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CHAPITRE III

VIE RELIGIEUSE

§ 1. Religion et superstition (1)

L idée d’Allah est profondément gravée dans l’esprit desFuqarâ; elle les domine et enveloppe en quelque sorte tous leurs actes. C’est du moins l’impression quon éprouve de prime abord en les entendant prononcer constamment ce nom augusle. Non seulement un long entretien ne peut se poursuivre parmi eux sans la mention d’Allah mais les plus courtes conversations, voire même les phrases banales qu’on a l’habitude d’échanger à tout propos, sont accompagnées de ce mot : wallah, par Allah. La formule : bismi ’ llah ar-rahmân war-rahîm , « au nom d’Allah très miséricordieux », est fréquemment employée, principalement au commencement d une action : en se levant, au moment du coucher, en se mettant en route, en revêtant un habit neuf, en recevant un hôte. Jamais un arabe n étendra la main vers un plat pour prendre son repas, sans avoir prononcé la formule habituelle : « Pourquoi répètes-tu toujours cette parole, disons-nous à Qoftân ». — « Celui qui la prononce, répondit le bédouin, mange en compagnie d’Allah; si non, il a Iblîs pour commensal ». Souvent, du reste, cette formule est dite en vertu d’une simple habitude, sans attention.

Nous avons posé diverses interrogations aux arabes sur la nature d’Allah. « Nous ne savons ni comment il est, ni où il demeure (2), ont-

(1) Nous groupons dans un même paragraphe les renseignements que nous avons recueillis sur la religion et la superstition qui, en fait, se confondent souvent chez les Arabes.

(2) Un faqîr croit qu'il réside entre le ciel et la terre et que là il s'applique spécialement à exercer la justice.

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ils répondu. Est-il en haut? Est-il en bas? A-t-il une apparence quelconque? Nous l’ignorons, mais nous l'invoquons en lui disant : ya rabbinâ, ô notre Seigneur. »

S’ils s’adressent à lui, c’ puissante sur les choses

est qu’ils sont persuadés de son intervention de ce monde. Les forces naturelles n’agissent

que par son ordre ; la pluie tombe et apporte la fertilité par la volonté d’Allah ; la sécheresse dévaste les pâturages par l’ordre d’Allah ; la jument et la chamelle sout fécondes par l’ordre d’Allah, et l’épouse donne un fils à son mari quand Allah l’ordonne (1). Cette action d’Allah s’exercerait d une façon directe, puisque dans la pensée des Fuqarâ, elle atteint immédiatement l’etlet produit. Et comme preuve de cette assertion, on nous cite le dire des nomades : Si quelqu’un frappe son ennemi d’un coup mortel, la mort ne s’en suivra pas, si Allah n’agit directement; la balle meurtrière qui traverse le cœur n’enlève pas la vie, si Allah luimême ne la retire. Et cette conception de la causalité immédiate d’Allah est appliquée avec rigueur aux événements de ce monde, aux actes quotidiens de la vie. Du reste cette idée ne les contrarie pas beaucoup dans l’exercice ordinaire de leur activité. Elle paraît même contribuer à favoriser leur insouciance, bien étonnante parfois. Avant de partir pour Teima, nous avions averli nos guides de se pourvoir d’eau, pour la route, dans leurs propres qirbeh. Plusieurs n’en firent rien se contentant de dire : « yufrig Allah, Allah y pourvoira ». Et lorsque le soir du troisième jour, l’eau manqua à toute la caravane, en se couchant sur le sable, après avoir marché toute la journée sous un soleil ardent, ils répétaient la première parole : « Allah y pourvoira », et ils s’endormirent. Le lendemain, ils marchèrent jusqu’à midi sans trouver une goutte d'eau; ils ne se plaignirent pas; Allah le voulait ainsi.

Si un faqîr tombe au pouvoir d’un gazu, il sera dépouillé de tout ce qu’il a sur lui : Allah l’ordonne. Les pillards emportent les dépouilles en bénissant Allah qui leur a procuré un gain, et le pauvre bédouin retournera tout nu à son campement où il attendra patiemment qu’Allah lui permette de se dédommager, en dévalisant un arabe voisin. Il saisira avidement cette occasion et enlèvera à l’étranger son chameau et son vêtement en prononçant la formule : « al-hamdu lillah, louange à Allah. »

(1) C’est Allah qui commande la razzia; c’est lui qui permet à la femme de tromper son mari. Qoftan reconnaît cependant que dans la fornication une part de l’action mauvaise est

due à lblîs. D’autre part, il appelle magdûb (, ou frappé de la colère d’Allah, celui qui

ne prie pas, qui ne jeûne pas, qui opprime les autres, qui commet de mauvaises actions.

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« Les Fuqarâ n’aiment pas Allah », disons-nous aux bédouins qui nous entourent. L’un d’eux se récrie : « Gomment n’aimerions-nous pas Allah ! C’est lui qui nous donne la vie, c’est lui qui nous nourrit ». Les assistants écoutent cette protestation et y donnent leur assentiment. « En réalité, ajoute une voix, nous craignons Allah ». Et les Fuqarâ se glorifient d’avoir ce sentiment, car, à leurs yeux, le nomade qui ne craint pas Dieu ressemble à un « kâfir », à un renégat.

Lorsque à la porte de Teima les soldats d’Eben Rasîd voulaient nous empêcher d’entrer, Mohammed el-'abîd leur cria de sa voix irritée : « Vous ne craignez donc pas Allah! vous refusez 1 hospitalité à des étrangers ! » Et notre hôte, le cheikh 'Aly Rummân nous dit cette parole, en nous priant de nous retirer : « Mes ennemis ne craignent pas Allah ». On 1 avait menacé de lui couper la tête, s’il ne nous renvoyait pas.

Ce sentiment de crainte est intimement lié à la persuasion qu Allah châtie les mécréants. Un fait qui se passait pendant notre présence a Médâin-Saleh fut expliqué dans ce sens. Plusieurs bédouins avaient dévalisé des maçons européens qui travaillaient à la construction d’une gare dans l’ouâdy el-Hasis. Après ce bel exploit, les pillards avaient regagné leurs montagnes et aucune puissance ne s’était souciée de les inquiéter; leur méfait resterait donc impuni. « Mais Allah veillait », nous dit un arabe; il les poussa à attaquer un nouveau chantier d’européens. Ils tuèrent un ouvrier, mais leur chef de bande eut la cuisse fracassée par une balle; il tomba sur le sable. Ses compagnons essayèrent de l’emporter, mais craignant d’être pris par leurs ennemis, ils l’abandonnèrent. Le lendemain, un surveillant de la voie ferrée, en suivant les traces du sang sur le sable, retrouva le blessé au fond d’un fossé. On le transporta au Qala'ah de Medâin-Sâleh. En apprenant cette nouvelle, les Arabes s’écrièrent : « Allah Fa châtié ! »

Est-ce l’amour ou la crainte qu’il faut placer à la base des pratiques religieuses des Fuqarâ? On sera peut-être dans le vrai en reconnaissant l’influence de ces deux sentiments dans l’accomplissement de leurs obligations religieuses. Ces obligations ne sont autres que les cinq principes fondamentaux de l’Islamisme : la foi en Allah, la prière, le jeûne, 1 aumône et le pèlerinage.

La foi est plus forte chez les Fuqarâ que chez les nomades du Nord; elle se ressent de la proximité des deux foyers religieux de l’Islam, Médine et La Mecque. Aussi nos Arabes répètent-ils plus souvent la profession de foi : « là ilâh ilV Allah », sans ajouter toujours le complément : « Mohammed rasoul Allah. »

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La prière semble en honneur, du moins si nous en jugeons par la fidélité de notre guide Mohammed à remplir ce devoir religieux. Chaque matin, au lever du soleil, il faisait ses prostrations, et le soir, quand bien môme la caravane continuât sa marche, il s’arrêtait au moment où le soleil se couchait pour réciter sa prière. Deux ou trois fois, nous avons vu nos autres bédouins s’adjoindre à lui. Les Fuqarâ prient en commun en certaines circonstances solennelles; par exemple, à l'ensevelissement d’un mort, à la fête du Dahiyeh. Quatre nikaât ou prostrations sont requises pour la prière; les autres sont surérogatoires (1). D’après leur croyance, si on ne prie pas maintenant, il faudra satisfaire à cette obligation dans la vie future et alors, on sera contraint de se livrer à ces prostrations sur une dalle rougie au feu.

Cependant, il ne manque pas d’historiettes qui ont cours dans la tribu et qui dénotent une critique assez acerbe de cette pratique, a Les Fuqarâ étant partis pour une razzia lointaine, campèrent un jour dans une vallée solitaire : le lendemain, ils devaient engager la lutte décisive. De bon matin, ils se levèrent; les uns se préparèrent tout de suite au combat, tandis que les autres crurent bon d’accomplir leurs prostrations rituelles. Pendant qu’ils s’adonnaient à cet exercice, il furent surpris par leurs adversaires prévenus de leur présence et turent tous constitués prisonniers. Les autres qui étaient sur leurs gardes, réussirent à s’échapper. En prenant la fuite, ils dirent à leurs infortunés compagnons : « Voilà, pour nous et pour vous, le résultat de votre prière. »

Le jeûne de Ramadân est observé par un grand nombre de Fuqarâ ; et cette pratique a une tendance à s étendre depuis la construction de la voie ferrée; car quelques 'ulémas ont fait leur apparition dans le pays et ont prêché aux Arabes l’observance rigoureuse des lois de l’Islam (2).

Le pèlerinage aux deux villes saintes a le désavantage de coûter cher ; il sourit très peu aux nomades. Lorsqu’un faqîrse décide à l’entreprendre, il fait dresser un drapeau blanc devant la porte de sa tente, pendant tout le temps de son absence. A son retour, il brise lui-même la hampe du drapeau avant de pénétrer dans sa demeure. S’il meurt pendant son pèlerinage,

(1) A notre demande s'ils adressent une prière à la lune et au soleil, les Fuqara ont répondu : « Lorsque ces deux astres se lèvent nous disons : « la ilâh iU’Allah », pour attester l'unité d'Allah. Mais quand la nouvelle lune apparaît, nous avons l’habitude de répéter : « O pleine lune, ù heureuse ! tu nous a sauvés du mal qui est passé, délivre nous de celui qui est

présent. » ,

(2) A Tebouk, nous avons rencontré un de ces prédicants. Entre deux sermons a la mosquée,

il a eu tout le loisir de nouer des intrigues contre nous pour entraver notre exploration du Ilarrah.

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c’est sa famille qui se charge de faire disparaître ce drapeau. Le titre de haggy, pèlerin, reste toujours un honneur pour celui qui le porte.

Pour les nomades, 1 aumône consiste surtout dans la pratique de l’hospitalité. L’occasion se présente souvent au désert de recevoir un membre de la tribu ou un étranger, et la tente doit toujours être ouverte à celui qui vient de la part d’Allah. Chez les Fuqarâ, nous affirme-t-on, l’hospitalité est toujours généreuse, et jamais, de mémoire d’homme, elle n’a été violée . « car c est pour Dieu qu’on reçoit un hôte ». L’exercer est un devoir sacré, et en s’y soumettant, on croit accomplir une sorte de rite, en l’honneur de la divinité.

Les l uqarâ ont plusieurs fêtes religieuses qu’ils n’omettent jamais de célébrer : la fête du Dahiyeh est la principale.

Au leAer du soleil, le cheikh, revêtu de ses plus beaux habits, sort de sa tente et s avance lentement en avant du campement sur un terrain bien uni , tous les hommes du douâr se joignent à lui et se rangent à droite et à gauche, sur une longue file. A un signal donné, la prière commence : tous ces habitants du désert inclinent à la fois, dans la direction de La Mecque, leurs fronts dans la poussière : « Allah akbar », disent-ils. Et dans un ensemble qui ne manque pas d harmonie ils se relèvent pour se prosterner de nouveau. Pendant ce temps, un cavalier défile lentement devant cette troupe en prière : à la main gauche, il tient une enseigne couionnée par un trident orné de plumes d’autruche ; de la main droite, il jette un petit pain rond devant chaque homme prosterné; en arrière les femmes, debout, massées en groupes mouvants, poussent des cris de joie. Le cavalier se dirige ensuite vers sa tente et dresse le drapeau devant la porte. « Pourquoi cette cérémonie », demandons-nous. « Nous ne savons pas, nous répond-on ; c’est en souvenir du haèrr »

oo

Le fait capital du Dahiyeh, c’est l’immolation de la victime. Chez les Fuqarâ, nous n avons rien noté de spécial qui ne soit pratiqué chez les arabes de Moab. On sait comment chaque famille aisée, qui a perdu un de ses membres pendant 1 année, se dispose à sacrifier une chamelle;

1 animal est paré « comme une fiancée pour le mariage » ; il porte une sacoche bien garnie de provisions, un qirbeh plein d’eau, une bonne selle ; on le laisse aller en liberté devant la tente : tout ce qu’il porte est abandonné aux pauvres ; il est ensuite immolé pour le défunt (1).

Mais un nomade est libre de sacrifier une victime pour lui-même, pour

(1) Cf. Coutumes..., p. 371, ss.

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sasanlé; once cas il exprime hautement son intention : « Le Dahiyeh, c’est ma fête : c’est pour moi que j’immole. »

La fin du Ramadan est célébrée par la fête du déjeuner, « Ayd el-Futur », la fêle qui rompt, et termine le jeûne. Le matin, les Arabes se réunissent à côté du campement pour la prière en commun. Après avoir accompli leurs inclinations rituelles, ils se tendent la main droite et s’embrassent en disant : « 'Ayd mubârak , bonne fête ». Ils se dirigent ensuite vers la maison du cheikh pour prendre une tasse de café ensemble. Après cela, chacun gagne sa tente où il se dispose à immoler un chevreau ou un agneau.

Les Fuqarâ célèbrent une troisième fête appelée « 'Ayd al-Garrah ». Ils immolent une victime devant leurs tentes : c’est une sorte de fedû pour les vivants.

Toutes ces pratiques s’adressent directement à Allah. Nous n’avons pas trouvé chez les Fuqarâ le culte des ivély si développé parmi les arabes de Moab. D’après leurs déclarations formelles ils ne vénèrent aucun wêly , aucun mazâr , aucun saint personnage (1). Ils ne connaissent même pas al-Hader qui joue un rôle si important dans la religion des dcmi-nommades du Balqâ et des fellahs de Palestine ; ils ne s’adressent qu’à Allah. On le constatera aisément, ils ont une autre conception des rapports de l’homme avec le monde surnaturel ; ils ont gardé plus intacte et plus pure la foi première de l’Islam. A deux jours à l’est de Médâin-Sâleh, ils savent le « manàh deloul en-Néby », l’endroit où le chameau du Prophète s’accroupit pendant que l’envoyé de Dieu faisait sa prière. Lorsqu’ils passent tout auprès de ce lieu, ils s’arrêtent et exécutent quelques riika'ât, prostrations. Ce serait le seul endroit, dans tout leur territoire, pour lequel ils auraient quelque vénération (2). Ils ne connaissent ni arbres sacrés (3),

(1) Le Qoran II, 258 dit...: ^JJ\ <^JÜ\ Allah est le wêly = protecteur de ceux qui

croient ; il les fera sortir des ténèbres vers la lumière; quant aux infidèles, leurs wêly, ce sont les démons qui les conduiront de la lumière aux ténèbres.

(2) Chez la tribu voisine des Bély, on nous mentionne un mazâr appelé « Mahfas al-bene t w'al walad; il doit son origine au fait suivant. Un jeune homme et une jeune fille étaient ensemble dans un endroit retiré du Ilarrah, à l’ouest de Médâin-Sâleh. Les deux amis aperçurent soudain des Arabes qui les regardaient ; ils s’écrièrent : « Que la terre nous ensevelisse ou qu’elle engloutisse les gens qui nous voient. » A 1 instant, la terre s entrouvrit sous leurs pieds et les absorba dans son sein. L'endroit de leur disparition fut marqué par une enceinte de pierres : ce fui un mazâr. Dans la même tribu, on nous mentionne encore deux autres sanc-

tuaires : Iledira et Seleï el-Ga'aleh.

(3) Dans" la même tribu des Bély, on vénère un arbre connu sous le nom de Salhah. Les arabes le visitent souvent pour obtenir la guérison d’une maladie ou accomplir un vœu. A ses branches touffues, ils attachent des morceaux d’étoffe ou des perles. Les femmes y suspendent

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ni pierres levées (1). En fait dans nos voyages à travers leur pays, nous n'avons rencontré aucun lieu de culte. Lorsque les Fuqarâ viennent à Kérak, ils ne visitent pas les sanctuaires si célèbres de cette ville ni celui de Ga'far à Môteh. « Nous ne les connaissons pas, disent-ils; ils appartiennent aux arabes dn Nord. » Ils ne possèdent pas non plus de lieux d’asile (2).

S ils ne recourent pas aux wély comme les autres arabes, ils ne sont cependant pas indemnes de toute pratique superstitieuse.

Quand un faqîr tombe malade, il se hâte de se procurer un higâb, talisman, qui le délivrera de son mal. Il l’applique sur la partie du corps qui est en souffrance : sur la tête, le dos, la poitrine (3). C’est un petit-fils du cheikh qui écrit ces talismans, Met ab eben Sâleb eben Mutlaq. Dans une razzia contre les Arabes de l’est, ce bédouin fut blessé à la jambe; il se fit transporter à Teima pour soigner sa blessure. Pendant sa convalescence, il entra en rapport avec un fellah de cette localité qui lui apprit l’art mystérieux d écrire des higâb. 11 est fier maintenant de posséder cette science dont il use fréquemment. « Car nous avons presque tous des talismans » nous dit Qoftan, et pour nous le prouver, il tira le sien de la petite bourse de cuir que chaque bédouin porte à son côté. Il n’en connaît pas la valeur, il ne sait pas le lire, mais il le porte avec respect : « Cela est non » dit-il. Les gens d’el-'Ela en écrivent beaucoup qu’ils distribuent aux hommes et aux femmes pour entretenir entre eux la sympathie et amour, pour les préserver d'un malheur et surtout du mauvais œil

Quand les nomades vont à la guerre ou à la razzia, ils ont l'habitude de

se procurer des talismans contre les balles : « Mais nos Arabes, nous dit Qoftan, ne prennent pas de « haijkal », c’est le nom spécifique de ce talisman », car ils savent qu’à la bataille c’est le plus fort qui l’emporte. » Cependant, en partant pour une razzia, ils sonttoujours fort préoccupés

;ir:aCeletS- iinm0leideS VictimeS auprès du tronc- Les nomades aiment surtout à goù-

e JZT !T T ^ ^ pendant Ce repos- ils ™ient les habitants de

cet arb, et surtout Us entendent leurs chants. Ils s'abstiennent avec soin de porter la main

diarterenTach^é.0U détaChei' ^ "" PareU ^ Serait fa^ “ -ait imrné-

(1) Au sommet du Gebel 'Ueired, à l’ouest de Moazzam, se trouve un quartier de roche visité

P , J' C?S. n°madeS aiment à porter auP*-ès de cette pierre leurs malades. Le contact avec la roche doit donner la force à l'infirme qui fait immoler une victime sur les lieux.

" l< ‘ ° 16 Prutectl0n» ce sont nos parents et nos armes », nous disait un faqîr. A el-'Ela se

trouverait, d après un Arabe, les deux wély Qâdy et Refa'y, qui jouiraient d'un certain droit cl asile.

(3) Lorsque la maladie est très grave, on n’a plus recours au higâb, car à ce moment, Izrd'il, qu aucun talisman ne saurait écarter, vient chercher l’âme du patient.

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du succès de l'entreprise. Pour connaître cet avenir incertain, ils tracent sur le sable une raie de 50 à 60 centimètres de long, puis un homme applique ses deux doigts sur la raie, en commençant au milieu et en allant vers la droite, et il recommence ensuite la môme opération du côté gauche. Si en arrivant à l’extrémité de la raie, les deux doigts unis ensemble concordent avec sa longueur, du côté droit, et ne concordent pas du côté gauche, la razzia sera couronnée de succès; si non, elle ne procurera aucun gain ou même elle sera néfaste.

§ 2. Le mauvais œil.

Le mauvais œil, le « coup de l’œil » darb el-ayn, comme disent les nomades, est très redouté au désert. Il porte le ravage à travers tout ce qui est au service du bédouin, sans l’épargner lui-même. Heureusement que tous les membres de la tribu ne possèdent pas ce pouvoir redoutable; il est propre à certains hommes, d’un caractère énergique et volontaire, qui le mettent au service de leur ambition ou de leur rancune. Le cheikh actuel de la tribu, Mutlaq el-Faqir, jouit, paraît-il, de celte faculté de frapper de l’œil. Lorsqu’il est irrité, il relève sur son front son kefiyeh et son mérir , fronce les sourcils comme un Jupiter en colère et regarde fixement : « alors son œil frappe », nous dit-on.

Son père Hemeidy « frappait aussi de l’œil ». On rapporte qu’un jour il regarda fixement le chameau d'un de ses ennemis : aussitôt l’animal tomba et se cassa les pattes.

On nous rapporte également comment un certain Ilalaf, simple bédouin, se vengea d’un manque de respect envers sa personne. 11 s’arrêta un soir, auprès de la tente d’un berger, au moment où celui-ci ramenait son troupeau du pâturage. Il comptait bien déguster le mouton, ce jour là; l’occasion lui semblait propice mais il dut se contenter d’un plat de riz. La colère l’envahit : « Pourquoi mon hôte ne m’a-t-il pas préparé une dabiyah » dit-il en regardant les agneaux couchés auprès de la tente? « Puisse le loup venir cette nuit enlever la dabiyah qui aurait dû m’être immolée ». Le lendemain en se levant, le berger constata la disparition de trois brebis.

Tous les Arabes connaissent l’histoire d’Ebcn Rummân à Teima. Les chameaux de ce cheikh tiraient de l’eau au puits du village. Survint un certain Mur'y qui se mit à regarder ces animaux d’un regard méchant. Quelques instants après une chamelle s’abattit et creva aussitôt. Informé de cet accident, Eben Rummân accourt interroger le surveillant des

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travaux. Ce dernier ne sait comment expliquer cet accident mais il déclare avoir aperçu Mur'y s’arrêter pour inspecter les chameaux. Eben Rummân comprit aussitôt la cause du malheur qui le frappait. En toute hâte, il se dirigea vers la maison de Mur'y et l’appela par son nom. Il vit bientôt son ennemi sortir de sa demeure. Alors il fixa sur lui un œil irrité en même temps qu il dirigeait contre son visage un bâton pointu. Mur'y poussa un cri aigu en portant la main à son œil droit qui venait d’être frappé. Eben Rummân satisfait de sa vengeance, retourna chez lui.

On comprendra sans peine combien est redouté au désert tout homme qui jouit de la réputation de « frapper de l’œil ». Il inspire la terreur autour de lui. Aussi les Arabes cherchent-ils à se mettre à l’abri de son redoutable pouvoir. Un des moyens employés nous est expliqué de la façon suivante. On observe sur le sable la trace de ses pas et on ramasse la poussière qui porte cette empreinte, en commençant par l’extrémité des doigts de pied. Cette poussière est ensuite déposée dans un trou et l’Arabe l'imbibe d’urine ; c’est, paraît-il le meilleur moyen de prévenir les coups du mauvais œil.

On fait aussi usage du talisman. On réunit dans un petit sachet, un peu d alun, quelques cheveux de 1 homme qui a la réputation de frapper de 1 œil, 1 extrémité de sept ongles de doigts et quelques grains de naqed . Le sachet est suspendu au cou de l’enfant, du chameau ou de la jument : « car tout ce qui est joli au désert excite la jalousie et doit être protégé contre le mauvais œil. »

Le récit suivant dû au bédouin Qoftan, est un écho des croyances populaires et à ce titre, il a ici sa place.

Dans les temps anciens, un arabe chassait aux environs de Médâin- Sâleh. Sur le sommet d’un rocher, il aperçoit un béden. II tire sur l’animal et le tue. Mais en regardant le béden rouler en bas du rocher il entend une voix qui disait : « O Père! on a tué le chameau de ma mère! ». « Qu’il soit maudit celui qui l’a tué! répond une autre voix. Si c’est un homme, qu’il soit changé en femme et si c’est une femme, qu’elle soit changée en homme ». A peine a-t-il entendu ces étranges paroles, qu’il constate un changement complet en sa personne. 11 n’est plus homme, il est transformé en femme. Couvert de honte, il cache son arme sous une roche, revêt des habils de femme et s’enfuit dans une tribu étrangère. Femme, elle se marie, devient l’épouse d’un bédouin et se voit bientôt

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l’heureuse mère de plusieurs enfants. En cet état, elle se met à réfléchir : « Je n étais pas comme cela quand j'étais jeune: Oh! si je pouvais retrouver ma première condition ». Poussée par ce désir, celte femme reprend le chemin de Médàin-Sàleh et se rend auprès de la roche sur laquelle avait été tué le béden. Or, voici qu’à ses yeux, au sommet du rocher apparaît un autre béden. La femme saisit son arme, tire et abat l’animal. Au même instant, la même voix se fait entendre, elle disait : « O Père! on a tué le chameau de ma mère! ». — Que le coupable soit maudit, répondit une autre voix. Si c’est un homme, qu’il soit changé en femme, et si c'est une femme, qu’elle soit changée en homme ». Ces paroles sont-elles à peine prononcées, que le chasseur retrouve sa nature d’homme : il est redevenu ce qu’il était auparavant.

11 retourna à sa tente et raconta lui-même l’aventure qui lui était arrivée.

§ 3. — - Iblis.

Iblis, le diable, ou sitdn l'adversaire est regardé par les Fuqarâ comme un ennemi toujours prêt à leur faire du mal, à leur créer des ennuis, à leur occasionner des maladies, à mettre la discorde parmi les chefs, à troubler les familles, à inspirer la révolte des enfants contre les parents. Aussi ne se gênent-ils guère pour le maudire : « la ’anat Allah ' alayhi , que la malédiction d’Allah soit sur lui ». Ils racontent comment dans leur pèlerinage en passant à Mina, ils jettent quatorze petites pierres contre Iblis et quatorze contre son fils, et les menacent tous les deux de la colère d’Allah.

Les gens de leima sont loin d’avoir de pareils sentiments envers Iblis. Lorsque nous nous sommes présentés à la porte de cette ville soigneusement fermée contre nous, nous avons vu se réunir les hommes et les enfants qui en s’approchant poussaient l’exclamation : « ya Iblis », comme ailleurs on dit : « ya Allah », pour exprimer l’admiration et appeler une puissance supérieure à son secours. Le culte des habitants de Teima pour Iblis est entourée de mystères. Retenus par l’appréhension de dévoiler un secret ou bien simplement empêchés par le sentiment indécis d’une impression religieuse mal définie, les Teimanites ont toujours répondu d’une façon évasive à toutes les questions ou se sont renfermés dans un silence obstiné. Ils ont rapporté cependant comment dans un réduit du mur de l’ancienne Teima Iblis a fixé sa demeure. C’est là spécialement qu'il reçoit les hommages de ses fidèles et prête une oreille attentive à

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leurs supplications. D'après un dire, il se montrerait môme à ses adorateurs et exigerait des sacrifices d agneaux et de chevreaux, foutes ces pratiques paraissent futiles et même sacrilèges aux Fuqara qui ne se font pas faute de maudire Iblis tout en redoutant sa méchanceté.

Presque aussi redoutable est 1 action néfaste de la« gôlcih , la fee ». Cet être étrange qui habite le désert apparaît et se rend invisible à volonté. Chaque fois qu’il veut nuire, il prend une forme sensible. Ordinairement, il revêt les apparences d’une femme aux proportions démesurées, qui, au milieu du désert, appelle les arabes pour les égarer ou les dévorer. On nous cite le fait suivant.

’Awdeh eben Rûeihel était allé à la chasse à la gazelle dans l'ouâdy al- Ôesa'. En poursuivant le gibier, il se trouva tout à coup en présence d’une gôlah qui ouvrit une gueule énorme et se précipita sur lui pour le dévorer. Par un mouvement rapide, le chasseur évita cette attaque en se mettant à l’abri derrière un arbre. Mais le monstre revint à la charge, saisit l’arbre entre ses dents et le broya comme une paille. Une deuxième, puis une troisième fois, la même agression se répéta. Alors le bédouin se voyant sur le point de périr, saisit violemment son sabre et frappa la gôlah au cou. Le monstre chancela et puis tomba ; un second coup de sabre lui trancha le col. Le chasseur ’Awdeh examina de près cette terrible gôlah : elle avait un corps de femme ; sa tête était difforme et présentait quelque ressemblance avec celle d'un vautour; la gueule, lorsqu elle était ouverte, mesurait un mètre de large et laissait voir des dents longues de quinze centimètres ; ses yeux étaient comme des fenêtres ; ses mains n avaient pas de doigts et ses pieds avaient la forme de pieds d âne. Fier de sa victoire, le chasseur gagna en toute bâte son campement pour inviter les arabes à venir contempler le cadavre du monstre. Mais le lendemain matin les Bédouins, en arrivant sur les lieux, ne trouvèrent plus lien . la famille de la gôlah avait enlevé ses restes pendant la nuit : « Je n’ai pas vu de mes yeux cette gôlah », ajouta le narrateur en terminant, mais tous les arabes connaissent cette histoire.

De pareils récits n’offusquent pas la crédulité bédouine si fort enclinée au préternaturel. La croyance des Fuqarâ envers les « ginn » en est une nouvelle preuve.

Ces ginn (1) sont appelés « ahel al-avd » les habitants de la terre. Ils sont très nombreux et peuvent se multiplier chaque jour ; car il existe des

(1) D'après une tradition arabe Iblis serait le père des (jinn, apud L. Marraccio, Refutatio Alcorani, page 22, XXXIV.

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ginn mâles et des ginn femelles; ils se marient entre eux et procréent des enfants dans la terre ; on ne sait pas comment ils vivent, mais Allah les nourrit.

Les ginn sans être des ennemis acharnés de l'homme lui nuisent plus qu’ils ne lui font du bien. Ils frappent impitoyablement le nomade qui les trouble dans leur repos. Ils sont les maîtres de certains territoires qu’ils ne faut pas violer. Par exemple, ils habitent dans les tombes de Médâin-Sâleh et ils maltraiteraient fort quiconque aurait l’imprudence de se hasarder vers ces parages pendant la nuit.

Souvent, ils tentent l'homme, nous dit-on, et on nous cite le fait que voici :

Zayd eben Gebal dormait une nuit, sous sa tente. Réveillé en sursaut, il vit auprès de lui une femme assise qui lui dit : « Je veux me marier avec toi ». « Qui es-tu ? » fit Zayd. Et en la regardant, il aperçut un visage noir sur lequel brillaient deux yeux démesurément ouverts. Il comprit que son interlocutrice appartenait à la ahel al-arcl ; il lui dit : « Tu veux te marier avec moi ; mais moi je demande à Allah de me délivrer de ta présence ». Aussitôt la femme disparut.

Mais l’action principale du ginn consiste à s’emparer de l’homme : « 11 entre dans son corps et lui vole son esprit » disent les Arabes. Nombreux seraient au désert les cas de possession : on nous cite plusieurs exemples.

L’année dernière, No'amah, la fille du cheikh Mutlaq, fut saisie par un ginn qui la tourmentait sans cesse et la portait à des actions excentriques. Pour l’empêcher de se faire du mal, on lui attacha fortement ensemble les deux pouces et les deux gros orteils. On fit ensuite aspirer à la paliente de la fumée de soufre et de poudre pour chasser le ginn, mais le remède fut inefficace. On appela alors un vrai faqir (1) qui déploya toutes les ressources de son art; récita des formules magiques, exécuta ses danses habituelles, frappa la patiente à coups de bâton et lui souffla fortement dans les narines en adjurant le ginn de sortir. Mais celui-ci refusa de

(I) Ces faqirs sont des hommes revêtus d’une force merveilleuse donnée, dit-on, par un ange qui habite en eux. Cet ange a le pouvoir de commander aux ginn. Le jour même où nous prenions ces notes à Médâin-Sâleh, une faqireh, nommée Galwa, essaya de guérir rAly Hurfân, un des gendarmes qui occupent le Qala'ah. Le malade était étendu sur son grabat. Pour mettre un terme à ses souffrances ou tout au moins pour en adoucir l’acuité, il demanda la visite de Galwa. Celle-ci a la réputation d’avoir en elle un ange, malalc. Il est vrai que cet ange la quitte parfois, mais elle connaît le moyen de le rappeler : il lui suffit de recevoir un mégîdy de la part de celui qui implore ses services : le soir, elle place la pièce d’argent sous sa tête, et en se réveillant, le matin, elle sent en elle la présence de l’ange : elle peut procéder à l’application de sa vertu merveilleuse pour la cure des malades.

COUTUMES DE LA TliIBU ARABE DES FUQARÂ

quitter la place. Alors on s'adressa cà une faqîreh célèbre qui recommença les mêmes exorcismes. La malade éprouva une amélioration sensible et on profita de ce mieux pour la conduire au village d’el-'EIa où un charlatan habile confectionne des talismans infaillibles. Grâce à l'imposition d’un higâb rédigé en bonne forme, No'amah fut complètement délivrée de l’esprit mauvais. L’année suivante, elle donna un fils à son mari. Mais, peu de temps après sa maternité, elle redevint la proie du ginn qui la tourmenta violemment et finit par la tuer.

A ce récit notre interlocuteur en ajouta un autre que nous reproduisons dans sa simplicité objective; le fait s’est passé il y a cinq ans.

Mab as eben Gebal était sous sa tente lorsqu’il fut saisi par le ginn. Il se livra aussitôt à des contorsions insolites et à des actions extravagantes. Il aimait par dessus tout à creuser un trou dans le sable et à s'y tenir blotti. Comme il l’a raconté lui-même après sa guérison, il n'éprouvait un peu de repos que dans cette cachette loin de tout regard humain, à l’abri de toute lumière ; il craignait que les oiseaux du ciel no vinssent lui crever les yeux et lui ronger la bouche et le nez. Sa parenté se saisit de sa personne et après avoir employé en vain les remèdes ordinaires, se décida à le conduire à el-'Ela, auprès du célèbre eben Sûciry, dompteur des esprits , hassâr al-ginn. Le cortège, en arrivant à Médâin-Sâleh s’arrêta auprès d'un puits. Survint un maugrebin qui fut touché de pitié à la vue de Mahas se roulant dans le sable avec ses chaînes. « Allumez un feu », dit-il à ceux qui gardaient cet infortuné. Lorsque les branches consumées n’eurent plus laissé qu’un brasier ardent, il déposa sur ce foyer deux vieilles sandales et les fit rôtir. Ensuite, il les pila, les réduisit en poudre et mélangea ce résidu avec un peu de sel et un peu de farine. Le tout fut pétri dans l’eau et donna une pâle brune avec laquelle on boucha le nez et les oreilles du patient, -et on lui enduisit toute la tête. Le malade fut couché sur le sable. Toute la nuit, il sentit des douleurs très vives ; il lui semblait que des épines lui sortaient du front et des tempes : le lendemain matin il se trouva guéri.

Les ginn se trouvent partout au désert : ils sont une sorte de cauchemar pour l’esprit des Fuqarâ.

§ 4. Division du temps.

Les Fuqarâ n’ont aucune dénomination particulière pour désigner l’année. Ils s’écartent des Arabes de Syrie — des Arabes du nord, suivant leur expression — pour l’appellation des mois et ils diffèrent aussi en

VIE RELIGIEUSE

parlie île la tradition qo ram que. Voici la liste des noms de mois usités parmi eux.

1° Al-'AMr, UJ\)

2° As-Su far, (yU=, J\).

3°-6° Arba at-TiVâm , (f \yû\ y

7° Al-Garrah, (2^*J\).

8° Al-Qusayier , ( \ j .

9° Ar -Ramadan, (0U^ J\).

10°-1 1° Al-Futrein, (y

12° Ad-Dahiyeh ,

Le mot 'Âsûr des Bédouins répond au 'Asûrâ’ (1) de la tradition arabe. Asûrâ’ désigne un jour de jeûne facultatif observé par les Musulmans le 10e du mois de Muharram. On a comparé le mot 'Âsûrâ’ à l'hébreu T1U72J.

D’après Lev. 16, 29, le dixième jour (ito) du septième mois était un jour de pénitence et d’expiation. Mahomet, dans le but de se concilier les Juifs, avait pris au début de sa réforme religieuse plusieurs usages israélites. On croit qu il se conforma au jeûne de 'Âsûrâ’, en arrivant à Médine au moment de 1 hégire. Ce serait l’origine de cette pratique musulmane (2). Les Bédouins ont appliqué le nom de ’Âsûr au mois de Muharram, au dixième jour duquel tombe ce jeûne. Nous avons constaté le môme usage parmi les habitants d’el-'Ela et de Tebouk. Les nomades Haweitât connaissent aussi le mois de 'Âsûr. A Teima, on fait en 'Âsûr un repas pour les morts.

Notre interlocuteur ajouta : « Le mois de 'Âsûr pour se constituer prend 10 jours à 1 année qui finit et 20 jours à l’année qui commence ». Quelle que soit la portée de cette assertion, retenons que Muharram est une appellation sainte donnée à un mois qui, dans l’Islam primitif, était nommé Safar el-Awal (3). Il y avait deux mois de Safar.

t . (D Asûrâ n est autre que Asûr avec la termination araméenne. Les nomades prononcent 'Asûr, ou 'Asûr avec une voyelle brève à la première syllabe.

(2) Sur 'Âsûrâ’ voir Encyclopédie de l'Islam, 8* livraison, p. 493. En plus des explications données, on y trouvera une bibliographie assez complète à laquelle on pourra ajouter, Doutté, Mayie el Religion, p. 526 ss. Il ne semble pas probable que le nom du mois soit dérivé du mot, « impôt », mais il serait possible que la tradition de 'âsûr soit passée directement des Juifs chez les Bédouins. Ces derniers étaient au temps de Mahomet, plus ou moins inféodés aux idées juives. On sait qu’il y avait des Juifs nombreux à Teima, à Khaybar, dans l’ouâdy al-Qura, etc.

(3) Cf. Wellhausen, Reste Arab. Heidentums., p. 95 et Doutté, Magie et Religion, p. 527 s.

COUTUMES DE LA TRIBU ABABE DES FUQARÂ

Aç-Sufar, (jÀ^\). Les Fuqarâ prononcent Aç-Sufar au lieur de As- Safar. Ils ne nous fournissent aucune explication sur ce mois.

Les quatre mois suivants, qui répondent aux deux mois de Rabi’ et aux deux mois de Gumâda, sont nommés par les Fuqarâ, Arba at-Tuâm (f\yj\ \) « les quatre at-Tù’âm ». Aucun bédouin n’a su présenter un renseignement sur cette appellation. L’arabe f\yJ\ signifie « les Gémeaux », comme l’assyrien tuâmu et le syriaque to’mô. L’hébreu Dtfîn veut dire « deux jumeaux » (Gen. 25, 24). 11 est possible que ce nom de mois dérive du signe du zodiaque. On serait curieux de savoir pourquoi les nomades l’ont donné à quatre de leurs mois : le premier at-Tù’âm ; le second at-Tû’âm, etc. Cette dénomination est usitée à Tebouk, à el-'Ela et chez les Haweitât. A Teima, on connaît deux Tu âm (prononcé Tûeim)

et deux Gumâda.

Le septième mois est appelé al-Garrah , (S D’après Manna'

eben-Rummân, fils du cheikh de Teima, al-Garrah désigne le printemps. Parmi plusieurs autres sens, veut dire « nouvelle lune ».

Le huitième mois est appelé al-qusayier, Ce mot est un

diminutif de ^L*o S ou Voudrait-il signifier « plus petit,

plus court »? Ce serait l'explication donnée par nos Arabes qui prétendent qu’il lui manque une nuit. Ce nom de mois est connu et usité à Teima, à el-'Ela et à Tebouk.

Le mois suivant est celui de Ramadan (0Ua^J\).

Le dizième et le onzième mois portent nom al Futrein (crj yJU\). La fête de la rupture du jeûne ’ Ayd al-Fitr (1) ( est bien connue : elle termine le jeune de Ramadan. Les Nomades de la région qui nous occupe, y compris les habitants de Teima et ceux d’el-'Ela, donnent le nom de Futr, « déjeuner » ou « rupture du) jeûne » aux deux mois qui suivent Ramadân.

Le douzième mois s’appelle ed-Dahiyeh 3L*srv- «aJ\, « le sacrifice ». C’est ainsi qu’on appelle la victime immolée le 10 du mois de du' l Higgeh ; elle a donné son nom au mois tout entier (2).

Un autre nomade nous avait parlé de la division de l’année en quatre saisons : 1° as-sitâ’, l’hiver ; 2° ar-râbî', le pi-intemps; 3° al-qayd, l’été;

(1) Les Fuqarâ prononcent al-Futr et non al-Fitr.

(2) Nous avons demandé à notre interlocuteur quelle était la victime qui était immolée en cette circonstance. 11 nous répondit : « La victime peut être un mouton, une chèvre, un chameau : ce que l'arabe trouve sous la main ». Et il ajouta : « Un arabe Sardiyeh immola une fois quatre hommes et une femme ».

VIE RELIGIEUSE 65

4° al-asfery, l'automne; mais cette division est commune à tous les nomades.

Les Fuqarà’ ont commencé à nous mettre au courant de leurs connaissances, assez rudimentaires du reste, sur les étoiles. Nous croyons utile de consigner ici ce résultat comme continuation à une étude signalée dans les Coutumes (1).

al- aqrab , le Scorpion. Cette constellation est composée de plusieurs étoiles qui sont traversées par la lune et dans lesquelles la lune fait des stations manàzil (J y L^) (2). Elle entre d’abord dans a's- Sabülein L’arabe as-Sabûat désigne le dard

du Scorpion. Parle duel, as-Sabutein, les Arabes veulent exprimer ses deux pinces. La lune passe ensuite dans Fam al- Aqrab ° » \\ ?) la

bouche du Scorpion représentée par deux grandes étoiles juxtaposées entourées de petites étoiles. La cinquième nuit de sa marche la lune entre dans qalb al- Aqrab le cœur du Scorpion. Cette station

de la lune n’est pas favorable aux Arabes, car à ce moment ils ne trouvent rien à manger : point de lait dans les campements. Un proverbe dit : « Lorsque al-qalb se lève, l’hiver fait son entrée comme un chien (3) ».

LS" jit — .. — ^ — J \ , . — J.jî — j \ *L1» \ j \

En sortant d’al-qalb, la lune entre dans al-Faqarât (Cj L’an¬

cienne tradition arabe reconnaît ces étoiles comme appartenant au Scorpion et formant en quelque sorte son dos.

La septième nuit, la lune est dans la queue as-Sûleh ('À J \). C’est

le nom donné aux deux étoiles qui sont à l’extrémité de la queue : elles sont si rapprochées, qu’elles paraissent se toucher. Les Arabes disent : « A l’apparition d’as-Sûleh, les gémissements sont plus forts sous les tentes ; les Arabes se dispersent ».

En sortant du Scorpion, la lune traverse al-lîaldah *J\) espace

vide fermé par un cercle d’étoiles. A celte époque, les Fuqarâ’ n’ont pas de rapport avec leurs femmes; car, si elles concevaient, elles mettraient au monde des enfants idiots (4).

(1) Coutumes des Arabes , p. 323, ss.

(2) Dans sa marche de l’ouest à l'est, la lune rencontre les constellations. Le temps quelle

met à les traverser s'appelle station, manzil , J j-d. — 3. Ses stations sont au nombre de 28 par mois. Les Fuqarâ’ ne nous les nomment pas toutes. Ils nous disent qu’avant d’entrer dans le Scorpion, la lune traverse at-Torbiy’ah , jd Jl, quatre étoiles disposées en carré;

après elle pénètre dans un espace vide appelé ad-dawd

(3) Jeu de mots en Arabe,

(4) Les Fuqarâ’ connaissent d’autres jours néfastes. Par exemple, le l“r jour du mois ou n’entreprend pas une razzia, ni le 11, ni le 16, ni le 21, ni le 26.

COUTUMES DE LA TRIBU ARABE DES FUQARÂ

At-Terayiâ , (b^JLÛ) les Pléiades, jouent un rôle important dans le ciel. Elles se composent de cinq grandes étoiles et d'un grand nombre de petites. En hiver, dit notre interlocuteur, lorsque la lune se trouve à côté de Terayiâ, une étoile survient tout à coup du nord et se dirige sur les Pléiades. Si elle les frappe, la pluie sera néfaste et l’année mauvaise : mais si elle manque les Pléiades, l’année sera fertile (1). Cette étoile a nom Fahel (j s-9) « étalon ». Cette année la jonction devait se faire la S5e nuit après le lever de Terayia, à l’est. Mais les Fuqarâ’ ont négligé d’observer celte lutte ; c’est pourquoi ils ne savent pas si l’année sera prospère ou malheureuse.

Ap rès l’attaque de Fahel contre Terayiâ, son naw (^3) (2) dure 20 nuits.

At-jerayiâ est suivie par une étoile appelée at Tiïeiba « la

petite suivante ». La des Fuqarâ’ répond à l’étoile tâbï cil-neÿem

„ -g-t : H ç AJ, de la tradition arabe, identifiée avec Aldébaran dans la constellation du Taureau. Les Arabes frissonnent à son apparition : alors les gadîrs (bassins d’eau) se desséchent, la chaleur devient intolérable; le vent chaud et empoisonné se met à souiller. L’étoile raqîb d’Aldébaran est al-qalb.

Al-Gawzâ, (\j \) Orion. Les trois étoiles qui forment la tête

portent le nom de Haq'ah (a »£&) : c’est une des stations de la lune.

Mais les Fuqarâ’ connaissent à peine le naw’ de Ilaq'ah; ils parlent surtout de celui de al-Gawzâ qui dure 20 nuits. Le raqîb de al-Gawzâ est as-Sûleh.

As-Sïra Sirius est connu de nos Arabes. Son naw’ dure

20 nuits.

As-Samâk la Vierge, a un naw’ qui peut durer 10 jours;

C’est la première pluie, Un proverbe dit : « Quand vient as-Samâk, disparaît 'akâk (vent brûlant).

As-Sulieil (j.-^.^^J\), Canope, n’est pas inconnue des Fuqarâ’.

Nous avons remarqué en passant que certaines de ces étoiles sont

(1) Chez les Sarârât, l’explication est tout autre : Si l’étoile frappe Terayiâ, l’année sera mauvaise. La jonction de cette étoile avec Terayiâ est regardée comme une sorte de fécondation.

(2) Le terme arabe signifie proprement le coucher d’une étoile à l'occident, tandis que en même temps, une autre étoile, se lève, en face d’elle, à l’orient : cette dernière étoile

s’appelle raqîb (< ) . Un proverbe arabe dit : « Le coucher de l’étoile a apporté la pluie»

xjiJl ^lX-o lX.9. Dans le langage des Fuqarâ’ le terme naw’ signifie le coucher de l’étoile et la durée de la pluie quelle est censée avoir occasionnée.

Vie religieuse

mises en relation avec la pluie. Les Fuqarà’ ont constaté que la pluie peut tomber sur leur territoire pendant l'espace de six mois. Ils ont des expressions propres pour désigner ces ondées. Une des premières pluies est due à la conjonction quinzième 0V3)1 C’est la conjonction

de la lune avec at-Terayia. Ce serait l’entrée du wasem — u> 3) ou pluie de l’hiver.

La treizième conjonction marque la fin de l’hiver.

La onzième est pendant le naw’ de al-Gawzâ.

La neuvième a lieu pendant le naw’ de Si'ra

La septième amène la pluie de Rabî\

La cinquième occasionne la pluie d’as-Samâk.

Ces expressions sont d’un usage courant. Il suffit d’en prononcer une pour éveiller dans l’esprit du nomade une idée claire. En rappelant le qarân tâsi' ou tesâ'wy, notre interlocuteur nous sert aussitôt le dicton populaire.

Fut qerân tesawy cifqed qanemak , y a Savoy.

« La neuvième conjonction est passée compte ton troupeau, ô berger » (1).

La pluie est apportée par le vent, surtout par le vent du sud-ouest, cdgenûb \). Le vent appelé al-qayleh (i L^JLJ\) est violent ; il est

froid en hiver et frais en été.

Le vent d’est, as-Sarqiyeh, est chaud et le vent du nord, as-Semàliyeh est froid; mais il est agréable pendant l’été. Les nomades ont réuni dans des espèces de vers, les qualités des vents.

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