‹ Mission BingerChapitre 2 sur 11 · DE MARSEILLE A LA COTE D'IVOIRE · texte numérisé non relu

DE MARSEILLE A LA COTE D'IVOIRE

Embarqués !

La chose se fit un soir de fête, un après-midi de Noël assez triste, sous un ciel bas et terne, un temps de brume dont la fadeur évoquait des horizons de Tamise ou de Mersey plutôt que les coteaux parfumés de Provence.

Tout proches cependant, leurs crêtes calcaires redressées, dans l'envolée des nuées, en escarpements fantastiques, ils s'étageaient piqués de lumières. Et, dans ce vaste amphithéâtre, des carillons grêles détachaient leurs arpèges sur un accomp^nement grave de flot battant la roche.

Noël! Singulier moment pour partir que celui des réunions iiilimes où le cercle de famille se resserre autour du foyer. Mais choisit-on son jour et son heure? L'un et l'autre dépendent trop souvent du hasard, cette

a FRANCE NOIRE,

force aveugle à laquelle, plus que personne, le voyageur est soumis. Elle semblerait, en ce qui me concerne, se complaire à des coïncidences. A coup sûr, un ancien eût vu plus qu'un événement fortuit dans le concours de circonstances qui m'ont fait, à plusieurs années d'intervalle et pour des destinations bien diverses, prendre la mer précisément à cette même date. 11 y a, hélas! huit ans tout juste, du pont du paquebot qui m'emportait vers les Antilles et le Mexique, je voyais les feuxdeSaint-Nazaire pâlir dans le crépuscule. Alors comme aujourd'hui cette soirée d'hiver était presque tiède, sans brise, la mer plate, le ciel embrumé. Mais que m'importait! C'était le premier grand départ, la fièvre du lointain, les espérances sans limite, toute la griserie aspirée dans la brise soufflant du large...

Un autre No<Jl encore, celui-là dans la baie de Napies.

FRANCE NOIRE. 3

Si disposé que l'on soit à courir les aventures, ce tour d'esprit ne saurait vous affranchir absolument des mille liens dont vous enserre le retour à la \ie civilisée, tyrannie très douce des vieilles habitudes sitôt reprises, des amitiés renouées; toutes choses qui ne peuvent trouver place au fond de la valise, et qu'on n'abandonne pas sans regrets. Qui sait? Pour peu qu'on prit le temps de réfléchir, peut-être hésiterait-on à franchir le pas décisif. Les adieux, le départ, autant d'arrachements. L'opération sera d'autant moins douloureuse qu'on abr^era les préliminaires. Les nôtres n'auront pas traîné. Rapides comme un prolc^e de féerie.

Avez-vous remarqué qu'en général les premières scènes d'une pièce à spectacle se déroulent dans un décor des plus simples, entre personn^es d'humeur paisible et sédentaire que rien ne semble prédestiner aux situations mouvementées des tableaux suivants? En cela s'affirme l'art des contrastes. Quand le rideau tombé sur une étude de tabellion, sur un laboratoire de savant, se relève au bout de quelques minutes découvrant soit la pleine mer, le pont d'un navire, soit un campement dans les jungles de Bornéo ou de Java, l'effet est sûr. L'observation, pour oiseuse qu'elle joraisse, n'est pas tout à fait inutile, le début de notre voyage procédant directement, pourrait-on croire, de la même esthétique.

Rien de moins compliqué que le décor où s'engage l'action .

Le théâtre représente la salle des conférences de la Société de géographie, boulevard SaiuL-Gcrmain. liiLc-

4 FRANCE NOIRE

rieur calme où, deux fois par mois, il est parlé de contrées lointaines, pour la plus grande joie d'un public fermement résolu à n'y mettre jamais les pieds. Assistance nombreuse et, comme à l'ordinaire, très sympathique : beaucoup de dames. A la tribune, un collègue disserte sur l'Afrique en général et sur tel point de la côte en particulier. Lequel? Je ne saurais dire au juste. Je confesse — et l'on verra si je suis excusable — n'avoir prêté, ce soir-là, aux développements du conférencier qu'une oreille assez distraite.

De loin en loin, un effet de nuit. Dans le brusque effacement du gaz, la lampe oxhydrique projette sur la muraille des silhouettes moricaudes, des spécimens de végétations exotiques.

Pendant un de ces intermèdes, un retardataire pénètre dans ta salle. Une place restait libre, à côté de la mienne : le nouveau venu s'en empare, Une minute plus tard, quelqu'un me frappe amicalement sur l'épaule et me salue d'un a bonsoir! » jeté à voix basse. Mon voisin était le capitaine Binger. On causa, discrètement, d'abord en phrases hachées, sans perdre de vue l'orateur et les projections. Puis l'entretien, prenant un tour plus personnel, nous absorba tout à fait.

— Alors, vous comptez repartir?

— Cela va se décider ces jours-ci, demain peut-être.

— Et vous iriez?...

— Là-bas toujours... en Guinée, au Soudan.

Suivaient les détails. Il s'agissait d'opérer, de concert avec une commission nommée par le gouvernement britannique, la délimitation entre les possessions fran-

FRANCE NOIRE

lùses de la Côte d'Ivoire et le protectorat anglais de e d'Or (ancien royaume Achanti) . Une affaire de ;iix mois, trois au plus. Après quoi, la mission fran- , poursuivant sa route à travers le Soudan mérita], visiterait les pays de Bondoukou et de Kong n de consolider les relations établies par Binger, lors premier voyage, avec les chefs de ces réjrions. De Kong on redescendrait à la Côte en variant autant que possible l'itinéraire, par des contrées où les blancs ■l'avaient pas encore paru, le Diammala, peut-Ctre le tsoulé. Enfin une magnifique randonnée. L'exposé se brniina par cette demande inattendue ;

- Venez-vous?

- Je crois bien! répliquai-je. Quand partons-nous?

- Dans trois semaines, par le paquebot du 25. ■ C'est donc sérieux?... Vous m'emmenez? -Tout ce qu'il y a de plus sérieux. D'abord cela

N)us changera. Vous avez parcouru le monde, d'un Kinîsphère à l'autre. A votre album de voyage il ne tnque qu'un seul feuillet, l'Afrique. Voici l'occasion B combler cette lacune. Cela vous va-t-il?

- Avec vous, tout me va.

- Puis, songeï donc... Nous sommes chez nous 3t-bas. L'Afrique où nous allons, c'est encore la France.

— La France noire.

— Précisément.

Et il insistait, le tentateur, remuant en moi des souvenirs à peine assoupis, des visions de sociétés barba- ^ res, de bivouacs et de forêts vierges, de pirogues évo-

de quoi convaincre un hésitant, beaucoup plus qu'il n'était nécessaire pour persuader un converti. Dès les premiers mots ma résolution était prise. Cependant, à la tribune, le collègue parlait toujours; mais ce n'est plus lui que je voyais. C'était de nous qu'il s'agissait à présent, de notre voyage; c'étaient les indigènes de "notre convoi dont les têtes crépues apparaissaient sur le mur blanc, dans un éclair. Déjà il me semblait que nous cheminions, le bâton à la main, parmi les lianes et les racines, dans le demi-jour d'un sentier de brousse.

A la sortie, le pacte était scellé par un serrement de mains.

— ■ C'est dit.,. Vous y songerez?

— Je ne songe qu'à cela.

— A demain, alors.

— A demain.

Vingt-quatre heures plus tard , une lettre du soussecrétaire d'État aux colonies m'apprenait que j'étais adjoint à la mission, et, le même jour, le personnel réuni autour de son chef, on se distribuait les rôles. Que serait le mîen ? J'hésitais, je l'avoue, avant d'adopter une spécialité. Historiographe de l'expédition, c'était trop ou trop peu. Quelques correspondances promises au Temps, il n'y avait pas là de quoi justifier le titre pompeux que me décernaient gracieusement, dans leurs informations, plusieurs feuilles françaises ou étrangères , y compris le New- York Herald. L'emploi d'ailleurs n'était pas de ceux dont l'utilité s'impose, les voyages qui réussissent — et j'espérais que le nôtre serait de ce nombre — pouvajit s'approprier la devise

FRANCE NOIRE

des peuples heureux, lesquels, assure-t-on, n'ont pas E dtitstoire.

I Restait une autre tâche, moins ambitieuse, maisfl'un

pintérèl plus immédiat : fixer la physionomie des êtres

et des choses sur la plaque sensibilisée. Les souvenirs,

les impressions où la personnalité de l'auteur finit tou-

^ jours par se Lraliir, quoi qu'il en ait, n'auront jamais le relief et la vigueur de la chose vue. A la plus exacte des descriptions, on préférera la moindre image instantanée. Je m'occuperais donc des travaux photographiques. Besogne assez ingrate, encore que beaucoup de gens s'y adonnent aujourd'hui par plaisir, en amateurs. Pour moi, le dirai-je? il m'est impossible d'y ressentir Ile moindre agrément, encore moins un délassement, l surtout en un tel voyage. Rien de plus pénible, de plus l'énervant et de plus aléatoire. Ceux-là seront de mon 5 qui s'y seront livrés sous les tropiques, dans les ■ conditions anormales résultant des longues marches en Iforèl, de la chaleur, de l'état de l'atmosphère saturée I d'humidité, des orages quotidiens, enfin de la fatigue. I Mes expériences antérieures me faisaient redouter un vinsuccès. En songeant aux vicissitudes du transport à I dos de noir, aux culbutes, aux bains forcés, à l'extrême I réserve dont on ne saurait se départir vis-à-vis d'indi- I gènes prompts à s'alarmer de toute pratique nouvelle, 1 il était permis de se demander à quel chiffre infime se |-rêduiraicnt les collections rapportées. Que seraient-ils I d'ailleurs, ces clichés pris à la hâte, le plus souvent à I la dérobée? De piètres images sans doute dont souri- I raient MM. les membres des Photo-Clubs pour qui la

s FRANCE NOIRE.

chambre noire n"a plus de secrets (i). Qu'importait, après tout! Telles quelles, elles constitueraient encore de précieux documents sur les types, les mœurs, la vie publique et privée de populations peu connues, dont plusieurs même allaient voir l'Européen pour la première fois.

La tâche de chacun dûment déterminée, on s'était mis en campagne. Quinze jours de fièvre, quinze jours de courses ]Mur rassembler le matériel indispensable, le campement, la pacotille; un galop de chasse à travers les industries diverses, des conserves alimentaires à la parfumerie en passant par les tissus, les cotonnades à ramages, les peluches défraîchies, les satins dans les prix doux , les fanfreluches tapageuses. Ce furent, de l'aube à la nuîl, des déballages, des écroulements, des rafles d'articles étranges, disparates, hurlant d'être accouplés, des éblouissenients, des stupeurs ; et les visites aux officines d'où le bric-à-brac de la guerre, les armes d'un autre âge, fusils à pierre, coupechoux, liés en fagots , sont expédiés à leur suprême destinataire, le roi nègre.

De nos faits et gestes pendant cette quinzaine il ne m'est demeuré qu'un souvenir confus , une vague sen- .sation de cauchemar, je ne sais quoi d'incohérent et de

(i) Ces craintes ne furent pas ju^liliées, La mission a été assez heuttuse pom rapporter de la Côte dTvoire et du Soud.in un millier de photographies. Buposées d'abord â l'École nationale des Beaux- Arts, elles figurent actuellement à l'Exposition permanente des Colonies, au palais de l'Industrie. M. Claude Bienne leur a consacrf un Intéressant article dans k Keviie kebdamadaire (:o décembre 1892.)

(L'fdHfHT.)

quct.

^8U pi

FRANCE NOIRE

chaotique où se mêlent les jours, les nuits, les objets, les visages, les recommandations des amis, les requêtes des indifférents. Oh! ces sollicitations écrites ou verbales! L'industriel qui préconise un appareil, une denrée, destinés à révolutionner les marchés exotiques ; l'homme de science ou soi-disant tel vous adjurant de lui procurer certain insecte dont il prépare la monographie, celui-là même et pas un autre, avec des instructions méticuleuses sur la manière de discerner, empaqueter et conserver le coléoptère. Il faut, en dépit du ps qui vous éperonne, écouter cela de bon gré. rment , le sourire aux lèvres, sous peine de blesser plus tendre de l'âme un futur membre de l'Institut. Je ne parle que pour mémoire des étonnantes propositions du barnum entrepreneur d'exhibitions anthro- |>oI(^iques, lequel, l'Afrique étant à la mode, désiret qu'on lui recrutât un joli lot de bois d'ébène, famille, un village, bêtes et gens, au plus juste X. Qui saura jamais le total des assauts subis, des lies gaspillées, la veille d'un départ, en une couple ['heures?

Enfin tout est prêt, les caisses clouées, étiquetées, itnérotécs. Comment cela s'est accompli? On ne pourit le dire. Toujours est-il que le gros des bagages est en route. Notre tour est venu de prendre le train. Et c'est alors une impression de fuite éperdue, h tire- 'aile, un essor de rêve aboutissant à la surprise d'un isque réveil à bord du navire, sous la nuit silencieuse, la paix de U mer et du ciel

FRANCE NOIRE

Cinquante-quatre heures de route, et nous touchons Oran. Très brève la première escale. Mouillé le 27 ai onze heures du soir, le Stamboul appareillait le 2i dix heures du matin. Le temps de déposer et de prendre la malle ; une occasion dernière offerte à ceux qui partent de converser à peu de frais, par le cAble, avec les' amis laissés en France. Peut-être a en France n est-il de trop, et le patriotisme algérisn, très chatouilleux serait-il en droit de me reprocher ce lapsus. N etionanous pas toujours en terre française? A qui serait tenté de l'oublier, l'aspect même de cette ville tour à tour, aral>e, espagnole et turque, aujourd'hui l'une des plus européanisées du littoral barbaresque, le rappellerait, vite. Bien changée, depuis tantôt dix ans que je ne l'avais vue. Déjà à cette époque la vieille cité secouait ses guenilles, sa défroque hispano-mauresque. L'air y circulait dans les boulevards, les rues bien percées, les vastes squares : les constructions modernes, la mai-; son quelconque à plusieurs étages, remplaçaient lesdemeures trapues, maquillées de tons criards, les terrasses chargées de fleurs, les miradores en surplomb. A l'heure actuelle, la transformation est à peu près complète. De ce que j'avais laissé je ne reconnais guèrci dans cette courte promenade matinale, que les trois gros.ses tours du Château-Neuf, la mosquée du Pacha avec son joli minaret octc^one et, là-haut, au-dessus des oliviers rabougris, des Icntisques, des blocs de roche

FRANCE NOIRE. it

rouge, en plein ciel, la forteresse de Santa-Cruz couron- ^btact la crête de l'Aïdour; les odeurs aussi, ces relents ^Be laine grasse, de musc, de tabac et d'absinthe que le ^^ent vous apporte, à plusieurs milles au lar|>e, comme ( l'haleine de l'Afrique. A cela pr^s, ni le bariolage de la (ouïe où Mahonais, Andalous, Arabes, Marocains cou- ^doient le militaire de toute arme et le bourgeois en ^HK]uette, ni les étalages des boutiques, ne diffèrent sen- ^^p^tentent de ce que l'on peut observer dans beaucoup HBfautnes ports méditerranéens. La turquerie a fait son temps; à tel point que nous eûmes peine, en courant les bazars, à nous procurer certains articles algériens pour corser notre pacotille. Nous obtînmes des chapelets musulmans : en revanche, pas une librairie ne possédait un seul exemplaire du Coran en langue arabe. On ifirait, si nous n'étions pas trop pressés, de faire venir s volumes... de Leipzig.

I Le 29 au matin , nous dépassions Gibraltar à demi

Iché sous les nuées. Sur la rive marocaine, temps

. Le soleil chauffait les antiques bastions de Ceuta,

ivait le badigeon des petites koubbas disséminées au

■ne des collines rousses. Bientôt la côte s'infléchit ; la

îlus pâle, presque laiteuse de l'eau trahit la pré-

aice de bas-fonds, et, dans l'éloignement, Tanger à

«ne entrevu se dérobe sous le voîle de fine poussière

bendu des contours flottants de la baie jusqu'aux cimes

dées qui forment l'arri^re-plan, fuis les falaises se

idressent : voici, surmonté de son phare, le cap Spartel

i commande la sortie du détroit, Nous le rangeons de

l près que le vacarme produit par le choc des deux

FRANCE NOIRE

mers à la pointe de cet éperon gigantesque nous arrive très distinct. De minute en minute la lame se creuse davantage et le bâtiment accentue son roulis sous la grande houle de l'Atlantique. Très loin, au ras de la mer, la blanche Tarifa fait l'effet d'une bande de mouettes au repos. Quelques secondes encore, elle s'effacera, et de la terre d'Europe affaissée sous l'horizon nous n'apercevrons plus que les sierras d'Andalousie frangées de neiges.

Alors seulement Je me sens vraiment parti, rejeté k cette vie du bord que j'ai vécue déjà sur tant de mers sans jamais souffrir de sa monotonie. C'est qu'en effet cette uniformité n'est qu'apparente. Chaque paquebot constitue un petit monde h part avec son caractère propre, sa couleur, ses coutumes, je dirai presque ses préjugés; une agglomération originale qui ne ressemble pas plus à telle autre cité flottante que la province à la capitale, l'homme du Nord k l'homme du Midi. L'habitué des courriers de Chine ou des transatlantiques parés, dorés, capitonnés, où les relations de la vie mondaine se poursuivent avec le laisser-aller, les intimités faciles des grands hôtels cosmopolites et des stations balnéaires, celui-là se sentirait tant soit peu dépaysé sur un bateau de la côte d'Afrique. Vainement y chercherait-il les élégances raffinées, le parfum discret dessalons et des boudoirs. Bals, concerts, tombolas, flirtage aimable avec les misses en robes claires , nous ne tenons rien de tout cela à bord du Stamboul. A parler franchement, au risque de passer pour un frivole, rela manque de femmes. Les individualités réunies sur

FRANCE NOIRE

ces planches ^partienncnt toutes au sexe laid. Il y â Là oomme un avant-goût des établissements échejorr.rs sur cette ligne, colonies de mâles on la fius btlle p^rzL^ du genre humain est, & de rares exceptions près, représentée par des princesses Uimes comme lÉrèbe et habillées de rien.

Aux premières classes, une vingtaine de passager? : officiers, fonctionnaires coloniaux retour de cor.gé. employés de factoreries. La présence de cinq o:: six missionnaires complète la compagnie sans rattrister.

Le prêtre, en particulier le prêtre des xTiîssîons. est rarement un morose. La gravité du sacerdoce ne «aurait exclure chez lui la bonne humeur, l'entrain eue suppose une carrière délibérément choisie. Le persorinage de marque est le supérieur des missions du Brr.in qui rejoint sa résidence de Porto-Novo. Figure très fine, parole agréable et diserte; le type élevé du n:issionnaire, moins répandu de ce côté-ci du continent q*je dans la r^on des Grands-Lacs et dans tout rOr:er:t. Dans l'Afrique occidentale, Tapostolat perd un peu de son ampleur. G)nfinés dans le voisinage de la côte. les représentants des diverses congrégations mènent une existence paisible de curé de campagne, renfermée dans les devoirs du culte, la surveillance d'une petite école tenue par des soeurs et d*un jardinet où le zele intéressé des catéchumènes fait foisonner fleurs et légumes. Un genre de vie très préférable, somme toute, à celui dont s'accommodent tant de pauvres desservants de la France continentale relégués dans des villages jx;rdus. aux prises f pendant une moitié de l'année, avec les

FRANCE NOIRE

rigueurs du climat, contraints souvent de braver la I tempête ou l'avalanche pour répondre à l'appel d'un ! malade en détresse ; heureux encore si l'humeur capricieuse de leurs ouailles et, qui plus est, les tracasseries I de l'ordinaire, ne les réduisent pas à vivre entre le I marteau et l'enclume, A la Côte, rien de pareil : le souci I du casuei, la tutelle ombrageuse du grand vicaire et du doyen, autant de désagréments ignorés du missionnaire plus libre dans sa concession que Monseigneur dans son palais épiscopal, Parmi ceux qui sont ici et qui, après un repos de quelques mois en Europe, regagnent joyeux leur humble chapelle, leur presbytère de planches ou de bambou, pas un n'échangerait sa situation pour n'importe quelle paroisse campagnarde. Cela n'empêchera pas, longtemps encore , !e pauvre prêtre de la Lozère ou des Hautes-Alpes de s'apitoyer, dans la candeur de son âme, sur les souffrances de son aventureux confrère parti pour évangéliser les fils de Cham. — Monsieur l'abbé, ne vous attendrissez pas. Des deux, croyez-le bien, vous êtes le plus à plaindre. Missionnaire, vous aussi, dans la véritable acception du mot impliquant l'idée du renoncement sans gloire, du sacrifice ignoré. Mais vous labourez , sous un cîel froid, une terre plus ingrate. Si vous succombez à Iji t\che, aucune voix ne s'élèvera pour célébrer votre panégyrique , pour accoler à votre nom les épilhètes sonores de vaillant pionnier, de soldat du Christ, hommages posthumes dont la perspective est au moins encourageante.

Ces ecclésiastiques se rendent, les uns au Sénégal.

FRANCE NOIBE-

I autres au Bénin, au Gabon; aucun <k la Cdted'I voue. s mUstonnaires n'out point pris pied dans cette par- B de nos possessions africaines : s'ils y vinrent jadis, i ne fat jamais tju'en passant; la tentative n'a pas usé de traces.

Au demeurant, clercs et laïques vivent à bord dans ine harmonie parfaite et n'engendrent pas la mélanco- . La majorité n'en est pas à son premier voyage : iaucoup, ayant déjà à leur actif plusieurs années de Ste d'Afrique , sont de hardis compagnons , volontiers nunïcatîfs. Dans le demi'jour du carré qui, sur ces mers, remplace les confortables installations des mds paquebots, la conversation ne languît pas. Avant , commenceront les parlottes au grand air, sur la bnette abritée de la double tente, le salon par excelle, où ne traînent point, comme en bas, les odeurs t bois mouillé, de graisse de machines et d'huile rance. )dlongés sur les bancs , sur les fauteuils de canne, ofii- S du bord et simples terriens deviseront àl'envi. iciin déballant ses souvenirs, ses aphorismes profcs- Oinels : histoires de mer, histoires de chasse, histoires nfrgres. histoires de singes.

! bateau lui-même, comme ceux qui l'habîtenl,

:ctc dans ses allures une crSnerie insouciante et

te. Ce n'est point en vain, croirait-on, qu'il a fait

t de fois la navette, de la rive marseillaise aux

s de l'Ivoire et du Poivre. 11 semble qu'une almo-

e spéciale l'enveloppe et l'imprègne , rapportée de

9 port d'attache et de ses escales : de la membrure à

kpomme des mâts, des cloisons, du gréement, une

i6 FRANCE N01RK.

senteur s'exhale, africaine et provençale tout ensemble, un subtil bouquet d'ail et d'épiccs. Il n'est pas jusqu'à la peinture blanche de sa coque — la nuance adoptée pour les bâtiments de l'État — qui ne marque d'un trait plus accusé cette physionomie de navire marchand déguisé en foudre de guerre. Lorsqu'il annonce fièrement, d'un coup de canon, son entrée et sa sortie des havres, il me fait songer au citadin en vacances quittant sa bastide au petit malin, le fusil haut, pour s'eo aller, sur les Alpilles, chasser le cul-blanc ou la mésange, en grand appareil, guètré , sanglé, la cartouchière gonflée, le coutelas battant la cuisse, le feutre en bataille, la mine épanouie, formidable et bon entant.

Le vent et la mer nous poussent. Le Stamboul, couvert de toile, file grand train. Le jeudi 31 décembre, dans l'après-midi, les Canaries étaient signalées.

Le premier aspect ne justifie guère les appellations prodiguées parles poètes à cet archipel, Eh quoil Ce sont là les îles Fortunées, le jardin des Hespérides, les reliques du fabuleux royaume d'Atlas, roi des Mau les derniers témoins d'un continent englouti, de cette Atlantide dont parle Platon, laquelle, s'il faut en croire la légende, s'étendait des Açores à Sainte-Hélène!. I^nzarote d'abord, et ses Montagnes du feu, cratères inactifs depuis un siècle et plus, mais dont les crevasses laissent échapper encore des vapeurs brûlantes; puis, dans le crépuscule, Fuertavenlura, une réduction de l'Afrique du Nord , où les botanistes ont retrouvé la plupart des échantillons de la flore saharienne ; une

FRANCE NOIRE. 17

étroite et longue arête d'où s'élancent deux pointes tnelles, les Oreilles de l'Ane.

iLa soirée Hait tr^s avancée quand nous abordions la landc Canarie, au port de la Luz, en vue de Las mas. Comme on doublait la jetée, l'horlc^e d'une ï lointaine sonnait le premier coup de minuit. Au ment où l'ancre tombait à la mer, l'année 1891 tbfmait dans le passé.

Las Palmu, 1" janvier iSgï.

Le bateau doit stopper ici une journée pour faire du irbon. Laissons-le donc à sa poussière noire pour Kirir dans les champs dans la poussière blonde. Mébgée à lair, elle voua pénètre, impalpable, fluide et Woureuse comme cette poussière de l'Attique que les ues femmes d'.'Mhènes déclarent préférer à la poudre

\ Du port à la ville, six kilomètres, dans d'invraïsembbles guimbardes dont la ferraille tintinnabule au gré s cahots. La route longeant la plage passe sur un e étroit qui relie La Luz et sa presqu'île, la Isleta, I la grande terre, comme le câble une chaloupe au natlâre. Sur la droite , des dunes de sable apporté du Sahara par les vents d'est; ensuite, des cultures, des vignes, des maisons peintes dont la vague vient lécher les assises. Déployée à l'ouverture d'un vallon, la capitale de la Grande Canarie se précipite de la montagne à I l'Océan, donnant l'illuMon d'un torrent aux mouvantes l^ancheurs. Des ombres se fondent, des coupoles s'al-

i8 FRANCE NOIRE.

lument; sur la ville et les faubourgs, passent des clartés d'aurore. Çà et là, à mî-côte, de vénérables palmiers agitent leur plumet dans la brise; aux plis des ravins. près des sources, les bananeraies ondulent. Aux terrasses, aux balcons, s'emmêlent !es géraniums, les volubilis, les rosiers grimpants. Et ce que l'on flâne! Dans la calle de Triana, que de monde! Des haillons, mais point sordides : des nuances vives, des figures de gens heureux. Sans doute, est-ce un effet du climat éternellement printanier; un privilège de race aussi. Car ce qui existe ici, c'est ce que l'on voit dans toutes les Espagnes , de Séville aux Antilles , de ia Havane à Lima.

Mêlés à la foule, quelques Anglaises chlorotiques, des gentlemen en tenue de lawn- tennis, La colonie britannique est moins nombreuse aux Canaries qu'à Madère, dont elle a fait son quartier général, un de ses fiefs incontestés; mais elle y pousse déjà de vigoureuses reconnaissances. Des Révérends haut cravatés y promènent leur Bible et leurs lunettes d'or; des demoiselles jeunes ou mûres y pratiquent sur album l'aquarelle hardie, à grand renfort de chrome et d'outremer. Des authoresses ont consacré à la description de l'archipel quantité d'in-octavo bourrés de renseignements précieux sur la pluie et le beau temps, les heures des repas et les menus. Quoi qu'il en soil, le mouvement d'invasion tarde à se dessiner, Peut-être le terrain n'est-il pas aussi propice. Le Canarien, race fière, Espagnol mâtiné de Guanche, ne se laisse point envahir comme un simple Portugais. Hospitalier, d'accord;

mais il entend rester le maître chez lui , sarcler ses vignes, planter la canne et se divertir quand et comm^ il lui plaît aux taureaux, aux combats de coqs, plutôt «jue de servir de cornac aux caravanes de touristes et de porte-chaise aux invalides.

Des hôtels monstres ont été édifiés. Ténériffe en possède plusieurs; Las Palmas a le sien, tout flambant oeuf. Mais la clientèle se fait tirer l'oreille : ce caravantraîl reste vide. Il s'élève à l'écart, dans un site aride; en face, un parterre oij les étiquettes indiquant l'emplacement et le nom des arbres à venir figurent assez exactement des inscriptions funéraires. Sanatorium doublé d'un Ctxmpo Santo.

Combien j'aime mieux l'auberge à patio fleuri, oii lous avons trouvé un déjeuner frugal, mais pittoresque ! [Service lent; mais une cordialité charmante s'établis- [sait entre la domesticité et les convives. Le sommelier 'n'avait point l'air d'un diplomate; on n'hésitait pas à converser avec lui familièrement sans lui avoir été présenté.

Le vice -consul de France, M. Ladevèze, a bien voulu nous faire les honneurs de la ville et des enviirons. L'après-midi, il nous emmenait en voiture jusqu'à U vallée de Tafîra.

1.^ route, par une série de lacets, escalade le Bar- Tanco de Guiniguada. Bientôt se développent, d'une part, la ligne des côtes; de l'autre, le massif monlagneiix du centre de l'île, un soulèvement de cônes pulvérulents, de crêtes découpées en dents de scie. Vers le sud, dans le papïllotement des ondes lumineuses, la

^Hséi

ce' e3

FRANCE NOIRE

ligne de l'horizon s'est effacée. Le bleu du ciel, le bleu de la mer ne font qu'un. On se croirait emporté, sur une molécule stellaîre, dans l'espace immatériel.

Par les chemins, sur les sentiers, partout un va-etvient de tête : villageois en promenade, cultivateurs revenant du marché avec leurs ânes, leurs mules pomponnées, et des kyrielles de marmots court vêtus, les chairs couleur d'ambre, la chevelure en broussailles, trottant menu. De jeunes couples, de vieux ménages, Dans le premier cas, madame est sur la haquenée, l'époux à pied, la houssine à la main, empressé, le" visage levé vers la belle; dans le cas contraire, c'est Philémon qui caracole; Baucis suit cahin-caha.

La campagne est belle. Vignobles, cultures de canne et de figuiers de Barbarie aux spalulcs maculées |>ar les larves de la cochenille. Des maisons de plaisance, des villages enluminés : Tafira, Santa- Brigida. En bordure, au-dessus de la vallée, d'autres hameaux, ceux-là taillés en plein roc. Par centaines, on les compte, aux Canaries, ces demeures de Troglodytes, dont la pauvreté n'a rien de repoussant. Des toufïes de roses en égayent le seuil. A l'intérieur, des nattes, des meubles grossiers, mais d'une propreté scrupuleuse. Sur des rayons, sur les bahuts, des (aïences multicolores; h terre, des jarres de forme antique. Clouée à la porte, une image de la Vierge, une palme bénite. Au dehors, sur des buissons de géraniums, des lessives sèchent étalées, et, sous une corniche de roche formant auvent, près de la bourrique à l'entrave, des poules picorent.

Courte halte dans une posada, où l'on nous sert des

FRANCE NOIRE. ai

p&tisBeries et du vin rosé : hôtellerie d'opéra-comique, dont le patron semble traiter ses hôtes moins en clients qu'en invités. La cape sur l'épaule, il donne un coup d'oeil à tout, décide là, d'un air détaché, avec des mines de grand seigneur, sans faire œuvre de ses dix doigts. Le ser\-ice est confié à une dizaine de jeunes personnes <]ui travaillent comme quatre. Non certes, les gens ne se hAtent pas en cet heureus pays. Et pourquoi donc se pre.sseraient-îls?

Rentrés à bord après le soleil couché, à six heures nous reprenions la mer. La ville, dans le crépuscule, apparaît plus blanche : une à une, les crêtes calcinées s'éteignent, très noires. Sous itée au nord, notre allure s'acencore, jusque dans le carré où la cloche vient de nous réunir pour le dîner, les émanations de la terre prête à disparaître nous arrivent par les panneaux entr'ouverts.

Dakar, 4-j janvier.

Le charme est rompu. Quatre-vingts heures séparent les deux escales; la lran,sition cependant paraît brusque de l'arôme des fleurs à l'odeur du n&gre.

Persistante, elle aussi. Qui pourrait l'oublier, cet acre fumet des épidémies frottés d'huile de palme ou de beurre végétal? Il nous poursuivra désormais pendant des mois, jour et nuit, dans les villages, sur les sentiers de la forêt, imprégnant-toutes choses. Les vêtements, les toiles de tentes, rien n'y échappe; la cui^ne même sentira le fauve.

bleuissent, puis elle^ f la brise qui fraîchit, I célère; mais, longtei

sa FRANCE NOIRE.

Déjà, sur l'eau phosphorescente où le Stamboul évolue lentement à la recherche de sa bouée, ces effluves traînent. Elles montent de petites embarcations éclairées d'un falot qui viennent prendre la malle. Le canot à peine accoité, le pont est envahi par des visiteurs impatients de dévisager ceux qui arrivent de France, de respirer cet air de la patrie dont il semblerait que le navire apporte avec lui quelques bouffées.

A quoi bon le nier? L'impression première est plutôt décevante. L'exotisme noir ne se révèle point ici à son avantage. Crasse et guenilles, la saleté banale, le village nègre des villes algériennes, avec ses cases façonnées de matériaux hétérogènes, débris de caisses, rognures de zinc, de boîtes de conserves; sa marmaille nue, aux ventres ballonnés, prenant ses ébats parmi les immondices. Un affreux bonhomme, affublé d'un lambeau de défroque européenne, moitié de culotte ou gibus sans bords, en est le chef et perçoit gravement des curieux la menue monnaie qui constitue le plus clair de sa liste civile. Survienne un paquebot du Brésil ou de la Plata, les passagers, à peine à terre, ne manqueraient pas pour un empire d'aller contempler ce fantoche, le roi de Dakar, disent de bonnes âmes. Invisible d'ailleurs de la mer, le Dakar noir; tenu à distance comme une lèpre. Un plî de terrain en masque les horreurs aux habitants de la ville blanche.

« Ville » est beaucoup dire. Le terme vague d'établissement serait plus exact. Des rues sans doute, suffisamment ombragées; des places d'un périmètre imposant, quoique assez mal nivelées. 11 ne manque que des

FRANCE NOIRE. 23

passants. La circulation est insignifiante. De véhicules, pas trace, si ce n'est, de loin en loin, un fourgon du train ou, montant de la jetée, une charrette remorquée par une mule aidée du conducteur qui pousse à la roue. Des officiers de blanc vêtus, faisant les cent pas; un fourrier, qui trotte, son registre sous le bras; une escouade allant à la corvée : voilà pour l'animation.

Parfois, une silhouette soudanienne, plus décorative, un traitant de factorerie drapé dans son boubou, — la gandoura arabe, — en cotonnade bleue, le collier d'ambre ou de corail pendant sur la poitrine. A ce détail près, l'aspect général serait plutôt celui d'un poste militaire que d'une ville commerçante.

J'ai entendu des gens s'écrier : a Dakar s'est bien développé depuis dix ans! » Qu'était-ce donc en ce temps-là? Enlevez les casernes, l'agence des Messageries maritimes, les hangars du chemin de fer de Saint- Louis, que reste-t-il? Deux ou trois magasins, bazars complexes où l'on vend de tout, objets d'utilité première et articles de traite, des conserves et des paires de bottes, des parasols et des accordéons.

La nature a plus fait que l'homme. La rade est admirable, au point de vue nautique, s'entend. Car je ne sais guère d'horizons plus ternes, de monotonie comparable à celle de ses grèves. Mais dans ce bassin, le seul qu'offre au navigateur l'inhospitalière côte d'Afrique, des flottes trouveraient place. Mieux encore que Ténérifîe ou que Las Palmas, il semblait fait pour abriter un grand dépôt de combustible à l'usage des vapeurs voguant vers l'Atlantique Sud. Les motifs de

B4 FRANCE NOIRE

la préférence donnée aux Canaries? Questions de tarifs ; les mêmes apparemment qui, sur d'autres mers, ont fait dévier le transit de l'Extrême-Orient du détroit de la Sonde au détroit de Malacca, des douanes de Batavia vers Singapore, port franc,

Mais tout change avec les années. Peut-être quelque jour cette rade deviendra-t-elle l'escale favorite entre l'Europe et le Cap. Alors, qui sait? Saint-Louis, séparé de l'Océan parla barre du Sénégal, souvent difficile, perdra toute importance, et Dakar sera promu au rang de capitale. C'est, toutes proportions gardées, la lutte qui se poursuit ailleurs entre l'antique port fluvial et la jeune ville maritime, entre Rouen et le Havre, Nantes etSaint-Nazaire.

Voilà ce qui devrait être. De ce qui est, rien à dire. Après une journée passée à piétiner dans celte cité embryonnaire, je la quitterai sans regret, n'emportant que le souvenir du cordial accueil fait aux voyageurs. A mesure que le soleil décline, mes regards, détachés de la terre, se dirigent vers la baie que sillonnent les cotres de pêche, vers les vieux bastions de Gorée et, au delà, vers la mer attirante, la mer par où l'on s'en va !

La mission vient d'embarquer son escorte, un détachement de vingt tirailleurs sénégalais, commandé par M. le lieutenant Gay, de l'infanterie de marine. De solides gars, L'insouciance du lendemain double leur

FRANCE NOIRE. 23

force. Pourquoi ils partent, où ils \'ont, combien de temps durera l'absence, ces braves gens l'ignorent et ne s'en inquiètent pas. La veille, on leur a dit de faire leur paquet : ils n'en ont pas demandé plus. La nouvelle les a mis en liesse : c'est à qui, dans ie campement, enviera les hommes désignes pour s'en aller on ne sait où, à l'aveuglette, mais, à n'en pas douter, à d'extraordinaires aventures dont le récit magnifié leur vaudra, au retour, la considération des camarades. Et d'astiquer les fusils, de garnir les musettes, sans oublier les gri-gris efficaces, qui garderont de toute maie encontre. Une dernière caresse à leurs brunes compagnes; puis en route, en célibataires!

L'entrée en campagne est, d'habitude, plus compliquée. Le noir mobilise avec lui son train de maison, la ménagère et la batterie de cuisine, un assortiment de marmites et de calebasses, de couffins et de boîtes qui nécessite un portefaix pour chaque fantassin. Coutume respectable, mais dispendieuse. Il semble cependant qu'il soit possible d'y déroger sans soulever des clameurs. Nos tirailleurs n'ont point emmené leurs femmes. La séparation, si l'on en juge par l'attitude des maris, n'a pas été très douloureuse. Juchés sur les ^rès, sur les cages à poules, ils mènent grand train ; les éclats de rire arrivent jusqu'à la dunette. Leur gaieté ne se dément pas en dépît du temps maussade. Et Dieu sait si la brume qui nous environne depuis la sortie de Dakar est faite pour réjouir le cœur.

Cette atmosphère chargée de vapeurs paraît être la caractéristique de cette partie du littoral africain. Klle

26 FRANCE NOIRE

contraste avec les lumineuses journées dont on jouit d'ordinaire entre les tropiques. Le changement a été brusque. Il semble qu'un triple voîle de gaïe disperse les rayons solaires. Dès que l'astre a disparu, les couches de nuées plus denses s'abaissent à fleur d'eau. Adieu les nuits limpides, la splendeur du firmament constellé. Dans le cercle de plus en plus réduit de l'horizon, de rares étoiles fusent çà et là comme des nébuleuses. C'est, dans la chaleur croissante, l'aspect embrumé des mers septentrionales,

Calme plat. Le peu qui reste de brise nous prend en poupe; la marche du navire ne provoque aucun courant d'air. La température ne descend plus la nuît au-dessous de 27°. De la cheminée, la colonne de suie s'élève très haut, compacte, sans osciller, et les escarbilles retombent droit sur le pont avec un bruit de grésil. La mer Hvide n'a pas un frisson.

Le 7, vers midi, saute de vent : le brouillard se dissipe. Les petites îles anglaises de Los émergent sur bâbord, et, vis-à-vis, la presqu'tle de Konakry, cheflieu de nos établissements des Rivières du Sud.

Un pur joyau. Des roches volcaniques formant briselames, une plage de sable fin, des cocotiers éclievelé3 ; en arrière, la grande futaie dont les verdures trempées ont des scintillements d'émeraudc.

La ville? Un palais de gouverneur, façon de villa

FRANCE NOIRE. aj

fianqu£e de lourdes arcades ; puis deux files de bitiates en fer ou en bois couvertes de tâle galvanUée, bordant OQ boulevard désolant, long d'un quart de IÎcdc, i^rge décent mètres, Sahara où l'insolation guette le ittaérmn qui s'y hasarde en plein midi. Konakry est trèa fier de son avenue, à tel point qu'd n'a pu réctsterà la tentation d'en percer une autre coupant la première à angle droit. Celle-ci attend encore tes édîiiccs : b diaussée future n'est qu'une trouée cDcotnbrée d'arbres abattus, de souches k demi brûlées. Elle figure aMcz exactement le sîlloii creusé par le pawaged'un cydooc.

En présence de ce massacre, te souvenir me haute des colonies de l'archipel Malais, de ces villes ombrcases qui ont nom Pinang, Batavia, Sainatang. Kooakry eût pu tcur ressembler. Mais là-bas le colon traitait ta torèt moins en ennemie qu'en alli^, s'y ménageait une retraite, n'h6âitait pas à briser l'alignement d'une rue pour épargner un arbre. Ici les nouveaux venus ont promené le ftru et la hache. Leur devise a été : taUe rase; leur idéal, un Champ de Mars. Cette conceptîoo édiliuire a ses partisans. II semblerait toutcfow que, préoccupés de faire grand, ils aient surtout fait le vide, ce qui n'est pas absolument la même chose.

Mieux inspirée, la population noirr a pris posîtioa 4 la lisière du bois, Elle comprend une vingtaine de familles Soso, originaires du Rio Pongo; les bocam^ travaillent par intermittences dans les factorerin manœuvres ou bateliers. I.^urs cases rondes, uè» sont d'une propreté remarquable : un avanl-Ioit, fois même une sorte de promenoir couvert n'y

coBune ^^ vastes, ^^H it. par- ^H

aS FRANCE NOIRE.

pénétrer qu'une lumière atténuée. A côté, fermé par une palissade en bambou, le potager : maniocs, bananiers et papayers plantés à la diable. En déboisant pour établir son nllage, l'indigène a respecté les ancêtres de la brousse, des banyans séculaires qui versent sur les places, aux angles des ruelles , la fraîcheur de leurs amples ramures. Dans ce quartier privilégié, c'est, à toute heure du jour, un babil d'oiseaux, des frous-frous d'ailes, des rires d'enfants nus se poursuivant avec des gestes de ouistitis sur les basses branches, sur les racines enchevêtrées. Volontiers on s'attarde, heureux d'oublier le chef-lieu caniculaire en train de rissoler le long de son avenue rougo comme braise.

Je n'oserais prédire à Konakry de hautes destinées. La prépondérance semble désormais assurée aux postes échelonnés sur la Côte d'Ivoire moins éloignée des centres commerçants de la bouche du Niger, reliée à l'intérieur par ces voies fluviales qu'on nomme le Comoé, le l.ahou, le Cavally. Ici le trafic est plutôt restreint à la partie du littoral comprise entre le Sénégal et Sierra Leone, aux territoires qu'arrosent les rivières du Sud, le Rio Pongo. la Mellacorée.

En attendant que luisent des jours meilleurs , le mouvement est à peu près nul. Sur la rade foraine, semée de bas-fonds, accessible seulement à marée haute, le vapeur postal jette l'ancre deux fois par mois. C'est un événement ni plus ni moins qu'au village l'arrivée de la diligence. A peine le navire est-il signalé que les embarcations démarrent, faisant force de rames. On va se donner l'illusion de la patrie en venant passer quel-

FRANCE NOIRE. 29

ques heures à bord. Tous ceux que les exigences du service ne retiennent pas à terre sont de la partie. Ils ont endossé les habits de fête, le complet de toile blanche immaculé. C'est en effet fête chômée pour ce petit monde. Les lettres, les journaux de France, les derniers potins du boulevard ou de la Canebière, l'apparition de figures nouvelles, il n'en faut pas plus pour réconforter les énergies anémiées.

La journée s'achève : ils sont encore là, les uns dans le salon où la clarté douce de la lampe met une intimité d'intérieur familial; d'autres sur le pont, groupés autour de nous, parlant haut avec l'intonation de gens que risolement a déshabitués de la parole et que le son de leur propre voix réjouit comme une musique.

Ce qu'ils disent? Des choses indifférentes. L'entretien roule sur la colonie, les affaires courantes, les mutations et l'avancement; conversations de bureaucrates accusant le pli du métier, la préoccupation du détail, l'importance accordée à des riens, les susceptibilités ombrageuses.

La nuit était venue, la brume avec elle; infatigables, ils péroraient sans s'étonner de nos silences. Leur tenir tête eût été au-dessus de nos forces. Tombés à une vague somnolence , nous ne percevions plus qu'un bourdonnement continu où, çà et là, des noms éclataient en fanfare, des noms d'inconnus qui revenaient, toujours les mêmes, ainsi qu'au théâtre les comparses dans un défilé. Puis le sifflet de la machine retentit; le ronflement du treuil à vapeur annonce que TancTc est levée. Ces messieurs se précipitent aux échelles, sau-

10 FRANCE NOIRE

tent dans leurs canots et s'évanouissent comme des ombres.

La traversée touche à sa fin, Bientôt nous avons dépassé Sierra Leone et doublé, à distance respectueuse, le cap des Palmes. Sur cette pointe, la République de Libéria a édifié un pliare. A vrai dire, il n'est éclairé que lorsque le gardien n'a rien de mieux à faire. Aussi la plus élémentaire prudence corn mande-t -elle de manœuvrer comme s'il n'existait pas, en se maintenant au large.

Le 10, nous rallions la terre. Côte très basse : grève et forêt ; première apparition de la barre reconnaissable aux fusées d'écume jaillissant des lames écroulées. Quelques villages : Beribi, Grand L.aliou. Les habitants, connus sous le sobriquet de Jack-Jacks, se distinguent de leurs congénères par leur activité et de singulières aptitudes commerciales; ils traitent directement avec les navires de passage sans recourir à l'intermédiaire des factoreries. Sans comptabilité, sans écritures, ces noirs avisés ont déjà réalisé des fortunes.

Chaleur intense. Les cabines sont devenues inhabitables. Sur le coup de dix heures, la dunette est transformée en dortoir. Chacun s'accommode de son mieux sur les banquettes, sur les panneaux. Quelques opiniâtres tentent de tenir bon dans leurs lits; mais longtemps avant l'aurore, l'insomnie les en chasse ruisselants comme des gargoulettes. A Konakry, l'équipage s'est augmenté d'une vingtaine d'indigènes de la côte de Krou qui suppléent les européens dans le gros travail du bord. Organisés en équipes, sous la direction

FRANCE NOIRE. 31

de chefs choisis par eux, ces robustes gaillards, appelés communément Krou-men ou Krou-boys, sont embauchés sur la plupart des paquebots, entre les Rivières du Sud et le Gabon. Laver et briqueter le pont, repeindre le bordage et la mâture, manipuler les colis dans les cales, voilà leurs attributions. Ils s'en acquittent sans hâte, accompagnant la manœuvre par une interminable complainte dont le thème improvisé, dans les notes suraiguës, par un soliste, est repris à l'unisson par le reste de la bande, sur le mode grave. A les voir aller et venir à demi nus ou accoutrés d'oripeaux baroques, on éprouve pour la première fois la sensation, depuis r Europe, de la barbarie prochaine.

Nuit du 10 au 11 janvier.

Nous stoppons devant Grand Bassam, mais seulement pour quelques heures. Nous ne sommes plus qu'à une trentaine de milles d'Assinie et pourrions, si l'état de la barre le permettait, débarquer le jour même avec armes et bagages. Ici la barre s'annonçait belle ; promenade à terre dans la matinée, sans incident fâcheux : une simple douche.

Visiter la capitale de la Côte d'Ivoire est l'affaire d'une demi-heure. J'aurai d'ailleurs assez de loisirs à lui consacrer plus tard. Que nous revenions de l'intérieur par le Comoé ou le Lahou, c'est à Grand Bassam que nous devrons attendre, longtemps peut-être, le bateau pour France. Du moins pourrai-je, de la sorte, constater au retour les progrès accomplis. Dans une colonie

jï FRANCE NOIRE.

naissante, tant de changements s'opèrent en quelques mois. Il y a trois années à peine, ces parages étaient presipie déserts. A de rares intervalles un navire y venait compléter son chargement d'huile de palme. Aujoiird'Imi, deux conii>agnies françaises, deux com- |>;ij;iiii's anglaises y montrent leur pavillon, sans parler dis services irréguliers, des bâtiments à voile apparlenant aux factoreries.

Tr.dic imjmrtant; ébauche de ville. Seuls, les comaier^ants ont [wur demeures autre chose que des barai|ins, I. 'autorité est moins bien servie. De prime al'oid, ci-la surprend. Quel est donc ce superbe palais de tiT ^"i lieux élai;i-s? La Résidence apparemment, — ■i l.>„».-\oiis: C'est l'agence de la Wcsl AJrkan /', .■..<■'.■■;-'■; < \v-..".j/j 1- I.imitf.i. lîien entendu, la station s.' ti.'av,itil en lerrituire français, la direction en est

FRANCE NOIRE

ouvriers occupés à monter la plate-forme d'une habitation ... — Vous voulez dire du comptoir fondé par une nouvelle société, la Compagnie coloniale française. — Où placez-vous donc M. l'administrateur? Ce n't-st pas, j'im^ine, dans une de ces cabanes en planches pareilles aux arches de Noé des bimbelotîers de Nuremberg? — Précisément.

Tout cela, je ne l'ignore pas, n'est que provisoire; Paris ne s'est pas fait en un jour. Jamais pourtant je n'ai pu me défendred'une certaine compassion pour ces résidents sans résidence, fonctionnaires de la première heure dont les installations éphémères et fantaisistes contrastent péniblement avec la physionomie achevée, définitive des immeubles occupés par les commerçants leurs administrés. O'i ! le baraquement colonial , avec ses cloisons fleurant la moisissure, ses trois pièces exiguës : le vestibule qui sert aussi de salle à manger et de salon, la chambreàcoucher, une chambre de grisette

(au mobilier sommaire. L'armoire eu sapin i dans un «ngle, la planche supportant la toilette; sur un rayon pèle-mèle, les chaussures, des livres dépareillés, des liasses de vieux journaux. A l'ombre de la galerie un boy fait la sieste, couché sur le ventre, les bras croisés tous le menton. Dans l'air, une odeur de paperasses et de cancrelats combinée avec celle des cuisines nègres qui mijotent en plein vent là-bas, dans le village. Des EÉminiscences vous viennent, d'étranges évocations ; le r de Jcnny l'ouvrière et ta case de l'oncle Tom. ivre là dedans! Rien que d'y penser, même par ïttc température de trente-cînq degrés, un frisson me

36 FRANCE NOIRE

en l'air. Cela ne tire pas à conséquence. Le seul danger serait de se trouver pris sous la coque aux membrures de fer pesant deux ou trois tonnes. Il suffit pour l'éviter que le passager règle ses mouvements sur ceus des noirs : lorsqu'il les verra lancer à l'eau leurs pagaies et piquer une tête du côté du vent, qu'il n'hésite pas à les suivre. La barre n'est pas, comme h Kotonou, infestée par les requins. Il en sera quitte pour une pleine eau de quelques secondes et viendra échouer à la grève contusionné, mais complet. Pareil incident se reproduit chaque jour; les catastrophes sont rares.

Dans cet atterrissage mouvementé, la préoccupation dominante, c'est le salut des bagages. Entendre ces cantines décorées de l'inscription : a Fragile »s'entre-choquer au fond du bateau, puis culbutées rouler avec un bruit de galets ; songer à ce que seront, après ces heurts,

Une bande de sable large de deux cents mètres, entre l'Océan et la lagune; un moutonnement de paillottcs. C'est Assinie,

De la mer, le premier aspect n'a rien de déplaisant. Parmi les touffes de cocotiers, des cases de bambou coiffées de chaume, Les quatre factoreries piquent dans le paysage la note européenne. Immédiatement en arrière du village, un bout de lac miroite entre les palmes griles. Au premier plan, la barre mugissante; au fond du tableau, les eaux mortes, la paix des forêts inviolées. L La population blanche, — si cela peut s'appeler une I population, — compte en tout dix personnes. Notre ï arrivée équivaut à une invasion. Aucune maison ne pouvant nous héberger tous les cinq, on nous a recueillis du mieux qu'on a pu. Binger et Crozat logent chez l'administrateur; MM. Braulot et Gay ont élu domicile k la factorerie Verdier. Pour moi, j'ai reçu l'hospitalité la plus cordiale chez l'agent de la Compagnie anglaise, M. Price. Nos tirailleurs ont assemblé quelques per-

JLML

38 FRANCE NOIRE

ches, étalé par-dessus une couche de feuilles et de roseaux, et se trouvent là comme chez eux, Assinie a pour un temps son quartier militaire, la parade et les exercices, à la grande joie des naturels. Le soir, la garnison organise une petite fête musicale et chorégraphique : sous les doigts d'un virtuose, un bidon vide remplace l'orchestre. A neuf heures, le clairon sonne l'extinction des pipes; le camp s'endort.

L'autorité supérieure est représentée par un administrateur colonial. Il habite de l'autre côté de la lagune, à dix minutes en barque, sur la lisière de la forêt, près du hameau de Maiîa, dépendance d'Assinie. La Résidence s'élève sur l'emplacement de l'ancien poste militaire établi lors de la première occupation du pays, en 184Z-43, ce qui, sans doute, lui a valu son nom : o le Hlockliaus. » C'est une simple maisonnette, sans le plus

FRANCE NOIRE

pices, à l'aide de cette arme à longue portée, — l'école.

Etablie dans une vaste case, celte école est encore la seule manifestation de l'enseignement primaire à la Cite d'Ivoire. Elle est fréquentée par une trentaine de bambins qu'un brave instituteur initie, avec une patience méritoire, aux mystères de la grammaire française. C'est unepépinière d'interprètes appelée à rendre de réels services. Sans doute, bon nombre de ces enfants, parvenus à l'âge d'homme, retourneront assez vite à l'existence désœuvrée de leurs pères; plus d'un sera, à l'occasion, un auxiliaire utile et fidèle. J'ai été vivement frappé de la physionomie éveillée de ce.t enfants âgés de huit à douze ans. La plupart écrivent et parlent suffisamment le français. Le résultat n'est pas inférieur à ce que l'on obtient d'élèves du même âge, en Europe. La comparaison, qui plus est, serait à l'avantage de l'écolier noir. L'intelligence est, chez lui, très précoce; il apprend vite et sans effort. Mais ce brillant début a des lendemains nuageux. L'activité cérébrale s'arrête avec la puberté. A quatorze ou quinze ans, c'est comme un engourdissement de la pensée, le iléclin vers une vie purement végétative. Les mieux I doués garderont tout ou partie des connaissances acquises. Ils n'y ajouteront rien.

Un brigadier des douanes et quatre commis complètent le personnel administratif.

A voir leur gîte, on ne se douterait guère qu'entre les mains de ces pauvres gens passent, chaque année, de grosses sommes. Sur la plage, une paillotte vulgaire entre les paillottes, telle est la douane d'Assinïe. Elle

^^ «iAlLic tca ^dji

40 FRANCE NOIRE

est meublée d'un lit de camp à l'usage du chef. Les sous-ordres reposent à terre sur des nattes. Une malle vermoulue renferme, avec la défroque des employés, les registres et les espèces, les archives et la caisse. Rien de plus : pas une table, pas une escabelle. Le mobilier est en route, annonce-t-on . Il faut croire qu'on l'aura expédié par la petite vitesse. En attendant, nous avons été assez heureux pour y suppléer par l'offre de nos fauteuils de canne achetés aux Canaries. C'est un commencement. Du luxe! L'essentiel viendra plus tard, s'il plaît à Dieu.

En vérité, on croit rêver. Lorsqu'on songe aux conditions climatériques de ces contrées, à la nécessité, [X)ur l'Européen contraint d'y faire un séjour prolongé, de s'entourer du minimum de confort exigé par les lois Ic-s plus élémentaires de l'hygiène, la situation paraît

FRANCE NOIRE. 41

'embarcation d'une maison de commerce (i) . Ces détails appent vivement le noir; il réservera son admiration :spectueuse aus trafiquants bien logés et bien équits : ses sentiments à l'égard de fonctionnaires mal itis friseront l'indifférence.

Par bonheur, la visite de deux inspecteurs des coloies qui reviennent du Gabon et se sont arrêtés ici quamte-huit heures va permettre à l'administration mélopolitaine d'être informée de cet état de choses. Nul oute que des mesures ne soient prises pour y remélier à bref déUi. Ce sera justice. I^ France, qui entregent plus d'une colonie coûteuse, doit au moins appliuer. à celles de ses possessions dont le budget se )Ide en bénéfice, une part de leurs revenus. On ni'asire que le total des droits perçus par la seule douane Assinie pendant le dernier exercice s'élève à cent jarante-qualre mille francs. Les dépenses n'atteignent is cinquante mille. La marge est plus que suffisante. Il est difficile d'évaluer l'importance d'une agglomé- Btion noire. Assinie. à notre estimation, doit contenir >ris de quatre mille habitants. L'inégalité des forces :hei les deux races en présence est éminemment sugjestive. La position de cette poignée d'Européens vivant in sécurité au milieu d'une foule indigène en dit long ur le caractère passif des fils de Guinée et la malléabiité de l'âme moricaude.

(i) I.a situation n'est plus U même actuellement. Assinie désorjaisaun, comme Grand Bassani, sa canonnièrE de lagune. La sur- ■willânce de \» cAte ftit assurée par un aviso cotonial, le Ca^ilaiiie

FRANCE NOIRE

Combien de temps resterons-nous ici? Tout dépend

des mouvements des commissaires anglais. Peut-être sont-ilsencoreà quelques cents milles, sur la Côte d'Or. Un messager a été expédié à Axim, premier poste britannique. Il sera de retour dans une huitaine, et nous pourrons nous mettre en route, au plus tôt, fin janvier. Le relard ne nous ch^^ine pas outre mesure. Peut-être même cette période d'attente a-t-elle du bon. Elle nous acclimate; nous passerons moins brutalement de la vie de famille à la vie de coureurs des bois.

Bien que le thermomètre, à l'ombre, marque 30°, la brise de mer rend la température supportable. Nous sommes dans la saison sèche, la moins malsaine de l'année pour l'Européen. Les grandes pluies de l'Iiivernî^e, favorisant l'exhalaison des miasmes telluriques, l'éprouvent davantage. La maladie qui domine actuellement sur le littoral et s'attaque de préférence à l'indigène ne serait autre que l'infîuenza. Elle aurait, me dit-on, fait en moins d'un mois, rien qu'à Assinie, une dizaine de victimes. Ces deuils récents sont attestés par le bruit que l'on mène en certaines cases : coups de feu, lamentos en l'honneur du défunt. Le vacarme a lieu généralement la nuit. Après une courte accalmie, il reprend de plus belle longtemps avant l'aube. C'est là un des moindres inconvénients de l'existence à proximité d'un village nègre.

FRANCE NOIRE

Combien de temps resterons-nous ici? Tout dépend des mouvements des commissaires anglais. Peut-être sont-ils encore à quelques cents milles, sur la Côte d'Or. Un messager a été expédié à Axim , premier poste britannique. 11 sera de retour dans une huitaine, et nous |xJurrons nous mettre en route, au plus tôt, fin janvier. Le retard ne nous chagrine pas outre mesure. Peut-être même cette période d'attente a-t-elle du bon. Elle nous acclimate; nous passerons moins brutalement de la vie d(.' famille à la vie de coureurs des bois.

Bien que le thermomètre, à l'ombre, marque 30', la brise de mer rend la température supportable. Nous

FRANCE NOIRE

chatoyants, les gazes lamées, jusqu'à l'article à un sou. On s'extasie devant le faux corail; à l'apparition des rangs de perles, des éclairs de convoitise passent dans les prunelles.

Les tabatières sont très demandées. Sous cette rubrique, par parenthèse, nous présentons ces petits ballons en celluloïd multicolore, avec un grelot à l'intérieur, vendus cinq centimes dans la plupart des bazars. Il faut savoir que le noir, priseur enragé, use, en guise de récipient, d'une calebasse de la grosseur d'une paume : l'orifice, fermé par une cheville de bois, a juste le diamètre suffisant pour laisser passer la prise que le consommateur reçoit sur l'ongle du pouce. Nos tabatières sont acceptées sans discussion : le grelot ne provoque aucun étonnement. Tout au plus nous objectera-t-on qu'il manque un trou pour introduire le tabac. A quoi nous répondons judicieusement qu'il en doit être ainsi : cette innovation permet à l'acheteur de pratiquer luimême l'ouverture de la grandeur qui lui convient. La réplique paraît victorieuse.

Extrêmement goûtées aussi les chaînettes en métal blanc où pend une médaille sur laquelle est figurée une reproduction informe de VAngelus de Millet. Notre pacotille contient plusieurs grosses de ce chef-d'œuvre. Avant qu'il soit longtemps, la France noire en sera largement approvisionnée, de Comoé à la Volta, On ne saurait trop, chez les peuples neufs, prop^er te goût des beaux-arts.

Les prétentions du commerce visent moins haut. Il importe surtout les cotonnades imprimées de fabrica-

FRANCE NOIRE

tion anglaise, les fusîb à pierre, la poudre, la bougie et le pétrole. N'oublions pas le gin, le tafia et des spiritueux extraordinaires dont les flambantes étiquettes arborent impudemment les noms lie Jamaïque et de Cognac. Ces alcools sont vendus aux marchands indigènes vingt-cinq à trente shillings les vingt fioles. Le prix est acquitté en poudre d'or, la monnaie courante. Lescomptoirsd'Assinie l'encaissent à raison de soixantedouze shillings (go francs) l'once, et en expédient cha-

valeur de cinq mille

isiste en une le marché de les trains de

c mille troncs

que année en Europe pou; livres sterling en moyenne,

I..e principal article d'exportation i variété de l'acajou, très appréciée si Ijverpool. Parles rivières et la lagun bois amènent tous les ans environ di (l'arbre cubant, l'un dans l'autre, de trente à trentecinq pieds anglais. Le territoire exporte, en outre, une quantité minime de caoutchouc, de qualité très inférieure à celui du Para. Les noirs le préparent mal, à supposer qu'ils n'y mélangent pas des matières étrangères, pour augmenter le poids.

La factorerie ouvre ses portes avec le jour. Les clients ne sont pas légion. Mais, à lui seul, un traitant de quelque importance occupera la place pendant une journée. Ses pirogues sont là, prêtes à charger, les pagayeurs à leur poste. Les prix ont été débattus, mais l'homme s'attarde à faire son choix. Il hésite, palpe la marchandise, ta flaire, la quitte pour une autre, la reprend et s'assied, contemplatif, le regard fixe, mâchonnant, suivant la mode noire, une baguette de bois tendre

FRANCE NOIRE

" y si gagné perdu! a Tant pis si l'accouplement de

ces vocables implique contradiction pour TEuropéen. Le nègre est fier de ce français si pur!

Notre interprète, toutefois, s'exprime avec plus tie recherche. L'homme répond au nom d'Ano. Ses services seront utilisés surtout dans les villages de la forêt, chez les peuples de race agni. Sur le plateau soudanien. nous rencontrerons les Mandés musulmans dont Binger s'est assimilé les différents dialectes lors de son voyage de vingt-sept mois du Niger au golfe de Guinée.

Ano est un garçon dévoué, affectant des allures européennes et que sa faconde rendra précieux dans les palabres. Dans ses rapports avec nous, il use le plus souvent d'un vocabulaire spécial emprunté moins au langage courant qu'à ses réminiscences scolaires, de précautions oratoires tellesqueu si j'ose m'exprimer ainsi o, H me pernietlrai-je de... a, « ce souvenir est gravé dans mon âme u, au lieu de : u je me rappelle u. Autant de périphrases prud'hommesques qui, dans sa bouche, sont d'une irrésistible drôlerie. Très cérémonieux, si l'un de ses congénères, nu comme la main, se présente au campement, il ne manquera pas de l'annoncer ainsi : 0 Ce monsieur désire vous parler, a Et il faut voir la tête du « monsieur »!

Avoir pour valets des êtres nés sur les marches d'un trône, cela n'est point banal. Deux de nos domestiques, les boys Aka et Adingra, sont des princes. L'un et l'autre eurent pour père le feu roi du Sanwi, Amatifou, privilège qu'ils partagent d'ailleurs avec nombre de

ïors compatriotes. Avec la polygamie et le relâcheleatdes liens de famille qui en résulte, le fait d'être Bsusd'un monarque ne suffit pas à garantir aux dcscenrdaots une oisiveté dorée. Au surplus, la présence de 5 jeunes gens ne pourra manquer de rehausser notre ■ prestige aux yeux des peuplades de la brousse, auprès [des chefs de l'Indénié et de l'Abron. Leurs attributions >ùt multiples. Serviteurs la plupart du temps, ambas- ;urs à l'occasion ; préposés tour à tour à l'entretien a garde-robe et des relations internationales. I Kassikan, mon boy, est de souche plus humble. Il a été recommandé par l'excellent instituteur d'Assie dont il fut l'élève. Le père, un pécheur du village i'Aby, sur la lagune, vient de me l'amener dans sa ;ue. I.,e gamin peut avoir de douze à treize ans. Je jugé d'abord un peu frêle pour résister à de longues rches, et j'ai cru devoir émettre, à cet égard, queldoutes. Kassikan les a (dissipés d'un geste. pirouettant sur ses jambes fluettes et se frappant les loUets, il s'est écrié : « Il y a bon pour marche ! » Le 1 fera mon affaire. Il semble d'un heureux carac- :, actif et futé comme un singe. Nous sommes au L. Il me tutoie, cela va sans dire, et m'a déjà ; le secret de son cœur, Kassikan a une bonne e qu'il se promet d'épouser quand il sera un homme ( qu'il aura fnit fortune. Avec ses gages — vingt-cinq ran es par mois — soigneusement mis de côté, il sera n parti sortable pour Mlle Amo r c'est le nom de sa i-aimée- Mais un autre désir le travaille : échanger nom barbare contre un nom de blanc. C'est là une

50 FRANCE NOIRE

des premières faveurs que les bambins fréquentan' l'école demandent au maître, Il y est aussitôt fait droit chacun se voit gratifié d'un prénom emprunté soït au calendrier, soit à la mythologie ; Pierre ou Paul, Castor, Hercule. Et ils sont heureux, Kassikaii, lui, a reçu en partage un dénominatif ramanliquc. Je nesauraisreiidre le ton pénétré dont il m'a dit :

— Appelle-moi Alfred!

— Va pour Alfred.

Le service culinaire a été assuré par l'engagement

du noir Anoman, un gros garçon à la mine endormie, lequel pourtant, à ce qu'on affirme, serait capable de distinguer une marmite d'une poêle à frire. De ce cuisinier-là je me méfie.

La valetaille recrutée, les paquetages prêts, il fallait des porteurs. Ce n'était point à Assinie que nous pouvions nous procurer les cent cinquante hommes nécessaires à l'expédition. Nous devions, à cet etTct, recourir aux bons offices de notre protégé Akassimadou, roi du Sanwi, qui réside à Krinjabo. Cette capitale est située sur la rive gauche de la rivière Bia, non loin de son embouchure dans la lagune; trois heures de trajet en canot à vapeur. A dire vrai, le voyage aller et retour occupera trois jours au moins; il faut compter avec le» exigences du cérémonial nègre et les palabres interminables.

De plus, nous avons été invités à faire escale, à dix milles seulement d'Assinie, sur la rive nord du lac, à la plantation caféière d'ÉIima. C'est la première entreprise agricole tentée dans nos possessions de Guinée par un

^^^^^K>' ^ÊÈw

Français. M. \"eri:e cette visite.

Le i8 janvier, dans 1 après -rr.Eii. li c^Lzlz-zzrt Ezz.'ji r mise obligeamment à la disposît::" de 1î niss::' z-ît "t représentant de la maison S^'azzy. levsi: I ar.:re rl]!-r ï^morquait un cano: et ui^e grs.r.dr bilriz.i^rre îî^? 'Quelle avait pris place l'escort-ï ce ':;râi'*rjrï s-rr.T-zî- '^s destinée à donner à noire e:::r-rvue cvtc Akîïîi.T.â- "Ou le caractère d'une démarche si'Itzr.-rile.

Vers quatre heures . !a fio:::!'.e riouillaî: zlt.s la. ;:!:t: *^ied'Élima, où les agents de M. Vtriier nius £.cc-eil- ^^ent comme des amis qu'on espère.

î-e relief de la rive est assez accusé e- et: frr.irz'ii. ^ quelques pas du dcbarcacrre . >5 ci^e- ces r.::.-? feintent entre les touffes de banar.îers. Tou: :.rfrs ^.r.t ^S grands séchoirs dallés, les bs^si's ce lavage. !es *^^ngars de machines à dépulper et à céccrticuer. A- ^^là, le terrain s 'escarpe, et. par ur.e per.:e raide. or. atteint la maison d'habitation, située à ur.e :rer*:a:r.T de 'Mètres au-dessus du lac. De la yr:7éiTAè.. le Cv-:> dVjtil ^st enchanteur. A nos pieds s'arror.di: la :>a:e profondément échancrée, avec son amphiihéâtre rie forêts Vierges projetant leur ombre sur le? eaux : ver? î-- -ud. dans une buée lumineuse, les contours indécis des grandes îles étalées entre le haut !ac et As^inie; au couchant le mont Rouge, éminence isolée dont l'altitude ne dépasse pas cent mètres, détache son arête régulière comme une falaise sur un océan de verdure.

S3 FRANCE NOIRE

La superficie du défrichement est de cent treize hectares. 1! contient plus de trois cent mille caféiers aujourd'hui en plein rapport. Les premiers plants furent importés de Libéria. Actuellement la récolte commence et s'annonce abondante ; la plupart des branches fléchissent sous le poids des baies roses. Sur un sol aussi favorable, la moyenne de la production ne devrait pas être inférieure à celle que l'on^jbtient au Brésil, à Java, dans l'Amérique centrale, où le rapport de chaque pied varie, suivant les années, de deux à trois kilogrammes. Dans ces conditions, le domaine d'Élinia, bien que de création récente — il date de dix ans à peine — devrait rapporter, bon an, mal an, de deux à trois cents tonnes de café. Le chiffre se passe de commentaires.

Par malheur, la main-d'œuvre fait défaut. Pour retirer de la plantation tout ce qu'elle peut donner, il faudrait tripler, sinon quadrupler le nombre des travailleurs. Or les indigènes du pays de Krinjabo comptent parmi les moins laborieux du httoral. On a grand'peine à les embaucher, et la somme de travail fourni est minime : tout au plus parvient-on à rentrer en temps utile un tiers de la récolte. En outre, aux mains de pareilles gens, la cueillette équivaut trop souvent à un cyclone. Que d'arbustes mutilés par cette horde indisciplinée, pre.'îsée de terminer sa tâche!

Où se procurer des cultivateurs? Ce ne saurait être en Europe. Le blanc n'est pas organisé pour peiner sous le soleil des tropiques. Dans les contrées voisines : à Libéria, au Bénin, au Congo? Je ne sais si le recrutement y serait beaucoup plus aisé. Peut-être sera-t-on

FRANCE NOIRE. 53

forcé quelque jour de faire appel à la race jaune , à ces inépuisables réserves humaines du Céleste Empire ou de la péninsule indo-chinoise. Quoi qu'il en soit, le problème est posé. De sa solution dépend, dans une large mesure, la mise en valeur de ces territoires. De rhabitant de la Côte, rien à espérer. Chez le noir comme chez le blanc la nécessité ploie l'homme au travail. La nature ici lui fournit presque spontanément de quoi suffire à ses besoins très limités. Quelle ambition pourrait stimuler ces êtres qui déjeunent d'une banane et s'habillent d'un rayon de soleil ?

Il n'en est pas moins vrai que la plantation d'Élima fait le plus grand honneur à ses fondateurs. Si parfois Tesprit d'entreprise manque à nos compatriotes, si trop souvent nos colonies n'ont été qu'un champ d'action ouvert à Tinitiative étrangère, il est consolant de constater qu'en ce pays le sérieux effort, la tentative hardie émanent d*un Français. L'œuvre présente un autre intérêt que le banal commerce de factorerie, le trafic des alcools, des armes de pacotille et des indiennes à ramages.

La nuit venue, après une causerie prolongée tard autour de la table hospitalière, je suis long à m 'endormir. La soirée est d*une tiédeur de serre. Xous rejxjsons dehors, sous la véranda qui surplombe le ravin boisé et la lagune. Etendu sur ma couchette, la t/:te tournée vers la campagne, j'ai tout à coup limpreshion d'être seul, très loin, dans un mon^Je inconnu. Je n';i{if;rçois plus que le ciel d'où pcnd^mt ries rorisUrlhition-.. très rapprochées, semble-t-il. la napp^- immobil'; du lar,

FRANCE NOIRE

où la lune qui se lève met une teinte de plomb fondu. Tout à coup, dans la pièce voisine, une horloge fatiguée sonne avec des halètements d'asthmatique. Et ce m'est une surprise, un choc singulier, ce rappel de la civilisation, ces heures tombant dans le silence.

KRINJAHO.

Nous repartons dès le jour.

Ces brèves aurores sont exquises. Quelques minutes avant le soleil une brise se lève : au loin, sur les bois, des fumées traînent, les villa<i[os s'éveillent. Des pirogues poussent au large, sous leur voilure primitive, une lourde natte en fibres de palmier, parfois déployant un vieux pagne dont le bariolage fait penser aux toiles enluminées que les pêcheurs de la mer Illyrienne hissent à leurs mâts.

En une heure et demie nous arrivons à l'extrémité du lac, à l'embouchure de la rivière Bia. Un banc de vase en défend l'entrée. Les eaux sont trop basses pour qu'une embarcation calant un mètre puisse franchir l'obstacle. Abandonnant la chaloupe à vapeur, on s'empile tant bien que mal dans les canots, et le voyage se poursuit à la pagaie.

La rivière est large d'une cjuarantaine de mètres, le courant imperceptible. Sur les deux rives , la futaie géante, serrée, le fouillis des palmes, des lianes : un

SS FRANCE NOIRE

double rempart d'un vert uniforme. Le regard, d'abord séduit par cette végétation puissante, par la magnificence des feuillages, se lasse bientôt de ce décor immuable. Une mélancolie avec un profond silence pèse sur ces solitudes. De loin en loin, seulement, les ébats d'un plongeon, îe ronflement d'un caïman, un vol criard de perroquets, le craquement d'un tronc qui s'effondre.

A de rares intervalles, un groupe de huttes ; des filets qui sèchent, des enfants nus courant sur la berge, une femme aux mamelles pendantes occupée à piler ries bananes, son dernier-m' en croupe, ficelé dans le pagne, la tète ballante du marmot ponctuant chaque coup du pilon maternel ; un bonhomme qui démarre sa pirogue ' et pique droit sur nous pour nous proposer, avec des gestes engageants, le vin de palme fraîchement préparé. Puis la rivière décrit un coude, le rideau de verdure retombe, la case et ses hôtes disparaissent,

A mesure que le soleil monte, la pais se fait plus grande encore dans la forêt, sur l'eau sombre, inquiétante, où des taches huileuses s'étalent.

Deux heures de cette navigation monotone, et nous voici à la hauteur de Krinjabo. Le village est à un kilomètre de la rivière, en pleine brousse.

Au bord de la crique où nous prenions terre, une vingtaine d'individus attendaient. L'un d'eux fusait flotter au bout d'une perche les couleurs françaises, Il y avait là plusieurs chefs, notamment l'un des portecannes du roi brandissant une trique de bedeau à pomme dorée et coiffé d'un képi de colonel. Les salutations rapidement échangées, on se dirigeait vers la

FRANCE NOIRE. 57

capitale, en file indienne. L'exiguïté de cette route royale ne permet pas un autre ordre de marche. C'est, TBoigcé tout, une noble avenue taillée dans la brousse arborescente d*où jaillissent des plantes ornementales d'une rigidité métallique , les fûts droits des acajous chargés d'orchidées. Des câbles de lianes fleuries >entre-croisent au-dessus de nos têtes, passerelles Mouées par des bandes de singes que notre approche met en fuite.

Leroi| qui veut bien faire les choses, nous a logés diex Fui. Non pas dans son palais, — Akassimadou, monarque ennemi du faste, n'a point de palais, — mais dana une case voisine de la sienne ; ce local est spécialement destiné à recevoir les blancs de passage à Krinjabo. L'idée est large, le local étroit. C'est une bâtiaac construite sur le modèle des factoreries, mais de dimensions beaucoup plus restreintes. Imaginez une sorte de caisson reposant sur un soubassement en pisé. 'L'intérieur est divisé en quatre compartiments. Dans chacune des pièces deux personnes peuvent tenir sans être trop mal à l'aise : à trois, c'est un encombrement; à quatre, une cohue. Une échelle de meunier donne accès à la galerie couverte qui fait le tour de l'édifice. A peine installés, nous nous rendons chez Sa Majesté, an débottés Simple affaire de politesse; le véritable palabre n'aura lieu que dans la journée. Pour le moment 9 n'est nullement question du motif de notre visite.

Des rompliments île bienvenue, une enquête sommaire sur les santés réciproques, rien de plus, n Tu vas bien!... Moi aussi. -- J'en suis charmé!... n Et l'on se sépare.

Le roi est moins convenablement abrité que nombre de ses sujets- Sa case est très basse, disjointe, branlante; le chaume de palmes a connu des jours meilleurs. Tout à côté, un appentis en bambou sert aux réceptions.

L'aspect du prince n'a rien d'imposant. Il est à demi paralysé et si faibic qu'il ne s'exprime qu'à voix basse. Peut-être aussi ne (aut-il voir, dans ce susurrement, qu'une attitude , le désir d'être compris au simple mouvement des lèvres. Akassiniadou a dépassé la soixantaine, un âge avancé chez un noir. 1! avait revêtu, pour la circonstance, un costume d'ordre composite ; bicorne de général orné d'un plumet tricolore; tous les joyaux de la couronne, une profusion de colliers et de bracelets où les verroteries alternent avec les pépites d'or grossièr<;nient martelées. Un long pagne cachait les jambes impotentes. Au-dessus de l'auguste personnage, un dignitaire soutenait à bras tendu un immense parasol en cotonnade rouge.

Au palabre du soir, l'assemblée était nombreuse : la plupart des chefs y assistaient. L'étroite cour était bondée de spectateurs, foule curieuse et bruyante où chacun disait son mot, commentant en toute liberté les paroles des hauts personnages, à tel point qu'à mainte reprise des protestations énergiques partaient du groupe où siégeaient le roi et ses conseillers. Le sans-géne de

s réunions à la fois royales et populaires éclaire il'un jour singulier les relations entre gouvernants et gouvernés. En réalité, le pouvoir du monarque est loin d'être absolu. Celui-ci doit compter non seulejnent ^m avec l'avis des principaux chefs, mais encore avec ce ^H qu'on appellerait chez nous l'opinion publique. C'est ^P une façon de tiisculer quasi familiale, rappelant par plus d'un côté ce que devaient être, aux temps primitifs de notre histoire, les filnids orageux tenus en plein air devant la multitude, entre les (eudataircs, la soldatesque turbulente et le chef élevé sur le pavois.

Par moments, le cercle qui nous presse se resserre au point que nous avons peine à respirer et qu'il est

» lurent d'enjoindre aux curieux de s'éloigner à distance plus convenable. On obéit de bonne grâce, mais presque aussitôt le mouvement enveloppant recommence; insenublement la quintuple rangée de têtes crépues se rapproche.

Le roi, cette fois, nous reçoit étendu sur un lit de repos; il a dépouillé la tunique à boutons dorés et le chapeau à plumes. Son pagne négligemment noué laisse à découvert le torse et la poitrine. Un bébé de trois ans, absolument nu , prend ses ébats auprès du vieillard, tandis qu'une de ses femmes, debout, près de la couchette, écarte les moustiques à grands coups de son éventail de palmes.

L'entretien s'est prolongé plus d'une heure. Le capi-

Ltaine Binger a expliqué au roi le but de la mission,

f faisant valoir tout l'intérêt qu'il y avait pour Akassima-

lou à ce qu'une ligne de démarcation définitive fClt

FRANCE NOIRE

tracée entre son territoire et le protectorat anglais de la Côte d'Or. Aucune mesure n'était plus avantE^euse pour éviter dans l'avenir de regrettables malentendus, des difficultés sans cesse renaissantes, les dfmèlés de chef à chef , de village à village , parmi les populations vivant sur la frontière. Akassimadou a compris cela, oU' a paru le comprendre. Aussi a-t-il accueilli sans sourciller la conclusion du discours, la demande d'un contingent indispensable de cent porteurs et de vingt pirogues : les gens iront par la voie de terre, nous attendre à Nougoua, où nous devons nous rendre en remontant le cours sinueux de la rivière Tanoé. Portefaix et bateliers ont été promis séance tenante : des messagers allaient être immédiatement expédiés dans les villages pour rassembler le contingent.

Chaque homme touchera vingt-cinq francs par mois, plus la ration. Il est probable que la plupart marcheront par ordre, sans aucun enthousiasme. Plusieurs cepen^ dant , tant à Krinjabo que dans les villages voisins , nt demandent qu'à partir. Des volontaires se présentent très alléchés : de si beaux appointements, le désir de courir le monde! Ceux-là ne sont pas les premiers venus : sans être des chefs, ils appartiennent à ce que j'appellerai la classe aisée, la bourgeoisie krinjabienne. Ils possèdent quelque bien au soleil, un peu de poudre d'or, un captif ou deux.

Volontiers ils nous accompagneraient à l'intérieur, vers ces pays de Bondoukou et de Kong dont les noms leur sont familiers, dont ils apprécient les lourdes cotonnades apportées de loin en loin du Soudan méri-

dional par les Dioulas musulmans. Maintes fois ils ont remarqué ces marchands noirs comme eux, mais la (ace moins pleine, le regard plus vif, la démarche assurée. Ils les ont vus séjourner dans les villages et, à certaines heures, inclinés le front contre terre du côté où le soleil se lève, adorer une puissance inconnue. La présence de ces êtres a fait travailler leurs pauvres cervelles. D'oij arrivaient-ils? D'un pays où les hommes marchent %*Étus, fabriquent des pagnes plus résistants, sinon aussi Rds que ceux tissés par les blancs ; représentants d'une ■ race supérieure, d'une civilisation bien imparfaite K'encore, mais plus accessible que la nôtre aux âmes simples des peuples de la brousse.

Et voici que l'occasion s'offrait de visiter en nombreuse compagnie ces régions reculées de Bondoukou et de Kong, sans compter les royaumes Agnis de la forêt situés au nord de Krinjabo, l'indénié, l'Assikaso, la terre de l'or. C'est là de quoi vous décider à quitter la case nouvellement bâtie, la ménagère et la marmaille, les délices de la vie paresseuse, pour aller chercher au loin fortune, le fusil sur l'épaule, un ballot sur la tête. Cette belle ardeur durera-t-elle? Il est permis d'en jouter. La persévérance n'est pas une vertu noire. Hommes de corvée et volontaires , Je crois qu'au fond

s uns et les autres se valent. Dieu sait ce que nous wrvent, dans les jours diflîciies, ces gens de la côte,

itures purement passives en quelque sorte, étrangères ktout sentiment viril, ignorant également la reconnais-

UCe et la haine, superstitieuses et curieuses à l'excès,

us d'une curiosité qui ne va pas jusqu'au désir d'ap-

fia FRANCE NOIRE.

prendre; âmes d'enfants dans des corps d'athlètes, Ces populations ont perdu tout ressort : épaves de tribus pourchassées jadis par des voisins de tempérament guerrier, tels que les Achantis, elles vivent depuis des siècles dans l'abjection de la servitude acceptée.

Si peu de confiance que nous Inspirent nos auxiliaires, il faudra bien s'en accommoder faute de mieux. Nous devons encore nous estimer heureux si Akassimadou réussit à rassembler les effectifs indispensables. Il ne nous reste, quant à présent, qu'à enregistrer ses bonnes promesses, quitte à revenir à la charge si elles n'étaient pas promptement suivies d'effet. Les cadeaux qu'il vient de recevoir n'ont pas peu contribué à : rendre propice : ils sont admirables. C'est une couverture de prix (19 fr. 95), décorée sur l'une faces d'une silhouette de lion rampant, et sur l'autre d'une tête de tigre; des écharpes pour les femmes, un revolver et cent cartouches, un fusil à pierre richement ciselé — à la mécanique. Les objets sont exposés sur une natte à l'entrée du hangar aux audiences, et le populaire est admis à les contempler, En silence la foule défile, saisie. Les grandes émotions sont muettes.

En même temps que ces présents, nous avions, pour obéir à l'étiquette, envoyé au roi une portion de chacun des mets composant notre déjeuner. En retour, de U maison royale nous arrivait un nombre respectable d'écuellcs de fouto, plat national , ragoût des plus pimentés, flanqué de pains de banane et de manîi Pendant une heure, les serviteurs des deux sexes n'oni

cessé de (aire la navette. Chez nous, c'était une vraie N procession.

■ Voici d'abord deux porte-cannes précédant un déta-

"Chement chargé de terrines et de calebasses d'où

s'échappent d'étranges arômes. Le cortège procède à

pas comptés. Les délégués, on le devine, ont conscience

de la solennité de l'heure et de l'importance de leurs

' attributions. Le visage est grave, l'attitude celle de

laîtres des cérémonies annonçant une tète couronnée.

■-£ux et leur suite gravissent notre échelle qui cracjue

^d'une manière inquiétante, et, tandis que les porteurs

léposent sur la galerie leurs précieux fardeaux, les

leux fonctionnaires franchis.sent le seuil de la petite

^èce oîï nous sommes réunis, frappent le plancher de

tb&ton, en s'écrîant :

— De la part d' Akassimadou !

Puis ils s'inclinent et se retirent, pas assez vite Kpendant pour ne pas se heurter à d'autres émissaires apportant, eus aussi, un foulo, préparé celui-là dans les cuisines d'un ministre :

— De la part du chef Kabranka !

Mais une troisième bande fait irruption dans la cour

: s'engage sur les degrés. On se bouscule quelque u ; des mots vifs sont échangés. Il y a Heu de craindre 1 moment pour la vaisselle, bien qu'elle soîl solide, liais surtout pour les ragoûts et les sauces. C'est tout ■ti plus si, dans le brouhaha, nous (xirviennent ces mots Uicés à pleine voix par un majordome : - V.efouto du chef Azémia!

mesure que s'allonge sur la véranda la rangée

64 FRANCE NOIRE

d'écuelles fumantes, la physionomie de nos boys est curieuse à observer. La mine épanouie. la bouche fendue d'un large rire, les yeux humides, ils savourent par avance ces friandises que nous n'aurons garde de leur disputer.

Une dernière entrée, féminine cette fois ; une théorii de captives de tout âge, depuis la quinquagénaire flétrie dont les seins pendent pareils à des outres vides, qu'à la fillette aux allures de chat maigre, que l'émo tion plus encore que le poids de la marmite fait flageole^ sur ses longues jambes. Les duègnes ont pour tout vêtement un fragment de pagne noué à !a ceinture, les. jeunesses un simple rang de grosses perles de verre ou de coquillages. Les unes et les autres appartiennent à la domesticité de la princesse Elua.

Ladite dame est la plus haute personnalité du royaume après Sa Majesté. Nièce du défunt roi Amatifou vertu des lois d'accession au trône conférant ici l'hérédité non en ligne directe, maïs collatérale, elle était appelée à doter le pays d'un dauphin. Les fétiches n'ont point béni sa couche, et le pouvoir est passé à une dynastie nouvelle. Elua approche de la trentaine, si elle n'en a déjà doublé le cap. Celle constatation me dispense de tout détail plastique. Ce n'est point, en effet, en pays noir qu'un Balzac eQt jamais songé à célébrer la femme de trente ans, Je reconnais cependant qu'à une époque indéterminée la princesse a dû être assez jolie. Elle a les traits fins, des yeux pétillants de malice et, — chose rare chez ses compatriotes — des pieds d'enfant,

Quoi qu'il en soit, cette sympathique personne ne

représente qu'imparfaitement le beau sexe, d'une séduction très relative, il faut l'avouer, dans la forêt d'Afrique. La beauté capiteuse, la suave harmonie des lignes, autant de perfections qui nulle part ne courent les rues, y sont plus rares qu'en aucun lieu du monde. Au surplus, l'existence de la femme, chez ces peuplades, est telle qu'on ne saurait s'étonner de sa tournure trop souvent grotesque. A treize ou quatorze ans, c'est une mère de famille; à vingt-cinq, une aïeule; à trente, une antiquité. La vie de la malheureuse est si rude! Portant sursondos l'enfant parfois fort lourd, — caries marmots, sevrés très tard, se font trimbaler de la sorte, alors qu'ils ont depuis longtemps l'usage de leurs jambes, — elle consacrera chaque jour quatre ou cinq heures à piler le maïs ou les bananes, ira puiser de l'eau, ramasser du bois, balayera la case et surveillera la cuisine, pendant que son seigneur et maître pérore dans les assemblées, fait la sieste à l'ombre et digère.

Notre visite a mis le village en liesse. Jamais il ne s'est vu à pareille fête. Nous lui donnons la comédie.

Deux fois par jour, le peloton des tirailleurs s'aligne au son du clairon sous l'arbre des palabres, un gigantesque ficus appelé l'Arbre d'Amatifou, du nom du dernier roî, Un régiment entier camperait aisément à son ombre. Tout Krinjabo veut assister aux exercices, à l'cxtrémc satisfaction de nos bons Sénégalais qui se piquent d'honneur et manœuvrent avec la perfection de la vieille garde.

Les bagages, les instruments fournissent matière à des discussions animées. L'appareil photographique est

H des aiscussi

66 FRANCE NOIRE

considéréavec respect, et, lorsqu'on en a connu l'usage, l'admiration n'a plus de bornes. L'explication n'a même pas soulevé chez ces âmes timorées de fétichistes les déiiances qui ne manqueront pas de se manifester, quand nous serons entrés plus avant dans l'intérieur. Le voisinage de la côte, les fréquentes relations avec les agents des factoreries, ont déjà familiarisé l'indigène avec quantité de prodiges accomplis par les blancs. Pour lui, l'Européen est un homme très fort, mai^ incapable de maléfices.

Akassiniadou m'a demandé de faire sa photographie, ajoutant qu'il allait se préparer sans retard. La toiletté se prolongeant démesurément, j'ai envoyé au n messager pour le prier de vouloir bien se hâter, attendu que le temps menaçait et que le soleil allait disparaître Le roi a répondu qu'il serait prêt bientôt et que ii 1 soleil ne passerait pas u. Sur cette réplique à I Louis XIV, le groupe s'est installé, composé de touW la maisonnée royale, grands et petits.

Et « le soleil n'a point passé ».

Près de la case du roi est l'habitation des femmei dont, par la môme occasion, j'ai pris un cliché. On ] entre, d'ailleurs, comme au moulin. C'est un quadrila tère sur lequel s'ouvrent d'étroites logettes. Beaucou] de ces dames ne sont plus de la prime jeunesse nombre vaquent à des travaux domestiques comme cS simples mortelles. Celles-ci sont parvenues à l'âge dou loureux où, suivant un usage assez fréquent chez le peuplades polygames, madame passe du rang enviabli de favorite au grade moins ambitionné de cuisinière.

FRANCE .VOiRE-

Akassîinadou n'a que vingt-cinq femmes. C'est asse* r un paralytique.

En dépit lîes promesses du roi, nous avons jugé pruk-nt de prolonger de vingt-quatre heures notre séjour, r.i- fût-ce que pour nous assurer si les actes répondaient lux paroles et si les messagers avaient été réellement expédiés.

Quatante-huit heures, c'est plus qu'il n'en faut {x>ur coQimître son Krinjabo sur le bout du doigt. Cette capitale — un grand village — peut contenir cinq à six mille habitants. L'aspect en serait presque séduisant iniur peu que l'on déblayât les maisons en ruine dont Iw monceaux de terre et de paille pourrie font pitei i»ine auprès des constructions neuves. Celles-ci, géné- 'ileinent flanquées d'un enclos de bananiers, sont tenues *ïccune propreté inattendue. Le sol battu est soigneusement balayé chaque matin. Sur une cour carrée s'ouïreni de schambres tapissées de nattes et protégées du Midi et de la pluie par un avant-toit très surbaissé. Au (entre de la cour, une petite cage en treillis. C'est la Qse ilu fétiche. Elle réunit quantité d'objets hétéroclites : ossements, écuelles brisées, bouteilles cassées, Ittesais-je encore? En quoi ce bric-à-brac possède une *>luta!re influence sur la demeure et le propriétaire, L'Mtci^ qu'il serait malaisé de définir. Le noir lui-même Parait n'avoir là-dessus que des idées assez vagues. Au» questions qui lui seront posées à ce sujet, il res-

68 FRANCE NOIRE

tera bouche bée, non par réserve calculée, mais parce que, pour lui, le fait n'a pas besoin d'explication. C'est a fétiche n, et voilà tout.

La plupart des habitations sont, à l'intérieur, révolues à hauteur d'homme d'un badigeon obtenu en broyant une argile dont les gisements sont à peu de distance, sur la berge de la rivière Bia. La couleur, identique au rouge pompéien, provoque chez ie visiteur de la maison barbare comme une hallucination, d'un classicisme incohérent ; Pompéi restauré par les nègres.

De promenade aux alentours il n'est pas question ; le village est bloqué par les bois. On n'y accède que par la rivière. Aussi, dans les visites aux chefs, s'est-on efforcé de leur faire comprendre combien cet isoler était préjudiciable à leurs intérêts. Une route — i sans dire que route signifie ici sentier taillé dans la forêt; — qui relierait Krinjaboà l'intérieur, détournerait cette localité une partie du commerce qui se fait actuellement avec la côte par la rivière Tanoé ou par le protectorat anglais de la Côte d'Or. Les chefs sont tombés d'accord que rien n'était plus vrai : ils ont promis d'y songer. Maïs c'est ici la terre des longues songeries.

Trois de ces dignitaires, les chefs Kabranka, Azémia| et Assankou, ont été désignés par le roi pour accompagner la mission et la renseigner, au besoin, sur la nationalité de tel ou tel village de la frontière. Cette déléga* tion ne marche qu'à son corps défendant. Devant la difficulté de déterminer l'un d'eux à quitter, pour quelques semaines, ses pénates, Akassimadou, afin de trancher le différend, les a désignés tous les trois.

FRANCE NOIRE

ont, du reste, gaiement pris leur parti de ce déplacement forcé. Quelques menus cadeaux, pagnes, colliers, breloques. » Angélus » de Millet, leur ont mis du baume dans l'âme.

Si la promenade offre peu de ressources, en revanche

Ion passe volontiers des heures à contempler la déli-

rcîeuse inactivité du populaire. Seules, les femmes se

rlivrert à quelque occupation suivie, puisent de l'eau,

T: font la cuisine. Les hommes se prélassent des journées

r«itîères dans de vastes hangars garnis sur trois côtés

Ld'une lai^e banquette en bambou, On jase un peu, on

fldort beaucoup. I! y a dans le villi^e deux de ces cen-

s de réunion. C'est le club, le cercle, cercle ouvert

i^il «n fut, et dont la simplicité n'exclut pas l'agrément.

Toutes les mines sont épanouies. Ce que ces gens-là se

Bloquent de l'équilibre européen et du cours de la

frente !

Si les jours passent relativement vite, tes nuits sont ^ut6t longues. Celui qui a dit qu'une mauvaise nuit est DJealAt passée était certainement un farceur : comme S années de campagne, les heures d'insomnie comptent double. Or, il nous a été, deux nuits durant, presque impossible de fermer l'œil. Dans une maison voieâae, il y avait un mort : les lamentations tapageuses jl'ont pas cessé de quarante-huit heures, l'espace conitris entre le coucher du soleil et son lever restant spétalemeot affecté aux pétards et à la mousqueterie. J'ai pivi un matin la foule qui pénétrait dans la demeure mrtuaire. Chacun apportait son offrande, des fruits, S écuelles de/outo. Tout cela était déposé devant la

bière, près de laquelle on avait rassemblé les ustensiles qui servaient au défunt, ses colliers, bracelets, fétiches, calebasses, — et jusqu'à sa seringue, l'instrument de Molière, les infusions pimentées jouant un rôle prépondérant dans la vie du noir. Autour du cercueil creusé dans un tronc d'arbre et recouvert d'un pagne, deux pleureuses se roulaient avec des cris horribles; les assistants accomp^naicnt ces lamentations d'un marmottement nasillard rappelant le ronronnement de bonnes femmes expédiant leurs litanies.

Le 21, nous quittions Krinjabo pour rentrer le jour même à Assinie. Un message des commissaires anglais nous fait savoir qu'ils arriveront le ig à Afforénou. Ce village, appelé aussi New-Town, est situé en territoire anglais, à 15 milles environ d'Assinie. Nous ferons en sorte de nous y trouver à cette date, peut-être même avant, bien que les piroguiers promis par Akassimadou ne soient pas encore signalés. On les attend dans la soirée.

Ils sont là. Le roi avait d'excellents motifs de ne pas manquer à sa parole. De l'intérêt que peut offrir pour lui la délimitation entre ses territoires et le Gold Coast, je ne sais s'il se rend très bien compte. En revanche, ce que notre protégé n'ignore pas, c'est que la France lui sert une rente annuelle de six mille francs dont il serait aisé de supprimer un ou plusieurs quartiers, à titre d'amende, pour peu qu'il lui prit fantaisie de nous

FRANCE NOIRE

créer des embarras. Chez un prot^é, la crainte du protecteur est le commencement de la s^esse.

t,e départ est fixé à après-demain 28. Deux journées encore à passer sous un toit, dans un simulacre d'existence européenne. Jeudi, nous dormirons notre première nuit dans la brousse, au camp, sous un plafond de toile.

PREMIERS BI\'OUACS.

38 janvier.

Dès hier, tout le chargement arrimé, une partie de la flottille faisait route pour Frambo, village situé à l'extrémité orientale du lac, en face des bouches du Tanoé. Ce matin, de bonne heure, nous quittions Assinie à la remorque de YEvelyn.

La journée promettait d'être belle, et nous espérions arriver avant midi à hauteur d'AIforénou. Malheureusement, le temps s'est gâté. A peine avions-nous dépassé les dernières pêcheries assiniennes et parcouru, sur le grand lac, un quartde mille, que le ciel s'obscurcit. Une bourrasque s'éleva de Test, tellement furieuse que la chaloupe, forçant de vapeur, brassait l'eau vainement, sans avancer d'un mètre. Bientôt même, sous l'impétuosité de l'ouragan, elle dérivait, rejetée sur les embarcations pesamment chargées qui s'entre-choqu^ent, embarquant les lames, prêtes à couler. Au même instant, une formidable averse achevait de voiler l'hori-

^^H inhabita

FRANCE NOIRE

Ce fut un beau désordre. 11 fallut, non sans de sérieuses difficultés, larguer les amarres emmêlées et laisser les canots s'égarer dans la brume, plutôt que de les exposer à se briser l'un contre l'autre. La tempête ne dura qu'une demi-heure, mais les minutes nous parurent sans fin au milieu de l'ondée tourbillonnante et du brouillard. Déroutés, aveuglés comme le voyageur surpris par une tourmente de neige, la rafale nous fnuettait et nous poussait Dieu sait où; impossible de se diriger sur ces eaux enténébrées. Allions-nous heurter un banc de sable ou, qui pis est, un arbre submergé? Un moment, nous eûmes la perspective très nette du naufrage de la mission échouée à peine au sortir du port.

Enfin, la pluie cessa, la nuée fondit aussi rapidement qu'elle était venue, et nous parvînmes à rallier nos barques dispersées, Aucune n'avait éprouvé d'avaries graves; mais hommes et cargaison étaient trempés. Le garde-manger et la basse-cour avaient souffert. Des bananes, des mangues, des œufs, quelques paires de poulets achetés le matin même, avaient disparu. Ceux des volatiles restés à bord gisaient noyés au fond du canot. De ce qui devait nous adoucir la rigueur des premiers campements, la meilleure part s'en allait à vau-l'eau.

Il était plus de midi, quand, l'ordre rétabli, on put se remettre en route.

Une heure plus tard, nous longions de fort près une grande île très basse , couverte de forêts , inhabitée , inhabitable, l'île Fétiche, Il court à son sujet des légen-

dc8 extraordinaires : pour rien au monde, un indigène ne s'y aventurerait. C'est une terre hantée. Malheur à celui dont la pirogue touche sa berge mandîte; il périra dans l'année ! Qu'un téméraire se hasarde dans sa jungle, jamais plus il n'en sortira!

La vérité est que l'île dut, à une époque reculée, servir de nécropole aux populations riveraines de la l^une. Les Européens qui l'ont visitée, pour y rechercher l'acajou ou le caoutchouc, y ont rencontré des monceaux d'ossements humains, des traces de sépultures fouillées par les oiseaux de proie, des débris de poteries. Cette constatation funèbre n'est pas faite pour infirmer les préventions de l'indigène : il persiste dans ses terreurs. Pendant que nous rasons l'Ile de mort, nos gens détournent la tête et parlent bas, trî;s mal à l'aise.

Vers deux heures, X Evelyn jette l'ancre à une encablure du rivage que pare une végétation des plus drues. La forêt s'étend jusqu'au lac : des palétuviers la prolongent dans l'eau à une assez grande distance de la grève, dont on n'entrevoit nulle part le contour. On dirait moins une terre qu'une formidable |x>ussée de plantes aquatiques où, seuls, les caïmans pourraient trouver un abri.

En face de nous s'ouvre une crique voilée, un porche d'ombre donnant accès à une petite plage de sable fin, presque invîsibledu dehors, dans ta lueur crépusculaire tamisée par les branches.

C'est le débarcadère d' Afforénou. Le hameau est situé au bord de la mer, séparé du lac par une bande de terre

FRANCE NOIRE-

[large d'environ trois kilomètres. Les Anglais, venus Id'Axim par la côte, doivent y établir leur bivouac. Nous 1 saunons faire autant, l.a distance jusqu'au village lest courte; mais le terrain est accidenté, coupé de Btnarigots, d'étangs sauinâtres. Il faudrait d'ailleurs, ■ pour un séjour de quarante-huit heures, transporter fdeux fois Ir matériel de campement et les b^ages, 1 manœuvre inutile et d'une exécution laborieuse avec I le petit nombre de bras dont nous disposons. Nous ccamperons donc ici. Ce parti est le plus sage : notre I voyage, en effet, se poursuivra par la lagune et le |Tanoé, tandis que nos collègues britanniques ont résolu Ide s'acheminer par voie de terre d'Afforénou à Nou- [goua.

Rendez-vous avait été pris tout d'abord à ce dernier

village, la frontière étant figurée jusque-là par le cours

duTanoé, Quant au jalonnement du tracé entre l'Océan

et le lac, l'opération semblait de celles qui peuvent être

I confiées à des agents subalternes; aucune contestation

I n'est à craindre. Les chancelleries ne se chamailleront

[■ pas pour quelques mètres carrés de broussailles. Mais le

I commissaire anglais, revenant sur la décision arrêtée en

Europe, a demandé dans sa dernière missive que cette

t partie du travail ne fût pas différée. La simple courtoi-

I sic commandait d'acquiescer à son désir , dût-il en

I résulter un retard de deux ou trois jours.

Nous n'avons que faire ici des pirogues de charge et f du détachement de tirailleurs; les vivres sont rares, et f la plage est justeassez vaste poury dresser la tente. On I conservera seulement deux des Sénégalais pour la garde

rivalités de peuple à peuple, les divergences d'opinion sur un point de détail, ne peuvent altérer les bonnes relations entre gens du même monde que les circonstances ont réunis sur cette plage désolée, au seuil do la brousse africaine.

La délimitation de New-Town est chose faite. Le commissaire anglais désirait que la frontière fût marquée en pratiquant, à la hachette, une trouée à travers bots. Binger objectait que, sur une distance de trois kilomètres, l'opération exigerait beaucoup de temps, et que l'on pourrait se contenter d'une ligne idéale dont les points extrêmes seraient déterminés au moyen d'une observation. Cependant, devant l'insistance du capitaine I-ang, des indigènes s'étaient misa la besogne, attaquant la broussaille arborescente à coups de machette. .\près deux heures d'un travail acharné, la longueur de la tranchée était de cinq mètres. De ce trainlà, nous en avions pour cinquante jours. Ou dut se rendre à l'évidence et recourir au procédé plus expéditif suggéré par Binger.

Notre retour au camp fut accidenté.

On s'était séparé fort tard, le point de jonction pour la semaine suivante devant être Nougoua. Nos hôtes nous avaient reconduits , à la clarté de torches de palme, jusqu'au bord de la nappe d'eau saumâtre qui coupait le sentier allant de la mer au grand lac. Pas d'autre bac qu'une petite pirogue vermoulue qui déjà, à l'aller, en plein jour, nous avait inspiré des craintes sérieuses. Pour une traversée nocturne, bien que le trajet durât tout au plus dix minutes, nous ne jugea-

FRANCE NOIRE

mes pas prudeat d'ajouter au poids du passeur celui de s quatre personnes. Binger et le docteur, embarqués les premiers, atterrirent sains et saufs sur l'autre rive, où nos boys avaient allumé un énorme brasier en guise de phare.

Un quart d'heure après, la pirogue revenût nous prendre, le lieutenant Braulot et moi. Nous fûmes moins heureux. A peine avions-nous franchi deux cents mètres que la misérable coque, dont les plaies mal pansées s'étaient rouvertes, s'emplissait rapidement; nous coulions. Le pagayeur éperdu sautait par-dessus bord et nous enjoignait de faire de même afin qu'il pût vider - le canot : ce ne serait pas long. La manœuvre se renouvela deux fois. Le lac était tiède, peu profond; nous n'avions de l'eau que jusqu'à la poitrine. Mais le souvenir des ca'i'mans que j'avais aperçus par douzaines, quelques heures auparavant, prenant leurs ébats dans cette onde, m'était extrêmement désagréable. Le contact d'un roseau, un bouillonnement dans la vase, faisaient passer dans mes veines une soudaine fraîcheur. Rarement canotage m'a laissé des impressions plus vives. Et notre tournure en touchant au port, les vêtements collés à la peau, nos habits de cérémonie, méconnaissables, hélas!... Une retraite au pas de course rétablit la circulation dans nos membres engourdis moins par la baignade que par l'appréhension d'un souper de sauriens où nous eussions figuré comme plat de résistance.

Mais devant nous les bu) s galopaient brandissant des tisons, secouant une pluie d'étincelles; bientôt

8o FRANCE NOIRE,

nous avions atteint le bivouac où flambait un grand feu. Et, prêts à nous endormir, dans notre chambre à coucher aux parois de feuilles, éclairée comme une salle de bal, nous dissertions, entre deux bâillements, sur les imperfections des moyens de transport et les inconvénients des dîners en ville, à New-Town.

Je ne sais qui de nous, désireux sansdoute de couper court aux émotions rétrospectives, et de nous épargner de mauvais rêves, déclara que, somme toute, le péril encouru n'était pas très grand. Les caïmans ne sortent guèreà pareille heure; ils reposent dans les|)alétuviers, près de la rive. D'accord ; maïs les caïmans eux-mêmes peuvent être affligés d'insomnies : il y a parmi eux des noctambules !

La navigation fluviale ne nous réussit pas.

Le 31 au matin nous abandonnions Afforénou pour Frambo, où la plupart des vill^es de la lagune avaient envoyédesdélégations nous saluer. De toutes les criques les longues pirogues débouchaient , le pavillon français hissé à l'avant, et déposaient sur la grève les chefs chamarrés de gri-gris, les porte-cannes, les tam-tams. J'ai compté près de deux cents individus massés devant la tente, en demi-cercle. Le palabre a duré trois heures.

Ces gens-là venaient aux renseignements. La nouvelle de l'arrivée simultanée des Anglais et des Français avait ému les populations. Des bruits étranges circulaient; on parlait de guerre imminente. A quel

sujet? Dans quel but? Le noir n'en demande pas si long. A ses yeux, des Européens de races diverses escortés de soldats devaient fatalement en venir aux mains. Nous avons coupé court à ces racontars et rétabli les faits. Il est question, entre nous, non de carnage, mais d'un bornage. Cette explication a calmé les esprits, et la séance a été levée après les congratulations, les protestations de dévouement et les politesses réciproques ; oftra idps de poulets, de régimes de bananes et de vin de palnu; distribution d'n Angélus » et de tabatières.

Le lendemain, la tente était roulée avant le jour et, au lever du soleil, nous entrions dans !e Tanoé.

Je ne sais guère de cours d'eau plus tortueux. Bien que la distance de la côte à Nougoua soît tout au plus de 60 à 70 kilomètres à vol d'oiseau, le trajet, calculé seulement depuis la lagune de Tendo, peut Être évalué au double. Ajoutez à cela les innombrables obstacles créés par les arbres morts échoués un peu partout et qui, sur certains points, barrent presque complètement la rivière. Il est telle de ces pali.ssades dont le passage exige plus d'une heure. L'embarcation, aux prises avec les branches enchevêtrées , semble une mouche qui se

» débat dans une toile d'araignée. Parfois l'écueil, dissimulé entre deux eaux, ou pointant à la surface, présente de sérieux dangers, surtout aux approches de la nuit ou dans la brume opaque du matin.

Le Tanoé, malgré l'exubérante végétation de ses rives, est d'une tristesse infinie. Aucune trouée dans la for/:t, pas un défrichement, pas un village. Deux ou

^^B foret, pa5

FRANCE NOIRE

trois fois seulement, au cours d'une journée, apparaît un groupe de huttes à demi etîondrces presque enfouies sous la brousse. D'habitants, pas trace. Ces paillottL-s ne sont occupées qu'à certaines époques de l'année, par des pêcheurs. Les villages se trouvent, pour la plupart, à des distances considérables de la rivière : les points indiqués sur la carte comme lieux habités ne représentent, en réalité, que des débarcadères pour les pirogues. Les seules localités occupées de façon permanente sont les hameaux de Gourougourou et d'Ellubo, sur la rive gauche, et Nougoua, sur la rive droite.

Les ennuis de cette navigation monotone ont été doublés pour nous , à la suite d'une erreur de nos piroguiers.

Mais était-ce bien une erreur?... Un sortilège, affirmaient nos gens; un de ces méchants tours que la rivière joue aux nouveaux venus, surtout si quelque détail, dans la physionomie ou l'accoutrement du voyageur, est de nature à lui déplaire.

Il convient, pour l'intelligence de ce qui va suivre, de ne pas oublier que les fleuves, lacs et sources, et jusqu'aux derniers des marigots, représentent, dans le vague panthéisme local, autant de personnalités distinctes, d'humeur généralement tracassière et fantasque. Les nymphes de ces régions ont des caprices d'enfants gâtés. Celles-ci ne sauraient tolérer que Ton parle ou que l'on chante dans leur voisinage; d'autres ne supportent pas qu'un guerrier se montre en armes sur leurs rives. Il en est pour qui la présence d'une femme

FRANCE NOIRE, 83

t baigner dans leurs eaux serait une mortelle injure. Bon nombre professent pour telle ou telle ■■nuance une aversion marquée. Dans ces conditions, [^voyager n'est pas commode. Le moyen de contenter rtoutes ces puissances et de ne pas , sans songer à mal, * blesser quelque divinité rancunière?

Le Tanoé, parait-il, ne peut souffrir les couleurs sombres — cequî, par parenthèse, est au moins étrange de la part d'une rivière coulant au pays nègre, — Quoi qu'il en soit, le fait est acquis; tous les indigènes vous ■ Je diront. Pour naviguer sur le Tanoé, n'ayez sur le y «icorps que des étoffes de teintes claires. Le noir, le '' brun, le vert foncé sont rigoureusement proscrits, Libre aux incrédules de ne pas tenir compte de ces répugnances. Ils sont prévenus : en cas de mésaventure, qu'ils ne s'c:i prennent qu'à eux-mêmCB.

Or le docteur possédait un paletot noir. Il l'avait erulossé au départ de Frambo, par-dessus sa veste de hnle, l'air étant assez frais sur la lagune au lever ■ ou jour.

Et lentement on avançait, très lentement, vers les jBes herbeuses disséminées à l'embouchure de la rivière. ; était très chargé. Nos quatre boys et Ano i'interprète y avaient pris place avec nous, et pagayaient s enthousiasme. Un bateau de ce genre, avec ses blats-bords élevés, se prête moins bien qu'une pirogue I maniement de la pagaie, le seul propulseur dont pchent se servir les noirs de la côte. L'aviron ne sau- Ût d'ailleurs être utilisé dans un chenal souvent wserré, encombré de bancs de sable et de palissades.

84 FRANCE NOIRE

Ensuite, nos jeunes gens avaient besoin d'être entraînés. Évidemment ils manquaient de zèle, interrompaient la manœuvre sous un prétexte ou sous un autre, pour changer de place, assujettir leur pagne ou pour émettre une observation sur le temps, la durée probable de l'étape. Un avertissement énergique les réveillait :

— Tamga.'... Tamga'.... (Pagayez!... Pagayez!...) Et ils recommençaient à piocher l'onde sans conviction pendant cinq minutes, au bout desquelles les bras mollissaient, les langues se déliaient de plus belle.

Brusquement il y eut un arrêt, prolongé cette 'fois. Sourds à nos appels, les gars paraissaient se concerler entre eux, fort émus. Que se passait-il donc ? Ano prit la parole au nom de ses camarades et. pour toute explication, désignant Crozat qui tenait la barre, déclara :

— Le docteur,.. Son pagne noir. Il n'y a pas bon!

— Comment cela?

Les autres avaient repris en chœur :

— Pas bon pour Tanoé !

— Voulez-vous bien vous taire!

Ils se turent, gênés, la tète basse, et ne bougèrent plus.

— Tamga 1

Alors, résignés, ils ramèrent, mais avec un découragement tel, des gestes .si las que le canot se déplaçait à raison d'un demi-kilomètre à l'heure. Une inquiétude les paralysait, cela était visible. Le plus sage était de ne pas s'obstiner. Le bon Crozat , en riant , déposa son pardessus, et l'équîpe soulagé redoubla d'efforts.

Cependant — et les noirs ne manr|uèrent pas d'en

FRANCE NOIRE. 83

faire la remarque — le sacrifice venait un peu tard. Déjà nous nous trouvions engagés entre les berges; le Tanoé avait vu le malenconlreux paletot. Ne ferait-il pas payer cher cette offense? La situation était grave! Tandis qu'on discutait de la sorte, les autres embarcations où se trouvaient les effets de campement, les bagages, la cuisine, avaient pris les devants; elles disparaissaient bientôt dans les méandres de la rivière. La journée s'acheva sans qu'on les revît.

Le soleil couché, la nuit venue presque aussitôt, très obscure, comme quelqu'un s'étonnait que nous ne tusnons pas encore parvenus au débarcadère d'Elléna, l désigné pour le campement , les boys protestèrent. I L'endroit était depuis longtemps dépassé. N'apercevant personne sur la rive, ils n'avaient point jugé à i propos de nous avertir, et poursuivaient leur route I dans le fol espoir de rattraper leurs camarades. Ceuxplus nombreux et plus robustes, montés sur des ■pirogues effilées, étaient déjà loin sans doute. Songer à Iles atteindre eût été naïf; l'ombre s'épaississait de plus tcD plus. Impossible de se diriger au milieu des écueils Ket des arbres écroulés dans le chenal : à plusieurs Kteprtscs nous avions failli échouer. Mais le moyen d'aborder! Partout les berges escarpées, masquées par ■une végétation touffue , projetaient au loin , au ras de l'eau , les énormes branches chargées de lianes pendantes. Uilïicile en plein jour, l'atterrissage était impraticable à pareille heure.

' Une chance unique nous restait : retrouver la trouée

^^^ pratiquée dans la brousse par les indigènes d'Elléna

86 FRANCE NOIRE

pour abriter leurs pirogues. Nos boys étaient sûrs, disaieut-Hs, de la reconnaître. On vira donc de bord, et doucement, au fil du courant, nous redescendîmes, fouillant du regard les ténèbres.

Combien de temps dura cette dérive? Une demiheure, une heure peut-être. A chaque détour nous croyions entrevoir le havre tant désiré. Une voix .s'écriait : — Des barques amarrées, là, dans cette crique! Mais la prétendue barque était un banc de roches, un tronc renversé. Une brume se levait, très dense. Le mince ruban de ciel étoile, les hautes falaises de verdure, la coulée d'ombre du fleuve, tout disparut. Il n'y eut plus qu'une blancheur moite, une vapeur de réve où nous flottions , emportés on ne savait où , sans bruit, à l'aventure.

Pour comble de mal e chance , le gig fatiguait beaucoup : la membrure gémissait, l'eau filtrait par les joints : nous en avions jusqu'aux chevilles. Les noirs, en asséchant l'embarcation, se démenèrent si bien qu'ils arrachèrent le dalot fermant l'ouverture destinée à faciliter le nettoyage après que le bateau a été hâté à terre. Soudain un formidable jet nous inonda. L'csquif à demi rempli s'enfonçait : c'était la submersion imminente à quelques mètres de la rive insaisissable , dans cette rivière peuplée de caïmans. Mais, juste à point, la bonde était retrouvée, par miracle, et remise en place; puis, tout le monde d'écoper avec les calebasses, les gamelles, les gobelets, les chapeaux. Au même moment, Alfred posté à l'avant, en vigie, jetait

FRANCE NOtRE.

— EUéna!... Elléna!...

II disait vrai. L'échancrure dans laquelle le hasard d'un remous venait de nous pousser, marquait l'amorce d'un sentier de forêt aboutissant à Elléna. Le village étant à plusieurs kilomètres, il ne pouvait être question de s'y diriger à tâtons. Nous camperions au bord de l'eau. Le bivouac fut vite installé. Quelques brassées de broussailles étalées sur le sol boueux, et le lit est fait. Cinquante centigrammes de quinine, une tasse de thé, une pipe, voilà le souper.

Et nous avons reposé, malgré tout, d'un bon somme. Aii matin, de légères courbatures bientôt dissipées par le soleil nous rappelaient seules les émotions de la soirée et les désagréments d'un mauvais gtte.

Celui qui suivit ne fut guère meilleur. Notre avantgarde, après avoir manqué une première fois le point fixé pour l'étape, ne s'était pas troublée pour si peu. Elle avait passé outre, sans se souder autrement que nous serions contraints de dormir deux nuits de suite, sans tente et sans literie, sur une couche de feuilles recouverte d'un prélart. Par bonheur, nous avions du thé; nous eûmes même l'agréable surprise de découvrir au fond du canot deux bottes de conserves et, chemin faisant, quantité de pigeons verts et de perroquets. Un ordinaire très acceptable, bien que le rôti tant soit peu carbonisé et privé de tout assaisonnement n'eût pu prétendre à l'approbation des gourmets. Heureusement aussi le temps est resté beau. La moindre p!uie nous eût mis dans une situation très précaire.

En fin de compte, l'épreuve avait été bénigne et le

88 FRANCE NOIRE

Tanoé s'était montré bienveillant. Sans doute estimerat-on que la contravention n'entraînait pas un châtiment plus sévère, Deux nuits à la belle étoile, c'est assez pour un paletot noir.

Pareils incidents ne sont pas rares en ce pays. C'est la menue monnaie du voyage, que l'on procède par terre ou par eau. Pour peu que la marche soit longue, si vous vous placez en tête de la colonne, tenez pour certain que la moitié de vos hommes resteront en route. Les faites-vous passer devant? vous stimulerez les traînards ; en revanche, les plus agiles feront diligence — une fois n'est pas coutume — au point de doubler l'étape, à moins encore qu'ils ne s'égarent. Toujours est-il que, deux soirs sur quatre, vous pouvez compter dormir ailleurs que dans votre couchette. Affaire d'habitude.

Nos collègues britanniques sont arrivés le 4 au soir.

Ici devaient commencer les travaux de délimitation et, par suite, les diflicultés. Le protocole stipule que, jusqu'à Nougoua, le Tanoé formera la frontière, la rive droite restant à la France. Il ne semble pas douteux que ce viU^e doive nous appartenir, puisqu'il se trouve sur la rive droite. Telle n'est pas cependant l'opinion du commissaire anglais, lequel me paraît commenter et éplucher les textes avec la subtilité d'un abstracteur de quintessence :

— De ce qu'un territoire vous appartient yKJ^w'iJ tel point, il ne s'ensuit pas forcément que ce point-là soit

FRANCE NOIRE. 89

f vôtre. Il faudrait pour cela que le dispositif fût ainsi sques et y compris... Alors il n'y aurait plus

— Mais cela est sous-entendu.

— Permettez-moi de n'en rien croire.

La discussion élevée à cette hauteur, notre devoir I est de l'y maintenir. Aussi, adoptant, à l'exemple de f notre interlocuteur, une argumentation purement grammaticale, ripostons-nous :

— Vous voudrez bien cependant remarquer qu'aux I termes mêmes de la convention, nous devons entre- I prendre le tracé de la frontière à partir de (siarting

from) ce village. Partir d'un endroit, cela suppose qu'on y est entré. Donc nous sommes ici chez nous.

L'entretien s'est poursuivi sur ce ton pendant près d'une semaine. Il aurait pu se trai'ner pendant des mois. La conclusion à en tirer était l'impossibilité de se mettre d'accord.

. Il a donc été convenu que la question réservée ferait l'objet d'un nouvel échange de vues entre nos gouvernements respectifs (1). Il y aura encore de beaux jours pour les commis rédacteurs. Espérons que, cette fois, ils n'économiseront plus leur encre, ne se contenteront pas de sous-entendus et daigneront mettre les points

I sur les i'. Et y compris... Ce que ces trois mots si

I fâcheusement oubliés nous eussent épargné de retards

[ et de conversations oiseuses !

Ai-je besoin d'ajouter que ces contestations n'ont

<l) Voira VAppeniiife

90 FRANCE NOIRE

nullement altéré la bonne harmonie entre les commissions française et anglaise? Les relations, en dehors des affaires, restent de part et d'autre très cordiales. Toutefois ce premier nuage me fait mal augurer de l'avenir. J'ai grand'peur que la mission n'aboutisse à un échec. J'ajouterai que ce résultat négatif ne serait peut-être pas également déploré par tout le monde. Loin de moi l'idée que le sommissaire anglais soit venu ici avec l'arri ère-pensée de laisser les choses dans le statu çuo. Mais il est clair que ce statu çuo favorise trop les intérêts du protectorat du Gold-Coast pour qu'on ait hâte d'y mettre un terme. A cet ^ard, M. le capitaine Lang, pendant son séjour à Capc^Coast et à Accra, a eu tout loisir d'être édifié sur les sentiments du gouvernement colonial toujours plus passionné que la métropole. Ceci ne veut pas dire qu'il se soit laissé influencer. Du moins a-t-il pu se convaincre qu'un insuccès ne lui serait pas imputé à crime.

La po.nsession d'un hameau de deux cents âmes serait, en soi, de peu d'importance. Mais Nougoua est le point de départ de plusieurs chemins vers l'intérieur ; un sentier le relie directement à Krinjabo. Sa cession créerait une enclave sur notre territoire, attendu que nous possédons encore, sur la même rive, plusieurs autres villages en amont. Rien d'ailleurs, pas plus dans les termes que dans l'esprit de la convention intervenue entre les deux gouvernements, ne justifierait cet abandon. Enfin, c'est le point extrême — ou peu s'en faut — de la navigation sur le Tanoé. A ces divers titres, sa valeur est incontestable. Le commissaire anglais, à

FRANCE NOIRE

I l'appui de son dire, n'invoque d'autre allument sinon qu'Adébia, chef du village, est originaire d'Apollonie, territoire anglais , et désireux de demeurer sujet de l'Anglf terre. Or, ledit Adébia — que je viens de voir I sortir de sa case, coiffé d'un superbe gibus — a commencé, avant de s'installer à Nougoua, par demander i l'autorisation du roi de Krinjabo, dont il a été longtemps [ le fonctionnaire, payant, aux époques fixées par la cou- ' tume, le tribut de patates ou de bananes, A la suite de je ne sais quelle brouille avec le chef d'un village voisin, il a brusquement fait volte-face et se réclame aujour- I d'hui de l'Angleterre. Il allait mCme, dans son zèle \ exagéré de néophyte, jusqu'à vouloir s'opposer à notre ' débarquement. Il avait faîtsaisirunedizaine des porteurs envoyés par le roi de Krinjabo, qui nous attendaient campés près du village. Ces hommes avaient été garrottés et envoyés par ses soins sur l'autre rive, à EUubo. Une attitude énergique, appuyée de quelques paroles bien senties, eut promptement raison de ce tyranneau grotesque. Faute par lui de mettre sur-le-champ nos porteurs en liberté, il serait à son tour amarré dans une piri^uc et expédié, sous bonne garde, à Assinîe. La menace a produit son effet, Le chef dépêchait sans retard une embarcation k son collègue d'Ellubo, lequel s'empressait de nous rendre nos hommes. Cependant leurs camarades, effrayés, avaient repris le chemin de leurs villages, et des messagers ont dû être tancés à leurs trousses pour les rallier. C'est maintenant chose faite.

Depuis trois jours, tam-tam en tête, des files de

89 FRANCE NOIRE

trois fois seulement, au cours d'une journée, apparaît un groupe de huttes à demi effondrées presque enfouies sous la brousse. D'habitants, pas trace. Ces paillettes ne sont occupées qu'à certaines époques de l'année, par des pêcheurs. Les villages se trouvent, pour la plupart, à des distances considérables de la rivière : les points indiqués sur la carte comme lieux habités ne représentent, en réalité, que des débarcadères pour les pirt^ues. Les seules localités occupées de façon permanente sont les hameaux de Gourougourou et d"Ellubo, sur la rive gauche, et Nougoua, sur la rive droite.

Les ennuis de cette navigation monotone ont éli: doublés pour nous , à la suite d'unt- erreur de nos pinv

FRANCE NOIRE

^^■sprès le repas du soir : autour des feux un concert ^^^ s'improvisait, des chœurs incohérents, accompagnés de roulements de tam-tam très habilement exécutés sur des boîtes de conserves et de variations sur la flûte, — une de ces flûtes en fer-blanc à quatre sous, dont nous possédions unbe( assortiment dans notre pacotille. Nos boys l'avaient reçue à titre d'encouragement, et c'était

» plaisir pour ces pauvres diables de se griser d'harmonie une heure sur vingt-quatre. Le capitaine anglais est venu lui-même nous exprimer ses doutes sur l'innocuité de cette musique :

— Capitaine Binger, êtes-vous vraiment sûr de ces lommes?... Entendez-les.,. Qu'est-ce tju'ils veulent?

— Mais... rien, lis chantent.

— Leur chantde guerre probablement. Méfions-nous,

— Pas le moins du monde, capitaine Lang. Ces gens- I là ont solidement soupe; ils sont contenta. Voilà tout,

— Mais ils ont l'air de vouloir tout dévorer.

— Ils viennent en effet de dévorer un mouton ; c'est I ce qui les met en joie.

— Rien de plus, en vérité?

— En vérité.

Du reste, afin de couper court à des appréhensions

I plus ou moins fondées, tous les individus embauchés I ont été immédiatement désarmés. Ceux que leur jeune [ âge ou leur apparence débile — et ils n'étaient que I trop nombreux — avaient fait reconnaître impropres ■•au service, devaient retourner chez eux dès le lende- [ mûn, le village ne pouvant suffire à nourrir les bou- I ches inutiles,

FRANCE NOIRE

Le litige soulevé au sujet de la possession de Nougoua pouvant (aire nattre des conflits entre les populations de la frontière, il a été décidé que les deux missions y laisseraient chacune un détachement : ces troupes auraient à se concerter pour maintenir le bon ordre et la paix. Les Anglais y consentent d'autant plus volontiers que la proximité de leur base d'opérations leur permettra de faire venir en quelques jours une nouvelle compagnie de tirailleurs Haoussas et de ne pas se priver de leur escorte. Il n'en sera pas de même pour nous. Deux mois s'écouleraient , trois peut-être, avant qu'il fût possible de recevoir de Dakar pareil renfort. Nous nous séparerons donc de nos Sénégalais, n'emmenant que six hommes pour faire la police de la colonne. Avec ce personnel insouciant et indiscipliné, leur rôle ne sera pas une sinécure. Les autres demeureront à Nougoua jusqu'à ce qu'une compagnie, mandée par le plus prochain courrier, ait pu les relever. Après quoi, ils rallieront notre convoi, si toutefois il en est temps encore. Je crains fort qu'ils ne poussent pas plus loin, ce dont ils se consoleront d'ailleurs aisément. Le plus à plaindre est leur officier, M. le lieutenant Gay, que nous laisserons bien à regret dans cette peu enviable garnison.

A cela près, la perspective de cheminer sans accomps^ement de force armée n'a rien qui nous émeuve. A quoi nous serviraient, en cas d'hostilités sérieuses, une quinzaine de fusils? Il ne s'agit pas de faire la guerre. Nous ne nous présentons pas en conquéraots, mais en amis; c'est d'une politique moins fin de siècle,

FRANCR NOIRE. 95

mais tout aussi efficace. S'il est admis que la force crée le droit, plus indiscutable encore est le vieil adage suivant lequel les petits cadeaux entretiennent l'amitié. El. à défaut de cartouches et d'escopettes, nous avons de petits cadeaux !

' Ces préliminaires réglés, restait à répartir la besogne ultérieure entre les commissaires. D'ici quelque temps. Anglais et Français ne marcheront pas de conserve. Nos collègues comptent avancer vers le nord sans quitter le protectorat britannique, par le pays Achanti, tandis que de notre c^ité nous procéderons à travers les possessions françaises du Sanwi et de l'Indénié. Les missions se réuniraient à une cinquantaine de lieues d'ici, au village d'Altiébendékrou, rapprocheraient leurs observations et établiraient d'un commun accord sur la arte le tracé définitif de la frontière. Alors seulement tlles continueront leur route côte à côte vers Bondouu et le 9° de latitude. Le capitaine Lang a même cru

pdevoir, à cette occasion, faire remarquer que cette der- DÎfcre partie de l'expédition serait accomplie exclusivement en terre française; il demandait qu'on l'aulorbât i conserver jusqu'au bout son escorte de Haoussas. L'autorisation était accordée d'avance. Maïs la démar-

kche, des plus courtoises, est tout à l'honneur du chef

Win la commission anglaise, en qui nous nous plaisons à

•Vtâr un adversaire résolu doublé d'un parfait gentleman.

L'itinéraire que 'nous avons à parcourir étant de

beaucoup le plus long, nous partirons les premiers.

La majeure partie de notre colonne, sous le comman-

, dément de M. le lieutenant Braulot et du docteur Crozat,

^^ dément de 1

FRANCE NOIRE

se mettra en marche demain matin pour Edoubi et l.-i rivière Songan. Le capitaine et moi passerons par Alancabo, en relevant les villages de la frontière appartenant au pays de Sanwî. Nous espérons nous rencontrer avec nos compagnons dans une quinzaine. En répartissant de la sorte le convoi, nous aurons chance de pouvoir alimenter nos hommes. Cette partie du pays est si peu peuplée, les cultures y sont si clairsemées, qu'une troupe de près de cent cinquante hommes aurait grand'peine à se procurer, en manioc, riz ou bananes, la quantité de vivres nécessaire.

9 février.

Une pirogue nous a apporté, hier matin, le courrier de France parti de Marseille le 15 janvier et, en même temps, un télégramme annonçant à notre compagnon de voyage, M. le docteur Crozat, sa promotion de chevalier de la Légion d'honneur. Chacun se rappelle la remarquable exploration récemment accomplie par le docteur Crozat dans le Soudan, au pays de Tiéba et dans le Mossi; la juste récompense de ces importants travaux, reçue au cours d'un nouveau voyage, au cœur de la forêt africaine, a été chaleureusement fêtée. Le capitaine Singer a donné l'accolade au nouveau chevaHer et attaché à sa vareuse de toile hise le ruban si bien gagné.

Les réjouissances ont été interrompues par une terrible attaque de la part d'ennemis à qui nous aurons malheureusement souvent affaire dans la forêt , les magnans, race de fourmis minuscule, mais agressive, dont les morsures sont cuisantes. Ce fut un siège en règle.

^H Ndu

^^V de la

^^r bous.

^V débouc

FRANCE NOIRE

Nous avions dressé la tente en avant du village, près de la rivière, dans un bouquet de cocotiers et de bambous. L'ennemi, massé en contre-bas sur la berge, débouchait en bataillons serrés. Déjà les premières files n'étaient plus qu'à un mètre des caisses de provisions et des cantines. Il fallait agir promptement, sous peine d'être débordés, harcelés, dévorés, exposés à traîner avec nous pendant des jours et des semaines les implacables rongeurs accrochés à nos hardes. Mais, l'attaque aussitôt signalée, les mesures de défense avaient été prises, le feu ouvert sur tous les points. Chacun se précipitait avec des tisons, des torches, des pelletées de braise, à la rencontre de l'envahisseur. Un instant, il fit bonne contenance, amenant des renforts, hâtant l'assaut. Des réserves fraîches accouraient pour remplacer les premiers rangs décimés, escaladaient les monceaux grillés de morts et de mourants, plongeaient hardiment dans les flammes. Puis, devant l'inanité de l'effort et les pertes éprouvées, les chefs ordonnèrent la retraite. Il semblait que ia discipline fût grande, que le plan eût été combiné, à voir avec quelle promptitude et quel bel ensemble la manœuvre s'exécuta d'un bout à l'autre de l'armée. Une retraite, non une déroute. L'ennemi qui se repliait méditait une nouvelle surprise, un mouvement tournant. Moins d'une heure après, il opérait une démonstration à l'extrémité opposée du camp. Mais on était sur le qui-vîve; un cordon de feux nous protégeait. Les assaillants hésitèrent à engager l'action : une escarmouche d'avant-poste, et ce fut tout, La position était imprenable. Les bataillons découragés firent

FRANCE NOIRE

ni-tour et disparurent dans les hautes herbes. Nous ouchions sur le champ de bataille.

Nos compagnons se sont mis en marche ce matin. Demain, nous plierons bagages et nous dirigerons sur N'Gakin, Alancabo et Assuakourou.

Désormais, nous ne devons plus compter que sur nos jambes pour nous porter jusqu'aux plateaux du Soudan méridional,'vers cet intérieur hier encore mystérieux, demain peut-être l'un des plus importants marchés de l'Ouest africain. Trente ou qjarante étapes nous en séparent, cent lieues de forêt !

Page 1