Je
faut ici, pour faire du bien, un caractère particulier ; il faut sa
voir se rendre aimable aux sauvages, les faire rire de temps en temps, afin de ne point les effrayer et de leur donner de la religion une opinion favorable. Il n’est pas expédient de leur montrer beaucoup de sévérité d’abord, mais il faut amener toute chose en son temps et successivement, ou on ne réussit point. Le caractère des différentes nations me plaît bien, je trouve beaucoup de plaisir avec eux, généralement ils sont joyeux et entendent trés-bien le badinage. Depuis que je suis ici avec la nation des Cawlitz, je n’en ai pas converti beaucoup ; ils ne veulent pas se rendre depuis qu’ils ont été scandalisés par la mauvaise conduite de quelques Canadiens serviteurs de la Compagnie. Le jour de la Toussaint j'ai baptisé un grand-chef de la rivière Fraser: c’est le premier chrétien dans la classe noble. Je lui ai donné le nom de Cyprien. Jai baptisé beaucoup d’enfants qui meurent presque tous avant l’âge de raison. Le jour de saint François de Sales j’ai eu la consolation d’admettre au sacrement de la régénération seize grandes personnes. Ce jour-là j’ai beaucoup pensé à la solennité de cette fête au Séminaire de Québec. Je me suis transporté au milieu de cette joie mêlée de piété, mais j’ai considéré tout cela comme étant peu de chose à côté des consolations que j’éprouvais à la vue de cette troupe de personnes que je venais d’engendrer à Jésus-Christ, et d'introduire dans Punique bergerie du Pasteur. Dans ces moments de faveur de la part de Dieu, je ne changerais pas mon sort pour celui du plus
heureux des rois. Le 26 février j’ai baptisé et marié un sau- .
vage et une sauvagesse de la nation Cawlitz: ce sont peutêtre les deux personnes les plus aimables de ma mission, et assurément je ne changerais pas leur société pour celle de bien des Canadiens d’ici. Ils vont se mettre sur une terre et cultiver à la manière des blancs. Le mari a beaucoup d’esprit, et la femme, que j’ai nommée Liduvine, a soin de mon linge et me fait des habits qui ne seraient pas à dédaigner à Québec.
‘ A la fin de mon journal, je t’ai parlé d’une mission dont il est question de jeter ies fondements ; pas plus tard que demain matin, je pars pour effectuer ce dessein. Je suis arrivé avant-hier du fort Vancouver où M. Maclaughlin m’a offert un passage sur le steamboat de la Compagnie pour mettre à exécution mon entreprise, Donc, demain je pars avec armes et bagage pour me rendre à Nesqualy, où je serai, s’il n’arrive pas d’accident à mes chevaux, dans quatre jours. Mais avant de
me fixer sur l’île Vancouver, j’ai une grande tournée à faire. A Nesqualy je vais prendre le steamboat et parcourir tous les établissements que la Compagnie possède sur la côte Nordouest, jusqu’t' x possessions russes. Peut-être même me rendrai-je jusqu’a Sitka, petite ville russe où il y aun évêque et des prêtres de la religion grecque schismatique. Ce voyage va durer trois mois, et au commencement de juin je serai dans mon île où il y a une population de vingt mille sauvages sui n’ont pas encore vu de prêtre. Si nous étions tous deux, nous en aurions pour nous divertir passablement ; mais tout seul, je vais succomber sous le poids du travail. N’importe : quand ma course sera courue, jen recevrai la récompense. Ainsi donc, adieu au continent du Nouveau-Monde. Quand j'y reviendrai,ce sera pour voir quelques-uns de mes confrères, peutêtre une fois ou deux par année. Je ne sais pas beaucoup comment je serai sur cette Île par rapport à la vie : tout ce que je sais, je n’y mangerai pas du pain aux quatre grandes fêtes de l’année. 11 y a beaucoup de poisson et de chevreuil. L'eau douce y est très-rare. Quand j’y aurai été quelque temps, je pourrai t’en dire des nouvelles... ....,...Je vais aussi faire un journal de mon expédition boréale et tâcher de recueillir ce qu’il y a de mieux fondé sur les nations de ces endroits loin. tains..…...… sun iscseirestess spstens ie inesenies
Dans mon isolement, je me regarde néanmoins comme fort heureux ; je suis éloigné des sociétés pour lesquelles jai toujours eu assez peu de goût. Je ne changerais,pas ma solitude pour tous les biens du monde. L’éloignement de mes confrères ne me fait point perdre courage ; le bon Dieu qui sait que je travaille pour la gloire de son saint nom ne m’abandonne point ; je suis aussi gai, aussi content que dans mes plus beaux jours au Canada ; je suis un peu pauvre, mais cela m’est agréable et me fait imiter une des principales vertus de notre divin modèle... dNoieeneeses este NS rte
‘ Pour la vie ton ami fidèle, J..B. Z. Borpus, prêtre. ”
P. S.—J’ai oublié de te dire qu’un des commis dela Compagnie, du nom de C. Forrest, s’est servi de mon ministère pour opérer sa conversion au catholicisme.
“ Le volcan dont il est parlé à la fin de mon journal a fait
éruption la nuit dernière avec un bruit épouvantable, quoiqu’à près de quinze lieues de nos maisons ; plusieurs personnes ont été éveillées ; la flamme s’est élevée à une hauteur considérable ; ce matin il fâme encore avec excès.
6 J-B. Z. B. ” —éie— Honolulu (île d'Ohahu), le 13 juillet 1842. (*)