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grandeur du mien peut porter jusqu'a 35 personnes! on peut s’en procurer chez plusieurs nations pour 4 petites couvertes blanches ; c’est-à-dire pour la modique somme do sept piastres et demie. Je suis certain qu’un semblable travail ne se païierait pas moins de £10 en Canada. Ces canots sont d’une extrême agilité.
Mon départ de Vancouver fut fixé au 24 mars. J'engageai, pour me conduire à l’île de Whidbey, qui est au sud de la précédente, le chef d2 la nation ‘Tsamics ou ‘Lsumishs. (Tu n’es pas capable de prononcer ce mot, et je n’ai point ‘> lettres pour l’indiquer autrement). Je lui donnai une couverte à condition qu’il me donnerait 10 hommes d’équipage ; ce qu’il fit. Je laissai donc le steamboat, au jour marqué. La mer était calme, et le temps couvert par une brume très-dense: par précaution javais à mon bord un
‘ompas, sans lequel je me serais indubitablement écarté, ayant une traverse de 27 milles à faire.
Ce premier jour, nous atteignîmes une petite île, qui se trouve entre l’île Vancouver et la terre-ferme, et dont j'ignore le nom. Nous y passâmes la nuit. Mes sauvage:, qui avaient {tué un gros loup-marin, d’un coup de fusil, firent le soir grande fricassée. [ls mangèrent une grande partie de la nuit, ‘Tu aurais peine à croire la quantité de choses qu'un sauvage peut consommer dans un seul repas. Mais s’il sait si bien manger, il sait aussi jeûner plusieurs Jours de suite, sans en éprouver beaucoup de dommage.
Le 25, jour de l’Annonciation, il fesait une forte brise de nord-ouest, et les sauvages, avant de se mettre en mer, moutèrent sur un immense rocher pour découvrir de là si la mer était bien grosse au milieu du détroit. Ils furent longtemps indécis ; les uns avaient peur, d’autres disaient qu'il n’y aurait pas de danger avec une voile ; ceux-ci l’emportèrent. On appiêta un mât, et une couverte servit de voile, Vraiment un vaisseau de ligne n'aurait pas été plus vîte, peut-être aussi n’aurait-il pas pris tant d’eau que nous. Plusieurs fois les sauvages eurent peur ; pour moi, sans être trop rassuré, j'affectais une grande hardiesse : il n’y avait plus à reculer, et si j'eusse fait voir le danger, les sauvages auraient perdu tout espoir de salut, et bientôt nous aurious tous été voir le fond du détroit. Enfin, vers 3 heures de après-midi, nous arrivâmes à l’île Whidbey. Un grand nombre de sauvages Hlalams et Skadjats vinrent me recevoir sur le bord de la mer. Je connaissais déjà de
réputation JVetlam, le chef des Skadjats (1), et je m'en informai : on me dit que depuis deux jours il était parti ‘pour l’île Vancouver, afin de m’y rencontrer. (Cependant on me présenta ses deux garçons. L’un d'eux, en me serrant la main, me dit: “ Mon père Netlam n’est pas ici, il est allé “ pour te voir à Camasom (nom de la pointe sud de l’île ‘ Vancouver); cependant, quand il va apprendre que tu es “ jci, il va venir à la course. Il va être bien content si tu “ restes ici; car il est fatigué de dire la messe et de “ parler à ses gens.” Je ne savais trop que penser de cette messe, Ce Netlamest un original de première volée, qui déjà s’était mis en devoir de confesser les sauvages et surtout de se faire payer ; s’il se fût imaginé d’imiter les cérémonies de la messe, il Paurait certainement fait. Plus tard, j’ai su que la messe qu’il disait consistait à expliquer aux sauvages de sa tribu léchelle chronologico-historique de la religion, à faire force signes de croix, et à chanter quelques cantiques et le Kyrie eleison des messes de seconde classe, que M. Blanchet leur avait enseignés en 1840 (2). Il est dit dans le Rapport n° 4, page 55, que M. Blanchet avait en ce lieu planté une grande croix, lors de sa visite. Orce fut près de cette croix que je campai (3). Le camp principal des Skadjats est à environ trois milles de cette croix. Beaucoup de ces sauvages, qui vinrent le soir pour me rendre visite, ne retuurnèrent point chez eux ce jour-là, et plus de 150 personnes couchèrent auprès de ma tente. Quelques années auparavant je n’aurais pas campé avec autant de sécurité au milieu de cette peuplade. Il suffit de dire qu’il y avait grand danger même à passer en canot au milieu de la baie. Près de mon campement couchèrent deux chefs Klalums qui dans ce même lieu avaient, il y a quelques années, égorgé un commis de l’honorable Com pagnie, ainsi que quatre Canadiens qui l’accompagnaient pour la traite des pelleteries. Ces cinq personnes eurent le
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(4) M. le grand-vicaire Blanchet avait visité ces sauvages pour la première fois en mai 1840. (Voir le n° 4 des Rapports, page 48 et suivantes).
(2) Le soir même, Netlam arriva. Il s’était perdu le jour précédent, car il y avait beaucoup de brume, et le même sort me serait sans doute arrivé si je n’eusse pas eu un bon compas.
(1) Le dernier commodore américain qui a visité cette île, lui a donné le nom d’J/e de la Croix (Cross Island), nom qui, probablement, remplacera celui de Whidbey sur les curics américaines.
coup coupé pendant leur sommeil, et servirent de nouriture à leurs féroces assassins, Ce souvenir avait quelque chose de terrible pour moi. Cependant j’udmirais la puissance de l'évangile qui, de ces cœurs de tigres, avait fait des hommes pleins de douceur, et mon âme alors s'élevait vers le ciel et adressait les vœux les plus ardents pour le salut de ces pauvres infidèles !,...
Le 26 se trouvant un dimanche, je fis une instruction au pied de la croix, ne pouvant dire la sainte messe, ni dans ma tente, parce qu’elle était trop petite, ni en plein air, parce qu’il ventait fort. Plus de 1000 personnes assistèrent à cette instruction. Plusieurs cantiques furent chantés avec un tonnerre de voix, tel que je n’en ai guères entendu. À propos de voix, je te dirai en passant que presque tous les sauvages chantent. Les hommes ont rarement de belles voix, les femmes et les enfants ont communément de jolies voix. |
L’instruction de ce jour-là ne fut pas bien longue ; je voulais profiter de leur rassemblement pour baptiser les enfants : ce que les parents m’avaient déjà prié de faire. Je me transportai à leur camp, accompagné de la foule qui était venue écouter la parole de Dieu. Je fis aussitôt disposer les enfants, comme je l’avais fait le dimanche précédent à l’île Vancouver, excepté que cette fois la cérémonie se passa au milieu d’une petite prairie environnée de toutes parts par de longs sapins. Il était bien avant midi quand je commençai la cérémonie, et le soleil était près de se Coucher quand je la terminai. J’avais administré le baptême à 150 enfants. Je t’assure, mon bon ami, que j'étais fatigué au point de ne pouvoir lever les bras qu'avec peine. Pendant tout le jour, le ciel avait été sans nuages, et le soleil ardent ; ce qui m’avait causé un violent mal de tête. Pardessus tout, un bien mince déjeûner, que j'avais pris de grand matin, fut obligé de me soutenir jusqu’à la nuit noire. Avais-je lieu de me chagriner? Oh! que je me croirais heureux si tous mes jours pouvaient être aussi pleins jrour
le ciel que celui-ci! Un jour, je l’espère, je reverrai près du trône de mon Sauveur ces âmes que je viens de régénérer dans les eaux du saint baptême, et alors j'aurai reçu au centuple la récompense de mes faibles efforts. Le lendemain, le chef me dit qu’il ne convenait pas que Je fusse logé dans une maison de toile ; “ c’est pourquoi, me “ dit-il, demain tu me diras où tu veux que nous te construi-
D = On = trans ne A — — - —
— hihi.
4 sions un? maison, et de quelle grandeur, et en peu de “ temps le bois sera sur la place, et tu verras que ma parole “6 eat puissante quand je parle à mes gens. ”
Voyant la bonne volonté de ce chef, je lui indiquai uu lieu sur une petite éminence, et aussitôt je vis arriver plus de 200 hommes: quelques-uns avaient des haches et devaient couper le bois ; d’autres devaient l’apporter sur leurs épaules. En peu de temps la place fut couverte de bois, et quatre des plus habiles se mirent à lever la bâtisse. J'ai remarqué dans ces sauvages beaucoup plus d'adresse que dans ceux qui habitent les environs du fort Vancouver, du Wallamette et du Cawlitz.
Après deux jours de travail de la part de ces bons sauvages, je me trouvai logé dans une maison d’environ 30 pieds sur 25. Bien entendu que tout le bois était rond, mais l’intérieur était revêtu de nattes de jonc, et le toit a la française était couvert avec de l’écorce de cèjre.
Pendant toute la semaine je fis plusieurs instructions, et leur enseignai des cantiques: car avec eux, si Pon ne chante pas un peu, les meilleures choses ne valent rien ; il leur faut du bruit. Le dimanche de la Passion, je dis la sainte messe dans ma maison ; je Continuai mes exercices ordinaires, à la fin desquels nou* chantâmes au pied de la ero!x la strophe O crux, ave, que je leur avais enseignée les jours précédents. Dans l’après-dîner, j’allai baptiser au camp des Klalams une vingtaine d'enfants, et, de retour chez moi, j'en baptisai encore 23 appartenant aux Skadjats, qui s’etaient trouvés absents le dimanche précédent.
Ce jour-là, arrivèrent plusieurs sauvages du continent. En me voyant, ils se jetèrent à genoux près de moi, et s’exprimèrent ainsi: ‘ Prêtre, voilà quatre jours que nous marchons pour te venir voir ; nous avons marché le ‘ jour comme la nuit, sans trop manger: maintenant nous ‘te voyons, nos cœurs sont dans une grande joie. Nous “ Pen conjurons, aie pitié de nous ; nous savons qu’il y a “ un maître là-haut, et nous ne savons lui plaire. Viens,
tu baptiseras nos enfants, comme tu as baptisé ceux “ d'ici.” J’étais attendri par ces paroles, et assurément je n'aurais fait aucune difficulté pour les suivre dans les forêts ; mais je n’avais que peu de jours à ma disposition, et déjà javais annoncé mon départ pour Nesqually..
Je quittai ces braves sauvages le 3 avril. Pendant mon séjour au milieu d’eux, je n’ai éprouvé que des consolations.
Ce sont eux qui mont nourri, bien certainement au-delà de mes désirs, et je laissai dans ma maison de quoi fournir à une personne pour plus de deux mois. En un mot, j'étais enchanté de si belles dispositions. Je leur promis de revenir dans peu. J’arrivai à Nesqually le 5, et le lendemain je partis pour aller célébrer la sainte messe avec mes bons habitants au Cawlitz. M. Macdonell, commis en charge du fort Nesqually, me prêta un excellent cheval. Le 8 au matin, il ne me restait plus qu'environ quatre lieues à foire pour arriver chez moi; je voulais m’y rendre de bonne heure ; mais mon cheval, que javais attaché le soir au pied d’un petit sapin, voyant qu'il aurait encore à me porter le lendemain, jugea qu’il valait mieux rompre la corde qui le tenait captif, et prendre le devant : c’est ce qu'il fit. Il fallut se mettre à sa poursuite : cependant, voyant qu’il se moquait de moi, et que déjà je m'étais plongé la figure dans des mares d'eau, je le laissai aller. Je cachai ma selle dans la forêt, pris mes couvertes, et le peu de vivres qui me restaient, sur mon dos, et me voilà parti. Le chemin que j'avais à faire était sans contredit le plus mauvais ; aussi avais-je souvent de la boue et de l’esu jusqu’aux genoux, et il fallait encore casser la glace pour me frayer un chemin dans les ruisseaux; jarrivai enfin chez un cultivateur, qui s'étant informé de ma situation, envoya aussitôt un jeune homme à la recherche de mon cheval. De là je me rendis en peu de tc:nps chez moi ; j’étais vraiment dans un équipage à faire peur à un loup. Je passai la Semaine- Sainte et les fêtes de Pâques à ma mission du Cawlitz, d’où je me transportai à Vancouver pour y voir M. le supérieur et lui rendre compte de ma mission. Quelle ne fut pas ma surprise d’y rencontrer M. Demers qui arrivait de la Calédo. nie! Jete laisse à deviner quelle fut ma joie, en revoyant ce cher confrère, que je n’avais pas eu la consolation de rencontrer depuis son départ du Canada;en 1837. M. le supérieur Blanchet nomma M. Demers pour aller établir une mission stable sur l'île Whidbey, d’où jevenais d’arriver. Pour moi, je lui fus adjoint comme collaborateur.
Le 27 mars, nous laissâmes Vancouver pour nous rendre au Cawlitz. Nous devions partir immédiatement pour notre nouvelle mission ; mais le mauvais état de la santé de M. Demers nous fit retarder jusqu’au 10 mai.
Nous partîimes ce jour (10 mai) du Cawlitz. Notre caravane était composée de six cavaliers et autant de chevaux
de charge, qui furent obligés de passer à la nage la rivièté Nesquallg, ayant sur leurs dos cavaliers et bagage.
Le 15 mai, nous voguions avec joie sur les eaux de la baie de Puget ; note équipage se composait d’un charpentier, d’un Kanac d’Oahu et d’un petit garçon. Nous arrivâmes le 18 à l’île tant désiréé. En nous apercevant, les sauvages, qui m’attendaient seul, maniféstérent une grande joie à la vue de deux missionnaires. Ils se chargèrent avec empressement de nos effets et les transportèrent à notre demeure. Je m’aperçus que quelques effets de très-peu de valeur, laissés dans ma maison, avaient été enlevés. M. Demers en parla aussitôt à la multitude des sauvages, et les chefs des trois tribus principales adressèrent à leurs gens quelques harangues pleines de feu. Rien cependant ne fut découvert.
Nous nous occupâmes à chercher une source d’eau permanente. Je dis permanente, car bien qu’il y en eût une près de ma maison, les sauvages anciens nous dirent que dans Pété elle taissait fréquemment ; ce qui nous obligea de laisser cétte place pour aller bâtir une autre maison à trois milles de là, près d’un petit lac, sur le bord la mer, en face du détroit de Juan de Fuca. Ce lieu est charmant. Les Skadjats, que ce changement éloignait de la mission, témoignèrent un petit refroidissement et refusèrent ouvertement de transporter nos effets sur la nouvelle place ; mais les Snéhomishs, les Sokwamishs et les Klulams s’empressèrent de le faire. Le premier chef des Sokwamishs ordonna aussitôt à ses esclaves (il en a actuellement 15 et 2 femmes, autrefois il en avait 40 et 6 femmes) de couper du bois pour nous construire une maison ; e’, avant le soleil couché, il vint nous dire que plus de 50 mr ceaux étaient prêts.
Sur la fin du même jour (20 mai) environ 600 sauvages de la tribu des Klalams arrivèrent, et leur chef vint demander un des deux missionnaires pour baptiser un de ses enfants qui arrivait, dangereusement malade, de l’autre côté de la baie ; j’y vais, l’examine etle baptise, et quelques moments après il goûtait le bonheur des élus! Combien mes fatigues se trouvaient payées par le consolant souvenir que je venais d’ouvrir la porte du ciel à ce pauvre enfant !
Notre nouvel édifice fut terminé le 24. Lorsque nous disons que cet édifice ne coûta que der - jours de travail, on conçoit facilement que ce n’est pa: ‘in palais, pas même une maison, mais une chétive cabane, ‘1 plutôt une cage de bois rond, revêtue intérieurement de na ?s de jonc,
ayant pour pavé de petites branches de sapin, On y éleva un autel sur lequel nous eûmes la consolation de paul célébrer les saints mystères le lendemain, jour de ’Ascension de N.S.
Nous nous occupâmes aussi à construire une cheminée en terre, car iciil n’y a point de pierre ; puis les meubles indispensables à la maison d’un missionnaire... ....,,+0e
Le ler juin, vers 10 heures du soir, un chef Skadjat vint donner l’alarme que trois canots Yougletats avaient été vus, dans la traverse, au déclin du jour ; que le camp des Skadjats, effrayé, s’était enfui dans les forêts voisines ; qu’il n’y avait plus que les hommes avec leurs ai nes, qui attendaient au milieu du camp l’arrivée de l’ennemi. Persuadés qu’on en voulait plutôt à notre vie qu’à celle des sauvages, nous fûmes d'abord un peu alarmés. On se rendit aussitôt à la loge de Tsalékom, chef des Sokwamishs, campés près de notre demeure. En entendant le nom de Yougletat, il se lève et dit qu'il ne craint rien. % Ce soir, dit-il, j'ai vu, tout 4 tard, une grande fumée de l’autre côté de la baie ; il ÿ a là plusieurs de mes gens ; s'ils avaient eu connaissance des ennemis, ils n’auraient pas fait de feu. D'ailleurs trois çcanots ne me font point peur, il en faudrait au moins dix ‘ (500 guerriers). Dormez tranquilles, ajouta-t.il; quand 6 bien même ils viendraient, ils auront d’abord à combattre “ les Skadjats, puis ensuite les Klalams, qui sont au pied de & la côte. Ensuite, ils ne connaissent pas où est votre maison, nila mienne, etil fait une nuit très-noire. Cependant, par précaution, je vais ordonner aux hommes de mon camp de vailler, et nous allons éteindre tous les feux.” Assuréme t il n’en fallut pas plus pour nous rassurer. Il fesait aussi un vent de nord-ouest si fort, que la mer n’aurait pas permis a un canot d’aborder. Nous regagnâmes notre demeure, et le lendemain nous étions tous joyeux d’en avoir été quittes pour la peur (a). Pour éviter
(1) Ces méck:nts Yougletats ne se montrent jamais le jour, et c’est toujours pendant la nuit qu’ils font leurs mauvais coups. Ils brûlent les villages, tuent autant d’hommes qu’ils peuvent, et prennent les femmes et les enfants pour esclaves, qu’ils traitent avec les nations quiles avoisinent. Ils sont anthropophages, et jamais les blancs n’ont pu faire avec eux le commerce des pelleteries. Ils ont plusieurs fois attaqué des navires, et même poursuivi le steamboat de la
Compagnie.
les alarmes et nous mettre à l'abri des dangers réels, nous primes la résolution d’élever un petit fort en pieux de sapin longs de 18 pieds. Je me rendis le 12 juin dans la baie des Snéhomishs (10 lieues de distance) pour y fendre du bardeau et des planches de cèdre. Cette baie est peu profonde, et ne peut recevoir que de petits vaisseaux et en petit nombre. Il y a là deux camps de sauvages qui peuvent former en tout une population de 250 personnes. Leur vie, comme celle de tous les sauvages des bords de la mer, est la pêche et la chasse. Ils montrent du zèle pour la prière ; mais malheureusement il y en a parmi eux qui ont eu trop de rapports avec les blancs. L’indolence est leur caractère distinctif : ils se procurent trop facilement ce qui est nécesssaire à la vie. Depuis quelques années, ils cultivent les pommes de terre. Leurs terres sont presque toutes couvertes de bois : le cèdre surtout y est magnifique. |
Le 17 juin, arrivèrent plusieurs carots d’une nation du détroit de Juan de Fuca, appelée Makas. (Tu n'es pas capable de prononcer ce nom-là.) Ilest bon de dire en passant que ces sauvages n’ont presque jamais vu de blancs. Autrefois ils ont prs un navire appartenant à M. Astor. Le capitaine Thorn, qui le commandait, laissa monter à bord plusieurs sauvages ; or ceux-ci, s'étant aperçus que l’équipage était descendu en bas pour manger, fermèrent la porte, se saisirent de ceux qui étaient sur le pont, les tuèrent et se défirent ensuite facilement de ceux qui étaient renfermés. Le navire fut pillé et abandonné à la merci des flots. J'ai ouï dire qu’il s’était brisé sur des rochers qui se trouvent auprès d’une pointe de l’île Vancouver qui s’avance dans le détroit de Juan de Fuca. Tous les sauvages qui étaient autour de nous nous dirent que cette tribu est mal intentionnée. À en juger par leur figure, on dirait de véritables démons. Ils ne vinrent point nous voir à notre demeure ; et pendant les instructions, ils ne se mêlèrent point avec les autres sauvages, et se tinrent à environ une petite portée de fusil, et toujours leurs armes à la main. Le chef Tsaléhom, qui nous est dévoué, nous avertit de nous défier de ces gens-là.
Depuis quelque temps nous remarquions que les sauvages diminuaient sensiblement quant au zèle et à l’ardeur qu'ils avaient d’abord montrés pour la prière et pour subvenir à nos besoins. Plus d’uue fois on s’était vu réduit à avoir que ls coquilles et le biscuit que nous cuisions nous-mêmes,
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De plus les sauvages s’éloignaient pour la pêche du saumon; et plusieurs des Tokwamishs qui ne restaient auprès de nous que pour nous protéger dans le cas où des ennemis seraient venus nous surprendre, abandonnèrent leur camp le 19 de bon matin, pour se retirer à environ 10 lieues vers Nesqually. Leur chef, se voyant abandonné de son monde, nous avertit de nouveau qu’il y avait du danger pour nous, Dans cette alternative nous étions un peu inquiets, et vraiment il y avait du danger. De plus, une des femmes du premier chef des Skadjats (Netlam) arriva de la rivière Fraser, et nous apprit que les Yongletats étaient venus faire la guerre chez une nation peu éloignée du fort Langly (sur la rivière Fraser, près de la mer) ; qu’ils y avaient tué le premier chef, et qu'ils se préparaient à venir fondre sur notre baurgade afin de tuer les deux missionnaires et de piller leur bagage. Il n’en fallait pas plus pour faire trembler les sauvages, et pour nous intunider aussi nous. Les chefs, qui nous avaient rassurés quelque temps auparavant, nous dirent qu’il fallait plutôt fuir que de se laisser faire esclaves par ces féroces ennemis. Toutes ces raisons déterminèrent notre départ de cette nouvelle mission, du moins pour un temps.
Nous laissâmes Whidbey le 22 juin par un fort vent de nord-ouest. Une couverte sert de voile à notre frêle embarcation, et nous voilà au milieu de la baie, prenant de temps en temps quelques flots de l’onde amère. Nous fîmes près de vingt lieues ce premier jour. Après deux jours de navigation, nous allâmes camper sur la pointe d’une île, où il nous fut impossible de trouver de l’eau douce. Pour compléter le désappointement, la mer s’étant mise à monter, elle ne laissa eutre les eaux et la côte de l’île, qui est perpendiculaire, qu'une si petite lisière de terre qu’il n’y avait de place que poñr deux personnes. M. Demers en pritla moitié, et je cédai la mienne à notre pauvre Kanac, qui était malade. Pour moi, je campai dans le canot, avec le charpentier et le servant de messe. Ayant attaché une grosse pierre à l’amarre du canot, nous nous retirâmes un peu au large. Tant que la mer monta, tout allait bien ; mais lorsqu'elle se mit à baisser, le courant devint si fort qu’il nous entraînait presque avec la vîtesse d’un cheval à la course ; et nous, incapables de nous arrêter : par bonheur que la pierre qui nous servait d’ancre s’embarrassa dans je ne sais quoi, au fond de l’eau, et nous fit tenir bon, Enfin, pour finir de nous mettre à l'aise, le ciel se couvrit en un instant, et voilà une pluie
battante. Vers le point du jour, M. Demers qui était à terre, se réveille ; il regarde : point de canot! le voilà démonté, et il se prend à crier de toutes ses forces. Nous qui Pentendions et qui connaissions le sujet de son inquiétude, de rire d’abord ; et ensuite de lui répondre. Nous arrivâmes enfin vers le soir à Nesqually, après avoir lutté tout le jour contre les flots soulevés par un gros vent de sud qui nous était contraire. La pluie nous avait mouillés jusqu’aux os, et nous étions transis de froid. Ainsi tu vois, mon cher ami, que nous avons quelquefois des moments qui peuvent nous faire mériter pour la seconde vie.
Je me rendis ensuite à ma mission du Cawlitz avec M. Demers. C’est dans les quelques semaines que j’ai passées à Wallamette que j’ai pêché les fièvres tremblantes. Cette maladie, inconnue en Canada, commence par un violent mal de tête, accompagné de douleurs dans les membres et d’une fièvre très-forte. Au bout de quelques jours, on commence à trembler. C’est un froid qui saisit tout-à-coup et qu'aucune chaleur re peut affaiblir. On se mettrait dans un four bien chaud, cela n’y ferait encore rien. Alors on tremble depuis les pieds jusqu’à la tête, on a beau faire des résistances, tout est inutile. Pendant ce moment de crise, on éprouve une oppression considérable. Après un espace de temps qui varie de 20 minutes jusqu’à une heure, et rarement plus, on tombe dans ce qu’on appelle fièvre chaude : c’est là le pire du mal. On devient aussi chaud qu’on était froid auparavant, et elle dure bien plus longtemps que le froid. Cette triste maladie dure quelquefois jusqu’à deux mois quand on ne prend pas soin de l’arrêter dans les commencement». Elle est épidémique et se conserve dans le sang. Celui qu’elle a visité une fois, est certain de la voir revenir les années suivantes à la même époque. C’est ordinairement dans les mois de septembre et d’octobre. Les blancs n’en meurent point ; mais presque toujours elle affaiblit en eux la santé : les sauvages en meurent fréquemment, parcequ’ils ne peuvent résister à la tentation de boire de l’eau froide, et lorsque la fièvre chaude les prend, ils vont aussitôt se plonger dans les rivières, ce qui les fait mourir sur le coup.
En novembre, jai recu une seconde visite des aimables fièvres tremblantes. Le docteur m’a dit que j’en ai pour 18 mois à recevoir de temps en temps de ces charmantes visites.
Maintenant un mot de nos sauvages, Tu sais d’abord qu'il y a ici, depuis près de deux ans, trois RR. PP.
Sésuites. Ils sont au sud de la Colombie, presque vis-à-vié les forts Wallawalla et Colville. Leur succès est merveilleux. La nation des Tétes-plates est toute chrétienne et celle des Cœurs-d'Alènes aussi. (Ces deux tribus ne sont pas bien nombreuses. Le Père Point écrivait dernièrement à M. le supérieur, que ses Cœurs-d’Aènes étaient si fervents qu’il avait cru pouvoir en admettre un bon nombre à la communion fréquente. M. Demers a trouvé chez lés sauvages de la Nouvelle-Calédonie des dispositions qui promettent un succès semblable. Les tribus de l’intérieur de notre pays paraissent être d’un caractère tout différent de celles qui se trouvent sur lés bords de l'Océan, les rives de la Colombie et de ses afluents, à une petite distance de la mer. Elles montrent moins de répugnance pour le travail, de lénergie, de la constance et surtout du goût pour les choses spirituelles. ÆElles ont aussi l’avantage de n’avoir point éte aussi corrompues qué les autres par les blancs. Les autres, au contraire, sont paresseuses par essence, apathiques, inconstantes et insensibles à tout ce qu’on peut leur dire sur la religion. Elles sont attachées à leurs supertitions à un point qui fait craindre qu’elles ne se convertissent jamais. Sur le grand nombre qui nous environne, je ne vois que trois ou quatre adultes chrétiens. Il y a un bon nombre d’enfants qui le sont ; mais j’ai bien peur qu'ils ne soient infidèles aux promesses de leur baptème. La plus grande partie des adultes consentent à se faire baptiser à ’article de la mort, mais il est rare qu’ils fassent venir le missionnaire à cet effet ; quand on apprend que quelqu'un est malade, on s’y rend de soi-même, et encore il y a beaucoup à faire pour écarter la troupe des docteurs ou hommes de médecine. Ce sont des gens qui abusant de la crédulité des autres, leur font cruire que toutes les maladies sont causées par des objets matériels qui entrent dans le corps, et pour les guérir ou pour extraire ces objets, ils sucent les parties où se trouve le mal, jusqu’à ce que le sang vienne, et c’est dans ce sang qu'ils trouvent, disent-ils, les objets qui causent la maladie. Tantôt c’est un petit morceau de peau de chevreuil, tantôt une arête de poisson, etc., etc., etc. Dernièrement un homme de médecine, fort célèbre, a extrait du gosier de son patient un petit couteau ; mais l’imposteur a été la dupe de son mensonge, le patient a trouvé que c’était un peu trop gros, et le pauvre docteur a manqué en perdre la vie. C’est à quoi sont exposés ces hommes de médecine lorsque le
ialnde dit en mourant qu'on luia fait de là mauvaisé médecine. Plus tard je te décrirai, tout au long, Pappareil d’une médecine dans toutes ses formes: je te préviens d'avance que le cœur pourrait bien ten faire mal : c’est viaiment dégoûtant.
Un grand obstacle à la conversion de nos sauvages, c’est la polygamie, qui est en usage surtout chez les chefs et les gens qui passent pour célèbres, soit par leur méchanceté, soit pour s’être distingués dans quelques guerres. Ainsi deux, trois et quatre femmes sont des choses communes ; j'en connaisun quien a eu jusqu’à 10. On juge de la grandeur d’un chef par le nombre de femmes et d’esclaves qu’il possède,
L’esclavage est aussi une des choses détestables qui se trouvent chez eux ; ils font un commerce journalier de ces pauvres esclaves, et les maltraitent plus que de vils animaux. Plusieurs chefs en ont vingt et même davantage.
Le jeu est une des passions dominantes chez tous ces peuples : ils jouent tout ce qu’ils possèdent, et quand ils ont tout perdu, les femmes sont mises au jeu: de là une foule de querelles (a).
Jusqu’à présent on ne les avait point soupçonnés d’idolàtrie, mais maintenant jé ne doute nullement qu’un grand nombre d’entre eux ne soient ido!âtres. Ainsi juge, mon cher ami, s’il est bien facile de faire de (ervents chrétiens avec de semblables matériaux ; il faut, avant tout, en faire des hommes. Ils avaient dans le commencement montré un zèle qui fesait concevoir les plus belles espérances aux prem'ers missionnaires, MM. Blanchet et Demers ; mais tout cela n’a été que passager, et je crains fort que les belles dispositions qu’ont manifestées les tribus que j’ai visitées sur les îles Vancouver et Whidbey ne soient éphémères. Toutefois, si les tribus qui nous avoisinent refusent la lumière qui leur est offerte, il y a dans l’intérieur du pays une multitude de peuplades pour orcuper plus de missionnaires qu’on n’en verra jamais ici.
Quant à l'instruction de notre jeunesse métisse, je dois te dire qu’il y a une école au Wallamette depuis la fin d’octobre
(1) Parmi les objets que tu vas recevoir se trouvent deux espèces
de jeux : l’un des indigènes de Sandwich, l’autre des sauvages de la Nouvelle-Calédonie.
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dernier (1). Tous les élèves, au nombre de 35 (le nombre en augmente tous les jours), sont pensionnaires, et ont pour directeur M. Langlois. On y enseigne, pour le présent, Panglais, le français et l’arithmétique ; l’histoire et la géographie viendront par la suite. Parmi les élèves de notre pensionnat il y a plusieurs enfants d’Américaïns protestants.
À propos d’Américains, j’en viens à leurs ministres. Dans tout le territoire, à peine en reste-t-il quatre ou cinq. Ilest venu ici un navire de guerre américain, dont le com— mandant, peu favorable à ses compatriotes ministres, a examiné leur conduite, s’est informé quels étaient leurs progrès dans la christianisation des naturels, etc., etc. Quant à leur conduite, il a pu en peu de temvs former un volumineux rapport ; mais pour les progrès de Pévangile parmi les naturels, il a trouvé carte blanche. % Pourquoi, disait- ‘ j] au gouverneur, M. MacLaughlin, pourquoi ne chassezvous pas ces gens-là? ” tant il était indigné de leur manière d’agir. Enfin, rendu aux Etats-Unis, ce commandant a présenté son rapport à la Société Biblique, qui a aussitôt retranché les sommes qu’elle avait coutume d’allouer à ces prétendus propagateurs de la foi qui ne s’occupaient que de commerce. Voilà pourquoi, dans le mois de novembre dernier, il en est parti plusieurs ayant à leur tête leur supérieur. Les Américains venus de St-Louis cette année ne veulent pas les voir, tant ils les détestent. Dernièrement une bande de sauvages de l’intérieur du pays s’étant trouvés choqués de ce qu’un de ces ministres avait voulu les assujétir à des lois qu’il avait faites lui-même, ils ont pris le livre qui les contenait, l’ont déchiré et tgnominisé. Sur cela le ministre les a menacés de s’emparer de leurs terres et de leurs chevaux qui sont en grand nombre. Les sauvages, suivant leur coutume, ont dissimulé leur ressentiment pendant plusieurs mois, et sont venus fondre pendant la nuit sur la demeure du ministre. Par bonheur pour lui qu’il n’y était pas, car je pense bien qu’il aurait été victime de ses imprudences. Un pauvre Sandwichois qui était seul dans la maison, au moment de l’attaque, s’est sauvé avec beaucoup de peine. Les sauvages voyant que l’objet de
(1) I ne manque pas d’enfants ici, et surtout d'enfants horriblement méchants : si l'instruction ne vient point à leur sccours, ily a fort à craindre que cette génération ne devienne pire que les sauvages les plus barbares.
leur vengeance n’y était pas, endommagèrent beaucoup sa demeure. On ne saurait croire combien les sauvages ont peu de sympathie pour les Yankées.
Dernièrement les Américains de Orégon-city (chûte du Wallamette) ont tué un sauvage et en ont blessé un autre ; mais. les sauvages ont vengé cette mort en tuant deux Américains à coup de fusil, et ce n’est peut-être pas les seuls qui doivent subir le même sort. Le premier qui a été tué avait fait une abjuration publique dans l’église du Wallamette et avait ensuite épousé une métisse catholique, morte depuis : l’automne dernier, s’étant laissé gagner par les ministres méthodistes, il ava’; renoncé au catholicisme pour reprendre ses anciennes erreurs, et c’est dans cet état malheureux que la mort est venue le trouver.
Je termine ici cette longue lettre : elle est d’un style qui annonce bien un homme qui n’a pas que cela à faire.
Pour la vie,
ton fidèle ami, J.-B.-Z. BOLDUC,
Prêtre, missionnaire.
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