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A MONSIEUR LE CAPITAINE BINGER

Mon cbbr ami.

Vous souvient-il qu'un soir, au campement^ au début de notre longue marche en forêt, nous philosophions sur les incidents de la journée?

L'étape^ sous les averses répétées, avait été très dure, le terrain coupé de marigots et de fondrières, la broussaille impitoyable. Les deux tiers de nos porteurs étaient restés en route, y compris, cela va sans dire, les ifidividus chargés des provisions de bouche, des ha r des et de la literie. Je nous vois encore défaits, boueux, ne possédant pour tous effets de rechange que nos pèlerines en caoutchouc, prêts à passer la nuit dans ce déshabillé, sous un abri de palmes, après une collation de venaison boucanée et d'ignames cuites sous la cendre.

Et le gite! En pleine brousse, au flanc d'un coteau, d'un de ces soulèvements volcaniques, reliefs décevants

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auparavant ^ il pressait la main, à la veille du départ.

Alors ^ si f ai bonne mémoire , vous — qui cependant en avez vu de si rudes! — vous vous êtes écrié :

— Croyez-vous qu'il soit possible de faire comprendre à qui ne l'a pas éprouvé ce qu'est une journée pareille? Qu'on raconte donc cela!.,.

Vous disiez vrai. Ces impressions sont de celles que l'on subit sans pouvoir les traduire. La description, si sincère fût-elle, serait taxée de fantaisie. Dans cette extraordinaire Afrique le réel confine à la fable.

Et pourtant je n'ai pas craint de vous offrir ce livre. Que peut-il être sinon le procès-verbal de nos étapes durant sept mois d'existence errante dans les forêts de Guinée, sur les plateaux du Soudan méridional, de Bondoukou à Kong, de Kong au Diammala? C'est l'impression notée au jour le jour, le spectacle vu des coulisses, la vie intime au campement, l'incident gai on triste jalonnant la route, les petits ennuis^ les vastes espoirs.

La relation de l'explorateur, procédant avec la rigueur d'un exposé scientifique, est le plus souvent muette sur tout cela. L'anecdote, le détail futile ou simplement pittoresque ne peuvent guère y trouver place. Peut-être parmi ceux-là, et ils sont nombreux encore, qu'attire le mystère des expéditions lointaiyies , mais qui ne les

connaissent que par ouï-dire, parmi ceux que la dertinêe retient sur la douce terre de Frame, devant ks horisons accoutumés, quelques-uns s'intéresseront-ils A ce petit côté des grandes choses. C'est donc pour eux que nous publions ces notes. Pour nous aussi, n'est-ce pas? Car elles nous rappelleront d'étranges heures, pénibles souvent, très douces parfois, pendant lesquelles toujours, nous nous sommes profondément sentis vivre. Puisse ce volume, à défaut d'autre mérite, avoir i tutt yeux la valeur d'un témoin, d'un confident des imoliOHS que nous avons fraternellement partagées !

Comme il fut, oit il fut écrit, vous le saves. Un pe» partout : dans la brousse et dans les villages, sous ta maison de toile et sous la case de palmes ; pendant après-midi torrides, sous le regard des visiteurs rndfgènes accroupis autour de nos couchettes; le soir, à la clarté des feux, dans l'apaisement de la forêt endormie. Il vous revenait de droit, à vous et à nos compagnons' le lieutenant Braulot et le docteur Crosat. AccepteM-4é donc comme un hommage cordial aux amis vivants^ comme un souvenir à l'ami disparu.

Pourquoi faut-il que, dans notre petit groupe, dont la longue intimité du voyage avait fait hn cercle familial, nn deuil ait assombri la joie du retour? Ce t pas sans un serrement de cœur que j'écris le non

DLi CAI-ITAINE BINGBR (l8l)ï),

l'excellent Crosat, du savant enlevé à l' affection des siens, dans tout l'éclat de sa jeune renommée. Ses Iravaux dans l'Ouest africain l'avaient déjà placé hors de pair. Sous la tente, au camp de Mougoua, vous lui donniez l'accolade en attachant sur sa poitrine le ruban si bien gagné. Plus récemment, M . le ministre de la marine l'élevait à la première classe de son grade : cette suprême consécration d'une carrière si brève et si brillante, il ne lui a point été donné de la connaître. Mais ce que ne sauraient oublier ceux dont, pendant plusieurs mois, il partagea la vie, ce sont ses qualités de cceur, sa sollicitude toujours en éveil et cette belle humeur réconfortante sous laquelle il savait voiler ses préoccupations les plus graves. Lorsqu'il prenait congé de nous à Kong, le ii juin, pour regagner la France par le Niger et le Sénégal, qui de nous se fût douté que nous le voyions pour la dernière fois? Il partait en pleine santé, confiant dans l'heureuse issue d'une expédition dont il avait combiné le plan de longue date. La maladie l'a terrassé, quand sa tâche était presque accomplie, à la veille d'atteindre Sikasso, la capitale de notre allié Tiêba dont il avait été l'hôte ■ — lors de sa belle exploration du Mossi — dont il était resté l'ami. A Dieu ne plaise que j'inflige à cet esprit si fin le fardeau d'une oraison funèbre ! Qu'il nous suffise, en

lélede ces pages oU son nom reviendra plus d'une fois, d'adresser à sa mémoire un salul attendri. Dans et continent noir, nécropole de voyageurs illustres, il repose à son tour. Que celle terre soudanienne, où (7 avait marqué son empreinte, lui soit légère.

Et maintenant laisses-moi vous remercier, mon cher ami, d'avoir bien voulu m'assoctef à votre atuvre. y ai retrouvé près de vous, chemin faisant, les sensations inoubliables éprouvées déjà sous d'autres cieu.K, sur les plateaux glacés des Andes, dans la forêt amasonienne, celle quiétude singulière, cet allégement de tout notre être que nous vaut la vie à l'air libre, en face de la nature primitive. Affaire d'atavisme, sans doute. H faut si peu de chose pour réveiller le nomade qui sommeille au cœur de tout civilisé.'

Mais ici l'impression n'avait plus cette teinte de mélancolie qu'elle emprunte à la solitude. Je marchais avec des amis. Et les misères de la route disparaissent; il ne reste que le souvenir de l'amitié nouée dans la communauté des peines et des foies.

Maxckl MONA-fER.

FRANCE NOIRE

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