‹ Mission archéologique en Arabie (volume 3)Chapitre 13 sur 136 · J' , ’LA · texte numérisé non relu

J' , ’LA

AAa£ . \ !

7*J àJ aj 1

AJ V

De Tebouk à Mmtabgah. — Un de nos hommes a réussi à se procurer quatre billets pour le ras el-hadîd, « la tête de la ligne », et nous les apporte triomphalement. Nous parcourrons donc encore en chemin de fer 60 kilomètres, autant de gagné. Vers 7 heures et demie du matin le train s’ébranle et nous reprenons la marche à travers la plaine monotone. En maints endroits la voie n’est pas encore terminée, mais on a posé à côté des rails, à même le sol, et la machine passe; c’est l’important, car chaque kilomètre qu’elle peut faire en avant représente une économie considérable à cause des frais énormes de transport.

Nous traversons l’ouàdy el-Atil (altit. 835), à 27 kilommètres de

Tebouk, vers l’extrémité sud de la plaine. Cette vallée, qui descend du gebel SaTbân et du gebel Wafer et va se perdre dans la Qâ', roule parfois une quanlité d’eau considérable. Un des derniers grands seils a balayé les travaux du pont qu’on jetait au-dessus et obligé les ingénieurs à en recommencer un autre de dimensions moins modestes. Celui qu’on bâtit en ce moment comprend 20 arches de 6 mètres de large sur Vm,50 de haut supportées par des piliers de lm,50 de large (1). Cela peut paraître dérisoire d’entreprendre de pareilles constructions pour des fleuves souvent à

(l) Pour loule celte construction, la pierre d’appareil a été apportée de Tebouk, car celle des environs est de mauvaise qualité. Il a fallu charrier aussi l’eau du même endroit. Ou a essayé de creuser un puits dans la vallée; on est descendu jusqu'à 30 mètres, mais le terrain était toujours aussi sec qu’à la surface. La station de l’Ouàdy Ajil est à 1 kilom. environ au sud du pont.

DE MA/AN A MUSTABGAH

sec pendant plus d’une année; mais les ouûdys ont leurs caprices, qu’il faut savoir respecter.

Dans le fond de la vallée poussent, en abondance relativement considérable, des arbustes et môme de vrais arbres. Ces derniers sont, pour la plupart, des itel ou tamaris et c est de là, paraît-il, que l’ouâdy a tiré son nom. Les pèlerins de la Mecque l’appelleraient ouâdy Zohar el-Mgur (^*dî j-A-k), ce qui est aussi le nom d’une sorte de plaine ou de bas-fond situé en amont.

On entre maintenant dans la région des collines de grès. La voie passe sur un plateau rocheux très inégal, hérissé de sommets toujours nus et coupé de vallées sablonneuses plus ou moins profondes. Le paysage ne changera guère d’ici à 40 kilomètres en avant. Le second arrêt a lieu à Dâr el-Hagg ,b), 52 kilomètres au delà de Tebouk. Tandis que

sur le plateau de Moab on s'est peu pressé de bâtir les stations et que la plupart des employés y habitent encore dans des maisons d’équipe quelconques, ici la gare est achevée en même temps que la ligne. On donne même à ces bâtiments une forme toute particulière. Ce sont des gala ah comme on les appelle, ou bien de petites forteresses, dans lesquelles les fenêtres sont autant que possible remplacées par des meurtrières. On sent que le pays n’est pas sûr et que ce dehors de civilisation a quelque chose de factice. Il ne faudrait pas trop s’écarter de la voie pour s’en rendre compte ; plusieurs en ont déjà fait l’expérience à leurs dépens. Aujourd’hui il y a partout des soldats et des ouvriers en nombre considérable, les maraudeurs évitent de se montrer; mais demain, quand le vide se sera fait de nouveau, les bédouins pillards reparaîtront et les hommes de service perdus dans ces solitudes, seront heureux de pouvoir se mettre en sûreté, à l’occasion, derrière d’épaisses murailles d’où ils tiendront plus facilement les assaillants en respect. D’ailleurs, le personnel sera surtout militaire et les gares seront ainsi transformées en une série de petits postes.

On s’arrête encore en chemin trois ou quatre fois, au milieu de grands chantiers, pour déposer quelques sacs de chaux hydraulique ou de ciment, et approvisionner les travailleurs de vivres et d’eau. Enlin, vers midi, nous sommes rendus à Mustabgah (Luk*®») où tout le monde descend de voiture; la machine ne va pas plus loin. On est ici à 755 kilomèlres de Damas, à 298 kilomètres de Ma 'An et à 88 kilomètres de Tebouk.

Nous trouvons à Mustabgah des amis sympathiques et dévoués, chez lesquels nous allons pouvoir nous reposer et préparer la suite du voyage. Les trois frères Denti, entrepreneurs italiens, établis ici et à cl-Àhdar avec leurs familles, nous reçoivent comme si nous étions des leurs.

Nous sommes heureux de pouvoir les remercier bien cordialement ici, une fois de plus, de cet excellent accueil et de tous les bons offices qu’ils nous ont rendus.

Mustabgah, à 8 kilomètres au nord du qala'at el-Ahdar (^saâ. xt), est le nom d'un bas-fond sans issue qui précède, en allant vers le sud, l’étroit passage du derb el-Hagg appelé el-Bugât A la fin du mois de

mars 1907, il y avait à cet endroit une agglomération de trois à quatre cents personnes. Sur les hauteurs voisines se dressaient les campements de nombreux soldats destinés à veiller à la sécurité du lieu ; en avant, des maisonnettes couvertes de plaques de zinc abritaient les ingénieurs et les entrepreneurs; enfin, dans le bas, des baraques, des tentes et des gourbis servaient de refuge aux ouvriers, arabes, fellahs, italiens, etc. rassemblés de partout. Des boutiques improvisées, tenues généralement par des Grecs, abondaient; on y vendait force bouteilles d’alcool et de vin, tant aux musulmans qu’aux chrétiens. Nous avons rencontré là un Nantais, des gens venus de différentes parties de la Grèce ou de l’Italie, des Arabes de Hâïl (JjU) et d’el-'Ela, quelques Circassiens et un grand nombre de fellahs de la Palestine.

Depuis plusieurs mois, toute cette foule est réunie dans ce coin où s’exécute un travail long et difficile. 11 s’agit de percer la montagne pour passer de Mustabgah dans le BugAf. Le tunnel, long de 300 mètres, est précédé d’une tranchée formidable à travers un grès particulièrement dur qu’on doit faire sauter à la poudre ordinaire, car l’emploi de la dynamite est prohibé dans l’empire ottoman. On travaille jour et nuit. L’entreprise est confiée aux frères Denti qui, grâce à leur savoir, à leur expérience et à leur énergie, pourront livrer passage à la machine au jour marqué, malgré toutes les prophéties en sens contraire et malgré surtout les difficultés de tout genre qu’ils ont eues à surmonter.

Nous sommes arrivés quinze jours trop tard pour assister au défilé du grand pèlerinage de la Mecque. Une malencontreuse maladie nous a empêchés de jouir de ce spectacle et, ce qui est plus à regretter, de profiter de l’excellente occasion qu’on aurait eue de se procurer des guides et des montures. Le plus grand nombre des pèlerins est rentré, en effet, en chemin de fer et les chameaux avec leurs conducteurs ont regagné l’intérieur du désert. Ils sont partis et il est impossible maintenant de s’aboucher avec un bédouin.

Au début des travaux, les entrepreneurs avaient essayé d’employer, pour les transports, les chameaux des tribus voisines. C’était pour les Arabes une excellente occasion de gagner quelque chose, mais ils ne purent

DE MA 'AN A MUSTÂBGAH

résister à leurs mauvais penchants; non contents de demander des prix exorbitants, ils volaient encore tout ce qui tombait sous leur main. Le cheikh Harb qui, paraît-il, briguait les épaulettes de colonel, — . ou du moins un grade quelconque, — ne voyant point arriver les galons convoités, commença a montrer de la mauvaise volonté. Les entrepreneurs et le gouvernement comprirent qu’ils avaient meilleur compte à posséder des chameaux à eux et peiw\ peu les bédouins furent congédiés. Mais ils n’allèrent pas bien loin. Des groupes de maraudeurs rôdaient sans cesse aux abords des chantiers, dépouillant quiconque s’écartait un peu trop, volant des chameaux et tuant à l’occasion un soldat pour s’emparer de son fusil. 11 fallut en venir aux moyens énergiques et ordre fut donné de tirer sur tout bédouin qui se montrerait. Cette mesure radicale, bientôt connue de tout le désert, en a rendu les habitants plus prudents, sinon plus sages. Désormais, auraient-ils meme des intentions pacifiques, ils ne se hasardent plus en plein jour dans un endroit où il y a des soldats.

Dans de pareilles conjonctures, il nous est difficile de traiter avec un cheikh quelconque et notre position devient critique. Nous allions prendre des chameaux d’un Alépin au service de l’entreprise, quand, le samedi 30 mars, une bonne fortune nous fit rencontrer à el-Ahdar des Arabes 'Aqeilât appartenant à Eben Rasid (1). Venus pour offrir

leurs services au Hagg, ils sont occupés, en ce moment, à des transports de matériaux et de provisions. Ils acceptent de nous conduire à Médàin-Sâleh moyennant deux megidys par jour, pour chaque monture. C’est cher, mais l’occasion est unique, il faut en profiter. Nous partirons lundi matin.

A peine le marché conclu, le pharmacien qui préside à l’hôpital installé par MM. Denti, pour leurs ouvriers, vient nous avertir qu’un pauvre italien se meurt. Nous courons à son chevet. Le moribond a encore sa pleine connaissance et nous accueille par un sourire. Cette visite inattendue du prêtre lui rappelle sans doute bien des souvenirs, la patrie, la famille... Bientôt après, il s’endort content de nous voir à ses côtés, et nous sommes heureux de lui accorder cette suprême consolation et de remplacer à son lit de mort ceux qui lui sont chers. Demain il ira reposer auprès de trois de ses compatriotes, déjà couchés là-bas dans la vallée, loin du cimetière de leur pays.

Dimanche 31 mars, fête de Pâques. — La journée, qui devait être tout entière à la joie, débute par un enterrement. La colonie européenne accompagne le défunt à sa dernière demeure et assiste, recueillie, au saint

(1) On sait que Eben Rasid représente la grande puissance du Neged dont la capilale est Hàïl.

sacrifice de la messe. Puis la .joie renaît avec la cérémonie du baptême d’une mignonne Hélène Denti, venue au monde depuis quelques jours.

Page 1