CHAPITRE I
JOURNAL DE VOYAGE; ITINÉRAIRE GÉNÉRAL
§ 1- — Voyage du printemps de 1909.
Nous sommes en possession de lettres vizirielles qui nous permettent d explorer en entier, au point de vue archéologique, les vilayets de Damas et de Bagdad avec le mutesarrefiyeh de Dêr ez-Zôr. Nous partons donc, espérant, avec ces autorisations générales, pouvoir visiter el-'Ela, Teima et l’extrémité nord de la côte orientale de la mer Rouge. El-'Ela fait en réalité partie du Hedjaz et relève du gouvernement de Médine ; mais comme c est tout à fait sur la frontière, à quelques kilomètres de Médâin-Sâlcli dépendant du wâly de Damas, il serait facile, avec un peu de bonne volonté de la part des autorités locales, de se rendre d’un endroit à l’autre.
Le lundi 15 février 1909, à onze heures et demie de la nuit, nous prenions à la gare de Amman le chemin de ter pour Ma Vin, où nous arrivions le lendemain à cinq heures du soir. C’était le moment du Hagg, c’est-àdire du grand pèlerinage de la Mecque et de Médine, et tout le matériel était mis en mouvement pour transporter les pieux pèlerins. Chaque jour il en passait plusieurs trains, montant ou descendant (1). La révolte des grandes tribus arabes situées entre la Mecque et Médine avait empêché cette année la caravane religieuse de se rendre directement par terre d’une ville sainte à l’autre. Après la visite de la Ka'aba et des sanctuaires des environs de la Mecque, le hagg égyptien s’était rembarqué à Djedda pour el-Weg d’où il avait gagné, à chameau, en six jours, l’oasis d’el-'Ela et s’était dirigé ensuite sur Médine en chemin de fer. Mais le plus grand nombre des Maugrebins, des pèlerins d’Asie Mineure et les Boukhariotes surtout, étaient remontés jusqu’à Beyrouth pour rejoindre Damas et prendre le chemin de fer du Hedjaz. De là vient qu’il y a encore en ce moment tant de pèlerins en route pour Médine. Le grand détour qu’ils ont fait ne parait pas les contrarier outre mesure. Ils ont dû subir une première qua-
(1) Dans le langage des Arabes et le langage officiel, les trains qui vont à Médine montent toujours, où que l’on soit, tandis que ceux qui vont à Damas descendent. Nous avons pu constater que parler autrement, employer en sens inverse les expressions « monter » ou « descendre », serait peu bienséant pour certains fervents de l'Islam qui ne conçoivent pas qu'on puisse descendre vers la ville sainte et monter en la quittant.
rantaine du côté de Tôr avant de repasser le canal de Suez; ils en subiront une seconde à Tebouk en redescendant; niais un mois de plus ou de moins en voyage, quelques fatigues surnuméraires, qu’est-ce que cela dans le grand pèlerinage entrepris pour Allah et son prophète?
Nous allons par la poste, c’est-à-dire par le train de voyageurs régulier (!), qui part de Damas trois fois par semaine. Il y a en arrière un wagon de première classe pour les officiers et les effendis; toutes les autres voitures sont découvertes et déjà chargées de marchandises en grande partie. Chacun s’installe comme il peut et où il peut. Nous hissons nos bagages, et nos personnes après eux, sur un wagon tombereau où cinq ou six Tunisiens ont déjà élu domicile au milieu d’un chargement de planches. La compagnie de ces gens, presque des compatriotes, nous paraît préférable à celle des pèlerins de Boukhara dont regorgent les chariots voisins (pl. I, 1). Notre mode de voyager manque bien un peu de confort, mais, n’était la fumée infernale et la pluie noire qui inondent notre wagon placé après le tender, on n’aurait pas trop à se plaindre. Après tout, ce n’est pas banal ni sans intérêt de parcourir ainsi le désert sur une impériale, fût-ce la troisième fois qu’on traverse ces régions.
On a conscience du vent de liberté qui vient de souffler sur l’empire ottoman. Les mécaniciens se disputent avec les chefs de train et les chefs de gare et partent quand il leur plaît; chaque employé en prend à sa guise. Cela a aussi du bon. Bien qu’officiellement aucun chrétien ne soit autorisé à dépasser Ma'ân, dans cette dernière gare on donne en ce moment, sans difficulté, des billets pour Tebouk et au delà, à toute personne qui se présente et parle arabe. Dans quelques mois, la situation ne sera plus la même. Du reste, aujourd’hui non plus il ne faudrait pas trop se fier à ce libéralisme, car on aurait plus d’une déception avant d’atteindre Médine.
Mardi 16 février. — Nous quittons Ma'ân à six heures et. demie du soir. La nuit dernière il a fait très frais sur les hauts plateaux de Moab. La température devient un peu plus douce à mesure qu’on avance vers le sud, surtout à partir de la descente de Baten el-Gôl que nous faisons comme d’ordinaire avec une rapidité vertigineuse. A un tournant un peu plus prononcé, un pauvre haggy, endoi’mi sur le bord d’une plate-forme, culbute et tombe si malheureusement qu’il a la tête fracassée. On s’arrête pour constater le décès : « Tamdm » (c’est fini), dit le chef de train; il sonne de la corne et la machine repart.
Les gares, entre Ma'ân et Tebouk, sont généralement de petites maisons d’équipe, ouvrant du côté opposé à la voie, avec une galerie sur le
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devant (pl. I, 2). A peu près partout où il y a de l’eau on a installé des pompes actionnées par le vent. Quelques-unes de ces machines viennent d’Amérique, mais le plus grand nombre sont d’origine allemande.
Mercredi 17 février. — A six heures du matin on se réveille devant Tebouk (pl. I, 3) . Régulièrement on devrait s’arrêter une heure tout au plus, le temps de changer de machine et de conducteurs, avec toute la lenteur qui convient en pays arabe ; mais il n’y a point de machine au dépôt pour remplacer celle qui nous a amenés. Des mécaniciens inexpérimentés en ont mis hors d’usage un nombre considérable et on est obligé de multiplier les trains. Hier au soir, nous avons croisé un train de pèlerins, au sortir de Ma'ân; il en part un autre à l’instant, dans la même direction. A une heure et demie, on se décide enfin à continuer avec la même machine. Encore vingt minutes d’arrêt en face de la quarantaine pour prendre le personnel déposé au lazaret et permettre au chef de train d’aller chercher sa couverture qu’il avait oubliée; puis nous partons et nous marchons sans autre incident jusqu’au lendemain matin.
Jeudi 18 février. — Les premiers rayons du soleil viennent dorer les sables et les roches gréseuses qui couvrent le sol aux environs de la station de Dâr el-Hamrâ. A un kilomètre vers le nord se détachent les aiguilles des garâmil er-Ruâlah (pl. II, 1); on les dirait en feu, tant la lumière qui les enveloppe est vive. Nous contemplons encore ce spectacle quand on stoppe au kilomètre 904, auprès d’un chantier. Des maçons grecs et italiens, avec des manœuvres arabes, contruisent là une gare qui s’appellera el-Mutâle' (^JUaJî), du nom donné à un sommet voisin (1), situé à une petite demiheure au sud-ouest, auprès duquel nous sommes passés en 1907. En attendant la fin des travaux, le télégraphe est installé sous une tente en loques, autour de laquelle soldats et ouvriers ont dressé des abris semblables. Quand nous reviendrons, l’année prochaine, la construction sera achevée depuis longtemps (pl. II, 2). Elle présente un aspect sévère mais non dépourvu d’élégance. C’est un type des qala'ahqui servent de gare entre Tebouk et Médine. On a au rez-de-chaussée une cour à ciel ouvert entourée de plusieurs pièces. Dans le fond, se trouve un étage comprenant deux chambres is fiées. Beaucoup de ces qala'ah, surtout les premiers construits, n’ont pas les deux chambres du haut. Ici les meurtrières présentent aussi une forme spéciale, l’inspecteur militaire, venu tout récemment, ayant jugé qu’il fallait les faire évasées, non pas seulement à l’intérieur des murs, mais aussi à l’extérieur.
(1) D’après le dire de plusieurs arabes Fuqarâ campés dans les environs, le nom de ces montagnes serait el-Mulla* et non point el-Mutâle'
L arrêt se prolonge; qu’y a-t-il donc? Le mécanicien déclare que la machine n’a plus d’eau; il faut attendre qu’on nous en apporte de Médâin- Sâleh. Cette année il n’est pas tombé encore de pluie dans ces parages et le grand birket de Mo 'azzam est à sec. Or c’est le seul point d’eau entre Médâin-Sâleh et el-Ahdar. Si le mécanicien néglige de faire une provision suffisante à l’une ou à l’autre de ces deux stations, ou si les réservoirs sont percés, comme il arrive assez fréquemment, on reste en panne avant d’arriver (1). C’est notre cas; attendons patiemment du secours. Il y a tout à côté de la voie un bassin avec de l’eau pour les ouvriers et les constructions. On pourrait en emprunter un demi-mètre cube pour continuer la route. Après quatre heures de réflexion on se décide à en venir à cet expédient et l’on puise une cinquantaine de seaux. Mais comme on a télégraphié entre temps à Médâin-Sâleli et qu’une machine vient au-devant de nous, la voie n’est plus libre, déclare-t-on; il faut encore attendre. A midi et demi la machine annoncée arrive avec un wagon réservoir et approvisionne tout le monde. Cependant ce n’est qu’à deux heures qu’on se met en mouvement pour faire place à un train venant de Mo azzam.
A trois heures et quart on s’arrêtait encore devant quelques tentes d’ou- \iiers non loin d Abou-Tâqah. Le chef de train et le mécanicien achètent une bouteille de araq (2) et vont la boire tranquillement à l’ombre d’un rocher. Les autres employés se couchent à côté, et allument leur cigarette. En attendant qu’il plaise à ces Messieurs de repartir, les voyageurs se chauffent au grand soleil. Les pèlerins les plus fervents mettent pied à terre et profitent de ce temps de répit pour faire leur prière après s'ctre purifiés, qui avec du sable, qui avec sa petile réserve d’eau. Les gens de Boukhara restent impassibles; on les dit braves au combat, mais il faut avouer qu ils ont un air bien hébété, ffne seule chose paraît les étonner : c’est que ces ouvriers perdus dans le désert, les empêchent d’aller remplir à leurs tonneaux de grandes théières qu’ils vident aussitôt pour se laver. Ils semblent attacher beaucoup plus d’importance que les autres à se purifier avec de l’eau. Cependant comme ils ne peuvent pas quitter leurs chausses de cuir pour se laver les pieds, ils se contentent d’appliquer sur le devant de la botte deux doigts mouillés et purifient ensuite de nouveau leur main. Nos Tunisiens sont bien plus pratiques. Ils ont emporté avec eux
(1) A notre retour, partis de Médâin-Sâleh à 7 heures du soir, nous étions au Mutâle' à 10 h. Nouvelle station prolongée; la machine est cassée, nous dit-on, elle laisse passer l’eau qui éteint le feu. 11 faut vider le réservoir et boucher le trou. A 8 heures du matin le travail est fini. On chauffe de nouveau et nous repartons à dix heures et demie.
(2) Le araq, raky ou mastic est une eau-de-vie fortement anisée qui remplace l’absinthe dans ces pays. On en fait une consommation considérable tout le long du derb el-llagg.
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un caillou très propre dont ils se servent à sec en guise cle savon. Après cela ils frottent leurs mains comme s’ils avaient réellement versé de l’eau dessus et finalement les passent sur la figure eu faisant mine de se laver. Ils n’ont pas non plus toute la patience des Boukhariotes et protestent ouvertement contre la Direction du chemin de fer du Hedjaz. Us ont quitté Damas lundi matin, et on leur promettait d’être à Médine dans trois jours; or, nous voici déjà au jeudi soir et l’on est encore loin de Médine. Beaucoup de pèlerins sont menacés de manquer de provisions.
À quatre heures et quelques minutes, la bouteille de 'araq étant vidée, chaque employé reprend son poste. À cinq heures et demie nous sommes à Médâin-Sàleh et trois heures plus tard à el-'Ela, où l’on renouvelle le personnel qui est toujours le même depuis Tebouk, c’est-à-dire depuis hier à midi. On comprend que ces gens soient fatigués et qu’ils en prennent un peu à leur aise. Aidés par un ami dévoué qui nous fournit des ouvriers, nous profitons de l’obscurité de la nuit pour débarquer nos bagages et installer notre campement à quelques pas de la gare, non loin des tentes des soldats.
Vendredi 19 février. — Nous avions réussi à atteindre el-'Ela, mais cette fois encore nous ne devions point pénétrer dans le village. De bon matin nous avons la visite d’un beau nègre répondant au nom de Marzouq, qui se pare du titre de cheikh. C’est tout simplement uu esclave de Farhan, cheikh des Leida, qui est préposé à la garde des jardins de son maître (1). Il nous donne sur la localité et les environs des renseignements très précieux et on voit qu’il désirerait se faire notre guide; nous tâchons de le cultiver. Le soir, visite du moudir d’el-'Ela qui s’oppose à ce que nous entrions dans le village avant d’avoir reçu des ordres de Médine. Cinq jours vont s’écouler en négociations infructueuses dont nous ne raconterons point le détail. Durant ce temps, malgré toutes les recommandations, nous sortons chaque jour et nous explorons les deux côtés de la vallée sur une longueur de trois kilomètres (2); nous y relevons nombre de graffites nabatéens, minéens et tamoudéens. Les officiers nous montrent aussi quelques pièces intéressantes mais ne nous autorisent point aies copier (3). Il y a actuellement
(1) Quand en 1910 nous avons demandé des nouvelles de Marzouq, on nous a répondu : « Son maître l’a vendu! » Bien qu’olficiellement le commerce des esclaves soit interdit, il se pratique toujours chez les Arabes, en particulier au moment du Hagg, et les villes saintes, la Mecque surtout, resteront sans doute pendant longtemps un entrepôt plus ou moins avéré de chair humaine,
(2) On trouvera plus loin, p. 30 ss., la description de ces lieux.
(3) Nous avons réussi à les copier ensuite plus tard à Damas où ces inscriptions furent envoyées. Voir min. n° 6 et liliy. n°* 35-37.
à el- Ela près de trois cents soldats occupés à différents travaux pour la construction du chemin de fer. Les officiers supérieurs, en général, et le commandant en particulier, ont été sympathiques et pleins d’égards pour nous. Nous tenons à les remercier de cette courtoisie d’autant plus appréciée, qu’elle contrastait singulièrement avec la manière d’agir de différents autres personnages.
A côté des ateliers militaires on s’essaie à réparer des machines. Cinq ou six locomotives, dont quelques-unes toutes neuves, détraquées par de mauvais chauffeurs, sont livrées entre les mains de mécaniciens non moins inhabiles qui achèvent de les détériorer. « Il n’y a pas là un seul ouvrier européen », nous dit l’un d’entre eux avec une fierté non déguisée. Il n’avait pas besoin d’en faire la remarque!
Mercredi 24 février. — Grâce aux agissements de ceux qui auraient du chercher à maintenir la paix, il y a dans le village une certaine effervescence qui va en s’accentuant. On nous en a avertis depuis deux jours et il devient manifeste qu’on nous empêchera jusqu’au bout de travailler. Il s’agit de ne pas compromettre le reste de notre voyage, et surtout l’excursion de Teima, par un séjour trop prolongé ici. Nous profitons donc d’un train qui part ce matin pour Médâin-Sâleh. Le commandant a l’amabilité de mettre à notre disposition pour transporter et charger les bagages plusieurs hommes, auxquels il est impossible de rien faire accepter. Honneur à l'armée! Le train défile le long de l’oasis (pi. II, 3), puis sous la paroi des grands rochers de Hereibeh, percés de petits trous qui marquent l’emplacement d’anciennes tombes et sans doute aussi 1 emplacement de plusieurs inscriptions (pl. III, lj. Reverrons-nous jamais ces lieux? En tout cas, pour plus de précaulion, nous prenons quelques photographies, au passage, de dessus notre wagon, un wagon citerne.
Arrivés à Médâin-Sâleh, nous cherchons à organiser aussitôt l’expédition de Teima. Un exprès est envoyé au cheikh Sahab des Fuqarâ avec qui nous avons déjà lié partie; mais Sahab vient d’émigrer avec son clan, à plusieurs journées à l’est. Il faut s’adresser à Mutlaq, le grand cheikh', campé dans les environs de Dâr el-IIamrâ. Pendant ces démarches, nous travaillons à vérifier plusieurs inscriptions et à compléter notre étude des monuments de Médâin-Sâleh.
Depuis le printemps de 1907, la localité est transformée. On a bâti un château d eau, deux qala ah, trois belles maisons en pierre de taille et 1 on est en train de faire un immense hangar pour les machines. A côté de ces constructions qui constituent la gare il y en a d’autres en briques
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séchées au soleil; c’est un petit village où il est facile de s’approvisionner des choses les plus nécessaires.
Nous retrouvons là notre ami, M. Egidio Denti, avec son intrépide compagne, Mmc Stella Denti, qui nous ont jadis reçus à el-Ahdar. Ils nous prêteront durant tout notre séjour un concours empressé dont nous sommes heureux de les remercier encore ici, une fois de plus. M. Soubhy bev, chef de section, ’Abbâs effendi son adjoint, Rifâ'at (1) bey, ingénieur, et Abd-ul-Megid Ybo, entrepreneur de Damas, constituent avec M. et Mme Denti la haute société de l’endroit. Tous sont charmants et plusieurs d’entre eux nous ont rendu d’importants services.
Dimanche 28 février. — Ce matin à 9 heures commence un vent violent, venant du nord-ouest, qui soulève des nuages de poussière; on n y voit absolument rien à quelques mètres de distance. Le sable envahit tout; nous avons beau fermer la tente, il est impossible d’écrire et même de travailler à quoi que ce soit avant quatre heures du soir. A ce moment, la tempête s’apaise un peu et, vers les neuf heures, il n’y a guère plus de vent. Il paraît qu’on a assez fréquemment à Médâin-Sâleh de ces bourrasques, surtout pendant l’été.
Lundi /er mars. — Nous avons enfin la réponse des Fuqarâ, apportée par Mohammed el-'Abid le majordome de Mutlaq. Mohammed, jadis simple esclave du cheikh, est devenu aujourd’hui un des hommes les plus influents de la tribu. Grâce à son intelligence et à la vigueur de son bras, il s’est créé une position incontestable et incontestée. Le gouvernement lui sert des appointements réguliers comme aux cheikhs échelonnés le long du derb el-Hagg, et Mutlaq, fort âgé, lui confie le soin de conduire toutes les expéditions. Nos hommes connaissent depuis longtemps Mohammed, pour l’avoir vu à Mâdabâ et au Kérak où, tous les ans, au mois d’aoùt, avant la construclion du chemin de fer, la tribu des Fnqarâ allait chercher sa provision de blé pour l’année. Ce sont eux qui nous ont engagés à demander comme rafïq ce grand nègre dont ils vantent beaucoup la fidélité et la bravoure.
Après les discussions, toujours obligatoires dans de pareils cas, nous arrêtons les conditions d’un traité. Mohammed lui-mème nous conduira à Teima moyennant trente mêgidy pour sa solde personnelle et fournira les montures au prix de douze mégidy par chameau. En route, nous nous arrêterons tant que nous voudrons pour copier les inscriptions; le guide
(1) Rifâ'at bey, nommé chef Je section au delà d.e Hedyeh, allendait qu’on lui eût construit un abri pour aller rejoindre son poste très dangereux en ce moment. L’infortuné jeune homme devait y perdre la vie quelques mois plus tard, tué par les bédouins.
nous indiquera les endroits où il y en a et nous fera passer par el-Mukattabeh (LATJ!). Nous pourrons rester à Teima dix jours si nous le voulons; Mohammed favorisera notre entrée et notre séjour dans l’oasis, mais il déclare cependant ne pas pouvoir répondre de l’accueil qui nous attend. Notre départ aura lieu dès demain, après l’arrivée du cheikh Mutlaq qui vient à Médâin-Sâleh avec le gros de la tribu et dont « le bon plaisir » est requis. Le grand cheikh ne changera rien aux conditions réglées par Mohammed, seulement il lui faut son bakchich; ainsi le veut la tradition.
Mardi S mars. — Le soleil est déjà haut et point d’Arabes. Nos projets auront-ils encore été déjoués? Mohammed n’est pas homme à manquer de parole, mais aura-t-il été libre d’agir? Nous commencions à en douter, quand on annonça un groupe de bédouins s’avançant dans la plaine. Notre futur guide ne tardait pas à arriver avec une quinzaine d’Arabes montés sur de superbes deloul. Bientôt après, cheikh Mutlaq, escorté de deux de ses fils à cheval et d’un certain nombre d’autres personnes, venait à son tour faire agenouiller sa chamelle devant la porte de notre tente.
Mutlaq, avec qui Huber avait eu déjà affaire en 1882 (1), est un beau vieillard de plus de quatre-vingts ans, la rumeur publique lui en donne de quatre-vingt-cinq à quatre-vingt-six. Petit de taille, un peu trapu et légèrement voûté, il marche encore assez fièrement pour son âge. Sa grosse figure est enveloppée d’un kefiyeh de couleur laissant voir seulement deux yeux vifs qui pétillent au fond de leur orbite, au-dessus d une forte moustache blanche, toute hérissée. Il porte le grand manteau bédouin et en dessous plusieurs tuniques aux manches traînantes. Au lieu des grandes bottes rouges que chaussent tous les bédouins de marque, il a une paire de gros souliers jaunes, achetés dans un bazar d’ouvriers, et qu’il n’a pas encore appris à lacer.
On connaît le procédé des Orientaux, n’abordant jamais de front le sujet à traiter. Après avoir demandé bien des fois à notre hôte des nouvelles de sa santé et fait des vœux multiples pour la prolongation de ses jours, on parle de choses indifférentes, puis, comme par hasard, on glisse un mot sur le voyage projeté. « Vous irez à Teima, dit Mutlaq d’un air sentencieux, si vous satisfaites mon bon plaisir » ( ida tutayieb hatry ).
« In sa Allah » (s’il plaît à Dieu), répondons-nous en chœur. — « Et quel serait ton bon plaisir? » lui demande-t-on, après un instant de
(1) Hlbeii, Journal..., p. 371.
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silence. — « Quatre-vingts livres » (1.600 fr.) ! — C’était un peu cher et notre premier mouvement fut de remercier le cheikh de s’être dérangé, car nos modestes ressources ne nous permettraient jamais de lui offrir quelque chose répondant à ses désirs. Nos hommes de Mâdabâ qui ont jadis rendu quelques petits services à Mutlaq et lui ont même prêté de l’argent, plaident notre cause à qui mieux mieux. Au bout d’une heure de discussion, le cheikh nous fait dire que « pour eux » il voudra bien se contenter de soixante livres. Nous déclarons à notre tour aimer mieux rester sous la tente que voyager à de pareilles conditions et on se quitte là-dessus.
Cependant Mutlaq n’a guère moins envie que nous de voir réussir l’expédition, car c’est en somme pour lui une bonne aubaine. Aussi les négociations ne tardent-elles pas à reprendre en dessous entre les bédouins de Mâdabâ et les principaux des Fuqarâ. Mohammed vient nous trouver pour essayer de tout arranger. Nous lui offrons trente megidy pour Mutlaq. Mais il fait remarquer avec assez de justesse qu’il faut bien quelque chose de plus au grand cheikh qu’à son 'abed. Nous sommes obligés d’en convenir et nous nous décidons finalement à y aller de deux cents francs, tout en protestant que c’est notre dernier mot. Quelques minutes plus fard, un traité en règle était rédigé et signé, tout l’argent versé d’avance, et nous partions.
Par suite de difficultés d’un nouveau genre, l’excursion à Teima racontée plus loin (p. 109 ss.) dura moins que nous ne l’aurions souhaité. Le mardi 9 mars, nous étions déjà de retour à Médâin-Sâleh.
Mercredi 10 mars. — La journée entière est employée à compléter les notes de voyage, à revoir l’itinéraire de Teima, à en vérifier les noms avec quelques Fuqarâ différents de ceux qui nous ont conduits et qui connaissent très bien toute la région que nous avons traversée, car ils y campent chaque année pendant plusieurs mois. Les jours suivants, nous recommençons à errer à travers les monuments de l’ancienne Hégrâ et nous avisons à un moyen pratique pour redescendre jusqu’aux portes d’el-'Ela et aller explorer les ruines de Ilereibeh qui avaient attiré notre attention en passant en chemin de fer.
Samedi 13 mars. — Avant le lever du jour, l’un de nous, sous le nom d’ibrahim effendi et déguisé en ingénieur, part avec un chef de district pour aller visiter les fameuses ruines. Nous les atteignons sans difficulté. Un individu d’el-'Ela, occupé dans les environs, nous conduit luimême à travers les premiers décombres et nous montre les statues et les inscriptions découvertes à cet endroit. « Ces inscriptions, dit notre homme,
écrites par clés Kuffdrs, dans une écriture et une langue inconnues, lec chrétiens se vantent de pouvoir les lire! » Naturellement, Ibrahim elFendi croit de son devoir de protester contre de pareilles assertions et ne jette sur ces débris qu un regard discret, en apparence fort désintéressé. Le Alawy (1) étant revenu à son travail, nous nous empressons d’examiner le tout de beaucoup plus près. Nous pouvons passer une demijournée sur les lieux, prendre deux douzaines de photographies, copier un nombre assez considérable d’inscriptions et nous rendre compte du travail qu’il y aurait à faire.
Mercredi 17 mars. — L’expédition de Hereibeh nous a paru en valoir la peine et ces deux derniers jours ont été consacrés à l’organiser. Cela n a pas été sans difficulté. Mohammed seul pouvait nous servir de guide. Il ne craignait pas les Alawy qu’il traitait avec un souverain mépris, déclarant que s’ils osaient entreprendre quelque chose contre lui, cette année ils ne récolteraient pas une datte, mais les Fuqarâ sont en guerre avec un clan des Bély et il n est pas prudent d’aller stationner pendant plusieurs jours à la frontière des deux tribus, dans une sorte de coupegorge. C’est précisément aux environs de Hereibeh qu’a eu lieu la dernière rencontre dans laquelle un cousin du cheikh Sahab a perdu la vie. On se surveille de part et d’autre, attendant une occasion favorable pour en venir aux mains. Aussi les conditions de L'abed ont été un peu dures, car il a demandé à amener avec lui au moins quatre hommes armés. De notre côté nous serons trois, ce qui formera une petite troupe respectable.
Hier au soir, toutes les dernières dispositions ont été prises. Nous quittons Médâin-Sâleh à deux heures de la nuit; à six heures et demie nous arrivons à Hereibeh (pi. III, 2) et nous commençons aussitôt à travailler. La journée entière nous sommes seuls; nous pouvons estamper, photographier, copier, sans que personne vienne nous déranger. Avant le coucher du soleil, nous regagnons prudemment, pour y passer la nuit, un campement d ouvriers italiens occupés à la construction de la gare de l’ouâdy el-Hasîs, entre el-'Ela et Médâin-Sâleh.
Jeudi 18 mars. — Dès le point du jour nous sommes de nouveau au travail. Nous avons hâte de terminer, car nous sentons très bien qu’on ne nous laissera pas libres pendant longtemps. Tous les matins, quelques gens d el- Ela viennent aux environs de Hereibeh travailler à dégager d anciens canaux. Hier ils nous ont remarqués et le soir on a beaucoup causé de nous dans le village. On s est même un peu excité en nous voyant r,ppa-
(i) 'Alawy est le nom genlilice des gens d’el-'Ela.
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raltre malgré l’ordre si formel qu’on nous avait donné de quitter ces parages et de ne plus y revenir. Nous avons l’air de braver les habitants d’el-'Ela et de nous moquer d’eux, en travaillant ainsi sous leur nez, sans tenir compte de leur défense.
Vers dix heures, nous recevons la visite des trois cheikhs du village qui viennent nous sommer de livrer nos carnets avec nos estampages et de partir tout de suite, sans quoi on nous tire dessus. Comme ils sont seuls contre nous sept, il n’y a pas à craindre grand’chose pour le moment; on commence donc par discuter. Pendant ces pourparlers assez violents, l’un de nous achève de copier les derniers graffites lisibles.
Nous avons fini le gros de l’ouvrage; prolonger notre séjour dans de pareilles conditions ne serait pas très prudent. Après avoir discuté pendant une heure, nous promettons de nous en aller à midi, et de leur côté les cheikhs se retirent. Nous prenons quelques dernières photographies et vers quatre heures, nous nous dirigeons lentement du côté de l’ouâdy Haslâ en recherchant les graffites le long de la voie.
Le large défilé par lequel nous remontons en suivant la voie ferrée porte le nom de cl-'Edeib Un peu au nord du kilomètre 972, sur
les premiers grands rochers, à l’est, se trouvent quelques petits graffites (lihy. nos 325-330). En face, dans la vallée, une colline de sable d’où émergent de nombreuses touffes de tarfas (pl. IV, 2) rappelle par sa forme les tells de la plaine de Philistie ou de la Séphéla. On ne croira pas cependant à l’emplacement d’une ancienne localité, bâtie dans le genre des villes cananéennes. Les sables, charriés par le vent et arrêtés par les broussailles et les tarfas, ont formé sans doute peu à peu cette colline (jui doit être entièrement l’œuvre de la nature.
Trois cents mètres plus loin, nous côtoyons de grands sommets à pic, au pied desquels, en s’avançant quelques pas vers l’est, on découvre un certain nombre de graffites libyanites (nos 331-337). Il y en a encore un petit groupe un peu plus loin, entre les kilomètres 970 et 909 (nos 340- 345).
Les braves ouvriers italiens nous font de nouveau le plus sympathique accueil et nous passons encore avec eux une excellente soirée et une bonne nuit. Nous garderons le meilleur souvenir de leur cordiale hospitalité dont nous les remercions ici une fois de plus.
Vendredi 19 mars. — • Nous repartons de bonne heure pour Médâin- Sâleh. Nous allons à pied, afin d’être plus libres pour chercher les inscriptions en cours de route. L’ouàdy llasîS doit son nom à une grande herbe verte, haute comme des joncs, mais à la tige aplatie et plus flexible. Elle
pousse en abondance dans cette vallée et révèle une nappe d'eau peu profonde. Il a suffi de creuser des trous de quelques mètres de profondeur pour avoir une eau excellente. Il ne semble pas cependant qu’il y ait eu là autrefois des puits très importants. L’endroit est un peu resserré et les bédouins, pas plus que les voyageurs, ne devaient y séjourner volontiers. On aimait mieux s’arrêter un peu plus haut, ou un peu plus bas, à Médâin- Sâleh ou à el-'Ela, où l’on trouvait aussi de l’eau en abondance et un peu plus de sécurité.
Le chemin qui remonte vers el-Heger n’est point encaissé entre deux lignes de montagnes continues. Il s’engage à travers une suite de sommets isolés, plus ou moins importants et de plus en plus distants les uns des autres à mesure qu’on approche de la plaine de Médâin-Sàleh. Ces masses de grès affectent les formes les plus bizarres. D’énormes rochers, dont la base formée d’une pierre moins dure que le reste a été rongée par les intempéries des saisons, ressemblent à de gigantesques champignons. Un des plus beaux types du genre est le rocher dit Marbont el-Hesan (1) qui se dresse dans la plaine d’el-Heger au sud-ouest de qasr el-Bint (pi. IV, 1).
Au sud du kilomètre 964, mais tout près, à deux cents mètres de la voie, à l’est, on trouve sur les parois d’une grosse colline appelée Quebour el- Gindy plusieurs graffites nabatéens (nos 225 ss.) et même un
graffite grec (n° 4). Dans le flanc nord-ouest de cette masse rocheuse était taillé un escalier rudimentaire, aujourd’hui très détérioré, qui permettait jadis sans doute de monter sur le sommet de la colline où il y aurait eu un monument quelconque, peut-être une tombe, ainsi que semblerait l’indiquer le nom de l’endroit. Il nous a été impossible de tenter cette périlleuse ascension.
En continuant cinq minutes plus loin, dans la direction nord-ouest, on passe à côté d’une autre colline d’où se sont détachés quelques blocs énormes. U y a là sur ces blocs, au bord de la voie, à l’est, un nombre relativement considérable de graffites grecs (nos 328 ss.), nabatéens (nos 5-13) et lihyanites (nos 347 ss.). La colline voisine, à l’ouest de la voie, présente aussi quelques autres petits textes.
Nouveaux graffites, lihyanites surtout, au nord du kilomètre 964, à l'ouest de la voie, sur les parois d’un petit sommet qui porte le nom de Hadbet el-'Abîd A une cinquantaine de mètres au sud-ouest du
(1) D’après la légende, c'est à ce rocher que l’ami de lleteinch attachait son cheval quand il venait passer les nuits auprès d’elle (vol. I, p. 115); de là le nom de Marbou( el-Hesàn.
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kilomètre 961, nous relevons quelques noms nabatéens. Il y a un groupe plus important de textes de toute sorte, en face, à cent mètres environ à l’est de la voie, sur la paroi sud-ouest d’une colline rocheuse dite Mahzin el-Gindy.
Samedi W mars. — Durant la seconde partie de la nuit, le tonnerre a grondé presque continuellement. Le matin, vers neuf heures, éclate un violent orage. La forte pluie n’a duré que dix minutes. Néanmoins, au dire des Arabes, elle est suffisante pour faire pousser un peu d’herbe et rendre aux arbustes leur verdure et leur fraîcheur. C’est la première pluie de l’année et probablement aussi la dernière.
Nous passons encore à Médâin-Sâleh une dizaine de jours employés à revoir certains monuments de plus près et à étudier les coutumes des Arabes, des Fuqarâ en particulier, avec lesquels nous pouvons cette année nous entretenir librement. La monotonie de ces journées est un peu rompue par la cérémonie du mariage du chef de gare de Médâin qui a épousé une jeune bédouine de quatorze ans. Vers le coucher du soleil, on amène en grand triomphe à la maison de l’époux, avec des chants et de nombreux coups de fusils, la jeune mariée, placée sur un chameau magnifiquement paré. Le soir il y a dîner de gala suivi d’une illumination avec des herbes imbibées de pétrole.
Les magasins de Médâin-Sâleh avaient réussi à fournir les étoffes qui devaient composer la corbeille de mariage ; mais impossible de trouver dans le pays une paire de bas pour compléter la toilette de la future! Pour cet article, il fallut recourir à l’obligeance de Mmo Denti qui en offrit plusieurs paires à titre de don gracieux. Rarement sans doute, des personnes distinguées ont l’occasion de faire un pareil cadeau à une nouvelle mariée (1).
Notre but était de gagner la mer Rouge à travers le Harrah et de remonter ensuite vers Aqabah en parcourant l’ancien pays de Madian. Cette vaste région est actuellement occupée, du moins dans la partie sud, par la puissante tribu des Bély. Leur cheikh principal, Soliman er-Refâdeh iïoliyt ^UL), auquel on a donné le titre de pacha, en récompense des services rendus au gouvernement, habite el-Weg. Seul, Soliman pouvait
(1) Quelques mois plus lard, le chef de gare de Médâin-Sâleh ayant reçu son changement abandonnait sa femme au désert. Celle-ci durant notre séjour à el-'Ela, 1 année suivante, devenait l’épouse du médecin major du district; mais au bout de deux jours, c était elle qui prenait la fuite et venait se réfugier auprès de l’un de nos soldats, son oncle. Comme elle n’avait point de père, et que cet oncle n’avait point été consulté pour le mariage, il ne se crut pas obligé de la rendre. Il la garda donc avec lui, attendant le départ du major pour la céder à un troisième, sinon â un quatrième mari.
nous servir de guide ou nous procurer un rafiq sérieux. La première chose était donc d’entrer en relation avec lui. Nous ne pouvions malheureusement pas aller le trouver nous-mêmes. Il n’y avait pas à compter en effet, pour nous conduire à el-Weg, sur les quelques Bély, la plupart des gens sans aveu, qui rôdaient autour de Médâin-Sâleh et, d’autre part, il était impossible à Mohammed, à cause de l’état de guerre, de s’engager dans le Harrah.
Dès le mardi IG mars, nous avions député un exprès à Soliman, le priant de vouloir bien nous envoyer un guide avec des montures. Moyennant une somme ronde, à payer seulement au retour, le messager était parti s’engageant à rapporter une réponse dans dix ou douze jours, quatorze tout au plus. Mais les affaires allaient se gâter et nous ne devions plus le revoir.
Depuis un certain temps déjà, les tribus des environs de Médine sont en pleine révolfe. Un maugrebin nous raconte qu’à un moment on a dû armer les pèlerins contre les Arabes. Naturellement, dans cette lutte, les Algériens ont été les plus braves et chacun est rentré avec une tète de bédouin! Après eux ce sont les gens de Boukhara qui se sont le mieux comportés. A chaque instant il arrive quelque échauffourée le long du chemin de fer. Entre Ilédyeh (io.») et Médine les trains ne voyagent plus que pendant le jour et avec une escorte de quarante soldats.
Naguère, quelques Arabes déguisés en soldats travaillaient avec ardeur sur la voie, occupés à déchausser les traverses afin d’occasionner un déraillement. Survient un train; le mécanicien, sachant qu’il n’y avait point d’équipe à cet endroit, ralentit la marche et s’aperçoit à temps du stratagème. U fait machine en arrière et les soldats qui étaient dans le train, mettant pied à terre, ouvrent le feu contre les malfaiteurs qui se dispersent aussitôt.
Les bédouins avaient fait dire qu’ils n’entreprendraient plus rien contre la ligne jusqu’au 15 du mois afin de permettre le rapatriement des pèlerins, mais qu’à partir de cette date ils arrêteraient de nouveau les trains. Ils ont tenu parole et, au jour marqué, ils ont enlevé un certain nombre de rails qu’ils ont même, paraît-il, transportés assez loin dans la montagne. Le gouvernement a pactisé avec eux, dit-on, et a offert neuf cents livres turques, moyennant quoi les cheikhs se sont engagés à laisser fonctionner régulièrement les trains pendant deux mois et demi. Dès le surlendemain il y a bien eu encore deux rails enlevés, mais les cheikhs ont protesté que c’était par des gens ignorant l’arrangement conclu l’avant -veille, et désormais pareil méfait, assurent-ils, ne se re-
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produira plus. Les choses en sont là. Le gouverneur de Médine aurait demandé trente mille hommes. Nous voyons passer en effet constamment des soldats en route pour le sud.
Le jeudi soir, 25 mars, les ouvriers qui travaillaient à el-Mehzam, entre Mabrak en-Nâqah et Abou-Tâqah, ont été attaqués par les bédouins. Un pauvre homme de Ma'an qui se tenait debout sur la porte de la tente a reçu une balle en pleine poitrine et est tombé raide mort. Les soldats envoyés dès le lendemain à la poursuite des maraudeurs ont rencontré des traces de sang’ qu’ils ont suivies. Elles les ont conduits dans un trou de rocher où gisait un Bély avec une cuisse fracturée par une balle. Il faisait partie de la bande d’hier au soir et a été blessé dans la lutte. Ses compagnons l’ont emporté et sont venus le cacher dans ce trou en attendant d’aller chercher une monture pour le ramener chez lui. On le transporte au campement où l’on reconnaît en lui un des bédouins qui naguère avaient dépouillé quelques ouvriers italiens dans l’ouâdy el-Hasis. Le premier train l’amène à Médâin-Sâleh et on l’enferme dans le qala'ah. Le chef de district aurait voulu confier la garde du malade à Mohammed, celui-ci s’y est refusé. « Si tu veux, dit-il, commande-moi de lui couper la tète, je le fais, mais je ne veux pas me charger de le soigner. Il mourra et on dira que je l’ai tué, alors son sang sera sur moi et sur les miens, sans qu’il y ait eu de ma faute. » Le médecin major arrange la fracture et ce sont les gendarmes du qala'ah qui rempliront l’office d’infirmiers.
On apprend que les individus qui ont fait le coup d’el-Mehzam avaient erré toute la matinée du 25 à travers le gebel Eflib. Nous avons eu de la chance de rester sous notre tente ce jour-là. Déjà avant-hier, nous avions cru apercevoir qu’on nous surveillait de près; ceci nous avait mis en éveil et rendus plus prudents.
Depuis quelques jours, nous agitons le projet d’aller visiter Terba situé à quatre heures environ au nord-ouest de Médâin-Sâleh à l’entrée du Harrali. Il y a là, parait-il, de l’eau courante, on parle même d’anciens jardins; les rochers environnants seraient couverts de graffites. Mais les Arabes de Mutlaq ont quitté la plaine où leurs chameaux ne trouvaient plus à manger et il est difficile de se procurer des montures. Du reste Mohammed nous fait des conditions inacceptables. Aujourd’hui il amène un Bély qui se charge de fournir trois chameaux. C’est un pauvre Arabe âgé de 50 ans environ, tout déguenillé, armé d’un vieux fusil à mèche. Impossible de compter sur un pareil individu; nous exigeons que Mohammed marche avec nous; mais l’appétit lui est venu en mangeant. Il allègue le
MISSION EN ARABIE. — II. 2
danger, réclame une forte escorte et exige plus de cent francs. C est trop pour une promenade qui ne rapportera peut-être que quelques graffites insignifiants. Accepter serait encourager les exigences des Arabes et nous rendre désormais tout déplacement impossible. Aussi nous renonçons à cette excursion et nous renvoyons encore, le lendemain, un des fils de Mutlaq qui vient nous faire des conditions à peu près identiques à celles offertes la veille par Mohammed.
Dans la nuit du dimanche au lundi, nous sommes réveillés par nos amis les Denti qu’on vient d’inviter à se réfugier dans un des qala'ah de la gare (pl. IV, 3). Le bruit court que les Bély arrivent en très grand nombre pour réclamer leur blessé; les quelques soldats de Médâin-Sâleh ne pourront pas leur résister. Comme le qala'ah n’est pas très éloigné de notre tente, nous jugeons un peu prématuré de tout abandonner. Informations prises, on découvre que ce sont là de simples racontars et, après quelques heures d’attente, chacun rentre chez soi.
Dimanche 28 mars. — - Après l’incident d’el-Mchzam et avec tous ces mouvements des bédouins, il devient à peu près évident que Soliman Refàdeh n’enverra personne. Le messager pourrait être déjà de retour. Il est vrai que le dernier délai n’est pas encore expiré, mais nous ne comptons plus sur rien. Un train va partir ce soir pour Damas; l'un de nous ira à Tebouk pour essayer de lier parti avec les 'Atàwneh, tandis que l’autre attendra encore deux jours à Médâin-Sâleh.
Mardi 30 mars. — Quatorze jours se sont écoulés depuis le départ de l’exprès pour el-Weg; point de nouvelles du cheikh Soliman. Inutile d’attendre plus longtemps; partons tous.
Il y a quarantaine à Tebouk (1) contre les pèlerins de la Mecque. Cette année on n’a point constaté d’épidémies ni de maladies sérieuses; néanmoins, par mesure de prudence, tous les voyageurs venant du sud doivent passer cinq jours au lazaret. Celui-ci est installé à un kilomètre environ au sud-est de l’oasis, au milieu de la plaine de sable. Il comprend deux grands parcs fermés par un grillage de fil de fer et séparés par une large voie où circule le chemin de fer. Chacun de ces deux parcs est subdivisé lui-même afin de permettre d’établir des catégories parmi les personnes soumises à la quarantaine. Des centaines de petites tentes alignées avec le plus grand ordre, à l’intérieur des parcs,
(1) L’aimée dernière la quarantaine se faisait à Médâin-Sâleh. Il y eut d'assez nombreux décès. Les morts enfouis dans le sable â peu de profondeur ne tardèrent pas à être déterrés par les hyènes; aussi dans nos promenades rencontrions-nous fréquemment des crânes humains sur lesquels s’acharnaient encore quelques aigles affamés.
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servent d’abri aux pèlerins. L’abri est des plus précaires, car les tentes sont en mauvaise toile et on en découvrirait difficilement dix fermant bien. Il est impossible d’y trouver un refuge contre les tourmentes de sable à peu près quotidiennes; la nuit on gèle, et le jour il fait là-dessous une chaleur étouffante. Cependant c’est encore mieux que rien et la plupart des pèlerins se contentent de cette installation, sans trop murmurer. A l’est des tentes, une grande baraque abrite la machine à désinfecter, et du côté opposé, un pavillon en planches, à plusieurs chambres, construit à Paris, sert de demeure aux trois docteurs de la quarantaine.
Le directeur de la santé, M. Rifâ'at bey, et ses deux adjoints ont été pour nous plus que courtois. Tous les trois parlent admirablement bien le français et l’un d’eux a même fait ses études à Paris. Nous avons été autorisés à faire quarantaine dans le wagon-service qui nous avait amenés et où nous nous étions royalement installés. Notre demeure l’emportait en commodité sur celle de plusieurs officiers, restés dans un wagon de première classe très bien conditionné, qui laisse loin derrière lui les meilleurs coupés de la ligne Jaffa-Jérusalem.
Comme aucun symptôme de maladie ne s’est manifesté parmi les voyageurs, on est assez coulant pour les rapports avec l’extérieur, et dès le premier jour nous avons pu entrer en relation avec le représentant de Harb, grand cheikh des 'Atâwneh . Un traité est conclu sans trop de difficulté, aux termes duquel le wakil (l) du cheikh Harb s’engage à nous donner un guide qui nous conduira à notre choix, soit à Dibah, soit à Mueileh, petites localités sur la mer Rouge. Le commandant du qala'ali de Tebouk fournira à son tour deux gendarmes pour notre escorte. Nous marcherons ainsi avec les Arabes et avec le gouvernement, combinaison à laquelle nous tenons beaucoup. Les choses paraissent donc s’arranger pour le mieux.
Jeudi /er avril. — Le cheikh Garid, frère de Harb, que nous avons fait mander, arrive de chez les Arabes. Il s’insurge contre le représentant du grand cheikh qui a signé un contrat absurde. Il le traite d’imbécile, de tels (2), etc... Ne sait-il pas que les Béni 'Atiyeli sont en guerre avec les Haweit d’Abou-Deqeiq et qu’il faut passer sur le territoire de ces derniers pour arriver à la mer Rouge? Garid rapporte l’argent avancé et nous fait des excuses, déclarant qu’il lui est absolument impossible d’observer le
(1) Harb entretient toujours à Tebouk un représentant de son autorité qui porte le titre de wakil (procureur).
(2) Teis signifie mot à mot « bouc ». Ce terme dans la bouche d’un nomade équivaut
à celui de stupide.
contrat. Ce qu’il dit est parfaitement raisonnable et il faut se résoudre à traiter sur de nouvelles bases.
Les 'Atâwneh nous guideront et répondront de nous sur toute l'étendue de leur territoire, mais pas au delà. Si nous voulons aller à Mueileh, Garkl nous donnera son fds Salem pour nous accompagner jusqu’à Ruafah, point frontière entre les Béni 'Aüyeh et les Ilaweit; là ccs derniers nous prendront sous leur sauvegarde et nous conduiront jusqu’à la mer Rouge. Un exprès est aussitôt envoyé au cheikh des Haweit afin qu’il vienne nous chercher à l'endroit indiqué, et nous décidons de partir samedi matin.
Vendredi 3 avril. — Nous venons d’achever les derniers préparatifs, quand arrive comme un coup de foudre une dépêche de Damas nous demandant de remettre notre départ. De prétendus civilisés, agissant en dessous, ont télégraphié contre nous aux autorités de Damas qui se sont émues de notre projet. Nous répondons en tâchant de mettre les choses au point.
Samedi 3 avril. — Nous devions partir ce matin au lever du soleil. Le guide est là, mais point de montures. Que se passe-t-il? Enfermés au lazaret, nous ne pouvons pas nous en rendre compte exactement; mais nous supposons, et non sans raison, qu’il y a encore des intrigues dans ce retard. On nous raconte toute une histoire, un chameau s’est échappé, on court après, etc... Nous nous fâchons, et dans la soirée toutes les hôtes finissent par arriver. Nous partons aussitôt.
On trouvera plus loin le détail de ces quelques journées de voyage à travers le Harrah et on verra comment nous fumes contraints d’interrompre notre marche. Le samedi soir, 7 avril, nous rentrions à Tebouk. On nous avait promis qu’au bout de quelques jours, nous pourrions repartir dans de meilleures conditions. Tout d’abord on fit semblant de seconder notre entreprise, mais bientôt chameaux et Arabes étaient séquestrés par les autorités locales et nous nous voyions obligés de regagner Ma'ân en chemin de fer.
L’accueil sympathique que nous trouvons à Ma'ân chez M. Meissner pacha, directeur de la construction du chemin de fer du Iledjaz, nous dédommage un peu des contretemps que nous venons d’éprouver. Mme Meissner nous invite à célébrer dans son salon la solennité de Pâques et nous procure ainsi une joyeuse fête sur laquelle nous n’avions point compté.
De Ma'ân, nous essayâmes encore un instant d’atteindre le pays de Madian en compagnie des Haweitât. Cette troisième combinaison échoua comme les deux premières, peut-être fort heureusement pour nous, car
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on apprenait sur ces entrefaites les massacres d’Adana et les troubles de Constantinople. La prudence nous engageait à nous rapprocher de Jérusalem. Le 15 avril nous arrivions à Mâdabâ. Du 22 au 29, nous faisions l’excursion de Qeseir 'Amra, et le 3 mai nous étions enfin de retour dans Ville Sainte.
§ 2. — Excursion clu printemps de 1910.
Le but de notre voyage cette année était de visiter simplement el- Ela et d’explorer à fond les ruines voisines qui portent le nom de Hereibeh. Nous avions besoin pour cela d’une autorisation expresse de la Sublime Porte afin de ne pas nous buter une troisième fois contre la malveillance des habitants et de certaines autorités locales. Vers la fin du mois de mars, cette autorisation nous était accordée, grâce à la bienveillance de l’Ambassade française à Constantinople et au libéralisme éclairé des principales autorités ottomanes auxquelles on s’était adressé. Que les uns et les autres veuillent bien trouver ici l’expression de notre profonde reconnaissance unie à celle de tous ceux qu’intéresseront les documents publiés dans les pages qui vont suivre.
Mercredi 30 mars. — Nous quittons Jérusalem sous une pluie battante qui dure depuis plusieurs jours. En arrivant à Jéricho nous trouvons deux cavaliers circassiens qui rentrent du Jourdain. Le fleuve a débordé sur les deux rives et le pont est devenu inabordable. Il faut attendre pendant deux longues journées avant de pouvoir arriver jusqu à ce fameux pont, à travers l’eau et la boue, et ce n’est que soutenues par quatre hommes que nos mules de charge parviennent à atteindre la rive orientale (pl. V, 1).
Nous gagnons la gare de Zizeh par Mâdabâ, emmenant avec nous deux bédouins de cette dernière localité et notre domestique Ibrahim qui depuis vingt ans accompagne les caravanes bibliques. Le train passe à Zizeh vers le milieu de la nuit (1); mais on trouve chez M. Zénardi, chef de district, un accueil si cordial et une hospitalité si franche que la soirée est bien vite écoulée. Ce brave Italien, ingénieux et très actif, s’est bâti une maisonnette dans laquelle rien ne manque, pas même une chambre pour les hôtes. A côté, il a créé un jardinet où poussent
(1) Les trains réguliers allant vers le sud passaient à Zizeh trois fois par semaine : tous les lundi, mercredi et samedi, vers minuit. C'est à Zizeh qu’a lieu d’ordinaire le croisement des trains postaux entre Ma'ân et Damas. — Depuis la révolte de Kérak, l’horaire est changé; le trajet entre Ma'ân et Zizeh se fait pendant le jour par crainte des bédouins.
quelques légumes avec plusieurs abricotiers et d'autres arbres qui ne tarderont pas à donner des fruits (1).
Dimanche 3 avril. — Les trains du Hedjaz sont devenus plus réguliers surtout en dehors du temps de pèlerinage. Le nôtre arrive assez exactement, à minuit et demi, et le matin un peu avant neuf heures nous sommes à Ma àn. Un officier de police prend le nom de tous les voyageurs avant d atteindre Ma ân et ne permet point aux Européens de continuer plus au sud. Il nous faut l’intervention du qaïmaqam, heureusement présent à la gare, pour obtenir de poursuivre notre route.
Nous partons de Ma an à 10 heures 10 minutes. A 1 heure 20 minutes, nous sommes à 'Aqabat es-Samieh; à 1 h. 57 à la station de Baten el-Gôl et à 4 h. 25 à celle de Medawwarah. Nous passons de nuit à Tebouk où le commandant du qala ah, averti par le wâly de Damas, vient nous offrir ses services.
Lundi 4 avril. A trois heures et demie du soir nous arrivons à Médâin- Sâleh . Cela devient un enchantement que de voyager sur le derb el- Ma,gg- Un comprend facilement l'enthousiasme des pèlerins qui, pour quatre li\res turques, environ 92 fr., parcourent en trois jours les vastes solitudes qui séparent Damas de Médine (2). Aussi il parait que leur nombre augmente tous les ans. Cette année il y en aurait eu environ soixante mille, si on croit ce qui se dit un peu partout.
Médâin-Sâleb est devenu une station très importante. C’est ici qu’on change de machine et qu’on renouvelle tout le personnel entre Tebouk et Médine; aussi les employés de toute sorte se pressent-ils en foule à la porte du chef de gare (pl. Y, 2).
Otman sawis, commandant du qala ah, informé de notre passage par les autorités de Damas, nous offre deux gendarmes pour nous accompagner à el- Lia. Nous acceptons, en prévision des difficultés que nous pourrions avoir là-bas. Après deux heures d’arrêt, le train repart pour Médine et à
(lj Après la déclaration de guerre entre la Turquie el l’Italie, M. Zénardi était parti pour Damas afin d'offrir sa démission de chef de district. Arrivé à Dera'a, on l’engagea à regagner son poste, lui assurant qu il n’avait rien à craindre, s’étant fait naturaliser argentin, lors d’un long séjour dans l’Amérique du Sud. Il se laissa persuader et rentra à Zizeh. Quelques jours plus tard, un matin, on le trouvait mort dans son lit. On fit répandre le bruit qu’il avait succombé à une attaque; d après une autre version non moins vraisemblable, il aurait été étranglé chez lui pendant la nuit.
(2) Cet enthousiasme n est point partagé par tous les pèlerins qui ont jadis parcouru tout ce chemin à pied. Lors de la révolte des bédouins de Moab, au mois de décembre 1910, qui coupèrent sur plusieurs endroits la ligne du chemin de fer, nous avons entendu un haggy maugrebin s écrier : « Tant mieux! Est-ce qu’ils croient vraiment faire un pèlerinage ceux qui s’en vont ainsi à Médine, tranquillement assis dans une voiture avec tout ce qu’il leur faut, sans se donner la moindre peine! »
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six heures et demie nous descendons à la gare d’el-'Ela (pl. VI), près de laquelle nous dressons notre tente.
Mardi 5 avril. — La matinée est consacrée au repos et à mettre ordre aux affaires. On prend aussi quelques photographies des environs. A midi, visite du moudir que nous avons fait appeler. C’est le même que celui de l’année dernière. Visiblement, notre arrivée le contrarie et il ne voudrait pas avoir le démenti de sa conduite antécédente. Soit pour gagner du temps, soit qu’il en fût réellement ainsi, il déclare ne pas avoir reçu d’ordres de Médine et par conséquent ne pas pouvoir nous autoriser à pénétrer dans le village pour copier les inscriptions. Les soldats de Médàin ont beau témoigner en notre faveur, il fait semblant de ne pas les connaître, leur dit qu'ils sont venus sans ordre et qu’ils n’avaient pas le droit de passer ainsi d’un vilayet dans l’autre. Nous télégraphions à Médâin- Sâleh, à Médine et à Constantinople.
Mercredi 6 avril. — C’est la première fois que nous voyons refuser un louis de 20 fr. On nous dit que les livres anglaises et françaises n ont point cours sur le terrain sacré du Hedjaz; seul, 1 argeut impérial, es-sultanyeh, est admis. Avant de partir, nous aurons l’occasion de constater qu ici comme ailleurs, il n’y a point de règle sans exception.
Nous écrivons à Son Excellence Aly Riza pacha moliâlez(l) de Médine pour l’informer de la situation qui nous est faite. Aly Riza pacha était il y a quelques années commandant militaire de Jérusalem où il a laissé le meilleur souvenir. Nous avions eu l’occasion d’apprécier en maintes circonstances son intelligence et son libéralisme dont il devait nous donner bientôt encore une nouvelle preuve. Nous ne saurions trop le remercier de l’intérêt qu’il a bien voulu prendre à notre mission archéologique et de tout ce qu’il a fait pour en assurer le succès.
Otman sawis arrive de Médâin-Sâleh et montre au moudir les dépêches venues de Damas et émanées du ministère de l’intérieur. Le moudir se calme un peu, mais ne cède point. Attendons la réponse de Médine. Pendant ce temps, nous explorons à nouveau les abords de l’oasis et nous dressons un croquis de la vallée.
Jeudi 7 avril. — Nous continuons les travaux entrepris hier au soir. Une partie de la journée se passe encore à parlementer. Le soir, le moudir se montre plus doux, il a dû recevoir une réponse de Médine en notre laveur, mais il ne veut pas l’avouer clairement. Il s’est entendu, dit-il, avec les cheikhs qui ne sont plus aussi hostiles , tout va s’arranger; demain, lui-
(1) Mohàfez (surveillant) est le titre donné au commandant des lorces de Médine.
meme nous conduira dans le vilayet (1). Pour nous montrer l’état arriéré de ses administrés il nous raconte qu’il a essayé de fonder une école à el- Ela. Il y a en ce moment un pacha de Médine, venu tout exprès pour celte londation. Les gens d’el-'Ela ripostent : « Une école, à quoi bon? Nos pères ne savaient ni lire ni écrire, nous non plus; nos enfants n’ont pas besoin d en savoir davantage. Est-ce que nous ne connaissons pas Allah? Cela nous suffit. » Ces paroles sorties de la bouche des vieillards qui forment le Conseil d’el-'Ela révèlent bien le niveau intellectuel de la population toute entière. L’un des trois cheikhs, Ahmed, plus intelligent que les autres, est un peu humilié devant nous des réflexions faites par ses compatriotes; lui accepterait volontiers le maître d’école.
V endredi 8 avril. — Date mémorable, nous devons pénétrer aujourd h ui dans le village. Le moudir vient nous chercher à la gare et, escortés des cheikhs et de quelques soldats, nous nous engageons à travers les plantations de palmiers que précèdent quelques lopins de terre ensemencés où l’on est en train de moissonner (pl. VII, 1 et 2). On nous a demandé de vouloir bien ne pas commencer nos travaux le vendredi, jour de prière, et aussi jour de repos, dans tous les chantiers militaires du derb el-Hagg. Nous avons accordé cette satisfaction à nos soldats et la journée se passe en grande partie à faire des visites.
Samedi 9 avril. De bonne heure nous sommes au village avec nos échelles et tout l’attirail d’estampage. Les deux gendarmes de Médâin- SAleli et un bédouin de Mâdabâ nous accompagnent. Le moudir nous a donné quatre soldats d el- Ela dont l’allure peu martiale n’inspire à leurs compatriotes qu’un respect très modéré. Chaque cheikh a fourni à son tour un homme. Nous entrons par la porte sud et nous commençons aussitôt a estamper, en double, les moindres fragments d’inscription rencontrés dans les rues, sur les murs des maisons. Une foule de curieux plus ou moins sympathiques nous entoure. La journée se passe sans incidents. Le soir, un invividu essaie de chercher querelle à propos d’une inscription estampée sur un mur qui lui appartient. Il saisit l’estampage et prend la fuite. Mais le cheikh Ahmed, sur le territoire duquel nous nous trouvons en ce moment, promet de nous rapporter le papier le lendemain matin.
Il devait tenir parole.
Dimanche 10 avril. — Nous ne pouvons pas interrompre notre travail sans risquer de tout compromettre; aussi la journée entière est consacrée à la recherche et à 1 estampage des inscriptions à travers le village. Un
(l) Nom donne au village d’el-'Ela par les gens de celte localité et les bédouins des environs.
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petit incident dans le genre de celui d’hier ail soir menace de devenir plus tragique, car le cheikh du quartier n’a point la fermeté du cheikh Ahmed. Tout finit par s’arranger et on peut travailler jusqu’au soir sans autre difficulté.
Lundi 1 1 avril. — Il ne nous reste plus à explorer que l’angle sud-est du village et les jardins. Ceux-ci sont moins riches en épigraphie qu’on n’aurait pu le croire. A peine trouvons-nous deux ou trois textes très mutilés, encastrés dans des montants de porte.
Vers midi, nous avons achevé de parcourir toutes les rues d’el- Ela. On nous signale encore à l’est de la citadelle, au sommet d un mur, une inscription qui avait échappé à nos premières investigations. Nous nous mettons en devoir de l’estamper. Survient l’auteur de 1 incident d hier au soir. L’inscription est, paraît-il, dans le mur de sa maison et il s oppose à ce que nous en prenions l’empreinte. Une altercation assez vive s engage entre lui et notre escorte.
On est tout près de la place publique où stationnent nombre d oisifs et un attroupement rapide se fait autour de nous. Les cheikhs et les soldats nous engagent à poursuivre le travail, mais les opposants sont nombreux et il ne tarde pas à en survenir avec des fusils dont ils font mine de vouloir se servir. Les cheikhs sont impuissants à rétablir l’ordre et nos quelques soldats se trouvent débordés. Cheikh Alimed nous entraîne sur son territoire, puis à l’intérieur de sa maison où nous n’avons plus rien à craindre. Les manifestants, maîtres des lieux, martèlent aussitôt l inscription. Déjà, les jours précédents, plusieurs textes estampés avaient eu le même sort.
Nous nous rendons chez le moudir pour protester contre ce qui vient de se passer. Celui-ci promet de punir les coupables, mais afin de ne pas surexciter la population il attendra notre départ pour infliger un châtiment exemplaire. « Vous apprendrez plus tard, dit-il, si j ai agi avec vigueur! » Nous savons parfaitement ce que cela signifie : il ne peut ou ne veut rien faire.
Nous croyons qu’il ne reste guère plus d inscriptions a estamper dans les rues d’el- 'Ela que nous avons toutes explorées. Il doit y avoir encore un certain nombre de textes ou de fragments de sculptures à l’intérieur des maisons, mais on refuse obstinément de nous en ouvrir les portes et il est inutile d’insister davantage. Nous terminons la soirée par une visite aux rochers qui dominent le village, à 1 ouest, et ou 1 on pourrait espérer trouv ei quelques graffites anciens. Nous n’y rencontrons guère que des graffites arabes et quelques inscriptions dans la même langue, sans importance.
Mardi 12 avril. — Nous commençons à explorer aujourd’hui méthodiquement les ruines de Hereibeh auxquelles nous consacrerons toute la semaine. Le travail est assez pénible. La prudence demande que nous reslions campés auprès de la gare, à côté des tentes des militaires. Or il y a six kilomètres de la gare d el-'Ela à Hereibeh et il est impossible de trouver des montures. C’est, donc six kilomètres dans le sable qu’il faut faire à pied, matin et soir (1). Heureusement nous avons pu nous procurer deux petits ânes pour transporter les échelles et les appareils.
Au bout de cinq jours, nous avons estampé à Hereibeh toutes les inscriptions et graffites susceptibles d’être estampés; nous avons copié les autres et relevé les quelques monuments intéressants qui subsistent encore. Notre travail est donc à peu près terminé. Nous employons encore une journée cl demie à parcourir en tout sens la nouvelle oasis créée au sud de la gare cl à visiter les parois de la montagne voisine. Nous relevons dans celte région quelques textes intéressants et quelques graffites.
Mardi 19 avril. — Plusieurs ingénieurs et employés du chemin de fer nous ont signalé à quatorze kilomètres environ au sud d’el-'Ela, non loin de la gare de Bedaya (£>Jaj), des ruines assez importantes. A les en croire, il y aurait eu à cet endroit une ville au moins aussi considérable que celle de Hereibeh. Il est possible qu ils exagèrent beaucoup, niais les renseignements qui nous sont venus de sources différentes ne peuvent pas être absolument faux. Un instant nous avions pensé pouvoir aller constater par nous-mêmes 1 existence et l’étendue de ces ruines, où l’on pourrait espérer trouver de nombreuses inscriptions, puisqu’elles n’ont pas été bouleversées et pillées comme celles de Hereibeh. Mais il a fallu renoncer bientôt à ce projet. Des amis dévoués nous avertissent de ne pas même trop prolonger notre séjour clans les parages d’el-'Ela et de partir aussitôt notre travail
fini.
Saincui iô avril, rnax. 33% mm. 13° centigrades.
JOURNAL DE VOYAGE; ITINÉRAIRE GÉNÉRAL
Avant-hier, pendant que nous achevions d’estamper les dernières inscriptions de Ilereibeh, un bédouin monte est venu abreuver son chameau à la source voisine. Les soldats de Médâin-Sàleh ont vu en lui un espion et 1 ont empêché de s’approcher. Aujourd’hui, on nous apprend qu’il aurait été chargé pour Farhan, cheikh des Leida, d un message qui nous concerne. Ceux qui ne peuvent pas nous nuire directement feraient appel aux bédouins pour se débarrasser de nous. Farhan, connu par son avidité et son hostilité à tout élément étranger, ne peut manquer de saisir l’occasion et de venir promptement nous susciter mille difficultés. Aller visiter les ruines des environs de Bedàya' est absolument impossible ; nous n avons pas de montures, et s’y rendre cà pied serait par trop imprudent. Celui de nos hommes qui l’année dernière a reçu Farhan à el-Heger, pendant que nous étions à Teima, insiste pour un départ immédiat. Il a présent encore à l’esprit l’insolence du jeune cheikh et sa menace de venir nous razzier, menace qu’il eût peut-être mise à exécution si nous n’avions pas eu comme rafîq le serviteur de Mutlaq, le brave et fidèle Mohammed.
Notre mission à el-'Ela est terminée; inutile de prolonger un séjour qui peut devenir dangereux. Nous avons invité le moudir avec ses deux fils ainsi que le dâbet et les trois cheikhs à venir manger le mouton, car il convient de se quitter en très bons termes. Le moudir demande même cà poser devant notre appareil afin que nous puissions emporter son image (pl. VII, 3). Ou évite de parler de départ, mais, la nuit venue, nous profitons de la clarté de la lune pour lever le campement et le lendemain, de bonne heure, un train nous emporte à Médâin-Sàleh.
Jeudi 21 avril . — Il ne convenait pas de passer au Heger sans s y arrêter pour faire une dernière visite à la nécropole et un pèlerinage aux sanctuaires nabatéens ! Nous trouvons là encore un des frères Denti qui a l’entreprise de quelques constructions du côté de Hedyeh. On ne l’autorise point à aller surveiller, ni même visiter en passant, les travaux dont il est responsable et il doit diriger d’ici, comme il peut, un chantier situé à 50 ou GO kilomètres au sud. U a ouvert une grande carrière auprès de Qasr es-Sâne' d’où il expédie toutes les pierres taillées et numérotées un peu comme pour le transfert des châteaux en Amérique (1). H paye quarante mégidy par mois à Sultan fils de Mutlaq pour la carrière de Médâin-Sàleh; mais il doit verser deux cents mégidy chaque mois a Farhan, cheikh des Leida, sur le territoire duquel se trouvent les cons-
(!) Il est intéressant de noter que, tandis qu'on est aile chercher à Here.beh auprès .de 1 El toute la pierre pour les constructions de Médàin-Saleh, maintenant on emporte de Medâin Saleh la pierre d’appareil pour construire des gares bien au sud del- Lia.
tractions. Seuls les chrétiens sujets ottomans, qui travaillent au chemin de fer, sont autorisés à aller jusqu’à Hédyeh; les ouvriers et ingénieurs européens ne peuvent pas dépasser el-‘Ela.
Nous venions de parcourir encore une fois les ruines d’el-Heger, en compagnie de M. Ettore Denti, quand les Arabes et les soldats chargés c e monter la garde autour des ouvriers signalèrent dans la plaine un yazou de dix-neuf bédouins montés sur des chameaux. Était-ce la réalisation de ce qu’on nous avait annoncé à el-'Ela? On pouvait tout d’abord en douter. Mais nous ne tardâmes pas à apprendre qu’on avait vu dans a journée d’hier les mômes bédouins rôder dans les environs de IJereibeh où ils avaient échangé quelques coups de fusils avec une équipe de soldats qui travaillaient sur la voie. Les renseignements fournis étaient donc exacts et nous avons bien fait de prendre le train hier matin. Les >e do unis, appelés par nos ennemis impuissants, étaient venus nous chercher dans les ruines où ils savaient que nous avions travaillé toute la semaine précédente. Ne nous ayant point trouvés, et avertis de notre départ, ils avaient continué sur Médâin-Sâleh, comptant peut-être nous surprendre dans quelque recoin du gebel Etlib. Leur projet avait failli aboutir; ils nous manquaient seulement d’une heure et demie. La Providence nous avait tirés encore de ce faux pas.
Le dimanche, 24 avril, à huit heures du matin, nous disions adieu, vraisemblablement pour toujours, à Médâin-Sâleh que nous avions visité trois fois dans l’espace de quatre ans. Le retour se faisait rapidement et c ans la nuit du lundi au mardi nous débarquions à la station de Zizeh dou nous gagnions Mâdahâ et Jérusalem.