‹ Mission de PhénicieChapitre 2 sur 127 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

RUAD.

Comme je l'ai dit, ce futle 31 mars au soir que le Colbert jeta l'ancre dans l'antique port d’Aradus, ayant à son bord cette même compagnie que j'avais eue pour les fouilles de Byblos, et en laquelle je devais trouver, sur ce champ nouveau, le même zèle, la même intelligence, la même gaieté. Le lendemain, la compagnie alla camper entre Tortose et Amrit, près du Nahr-Rhamké, à trois kilomètres de Tortose, sur un tumulus que Je suppose marquer l'emplacement de lancienne Enhydra, et nous commençämes un examen rapide qui pût nous permettre de concevoir avec sûrelé le plan de nos recherches. ;

Pour la facile intelligence des détails qui vont suivre, je donne ici une réduction du plan hydrographique de toute cette eôte levé, lors de l’'expédition, par MM. Desmoulins et Pouvreau, et publié lan dernier par le Dépôt de la marine".

La petite île d'Arvad, que les Grecs ont nommée Aradus, éloignée

! Comparer la carte plus ancienne de M. Grasset, anglaise du capitaine Mansell, ARuad Anchorage

publiée par le même Dépôt (1855), et la carte (1860).

de la terre d’un peu moins de trois kilomètres, fut la forteresse et comme

le sanctuaire d’une population riche et industrieuse, qui garda jusqu'à

| Dore 1f& Tortose

= (tthedrale

Nalo Rhays 2

Tumulus artificiel

Nahr Amriz

\ oi Les era M Lyhax 774

Not Héblès

l'époque romaine sa physionomie propre’. Mentionnés dans le plus ancien document géographique qui nous reste, le x° chapitre de la Genèse, à une époque où Tyr n'existait pas encore, ou du moins n'était pas distinguée de Sidon, les Arvadites peuplèrent toute la côte voisine et y fondèrent une ligne de villes, filles d’Arvad, Paltus, Balanée, Carné, Enhydra, Marathus?. Toutes ces villes continentales furent éclipsées, à l'époque romaine, par Antaradus, qui s'éleva probablement sur les ruines de lune d'elles. Antaradus, en effet, n’est pas nommée dans Strabon, qui décrit cette côte avec tant d’exactitude. Elle ne paraît dans aucun docu-

1 Voy. Movers, Die Phœnizier, Il, 1, 100 et suiv. Belles-Lettres, t. XXXIV, p. 229 et suiv. — ? Où

sans oublier le savant mémoire de l'abbé Mignot, Àpédw mpôcomo, comme dit Arrien (Anab. Il, x, dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions et 17).

CAMPAGNE D’ARADUS. 21 ment antérieur à la Géopraphie de Ptolémée. Aussi, tandis que l'ile porte encore aujourd'hui, comme au x° chapitre de la Genèse, son nom antique de Ruad?, Antaradus a gardé la forme grecque de son nom. Tartous, dont les Croisés firent Tortose, n'est qu'une forme écourtée d'Antaradus*.

L'aspect de la côte de Syrie, vis-à-vis de Ruad, correspond parfaitement aux renseignements fournis par les historiens et les géographes de l'antiquité. Ce grand ensemble de civilisation, qu'on peut appeler wrvadite, est représenté de nos jours par un vaste amas de ruines qui couvre la côte sur une ligne continue de trois ou quatre lieues. Carné, Antaradus, Enhydra, Marathus, devaient se toucher presque, et il est aujourd’hui fort difficile de dire où l'une commencait et où l'autre finissait. C'était une sorte de Chiaia, où s'épanouissait tout ce qui eût été trop à l’étroit dans l'ile. Marathus seule, parmi ces centres de population, eut une individualité distincte de la ville insulaire, et soutint contre sa métropole une rivalité qui entraina, pour la ville continentale, une totale destruction“. Shaw et Pococke reconnurent déjà Carné sous le nom moderne de Karnoun”,

LV. xv, 16. M. Ritter (Erdkunde, XNIE, p. 53) nie qu'Antaradus soit nommée dans Ptolémée ; c’est

dirent pas leur langue indigène et continuèrent d'appeler les villes de leurs anciens noms. Lattakié, Anlà une inadvertance. Ailleurs (ibid. p. 861) M. Ritter takié, Tartous, ne sont que des exceptions apparentes. cite le passage de Ptolémée. car ces villes ne furent importantes que depuis les ? Ce fait de la forme la plus antique d’un nom de Séleucides ou les Romains. T'araboulous (Tripolis) n’est localité conservée en Syrie jusqu’à nos jours, tandis pas une exception plus réelle. Il ne semble pas qu'il que les formes intermédiaires ont disparu, n’est pas y ait eu de nom phénicien commun aux trois villes

du reste isolé. C’est une loi générale pour toute la qui la composaient. Nous verrons plus tard qu’en Pa-

lestine les choses se passèrent tout autrement. 3 Cf. Ritter, XVIT, p. 864 et suiv. Aux autorités qu'il cite, ajoutez Brocard, dans le Rudim. novitiorum

Phénicie. De même que le nom de Ruad ressemble plus à Arvad qu'à la forme grecque Aradus, la vieille Gebal s'appelle aujourd'hui Gébeil et non

Byblos; Acco Sappelle Acca et non Piolémaïde; Hama

(Lubeck, 1475), fol. 168 a. Cest par une erreur

s'appelle comme au x° chapitre de la Genèse, et venant de Maundrell ( Voy. d'Alep à Jérus. Utrecht,

non Épiphanie. Brek (Arca ou Césarée du Liban) porte encore le nom qu’elle avait au x° siècle avant J. G. et non celui de Kaisarieh. Soux porte son nom hébreu 3, plutôt que son nom grec Tépos. Lebnän vient de 132, et non de Af&avos. Baalbek porte son nom sémilique et non celui d'Héhopolis. Homs ne vient pas non plus d'Éuicos; c’est un nom original. On dit encore aujourd'hui Tadmor et non Palmyre; Haleb et non Bérée; Kinnesrin et non Chalcis; Mabug et non Hiérapolis. NL est évident que les gens du pays ne per-

1705, p. 29) qu'on a vu dans la moderne Tortose l'antique Orthosie. Il est surprenant que M. Thomson soit tombé dans cette grossière confusion (Bibliotheca sacra, V (New-York, 1848), p. 247). Orthosie était à Arthusi, trente kilomètres plus au sud. (Voy. Recogn. Pseudo-Clem. Hom. xu, 1.) Cette erreur est répétée traditionneflement dans tous les livres usuels relatifs à la Syrie.

% Diod. de Sie. XXXIIT, Fragm. v; Polybe, V, 68.

5 La terminaison oun s’est introduite, dans l'usage

à une heure au nord de Tortose. Tortose est Antaradus. Le nom de Marathus se retrouve à environ huit kilomètres au sud, sous la forme Mrith ou Amrit'. Quant à Enhydra, dont le nom semble grec, 1l faut peut-être la placer près de ce tumulus artificiel élevé dans un endroit riche en belles eaux, entre Tortose et Amrit?. Quoi qu'il en soit, pour nos fouilles, la vaste superficie du sol arvadite se divisait en trois régions : 1° l'ile de Ruad; 9° Tortose et ses environs; 3° Amrit, point central d’un champ de ruines de près d’une lieue carrée.

Tout d'abord nous reconnûümes l'impossibilité de faire travailler les troupes de terre dans l'île de Ruad. Le passage journalier de l'île au continent eût offert de graves inconvénients; le séjour permanent d'un détachement dans l’île eût été encore plus difficile à organiser. Les fouilles de l'ile se trouvèrent donc ainsi dévolues tout entières aux marins du GColbert. M. le commandant du Boisguéhenneuc nous donna pour cette exploration toutes les ressources dont il pouvait disposer. Nous trouvâmes bientôt, du reste, que les fouilles ne pouvaient se faire sur ce point que d’une manière fort restreinte.

L'ile a la forme d'un ovale, d'environ huit cents mètres de long sur cinq cents mètres de large. Ce ne fut d’abord, comme Tyr, qu'un écueil sans terre végétale. Dans la plus grande partie de l'ile, du côté du nord et de l'ouest, le roc est à vif. Du côté de l'est, il y a un sol; mais il suffit de quelques tranchées pour nous prouver que ce sol était formé d’une couche de sable

qui, ici comme à Sour, s’est accumulée au fond de l'ancien port. Seule,

vulgaire, à la fin de beaucoup de noms propres qui ne se lerminaient pas en o» : Botroun = Bérpus, Calmoun — Calamus.

1 L'identification de ces deux mots paraît avoir été faite de plusieurs côtés à la fois. Voir Thomson, dans la Bibl. sacra, N (1848), p. 250, rendant compte d'un voyage fait en 1845, et Gerhard, dans les Mémoires de l’Académie de Berlin (Mémoire lu le 13 août 1846) (1848). Cest par une série d’inadvertances que M. Ritter (Zrdkunde, XNIT, 59, 53, 857, 859, 861) a identifié Antaradus et Marathus.

M. Ch. Müller (ad Strab. p. 798) a bien vu cette erreur. M. Movers (IL, 1, 101) avait déjà conjecturé sur ce point avec assez peu de bonheur. Le passage de Strabon, XVI, 11, 13, plaçant Aradus entre Carné et Marathus, suffisait pour prouver que Marathus était au sud d’Aradus; or Tortose est au nord-est de Ruad. Ptolémée (1. c.) distingue expressément les deux villes.

2 Pococke (A Description of the East, Londres, 1745, vol. Il, 1° partie, p. 202-203) incline à placer en cet endroit Antaradus.

CAMPAGNE D'ARADUS. 23 la partie méridionale de l'ile est recouverte d’un terrain formé de décombres. Que ce terrain renferme de précieux débris d’une bonne antiquité, c'est ce qui ne tarda pas à nous être révélé. Un certain Abdelbaki ! avait réuni chez lui les pierres extraites des fondements d’une maison bâtie il y a quelques années et d’autres antiquités, pour la plupart recueillies dans l’île. Ces pierres nous semblèrent d’un grand intérêt, et excitèrent en nous une double tentation, celle d'acquérir ces curieux objets et celle d’en trouver de semblables. Mais cette seconde ambition fut bientôt découragée. Toute la partie de lle dont nous parlons est couverte de maisons, séparées par des passages étroits et des cours ou jardins si petits que la plus grande tranchée n°y eùt pas atteint deux mètres de long. Aucun point n'offrait d’espérances assez précises pour justifier des achats de terrains, que d'ailleurs la bizarrerie des habitants eût rendus presque impossibles. Cependant, pour ne pas quitter sans lavoir sondé un terrain peut-être bien riche, nous accueillimes des propositions qui nous furent faites par quelques habitants; nous résolümes du moins d'enlever quelques inscriptions engagées dans les murs et dont le prix fut dès ce jour fixé avec les propriétaires.

Des difficultés telles que je n'en avais pas encore rencontré s’offrirent tout à coup dans ces fouilles, déjà si fatalement bornées par la nature du terrain. La population de Ruad forme en Syrie un petit monde à part et comme une sorte de république indépendante. Elle est exclusivement musulmane, très-fanatique, assez fière, poussant jusqu'à l'absurde cette sublité et cette fausseté d'esprit qui sont le trait général du caractère syrien. Nulle part on ne comprend mieux à quel degré de sotlise peuvent arriver des populations dont l'esprit est faussé par des siècles de fanatisme et d'ignorance. Déjà, le soir même de notre arrivée, un incident, trop ridicule pour être raconté ici, nous avait révélé la totale subversion du sens commun qu'a amenée chez ces populations isolées l'absence de tout contact

civilisateur. Lors de notre première visite à Ruad, nous trouvâmes les

1 Celui dont parle Walpole; ef. Ritter, XVIT, 8m.

habitants fort empressés à seconder des travaux qu'ils ne comprenaient pas, mais dont ils espéraient plus d'un profit. Ces dispositions étaient totalement changées quand les marins débarquèrent pour procéder aux fouilles. Les jardins où nous devions faire des excavations, et dont les propriétaires avaient déjà reçu un salaire, se trouvèrent fermés; les possesseurs des inscriptions refusèrent de les laisser enlever. Tous s’excusèrent en disant qu'ils avaient reçu défense, sous les menaces les plus graves, de contribuer à nos travaux. Cette défense ne venait pas assurément de l'autorité turque, représentée à Ruad par un infortuné mudhir, qui n’a pas sous ses ordres un seul zaptié, et qui d’ailleurs nous livrait tous ses pouvoirs avec une largeur presque exagérée. On m'avoua enfin que la défense venait du bazar, c'est-à-dire de quelques fanatiques, qui, à Ruad comme dans toute la Syrie, tiennent par la terreur des populations entières, quelquefois fort inoffensives. Ces insensés, groupés autour de la mosquée et du bazar, font l'opinion, ou plutôt la conduisent, par la érainte de l'incendie et de l'assassinat, à tous les excès. Par antipathie pour la France !, et par suite de cette haine instinetive pour la science qui est au fond de tout musulman, ils menaçaient, après notre départ, des avanies les plus graves quiconque favoriserait en quoi que ce soit notre dessein. Un ouvrier dont nous etimes besoin nous avoua qu'il nous servirait volontiers, mais il demandait qu'on lui donnât quelques coups devant la foule pour bien constater qu'il ne nous obéissait que par nécessité.

Nous ne pouvions naturellement reculer devant d'aussi misérables difficultés, et, toujours accompagnés du mudhir ture, que nous défendions contre les insultes de ses administrés, nous procédâmes aux travaux qui avaient été convenus?. Le lendemain, une chaloupe armée accompagna les travailleurs : les dispositions changèrent subitement, et bientôt toute

1 La population de Ruad est dévouée avec zèle sont entre nos mains, attestent que tout s’est fait du à la Turquie et à l'Angleterre. (Voir Ritter, Erdkunde plein gré des propriétaires, et qu'ils ont reçu pour

XVII, 876 et suiv.) le droit de fouille les sommes qu'ils avaient deman- 2 Des pièces, légalisées par l'autorité turque, qui dées.

CAMPAGNE D’ARADUS. 25 l'île mit à nous servir un zèle dont nous n'avions qu'à modérer les excès. Mais, comme Je l'ai dit, la configuration du sol offrait un obstacle insurmontable. Nos recherches, limitées aux murs des maisons et à quelques carrefours, ne produisirent que quelques inscriptions et des objets funéraires (lampes, débris de sarcophages en terre cuite, fragments de belles poteries cannelées), qui prouvèrent au moins ce fait singulier, que dans l'île même il y avait des sépultures et que les Arvadites ne se faisaient pas tous enterrer en terre ferme. Nous verrons plus tard qu'il en était de même à Tyr. Quant aux pierres qui avaient frappé d'abord notre curiosité, après des difficultés infinies, elles restèrent en notre possession. Elles seront dans notre musée un curieux spécimen de l'art arvadite et la preuve la plus éclatante de la conquête morale que l'Égypte, à une époque assez reculée, avait faite de ces contrées.

Voici la liste de ceux de ces objets qui offrent un intérêt spécial :

1° Deux dalles en albâtre, reproduites par les figures 7 et 8 de la planche IV. L'une présente un sphinx ailé, coiffé du pschent; l’autre, deux griffons affrontés et s'appuyant contre une sorte de plante sacrée. Ce sont deux petits chefs-d'œuvre de finesse et de goût. On remarquera le mélange d'éléments égyptiens et assyriens ou persans qui s’y fait sentir. Le style lui-même parait empreint d’un certam sentiment grec. La palmelle, si caractérisée, qu'on remarque dans le champ se retrouvera sur un autre monument découvert entre Saïda et Sour. La plante sacrée (sorte de homa), analogue à celle qu'on voit sur les monuments assyriens du Musée du Louvre, est formée de deux palmettes semblables à celles du champ, superposées et naissant lune de l'autre.

Ce sont ici éminemment des monuments phéniciens, non qu'ils soient exempls d'imitation étrangère (aucun monument phénicien ne l'est), mais d’après cette règle fort simple qui nous servira de criterium dans tout le cours de nos recherches : « Cela est d'art phénicien qui se trouve à la

«fois à Tyr, à Sidon, à Byblos, à Aradus, et ne se trouve pas ailleurs. » nn

2° Un fragment de marbre, représenté par la figure 4 de la planche IV.

Ce morceau fut d'abord pour nous inexplicable. Mais la découverte du

naos égyplen d'Amrit nous en donna la clef. Cest un fragment de frise, analogue à celle dont nous donnons la restitution (pl. IX). Les têtes des urœus ont été cassées. L’urœus où agathodémon était un des symboles égyptiens les plus familiers à la Phénicie!. Nous en trouverons de très-

nombreux exemples.

3° Une statuette naophore éoyptienne (pl. VE, fig. 3), portant les

inseriphions hiéroglyphiques que voici, des deux côtés et derrière :

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