une longue perche surmontée d une oriflamme d’étoffe rouge et d’un bouquet de plumes d autruche. Vers le coucher du soleil, les femmes du campement vêtues de leurs plus beaux habits, se dirigent vers cette tente, en chantant, les cheveux bien frisés, les yeux teints de kohel. Elles portent toutes un petit plat rempli de friandises qu’elles distribuent aux petits enfants. A la nuit tombante, la mère de l’enfant à circoncire apporte la nourriture qu’elle a préparée et la répartit entre les femmes présentes. Chacune de celles-ci reçoit une portion sur son petit plat et 1 emporte sous sa tente pour la faire goûtei a sa famille. Tout le campement est à la joie.
Le lendemain, lorsque le soleil est monté à l’horizon, de la hauteur de la tente, le père de l’enfant amène une brebis devant la porte de la demeure et fait monter son fils à califourchon sur le paisible animal. Le petit cavalier est promené tout autour de la tente. Lorsqu’il a terminé sa marche et qu’il arrive au point de départ, il se trouve en face d’un bédouin qui tient un sabre nu à la main. Cet homme, d'un coup vigoureux, coupe les pattes de la brebis, yiïaqqiruha, (La jJL-hS). La victime s’affaisse : c est la * aqîrat et-walad \ i^JU) ; elle est aussitôt égorgée la tête tournée
dans la direction de La Mecque. Elle est écorchée, mais non dépecée en morceaux (2). Ensuite, elle est déposée, entière, sous la tente, à côté d’autres victimes égorgées en nombre proportionné à la foule des arabes désireux de se rassasier.
La tête de la 'aqîrah est placée à une certaine distance pour servir de cible aux tireurs du campement qui s’exerceront à l’atteindre. Celui qui la touchera sera proclamé vainqueur et aura droit à une cuisse de la aqîrah. 11 la recevra, cuite et toute préparée, et l’emportera sous sa tente poui la manger avec sa famille.
Le repas solennel a lieu dans la soirée, flous les arabes du campement sont invités. Les femmes se réunissent pour chanter.
Le lendemain, après le lever du soleil, 1 entant est circoncis sous la tente. Le prépuce ‘ urlah y— *) est coupé. Sur la plaie est mis un
(1) A Teima, l’enfant est circoncis dès l’âge de deux ans.
(2) Les entrailles de la victime sont enroulées autour d’une branche d’arbre plantée auprès de la tente et abandonnées aux oiseaux de proie.
COUTUMES DE LA TRIBU ARABE DES FUQARÂ
peu de goudron, qutrân (a\ j-Lf) avec un morceau d’éloffe brûlé et du sel. La guérison est rapide.
Telle que la décrit notre interlocuteur, l’opération de la circoncision se pratique chez les Fuqarâ’ suivant les règles observées par les musulmans des grandes villes, à Jérusalem, à Neby Mousa par exemple. Mais les Fuqarâ savent que certaines tribus ont d’autres usages. Ils ont entendu dire, entre autres récits, que les Beni-Murrah pratiquent la circoncision d une façon fort différente. C’est avant son mariage que le jeune homme est circoncis. Le long du ventre, depuis le nombril jusqu’au membre viril, la peau est détachée et enlevée. Pendant l’opération, le patient doit rester imperturbable, sans donner aucun signe de douleur; car sa fiancée l’observe, et elle refuse de l’accepter pour époux, si elle le voit manquer de courage ou l’entend se plaindre (1).
Chez les Fuqarâ, les femmes ne sont pas soumises à la circoncision, ni chez les habitants de Teima. Mais les filles des Haweitâf, des Sarârât et des 'Atâwneh sont circoncises.
D après la croyance de nos Bédouins, les femmes, chez eux, ne peuvent pas égorger une victime, car elles sont impures. Dans le cas où une brebis ou une chèvre devrait être saignée, la femme faqîrah est obligée de chercher un homme pour répandre le sang; si elle n’en trouve pas, elle laisse crever 1 animal plutôt que de l'égorger elle-même. Il n’en est pas ainsi chez les Nomades voisins, chez les 'Atawneh par exemple. Leurs femmes peuvent égorger les victimes, car elles ne sont pas impures, étant circoncises.
La circoncision des filles est faite par les femmes, avant le mariage (2).
§ 7. La chevelure.
Les buqarâ portent les cheveux longs, hommes et femmes. « C’est une honte de se couper les cheveux >, dit notre interlocuteur (3). Les cheveux sont entrelaces en tresses qurûn (OJ jjs) plus ou moins nombreuses. Le nombre peut varier de deux à dix tresses de chaque côté de la tête. Aucune différence n existe dans la manière de tresser les cheveux chez l’homme et chez la femme. Mais cette dernière aime à les oindre d’huile et de beurre, tandis que ces onctions plaisent moins à l'homme.
(1) Pendant l’opération, le patient a coutume de dire, à haute voix telle et d une telle « et il nomme ses sœurs.
(2) Cf. Coutumes , p. 35.
(3) A el-'Ela, les hommes ne portent pas les cheveux lon^s.
« Je suis le frère d’une
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La couleur des cheveux n’est pas indifférente aux yeux des Fuqarâ. C'est surtout la couleur rousse qui est estimée. « Si une jeune fille avait la chevelure rousse comme l'or, nous dit Qoftan, elle passionnerait tellement les assistants qu’elle les empêcherait de manger. Pour obtenir celte couleur, les femmes se lavent la tête avec l’urine de chameau.
Les longs cheveux sont un signe d’intelligence, chez la femme. Si une fille a une chevelure très longue, des dents blanches comme des grains de riz, des yeux de gazelle, des seins comme des grenades, c’est une fille accomplie.
Lorsque une jeune tille se marie, on lui coupe les cheveux sur le front pour la rendre belle.
Sous le coup d’une grande tristesse, la femme coupe ses longues tresses pour manifester sa douleur, et exprimer son deuil (1) : elle en agit ainsi à la mort d’un époux, d'un frère ou d’un père. Elle dépose sa chevelure sur la tombe de l’être chéri qu’elle pleure, ou bien elle la suspend aux branches d'un arbre ou elle l’attache au sommet d’un rocher.
Le jeune homme a recours à un moyen analogue pour extérioriser sa douleur lorsqu’il voit donner à un concurrent une jeune fille dont il était épris.
Mais les hommes n’ont pas l’habitude de couper leur chevelure avant d'entreprendre une guerre ou une razzia. Sur le point du départ, ils se contentent de dénouer leurs tresses. « Naqqcul rasoh, JaJLi), il a
dénoué sa tète » dit-on de quelqu’un qui s’apprête à partir en expédition.
En voyant le jeune homme délier ses tresses au campement, la jeune fille dit :
Natahany munaqqid gaûdoh ya rabby, la tiiassif awdoh
11 m’a frappé celui qui délie ses tresses ,
O Seigneur , n’abrège point sa vie.
S ; 3-*— 2- ijA — A — ^ ^ 1 ’ ’
VM
Et le jeune homme de répondre :
Ida bagayl adully yatry ’alayia fjully
(1) Les femmes d’el-'Ela n’ont pas l’habitude de couper leurs cheveux, au jour du deuil,
COUTUMES DE LA TRIBU ARABE DES FUQARÂ
Si je désirais mon déshonneur ,
ma bien-aimée douterait de moi.
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Chez les Arabes du Belqâ, on coupe les cheveux du jeune homme ou de la jeune fille qui vient de mourir, afin de les suspendre sous la tente et de les conserver en souvenir. Celte coutume n’existe pas chez les Fuqarà’. « Ces cheveux troublent le cœur, dit-on; inutile de les conserver ».
Couper les cheveux est un signe de deuil ; c’est aussi une marque de mépris ou de dégradation, lorsque cet acte est imposé.
Si un voleur ou un escroc est capturé dans un campement, il est amené sous la tente du cheikh et soumis à cette humiliation : ses cheveux sont coupés, sa barbe est rasée ; il est ensuite renvoyé au nom d’Allah, « bism ’ illah ».
L'usage n’existe pas de vouer sa chevelure pour obtenir un bienfait de la divinité.
Lorsque la barbe commence à pousser, le jeune homme la fait raser trois fois avant de la laisser croître définitivement. C’est ce qu’on appelle Hasnah.
§ 8. La mort.
« L'Arabe est dans la crainte perpétuelle de la mort, jour et nuit », affirmait Qoftân avec une franchise que nous avons rarement rencontrée sur la bouche d’un nomade. Il allègue deux motifs de cette frayeur : la mort le sépare des siens; la mort le met en face du compte, muhâsabah , qu’il doit rendre à Allah.
Aux manifestations extérieures de la douleur au moment où le moribond rend le dernier soupir, il est facile de voir combien dure est, aux yeux des vivants, la séparation dernière. Et ce trépas sous la tente, sur une pauvre couchette, sur le sable parfois, terrorise le malade en apparence si calme et si indifférent. Son esprit se tourmente à la pensée de l’avenir incertain des siens, à l’idée de sa propre destinée. Et il manifeste la plus vive répugnance à l’approche de ses derniers moments. Il est plus agité que l’Arabe qui succombe, frappé d’un coup mortel, sur un champ de combat. Et pourtant ce dernier, au moment où il s’élance dans la mêlée, sur sa jument ou son deloul de race, appréhende aussi la mort. « C’est malgré lui qu’il affronte le danger », nous disait-on. 11 est contraint d’agir
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ainsi pour défendre ses biens, ses troupeaux, sa famille, sa propre vie. S’il tombe dans le désert, atteint d’une balle ou d’un coup de sabre, il ne reverra plus sa tente, mais il sera abandonné aux oiseaux de proie ou à la mâchoire affamée de la hyène qui flaire le cadavre : cette perspective l’épouvante.
Mais, d’après notre interlocuteur, ce qui tourmente les Fuqarâ , c’est la pensée d’avoir à rendre à Allah un compte rigoureux. Deux anges, Nâker et Nakîr notent minutieusement toutes les actions des hommes. A l’instant où le faqîr cesse de respirer, il aperçoit devant lui les deux êtres mystérieux qui lui rappellent tout ce qu’il a fait pendant sa vie : actions bonnes et actes mauvais. Après cet examen détaillé le faqîr reste tranquille jusqu’au jour du grand compte, y 6m al-muhâsabah, qui est le jour de la résurrection al-qiyâmah, alors se représenteront de nouveau Nâker et Nakîr : les actions des faqîr seront placées dans la balance : les bonnes d’un côté, les mauvaises de l’autre. Ceux dont les vertus l’emporteront sur les vices seront invités par Allah à se diriger vers le Paradis où chacun se rendra par une marche plus ou moins rapide, suivant sa capacité. Ceux au contraire dont les mauvaises actions feront pencher le plateau de la balance, seront châtiés dans le feu, mais les Fuqarâ n’y resteront pas toujours. Les plus grands coupables seront punis dans le septième degré de la géhenne.
Nos interlocuteurs n’hésitent pas dans l’exposé de cette doctrine tout imbue de conceptions qoraniques. Jamais elle ne nous avait été formulée avec une semblable précision par les Bédouins. Les Arabes du Belqâ et de Kérak ont été beaucoup moins pénétrés par les idées islamiques; ils sont restés plus païens, plus superstitieux peut-être; sont-ils plus mauvais pour cela? Nous aurons l’occasion, un peu plus loin de parler de la morale des Fuqâra, de leur conception du mal, de l’influence de ces idées sur leur vie de chaque jour. Cet idéal servira peut-être à expliquer leur crainte de la mort.
Lorsque le faqîr, sous la tente, est sur le point d’expirer, on voit toute sa parenté se presser autour de lui : les femmes commencent à pousser des cris aigus; elles déchirent leurs vêtements et se couvrent la tête de poussière. Au chevet de l’agonisant se tient un membre de sa famille qui lui répète jusqu’à son dernier soupir la formule de foi musulmane : la ilâh ilia allah.
Le cadavre est ensuite soigneusement lavé avec de l’eau chaude et du savon ; on répand sur lui des parfums; on l’entoure de la fumée odorante du bois de qarânful ou de hayl. On parfume aussi le linceul blanc, kafân ,
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dans lequel il doit être enveloppé. Les mêmes soins sont donnés à la dépouille mortelle de la femme : une toilette complète est faite avec beaucoup de soins : le corps est lavé, les cheveux peignés, les yeux teints de kohel, les bracelets ornent les poignets; les colliers sont enlacés autour du cou. Les mêmes parfums sont brûlés autour de ce cadavre transporté par les femmes ellos-même jusqu'auprès de la fosse. Mais les hommes se réservent le droit de descendre la défunte dans la tombe (1). Celle-ci, est creusée en terre, à f mètre de profondeur. Lorsque les Fuqâra sont à Médâin Salch, ils enterrent leurs morts au cimetière magannah qui se trouve à l’est du château, mais s’ils sont campés au désert, ils creusent la fosse auprès des tentes. Au fond, sur la terre nue, le mort est étendu sur le côté, le visage tourné vers le sud. Sous la tête est placée une pierre en guise d’oreiller; au-dessus du corps, des dalles occupent la largeur de la fosse pour retenir la terre et l'empêcher de tomber sur le cadavre. On construit ainsi une sorte de voûte pour protéger ces derniers restes humains, et lorsqu’on juge que le travail est assez solide, on recouvre le tout de terre ou de sable. Par dessus, pour empêcher que le saba — terme générique pour désigner toutes les bêtes carnassières du désert — vienne déterrer le mort et le dévorer, on accumule des pierres : précaution nécessaire, mais parfois inefficace, si nous en jugeons par la grande quantité de tombes fouillées par les hyènes auprès de notre tente à Medain- Sâleh. Il est vrai que c’était des tombes de militaires moins bien creusées peut-être que celles des Bédouins plus au courant des lois du désert.
Lorsque le monument funéraire est achevé, tous les Arabes présents se lavent les mains à côté de la tombe pour signifier qu’ils pardonnent au défunt toutes les injustices dont ils auraient à se plaindre. Ils font ensuite deux prostrations, rakaatein, et retournent ensemble au campement. On se réunit alors sous une tente pour boire le café, Le soir venu, un membre de la famille, le fils, le frère ou l’oncle du défunt, apporte une victime, mouton ou chèvre, et lui ouvre le cou derrière la tente. En l’égorgeant il dit: « waniyat (2) 'an rûh fulàn , victime pour l’esprit d’un tel ». L’animal est aussitôt dépecé, mis sur le feu, préparé et distribué aux assistants. Les Fuqarâ’ n’immolent pas de victime auprès de la tombe (3) comme les
(1) Les Fuqarâ ne brûlent pas les cadavres, pas même ceux de leurs ennemis.
(2) Le ternie waniyah , appliqué à la victime, veut dire proprement, grasse. Cette victime est offerte également pour les femmes mariées et pour les jeunes garçons mais pour les jeunes filles on se contente du sacrifice du dahiyeb.
(3) Coutumes des Arabes p. 253, p. 371, s,
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Arabes du nord. Mais à l’exemple de ces derniers, ils font un sacrifice solennel à la fête du Dahiyeh. La chamelle deslinée à cette lin est parée, égorgée, préparée et distribuée aux pauvres delà môme manière que chez les Arabes du Belqâ (1). Lorsqu’elle est dépecée, elle doit êlre cuite sur place ; personne n'a le droit d’en emporter un morceau sous une tente ou en dehors du campement, sans l’avoir fait passer par le feu ou du moins sans l’avoir saupoudré de sel. Le défunt a besoin de celle chamelle; mais les gens ne connaissent pas la raison de cette nécessité. Est-ce pour accomplir le pèlerinage ? Est-ce pour se rendre au paradis ? Allah le sait, dit le narrateur. Mais le sentiment traditionnel oblige chaque famille à l’observation scrupuleuse de cette coutume (2).
Avant l’immolation de la victime du Dahiyeh, la veuve ne peut pas régulièrement se remarier; elle doit rester dans une sorte de deuil officiel : elle porte un voile blanc sur la tête; elle cache ses longues tresses de cheveux qu’elle coupe parfois en signe de douleur ; elle ne se met plus du kobel sur les yeux : « c’est la loi du deuil pour la femme ».
§ 9. L’âme.
L’âme ne disparaît pas avec le corps, mais dans la croyance des Fuqarà, jouit d’une certaine indépendance, môme pendant la vie. C’est ainsi que durant le sommeil, tandis que les membres appesantis restent inertes, l'âme plus légère quitte le corps et va se promener. Dans sa course, elle aperçoit des objets agréables et elle se réjouit. Souvent aussi elle rencontre des désagréments. Elle est alors toute triste et son chagrin la poursuit môme après sa promenade, lorsqu’elle a regagné son corps.
AP rès la mort, l’âme des Fuqarâ’ a sa vie propre. Sous la forme d'un
(1) Chaque fois qu'un arabe dresse sa tente auprès de la tombe d’un membre de sa famille ou de sa parenté, il immole une victime pour le défunt.
(2) Le sacrifice pour les morts, si scrupuleusement observé par les Fuqarâ’, n’aurait pas la même considération chez tous les Nomades. Pour nous en convaincre, on nous raconte le fait suivant :
Sous sa tente, un Sarâry était plongé dans la douleur, après la mort de son père. Ses voisins lui rendent visite et lui disent: « Pourquoi, au lieu de te lamenter, u’offres-tu pas le sacrifice pour les morts? » « Je le ferai », répondit le Sarary. Et sur l’heure, il immole une victime qui, aussitôt écorchée, est mise dans la grande marmite. Quand elle fut cuite, il la suspendit aux piquets delà tente. Les assistants comptaient se régaler; mais le Sarâry d'affirmer : « c’est la victime du défunt; peut-être viendra-t-il la manger pendant la nuit. » 11 la laissa intacte. Le lendemain, la chair n’avait pas été touchée : « Vous voyez bien que les morts ne mangent pas, » s’écria le Sarâry, et il la distribua aux assistants.
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oiseau, elle monte vers le ciel, parfois aussi elle descend vers la géhenne. Mais d’une façon générale, nous dit Qoftan, on croit que 1 arae se rend a Jérusalem sous l’apparence d’une mouche, pour attendre dans le puits des âmes le jour de la résurrection. Les habitants de Teima pensent que les âmes se dirigent vers la maison d Allah dont ils ignorent la situation et la forme. Le puits des âmes, à Jérusalem, leur est inconnu tandis qu il semble tenir une place assez considérable dans la croyance des Fuqarâ’. On nous raconte l’anecdote suivante.
Aux temps anciens, une jeune fille, Fâtima, fut tuée à Médâin-Sàleh . Son assassin demeura inconnu. L’esprit de la jeune fille, étant sorti de son corps, alla à Jérusalem et descendit dans le puits des âmes. Sa mère ne pouvait se consoler de la perte de son enfant ; elle se mit en route vers la Ville Sainte, dans l’espoir de voir l'esprit de sa fille et d’apprendre le nom de l’assassin. Elle s’approche du puits et appelle : « ya Fâtima, binti, O Fâtima, ma fille ». Et l’esprit de sa fille lui répond : « C’est un tel qui m’a tuée. Retourne en notre pays et avertis mes frères. » La malheureuse mère regagna sa tente et fit connaître aux frères de Fâtima le nom de celui qui avait tué leur sœur. Ils usèrent du droit de vengeance et massacrèrent l’infortuné. L’esprit de ce dernier se rendit au puits des âmes, à Jérusalem. Il dit à l’esprit de Fâtima : « Pourquoi tes frères n’ont-ils pas demandé le prix du sang au lieu de m’ôter la vie ? Ils auraient été satisfaits. Maintenant me voici plongé dans le malheur ».
Voyant les lois de la vengeance satisfaites, la mère de Fâtima revint à Jérusalem et se pencha sur le puits des âmes. Elle aperçut 1 infortuné assassin qui errait misérablement au fond du puits. Il portait au cou une corde dont les deux extrémités étaient tenues par deux hommes. Il était dévoré par la soif; mais chaque fois qu’il se courbait pour boire, les deux hommes tiraient violemment la corde et lui ramenaient la tête en arrière. A cette vue, la mère de Fâtima poussa un cri d’horreur et tomba dans le puits des âmes. Pour éviter désormais de pareils accidents, l’embouchure du puits fut fermée. C’est la raison qui explique la présence d’une grande dalle sur le puits des âmes, à Jérusalem.