‹ Mission de PhénicieChapitre 1 sur 127 · PLAN GÉNÉRAL DE LA MISSION · texte numérisé non relu

PLAN GÉNÉRAL DE LA MISSION

Vers la fin du mois de mai 1860, S. M. l'Empereur daigna me proposer une mission d'exploration dans l’ancienne Phénicie. Depuis longtemps je regardais une mission de ce genre comme fort nécessaire. Quoique la vieille civilisation phénicienne ait été presque aussi maltraitée en ses monuments d'art qu'en ses monuments liltéraires, il me semblait urgent de recueillir le peu qui reste des premiers, comme on a rassemblé avec scrupule ce qui reste des seconds. Un fait d’ailleurs me frappait : c’élait l'extrême rareté des inscriptions phéniciennes trouvées en Phénicie. Au lendemain de la découverte de Pinseription d'Eschmunazar et d’une autre encore trouvée à Sidon, il me paraissait difficile que la Phénicie dût rester au-dessous de Chypre, de Malte, de la côte d'Afrique, pour l'abondance des textes écrits en phénicien.

Par une coïncidence bizarre, presque le jour même où je recevais cette mission de S. M. l'Empereur, éclataient dans le Liban les massacres qui

devaient bientôt amener une division de l'armée française en Syrie. La présence de nos soldats était une circonstance très-favorable à mon dessein; les fouilles que je me proposais de faire s'en trouvaient singulièrement facilitées : il fut décidé que ces fouilles seraient faites par les soldats el que ma mission tiendrait lieu, pour l’armée de Syrie, de ces commissions scientifiques que la France, en sa noble préoccupation des choses de l'esprit, a toujours associées à ses expéditions militaires dans les pays lointains.

Encore indécis sur l'étendue qu'il convenait de donner à ces recherches et ignorant les ressources que je trouverais en Orient, je résolus de n’amener d'abord avec moi de France aucun collaborateur. La bienveillante intervention de MM. de Sauley et Guillaume Rey n'avait assuré dès lors en Orient la plus précieuse des collaborations : M. le docteur Gaillardot, médecin français, fixé en Syrie depuis vingt-six ans, voulut bien mettre au service de la mission sa rare expérience du pays et les profondes études qu'il en avait déjà faites. Depuis le moment de mon arrivée, en effet, jusqu'à ce jour, M. Gaillardot n'a cessé de me prêter le concours le plus dévoué. Cest grâce à lui que Jai pu, en un an, remplir un programme qui aurait demandé un long séjour. J'ajoute que le courage m'aurait manqué peut-être si, au milieu des innombrables difficultés d’une si pénible entreprise, au milieu de populations égarées ou abruties, je n'avais eu sans cesse à côlé de moi l'exemple de ce que peut la force d'un carac- {ère honnète, sérieux, modeste, pour réagir contre les entraînements d’un monde abaissé.

J'arrivai à Beyrouth dans les derniers jours d'octobre. Je trouvai dans M. le général de Beaufort un empressement à seconder mes recherches qui ne devait pas un moment se démentir. I décida qu'une compagnie serait attachée à chacune des fouilles que je voudrais entreprendre; il me demanda des instructions pour les différents corps déjà répandus dans le

Liban; il prit des mesures eflicaces pour que notre entreprise füt réelle-

ment l'œuvre de l’armée française et centralisät tous les efforts scientifiques du corps nombreux et intelligent d'officiers qui l'entourait.

Dans ma pensée, la mission, pour être complète, devait se composer de quatre campagnes de fouilles, correspondant aux quatre centres principaux de la civilisation phénicienne. Ces quatre campagnes étaient, en commençant par le nord : 1° celle de Ruad (Aradus), Tortose (Antaradus) et Amrit (Marathus); 2° celle de Gébeil (Byblos); 3° celle de Saïda (Sidon); 1° celle de Sour (Tyr). Chaque campagne devait se composer de fouilles exécutées sur les points les plus importants et d'une exploration, aussi complète que possible, de toute la région environnante. Comme appendice de ces quatre campagnes, je projetais un voyage de Palestine, ce pays étant dans l'histoire de l'art l'annexe de la Phénicie.

Avant de fixer mon choix sur l’ordre où il convenait d'exécuter ces diverses séries de recherches, je crus devoir jeter un premier coup d'œil sur quelques-uns des points qu'il s'agissait d'explorer. Je fis ainsi deux voyages préliminaires, lun de Beyrouth à Saïda, l'autre de Beyrouth à Gébeïl, qui me fournirent d'abord un certain nombre d'observations et me permirent de tracer d'avance mon plan avec plus de sûreté. À Saïda, nous déterminämes dès lors les terrains qu'il serait bon d'acheter. À Gébeil, nous préparâmes une installation qui, vu le total dénüment où la vieille Byblos est réduite, offrait beaucoup de difficultés. Du même coup, nous fimes l'exploration la plus attentive du littoral qui s'étend de Gébeïl à Saïda.

Je résolus de commencer par Gébeil. Plusieurs jours furent encore nécessaires pour terminer les préparatifs. J'employai tous les moments de loisir qui m'étaient laissés à des courses aux environs de Beyrouth, et en particulier à Deïr el-Kala. Le samedi 1% décembre, la 4° compagnie du 16° bataillon de chasseurs à pied s'établit enfin à Gébeïl. Je fixai mon séjour à Amschit, beau village, très-florissant, situé à trois quarts d'heure de là, et où je trouvai une fort aimable hospitalité. Le lundi

| n MISSION DE PHÉNICIE.

3 décembre, les fouilles commencèrent. Elles furent continuées durant | les deux mois de décembre et de janvier, sans autres interruplions que | celles qu'amenaient les jours de pluie. Byblos n’offrant aucun endroit qui

attire exclusivement la curiosité, les fouilles furent dispersées sur un très-

| | grand nombre de points dans la plaine qui environne la ville. On verra plus tard avec quel succès. M. de Lubriat, capitaine de la compagnie, el L | M. Sacreste, lieutenant, furent pour moi des collaborateurs pleins de zèle et d'activité. J’admirai la promptitude avec laquelle MM. les sous- | officiers et les soldats se formèrent à ce genre de travail. Quelques-uns | d'entre eux acquirent, en quelques semaines, un coup d'œil très-exercé ; la compagnie tout entière sembla composée d'archéologues émérites.

l M. Sacreste me fit de bons dessins et un plan excellent de Gébeil et des

; | environs. M. Lockroy, que j'avais dès lors attaché à la mission, me fit | d'autres dessins et se chargea de la photographie.

Durant toute la mission, j'eus pour règle d'explorer, pendant que les L | fouilles se faisaient, les régions environnantes. L'hiver ne me permettait | | pas de songer à l'exploration de la haute montagne, alors couverte de io | neige, qui domine Gébeil; j'explorai la région moyenne et loute la côte de Gébeil à Tripoli, portant surtout mon attention sur Maschnaka et k f Semar-Gébeil. Je recueillis, en outre, une foule d'indications qui n'étaient il fournies par les habitants sur les inscriptions dont, selon eux, les rochers

FL de la haute montagne étaient couverts dans la région d'Akoura, de Kar-

taba et de Tannourin.

LÉ ENT : Us nr | PEL. 6

b L lers la fin de décembre, je sentis qu il serait nécessaire, si je voulais | remplir mon programme des quatre campagnes de fouilles, de les pousser me | simultanément sur plusieurs points à la fois. Des initiatives prises sans

fl | mes ordres à Saïda me décidèrent à envoyer M. Gaillardot sur ce point.

Quelques jours auparavant M. le général de Beaufort avait placé une h | compagnie en garnison à Saïda. Parallèlement aux travaux de Gébeil, les

| travaux de Saïda marchèrent ainsi, sous la direction de M. Gaillardot,

INTRODUCTION. H] avec quelques interruptions, durant les mois de janvier, de février, de mars. Au moment où M. Gaillardot me quitta, M. le comte Bentivoglio, consul général de France à Beyrouth, voulut bien détacher, pour le service de la mission, M. Dominique Khadra, drogman auxiliaire du consulat, qui me rendit dans mes rapports avec les indigènes des services considérables.

Le 7 février, je partis de Gébeil. Le temps que je pouvais donner à cet endroit était épuisé ; mais MM. de Lubriat et Sacreste, ayant pris goût

aux travaux, me proposèrent de les continuer après mon départ. Je leur

laissai les instructions et les moyens nécessaires pour cela, en sorte que, pendant près de deux mois, des recherches furent faites à Gébeil, d’une manière moins swivie, il est vrai, mais fructueuse encore. MM. Sacreste et Lockroy, durant ce temps, firent plusieurs plans, dessins où photographies, en particulier à Semar-Gébeïl et à Maschnaka.

En quittant Gébeil, je m'arrêtai quelques jours à Sarba, près Djouni, pour terminer mon premier rapport à l'Empereur. Le 12 février, je rejoignis M. Gaïllardot à Saïda. La direction qu'il avait donnée aux fouilles était si bonne que je trouvai inutile de rester près de lui. Après quelques jours employés à l'étude des environs de Saïda, étude dans laquelle M. Durighello, agent consulaire de France, me fut fort utile, je partis pour Sour, afin de fixer mes idées sur le plan de cette troisième campagne et d'en préparer l'établissement. Dès lors, j'explorai avec soin toute la région de Cana et de la Kasmie. Je revins à Saïda pour achever de régler tout ce qui concernait la campagne de Sour, et suivre encore durant quelques jours les travaux qui s'y exécutaient.

Le 1% mars, je m'installai définitivement à Sour. M. le général de Beaufort n'avait donné, pour cette région, la 1°° compagnie de grenadiers du 13° régiment de ligne, dont j'eus aussi beaucoup à me louer. Le L mars, nous ouvrimes les fouilles dans l'ile et dans la plaine de

Maschouk. Le 18, sans préjudice des travaux qui se continuaient dans

l'ile, un détachement alla camper à Kabr-Hiram et y travailla toute une semainé à grandes Journées. Pendant ee temps, j'explorai la région au sud de Cana. La découverte de la mosaïque nous obligea à des surveillances compliquées, où M. le sous-lieutenant Brouillet fit preuve d’un rare dévouement.

Vers cette époque, j'appris avec certitude que le séjour de l’armée d'occupation ne se prolengerait pas en Syrie au delà des premiers jours de juin. J'entrevoyais bien ailleurs que, passé cette époque, le climat rendrait les travaux fort difficiles. Si je voulais que la région la plus mtéressante peut-être sous le rapport des monuments phéniciens, celle d'Aradus, fût représentée dans nos fouilles, 11 ny avait plus de temps à perdre. ”

Éloignée de tous les points fréquentés d'ordinaire par les voyageurs, livrée à une anarchie séculaire, occupée par des populations parvenues au dernier degré d’'abaissement où le fanatisme et un mauvais gouvernement peuvent conduire l'espèce humaine, cette contrée eût attendu longtemps, sans doute, des explorateurs, sans les circonstances exceptionnelles où je faisais mes recherches. Malgré la difficulté d'établir une compagnie isolée en un pays aussi abandonné et aussi éloigné du centre de son expédition, M. le général de Beaufort ne voulut pas laisser notre entreprise incomplète. D’un autre côté, grâce au concours de M. de La Grandière, commandant de la station, je pus me multiplier en quelque sorte et présider sur des points très-éloignés à des recherches actives.

Certes, il y aurait eu des avantages à ne faire qu'une campagne à la (ois et à donner successivement à chacune d’elles la somme de nos efforts communs ; mais dès qu'il me fut démontré que, à partir du mois de juin, les fouilles dans le sol deviendraient impossibles; dès que je pus croire que, au delà de cette époque, le concours de l'armée, qui avait été la condition essentielle de nos travaux, pourrait me manquer, je n’eus plus

de choix. H fallait ou renoncer à quelque partie de mon plan, ce qui

eût été une faute capitale dans une entreprise qui, si elle peut avoir quelque mérite, devait avoir avant tout celui de fournir des données comparalives, ou m'arrèter au système des travaux simultanés. Je puis dire que l'adoption de ce système ne me laissa d’autres regrets que celui d’être obligé de partager mon temps entre des séries de travaux également pleines d’attraits, dont une seule eût sufli pour m'allacher et m'occuper tout entier.

Le 25 mars, après avoir laissé des instructions à M. Brouillet pour la continuation des fouilles de Sour, je m'embarquai sur le Colbert; je passai deux jours à Saïda pour examiner les beaux sarcophages que venait de trouver M. Gaïllardot; je touchai à Gébeil, où je jetai un rapide coup d'œil sur les travaux que la compagnie avait exécutés durant mon absence. Cette même compagnie prenait passage sur le Colbert, et, le 34 mars au soir, nous entrions dans le port de Ruad. Comme l'exploration de Pile ne pouvait être faite qu'avec le concours des hommes de la marine, nous procédämes immédiatement à quelques rapides travaux; il me fut bientôt démontré que des fouilles étendues ne pouvaient être tentées sur ce point. Ayant renoncé, d'un autre côté, à la recherche des petits objets qui, depuis longtemps, se poursuit avec une grande activité dans la plaine de Tortose, je crus devoir porter tout l'effort de nos travailleurs sur Amrit. La compagnie y vint camper le 3 avril. Durant deux mois, elle ne cessa de remuer ce champ, jusque-là si peu exploré. Tels étaient le zèle de MM. les officiers et l'expérience que les hommes avaient acquise en ce genre de recherches, que je n'hésitai pas à abandonner la compagnie à elle-même, pendant que j'irais sur d'autres points diriger les travaux. Laissant à M. Sacreste mes instructions et le plan de fouilles que j'avais conçu, Je repartis au bout d’une semaine pour reprendre mes fouilles à l'autre extrémité de la Phénicie. Au bout de quelques jours cependant, je priai M. Gaillardot de mettre fin à ses fouilles de Saïda et de venir

rejoindre la compagnie à Amrit. L'expérience de mon collaborateur, sa

connaissance de la langue du pays, et sa science médicale, étaient nécessaires pour qu'on püt être rassuré sur le sort d’une poignée d'hommes jetés sur un point perdu au milieu de populations hostiles, et fort malsain en élé.

Le 8 avril, j'étais ramené par le Colbert à mes fouilles de Tyr. M. du Boisguéhenneuc, commandant de ce navire, qui m'avait déjà rendu tant de services, me rendit cette fois le plus grand de tous, en faisant, au point de vue d’un marin exercé, une étude des rivages de Pile de Tyr et de ses ports, étude qui permettra de résoudre plusieurs problèmes importants de topographie. Je trouvai aussi à Sour un secours que je réclamais depuis longtemps. Dès ma campagne de Gébeil, j'avais reconnu la nécessité, pour la mission, d’un architecte qui fût en même temps un dessinateur exercé, et j'en fis la demande. Divers mcidents amenèrent des délais et des pertes de temps. M. T hobois arriva trop tard pour que je pusse lui confier, comme je l'avais projeté d'abord, les fouilles de la région d'Aradus. Pendant mon absence de ce côté, il fit quelques travaux à Sour; puis, le 11 avril, nous allâmes camper, avec un détachement, à Oum el-Awamid, à cinq lieues au sud de Sour. Pendant que les fouilles s’y exécutaient sous la surveillance de M. Thobois, j'allai explorer tout le Beled-Bescharrah, si riche en antiquités; puis, le 26 avril, je partis pour un voyage en Palestine. Je gagnai N aplouse par Saint-J ean-d'Acre, Khaïfa et le Carmel; j'étudiai durant plusieurs jours les monuments de Jérusalem et d'Hébron; je regagnai Khaïfa par Jaffa et la mer; je visitai Athlith et les antiquités situées au pied du Carmel, puis, m’enfonçant dans la Galilée, je vis Nazareth, le Thabor, le Jourdain près de sa sortie du lac de Tibériade, toute la côte occidentale du lae, le pont des Filles-de-Jacob, le lac Huleh, Safed, Meiron, Jish (Giscala), Kalaat-Kurein (Montlort). Le 25 mai, je revoyais nos travaux d'Oum el-Awamid, redevenus déserts. M. Brouillet et M. Thobois étaient tombés malades. Les hommes eux-

mêmes, après vingt-cinq jours de travail dans un désert exposé à un

INTRODUCTION. 9 Éhamsin presque continu, s'étaient trouvés réduits à un état de fatigue extrême, Le détachement avait dû revenir à Sour. Depuis ce retour, aucun travail bien suivi n'avait été exécuté.

Le moment du départ de l'armée approchait. Mon plan était à peu près remph. Grâce aux travaux continués sur deux ou trois points à la fois, chacune de nos campagnes avait eu au moins deux mois de travail. Le 26 mai, le Colbert vint prendre la compagnie de Sour, la déposa à Beyrouth el me porta de nouveau à Ruad. J'étudiai les résultats obtenus à Amrit, el jugeai bientôt que c'était là surtout que les dessins d’un architecte étaient nécessaires. I fut décidé que M. Thobois ferait sur place l'étude et la restitution des beaux monuments de cette plaine, les plus incontestablement phéniciens de ceux qui ont survécu en Syrie. M. Gaillardot, avec son dévouement ordinaire, voulut bien rester pour Paccompagner et rédiger une complète description du sol que nous veniohs d'explorer. M. Lockroy devait faire, de son côté, quelques nouveaux dessins. C'est 1 que M. Thobois nous rendit un service de premier ordre, Ses dessins d'Amrit sont des chefs-d'œuvre d'étude approfondie, qui ne pouvaient résulter que d'un paient travail de restitution entrepris en face des monuments, et dont aucune photographie n'aurait pu tenir lieu.

Le 31 mai, j'étais de retour à Beyrouth avec la compagnie qui avait fait les fouilles de Gébeil et d'Amrit. Je pris congé de tant d'excellents collaborateurs, qui me laisseront un cher souvenir; je commençai à centraliser, dès lors, les objets provenant de nos fouilles, et j'allai passer quelques jours à Sarba pour y rédiger mon second rapport. Vers le même temps, M. Taddei, mosaïste romain, chargé d'enlever la mosaïque de Kabr-Hiram, arrivait. M. Khadra se ch argea d'aller l'établir dans ce désert, où il continua son travail, durant tout l'été, avec beaucoup de persévérance et d'habileté.

Le moment favorable pour les excursions de la haute montagne était

venu. Après quelques courses à Ghineh et aux points qui entourent la baie de Djouni, je partis le 18 juin pour une longue excursion, qui me conduisit successivement à Antoura, Reyfoun, Kalaat-Fakra, Harayé, Aphaca, Akoura, le lac Leimon, Baalbek, Deïr el-Ahmar, les Cèdres, Ehden. À Ehden, je reçus des nouvelles de mes collaborateurs d’Amrit; elles étaient fort tristes à quelques égards. Le jour même où M. Thobois avait terminé ses dessins, M. Gaillardot s'était trouvé pris d’un accès de fièvre pernicieuse du caractère le plus dangereux. Il regagnait Tripoli à grand'peine. MM. Thobois et Lockroy, ayant voulu explorer la côte de Tortose à Lattakié, virent leurs efforts paralysés par la maladie. La saison

était trop avancée. À mon orand regret, l'exploration des environs de

Tortose n'eut pas ce caractère minutieux et complet qu'on remarquera à nos battues dans les régions de Gébeil, Saïda et Sour.

* Je descendis d'Ehden à Tripoli, en visitant les temples de Bziza et de Naous. Je trouvai M. Gaïllardot dans un état encore très-alarmant. M. Lockroy, qui était le moins fatigué, voulut bien se charger d’une exeursion aux temples de Hosn el-Sefiri, au Djebel-Akkar, à Kalaat el-Hosn, au monument de Hurmul. Pour moi, je relis avec M. Thobois la route de Tripoli à Gébeil, afin d'avoir son avis sur plusieurs points qui m'avaient laissé en suspens. Je visitai le massif du cap Theou-Prosopon; J'étudiai de nouveau Anefé et Semar-Gébeil; je pris l'avis de M. Thobois sur les monuments de Gébeil; puis je partis avec lui pour Maschnaka. Nous consacrâmes trois Jours à étudier de nouveau ce point important. M. Thobois me déclara alors que sa santé ne ui permettait plus de continuer son séjour en Syrie. [ alla dessiner les bas-reliefs de Ghineh, puis s'embarqua à Beyrouth. Voulant cependant utiliser son retour pour la mission, il s'arrêta à Jaffa, et vit les monuments de Jérusalem et d'Hébron. Il en fit d'excellents dessins, et arriva sur l’âge de ces monuments aux idées que je m'étais faites moi-même. La sûreté de coup d'œil de M. Thobois et

ses études comparatives sur les monuments de la Grèce, de la Sicile et

INTRODUCTION. 11 de lltalie, me fixèrent dès lors, à cet égard, dans les opinions qu'ont depuis confirmées les recherches plus étendues de M. de Vogüé.

Une nouvelle course, concentrique à la première, mais d’un rayon moins large, m'était nétessaire pour compléter l'exploration du Liban au-dessus de Gébeil. Le 9 juillet, je partis de Maschnaka, et je visitai successivement Mischmisch, Jrapta, Djej, Tartedj, Tannourin, Deïr- Houb, Douma, Toula. M. Khadra n'accompagnait dans cette excursion comme dans la première, et battait le pays autour des points où je passais pour découvrir les singulières inscriptions qu’on lit en ces parages sur les rochers. Pendant quelques jours, j'eus aussi avec moi M. Lockroy, qui était de retour de sa course au Djebel-Akkar. Mais il tomba malade à Deïr-Houb. Le 20 juillet, j'arrivai à Amschit. Notre état de fatigue était extrême. Ma sœur, qui m'avait accompagné dans tous mes voyages, avait été prise à Toula de douleurs névralgiques très-violentes. Je fis ma dernière excursion dans la partie du Liban maritime qui s'étend d'Amschit à Batroun; puis j'allai m'établir à Ghazir pour y prendre un peu de repos. Nous fimes encore quelques recherches aux environs, en particulier au Djebel-Mousa, à Fatha, à Ghineh. Je profitai de la profonde tranquillité dont je jouissais dans ces belles montagnes pour écrire les

à 3 NS \ oérées la Palestine, et qui, bien que n'appar-

tenant pas directement à l'objet de ma mission, avaient avec elle plus

idées que m'avait sug

d'un rapport.

Le mois d'août fut rempli par les soucis que nous donna l'enlèvement des objets que nous avions recueillis dans différents magasins échelonnés le long de la côte. Je fus activement secondé dans ce soin par M. Gaillardot, à peine relevé de sa maladie, et par M. Khadra. L’extrème dénûment où l'on se trouve en Syrie pour les moyens de transport nous causa d'étranges embarras. H fallut le zèle et l'industrie de MM. les officiers de marine, et en particulier de M. Jaulin-Duseutre, commandant du Caton,

pour triompher de ces difficultés.

Vers la fin du mois d'août, ma tâche était en réalité terminée; ce qui me restait encore à faire sur la côte devait être ajourné à l'hiver suivant, et M. Gaillardot s'en chargeait. Dans mon plan primiul, je ne devais embrasser que la Phénicie continentale, abstraction faite des colomes phéniciennes; et certes, si un tel programme péchait en quelque chose, c'était par son étendue. Le désir de voir Chypre et d'y préparer une campagne de fouilles pour l'hiver s'éveilla néanmoins en moi durant mes recherches. Chypre n’est pas la Phénicie, et il faudra se garder de tenir pour phéniciens tous les monuments qu'on y découvrira. Mais Chypre eut au moins une ville complétement phénicienne, CGitium; dès le xvur* siècle, ce fut Chypre qui offrit le contingent le plus considérable d'inscriptions phéniciennes. Beaucoup d'indications qui m'étaient fournies me décidèrent à donner suite à une telle idée. En vue de préparer celte dernière exploration et de terminer quelques arrangements relatifs à lembarquement des objets antiques, je quitta Ghazir et vins me fixer à Beyrouth dans les premiers jours de septembre. Je croyais avoir dit adieu pour toujours à la montagne. Une dernière opération, enlèvement des deux grands sarcophages de Gébeil qu'on avait jugé d’abord impossible, me ramena une dernière fois à Amschit.

C'est Là que la douleur la plus cruelle que j'eusse jamais éprouvée vint m'accabler. Ma sœur, depuis plusieurs jours indisposée, fut atteinte à Amschit, le 20 septembre, d’un accès de fièvre pernicieuse, qui lui enleva le sentiment. Par une fatalité qui pèsera sur toute ma vie comme un rêve funeste, presque à la même heure, frappé du mème mal, je m'évanouissais à côté d'elle. Lorsque je me réveillai, trente-deux heures après, ma courageuse amie n'était plus. Quand même, après ce coup, j'aurais pu, sans m'exposer à un danger évident, affronter le climat de Chypre, l'accablement produit par la perte que j'avais faite ne m'eüt pas laissé la force nécessaire pour les travaux de l'exploration. Mon programme primitif,

d'ailleurs, était rempli; tous nos objets étaient embarqués pour la France;

INTRODUCTION. 15) le 10 octobre 1861, je quittai Beyrouth, où j'étais débarqué un an auparavant, presque jour pour jour.

J'ai dit ce que je devais à mes collaborateurs, au nombre desquels je place en première ligne les habiles officiers qui me secondèrent avee un zèle si désintéressé. Je manquerais à un devoir si je ne disais ce que je dois aux autorités et aux habitants du pays. Fuad-Pacha me donna, avec beaucoup de libéralité, tous les pouvoirs nécessaires pour fouiller sur les terrains qui appartiennent au gouvernement turc. Yousef-Bey-Karam, en m'appuyant de son autorité dans le Kesrouan et les régions voisines, prévint toutes les difficultés qu'on aurait pu croire inévitables en des opérations aussi compliquées. Son Éminence le patriarche des Maronites, outre les précieuses indications qu'il me fournit, me rendit de grands services en me faisant trouver dans le clergé du Liban un concours empressé el en me permettant de faire enlever dans le mur des églises quelques pierres d'un intérêt historique. Enfin mes rapports avec les douces et bonnes populations maronites furent jusqu'au bout excellents, surtout dans la région de Gébeil. Pas une seule fois nous ne rencontrâmes d’objections de la part des propriétaires des terrains sur lesquels nous étions conduits à fouiller. L'empressement à me communiquer tous les renseignements qui pouvaient m'être utiles était une vraie émulation. Je ne pense pas qu'à cet égard aucun voyageur trouve jamais des conditions meilleures que celles qui me furent faites, au moins jusqu'au départ de l'armée. Le dévouement à la France, le sentiment d’une reconnaissance bien naturelle, mais par cela même en un sens plus méritoire, nous procurèrent chez ces populations patriarcales, que n’a pas altérées le contact des Grecs, des musulmans, des Levantins, un accueil dont je me souviendrai toujours. Aussi ne crois-je pas m'être départi une seule fois avec elles des égards qu'on doit à une race abattue par les plus grands malheurs que Jamais nation ait supportés.

L'accueil des populations musulmanes et métualies ne pouvait, vu

les circonstances, être aussi favorable. Au milieu de ces populations, à demi sauvages ou abruties, j'ai la conscience de n'avoir jamais oublié ce qu'on se doit à soi-même en traitant avec des races inférieures, incapables de comprendre la délicatesse dont on use envers elles. J’ai respecté le droit même avec ceux qui ne voyaient dans ce respect qu'une marque de faiblesse of de timidité. Une seule fois du reste, à Ruad, cette malveïllance s’est exprimée en actes posilifs. L'Oriental ne peut supposer l'Européen étranger aux haines qui l'animent. Le Grec orthodoxe ne saurait admettre que nous soyons indifférents à des rivalités qui remplissent sa vie. J'ai souvent pu m'apercevoir, dans les villages non catholiques, de bien de petites perfidies. Pour les inscriptions, en particulier, j'ai été beaucoup mieux renseigné dans les localités maronites où grecques-unies que chez les orthodoxes ou chez les musulmans. À vrai dire, c'est lincurable folie et l'aberration d'esprit de ces pauvres races, plutôt que leur mauvais vouloir, qui m'ont créé des difficultés. Les soties chimères qui remplissent toutes les têtes sur de prétendus trésors cachés m'ont causé de vraies contrariétés; il était impossible de persuader à des gens étrangers à toute idée scientifique que je ne venais pas chercher de lor. Deux ou trois fois, des monuments sur lesquels j'avais jeté des regards trop attentifs ont été brisés, et je crains bien que, depuis mon départ, nos travaux n'aient amené plus d'une regrettable destruction.

Grâce à un arrêté de M. le ministre d'État, quelques-unes des lacunes que j'avais eu le regret de laisser derrière moi ont déjà pu être remplies. Ces lacunes étaient de deux sortes : d’une part, je regrettais de n'avoir pu visiter Chypre; de l’autre, il me restait sur la côte de Syrie plusieurs desiderata à satisfaire. En ce qui concerne Chypre, une circonstance des plus heureuses m'a permis de la faire rentrer dans mon cadre. Vers l'époque de mon retour, j'appris que M. le comte Melchior de Vogüé, consciencieux explorateur qui avait déjà rendu de grands services à l'archéologie phé-

nicienne, se disposait à parür pour l'Orient avec un plan de recherches

à lui personnel. Je lui demandai de comprendre Pile de Chypre dans son itinéraire. M. de Vogüé se prèta à mon désir, et se chargea en outre d’organiser les fouilles qui devaient être faites pour le compte de la mission. En compagnie de M. Waddington, autre voyageur plein de zèle et de savoir, avec l'aide de M. Duthoit, architecte, secondé en outre par M. Grasset, jeune Français établi à Chypre, il a exécuté, dans les premiers mois de 1862, une exploration complète du sol de Pile et des fouilles trèsfructueuses sur plusieurs points. Ces résultats entreront dans notre ouvrage-et y formeront un livre au moins aussi développé que les livres qui concernent Sidon, Tyr, Byblos, Aradus.

Sur la côte de Syrie, M. Gaillardot a continué nos recherches, depuis mon départ, avec un zèle que létat de sa santé, fortement ébranlée par sa fièvre d'Amrit, n’a pu ralentir. Trois choses restaient à faire pour remphir complétement le plan que je m'étais proposé : 1° continuer à fouiller la partie de la nécropole de Saïda qui a été acquise par la France; 2° faire plusieurs dessins et photographies des monuments du Beled- Bescharrah, que le temps ne nous avait pas permis d'exécuter; 3° reprendre les fouilles d'Oum el-Awamid, que nous fûmes obligés d'abandonner au moment même où elles promettaient d’être le plus fructueuses en inscriplions phéniciennes. L'exploration de la nécropole de Saïda, dans les limites où nous lavions conçue, a été complétement terminée. Tous les plans et dessins de la ville et des environs sont finis. Un grand nombre de faits nouveaux sur les antiquités sidoniennes ont été recueillis. Enfin les projets pour l'exécution des dessins et des photographies du Beled-Bescharrah sont arrètés entre nous. Quant à la reprise des fouilles d'Oum el-Awamid, nous l'avons momentanément ajournée; mais nous sommes loin d'y avoir renoncé. Si je devais revoir encore un pays qui m'a laissé de si chères et si cruelles impressions, ce serait 1à seulement que j'aimerais à tenter de nouvelles fouilles. J'ignore si l'avenir me le

permettra.

Pour la publication des résultats, j'ai cru devoir suivre l’ordre géographique et non celui dans lequel les explorations ont été faites. Ge dernier plan m'aurait obligé de revenir à diverses reprises sur la même localité ou sur des localités fort rapprochées. Ma rédaction, sur bien des points, accusera des lacunes que j'espère voir comblées avant l'achèvement de ce travail. Il y sera suppléé par des addenda considérables, qui cloront la publication. Ce mode de rédaction n'est pas dans mes habitudes; mais j'ai cru devoir l'adopter ter. Pour être satisfait sur tous les détails, j'aurais été obligé d'attendre longtemps encore. Or les résultats de voyages scientifiques doivent être publiés aussi vite que possible, sous peine de ne tomber dans la circulation que déflorés et arriérés.

Outre les collaborateurs de la mission, quelques personnes m'ont prêté pour la composition de cet ouvrage le plus gracieux concours. Je citerai en particulier mon savant confrère M. Egocr, qui m'a aidé dans la lecture et le commentaire des inscriptions grecques, et M. le capitaine d'étatmajor Nau de Ghamplouis, qui à dressé la carte générale des travaux de la mission. Je dois aussi des remerciments à M. le général Blondel, directeur du dépôt de la guerre, qui a bien voulu nous permettre de réduire pour cette carte le beau travail exécuté par la brigade topographique du corps expéditionnaire de Syrie et nous donner pour cela de grandes facilités.

Le plus souvent je ne fera qu'éveiller le désir d'investigations plus étendues. Je n'ai pas songé un moment, en eflet, qu'il me fût possible d'épuiser une matière aussi neuve. Si l'Italie, qui a des antiquaires habiles depuis quatre cents ans, laisse place encore à des découvertes importantes, ce n'est pas en quelques mois qu'on pouvait espérer de faire rendre à cette terre, qui compte trois mille ans d'histoire, tout ce qu'elle recèle. Ma tâche devait se borner à ouvrir la série des explorations profondes dans le sol, à vérifier el suivre en détail ce que d'ingénieux et savants

voyageurs ont déjà entrevu, à lrouver quelque loi générale qui serve de

INTRODUCTION. 7 Ml pour les travaux futurs, à entreprendre surtout ce que la spéculation privée, suflisante pour la recherche des objets transportables, ne saurait faire, je veux dire la découverte des grands monuments et la poursuite des questions d'histoire. J'ai la conscience d’avoir dépensé pour cet objet un an de ma pleine activité. En même temps qu'un inconsolable regret, il me restera de cette mission, qui m'a mis durant une année dans le

contact le plus intime avec antiquité, un profond souvenir.

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