J AO VA N
Fig. 20. — Qasr Harâneh.
Fragments d’inscriptions grecques (N“ 16 et 17).
(fig. 20, b, c). Néanmoins ces bribes d’épigraphie ont leur importance ; car elles sont sur des blocs remployés, à la face bien taillée, qui ont dû appartenir à un monument antérieur aux Arabes. Ce monument n’était sans doute pas bien considérable a en juger d’après les rares débris que l’on peut retrouver dans la construction actuelle, il paraît difficile cependant de douter de son existence suggérée encore par l’inscription suivante.
N° 47. — Autre fragment grec encastré dans le mur du château. La pierre placée de champ comme dans la reproduction (fig. 20 a ), fait partie de la première assise inférieure de la façade et se trouve à cinq pas à l’est de la porte. L’inscription est certainement antérieure à la construction du mur puisqu’on a fait disparaître plusieurs lettres en retaillant le bloc.
]\fo |g — Spécimen des graffites de Qasr et- J ûba, tracés au calame dans la salle 0 et qui ont été mentionnés lors de la description de cette salle (p. 41). Celui-ci, le mieux conservé de tous, se trouve sur la troisième
Fig. 21. — Qasr et-Tùba. Fragment d’un graffite arabe; inscription N° 18.
pierre à partir de l’angle nord-est. La hauteur moyenne des lettres est de sept à huit millimètres. Les lignes 1 et 2 de notre copie (fig. 21) ne forment qu’une seule ligne sur la pierre. Le premier mot au début de la ligne 3 est souligné par un gros trait.
§ 2. Aperça historique.
Quelque délabrées qu’apparaissent les inscriptions relevées dans les châteaux arabes, si maigres que soient les rares graffites peints ou gravés sur leurs murs, tous ces documents écrits devaient être présentés au lecteur, parce qu’ils forment comme une sorte d’introduction à la question historique que nous allons examiner très brièvement. Dans la marche de cette dernière étude, nous suivrons l’ordre marqué ci-dessus.
Qeseir ' Arnra . — Ainsi qu’on le disait plus haut, Qeseir 'Amra n’est qu’un bain flanqué d’un paAÛ lion sous lequel tenait diwàn le prince original qui fit construire cet édifice et qui, vraisemblablement, venait passer au désert une partie du printemps. Rien n’y est ordonné à la défense, tout y a été créé pour le repos et le plaisir. Point d’appartements proprement dits ; une simple salle ouverte à tout le monde comme la tente bédouine, et, dans les angles sud, deux réduits pouvant servir de harem et de lieu de retraite quand on voulait se reposer ou jouir de quelques moments d’intimité. La valetaille avec les moins importants de la suite étaient relégués sous la tente ou dans les baraquements dont on voit les ruines sur la rive gauche de l’ouâdy à 500 mètres environ à l’ouest du château (1).
(1) Ces ruines, très délabrées, forment une sorte de rectangle d’une cinquantaine de mètre-s de long sur vingt-cinq à trente mètres de large. Un côté était fermé par un simple
ÉPIGRAPHIE ET COUP d’œIL HISTORIQUE
Les peintures murales dans lesquelles figurent à plusieurs reprises des danseuses avec des joueurs et joueuses de flûte ou d’instruments à corde, sans parler d’autres scènes plus scabreuses, donnent une idée de la vie de plaisir qu’on menait dans cette villégiature. La chasse à la gazelle et à l’antilope devait être un des sports favoris, ainsi que le suggère un des principaux tableaux de la grande salle. Durant les veillées, prolongées bien avant dans la nuit, et pendant les longues et douces journées de farniente succédant aux randonnées de la chasse, on se livrait à la poésie pour laquelle les Arabes des siècles voisins de l’hégire étaient si passionnés. C’est sans doute cet amour des vers qui suggéra la pensée de faire figurer la poésie dans les représentations qu’on avait sous les yeux. Elle est peinte sous les traits d’une jeune femme en compagnie de la philosophie et de l’histoire, dont on était moins féru, mais qui ont assez naturellement leur place à côté d’elle.
Cette décoration répond bien au genre de vie que les historiens et les poètes nous tracent de la plupart des souverains Omayyades, ces deminomades, «Arabes du bon vieux temps, amis de la chevalerie, de la chasse, du vin, des poètes, des chanteurs et des femmes, musulmans plus par nécessité que par tempérament (1) ». Tous les printemps ils sentaient le besoin de quitter leurs riches palais de Damas pour aller pendant un certain temps se retremper en quelque sorte au désert, leur pays d’origine. Il leur fallait courir la steppe, vivre au grand air la vie bédouine. Mais leur bédouinisme était bien atténué; c’était un bédouinisme de princes habitués à la vie sédentaire et qui prétendaient retrouver en plein désert quelques-unes des commodités de leur existence facile. Des demeures presque somptueuses remplaçaient la tente en poil de chèvre ouverte à tous les vents, et le reste était en rapport avec le logement. Le Kitab el-Agâni parle d’un bassin, birkeh , rempli de vin dans lequel Walid ben Yazîd aimait à se plonger et d’où il sortait ivre mort.
Les résidences d’hiver et de printemps, mesatta , bâdiyah varièrent suivant les goûts de chaque calife. Mo'awiya (660-680) aimait à passer l’hiver à Sinnabrah, au sud du lac de Tibériade, dans le voisinage des bains sulfureux d’el-Hammi. Ces rives du lac de Génésareth, si agréables
mur, tandis que sur les trois autres, il semble avoir existé des chambres qu’on avait dû se contenter de couvrir avec des branchages. — Voir le plan dans Musil, Moab, p. 223. Quelques vestiges d’autres ruines sont visibles dans la vue du nord-est (pl. XXXVI, 2).
(1) Max van Berchem, Au Pays de Moab et d'Edom. Extrait du Journal des Sauants, juillet-aoùt-septembre 1909, p. 14. — Sur la bâdiya sous les Omayyades, v. Musil, Op. laud. et Lammens, M. F. O., IV, p. 91 ss.
à habiter pendant la saison rigoureuse, attirèrent également û azîd I (680-683), vrai bédouin qui possédait des propriétés sur la frontière du désert. 'Abd el-Melik (685-705) changeait fréquemment de résidence, suivant le temps et les saisons ; Sinnabrah, Gâbiyah, Damas et Ba'albek le possédaient tour à tour. Ses fils continuèrent la tradition. Walid I (705- 715) aimait le Belqa et faisait habiter ses enfants à Qastal, au nord-est de Mâdaba ou dans un château voisin. Son frère Soleimàn qui lui succéda pendant deux ans (715-717) avait sa résidence à Ramleli, entre Jaffa et Jérusalem. Mais avec Yazîd II (720-724), nous sommes reportés de nouveau dans le Belqa et encore plus à l’est. Ce prince établit sa bâdiyah à Muwaqqar près de Mesatta. Hisam passait l’hiver à Rusafah jadis habité par les Gassanides.
Walid II, fils de Yazîd, est resté le type achevé de ces princes seminomades et bons viveurs. Excellent cavalier autant qu’habile chasseur, amateur de poésie et de bonne chère, il s’entourait de poètes, de danseurs et de musiciens avec lesquels il se plaisait à déguster le bon vin et à s’enivrer. D’après le Kitab el-Agàni il aurait joint encore l’amour de la peinture au talent de versificateur. Le Belqa fut le principal théâtre des exploits de ce débauché. Il avait établi au château de Zizeh une madàfeh ouverte à tous les nomades qui y recevaient l’hospitalité durant trois jours. Lui-même, ne pouvait rester longtemps au même endroit. On le voyait tantôt à Gadaf (ou Agdaf) (1), à Azraq, à 'Ubàyir, à Bahrâ. Gadaf parait avoir été une des résidences préférées. C’est là qu’il se trouvait lorsqu’il apprit la révolte de Yazid. Ne se sentant pas en sûreté dans cette bâdiyah aménagée pour le plaisir et nullement pour la défense en cas d’attaque, il s’enfuit dans le château de Bahra situé à trois jours vers l’est.
Lorsque Yazîd III prit possession du califat (744), il dut promettre, afin de ne pas augmenter-les impôts, de ne point bâtir de château, « de ne pas mettre pierre sur pierre ni brique sur brique (2) ».
Les Omayyades furent donc des bâtisseurs, et des bâtisseurs à la limite du désert ou au cœur même du désert qui les attira toujours. C’est ce qu1 2 a fait penser à eux tout naturellement quand il s’est agi de rechercher quels pouvaient être les auteurs des châteaux construits à l’est du derb el-Hagg. Il faut avouer que pour qeseir 'Amra en particulier, on trouverait difficilement un cadre historique mieux en rapport avec le site et la nature du monument. Il répond admirablement au concept d’une villa
(1) Tabary, T’arîh..., II, pp. 1743 et 1795.
(2) Ibn ’Atîr, V, p. 220, 1. 12.
ÉPIGRAPHIE ET COUP ü’CEIL HISTORIQUE
de Walid II, par exemple, établie dans ces parages. Aussi, l’on comprend que le docteur Musil, dans son étude sur l’origine de ce château, ait mis en avant les Omayyades, et parmi eux de préférence le nom de Walid II. Cependant comme aucun auteur arabe ne parle de 'Amra, il faudrait se contenter de cette conjecture, à la véritéfort vraisemblable, si les peintures ne venaient jeter là-dessus une lumière nouvelle.
On se rappelle le tableau peint sur la paroi ouest de la grande salle et dans lequel figure Rodrigue, le dernier roi des Visigoths d’Espagne. Ce prince monta sur le trône en 710, et trouva la mort l’année suivante, à la bataille du Guadalete. Nous avons donc là un point de départ certain, l’an 711, pour dater les peintures de qeseir 'Amra. Il est plus difficile de fixer une limite extrême. Personne ne songe guère plus aujourd’hui à dépasser l’an 750, date de la chute des Omayyades.
M. van Berchem, par une suite de déductions ingénieuses et savantes, basées sur des faits historiques, a montré que les souverains représentés à côté de Rodrigue devaient être eux aussi des vaincus de Walid I mort en 715. Dès lors, il serait tenté d’attribuer 'Amra à ce calife qui porta au plus haut point la fortune omayjmde, fut un grand constructeur et résida dans le Belqa (1). Son hypothèse paraît la plus vraisemblable de celles qui ont été émises jusqu’à ce jour. Néanmoins elle ne solutionne pas encore définitivement le problème ; car il reste toujours possible de supposer qu’un successeur de Walid I ait fait peindre sur un de ses propres monuments, comme un trophée de l’islam, les rois vaincus par son prédécesseur, voire même qu’il se soit attribué les conquêtes de ce dernier. Le procédé a été fort en usage dans l’histoire des califes (2). Il ne faut pas oublier non plus, ainsi qu’on l’a noté plus haut, p. 87, qu’il a pu s’écouler plusieurs années entre la construction du château et l’exécution des peintures qui le décorent.
Malgré les quelques doutes qui planent encore sur l’origine de qeseir 'Amra, on peut dater ce monument, presque avec certitude de la première moitié du vme siècle, et avec beaucoup de vraisemblance des dernières années de Walid I, de 705 à 715.
Le bain de qeseir 'Amra a été justement rapproché d’établissements analogues, encore en partie debout, situés dans le Negeb palestinien auprès de 'Abdeh et de Ruheibeh. Les plans sont à peu près les mêmes (3), avec
(1) Max van Berchem, Au Pays de Moab et d'Edom, p. 23.
(2) Par exemple, à la mosquée de Jérusalem où Ma’mùn fit effacer le nom de 'Omar pour mettre le sien à la place.
3) Ft. B., 1904, p. 422; Musil, Kuseir 'Amra, p. 64 ss.
cette différence cependant que, dans le sud de la Palestine, on n a qu un simple bain, tandis qu'a 'Amra où 1 on était dans le désert, loin de toute habitation, on a senti le besoin d’ajouter une grande salle à 1 installation balnéaire. On pourrait aussi relever d’autres divergences, en particulier dans le mode de construction. Une des plus sensibles est celle qui existe entre les coupoles. La coupole de Ruheibeh est un cône tronqué qui arrive avec peine à émerger au-dessus de l’édifice où il apparaît comme une sorte d’excroissance. Elle était bâtie en encorbellement ainsi que la coupole du bain de 'Abdeh actuellement effondrée. Ni lune ni l’autre ne possédaient rien de l’élégance de la coupole de 'Amra. Les ouvertures dans le haut étaient aussi tout à fait différentes.
Les bains de 'Abdeh et de Ruheibeh appartiennent à la période byzantine et sont antérieurs à la conquête arabe qui sema la destruction dans toutes ces villes du Negeb. Ils furent construits probablement dans la seconde moitié du vi° siècle, époque à laquelle nous ramènent la plupart des textes funéraires datés, qui ont été exhumés des cimetières de Khalasah, de Ruheibeh ou de Sebaïta (1).
Mais le monument qui se rapproche le plus de qeseir 'Amra est sans contredit Hammam es-Sarakh (2). Cette ruine découverte dans une des expéditions scientifiques organisées en Syrie par l’Université de Princeton se trouve à une quinzaine de kilomètres au sud d’Oumm el-Gemal, par conséquent, pas très loin de la région de 'Amra. C’est encore un bain, bâti lui aussi presque en plein désert ; d’où la nécessité de lui adjoindre une habitation quelconque. La ressemblance entre les plans des deux monuments est si frappante qu’elle ne peut être attribuée au hasard ; ils dépendent l’un de l’autre ou d’une source commune.
La construction d’es-Sarakh paraît avoir été plus soignée que celle de 'Amra(3), les pierres sont mieux travaillées, l’appareil est plus régulier
(1) Voir R. B., 1905, pp. 2">3 et ss.
(2) Publications of the Princeton Uniuersity Arch. Expedit. to Syria in 190U-1905 and 1909. Division II. Ancient Architecture in Syria, by H. C. Butler; section A, Southern Syria, part II, Southern Ilaurân, p. 77 ss. et Appendice, p. xix ss. — Dans le but de faciliter au lecteur la comparaison des deux monuments, nous avons reproduit dans un coin de la pl. XXXV, à côté du plan de Qeseir 'Amra, un petit plan de Hammân es-Sarakh, d’après les relevés de M. Butler.
(3) A noter que, malgré cette apparence de travail soigné, dans la photographie donnée par Butler, Op. laudat., fig. 60 c en face de la page xxii, les assises de la face ouest de la grande salle, à partir de la seconde assise dans le bas, ne correspondent pas à celles de la petite pièce voisine quoique les deux murs ne forment qu’une seule paroi. Le point de jonction rappelle l’agencement signalé dans l’angle nord-ouest de la grande salle de 'Amra
ÉPIGRAPHIE ET COUP D’ŒIL HISTORIQUE
aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, seules la plupart des voûtes et la coupole n’étaient pas appareillées. Les lignes extérieures sont aussi plus droites ; ainsi, par exemple, les absidioles de la chambre à coupole disparaissent dans l’épaisseur des murs. Quelques-unes de ces particularités peuvent s’expliquer par la différence des matériaux, et l’influence d’autres édifices du Haurân ; l’architecte de son côté n’aura pas voulu se borner à faire une simple copie. Mais rien ne permet de mettre en doute l’étroite parenté, par trop visible, qui existe entre les deux monuments. Il y a aussi tout lieu de les croire à peu près contemporains l’un de l’autre.
A 1 kilomètre et demi environ, à l’ouest de Hammam es-Sarakh, se trouvent les débris d’une mosquée élevée sous les murs de la forteresse romaine de qasr el-Hallâbât. M. Butler est très ferme pour assurer que cette mosquée et les thermes d’es-Sarakh datent de la même époque. Ces derniers sont donc postérieurs par conséquent à l’invasion de l’Islam. Mais M. Butler est beaucoup moins affirmatif quand il s’agit de déterminer l’époque précise à laquelle peuvent remonter ces édifices. Il pencherait pour la période omayyade, à la suite de Nôldeke, Littmann et Strzygowski. Au point de vue historique, cette conclusion est en effet très probable. Elle se trouve appuyée par l’étude directe du monument qui, dans la méthode de construction pas plus que dans les détails, ne présente rien de commun avec les châteaux arabes de Bosra et de Salkhad bâtis aux xne ou xme siècles.
Nous aurions donc dans Hammam es-Sarakh et dans Qeseir 'Amra deux édifices omayyades. Leur caractère général relève de l’architecture locale que les Arabes trouvèrent établie en Syrie, lors de la conquête musulmane. Dans l’ensemble ce sont des édifices syriens. Le plan a été emprunté aux monuments de même nature rencontrés en territoire conquis ainsi que le prouvent les thermes de 'Abdeh et de Ruheibeh. Les dimensions et l’agencement des pièces sont sensiblement les mêmes. Partout il y a trois chambres, surmontées respectivement d’une coupole, d’une voûte d’arêtes et d’une voûte en berceau (1).
Les grandes salles ont été divisées en plusieurs nefs par des arceaux, ainsi que cela se voit dans toute salle un peu importante des constructions du Haurân. Mais au lieu des belles dalles en basalte posées d’ordinaire sur ces arceaux et formant un plafond plat, il y a à qeseir 'Amra et à
(1-) Les thermes de 'Abdeh présentent une disposition un peu particulière avec une petite pièce en plus entre les deux chambres à voûtes d’arêtes et à voûte en berceau; mais on y retrouve les trois pièces essentielles et la salle avec coupole occupe toujours la même place.
Hammam es-Sarakh des voûtes en berceau. Pour qeseir 'Arara, ce mode de couverture aurait pu être suggéré à la rigueur par la nature des matériaux qu’on avait sous la main. Cependant le Harrah n est pas bien loin et il eût été facile d’aller y chercher des dalles de basalte comme on en avait apporté les gros blocs qui encadrent la porte d’entrée. En tout cas, on ne peut pas faire valoir le même argument pour Hammam es-Sarakh bâti en plein pays de basalte.
On notera que la mosquée de qasr el-Hallàbât, contemporaine avonsnous dit de Hammàm es-Sarakh, est divisée elle aussi en trois nefs surmontées de voûtes en berceau, tandis que toutes les pièces de la lorteresse romaine d’à côté, avaient des plafonds plats en dalles de basalte. Ne faudrait-il pas conclure de ces exemples que les architectes des Omayyades, n’importe sous quelle influence, ont trouvé la voûte en berceau plus pratique que les toitures plates faites avec des dalles et qu’ils l’ont employée de préférence ? S’il en était ainsi, nous aurions là, sinon une caractéristique absolue, du moins un indice pouvant nous guider dans la recherche des édifices qu’il conviendrait d’attribuer à cette époque.
Une autre particularité de qeseir 'Amra réside dans la manière dont les voûtes et certains arcs ont été construits. Deux des arceaux au-dessus du puits et les grands arcs de salle A sont appareillés, mais les autres, comme les voûtes et la coupole, sont bâtis avec des pierres plates imitant la brique et séparées par une épaisse couche de mortier. Le même procédé de construction se retrouve à Hammàm es-Sarakh où l’appareil joue cependant un plus grand rôle. Sans parler des fenêtres cintrées, les arcs et les pendentifs de la coupole sont en pierre de taille et également la voûte qui couvrait le fond de la nef centrale (1). Ceci joint à la régularité des lignes extérieures donne à l’édifice d’es-Sarakh une physionomie moins orientale que celle de qeseir 'Amra et plus voisine des constructions romaines du Hauràn ou de la Syrie.
Qasr Haràneh. — Le graffite arabe nu 8, p. 100, fournit de document le plus ferme et le plus précis que l’on possède actuellement pour rechercher la date du château de Haràneh. Ce monument est certainement antérieur au 27 al-qa adeh 92 (septembre 711) et a été bâti au plus tard au début du vme siècle. C’est là un point acquis. Mais ne pourrait-on pas remonter plus haut, au delà des Omayyades, par exemple, et avant même
(1) Butler, Op. laud., p. xix, fig. 59 a et p. xxi, fig. 59 b. Voir aussi les fig. 60 b et 60 c. faisant face à la p. xxn.
ÉPIGRAPHIE ET COUP D’ŒIL HISTORIQUE
l’invasion de l’Islam ? Telle est la question qui se pose encore et à laquelle il semble difficile de répondre d’une manière définitive avec les seuls arguments produits jusqu’à ce jour.
L’inscription datée de l’an 92 de l’hégire peut être postérieure à la construction du château, de plusieurs siècles comme de quelques années seulement. Il est impossible de rien affirmer à ce sujet et c’est en vain qu’on multiplierait les suppositions (1).
Les quelques lettres grecques relevées sur les montants de la porte d’entrée et sur un bloc de la façade n’arrivent pas à constituer un sens suivi et la teneur primitive de ces textes nous est inconnue. Mais comme ils sont gravés sur des pierres qui paraissent avoir été remployées, on est assez en droit d’en conclure qu’il a dû exister à Harâneh avant le château actuel une autre construction, vraisemblablement antérieure à la conquête arabe.
Les autres textes ou graffites arabes copiés sur les murs du château nous apprennent que celui-ci a été habité ou visité jusqu’au xvie siècle.
L’épigraphie, malgré son précieux apport, laisse donc dans l’obscurité l’origine de qasr Harâneh, l’architecture et la décoration du monument vont-elles nous permettre de préciser davantage ?
L’aspect général de Harâneh diffère totalement de celui de qeseir 'Amra. Ce château n’apparaît point comme une simple maison de plaisance, mais plutôt comme une forteresse et une caserne. Seul le soin avec lequel plusieurs appartements ont été décorés permettrait de supposer qu’il pouvait à l’occasion être utilisé comme demeure princière. Son plan rappelle la disposition des châteaux arabes bâtis, du xvie au xviii0 siècle, le long du derb el-Hagg, pour servir de lieux de refuge, de magasins et de khans (2). Ce plan, suggéré par la nature même des monuments, a peutêtre été inspiré aussi par la vue de certaines forteresses romaines appartenant au limes oriental de la province d’Arabie (3). En tout cas, il serait difficile de signaler d’autres ressemblances entre Harâneh et un de ces postes romains. 11 faut aller chercher ailleurs des analogies de construction.
Les tours rondes et massives qu’on retrouve à Mesatta et à Tûba n’appartiennent au système de fortification d’aucun castrum romain érigé à la
(1) Voir p. 73, ce qui est dit de la nature de cette inscription et de l’emplacement qu’elle occupe.
(2) Cf. Mission archéologique en Arabie, I, pp. 32, 59, 108, etc.
(3) Voir en particulier le plan de Qastal dans Brünnow et de Domaszewski, Die Provincia Arabia, II, pl. XLIV.
lisière du désert de Syrie ou d’Arabie. Par contre, elles figurent en territoire voisin de la Mésopotamie, dans des enceintes de palais ou des forteresses dont un des types les mieux connus aujourd’hui est el-Okhaydir. Ce vaste château, situé lui aussi en plein désert, à sept heures à 1 ouest de Kerbéla, a été visité pour la première fois en 1908 par M. Massignon. L’infatigable exploratrice Miss Bell y a été en 1909 et M. Oskar Reuther, avec le concours des membres de l’Expédition de Babylone de la Deutsche Orient-Gesellschaft, en a publié en 1912 une étude complète accompagnée d’une abondante et excellente illustration (1) . Nous renverrons assez fréquemment à cet ouvrage sous le titre de Ocheiclir.
L’appareil de Harâneh (pi. XIX et ss.) et la méthode de construction ne rappellent guère qeseir 'Amra ni Hammam es-Sarakh, pas plus que les édifices du Haurân et de la Syrie. Ces murs presque en blocage, sui tout à l’intérieur du château, bâtis en tout cas avec des pierres très inégales, disparaissant sous une épaisse couche de mortier, nous ramènent encoie du côté de la Perse et de la Mésopotamie. Instinctivement on les compare aux ruines sassanides de qasr e-Chirin ou aux murailles d el-Okhajdn (2). Il y a cependant, semble-t-il, ceci de particulier, dans 1 enceinte extérieure de Harâneh, que les blocs sont généralement placés sur une petite face, dans le sens de la hauteur, ce qu’on ne remarque pas dans les photographies de l’enceinte d’el-Okhaydir. Pareil genre de bâtisse se rencontre aussi à qeseir 'Amra, mais seulement dans les parties rondes, et pour un motif pratique, ainsi qu’on l’a fait remarquer plus haut. Peut-être les maçons de 'Amra auront-ils pris modèle sur les tours rondes de Harâneh.
La disposition intérieure des chambres, avec le système de voûtes et d’arceaux adopté pour les plafonds, a tout l’air au premier abord de relever uniquement de l’architecture syrienne. C’est surtout en Syrie qu on trouve, pour couvrir de grandes surfaces, ces séries d’arceaux jetés en travers des salles et reliés dans le haut par des voûtes ou des dalles, généralement par des dalles. A Harâneh ce sont exclusivement des voûtes qui recouvrent les espaces vides entre les arceaux et cela pourrait à la rigueur fournir un point de contact avec les édifices omayyades d’es-Sa-
(1) L. Massignon, Mission en Mésopotamie (1907-1908), t. XXVIII des Mémoires de l'Institut français d' Archéologie orientale au Caire. — G. L. Bell, The vaulting syslem of Wkheidar, dans le Journal of Ilellenic Studies, vol. XXX, p. 69 ss. — Ücheidir nach aufnahmen von Mitgliedern der Rabylon-Expedilion der Deutschen Orient Gesellschafl dargestellt von Oskar Reuther.
(2) J. de Morgan, Mission scientifique en Perse , t. IV; Recherches archéologiques, p. 341 et ss. — Voir spécialement dans Ocheïdir, pl. 2, fig. 9 et 10; pl. 7, flg. 30 et 31; pl. 8, fi g. 32, etc., et comparer avec nos planches.
ÉPIGRAPHIE ET COUP D’ŒIL HISTORIQUE
rakh et de qeseir 'Amra. Cependant ces voûtes en berceau, entre deux arcs, existent aussi ailleurs; on en a un exemple typique dans la couverture d’une chambre d’el-Okhayçlir (1).
Dans les monuments syriens, d’une façon à peu près constante, les arcs sont en pierre de taille et reposent non moins régulièrement sur des pilastres. Même là où deux arcs sont adossés et se contrebutent on ne manque pas à cette règle (2). A plus forte raison les pilastres sont-ils de rigueur quand on a une série d’arceaux parallèles dont les poussées s’exercent dans le même sens et nécessitent d’être combattues.
Rien de semblable ne se rencontre à Hàraneh.
Les lignes de piliers, dans les grandes salles 1 et 2, sont terminées à chaque extrémité par un pilastre, mais il n’en existe point le long des murs latéraux de ces deux chambres, ni dans aucune autre, pas plus qu’à l’intérieur de la cour. Il n’y a même pas de consoles pour recevoir la retombée des arcs qui viennent s’encastrer et se perdre dans le mur. Dans les chambres de l’étage, les groupes de trois colonnes qui supportent les arcs sont pris dans l’épaisseur des murs et constituent un simple motif d’ornementation. Aucun arceau non plus n’est appareillé et l’on se rappelle la manière bizarre dont leur centre a été construit (p. 72).
Ces diverses particularités, fort rares dans les monuments de Syrie, on les retrouve en partie à Okhaydir. Tel passage ou telle salle de ce château laissent voir accolés aux murs des débris d’arceaux non appareillés et présentant à peine une petite saillie à leur naissance ainsi que ceux de Harâneh (3). Un grand nombre sont Uâtis avec des briques ou des pierres posées de champ, d’après la méthode qui a présidé à la construction de la partie centrale de certains arceaux de Haràneh comme ceux de la chambre 51. Les deux voûtes en cul-de-four reposant sur des trompes, au fond des salles 51 et 59, ont aussi leurs semblables quoique à une moindre échelle dans une des chambres d’Okhaydir (4).
(1) Ocheïdir, pl. XI. Comparer la vue perspective et la c°upe longitudinale de cette chambre avec la coupe de l’une des salles de l’étage à Haraneh.
(2) Voir, par exemple, les plans de Qasr el-Hallàbat, du prétoire d’Umm el-Gemal ou les plans d’autres édifices à l'avenant, dressés par Butler dans ses travaux suri ancienne architecture de Syrie. ( Publications of the Princeton University Archælogical Expédition in Syria, Division II, Ancient Architecture in Syria, Section A, Part. 2, p. 72 ; Part. 3, p. 163, etc., et les autres fascicules passim.
(3) Voir, par exemple, dans Ocheïdir, p. 15, fig. 15 ; p. 36, fig. 35 et pl. XI. — Comparer aussi ces arcs avec ceux des ruines sassanides d’Eivàn-i-Kerkha. (De Morgan, Mission scientifique en Perse, t. IV, p. 371, fig. 223).
(4) La chambre qui porte le n" 32 dans le plan de M. Reuther, pl. III. Voir pl. XI du même ouvrage.
On pourrait pousser plus loin encore ces comparaisons ; mais les quelques remarques qu’on vient de faire permettent amplement d’affirmer que si l’architecte de Harâneh a pu s’inspirer des monuments syriens pour le tracé de son plan, l’exécution de ce plan relève surtout des procédés de construction en usage en Mésopotamie. Cette affirmation devient encore plus nécessaire lorsqu’on s’arrête un tant soit peu à considérer la décoration.
De tout temps, les stucs et les motifs moulés en plâtre ont joué un grand rôle dans l’ornementation des appartements, en Perse et dans les contrées limitrophes, à l’ouest. M. de Morgan le faisait remarquer dans ses Recherches archéologiques (1) et les récentes publications sur Okhaydir l’ont mis en évidence pour ce château où l’on 11e voit aucune sculpture, mais seulement des stucs et des moulages. Le lecteur a déjà constaté la même chose à Harâneh.
Quand on a voulu décorer l’enceinte extérieure on n’a pas eu recours à des corniches ni à un ouvrage sculpté quelconque ; on s’est servi uniquement de plâtre et de mortier. Qu’on se rappelle le cordon de briques en mortier, les encadrements du sommet des petites ouvertures et des meurtrières et les palmettes de la façade au-dessus de la fenêtre. Ce mode d’ornementation frappe encore davantage à l’intérieur des belles chambres du haut. Ici non plus, point de corniches, ni de pierres sculptées, rien que des moulures en mortier.
Les colonnes prises dans l’épaisseur des murs, sous la retombée des arcs, sont faites avec de mauvaises petites pierres et du mortier à profusion (2). Le petit abaque placé au-dessus, non moins que leur semblant de base, les moulures autour des niches et ailleurs, les rosaces au sommet des murs, etc., etc., tout cela est uniquement du plâtre ou du mortier.
Maints détails se retrouvent presque les mêmes à Harâneh et à Okhaydir. Que l’on compare, par exemple, les ouvertures ménagées dans la façade des chambres 29 et 59 (fig. 10, 13 et pl, XXVIII) avec certaines niches ou fenêtres d’el-Okhaydir, leur étroite parenté sautera aussitôt aux jeux (3).
Mais les unes et les autres devront être rapprochées aussi des niches
(1) De Morgan, Mission scientifique en Perse , t. IV ; Recherches archéologiques , p. 372.
(2) Voir dans de Morgan, Op. laud., p. 346, fig. 208, quelques types de colonnes de même nature décorant une des parois du palais de Khosrov à Oasr é-Chirin.
(3) Cf. Oche'idir, p. 14, fig. 14 ; p. 51, fig. 51; pl. XX, etc. — On rapprochera tout spécialement les chambres 31 et 32 d’Okhaydir (Ocheïdir, pl. III, X et XI) des belles chambres de 1 étage à Haràneh. La juxtaposition des plans et des figures mettra de suite en évidence les grandes ressemblances sans qu’il soit nécessaire de les détailler ici.
EPIGRAPHIE ET COUP D ŒIL HISTORIQUE
qui ornent les parois intérieures du fameux monument carré, toujours énigmatique, de la citadelle de 'Amman (1). Le profil des arcatures de 'Amman ressemble plus peut-être à celui des arcatures d’Okhaydir qu’à celui des petites fenêtres de Harâneh. Dans les trois endroits, il y a surtout de commun les colonnes géminées, sans bases ni chapiteaux, engagées dans le mur et séparées entre elles par une profonde rainure. Les archivoltes sont décorées de dents-de-scie (2), l’ornement par excellence de Harâneh. Sous la saillie qui fait le tour de l’appartement, au-dessus des niches, à Amman, court une ligne de mutules identiques à celles qu’on a vues à Harâneh, à la base de la conque dans la salle 59, et au plafond de la chambre 61. Il faut signaler néanmoins dans ces rapprochements une importante différence; c’est qu’à 'Amman tout est sculpté dans la pierre et l’on n’a point de simples stucs comme dans les deux autres châteaux.
Il semble donc, d’après ce qui précède, que la construction de Harâneh doive beaucoup à l’influence de l’architecture couramment employée dans la Perse et la Mésopotamie; cela peut guider beaucoup dans les recherches sur l’origine de ce monument, mais la date en reste toujours incertaine.
Pour M. Dieulafoy, el-Okhaydir appartient à l’école perse sassanide et a été construit vraisemblablement dans le dernier quart du vie siècle (3). M. Massignon considère aussi comme hors de doute l’origine sassanide de ces ruines à rattacher aux v*-vie siècles de notre ère (4). Miss Bell, à son tour, pense que Okhaydir peut être attribué sans hésitation aux architectes de la Perse ; néanmoins la présence des voûtes d’arêtes inconnues à l’architecture sassanide l’amènent à conclure à une œuvre postérieure à l’hégire, exécutée par des ouvriers persans pour le compte de l’un des premiers califes. Elle croit reconnaître une mosquée dans une cour entourée de portiques qu’on a décorés avec un soin spécial (5). M. Reuther ne doute plus de l’existence de la mosquée et tient par conséquent encore plus ferme pour la période islamique.
Quoi qu’il en soit d’Okhaydir, à Harâneh il n’y a certainement pas de
(1) Cf. Brünnow et de Domaszewski, Die Provincia Arabia, II, p. 218 s. — Comparer aussi ces différentes niches avec celles d’un monument du vm* siècle de Rakka, à l’est d’Alep, sur la rive gauche de l’Euphrate ( Comptes Rendus de l'Ac. des Inscr. et Bel. Lel., 1909, p. 371, fig. 1).
(2) A Okhaydir, au lieu des dents-de-scie, il y a parfois un assemblage de moulures rondes dans le genre de celles qu'on a vues sur le pourtour des grandes niches dans les salles 51 et 59 de Harâneh.
(3) Acad, des Inscr. et Bel. Lel. Comptes Rendus , 1909, p. 202.
(4) Mémoires de l’Institut franç. d'arch. or. du Caire, t. XXVIII, p. 4.
(5) Journal of Hellenic Studies, XXX, pp. 71, 70 s.
mosquée et il faut renoncer à cet argument qui, joint à l’inscription n° 8, fixerait à peu d’années près la date du château.
Si on arrivait à prouver que 'Amman et Okhaydir sont l’œuvre d’un Omayyade, il y aurait tout lieu d’attribuer aussi Haràneh «à l’un de ces monarques, puisque nous sommes en plein sur leur territoire et dans leur contrée préférée, ainsi qu’on le faisait remarquer naguère. La difficulté est d’expliquer comment sous les premiers Omayyades l’art mésopotamien a pu exercer une pareille influence en Syrie d’où étaient originaires ces califes et où fleurissait un art local, très intense. N’oublions pas en effet que nous ne pouvons pas descendre plus bas que le règne de Walid I (86-96 de l’hégire = 705-715 de J.-C.) auquel nous avons attribué Qeseir Amra dont le style est si différent de celui de Haràneh.
Il n’en est pas moins vrai cependant que, déjà sous le règne de ‘Abd el- Mélik (65 — 86 = 685 — 705), les Omayyades réussirent à s’établir fortement en Mésopotamie grâce à la fidélité, à l’intelligence et à l’énergie du gouverneur de cette province, le Thaqifite el-Haggàg ben-Yousouf. En 83 (702), ce dernier fit construire la ville de Wâsit, à peu près à égale distance de Koûfa, de Basra, de Madain (Ctésiphon) et d’el-Ahwàz, et en fit la capitale de toute la province devenue immense par suite de l’adjonction de l’Iran.
Sous Walid Ier, la position d’el-Haggàg resta aussi forte et la puissance des Omayyades ne fit que s’accentuer dans les provinces où il commandait pour leur compte. Il sut maintenir la paix, se livra à des travaux publics et réorganisa le système des canaux d’irrigation avec l’aide d’un ingénieur indigène, l’araméen Hassân en-Nabati (1). Il est probable que durant ses vingt ans de gouvernement, en plus de la ville d’el-Wasit, il fit exécuter par des architectes' et des ouvriers du pays d’autres constructions dont le stjde devait ressembler beaucoup à celui d’el-Okhaydir ,
De leur côté, les Khalifes ne restaient pas inactifs dans les provinces soumises plus directement à leur administration. Déjà en 72, 'Ab el- Mélik avait fait bâtir à Jérusalem sur l’emplacement du Temple la fameuse mosquée de la Sakhra, un des bijoux de l’art byzantin au service de l’Islam. Walid Ier « aimait beaucoup élever des édifices, des constructions, créer des monuments et des domaines. De son temps, quand les hommes se rencontraient, ils se consultaient les uns les autres sur les constructions et les édifices (2) ». C’était donc une des grandes préoccupations de ce règne
(1) Cf. Huart, Histoire des Arabes, t. I, p. 267 ss.
(2) Ibn at-Tiqtaqâ, Al-Fakhri ; Histoire des Dynasties musulmanes, traduct. E. Amar, vol. XVI des Archives marocaines, p. 203.
ÉPiGRAPHIE ET COUP d’(EIL HISTORIQUE
glorieux entre tous ceux des Khalifes Omavyades. D’après le Fakhrî encore, Walid Ier construisit les grandes mosquées de Damas, de Médine et d’el-Aqsa, à Jérusalem. Pour Damas, nous savons qu’il transforma simplement en mosquée la basilique de Saint-Jean. Les travaux exécutés à Médine furent plus considérables. En l’an 88, Walid demanda à cet effet à l’empereur de Byzance de l’or, des mosaïques et des artistes (1).
Pendant que l’on confiait ainsi à des architectes et à des ouvriers grecs ou syriens les monuments les plus importants, ou même des constructions secondaires dans le genre de Qeseir 'Amra, pourquoi n’aurait-on pas fait appel aussi en même temps, pour d’autres édifices élevés dans le désert de Syrie, à une équipe d’ingénieurs et d’ouvriers venus de Mésopotamie ? Cette hypothèse, en parfait accord avec l’histoire contemporaine, aurait l’avantage d’expliquer comment, dans une même région, on peut trouver des monuments d’un style tout à fait différent et datant de la même époque.
Néanmoins, d’autres suppositions sont encore possibles et ne pouvaient manquer d’être proposées ; on en dira un mot à propos de Qasr et-Tûba.
Qasr et-Tuba. — A maintes reprises, nous avons eu l’occasion de faire ressortir l’étroite ressemblance qu’il y a entre Tûba et Mesatta. Il ne sera peut-être pas inutile d’insister encore un peu sur ces rapprochements.
Une première particularité, c’est la présence de la brique dans les deux monuments, alors qu’on ne la retrouve nulle part ailleurs dans la région, mais seulement dans quelques rares édifices de Syrie. Les soubassements des murs sont en pierres de taille et le reste en briques. Ces pierres sont travaillées partout avec grand soin et joignent admirablement bien. Les assises sont cependant inégales. Les briques mesurent 0 m. 07 d’épaisseur; elles sont généralement un peu plus longues et larges à Mesatta (0 m. 28, 0 m. 285) qu’à Tuba (0 m. 25).
Le plan des chambres de Tuba, sur le côté nord de l’enceinte, se retrouve à Mesatta ; une cour à ciel ouvert sur laquelle donnent quatre chambres voûtées (2). Ces voûtes dans les deux endroits sont à arc brisé et bâties par tranches. Une petite saillie marque la naissance de la voûte et sur cette corniche, quelques assises de briques à plat précèdent les briques disposées par tranches (pl. XIII, 5 et pl. XIY, 2). Un détail, insignifiant en lui-même, mais très caractéristique cependant, a été relevé sur
(1) Tabary, II, pp. 1194 et 1272.
(2) Voir le plan de ces chambres dans Brünnow et de Domaszewski, Die Provincia
Arabia, II, p. 119.
les parois des chambres, soit à Mesatta, soit à Tuba ; ce sont les joints entre les briques, faits en passant le doigt sur le mortier encore frais.
Un coup d’œil sur les deux photographies juxtaposées planche XV montrera la grande similitude des portes surmontées de deux arceaux, l’un en briques par tranches, l’autre en briques par assises. A Mesatta où les portes sont un peu plus grandes, l’arceau inférieur comprend une demibrique en plus qu’à Tûba (1). La baie au-dessus du linteau était partout un peu plus large que celle d’en dessous. A Mesatta existent aussi dans les murs de certaines chambres des œils-de-bœuf analogues à ceux de Tuba quoique n’occupant pas exactement la môme place.
Resterait à établir encore une comparaison entre les sculptures de Mesatta et celles de Tuba. Malheureusement, ces dernières sont en fort mauvais état et il n’en subsiste guère que des fragments. On trouvera reproduit dans les planches tout ce qu’il y avait encore en place en 1911. Quoique ces sculptures soient d’un ordre un peu différent dans les deux localités, nous ne doutons pas cependant que les spécialistes ne découvrent entre elles un air de famille et n’y reconnaissent la même méthode de travail (Voir pl. XVIII).
Il existe donc des liens de parenté très étroits entre les châteaux de Tûba et de Mesatta. Non seulement ils ont subi une influence commune, mais très probablement encore, ils doivent être rattachés à une même origine. Ils auront été construits à peu près en même temps, peut-être par les mêmes ouvriers. Est-ce une coïncidence fortuite? ni l’un ni l’autre de ces édifices si ressemblants n’ont été achevés.
Naguère, on a beaucoup écrit sur Mesatta, mais sans arriver néanmoins à s’entendre sur son âge. L’accord est fait cependant sur un point. On peut dire que tout le monde est unanime à reconnaître dans cet édifice une forte influence de la Perse et de la Mésopotamie. C’est ce qui avait fait songer un moment à l’attribuer à Chosroès II durant sa chevauchée en Syrie vers Pan 614. Cette opinion paraît aujourd’hui généralement abandonnée ; mais on discute toujonrs pour savoir si Mesatta est l’œuvre des Gassanides, des Lahmides ou des Omayyades, et les trois hypothèses comptent toutes des champions d’une réelle valeur. Il est probable qu’on discutera encore pendant longtemps, si le hasard de quelque découverte ne vient pas éclairer le sujet d’une lumière nouvelle.
(1) La forme des voûtes de Tûba et de Mesatta comme celle des arceaux des portes se retrouve à Okhaydir ( Oche'tdir , fig. 21,23, 24,39, etc.). C’est une preuve de son origine orientale; mais en s’appuyant sur ce simple rapprochement, il faudrait se garder de conclure à la contemporanéité de tous ces monuments si différents pour le reste.
ÉPIGRAPHIE ET COUP ü’cEIL HISTORIQUE
Les débuts des Gassanides sont obscurs et l’on ne peut guère se fiera ce qu’en disent les auteurs arabes. Ils étaient certainement constitués en royaume vers le commencement du vie siècle et ils subsistèrent jusqu’à l’invasion de l’Islam. Ils erraient sur les frontières de l’empire, précisément là où se trouvent les vieux châteaux que quelques-uns songent à leur attribuer. Ils ne semblent pas avoir eu comme les Lahmides un campement fixe, bientôt transformé en ville (al-Hîra) ; c’étaient de vrais nomades. Avant que Rome en conférant à leur chef le titre de roi leur eût donné, ou plutôt eût confirmé leur hégémonie sur les Arabes du désert de Syrie» ils ne constituaient eux-mêmes qu’une tribu, plus puissante que les autres, mais vivant de la même vie et se préoccupant fort peu sans doute de constructions.
L’idée de bâtir dut leur venir cependant avec la grandeur, car au dire des historiens arabes, les princes de Gassan auraient élevé de nombreux châteaux à la lisière du désert. D’après Abou'l-Féda (1) qui se fait l’écho de cette tradition, Gafnah créa nombre d’établissements en Syrie. Son fils et successeur fit construire deir Hâly , deir Ayiûb , deir Hind. Ta'labat bâtit le château d 'al-Gadir ; son fils Gabalah ben el-Hârith, ceux d ’al Qanâtir , Odroh et Qastal. Al-Harith ben Gabalah qui habitait au Belqa édifia al-Hafir. Deir Dahm et deir el Banctwat seraient dus à el- Ayham. Nu'mân ben 'Amr éleva le château de Suayda. El-Ayham ben Gabalah ben el-Harith était maître de Palmyre et avait un préfet qui construisit dans le désert le grand château de Barqa, etc., etc.
La critique doit évidemment passer au crible ces affirmations de l’histoire antéislamique, dont la majorité sont fausses. Il reste cependant un fait : c’est que la tradition arabe a considéré les princes gassanides comme les auteurs d’un grand nombre de monuments. Cette tradition pourrait ne pas être entièrement fausse, et de ce chef, l’on posséderait un argument permettant de penser aux Gassanides dans la recherche des constructeurs des châteaux que nous étudions.
Mais ici se dresse une objection tirée du style des monuments. Comment les Gassanides, arabes de Syrie, vivant tout particulièrement sous la mouvance de Rome, ont-ils construit chez eux des édifices qui accusent une si grande influence de la Perse et de la Mésopotamie? Sans doute ils furent en relations constantes avec ces pays, mais en relations hostiles, et ce n’est naturellement pas de ce côté qu’ils devaient aller chercher leurs architectes. Cette réelle difficulté à laquelle on pourrait répondre par
(I) Historia anteislamica, édit. Fleischer, p. 128.
différentes suppositions se trouve complètement écartée dans l’hypothèse des Lahmides.
On sait maintenant, grâce à l’inscription d en-Nemara, cju au début du ive siècle, un roi lahmide, Imroulqais, qualifié de « roi de tous les Arabes », dominait sur le désert de Syrie et le nord de l’Arabie, étendant son pouvoir depuis les rives de 1 Euphrate à 1 est, jusqu au limes romain à l’ouest (1). Investi par les Perses, il avait réussi néanmoins à devenir l’allié de Rome et à se maintenir en équilibre entre les deux grands États rivaux, également intéressés à vivre en paix avec les tribus arabes campées à leurs frontières. Nous ignorons pendant combien de temps se perpétua cet état de choses ; il a pu exister d’une façon plus ou moins stable durant d’assez nombreuses années, peut-être jusqu’à 1 intronisation des Gfassanides qui divisa le désert en deux camps bien tranchés, les Lahmides, à l’est, restés fidèles aux Perses, et à l’ouest, Gassan allié des Romains.
Ce serait pendant l’occupation du désert de Syrie par les Lahmides que ces derniers auraient travaillé a bâtir des monuments comme qasr el-Abyad sur la lisière du Safâ, Mesatta, Tuba, etc. On date généralement qasr el-7\byad du début du ive siècle. Sa construction est toute en pierre ; mais les linteaux sculptés ont été rapprochés, dès le premier jour, des dessins de la façade de Mesatta et quelques-uns rappellent étrangement la décoration des portes de Tûba (2). Il est digne de remarque que, à qasr el-Abyad comme à Tûba, l’ornementation est à peu près exclusivement réservée aux encadrements des portes. On a été beaucoup moins parcimonieux à Mesatta, mais c’est partout le môme art.
Mesatta d’après Strzygowski aurait été construit au ive ou au plus tard au ve siècle. Cette conclusion déduite de l’étude archéologique du monument concorderait bien avec ce que nous venons de dire des Lahmides, pour leur attribuer l’érection de ce palais. Peut-être cependant tous les arguments mis en avant par Strzygowski ne sont-ils pas également concluants et y aurait-il lieu de rajeunir un peu Mesatta. De plus, l’histoire
(1) Voir R. Dussaud, les Arabes avant l'Islam, p. 31 et ss. — Le texte d'en-Nemâra est à rapprocher maintenant de l’inscription nabatéenne d’Oumm el-Gemal qui fait mention de « Gadhlmal roi de Tanuh » ( Publications of the Princeton University Archaelogical expéditions to Syria in 1000-1005 and PJ09, Division IV, Semilic Inscriptions by E. Littmann, Section A, Nabalaean Inscriptions, n” 41, p. 37.
(2) Pour Qasr el-Abyad, voir de Vogué, Syrie centrale, pl. 21, I, p. 69; von Oppenheim, Vom Millelm. zum pers. Golf, I, 226; R. Dussaud et F. Macler, Voyage arch. au Safâ..., p. 42; R. Dussaud, les Arabes avant l'Islam, p. 29 ss. Comparer, en particulier, la fig. 7 de la p. 31, avec la vue de certains fragments sculptés de Tuba, pl. XVIII, 1.
ÉPIGRAPHIE ET COUP d’œIL HISTORIQUE
des Lahmides entre l’an 328, date de la mort d’Imroulqais, et l’an 418, où la chronologie des rois de Hira commence à être établie d’une manière à peu près sûre, présente une lacune que l’on comble par des suppositions assez vraisemblables, mais qui sont loin cependant d’atteindre la certitude. Par contre, nous le répétons, l’hypothèse labmide explique bien l’influence persane ou mésopotamienne constatée à Mesatta et dans les autres monuments de la même famille.
Si dans les palais ou châteaux de Mesatta, 'Amman, qasr el-Abyad et Tûba, les motifs de décoration sont apparentés à l’art persan, il en est quelques-uns dont les monuments syriens pourraient fournir aussi des analogies, mais surtout, l’ornementation de tous ces édifices est sculptée, et ce ne sont plus des stucs comme en Perse. La nature des matériaux et la vue de sculptures, dans le Haurân et la Syrie, a amené sans doute cette importante modification qui pourrait faire supposer déjà une certaine familiarité avec le travail de la pierre, malgré l’emploi si large de la brique à Mesatta et à Tûba. De même que les architectes de Pétra avaient jadis taillé dans le roc des façades de tombeaux empruntées à des peintures murales, avec force niches suggérées par des dessins en stuc d’un léger relief, ainsi les artistes décorateurs de la façade de Mesatta se seront donné la tâche de reproduire dans la pierre des dessins de tapis persans ou d’autres motifs en stuc, de même provenance.
En faveur de l’origine omayyade de Tûba, on pourrait invoquer le fait que ce château a servi de résidence à un Omayyade Walid II, si toutefois Tûba est identique à Gadaf ou Agdaf ainsi que cela paraît assez vraisemblable, le nom s’étant conservé dans celui de l’ouâdy Gadaf au bord duquel se trouvent les ruines de Tûba, On se rappelle en outre les débris de graîfites arabes signalés plus haut (p. 73 et 108) et datant comme ceux de Haràneh du premier siècle de l’hégire.
S’il n’y a eu à Tûba que deux chambres terminées, et si celles-ci ont abrité un Omayyade, ou si elles ont été certainement habitées à l’époque des Omayyades, il y a bien là un motif sérieux de croire qu’elles datent de cette époque, et par conséquent tout le monument aussi ; car on ne peut constater nulle part aucune trace de plusieurs périodes. Néanmoins la conclusion ne s’impose pas nécessairement. Walid II a pu faire sa maison de campagne d’un monument la mide ou gassanide même inachevé, sans le compléter. Plus d’une fois, les Omayyades durent utiliser tels quels des édifices antérieurs. On ne voit pas que Walid Ier, par exemple, ait fait grand’chose à Qastal où habitaient ses enfants, et Muwaqqar qui servait de résidence à Yazid II ne fut vraisemblablement pas bâti par ce khalife.
Avant donc d’attribuer Tûba à Walid II ou à un Omayyade, il y aura tout lieu de considérer si l’architecture du monument s’accorde bien avec cette époque. Tûba, on l’a vu, ne doit faire qu un avec Mesatta. Or, quoique la question reste toujours en suspens, il nous semble difficile, pour ne pas dire impossible, de faire descendre jusqu au vmc siècle la construction de Mesatta. Le caractère païen de l'ornementation (1) et la présence de fragments d’idoles ne permettent guère de l’attribuer à l’Islam.
N’ayant aucun fait nouveau à faire valoir ni aucune découverte à apporter pour l’élucidation du sujet, nous ne reviendrons pas sur les raisons qui ont été données pour ou contre les différentes opinions relatives à l’âge de Mesatta; mais de toutes ces opinions, celle qui veut y voir une œuvre des Omayyades nous paraît jusqu’ici la moins vraisemblable. Malgré les raisonnements historiques sur lesquels on cherche à la fonder, elle est décidément trop peu conforme au style de l’édifice. Dès lors la même conclusion ne devra-t-elle pas être appliquée aussi à Tûba ?
Nous résumons en quelques mots cet aperçu historique sur les châteaux de Qeseir 'Amra, Harâneh et Tûba.
Qeseir 'Amra est l’œuvre des Omayyades, très probablement de Walid Ier (705-715). Ses peintures ne sont certainement pas antérieures à l’an 711, mais ne doivent pas être beaucoup plus tardives; il y a tout lieu de les croire contemporaines des victoires de Walid Ier qu’elles célébraient.
Qasr Harâneh, qui tient en quelque sorte le milieu entre Qeseir 'Amra etTûba, est un château plus mésopotamien que syrien. Il était construit en l’an 711, peut-être même depuis assez longtemps ; il avait succédé, semblet-il, à un monument byzantin quelconque. Poste de relai, sans doute, sur la route de 'Amman à Médine par Teima, à l’époque des Omayyades, il pourrait à la rigueur avoir été bâti par un des premiers khalifes de cette dynastie, à la fin du vne siècle ou tout à fait au début du vme.
Quant à Tûba, il fut utilisé lui .aussi sous les Omayyades ; mais le caractère particulier de son architecture et sa grande ressemblance avec Mesatta feraient songer à une œuvre antérieure à l’Islam. Le fait que ces deux monuments sont inachevés suggérerait l’idée d’un travail entrepris vers la fin d’un règne ou d’une domination, et qu’on n’aurait pas eu le temps de mener à bonne fin. D’aucuns penseront aux dernières années de l’occu-
(1) Voir les remarques faites sur ce point par R. Dussaud, les Arabes en Syrie avant l'Islam, p. 52, s.
ÉPIQRAPHIE ET COUP ü’cEIL HISTORIQUE
pation lahmide, tandis que d’autres continueront à parler de Gassanides : Adhuc sub judice lis est.
Pour nous, nous ne nous étendrons pas davantage sur la question. Il nous suffit d’avoir fourni aux spécialistes quelques nouveaux matériaux en leur donnant une connaissance plus complète et plus exacte de qasr Harâneh, de qasr et-Tûba et sur quelques points aussi de Qeseir 'Amra.