I. — DE JÉRUSALEM A MA AN
Le dimanche 17 mars 1907, nous quittions Jérusalem dans l'après-midi pour descendre à Jéricho. Notre caravane comprenait simplement quelques fellahs du gebel el-Quds, costumés en bédouins, qui s’en allaient au delà du Jourdain cultiver les terres des nomades.
Le lendemain de bonne heure on était sur pied, car il s’agissait d’atteindre Mâdabâ avant le coucher du soleil. A peine nous partis, un gros nuage venant de l’ouest s’abattit soudain sur la plaine du Gôr (jj*. Jt); en quelques minutes les chemins furent détrempés et le sol converti en « terre de savon », suivant l’expression de nos compagnons de route. Les bêtes de charge glissant à chaque pas n’avançaient plus; il fallut chercher dans le dédale des collines marneuses qui avoisinent le Jourdain un sentier (1) en dehors de la voie ordinaire devenue impraticable. Après maintes chutes, accompagnées de nombreuses invocations à Allah, au Ha. (1er, à Bédawy (2), on atteignait enfin les bords du fleuve. Le voisinage en est annoncé communément par de grands cris qui partent d’auprès du
(.1) Ce sentier, peu suivi d'ordinaire mais de beaucoup préférable en temps de pluie, est à quelques cenlaines de mètres au nord de la roule des caravanes. Au moment où celle-ci va s’engager dans la région des collines, on prend à gauche et, après une descente presque à pic, peu encourageante au premier abord, on arrive au fond d'une petite vallée qu'il n'y a plus qu'à suivre.
(2) Bédawy est un ouély célèbre invoqué pour soutenir les hôtes chancelantes.
MISSION EN ARABIE
âne, 12 centimes; pour un cheval, un mulet, un chameau ou un une chargé, 25 centimes; pour un cheval, un mulet ou un chameau chargés ou montés, GO centimes. Ce droit est encore relativement considérable vu la pauvreté des gens; mais il faut bien que le fermier rentre dans ses frais. A l’en croire, il verserait au gouvernement plus de 2.000 francs par mois. Ce n’est pas toujours une petite affaire que de compter les têtes de bétail quand il passe un grand troupeau, ou bien de déterminer si une hôte est chargée ou non. Aussi est-ce, à longueur de journée, des discussions fort animées, que terminent le plus souvent quelques coups de cravache du bachibouzouk.
Pendant l’hiver, le Jourdain roule une masse d eau trop volumineuse pour être guéable. C’est seulement l’été, du mois de juillet au mois d oc-
pont. Celui-ci, étayé sur quelques grosses poutres branlantes reliées entre elles par des planches, avec des liteaux et de grosses branches cloues sur les côtés et au-dessus, affecte la forme d’une longue cage soigneusement fermée à son extrémité (fîg. 1). Un publicain, renforcé de deux assesseurs et d’un gendarme, détient les clefs et n’ouvre qu 'après avoir perçu
le droit de péage.
Pour un piéton, une chèvre ou une brebis on paie 6 centimes; pour un
Kig. 1. — Pont du Jourdain. Gisr cl-Goraniyeli.
DE JÉRUSALEM A MA 'AN
tobre, que les caravanes se hasardent à « couper l’eau », comme disent les Arabes. Quelques hommes vigoureux font alors le métier de passeurs, transportant d une rive à l’autre les sacs de blé qu’on est obligé de décharger, les moutons ou meme les personnes. Les percepteurs des droits du pont, pour qui ce trafic est fort ruineux, essaient de temps en temps d encombrer, par quelques gros troncs cl’arbres, le gué situé à une cinquantaine de mètres en aval, et d’obliger ainsi les pauvres bédouins à
Fig. 2. — Dolmen de tell Matâbah.
user des avantages de la civilisation et à payer. Nous imitons ces derniers et nous passons.
Les chemins gâtes par l’orage étaient encore envahis en maints endroits par les eaux de l’ouàdy Ifesbân que les Gawârneh avaient détournées pour arroser leurs champs d’orge et de froment; aussi, à midi sonné, à peine arrivions-nous au pied des monts de Moab. Nous revoyons en passant les beaux dolmens de tell Matâbah déjà visités bien des fois. Curieux, quoique fort ruiné, ce double dolmen central avec sa grosse dalle percée qui mettait en communication les deux compartiments (fig. 2). Un cercle de grosses pierres facilement reconnaissable l’enveloppait tout entier.
En temps ordinaire, quatre petites heures suffisent pour gravir les pentes
du Belqà et atteindre Mâdabâ; il en fallut sept à nos bêtes éreintées par la marche pénible du matin. Nous ne pouvions songer à laisser les bagages en arrière, car les moukres inexpérimentés avaient besoin, à chaque instant, de notre concours pour refaire les charges et de plus la sécurité de la région laissait beaucoup à désirer. On apercevait les campements dressés à proximité les uns des autres comme pour se porter un prompt secours et des cavaliers en vedette allant d'un sommet à l’autre. La guerre venait d’éclater entre les Belqâwiyeh et la puissante tribu des Béni Saher campés à l’est de Mâdabâ. Le sang avait coulé de part et d’autre et les hostilités commençaient à atteindre leur paroxysme. Elles devaient durer encore de longs mois.
Pendant ces temps de luttes, des groupes de quinze à vingt cavaliers errent à l’aventure, cherchant à surprendre une tente ou un troupeau, et des compagnies de maraudeurs et de gens sans aveu s organisent pour pechei en eau trouble. Aussi tous les soirs au coucher du soleil on scrute 1 horizon pour épier les mouvements de l’ennemi et l’on monte la garde durant la nuit entière. Les gens de Mâdabâ avaient été enveloppés dans ce différend et faisaient cause commune avec le Belqâ. Ils se trouvaient même les plus exposés par suite de leur situation et redoublaient de vigilance, surtout depuis qu’ils s’étaient laissé surprendre une nuit et avaient eu deux blessés. Nous les avions prévenus de notre arrivée et vers dix heures du soir nous pûmes pénétrer sans encombre dans le village et aller frapper à la porte de la mission latine, où nous sommes habitués déjà depuis longtemps â recevoir la plus cordiale hospitalité.
La vieille cité de Mâdabâ, déserte il y a trente ans, s’est relevée promptement de ses ruines depuis qu’elle est devenue le patrimoine de quelques tribus chrétiennes obligées de s’expatrier de Kérak (1). Elle compte aujourd’hui plus de deux mille habitants définitivement installés, quoique tous les ans, en automne, le plus grand nombre aille passer encore quelques mois sous la tente. On commence même à remplacer les maisons un peu trop simples des premiers débuts par des constructions en bel appaieil régulier, magnifiques pour l’endroit.
Bâtie sur une faible éminence au bord d’une plaine fertile la ville de Mâdabâ, grâce à sa position, semble avoir été toujours prospère, aux temps de la domination de Moab ou d’Israël comme à l’époque du royaume nabatéen et de l’occupation romaine. Elle jeta cependant un éclat particulier du ivc au vie siècle de notre ère et ce sont principalement des restes
(1) Voir Jaussen, Coutumes des Arabes, p. 417 ss.
DE JERUSALEM A MA 'AN
de cette période gdorieuse qu’on y va admirer de nos jours (1). On a retrouvé, en construisant le village moderne, les ruines de douze églises toutes ornées de superbes mosaïques dont le plus bel échantillon est la carte mosaïque qui possède déjà toute une longue littérature. C’était vraiment la ville des mosaïques et il vaudrait la peine de faire un corpus des chefs-d’œuvre de ce genre qu’on y a mis à jour. Nous nous sommes con-
Fig. 3. — Màdabâ. I.e Masnaqah.
tentés, cette fois, d’ajouter aux documents que nous possédions, deux photographies du Masnaqah (2) (fig. 3 et h), et une autre de quelques débris de sculpture byzantine déposés à la mission latine (fig. 5).
C’est à Màdabâ que nous avions résolu de faire nos derniers préparatifs. Deux jours devaient suffire amplement à cette besogne, mais des circonstances imprévues nous forcèrent à retarder encore notre départ. Depuis une semaine, le chemin de fer du Iledjaz, que nous desirions utiliser autant que possible pour gagner du temps, n’acceptait plus de voyageurs.
(1) Voir sur Mâdabâ, SéJociiNi;, RB., 1892, p. 617-644.
(2) Ou do n il r le nom de Masnaqah, « potence », à deux colonnes supportant une architrave, qui se trouvent à l’ouest du village dans le cimetière latin et présentent de loin l’aspect d’une potence.
On venait de réquisitionner tout le matériel disponible pour rapatrier les pèlerins de la Mecque et il fallut attendre jusqu’au samedi suivant avant que le service régulier entre Damas et Ma'ân fût repris. Les employés turcs nous racontaient plus tard avec orgueil qu’il était passé neuf trains de pèlerins sans compter les haggys les plus fervents qui revenaient à pied à
travers le désert. Cela supposerait un total d’environ trois mille personnes, qui n’a rien d’exagéré.
Nous mettons à profit notre repos forcé pour te nir diwan et causer longuement sur la grande question du jour, la guerre entre le Belqâ et les Sehour. Les gens se font un plaisir de raconter dans le détail les causes et les péripéties de la lutte; on en trouvera plus loin un récit complet (1). Nous faisons aussi deux sorties du côté de Mâ'în , d’el-Mereigât et du Masloubiyeh.
Depuis une dizaine d’années quelques familles du Kérak, de la tribu des Haddâdins, et quelques fellahs de la montagne de Jérusalem sont venus chercher un asile au milieu des ruines de Ma in, l’antique Ba al Me'on. On a construit une douzaine de maisons ou plutôt de masures et le village parait devoir se développer encore. Ces habitants sont pour la plupart de pauvres laboureurs qui cultivent les terres des Abou Wendy. Au lieu de faire sans cesse la navette entre leurs villages et les champs livrés à leur exploitation, ils ont jugé plus simple de se fixer une fois pour toutes sur le lieu de leur travail. C’est pour le même motif qu’un nombre relativement
Fig. 4. — MàdadA- Un des chapiteaux du Masnaqali.
(I) Cf. p. 442 SS.
Mâdabâ. Débris île sculpture byzantine.
considérable d’anciennes localités des environs, comme Geloul, Hawârah et d’autres (1), sont en train de se repeupler.
L'archéologie a, d’ordinaire, fort peu à gagner à ces sortes de restaurations; assez souvent elles lui sont môme plutôt fatales. Néanmoins, une fois ou l’autre, en cherchant des pierres pour se construire une demeure, on exhume un texte qui avait chance de rester encore longtemps enfoui. Un des derniers habitants arrivés à MA 'in, se livrant à ces fouilles utilitaires, avait mis la main sur deux fragments d’inscriptions grecques qu’il nous invita à aller copier (2).
Mâ'in ou tell Mâ'in est situé à une heure et quart au sud-ouest de Màdabâ, dans une région encore fertile quoique les terres labourables ne s’étendent pas beaucoup plus à l’ouest. La ville ancienne s’élevait sur un sommet aux pentes douces; un double vallon venant du sud-ouest et du nord-ouest se réunit à ses pieds à l’est et se développe en une large vallée, l’ouâdy Abou Hadbah, qui ouvre la vue sur la vaste plaine à laquelle la Bible donne le nom de Misor (TRtfinn) (3). La position est très belle; les ruines sont étendues et justifient pleinement l’appellation de viens grandis ou de vMivr, j xzgla-r, de l’Onomasticon (4). Mais tout est profondément bouleversé, de sorte qu’il est difficile de reconstituer en passant le plan d’ensemble ou même celui d’un monument particulier. Cependant on reconnaît aisément au nord-ouest les vestiges d’une grande église à trois nefs.
Trois quarts d’heure au sud-sud-ouest de Mâ'in, sur la rive droite du Zerqà Mâ'in -jj), existe un groupe de monuments mégalithiques impor¬
tants qui ont déjà attiré à plusieurs reprises l’attention des voyageurs. On les désigne communément sous le nom d’el-Mereigât Le prin¬
cipal et le plus intéressant est une grosse pierre levée, dite el-Hagar el-
Mahsoub (, Nous avons poussé une pointe jusque-là pour
prendre quelques photographies de ces vieux restes de sépultures et de lieux de culte.
La pierre el-IIagar el-Mansoub a été étudiée et reproduite maintes fois (5). Les dessins qu’en fournissent les différents ouvrages qui en ont parlé sont cependant assez divergents pour qu’il ne soit pas inutile d’en donner une reproduction plus objective. Nous en présentons donc au lec-
(1) Jaussen, Coutumes des Arabes, p. 243.
(2) Voir ces textes, p. 298.
(3) Deut. 3 10, 4 43; Jos. 13 9, 16, etc.
(4) Onom. 102 5, 232 45, édit. Lagarde.
(5) De Luwes, Voyage d' exploration à la Mer Morte, I, p. 156 ss.; Survey of East. Palest., p. 185 s,; SsnicK, Zeitschrift des Deut. Palast.-Vereins, II, 10, pl. I, fïg. 7; etc.
DE JÉRUSALEM A MA 'AN. 9
teur une double vue d’après des photographies (fig. G et 7) avec une esquisse mesurée (fig. 8).
Ce monolithe se dresse au milieu d’un champ cultivé entouré de collines rocheuses dont une le domine d’assez près à l’est. Il n’est pas absolument
Fig. o. — El-Hagar el-Mansoub vue de face. D’après une photographie.
Fig. 7. — El-Hagar el-Mansoub vue de trois quarts. D’après une photographie.
d’aplomb, mais un peu incliné du côté où il fait face, c’est-à-dire vers le sud-est. Son orientation est S.-S.-O. — N.-N.-E. (35° N.-E). C’est une épaisse dalle bien travaillée sur les deux petits côtés et sur une des grandes faces, et à peine dégrossie par derrière, sauf dans l’angle inférieur sud-ouest (1). Le sommet a été arrondi et va en s’amincissant; on l’a à peine taillé, sans
(1) M. le chic de Luynes a donc dû faire erreur en écrivant : « Sur tout cc que j’ai vu de ces monuments, je n’ai aperçu aucune trace d’outil d’industrie, même dans la rainure grossière pratiquée sur la pierre levée. » Op. laud., I, p. 159. Les deux cotés du monolithe ont été soigneu-
doute parce qu’on tenait à conserver au monument la plus grande hauteur possible. La dalle est aussi moins épaisse d’un côté que de 1 autre; la petite face sud mesure seulement 0m,45 dans le bas et 0m,15 dans le haut. Sur la face postérieure (nord-ouest), on a creusé un grand nombre de pelits trous, larges en moyenne de 7 à 8 centimètres sur deux de profondeur; tous ne sont peut-être pas également anciens. Il en existe aussi quelques-uns sur le devant, mais ce qu’il y a de plus remarquable de ce côté, c'est une rainure large de O"1, 15 à 0“,18 et profonde de (T, 05,
sur toute la largeur de la pierre. Vers le sommet il y a encore un petit retrait large de 0m,02 en moyenne.
Ce menhir nous parait devoir être comparé aux massebôth découvertes dans les récentes fouilles de Palestine, à tell la annack, à tell Mutesellim (Megiddo) et à Gézer surtout. Ce dernier chantier a fourni les plus beaux spécimens du genre; il y en avait de toutes les giandeurs et un peu de toutes les formes. Un certain nombre étaient dressées avec un instrument sur une ou plusieurs de leurs faces, rarement en entier. On y a remarqué de petites cupules qui ont exercé la sagacité des savants et inspiré dillérentes solutions. Il n est pas jusqu’à la rainure centrale d el-ï.Iagai el-Mansoub dont un des blocs de Gézer n’offre une analogie remarquable ainsi que le faisait observer naguère le P. Vincent (1). Dans le mégalithe de Gézer, cette rainure est sans doute beaucoup moins accusée, mais elle
seraient dressés, surtout dans le bas. L’ensemble n'a cependant pas la régularité que lui donne le croquis du Survey, p. 186.
(1) Canaan, p. 136.
DE JERUSALEM A MA 'AN
semble bien néanmoins répondre à la même idée religieuse. Il est plus difficile de déterminer quelle était cette idée et quelle signification les Cananéens et leurs voisins attachaient à de pareils monuments. L’hypothèse d’une représentation phallique a été mise plus d’une fois en avant. Elle semblerait exclue ici au premier abord par la forme générale du bloc; cependant c’est peut-être encore la solution la plus plausible, un simple coup d’œil sur la photographie (fi g. 6 et 7) suggère fort une pareille explication.
El-Hagar el-Mansoub serait donc une de ces massebôth qui jouèrent un
Fig. 9. - El-Mf.reiéât. Dolmen incomplet.
si grand rôle dans les vieilles religions sémitiques et tout particulièrement dans le pays de Canaan. Elle marquerait selon toute probabilité l’emplacement d’un haut-lieu et devrait être interprétée comme on a interprété les stèles de Gézer et leurs sœurs. Nous n’avons pu saisir autour de ce bloc aucune trace de culte actuel ni de superstition quelconque. Les gens questionnés sur ce point, chrétiens et musulmans, ont tous répondu négativement et personne ne connaissait de légende relative à ce sujet. Si on y relève plusieurs ouâsems, voire même une croix, ce sont là de ces marques que les bergers oisifs ont l’habitude de tracer un peu partout quand ils rencontrent un rocher ou une grosse pierre d’un caractère spécial et digne d’attirer l’attention.
Cent quarante pas au nord-nord-est du monument dont nous venons de parler gît. à moitié enfoui, un autre gros bloc taillé sur un côté en segment de cylindre mais aplati sur l'autre. Il mesure dans sa plus grande longueur 3m,40; son diamètre atteint près de lm,50 et la face aplatie a 0m,88 de large. Il est fort possible que ce gros mégalithe fût autrefois lui aussi fiché en terre. Peut-être en explorant méthodiquement les environs trouverait-on encore d’autres exemples similaires.
Environ 150 mètres à l’est de ce dernier point, sur le flanc d’une colline
Fig. 10. — El-Meueigât. Groupe de dolmens.
rocheuse, se trouve un dolmen en partie ruiné et qui ne fut peut-être jamais complet. Les côtés sont formés par deux énormes blocs très épais; celui qui le fermait à l'ouest est coupé en deux; le sol, à l’intérieur, est recouvert d’une grosse pierre. On ne voit ù côté aucune trace de la dalle qui devait le couvrir et ceci ferait croire qu’il resta toujours à ciel ouvert (fig. 9). Tout près, au sud-ouest, est le pressoir creusé dans le roc dont les officiers du Survey ont donné le plan (1).
C’est sur la colline d’el-Mercigât proprement dite, trois minutes à l’ouest d’el-Hagar el-Mansoub, que foisonnent les dolmens (fig. 10). Un grand nombre sont écroulés, mais tous leurs éléments gisent à côté, de
(1) Survey of East. l'ai., p. 185.
I)E JÉRUSALEM A MA 'AN 13
sorte qu’on peut facilement les reconstituer. Quelques-uns aussi sont clans un parfait état de conservation et offrent parfois des particularités intéressantes. Les deux dont nous donnons la photographie (fîg. 11 et 13), sont situés sur le flanc nord de la montagne non loin du chemin qui arrive de Mâ'in. Le premier (fîg. 11) est un exemple rare de dolmen fermé de tous côtés (1). Sur une des faces cependant on avait ménagé dans le haut de la pierre une échancrure suffisante pour permettre à un homme de pé-
Fig. H. — El-Mereiôât. Dolmen fermé de tout côté.
nétrer à l’intérieur du monument. Cette fenêtre mesure 0m,45 de large sur 0m,30 de haut; on a dû y passer souvent, car la pierre en dessous du trou est très lisse par suite du frottement; de même, sur le gros hloc de droite, il y a un point luisant qui marque l’endroit où on appuyait une main soit en entrant soit en sortant. La lumière ne nous permettant pas de prendre une photographie de cette paroi, nous en faisons un petit croquis (fîg. 12). Il est fort possible que ce dolmen ait servi de refuge plus d’une fois aux bédouins de la contrée et ils y vont peut-être encore aujourd’hui chercher de temps en temps un abri. L’intérieur mesure en moyenne 1 mètre de large sur 2 mètres de long; le sol est couvert d’une
(I) Il nous paraît correspondre au n" 5 du Survey, p. 189.
grande dalle, comme du reste dans la plupart des monuments voisins. Il est entouré d’un cercle de grosses pierres comme le plus grand nombre des dolmens d’el-Mereigât. Son orientation est S.-O. — N.-E. ; l'entrée se trouve dans cette dernière direction.
L’autre dolmen (fig. 13) est identique à celui qui figure dans l’ouvrage du duc de Luynes, Voyage..., p. 159, sous la lettre B. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à comparer son dessin avec la photographie ci-jointe. Mais il est à noter que les mesures cpi’il en donne ne s’appliquent point à ce monument et doivent être reportées au premier que nous avons décrit;
Fig. 1-2. — El-Meüeigât. Dolmen à dalle trouée.
le « vide de la porte : largeur, 0m,45; hauteur, 0m,29 », est démonstratif. Le second, quoique ayant à peu près les mêmes dimensions, n’est point fermé par une « pierre d’entrée », mais complètement ouvert d’un côté. Pour le reste, il est conçu comme le précédent : épaisse dalle sur le sol à l intérieur; au dehors, cercle de grosses pierres posées à même l’une à côté de 1 autre et non point fichées en terre. On pourrait le prendre comme type des dolmens de la région et c'est à ce titre qu’on le reproduit ici.
Un autre groupe de monuments mégalithiques très important existe à 1 0.-0.-N. de Màdabà, entre le Masloubiyeh b au sud, et le gebel
Nébâ (mont Ného), au nord. Ils abondent principalement aux abords
de 1 ouâdy Gedeid (Aja».), au sud-est, autour du point appelé el-Qouciqiyeh (iJùyül). Les officiers du Sarvey en ont relevé un nombre considérable (1). Leurs dessins ne dispenseraient pas cependant de toute nou-
(i) Survey of East. Palestine, p. 254-273.
DE JÉRUSALEM A MA 'AN
lb
velle reproduction et un travail d’ensemble sur ces mégalithes et leurs semblables dans la Transjordane vaudrait d’ètre entrepris.
Comme nous ne faisions que passer, nous nous sommes contentés de prendre à la volée quelques notes avec un certain nombre de vues photographiques. La fîg. 14 représente un des types les mieux conservés. Il est situé sur les pentes septentrionales du Masloubiyeh, à gauche quand on descend vers la source de Gedeid. Il a ceci de particulier que, sur la
Fig. 13. — El-Meueicàt. Type des dolmens de la région.
grosse pierre qui couvre le sol à l’intérieur, on a creusé une cupule ronde de 0m,20 de diamètre et d’une profondeur à peu près égale.
Le numéro suivant (fig. 15) se trouve à une centaine de mètres plus au nord. Le troisième (fig. 16) est 300 mètres plus loin vers le nord-est, au bord du chemin. Ces derniers n’ont ni cercle de pierres à l’extérieur,
ni dalle sur le sol au dedans et c’est le cas le plus fréquent pour les dolmens des environs immédiats. Quelques-uns cependant possèdent l’un ou l’autre de ces deux compléments et il en est même qui réunissent les deux à la fois. La plupart ont leur ouverture orientée à l’est; un certain nombre au
sud-est ou au sud. .
C’est dans cette région, entre le mont Nébâ’ et le Zerqâ’, qu’il convient
de chercher Bâmôth lia al ou Bâmôth tout court des Livres Saints (1). Le nom est donné comme celui d’une ville, mais il devait s'appliquer aussi au territoire environnant; selon toute probabilité c’est même le nom de la contrée qui est primitif. Les bâmôth, à proprement parler, étaient les hauts-lieux, ces sanctuaires toujours si chers aux sémites où près d’un autel grossier se dressaient des stèles le plus souvent alignées, quelquefois
Fig. 14. — Ei.-Masloubiyeu. Type de grand dolmen.
aussi disposées en cercle. Les nombreux dolmens des abords d’el-Mereigât et du Masloubiyeh avec les enceintes de pierres levées qui les avoisinent ne sont point sans analogie avec ces hauts- lieux. Il n’y aurait par conséquent rien d’étonnant à ce qu’une population nouvelle les eût pris en bloc pour des autels de Ba'al. Cela était d’ailleurs d’autant plus facile que plusieurs des monuments auxquels ils se trouvent mêlés paraissent bien avoir une origine purement religieuse. Il est donc assez naturel de penser qu’à l’arrivée d’Israël, peut-être même auparavant, ces groupes de mégalithes reçurent le nom de bâmôth qui ne tarda pas à passer à l’en-
(1) Nomb. 21 19, 22 41; Jus. 13 17.
DE JÉRUSALEM A MA 'AN
semble des sommets sur lesquels ils étaient érigés. L’emplacement exact de la ville de Bâmôth Ba'al reste encore à déterminer (1), mais la localisation de Bâmôth en général n’est guère plus douteuse et le site qu’on lui assigne s’accorde avec les données des récits bibliques (2).
Du Masloubiyeh nous descendons à la source de Gedeid, environ à trois kilomètres de là vers le nord. Elle coule abondante à la naissance d’un
Fig. 13. — El-Masloubiyeii. Type de grand dolmen.
ouâdy profond, aux pentes abruptes. Les Arabes ont commencé à utiliser ses eaux en créant au fond de la vallée quelques petits jardins. Il y a vingt ans, pas un arbre n’existait dans ces parages; aujourd’hui on y trouve un groupe de très beaux figuiers, près desquels on vient d’en planter d’autres encore, et la culture des tomates, des concombres et des oignons s’y dé¬
fi) Il n’y a probablement pas à tenir compte de l’Ûnomasticon 231 33 qui ne parait pas avoir eu de données particulières et place l’endroit d’une manière vague « sur l’Arnon ». — Condeii, Helh and Moab, p. 145, propose comme identification, le Masloubiyeh; Musil, Aral). Petr., i, Moab, p. 346, préfère el-Qoueiqiyeh. 11 est possible que d’autres trouvent encore des sites plus appropriés, mais il n’y a pas à sortir de cette région.
(2) En particulier pour ce qui concerne l’épisode de Bala'am, Nomb. 22 41.
MISSION EN AIIABIE
t8 MISSION ARCHÉOLOGIQUE EN ARABIE.
veloppe de jour en jour. C’est ici, à une heure et demie du village, que les gens de Mâdabâ viennent faire leur provision d’eau à la fin de l’été quand leurs citernes sont à sec.
Au lieu de suivre les chemins battus, nous regagnons Mâdabâ en faisant un détour au nord-est par le hirbet el-Mehaviet (h^l) distant de trois quarts d’heure de Vin Gedeid. Ces ruines occupent le sommet d'une colline ou plutôt d’une série de petites collines alignées du nord au sud et proté-
Fig. 16. — Ei.-Masi.oumyeh. Dolmen ordinaire.
gées de trois côtés par des ouâdys presque à pic (1) (fïg. 17). Au nord, une dépression peu prononcée (10 mètres environ) complétait la défense naturelle de la place tout en la reliant aux montagnes environnantes. La première colline de ce côté peut mesurer 100 mètres du nord au sud, sur 45 à 50 d’est en ouest. Elle était entourée d’une muraille reconnaissable partout et principalement à l’ouest, où un mur de soutènement servait à la renforcer. Au sud, un large fossé séparait ce sommet d un second, plus petit mais plus élevé, dont la plate-forme arrondie mesure 25 mètres de dia-
(1) Ces ouàdys sont, au sud-ouest, l’ouâdy Gedeid; à l’ouest, 1 ouâdy Umm Oerisàt :
à l’est, l’ouàdy Mehayiet continué par l’ouâdy el-Iasreh (ij^Jt). La montagne au nord des ruines est appelée Tala'at eç-Safa (U.JÎ S*U>). Un canal creusé dans le roc conduisait les eaux de ce côté aux cilernesde Mehayiet.
DE JÉRUSALEM A MA. 'AN
mètre. On y distingue les arasements de plusieurs murs sans pouvoir déterminer quel genre d’édifice couronnait ce piton; on songerait tout naturellement à une citadelle. A côté, une petite colline plus basse et plus étroite, puis une quatrième, à une quarantaine de mètres plus loin, font suite au sud et portent toutes quelques traces d’anciennes constructions. La pente nord de la colline la plus septentrionale est minée par de nombreuses grottes et d’immenses citernes; au nord-est apparais¬
sent les restes d’un village byzantin avec les vestiges d’une petite église.
Le sommet d’el-Mehayiet répond par la nature de ses ruines à l’emplacement d’un poste fortifié; mais quel était ce poste? Peut-être pourrait-on se demander s’il n’y aurait pas lieu d’y reconnaître le camp de Luhîtu, Wnba. "H N'nncc, dont fait mention l’inscription nabatéenne de Mâdabà(l). La divergence entre les deux noms vaut sans doute d’être prise en considération, elle est même notable; néanmoins pas à un tel point qu’il soit radicalement impossible de considérer l’un comme la corruption de l’autre. Le changement des premières consonnes S et a n’a rien de très anormal ; celui de n en 12 ou vice versa est difficile quoique pas tout à fait sans exemple.
La forteresse de Mehayiet commandait la grande voie par où l’on montait
(1) CIS., Il, n. 196.
du Gôr au plateau cle Moab. Il existe encore sur la pente de la montagne, a l’ouest, des vestiges de cette voie qui suivait plus ou moins 1 ouady Ge-
deid. ; .
Près de l'endroit où la vallée prend le nom de ouâdy Hery à l’extrémité
de la petite plaine de Wt-at en-Naam, on nous signale une colline ronde appelée Ma'barat (^), nom qui rappelle nmaï, l’autre forteresse mentionnée dans la susdite inscriplion de Mâdabâ. Cette identification serait encore plus suggestive que la précédente (1) et les deux se corroboreraient mutuellement.
Lubîtu et 'Abartâ auraient été, d’après cela, deux postes sur la route de Mâdabâ au Jourdain, établis l’un au sommet de la montée et l’autre en bas, pour surveiller un endroit toujours dangereux à traverser et pour commander en même temps deux points stratégiques importants (2).
mars. — Huit chariots appartenant à des Tcherkesses sont arrivés hier au soir de 'Ammân chargés de marchandises pour les boutiques de Mâdabâ. Depuis la création cl’une voie ferrée le long du derb el-IIagg, les marchands de Mâdabâ vont faire leurs emplettes à Damas et les envoient par le chemin de fer jusqu’à 'Ammân. Là, des sortes de rouliers circassiens entassent les ballots sur des véhicules attelés de deux vigoureux chevaux et, moyennant trois mégidys par voiture, achèvent de les transporter à domicile. Ces colonies de Circassiens installées au delà du Jourdain, àDjérach, à 'Ammân, à l’ouâdy Sirr, à Na'our, etc., sont généralement prospères et composées de gens durs et entreprenants. S’ils ne sont pas aimés des Bédouins, ils savent du moins s’en faire respecter et, à l’occasion même, les exploiter. Au gouvernement qui les favorise à cause de leur fidélité inébranlable à Mahomet, ils fournissent ses meilleurs cavaliers. Un grand nombre sont occupés au chemin de fer, soit comme simples ouvriers, soit comme employés. Ils ont apporté dans leur nouvelle patrie leurs usages avec leur méthode de travail et c’est ainsi qu’on voit maintenant circuler partout leurs chariots, même dans des endroits aussi accidentés qu entre 'Ammân et Djérach. Nous profitons de ce genre de locomotion, un peu nouveau dans le pays de Moab, pour gagner une des stations voisines. La
(1) Elle favoriserait beaucoup le rapprochement déjà établi entre 'Abartà et les monts 'Aba-
rim de la Bible (RB., 1896, p. 295). 4B.
(2) Quoi qu’il en soit de l’identification de mwb avec mnïl <1 15 3 el de Jcl ' 48 3’ "
nous paraît tout à fait impossible d’aller chercher la première de ces localités vers le Sud de la mer Morte comme l’a fait M. Musil, Arabia Petræa, \, p. 75. Les stratèges de Màdabà ne devaient pas commanderai! sud de l’Arnon. Qu’on se rappelle qu'il y avait déjà un autre stratège a l mm er-Resàs [CIS. Il, n. 195) au nord même de l’Arnon. Voir pour ces stratèges nabateens, Ci.EiiMo>r- Ganneau, Rec. d’arch. orient., Il, p. 188 ss., XII, p. 2 il ss.
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plus rapprochée serait celle de Zizeh ; mais parmi les soldats qui ont chargé avant-hier les Sehour se trouvaient plusieurs Circassiens et leurs confrères, craignant une vengeance, refusent de s’avancer vers l’est. Les deux bédouins de Mâdabâ qui nous accompagnent seraient encore plus exposés; force nous est donc de prendre la direction de 'Ainrnân.
La voie carrossable, comme les carrosses, est des plus primitives; on
Fig. 18. — Mausolée du h. es-Sùq.
passe où l’on peut, en suivant d’aussi près que possible le sentier traditionnel. Par bonheur nous aurons la plaine à peu près tout le temps. Cette région était jadis fertile et bien peuplée comme en témoignent les nombreuses ruines qu’on aperçoit de tous côtés. À six kilomètres de Mâdabâ, nous laissons à droite le hirbet Minyà (^"°), site d une localité importante à l’époque byzantine, et plus à l’est le h. U mm Rummdneh (ïiU, ^). Cinq kilomètres plus loin nous traversons le h. Umm el-'Amed d), placé sur
une faible éminence. Un quart d’heure à l’ouest se trouve le h. Harazein et tout près de ce dernier le h. es-Sdmek (•JUC-LJ!). La colline de Hesbàn ( jLa), la poétique et fière Hesebon, ferme l’horizon de ce côté à quatre kilomètres en arrière.
Depuis l’installation d’un gouvernement régulier dans la contrée, quel-
ques pauvres fellahs, laboureurs attitrés des terres environnantes, pour le compte des bédouins, ont élu domicile pêle-mêle avec leurs bestiaux dans les grottes et les souterrains de la plupart de ces anciens villages 1 1) . Il suffirait de garantir la sécurité et de favoriser l’agriculture pour voir
refleurir ce désert.
Devant nous, au nord-nord-ouest, se dressent, sur une hauteur, deux
ni c,trcs
Fig. 19. — Kugin cl-Quseir; plan par terre.
belles maisons; c’est el-Yâdüdehiÿ^^), appelé communément dôow Gaber (jjla. »d), du nom de l’individu qui a acquis ces ruines et a commencé à les restaurer.
Le plateau de Moab est devenu maintenant beaucoup moins uni. A la plaine a succédé la région des vallons et des collines.
Au bout de trois petites heures de marche nous passons devant les restes du magnifique mausolée du h. es-Sùq (fig. 18) (2). Les ruines d un
(1) Cf. Jwssun, Coutumes des Arabes, p. 243 ss.
(2) Voir Survey of East. Pal., p. 142 ss.; Brünnow et von Domaszewski, Die Provincia 4 rabia, II, p. 179 ss.
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temple et de la ville qui était grande sont situées à quelques minutes de là vers le nord-ouest. Encore une demi-heure de cahotage et nous atteignons la voie ferrée à la petite station du Qasr L’endroit est solitaire et
les environs abondent en ruines rarement explorées. Au lieu de descendre jusqu’à Ammân nous attendrons donc ici le train que tout le monde nous promet pour demain au soir.
La gare du Qasr, comme beaucoup d’autres sur le derb el-Hagg, est encore à bâtir. Les trois employés turcs et un chef de district, italien, se
Fig. 20. — Rugm el-üuseir; angle nord-ouest.
partagent une maison d’équipe, dans laquelle on nous oflre encore un refuge pour la nuit. Comme la pluie menace et qu’il fait froid sur ces hauteurs, nous acceptons volontiers.
Un demi-kilomètre au sud-sud-ouest de la station, sur un renflement de terrain au bord du chemin, se trouvent les ruines d'une construction massive appelées par nos guides rugm el-Quseir EHes correspondent vraisemblablement au Rujm Tassîm du Survey (1). H est
facile d’y reconnaître les restes d’une grosse tour destinée à surveiller ou à protéger les environs (plan, fig. 19). Le mur d’enceinte n’a pas moins de trois mètres d’épaisseur et est formé d’énormes blocs à peine dégrossis,
(t) Survey of East. Pal., p. 208. Voir la position de ces ruines sur !a carte qui accompagne l’ouvrage.
24 MISSION ARCHÉOLOGIQUE jEN ARABIE.
dont un certain nombre mesurent 2 mètres de long sur 1m,50 de profondeur. La hauteur moyenne des assises est de 0"',40 à O"1, 50; plusieurs subsistent encore sur les côtés ouest et nord (fig. 20), mais l’ensemble est fort bouleversé (fig. 21). Néanmoins les soubassements sont partout en place et le plan général est aisé à reconstituer. Il n’y a de douteuses que les dimensions et la situation exacte de plusieurs portes intérieures envahies par les décombres. En avant de l’entrée on distingue quelques arasements
Fig. 21. — Rugm cl-Quseir; vue d’ensemble prise de l’est.
de murs qui auront appartenu sans doute à des dépendances de la petite forteresse.
Signalons encore, à une centaine de mètres à l’est, les traces d’anciennes habitations, rares d’ailleurs, au milieu d’un campement d’ouvriers récemment abandonné.
Le tell lîhîn Jj) qui se dresse à un quart d’heure à l’ouest du
rugm el-Quseir nous attire après la visite de ce dernier monument. Ce petit sommet est couronné par une ruine qui semble être celle d’une église et non point d’une tour (1 ). A l’extrémité orientale du tell, où l’on vient de fouiller pour extraire des matériaux de construction, nous reconnaissons
(1) Survey of L'ast. Pal., p. 208.
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ies débris d une abside. A côté, on voit l’amorce d’un petit couloir voûté en pierres de taille, qui devait se prolonger sous la nef gauche. Parmi les blocs à emporter ou à réduire en chaux il y a une pierre sculptée longue de 0m,90, large de 0m,40 et épaisse de 0m,18 (fig. 22). Une rainure, large de O"1, 07 et profonde de 0m,04, court tout du long sur un des grands côtés; sur 1 autre elle s’arrête à 0m,60. Un des petits côtés porte à son extrémité un trou carré de 0m,13 de côté sur 0m,03 de profondeur. A quelques pas de là gît une ancienne porte en pierre, haute de 0m,82 et large de 0m,70, qui jadis fermait probablement l’accès du sanctuaire.
Sur la pente nord-ouest du tell, à 150 mètres environ du sommet, se dé-
Fig. 32. — Tell Tîhin. Linteau (?).
veloppe une ceinture de rochers en grande partie taillés et perforés d’anciennes tombes. A l’extrémité de cette ligne une grande vasque tout entière creusée dans le roc est remplie d’eau en ce moment. Chemin faisant, nous trouvons un débris de sarcophage dont le couvercle arrondi était orné d’oreillettes aux quatre angles. Les monuments de ce genre abondent dans beaucoup de villes de Palestine occupées de bonne heure par les Romains.
Deux cents mètres environ au nord de cette nécropole se trouve encore un hirbet Tîhîn. Les ruines en sont peu étendues, mais on y distingue un angle d’une construction soignée. Les pierres en bossage peu prononcé et appareillées avec soin mesurent en moyenne un mètre de long sur 0m,50 de haut; quelques-unes atteignent la longueur de deux mètres. Au centre du hirbet, on remarque les premières assises d’une importante bâtisse carrée, de 14 pas de côté à l’intérieur, dont les murs formés de gros blocs généralement en silex n’ont pas moins de 2m,15 d’épaisseur.
Depuis longtemps notre regard était attiré par quelques maisons à
moitié écroulées, visibles de fort loin, qui se dressent maintenant à près de 3 kilomètres devant nous, au nord-nord-est, aux abords d’un ouâdy escarpé descendant vers 'Amman. On les appelle birbet U mm Soueiwînch (ilijiy* }\) et la petite vallée qui les limite au nord porte aussi le même nom. Nous marchons droit sur elles. Un kilomètre environ avant de les atteindre, nous traversons un groupe de vieux monuments formés de gros blocs de silex émergeant à peine du sol. On croirait distinguer sur un point
Fig. as. — fj. u mm Soueiwîneh. Vue d’ensemble d’un monument.
les arasements d’une tour; mais on remarque principalement dénormes dalles en silex recouvrant de petits espaces vides, ce qui fait penser tout d’abord à des tombeaux dans le genre de certains monuments mégalithiques relevés aux environs de Jérusalem (1). Il peut y avoir là des sépultures, mais peut-être l’ensemble répond-il mieux à des habitations conçues sur le type de celles que nous allons trouver au birbet Umm Soueiwîneh.
Parmi les ruines de cette dernière localité, cinq ou six monuments encore en partie debout sont dignes de remarque. Ils affectent la forme cl une tour à peu près carrée dont la longueur des côtés peut varier entre dix et quinze mètres (fîg. 23). Les murs extérieurs ont une épaisseur moyenne
(1) RB., 1901, p. 278 ss. : Monuments en pierres brutes dans la Palestine occidentale.
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de lm,50 à 2 mètres, faits en grosses pierres mal appareillées dont la plupart sont des blocs de silex. L’intérieur de ces sortes de maisons est d’ordinaire fort bouleversé. Elles étaient divisées en plusieurs chambres ou réduits à différents étages dont l’agencement n’est pas toujours facile à saisir. On a sous les yeux (fig. 24 et 25) le plan par terre de deux de ces monuments. Le second est particulièrement intéressant à visiter, car on y voit encore une chambre couverte, une autre à moitié écroulée et des sous-sols qui donnent une idée du mode de construction.
La chambre A (fîg. 25), incomplète sur le devant, possède encore une partie de sa toiture formée par deux grosses dalles de silex allant d’un mur à l’autre. Au ras du sol elle a 2m,70 de large, mais dans le haut elle se rétrécit de plus d’un mètre, les assises latérales débordant les unes sur les autres afin de réduire le plus possible la dimension des blocs qui doi-
TPLiXnAb
Fig. 24. — H. Urmn Souehvîneli. Plan par terre d’un monument.
vent former le plafond (coupe <?-/). La fig. 26 nous donne une idée de ce qui reste de la pièce située à l’angle C. Celle-ci mesurait 2m,35 sur 2m,8(). Sur le devant une colonne grossière, encore debout, formait deux baies a
l’entrée et servait de support aux dalles de la toiture. Au point B se trouve une chambre souterraine actuellement inaccessible, identique pour la forme, autant qu’on peut en juger, à celles que nous venons de décrire. Le monument précédent renfermait à 1 angle N.-Q. plusieurs de ces sous-sols où l’on pouvait accéder par une lucarne. Leur vue porterait à croire que les
l'ig. 2G. — H. ümm Soueiwineh. Raines d’une chambre d’angle.
réduits situés dix minutes plus au sud et mentionnés ci-dessus étaient des chambres du même genre.
Conder (1) estime que ces monuments peuvent dater de la première période du christianisme; d’aucuns les jugeraient même postérieurs (2). Avant de porter un jugement là-dessus il ne serait pas inutile de les étudier de plus près et de les comparer entre eux, car ils sont nombreux dans la région. Le Survey a signalé les groupes de Abdùn et du hirbet Sâr. En 1903 nous en avons noté quelques autres sur la route de l’ouâdy Sirr à 'Amman et il serait facile d’en trouver encore. Si l’on ne croit pas pouvoir leur attribuer dans l’ensemble une date fort reculée, il n y aurait
(1) Survey of East. Pal., p. 251.
(2) Biiünnow und vo\ Domaszuwski, Die Provincia Arab., II, p. 181.
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rien d étonnant cependant à ce qu’on retrouvât là quelques traces de l'ancienne culture ammonite avant l’occupation romaine.
En regagnant la station du chemin de fer, à sept ou huit minutes du h- Umm Soueiwineh, nous passons près d’une construction fort ruinée appartenant au même type que celles que nous venons de quitter, mais plus
Fig. 27. — il. Qweismeh. Vue extérieure du mausolée; angle sud-ouest.
petite et mesurant seulement 6 mètres de côté à l’extérieur. Elle est isolée au milieu d’un champ de blé.
Le reste de la journée fut consacré au hirbet Qweismeh et au
qasr du même nom situé tout auprès (fig. 27 et 28). MM. Brünnow et de Domaszewski (1) ont minutieusement étudié ce superbe mausolée romain, de sorte qu’il est inutile d’en refaire le plan. Nous ajouterons cependant aux détails d’architecture fournis par ces savants le profil d’une base de colonne égarée dans les environs et qui semble leur avoir échappé (fig. 29).
La station du Qasr est à recommander aux voyageurs qui souhaitent
(1) Die Prov. Arab., lï, p. 207 ss.
s’embarquer à loisir. D ordinaire en effet l’arrêt est à peu près d une heure. La pente entre ce point et 'Ammàn est si accentuée qu’une locomotive ne peut pas monter plus de trois voitures chargées; il faut donc diviser le train en bas de la montée et prendre le temps de rassembler tous les wagons sur le plateau. Pour faciliter la manœuvre, une machine spéciale stationne à 'Ammàn.
Notre chef de gare n’est pas encore pourvu de billets; il signe un papier
Fig. "28. — H. Qweismeh. Vue intérieure du mausolée prise de la porte d’entrée.
qui en tiendra lieu. Les bagages sont pesés deux fois par crainte d’erreur, puis on nous les rend, car la compagnie ne connaît pas les hommes d’équipe, pas plus qu’elle ne répond des pertes ou des avaries. Libre à chacun de charger scs affaires comme il l’entend et de les surveiller. Il est onze heures du soir; nous entassons les gros paquets dans un fourgon à moitié rempli de charbon et nous prenons avec nous ce qu’il serait plus facile de voler.
Le spectacle de ces intérieurs de wagons éclairés à la lueur de la lune ou des étoiles ne manque pas de pittoresque. Deux ou trois ofticiers couchés dans des lits improvisés en occupent à peu près la moilié, les caisses et les sacoches sont entassées au-dessus des banquettes et chacun s’est
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installé de son mieux, sans penser aux futurs voyageurs, du reste fort problématiques. Aussi l’arrivée de quatre personnes avec de nombreux colis jette d’abord le trouble dans tout ce monde; on crie un peu, on se serre et tout rentre dans le calme.
Sur ce plateau de Moab il souffle un vent glacial et l'on a beaucoup de peine à se préserver du froid dans le train, car à peu près toutes les vitres sont brisées. On accueille donc avec bonheur les premiers rayons du soleil qui viennent nous caresser aux approches de l’ouâdy el-Hesd (L«s-U) (l). Cette vallée n’est plus ici la gorge profonde aux pentes abruptes que l’on traverse en allant de Kérak à Tafileh; c’est une plaine large de 3 à 4 kilomètres, dans laquelle serpente, sur la lisière septentrionale, un petit lit de torrent. L’eau doit y couler en abondance à certains
Fig. 29. — H. Qweismeh. Base d’une colonne.
Fig. — 30. Ancien pont sur l’ouâdy el-ljesâ.
jours de l’année, car de longue date on a senti le besoin de jeter au-dessus un pont (fig. 30) encore aujourd’hui! utilisé pour le derb el-Ilagg (2).
(1) Les Bédouins prononcent el-Hesy, mais l’orthographe officielle est L
(2) Ce pont, d’origine probablement romaine, a été restauré à une époque qu’il s’agirait de
Le qala'at el-Hesa, que nous visiterons au retour, est situé à une heure dix minutes à l'ouest de la station de même nom. Il possède un puits avec de l’eau à 8 ou 9 mètres de profondeur, tandis qu’à la gare il a fallu descendre jusqu’à 30 mètres. Ce château, de construction assez récente (1), et en petit appareil, n’offre qu’un mince intérêt archéologique. L’intérieur tombe en ruines (fîg. 31); néanmoins on l’occupe encore et la garde en
l ig. 31. — Intérieur du qala'at el-Hesâ.
est confiée à uu cheikh des ïlagâyâ, qui l’habite avec deux autres membres de sa famille. A l'en croire, il percevrait par mois, pour sa haute charge, 25 mégidys, soit environ une centaine de francs.
D’ordinaire la voie ferrée suit d’aussi près que possible le derb el-Hagg. Dans son ensemble ce chemin est en effet une route de caravane fort bien tracée et offrant en outre, de temps en temps, des points de repère. Ce sont les q al a1 ah, jadis magasins autant que châteaux forts, établis plus ou moins régulièrement d’étape en étape à travers la vaste solitude. À
déterminer. Une colonne engagée dans l'angle nord-est de l'un des grands arceaux n’a pas été mise là primitivement. M. de Domaszewski ( Die Prov. Aral)., II, p. 18) attribue celte restauration aux Romains et veut que le pont, dans son état actuel, soit tout entier leur œuvre. Sur place, nous avions cru au contraire devoir assigner aux Arabes le dernier travail qui y a été fait.
(1) 11 remonte probablement au Sultan Mustafa 111 (1757-1774) dont fait mention une inscription arabe en vers relevée à l’intérieur et déjà publiée par Sauvaire, dans de Luynes, Voyage..., Il, p. 7.08.
MA 'AN ET SES ENVIRONS
1 époque des pèlerinages on y accumulait des provisions et l’on préparait longtemps à 1 avance 1 eau pour le ravitaillement des hommes et des chameaux. Généralement il y a, au milieu du qala ah, un puits avec une noria tout à fait primitive, et, à côté, plusieurs bassins remplis soigneusement avant l’arrivée du Hagg. Là où la nappe d’eau souterraine faisait défaut, on a creusé d’immenses réservoirs dans lesquels, aux jours de pluies d’hiver, on dirige le cours d’un ouâdy. En maints endroits, comme à qala at Zîzeh, à Qatrâneh, etc., ces réservoirs depuis longtemps en mauvais état viennent d’être réparés et l’on a installé à côté des prises d eau pour la locomotive. C’est ainsi que les nouveaux ingénieurs mettent à profit autant que possible les travaux de leurs devanciers.
Le train de 1 après-midi, parti de Damas la veille vers une heure, arrive le lendemain à Ma an sur les onze heures du matin. Il met donc près de 24 heures à franchir les 459 kilomètres qui séparent ces deux localités. Cela paraîtra énorme aux amateurs du 100 à l’heure, mais c’est un progrès immense pour le désert. Si on défalque les arrêts, toujours très longs, on obtient une vitesse moyenne de près de 30 kilomètres à l’heure, ce qui est encore raisonnable pour un chemin de fer à voie étroite.