‹ Mission de PhénicieChapitre 6 sur 127 · TORTOSE · texte numérisé non relu

TORTOSE

Notre campagne de terre fut bien plus longue et bien plus suivie. Nous étions aux premiers jours d'avril; les motifs sanitaires les plus impérieux fixaient le terme extrême du séjour de la compagnie sur celle côte aux premiers jours de juin. Deux grands partis, s’excluant à peu près l’un l'autre, s’offraient à nous pour remplir cet intervalle de deux mois : ou bien aller camper à Amrit et déblayer le vaste ensemble de monuments qui sy trouve, ou bien rester sur les bords du Nahr- Rhamké, et consacrer nos soixante journées à la plaine environnante, riche en sépultures antiques, et où les habitants du pays ramassent ces petits objets qui défrayent le commerce d’antiquités de la Syrie. De ces deux partis je choisis le premier. La plaine de Tortose sera toujours assez remuée; la cupidité des habitants nous en répond. Amrit, au contraire, donne peu d'objets d'or, et, en tout cas, les fouilleurs de Tortose n'osent s’y hasarder. Si ma mission devait avoir un caractère, c'était celui de la recherche philosophique et comparée; or, sous ce rapport, Amrit avait pour moi un intérêt sans égal. De fortes raisons, d’ailleurs, m'avalent toujours fait préférer à la recherche des petits objets le déblayement des grands monuments. La recherche des petits objets ne saurait être le but de grandes fouilles régulières entreprises par un État. L'industrie privée y suflit, surtout au milieu de populations qui, comme celles-c1, préfèrent loujours la possibilité d'un gain considérable et très-

douteux, à un gain médiocre et assuré.

h4 MISSION DE PHÉNICIE.

L'étude attentive des résultats que donne la plaine de Tortose me confirma dans ces idées. Les indigènes qui y travaillent ne vivraient pas de la vente des objets qu'ils trouvent, s'ils n'avaient en même temps le profit des pierres taillées qu'ils extraient, et qui leur font un revenu fixe. Enfin le système d'ouvriers à la journée est tout à fait inapplicable à de telles recherches, la certitude que l'ouvrier ne dérobe pas les objets qu'il découvre ne pouvant guère être obtenue. Ce qu'il faut pour faire sortir de terre ces sortes d'objets, c’est d'encourager l'indigène à les chercher à ses risques et périls. C’est ce que fait avec beaucoup de discernement M. Pérelié, premier drogman du consulat de France à Beyrouth. M. Péretié a en outre formé à Tortose un agent, Daniel Mokdisi, lun des indigènes les plus intelligents et les plus honnètes que j'aie connus, qui préside à ce travail avec une droiture tout à fait rare. Si, à Gébeil, J'ai déploré ce osenre d'exploitation des antiquités, C’est que, dans cette région, la recherche des petits objets a été fatale aux monuments. Dans la plaine de Tortose, elle n’a pas les mêmes inconvénients. Les sépultures dont cette plaine est semée n’ont rien de monumental. Le cercueil, d'ordinaire en terre cuite, est déposé dans le sol, sans aucun signe apparent à la surface. Le respect pour le mort s'est traduit ici, non en marques visibles pour le passant, mais en luxe intérieur (bijoux, mouches d'or appliquées sur la face, feuilles d'or en forme de lunettes sur les yeux, bandeaux d’or ou de pierres précieuses, etc.). La parure du mort esttout, le monument n’est rien; et voilà comment ces tombeaux obscurs, probablement réservés à des mors sans gloire, offrent un bien plus riche butin que les orgueilleux monuments d’Amrit. En fait de tombeaux, ceux-là seuls sont intacts que rien ne trahissait au dehors; tout tombeau apparent, en Syrie du moins, a été violé.

En abandonnant Tortose à la spéculation des chercheurs de petites antiquités, je ne renonçai pas naturellement à l'examen attentif de ce sol

si profondément remué par l’homme. Toutes les constructions en ont

CAMPAGNE D’ARADUS. 45 disparu, par suite du commerce de pierres continué durant des siècles, dont, je parlais tout à l'heure. Sur un espace de plus de quatre kilomètres, loute celte plaine n’est qu'une’nécropole, criblée de trous et de fosses, d’où des centaines d'ouvriers retirent encore aujourd'hui de bons matériaux, soit que les édifices funèbres dont ces matériaux faisaient partie fussent dans l'origine enterrés, soit qu'ils aient été plus tard recouverts par le sable ou les alluvions. Nos recherches dans les nombreux débris qui jonchent le sol aboutirent à la découverte d'un objet intéressant, je veux dire d’un sarcophage à tête sculptée, de la même forme que ceux de Saïda, non plus en marbre cette fois, mais en lave brune de Safita !. C’est le seul monument de ce genre où l'iris des yeux soit accusé par un cercle. Il y a quelques années, deux sarcophages analogues en marbre blanc, maintenant au Musée du Louvre, furent trouvés dans la mème plaine. Le nôtre fut découvert il y a une vingtaine d’années par les habitants, puis brisé par eux et en partie réenterré. A cette époque il avait déjà été violé, car ceux qui assistèrent à la première découverte nous ont appris que, quand on le trouva, le couvercle ne reposait plus sur la caisse, et que cette dernière ne renfermait que de la terre mêlée à des débris d’ossements. Il résulte également de leur relation que le sarcophage avait à l'origine été enterré dans le sol, et non, comme à Saïda, déposé dans un caveau.

Quoi qu'il en soit, c’est ici le seul exemple d’un sarcophage de ce genre en pierre de Syrie. Un des motifs d’hésitation qui pouvaient rester sur la nationalité de tels monuments est ainsi levé. Nul doute que cette belle tête, pleme de force et d'originalité, ne soit l'œuvre d’une main phénicienne, et quand on songe que les sarcophages à gaine et à tête sculptée n'ont été trouvés jusqu'ici que dans trois endroits, à Sidon, à Byblos, à Aradus?, n'est-ce pas la meilleure preuve que ce sont là des monuments

1 Voy. pl. VI, fig. 6. cru trouver à Malte et en Corse, c’est-à-dire dans des ? Nous discuterons ailleurs les traces qu’on en a pays qui ont subi l'influence phénicienne.

d’un art vraiment phénicien? Si; comme Font cru quelques personnes, ces sarcophages étaient de l’époque romaine, pourquoi ne les trouverait-on pas dans les autres pays’ de l'Orient occupés par les Romains? La Phénicie, à cette époque, suivait la fortune et les vicissitudes de la Syrie tout entière. Une classe de monuments qui ne se rencontre que sur l’étroite bande des villes phéniciennes remonte nécessairement à l'époque où ces villes formaient encore un groupe à part, avaient leur goût propre et leur propre civilisation. Sidon, et Aradus en particulier, n'ont rien eu de commun qu'à l'époque phénicienne; à l'époque romaine, il n'y avait pas de raison pour que ces deux villes se fussent rencontrées dans des monuments d’un style aussi caractérisé.

Les environs immédiats de Tortose nous donnèrent un autre monument antique, jusqu'ici inaperçu. À environ un kilomètre à l'est de la ville, sur une éminence, nous trouvämes un curieux débris qui peut avoir appartenu à l’une de ces pyramides funèbres dont Amrit va bientôt nous montrer de si admirables spécimens. Cest un gros cube de pierre, fort dégradé, mais offrant une moulure d’un caractère très-frappant et très-original!. Non loin de là, près du petit port des Croisés, se voient des carrières contenant un grand nombre de caveaux taillés dans le roc, qui ont été depuis longtemps observés par les voyageurs. Notons dès à présent un trait général de toute la Phémicie : c’est que les tombeaux y sont très-souvent creusés dans des carrières, la coupe de la pierre étant ainsi utilisée à deux fins ?.

Le tumulus artificiel situé près du Nahr-Rhamké ressemble beaucoup aux tumulus de Berak et-Tell, entre Tyr et Sidon, et de Ras el-Aïn, près de Tyr. Ces tumulus sont presque toujours voisins de grandes sources vives. Nauraient-ils pas quelque destination hydraulique? Cest là une question que Je ne fais que poser. Quoi qu'il en soit, le régime des eaux du point où nous sommes à la plus grande analogie avec celui des deux points précités.

1 Voy. pl. VI, fig. 5. — ? C£ Beulé, Fouilles à Carthage, p. 127.

CAMPAGNE D'ARADUS. A7 Mais ce qui, à Tortose, attire par-dessus tout l'attention, ce sont les murs de la ville. Ces murs ne sont autre chose que l'enceinte même de la citadelle où les Croisés résistèrent une dernière fois aux armes des Musulmans. Cependant les voyageurs qui ont visité Tortose sont presque unanimes pour se refuser à y voir l'ouvrage des Croisés. On ne peut nier, en effet, qu'au premier coup d'œil ces murs n'offrent un aspect grandiose et frappant. Chaque pierre est entourée de ce liséré qu'on regarde comme le trait caractéristique de l'architecture phénicienne '; le relief est fable et taillé en biseau ; les fossés, creusés dans le roc, se relient au mur d’une façon analogue à celle qui se remarque dans les construclions de la Phénicie et de la Palestine tenues pour les plus anciennes. Aussi M. de Laborde? et M. Thomson”, dont l'avis a été adopté par M. Ritter“, regardent-ils la double enceinte de Tortose comme un ouvrage arvadite de la plus ancienne période. Plus récemment, M. Porter a été du même sentiment ?. Jinclinais d'autant plus à admettre cette opinion, que Gébeil et Anefé m'avaient déjà offert, au commencement de ma mission, des travaux exactement du même caractère, que, cédant alors à l'opinion commune, j'avais, malgré de formidables objections, attribués à la haute antiquité. lei le problème se posait avec bien plus de netteté, et, heureusement, les éléments de solution abondaïent. Quelque temps après, les châteaux de la région de Tortose, ceux de la région du Carmel, enfin l'étude des monuments de Jérusalem et d'Hébron, m'apportèrent sur le même point des lumières que j'ose croire décisives. Cest done ïei le lieu de toucher avec quelque ensemble cette question des édifices en pierres colossales et à bossage, qui, en Syrie et en Palestine, se pose pour l’archéologue sous des aspects si divers. La première considération qui ébranla, pour moi, l'antiquité des murs de Tortose, ce fut la comparaison de ces murs avec ceux de Ruad. H n’y

1 Voy. pl. VI, fig. 4. ! Ritter, Erdkunde, XNIT, 865. 2? Voyage de la Syrie, p. 26-27. 5 Syria and Palestine, p. 594. 5% Dans la Bibliotheca sacra, N, p. 247-248.

a aucune ressemblance entre ces ouvrages. À Tortose, les pierres de taille ne sont qu'un revêtement pour un blocage intérieur; à Ruad, le mur est tout entier composé de blocs sans ciment : nulle trace de bossage, nul souci non plus de donner au plan extérieur une surface lisse. Si done lun de ces ouvrages est arvadite, l’autre ne l’est pas; or assurément, sil s’agit de décerner la priorité à lun d'eux, personne n'hésttera. Ruad, comme je l'ai déjà dit, paraît avoir eu autrefois une citadelle analogue à celle de Tortose, que Pococke a vue et dont quelques habitants ont conservé le souvenir. Mais, entre le mur encore subsistant de Ruad et les murs de Tortose, on chercherait vainement le moindre lien d'analogie. Rappelons qu'Antaradus ne nous est connu par aucun témoignage antérieur à Ptolémée; son nom est grec (Âvri Apddou). Si la ville offrait, du temps d’Auguste par exemple, l'aspect extraordinaire qu'elle a aujourd'hui, on ne comprendrait pas comment Strabon, qui nomme dans les environs de très-petites villes, eût omis ces splendides remparts, alors dans leur intégrité. Et qu'on ne dise pas que Strabon a pu désigner ces ruines sous un autre nom, celui de Marathus par exemple, selon une identification admise par plusieurs géographes. Dans une telle hypothèse, Marathus aurait eu plus de dix kilomètres de long, chose impossible pour une ville d’une si médiocre célébrité. Encore moins est-il admissible qu'Antaradus ait pu exister sous un nom qui se serait perdu. Ruad a parfaitement conservé son nom phénicien. Si Antaradus eût eu aussi un nom phénicien, elle ne s’appellerait pas aujourd'hui, de son nom grec, Tartous!. Ce nom seul suffirait pour prouver que la ville n'eut d'importance que depuis l'époque grecque où romaine. Or un ouvrage si considérable de fortification n’a pu être fait que pour une ville très-considérable aussr.

L'examen attentif des murs de Tortose ne leur est pas moins défavorable. La porte principale est pratiquée dans une sorte de tour offrant à

1 Voy. ci-dessus, p. 21, note 2.

CAMPAGNE D'ARADUS. 19 l'extérieur un aspect imposant et antique, mais présentant dans les détails give, surmontée d'un trèfle; à l'intérieur, superbe salle à nervures, du gothique le plus pur’. Les

tous les caractères du xn° siècle : porte à o

voyageurs un peu instruils qui, à commencer par Maundrell?, ont vu celte salle, n'ont pas hésité sur l’époque qu'un tel style atteste; mais, sans doute, ils ont supposé les nervures construites à une époque postérieure dans l'intérieur de la tour antique. Gela est absolument impossible. Cette construction est parfaitement homogène ; le dehors et le dedans sont d'une seule époque. Une foule d’autres détails, qui rappellent larchitecture militaire du moyen âge, nous ont menés au même résultat. Les meurtrières sont en ogive, et la manière dont elles sont pratiquées ne permet pas de douter que leur percement ne soit contemporain de la construction du mur. Leur liséré est le même que celui du mur, et toute la construction du mur autour d'elles prouve que l'architecte les avait en vue en disposant ses matériaux. Enfin l'œil exercé de M. Thobois a découvert, dans cette construction d’un si grand air, des négligences qui ne sont jamais le fait de la haute antiquité. Le ciment est prodigué; le parement en pierres de taille n’est qu'extérieur; le blocage intérieur n’est pas en rapport avec le revêtement et est parfois si médiocre qu'on est surpris que le mur ait duré jusqu'à nos jours. Nulle comparaison, selon M. Thobois, n'est possible entre ce mur et Padmirable enceinte d'Hébron, où le jointoiement est d'une perfection sans égale, ni même entre ce mur et le «mur occidental» à Jérusalem. La haute antiquité ne donne rien à l'ostentation; tout y est solide et sincère. Ici l’on s’est préoccupé de lapparence; un revêtement splendide couvre un mur médiocre, qui n'est

nullement selon l'esprit des âges reculés ?.

1 Voir la photographie publiée dans le Voyage en à Tortose, qu'il aurait prises pour des inscriptions ? Orient de MM. Rey et Declereq, et Le Tour du monde, 2? Voyage, p. 30. 1863, p. Lo. Je n’ai pu découvrir près de la porte 3% Les distinctions que M. Thomson a cru pouvoir les traces d'inscription dont parle M. Thomson. Se- faire des parties phéniciennes, romaines, etc. man-

raient-ce les marques de maçons, assez communes quent de fondement.

Tortose n'est pas le seul point où le problème de architecture en bossage ou à refends trouve une solution presque assurée. Plusieurs des châteaux de la région environnante présentent un aspect fort analogue aux murs de Tortose et des signes évidents du moyen âge. À Kalaat el- Hosn (le Grac des Croisés, qu'il ne faut pas confondre avec la forteresse de même nom dans le pays de Moab), ces signes (inscriptions latines, armoiries, particularités de défense propres aux châteaux du moyen âge, elc.) ont frappé tous les voyageurs; or le bossage, où plutôt lappareil à refends, s’y montre dans quelques parties. Nous verrons qu'il en est de même dans la région de Tyr et dans le nord de la Palestine. Le gigantesque château de Safed a été dépouillé de son revêtement d'une façon si barbare qu'on ne peut dire maintenant dans quel style il était bâti; mais les vallées désertes qui s'inclinent de Safed vers la mer renferment une ruine d'un admirable caractère, le Kalaat-Kurein (le Montfort des Croisés). Le Kalaat-Kurein serait, d’après la théorie que j'avais moimème d’abord admise à propos de la tour de Gébeil, l'ouvrage des contemporains de Hiram et de Salomon, et, sans contredit, leur plus parfait ouvrage !; or ces belles ruines renferment des détails évidemment du xn® ou du xnr° siècle. Le ciment qui joint les pierres qu'on pourrait croire les plus anciennes est formé de débris de poteries, et ce ciment est le même dans les parties qui sont le plus notoirement du moyen âge. Athlith, enfin, fournit un argument décisif. Athlith (le Castellum pereprinorum des Croisés) présente une éclatante unité. Quand des textes formels ne nous apprendraient pas que celle merveilleuse forteresse fut tout entière, à part quelques substructions, l’œuvre des Croisés ?, la vue de ce qui en reste parlerait avec évidence. Or les murs d'Athlith offrent partout le

bossage le plus soigné. Que dans les endroits qui viennent d’être nommés

1 M. Thomson n'a pas manqué de tirer cette ? Olivier le Scolastique, dans Eccard, Corp. hist. conséquence. (The Land and the Book, New-York, Med. Æxi, t. Il, col. 1400; Jacques de Vitri, dans 1860, [, 458.) Bongars, Gesta Dei per Franc. p. 1131.

CAMPAGNE D’ARADUS. p1 il ait existé anciennement des forteresses :; que les Croisés aient utilisé de vieux matériaux, et souvent des pans de murs entiers, cela n'est pas douteux, cela est même certain pour Athlith!'; mais, dans tous ces endroits, l'aspect des constructions primitives à totalement disparu. Le soin de relever ces ruines appariendra à ceux qui auront pour mission de rechercher les traces profondes que les Francs ont laissées en Orient.

Je pourrais citer bien d’autres exemples d'édifices en bossage ou à refends qui sont incontestablement du moyen âge : certaines parties de Baalbek, la tour des Mogrebins à l'entrée de Sour, les constructions d'El- Bireh près de Jérusalem, l'église de Kiriat el-Enab, diverses ruines de

Naplouse, Sébastieh, Béthanie, Safurieh, Latroun, quelques portions des

murs de Saïda, offrent des pierres d’un fort bel équarrissage mèlées à ces lits de colonnes brisées qui sont un des traits des constructions du moyen àäge en Syrie. Je n'ai pas vu Kalaat-Schékif (le Beaufort des Croisés), Tibnin (le Toron des Croisés), ni le château de Banias; mais J'ai des éléments suffisants? pour croire que, là encore, ce que MM. Robinson et Thomson prennent pour des restes de l'antiquité appartient aux Croisés. Jajouterai enfin que les châteaux de Gébeïl et de Semar- Gébeil, que j'avais crus d'abord fort anciens, sont devenus pour moi des ruines du moyen âge depuis que j'ai vu Tortose et Athlith, depuis surtout que M. Thobois n'a montré, dans la construction des plus basses assises de la tour de Gébeil, des inadvertances, des marques de précipitation, des pauvretés dissimulées, dont la bonne antiquité ne fut jamais coupable. Je reviendrai plus loin sur tous ces points.

Ajoutons que si ces prodigieuses forteresses d'Athlith, de Kalaat-Kurein, de Kalaat el-Hosn, de Kalaat-Schékif, de Tortose, eussent existé

dans lantiquité, il en serait fait mention dans les écrivains classiques, et

1 M. V. Guérin (De ora Palestine, p. 36; Paris. ? Voir, pour Kalaat-Schékif et Tibnin, la collec- 1856) suppose avec justesse qu'Athlith doit être l’an- tion de photographies de châteaux des Croisés, pu-

cienne Magdiel. bliée par MM. Rey et Declercq.

que les historiens des croisades, qui racontent chaque chose avec tant de détail, parleraient du profit que les Francs surent tirer de ces construcions antérieures à leur arrivée. Or je ne connais qu'une remarque de ce genre; cest pour Athlith, et encore Olivier le Scolastique ’, qui la fait, parle seulement de gros murs, cachés sous le sol, que l’on découvrit en creusant les fondations du château. À Safed, les historiens des croisades parlent bien d’un ancien château, mais dont rien ne subsistait quand les Templiers commencèrent la construction de la forteresse colossale dont les restes défigurés se voient aujourd'hui?. Le château de la mer à Saïda fut bâti tout entier par des pèlerins venus d'Allemagne”.

Est-ce à dire que tout édifice syrien présentant le bossage devra par cela seul être rapporté au moyen âge? Non assurément. Le grand édifice rectangulaire d'Hébron, certaines parties des murs de Jérusalem, la tour de David, les soubassements de Baalbek, le temple de Kalaat-Fakra, les constructions du Garizim , quelques constructions de Béthel, de Bethléem, d'Ain-Haramieh, sont des ouvrages vraiment anciens. Nulle confusion n’est 1c1 possible ; M. Thobois déclare que, pour un architecte exercé, des ouvrages comme le «mur occidental,» la tour de David, d'une part, les murs de Tortose, la tour de Gébeïl, d'autre part, n’ont rien de commun et ne peuvent en aucune façon être rangés dans la même famille. Un seul résultat sort avec évidence de nos recherches : c’est que le genre de construction à bossage ou à refends a été en usage à toutes les époques en Syrie. Il se remarque dans les constructions sarrasines (je citerai pour exemple la tour des Lions, près de la mer, à Tripoli*) comme dans celles des Croisés, dans les constructions romaines (nous en rencontrerons un exemple, daté du règne d'Auguste, à Bélat, près Gébeïl) comme dans

celles de nos jours. À Baalbek, on le retrouve partout, excepté justement

Loc. cit. lio 167 à (Lubeck, 1475). — “ La citadelle de Baluze, Miscell. (éd. Mansi), I, 229. Damas, me dit-on, est dans le même appareil. Cf. Brocard , dans le Rudimentum novitiorum, fo-

CAMPAGNE D’ARADUS. 53 dans la partie qu’on peut, si l’on veut, regarder comme d’une haute antiquité. Les murs de Sant-Jean-d’Acre, qui n’ont pas soixante ans, les pauvres églises que bâtissent tous les jours les Maronites, le présentent bien caractérisé. C’est en quelque sorte un style indiqué pour les constructions où l’on veut aller vite et avec économie, sans détriment de la solidité. Le bossage, en effet, permet de vérilier avec promptitude Paplomb du joint, sans recourir à un polissage complet de la pierre, qui exige beaucoup de temps et de frais. Cest le style propre de toutes les constructions militaires. Il est remarquable, en effet, que les Croisés, qui paraissent lavoir particulièrement affectionné, en firent peu d'usage pour la construction des églises; la belle cathédrale de Tortose, contemporaine des murs, n’en offre aucune trace; à Kalaat-Kurein, l'église et les constructions accessoires ne le montrent pas non plus. Les églises de Kiriat el-Enab et d'El-Bireh, qui le présentent, sont des forteresses autant que des églises. Peut-être les lialiens, qui élevèrent plusieurs de ces châteaux, appelés souvent «tours des Pisans, » y portèrent-ils une réminiscence du style propre à la Toscane, et nommé d'elle « toscan. »

Une objection, je le sais, peut être faite ici. C'est la totale différence qu'on remarque entre la tour de Gébeïl, les murs de Tortose, d’une part, et, d'uné autre part, des constructions telles que le château de Merkab, dont la date est connue. Merkab, avec ses tours rondes, son petit appareil, semble séparé par des siècles des châteaux de Gébeil et Tortose avec leurs formes carrées et leur grand appareil; mais il faut remarquer que les constructions des Croisés en Syrie n’offrent aucune unité. Chaque nation, chaque ordre avait sa manière de bâtir. Les constructions carrées et à grand appareil paraissent avoir été l'œuvre des Italiens et des Templiers ; la tour ronde semblerait venir plutôt des Français et des Hospitaliers”.

Souvent l'influence des forteresses byzantines, dont le pays était cou-

1 Merkab et Kalaat el-Hosn avaient appartenu à ce dernier ordre. (Voy. Brocard dans le Rudimentum novitiorum , fol. 168 a et b.)

vert, à modifié le goût propre des Francs. Les travaux de M. Guillaume Rey sur les forteresses des Croisés en Syrie jetteront sur toutes ces questions beaucoup de jour.

Le bossage et l'appareil à refends ne sont donc pas un criterium de haute antiquité, ni un caractère de l'art phénicien ou hébreu. Les Grecs et les Romains l'ont souvent employé. La vieille Phénicie Pemploya, et il faut ajouter même qu'il est bien dans l'esprit du style phénicien, dont le trait caractéristique est de dégrossir la pierre le moins possible, pour ne pas perdre de matière et économiser la main-d'œuvre, ainsi que nous le verrons au Burdj el-Bezzak d'Amrit. Avec cette idée d'utiliser la pierre telle que le carrier la fournit, 11 était naturel qu'on en vint à n'équarrir que la jomture, ce qui est le principe du bossage. Mais aucune des formes du bossage ou de l'appareil à refends n’est exclusivement propre à la Phénicie. C'est là un résultat négatif, qui nous a coûté trop d'efforts el qui contredit trop les opinions adoptées par les esprits les plus pénétrants, pour que je n’aie pas cru devoir exposer avec sincérité la route longue et détournée qui nous y a conduits. Souvent nous aurons occasion d'y revenir.

L’archéologie du moyen âge trouvera du reste à Tortose le champ sans contredit le plus intéressant de toute la Syrie. Outre les trois enceintes de murs, la ville offre à chaque pas de belles constructions qui attestent combien l'établissement des Francs fut ici solide et fait pour durer. Les matériaux de ces constructions sont, comme ceux des murs, grands el soignés. Près des murailles, au sud-est, s'élève une très-belle église, bien conservée, le plus beau monument gothique de la Syrie. C’est par suite d’une méprise de Pococke? qu’on l'a rapportée à une époque beaucoup plus ancienne. Pococke, ici comme à Gébeil, ne sut pas distinguer le chapiteau gothique à galbe corinthien du vrai corinthien.

! Pour l'Égypte,voirles photographies de M. Maxime 2 Description of the East, vol. Il, 1" partie, p. 201.

Du Camp, pl. Lxix, LxxT, LxxxIx.

Tortose n'avait pas de port. Strabon a remarqué avec justesse ! que le rivage vis-à-vis d'Aradus est tout à fait inhospitalier. Le port continental d'Aradus était à Carné?. À environ un kilomètre au nord de Tortose se trouve une petite crique, en partie taillée dans le rocher et avec des constructions du moyen âge, qui sert de débarcadère. Mais aucun établissement important ne paraît jamais avoir existé en cet endroit; c'est à tort que Pococke* voit ici Pemplacement de Carné.

Pendant que M. Gaillardot était à Amrit, on vint l'avertir qu'en creusant à peu de distance des murailles de la ville, au nord et presque au pied de l’église, on avait trouvé de grosses constructions. En effet, à une profondeur de sept ou huit mètres, plusieurs indigènes étaient occupés à extraire de belles pierres, entremêlées à des colonnes de granit gris de dimensions moyennes. M. Gaillardot pense que cet ensemble a dù appartenir à un édifice important de l’époque romaine.

On ne m'a présenté qu'une seule inscription à Tortose. C'était une

plaque de marbre, portant en caractères de l’époque chrétienne : CENTUW

reste de marcéris, épithète qu'on donnait aux églises et aux saints. Les lettres avaient été dorées.

Quant aux différents objets sortis de la plaine entre Tortose et Amrit, ils attestent le plus souvent l'influence grecque; quelquefois ils portent Ï RECU QJUELt) Ï l'empreinte éevptienne. Ce sont des amulettes, des statuettes, des vases Ï 8 ? ?

lacrymatoires en verre, en albâtre ou en poterie; des bijoux en or, en arsent ou en cuivre; des objets de toilette, ete. Nos planches présentent [e] ? ] ? F | quelques-uns de ces objets, parmi lesquels on remarquera une statuette de

la « déesse de Syrie “» (n° 1 de la planche XXIV), un lécythe grec (n° 7

LEXVIC HT, 19: : Comparez d’autres statuettes du même genre au 2 Ibid. musée Napoléon IT, salle Asiatique, vitrine 1.

5 Ouvr. cité, p. 201.

de la planche XXT), un fragment de statuette dont le style a de lanalogie avec celui des objets trouvés à Chypre (n° 3 de la planche XXT), une statuette de divinité à cheval, dont le numéro ne peut encore être indiqué, enfin les verres de la planche XXII.

De cette même plaine est sorti très-probablement un curieux fragment égyptien en basalte vert, qu'un des fouilleurs de Tortose vendit à M. Gaïl-

lardot. Un côté de la base présente linseription hiéroglyphique suivante :

M. de Rougé s'exprime ainsi au sujet de ce monument :

Ce fragment n’a conservé qu'un reste d'inscription où l'on distingue nettement la mention «du temple de la déesse Bubastis, dame de la vie des deux régions. »

Ha neter nte Veset nev anx ta-ti.

Cette déesse a été fort en vogue sous les Saïtes, à l'époque desquels le style du monument m'engagerait à reporter également ce fragment.

M. Brugsch a exprimé sur ce monument un avis un peu différent de

celui de mon savant confrère! :

Je crois, dit-il, que M. de Rougé n'a pas assez apprécié la valeur de cette inscription, parce qu'il traduit trop mot à mot l'expression anch ta-h. La déesse Bast, d’après des données fournies parles monuments, fut honorée à Memphis dans le temple d'un quartier de la ville qui s'appelait Ta-anch, Anch-ta (mot à mot : le monde de la vie). Cette déesse répond à la + Vénus étrangère, » dont Hérodote (IL, 1 1 2) vit le culte se pratiquer à Memphis et qu'il est porté à identifier avec Hélène. J'ai prouvé ailleurs que cette déesse Bast était identique à la déesse lunaire asiatique Méné-Onka. Ce ne peut être par hasard que le fragment en question a été apporté à Aradus. Il y a 1à un rapport de cultes, et nous avons toute raison de supposer que la déesse Astarté, révérée à Aradus, était identique avec la déesse Bast du quartier de Memphis nommé Anch-ta.

1 Zcitschrift für ægyptische Sprache- und Alterthumskunde , n° 1 (juillet 1863).

Si, comme il semble en effet, ce fragment est sorti de dessous terre, plaine de Tortose, hypothèse d'un transport fortuit comme celui qui résulte du lestage des navires ne saurait être faite. Ce qui donne beaucoup de force à l'observation de M. Brugsch, c'est ce qu’ajoute Hérodote : Ieprorméouor dé Tù répevos roûro Dolnxes TÜpuos, xakéerar d8 6 yépos oÙros 6 guvdmas Tuplor cÎparémedor.

De la plaine de Tortose paraissent aussi provenir deux jolis crppes sculptés (pl. VE, fig. 1) et une tête (pl. IV, fig. 3), donnés à la mission par M. Péretié. On dit que ces-objets furent découverts à Amrit même, mais 11 me semble plus probable qu'ils auront été trouvés dans la vaste plaine entre Tortose et Amrit. Une de ces stèles semble porter sur sa corniche quelques caractères qu'on prendrait pour phéniciens; mais j'incline à n’y voir que des hasards ou des coups maladroits du burin.

L'inscription suivante, sur une stèle de grès rouge, qui a été également donnée à la mission par M. Péretié, provient aussi de ces parages.

AEKMEMAAPKIE

#% QEXPHÈTE AIAAYTEXAIPE

Aëxue Méapue ñplos xpnole

NS

xjat dure yœipe

Decimus Marcius, héros bon et heureux, salut (ou adieu).

Aëxue est pour Aëxe par une contraction qu'explique la place de l'accent sur le mot latin Decimus. I y en a un exemple à Aradus même (Corpus, 4536), d’autres ailleurs (Corpus, 686), et dans les historiens grecs de Rome, comme Appien et Dion Cassius.

Quant au redoublement de l'a pour marquer que cette lettre est longue dans le nom romain MARCIVS, cest un archaïsme qui n’est pas sans exemple connu. On lit MAARCIVS, MAAPKIOC, dans l'inscription bilingue d’Argos en l'honneur de Quintus Mareius Rex (Corpus inser. græc. n° 1 137; Corpus inser. lat. vol. L, n° 596); MAAPKOS... MAAPKEAAOËZ dans une inscription de Tauromenium (Corpus, n° 5644); VAARVS et SEEDES, dans une inscription d'Aletrium (Orelli, n° 3892); VAALA , sur les

deniers de la famille Numonia. (Cf. d’autres exemples analogues dans Egger, Reliquiæ sermoms latini, p. 203, 259, 254, 36.) +

Pour l'emploi du mot fpws appliqué aux morts dans les adieux funèbres, voir Franz, Elem. epigr. gr. p. 331, 339. Une inscription de Beyrouth ou des environs porte : Nexala Euros, fpwim, yæipe (Le Bas, Voy. arch. Inser. n° 1850). La restitution ôXws proposée par M. Frühner (Philologus , At, Ds 10e 1869) est inadmissible. La formule ypnoîe xai dure est très-commune à Sidon; mais fpæws n'y figure jamais.

Ladite formule se retrouve aussi ailleurs (Corpus, n° 2398 b, 3261).

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