‹ Mission de PhénicieChapitre 7 sur 127 · CHAPITRE [EE · texte numérisé non relu

CHAPITRE [EE

AMRIT.

Mais j'ai hâte d'arriver à la partie la plus importante de nos recherches sur le sol arvadite. La compagnie alla camper à Amrit, le 3 avril. La plane, sillonnée dans tous les sens par des eaux magnifiques, offrait un immense tapis de fleurs. Le camp fut placé sur les bords du Nahr-Amrit, près d'un ilot de verdure. Le pays est désert à deux lieues à la ronde; les Ansariés seuls s’approchèrent quelquefois du camp, et toujours dans des intentions pacifiques. Le temps aussi nous fut constamment favorable. Le vent d'ouest, qui régna sans interruption, recula l'époque des fièvres, terribles en ces parages. Quelques jours après le départ de la compagnie, tout changeait, et mon courageux collaborateur, M. Gaillardot, resté sur le champ des fouilles pour l'achèvement de nos recherches, était éprouvé par une cruelle maladie, qui faillit le conduire à la mort.

Mrith ou Amrit n’est plus le nom d'un village. C'est le nom du fort ruisseau qui traverse les ruines (Nahr-Amrit). Mais ce fait est très-ordinaire en Syrie : les rivières portent souvent le nom des villes ou villages situés sur leurs bords (Nahr-Beyrouth, Nahr-Antélias, etc. ). Beaueoup de noms de localités disparues sont ainsi conservés dans des noms de cours d'eau. Voici l'aspect général du sol à lendroit dont il s'agit.

Quand on a dépassé la plaine qui s'étend au sud de Tortose, on rencontre une série de collines parallèles à la côte, dont elles sont séparées par une petite plaine d’abord, puis par des dunes de sable. Ces collines,

indépendantes des montagnes de Safita, n’ont pas plus de cinquante à

soixante mètres d'élévation et viennent expirer au sud, à plus de vingt kilomètres de Tortose, dans un bois taillis, el-hisch Amrit. Là elles se terminent par une éminence couronnée d’un village, el-Hammäm. Ces collines forment ainsi avec les dunes de la côte et la petite plaine qui les en sépare, une bande d'environ trois kilomètres de largeur, présentant tantôt un sol recouvert d’une faible couche de terre végétale, tantôt une surface dénudée, d'où s'élèvent des crêtes de rochers. Deux gros ruisseaux, alimentés par les nombreuses sources qui Jaillissent du pied des collines, courent tous deux de lest à l’ouest. Ces deux ruisseaux, séparés lun de l’autre par un espace d'environ onze cents mètres, sont le Nahr- Amrit!, au nord, et le Nahr el-Kublé, au sud. Le mot Nahr el- Kublé «signifie Rivière du Sud, » et prouve l'importance du nom d’Amrit appliqué à l'autre ruisseau, puisque ce nom, qui ne désigne plus aucune localité déterminée, est resté néanmoins le point cardinal du pays. Le Nahr el-Kublé, à environ cent cinquante mètres de la côte, arrêté par une ligne de dunes assez élevée, ou peut-être artificiellement détourné à une époque ancienne, prend une direction perpendiculaire à celle qu'il suivait d'abord, et vient se joindre au premier, à peu de distance de son embouchure, formant avec d’autres sources un marais couvert d'une épaisse végétation.

C'est sur les bords de ces deux ruisseaux, et en particulier du Nabr- Amrit, que sont groupés les monuments de Pancienne Marathus?. La ville était en partie dans la plaine, en partie sur le massif de rochers. Plusieurs des monuments les plus importants étaient taillés dans ce massif, et les vastes carrières qui le découpent ont fourni les matériaux de toutes les constructions qui, depuis des siècles, se sont succédé sur le sol arvadite

continental.

1 J'ignore où M. Movers a vu la mention d’un fleuve ? Voir notre plan général, planche VIT, et le Mavathias (Die Phœn. T, 1, 104, note), nom que plan particulier des bords du Nabr-Amrit, planche M. Ritier a admissur son autorité. (XVIT, 54 et 860.) VIII.

tint nt

CAMPAGNE D’ARADUS. 61 Le pays offre aujourd'hui l'aspect d'une complète désolation. Le déboisement à opéré ici, comme dans tout le reste de la Syrie, ses effets désastreux. Les terres, remuées tous les ans par les laboureurs des villages voisins, ont glissé sur le roc, entraînées par les pluies torrentielles d'hiver; le roc ainsi est resté à nu; les sources, ayant perdu la plus grande partie de leurs eaux, se sont trouvées trop faibles pour forcer les barres el arriver jusqu’à la mer. Entravées dans leur cours par l’exhaussement de la plaine et par le développement des dunes, elles ont infecté le pays, en sorte qu'une contrée autrefois florissante et très-peuplée est devenue aujourd'hui un point pestilentiel. Sur une surface de plusieurs lieues carrées on ne {trouve pas une maison; les paysans, qui viennent labourer en hiver, récolter au printemps, n’osent y passer la nuit, et les buffles, accompagnés parfois d’un gardien à la face terreuse et bouflie, sont les seuls êlres vivants qu'on y rencontre après le coucher du soleil. Les khans autrefois bâtis sur la route de Tortose à Tripoli ont été abandonnés, et le voyageur obligé de suivre cette route s'arrange toujours de manière à ne point s’exposer pendant la nuit aux exhalaisons des marais et au brigandage des Ansariés.

Les monuments d'Amrit ont, depuis le moyen âge !, attiré l'attention

des Européens. Le dominicain Brocard?, au xnr° siècle, parle avec admi-

! Le nom de Marathus n’est pas cité, que je sache, par les historiens des croisades, à moins qu'on n’adopte la correction assez douteuse proposée par Cotelier à un passage d’Anselme le moine (Patres apostolici, t. 1, p. 561, note). Je ne sais où Spruner (Atlas, n° 45) à vu à celle époque une ville de Maradus. Sebast. Pauli (Codice diplomatico del sacro mulitare Ordine Gerosolimitano, t. 1, p. 423, Lucca, 1733-37, in-fol.) admet que Marathus, au temps des croisades, soit devenu Maraclea. Cela est impossible. Maraclea, aujourd'hui Marakia, est à trois heures et demie au nord de Tortose (voy. Ritter, XVIT, 880 et suiv. et la carte de M. J. S. Jacobs, à la fin du premier volume des Historiens occidentaux des croisades, publiés par l'Académie des Inscriptions). Les historiens des croisades présentent constamment les villes de la côte dans

l'ordre suivant, en allant du nord au sud : Laodicia (Lattakié), Gibellus (Giblet), Maraclea (Marakia) Tortosa (Tartous), Archas (Arca). (Voir la collection précitée des Historiens occidentaux des croisades, &. III, p. 373, 590, 559, 681.) Les passages ibid. P- 98, 700, et de Robert Lemoine, p. 72 (édit. Bongars), ne sauraient être pris que comme des inexactitudes. Guillaume de Tyr dit : «Meracleam, quæ «prima de urbibus Phænicis à septentrione venien- «tibus occurrit.» (Liv. VIT, chap. xvu, p. 302, édit. de V’Acad.) Je dois l'indication de ces passages à mon savant confrère M. Wallon.

? «Pyramides autem istorum quatuor (fGiliorum « Chanaan) et sepulcra ostenduntur hodie citra Anætheradum ad unam leucam, sumpluosa nimis et «stupendæ magnitudinis. Continent lapides quatuor

ration +de ces pyramides d’une grandeur surprenante, composées de «pierres de vingt-six ou vingt-huit pieds de long, dont l'épaisseur dépasse «la stature d’un homme de haute taille, » et qu'il croit avoir été construites pour les patriarches fils de Chanaan. Maundrell et les voyageurs qui ont suivi, Shaw, Pococke, Buckingham, L. de Laborde, G. Robinson, Thomson, Walpole, Porter, ont été tous frappés de ces restes grandioses et si profondément originaux !. Mais aucune étude prolongée n’en avait été faite jusqu'ici. Les dessins de M. de Laborde, les premiers qui aient pu en donner quelque idée?, n’aspirent qu'à en offrir le trait général. Les représentations qui en sont produites dans les Mémoires de l’Académie de Berlin (1846), représentations empruntées à Pococke*, sont l'exemple le plus frappant de lincertitude qui s'introduit forcément dans l'archéologie quand elle n’est pas sans cesse ravivée par l'étude immédiate des objets. Grâce à deux mois de fouilles assidues, aux photooraphies que nous avons rapportées, et surtout aux excellents dessins faits sur place par M. Thobois, nous pourrons donner de ces monuments des représentations et des restitutions que j'ose croire à peu près définitives. .

Parmi les innombrables ouvrages de l’homme qui couvrent la plaine

d'Amrit, on peut compter onze monuments distincts.

L. Il faut placer en première ligne l'édifice appelé avec justesse par

les gens du pays xxatl, eMaabed, «le Temple.» Tous les voyageurs, à

“mensuram pedum viginti sex et viginti octo longos «et latos, et spissos ad staturam hominis bene longi; «ita ut stupor sit videre et miraculosum valde quo- «modo erigi potuerunt vel in ædificio collocari.» J'ai transerit ce passage tel qu'il se lit dans le Rudimentum novitiorum , fol. 168 b (Lubeck, 1475, in-fol.), en le corrigeant d’après le manuscrit du collége Madeleine à Oxford, n° 43, dont M. Max Müller a bien voulu m'envoyer la collation. M. Victor Le Clerc a démontré que le texte du Rudimentum , malgré ses fautes ,

est le seul imprimé qui représente réellement l’ouvrage de Brocard (Hist. litt. de la Fr. t. XXT, p. 207 et suiv.). — Cf Grynæus, Novus orbis, p. 316 (Bâle, 1555).

1 Voir Ritter, XVII, 848-860.

2 Voyage de la Syrie, 1" et 9° livraison. Les planches qu'on voit dans le volume de l’Univers pittoresque consacré à la Syrie sont faites d'après M. de Laborde.

3 Celles de Maundrell sont encore plus défectueuses.

CAMPAGNE D’ARADUS. 63 l'exception de M. de Laborde, trompé cette fois par Panalogie des monuments de l'Asie Mineure, y ont vu un sanctuaire religieux. Une vaste cour, de quarante-huit mètres de large sur cinquante-cinq de long, à été évidée dans le rocher, de manière à se trouver de plain-pied avec le sol de la vallée, qui s'ouvre sur le quatrième côté". Il est probable que des assises de pierres exhaussaient autrefois les parois de l'enceinte et en égalisaient la ligne supérieure. Aujourd'hui la paroi sud a environ cinq mètres de hauteur, les parois est et ouest vont, en diminuant de hauteur, s'éteindre dans la plaine. Quant au côté ‘nord, maintenant ouvert, on peut supposer qu'il était fermé autrefois par un mur de gros blocs, dont quelques-uns se voient encore; une haie très-serrée d’arbustes a poussé sur les décombres et tient la place de l'ancien mur. Le plan de Maundrell? en signale quelques traces; Pococke * semble aussi lavoir vu, puisqu'il dit que le Maabed «est fermé, excepté du côté du nord, où il « y a deux entrées. » Son plan indique, en effet, deux ouvertures près des parois est et ouest, lesquelles semblent supposer que, plus anciennement, il y avait eu au nord une enceinte continue.

Au centre de la cour, a été laissé un cube de cinq mètres cinquante centimètres de côté sur plus de trois mètres de haut, adhérant au sol. Ce cube sert de base à une sorte de tabernacle ou cella, fermée de trois côtés seulement et ouverte, comme l’enceinte elle-même, en face de la vallée“. Le monument se compose de quatre pierres. Trois forment-une assise intermédiaire entre la base adhérente au sol et le toit, qui est monolithe. Sur la face droite de la base on croit voir des traces de marches ou d’escalier, ainsi que cela a lieu dans une autre cella que nous décrirons bientôt. Le toit s’avance jusqu'au niveau de la face antérieure du rocher, en formant une sorte d’auvent, lequel était probablement autrefois soutenu par des colonnes de métal.

1 Voir notre planche VIII. $ Descript. vol. IT, 1° partie, p. 203. ? Voyage, p. 39. # Voir notre planche X.

La cellule, maintenant ouverte, offre des particularités nombreuses dont nos planches seules pourront donner une idée. Les deux jambages de l'ouverture de la cella sont surmontés d’une courbe très-surbaissée ; le plafond de l'intérieur forme une voûte un peu plus élevée, parallèle à cette courbe, tandis que la partie du plafond saïllant en dehors présente en creux {rois caissons de la forme d’un carré long. Les parois de la chambre, ainsi que les deux plafonds, sont recouvertes d’une couche peu épaisse, mas très-adhérente, d'un mortier de chaux mélangée d'une faible proportion de sable. )

L'aire de la chambre, inclinée d’arrière en avant vers l'ouverture, présente aux deux côtés deux banquettes séparées par un espace d'environ quatre-vingts centimètres. Devant chacun des jambages de l'ouverture se trouve un trou carré, peu profond, qui a dû servir à recevoir, soit la base d'une colonne en bois ou en pierre, soit un candélabre ou tout autre ornement. Plusieurs autres cavités peu profondes, trous où rainures, se rencontrent en dehors sous la partie saillante du toit; enfin, vers les deux üers de la hauteur, en dedans et près du bord intérieur des parois latérales, on remarque de chaque côté un trou d'environ dix centimètres de diamètre sur quinze de profondeur. Ces deux trous, placés au même niveau et en regard lun de l'autre, semblent avoir été creusés pour recevoir une tringle en fer ou en bois, le long de laquelle courait une courtine destinée à cacher l’intérieur de la chambre et les objets sacrés qui y étaient déposés.

Le petit édifice a ainsi environ cinq mètres de haut. L'aspect général en est égyptien (Pococke, qui avait vu l'Égypte, ne sy est pas trompé), mais avec une forte part d'originalité. Le bandeau et la corniche, sur les quatre côtés de la dalle supérieure, en sont le seul ornement. Cette simpliaté, cette sévérité de style, jointes à l'idée de force et de puissance qu'éveillent les énormes dimensions des matériaux employés, sont des ca-

ractères que nous retrouverons dans tous les autres monuments d'Amrit.

Les quatre parois du rocher qui sert de base à l'édifice présentent une surface lisse aux deux tiers supérieurs de leur hauteur; le tiers inférieur, au contraire, est rongé à la manière des rochers qui ont longtemps sé- Journé sous l’eau. Cette circonstance, ainsi que l'existence de la source qui s'échappe de la paroi de l'enceinte, comme nous le dirons bientôt, pourrait faire supposer qu'autrefois, lorsque la face nord était fermée par un mur, l'enceinte formait un vaste bassin au milieu duquel s'élevait l'arche, considérée comme une sorte de saint des saints.

Les parois de la cour offrent diverses particularités qui demandent à être soigneusement étudiées. À l'angle sud-ouest commence un caniveau, qui, creusé dans le roc à un mètre du sol, court à la surface des deux parois sud et est, et se termine brusquement, comme 1l avait commencé, à huit mètres de l'angle nord-est. Ce caniveau est interrompu au milieu de la paroi est par l'ouverture d’une caverne peu élevée, qui s'enfonce sous le roc. De cetie entrée, obstruée aujourd’hui par d'énormes blocs de pierre qui se sont détachés du plafond, s'échappe, dans les années moins sèches que celle où nous avons fait nos recherches, un ruisseau qui, au dire des habitants du pays, donne assez d'eau pour faire tourner un moulin dont on voit les ruines un peu plus loin, à l'entrée de la vallée.

Au-dessus de l'entrée de la caverne, sur plusieurs points de la surface de la paroi est, se trouvent, presque symétriquement placées, des cavités peu profondes ereusées dans le roc. Elles étaient probablement destinées ou à servir de niches, ou à recevoir des plaques ou stèles. Elles ont environ quarante centimètres de haut sur vingt-cinq centimètres de large; quelquelois elles sont arrondies à leur partie supérieure. D’autres cavités carrées plus petites, plus profondes, qui semblent avoir servi à amorcer des poutres, s'étendent, irrégulièrement placées, un peu au-dessous du bord supérieur de la même paroi est. Sur ce bord supérieur, on rencontre une entaille de quarante à quatre-vingts centimètres de lar

ge ur, prob a-

l Voir planche X.

blement creusée pour servir de lit aux assises qui complétaient et rendaient égale sur toute son étendue la hauteur de la paroi.

La paroi sud ne présente rien de particulier, si ce n’est le caniveau que nous avons signalé plus haut. Quant à la paroi ouest, elle est unie dans toute son étendue, sans cavités ni gouttières; mais elle est interrompue au centre par une ouverture où aboutit un plan incliné montant vers l'extérieur, et à la surface duquel nous croyons avoir reconnu des traces de gradins taillés dans le roc. Cette ouverture, d'environ neuf mètres de largeur, conduit, du côté du sud et de l'ouest, à un massif de rochers taillés, tantôt offrant l'aspect de carrières, tantôt présentant des cavités carrées, qui semblent avoir été des aires de chambres. Au nord, l'ouverture se termine par une espèce de tranchée descendant obliquement vers la plaine. À gauche de cette tranchée, dans l'angle qu'elle forme avec l'extrémité de la paroi ouest, on trouve l’assise inférieure d’un pelil édifice carré, présentant onze mètres de long sur sept de large; celle assise est formée de gros blocs de deux à trois mètres de longueur sur un mètre de largeur et autant de hauteur.

Aux quatre angles de l'enceinte comprise entre les trois parois que nous venons de décrire, s’élevaient des piliers en forme d’équerre, séparés de la surface des parois par un espace d'environ trois mètres cinquante centimètres; ils servaient probablement, en se reliant à des supports placés entre eux, à soutenir le toit d’une galerie qui faisait le tour de l'enceinte. Les poutres qui recouvraient cette galerie s’appuyaient, d'un côté sur les piliers et les supports, de l'autre sur le roc ou dans les trous carrés que nous avons signalés à la partie supérieure de la paroi est.

Le sol de la cour sacrée, autrefois formé par le roc aplani, offre maintenant l'aspect d'une prairie. En y creusant, nous trouvâmes l'eau à une profondeur de trente centimètres. J'ai déjà exposé d’autres indices qui nous firent croire quelque temps que le temple était autrefois un

Sarov comme le temple de Melkarth, à Tyr. Nous ne présentons cepen-

CAMPAGNE D'ARADUS. 67 dant celte idée que comme une conjecture, sur laquelle nous ne voudrions pas lrop insister.

Le Maabed d'Amrit est le plus ancien et presque le seul temple qui nous reste de la race sémitique'. Nulle part on ne pénètre si bien dans les habitudes du culte de ces peuples. La disposition de l'édifice indique clairement une arche ou tabernacle analogue à l'arche des Hébreux, destiné à renfermer des objets sacrés; une sorte de caaba? avec son hafam (enceinte réservée), où l'on groupait tous les objets précieux de la nation. Peut-être les stèles ou plaques de métal, sur lesquelles on écrivait Les lois religieuses (tables de la loi), el ces mémo qui avaient une destination analogue, étaient-ils déposés là. Je suppose, en tout cas, que ces sortes de celle s'appelaient chez les Phéniciens, de même que chez les Hébreux, on, théba, «arche,» d'autant plus que ce mot paraît, ainsi que lobjet lui-même, d'origine égyptienne. Lei, comme dans l'arche des Hébreux, les ornements de métal et d’étoffes précieuses paraissent avoir été prodigués. J'ajoute avec regret que l'existence de ce morceau capital est menacée. Les pierres intermédiaires entre le chapiteau monolithe et la base sont broyées. Dans quelques années, si la Syrie n’est point occupée par une race civilisée, la dalle énorme qui recouvre lédicule tombera en avant, et le monument n'offrira plus que des blocs, comme on en rencontre des milliers en Phénicie, portant l'empreinte d’un travail d'art, mais dont la destination primitive est complétement effacée. Chose singulière! en eflet, cette architecture monolithe est, en somme, médiocrement solide. Les tremblements de terre renversent les blocs ou les fendent. Pour obtenir de grandes hauteurs, on est obligé de poser la pierre en délit. La moindre veine dans le rocher est alors fatale au monument: ajoutons que la roche calcaire de ces parages est assez portée à se déliter. Les innombrables rochers taillés de l'ancienne Phénicie offrent

2 Voir le Mémoire de M. Gerhard, sur l'art phénicien , dans les Mémoires de l'Académie de Berlin pour 1846, p. 583, 298, 299. — * Caaba signifie un édifice de forme cubique.

De. es LE SET

à es EE

Pr

be ae

moins de formes clairement lisibles qu'on n’en rencontre dans une même proportion de monuments de l’ancienne Grèce ou de l’ancienne Italie.

Le Maabed occupe maintenant le centre de l'endroit nommé par les gens du pays Amrit. Les berges du Nahr-Amrit, jusqu'à son embouchure, sont couvertes de débris mêlés à la terre végétale, de seuils de portes et de grosses assises au niveau du sol. Les indigènes y exploitent de riches dépôts: de pierre; les tranchées qu'ils y creusent meltent à nu de gros murs. Tout nous commande de placer ici, je veux dire dans la région représentée par notre planche VITE, le centre de l'antique Marathus.

Au nord, sur la route de Tortose, il y a cependant encore quelques beaux caveaux : lun constituant une petite nécropole taillée dans le roc, avec des ouvertures en arceau! (voir notre planche X); un autre, rectanoulaire, analogue à ceux qui forment la principale nécropole d'Amrit; un autre, voûté et fort bien construit, qui fut découvert sous l'emplacement même du camp français. Des vases de terre furent trouvés dans

ce caveau, qui paraît ouvrage le plus moderne d'Amrit.

Il et IE Le Maabed a été vu par tous les voyageurs qui ont visité cette portion de la côte de Syrie. L'exploration minutieuse que nous avons faite du sol d’Amrit nous a permis de découvrir, dans un marais de lauriers-roses situé près de la source appelée lise, Ain el-Haydt, «la Fontaine des Serpents ?, » les débris de deux autres naos, restés jusqu'ici inaperçus. Les buissons épais qui les entouraient en dérobaient entièrement la vue. Ces deux naos sont purement égyptiens. Le mieux conservé est brisé en sept ou huit fragments, et ce n’est qu'après beaucoup d'efforts que nous sommes parvenus à le reconstruire. Cette reconstruction néanmoins n'a rien d’arbitraire; je puis affirmer qu'il n’est en-

! M. de Laborde, ouvrage cité, s° livraison, en a comme le centre d’Amrit. Ceux à qui leurs guides donné un bon dessin. n'ont pas prononcé le nom d’Amrit ont appelé tout

? Cette fontaine a été fort remarquée depuis Maun- l’ensemble de ruines qui nous occupe «ruines d’Ain

drell, et considérée par la plupart des voyageurs tel-Hayyät où d'Air eLHayet.»

CAMPAGNE D'ARADUS. 69 tré dans le dessin de M. Thobois aucun élément conjectural, et les voyageurs qui voudront se donner la peine d'étudier soigneusement tous les débris qui, sans doute, resteront longtemps encore gisants dans le marais, pourront la vérilier. La cella était tout à fait monolithe. Elle était portée sur un bloc cubique de trois mètres de côté, lequel pose luimême sur une assise composée de deux pierres en retraite qui sort du marais. Cette assise peut avoir un mètre quarante centimètres de long sur quatre-vingts centimètres de large, tandis que le cube de rocher qu'elle supporte a trois mètres vingt centimètres de côté, et est ainsi en retraite d’un mètre de chaque côté. Le bloc, encore en place, présente des surfaces très-rongées. Sur chacune des faces nord et sud, on reconnaît la trace de deux petits escaliers, extérieurs au cube, conduisant à la plate-forme de la cella. Sur la face sud, on trouve aussi la trace d’une moulure arrondie. Les jambages posaient sur le seuil de la cella à angle droit. Une frise composée d'une série d'urœus, analogues à ceux que nous avions déjà trouvés à Ruad, la couronnait. Un beau morceau de cette frise s’est conservé. C'est de là, sans doute, et non, comme l'ont voulu Pococke! et G. Robinson ?, de la ville d'Enhydra, que la Fontaine des Serpents tire son nom. La hauteur totale de l’édicule au-dessus de Veau (nous croyons qu’autrelois comme aujourd’hui il y plongeait) était de cinq mètres cinquante centimètres. M. Lockroy, qui depuis à fait un voyage d'Égypte, dit avoir vu un naos absolument semblable à Philæ ". L'intérieur de la cella était voûté d’une manière fort analogue à celle qu'on remarque dans le Maabed. À la voûte étaient sculptées deux vastes paires d'ailes d’un grand effet. L'une se rattache à un globe couronné, entouré d'aspies à la tête surmontée d’un disque, et muni d'une queue d'oiseau

de proie; l'autre paire d'ailes semble présenter à son centre la tête d’un

1 Description, vol. Il, 1°° part. p. 203. 3 La vipère qui marche le cou gonflé et relevé ? Voyage en Palestine et en Syrie, I, 93 (Paris, s'appelle en Égypte hayé. 1838). CF. Ritter, p. 855, 859; Ch. Müller, notes “ On peut en rapprocher aussi le naos n° 9 du

sur Strabon, p. 798; Kenrick, Phœnicia, p. 6. Musée de Leyde, et le naos D 30 du Musée de Paris.

aigle '. Malheureusement cette partie de la sculpture est fort mutilée. On peut en rapprocher le disque d’où partent deux ailes et la queue d'un oiseau, sur les monnaies avec légendes phéniciennes de Tiribaze? (vers 390 avant J. C.).

À environ dix mètres à l’est de ce curieux monument, s'élèvent la base et la partie inférieure d’un autre naos, semblable à celui qui vient d'être décrit. Les débris que nous avons retrouvés sur le sol et à demi enfouis dans le marais, déduction faite de ceux qui appartiennent au naos précédent, ne suffisent point pour le recomposer tout entier. La base était moins considérable que celle de la première cella, et portée aussi par une assise en retraite s’élevant au-dessus de l’eau. L’aire de la petite chambre était d'environ un mètre trente centimètres carrés. Des deux côtés se voient deux petits escaliers. Ge naos paraît du reste avoir formé un ensemble avec celui dont nous venons de parler.

L'aspect égyptien de ces monuments ne doit pas nous surprendre. De plus en plus, dans la suite de cet ouvrage, nous verrons la Phénicie devenir, sous le rapport religieux, une province de l'Égypte. Les deux seuls personnages de l'histoire de Marathus que nous connaissions, Ammonius et Isidore*, portent, dans leur nom, la trace des cultes égyptiens. Les symboles de notre cella ont leur commentaire vivant dans les fragments des éerits de Philon de Byblos, ou de Sanchoniathon, qu'Eusèbe nous a conservés". Une petite pierre sculptée, trouvée à Saïda, que nous reproduirons plus tard, offre image d’une cella où naos fort analogue aux édifices dont nous venons de parler, et couronnée aussi d'une corniche

à d'urœus.

IV, V, VI, VIL Sur une colline située vers le milieu des ruines d'Amrit, s'élèvent deux monuments fort voisins lun de l'autre, et qui s’aper-

1 Voir planche IX. # Diod. Sic. XXXIIT, Fragm. v. ? De Luynes, Numismatique des Satrapies et de la 4 P. A5 et suiv. édit. Orelli. Phénicie sous les rois Achéménides, pl. T.

CAMPAGNE D'ARADUS. tal çoivent de très-loin. Les gens du pays appellent ces monuments xxslsæli Jet EAwdmid el-Mévhäzil, «les Colonnes-Fuseaux, » ou J;lett El-Meghdal, «les Fuseaux. » À deux cent cinquante mètres, au sud-est, s'élève un autre monument du même genre; plus loin, vers le sud-sud-est, nous en avons trouvé un quatrième, renversé et brisé sur le sol. Ce sont, à n'en pas douter, des pyramides sépulcrales, sans autre pensée que de décorer des tombeaux, et il a fallu toute la préoccupation d’un faux système pour porter un archéologue du mérite de M. Gerhard à y chercher des allusions aux prétendus cultes phalliques !. L’extrême inexactitude des dessins sur lesquels travaillait M. Gerhard peut seule expliquer de sa part une pareille erreur.

Les deux méphazl placés très-près l'un de l’autre? sont de beaucoup les plus remarquables. Élevés sur le point culminant d’un massif de rochers*, ils dominent toute la contrée et, vus de la mer, ils donnent à la côte un aspect monumental qui n'est pas ordinaire en Syrie. Au pied de ces monuments on jouit d’une vue admirable. À droite, c'est l’île de Ruad, qui s’allonge sur la ligne d'horizon avec ses maisons, ses minarets, ses châteaux forts, dont la blancheur est encore exaltée par la teinte noire des murs, que, de loin, on prendrait pour d'énormes rochers. À gauche, ce sont les montagnes peu élevées de Safita, dont les sommets sont couronnés de châteaux rappelant les luttes gigantesques dont cette région fut le théâtre au moyen âge. En face, le regard s'étend, au premier plan, sur les rochers taillés d’une immense carrière ou nécropole; un peu plus loin, sur un petit bois taillis, au milieu duquel se distinguent les débris de bizarres monuments et des rochers anguleux. Enfin, vers le sud, au delà d’une plaine de plus de soixante kilomètres, l'œil s'arrête sur l'extrémité nord du Liban, les montagnes d’Akkäâr, les massifs du Dhannieh, de Bscherreh et d'Ehden, dont les cimes, presque toujours couvertes de neige, forment un dôme colossal. Sur le promontoire allongé

! Mém. de l'Acad. de Berlin pour 1846, p. 599.— ? Voir notre planche XI. —#. Voir notre planche XII.

que ces montagnes forment dans la mer, se dessinent les constructions du port de Tripoli. En arrière, au nord, on suit la plaine ondulée qui s'étend jusqu'à Tortose, et l'on aperçoit, dans le lointain, la ponte sur laquelle s'élève le château de Merkab.

L'un de ces deux méghazil (B du plan‘) est un vrai chef-d'œuvre de proportion, d'élégance et de majesté?. Il consiste en un soubassement rond, flanqué de quatre lions monumentaux d'un effet surprenant, et d'un eylindre surmonté d’une demi-sphère. Le soubassement se compose de quatre pierres; le cylindre et l'hémisphère constituent un monolithe de sept mètres de haut. Deux couronnes, formées de grands denticules et de découpures pyramidales à gradins, au nombre de seize, entourent le cylindre; chacune de ces couronnes est saillante d'environ dix centimètres. C’est ici un motif dont le caractère oriental n’est pas douteux. Nous le retrouverons, à Gébeil, sur un monument très-ancien et sur plusieurs petits autels de la renaissance antoninienne, imités de l'antiquité. I est très-fréquent sur les monuments de Pétra*. Le même ornement n'était pas étranger à la Perse“. On le retrouve sur des monuments assyriens”, surtout comme couronnement des remparts de villes. Peut-être emploi qu'on en fit eut-il pour origine limitation des tours crénelées du système assyrien.

Les quatre lions, dont l'exécution sommaire contraste avec le fini de l'architecture, semblent n'avoir pas été achevés. Peut-être aussi une telle grossièreté est-elle voulue, et l'artiste avait-il calculé l'eflet qu'elle produirait à distance. Ces lions sont si défigurés dans Maundrell et Pococke, que M. Gerhard, raisonnant d'après les dessins des deux voyageurs

anglais, les a pris pour des patèques. Ils ressemblent beaucoup du reste

1 Planche VII. ? Voir, pour l'état actuel du monument, pl. XI cienne, pl. 11, 1V, LI. et XIT, et, pour la restitution, planche XIII.

# Flandin et Coste, Voyage en Perse. Perse an-

® Bas-relief du palais de Koyoundjik au Louvre. 3 Laborde, Voyage de lArabiè Pétrée, pl. xxx, 5 Mémoires de l'Académie de Berlin pour 1846,

AXXIV, XXXIX, XL, XLIX, LVII, LV. p. 599.

dmsiée Mb À

CAMPAGNE D’ARADUS. 73 à ceux qui se dessinent, à peine visibles, sur les blocs carrés d'Oum el- Awamid.

L'autre monument (A du plan), placé à six mètres de celui que nous venons de décrire, est conçu avec moins de bonheur!. I se compose : 1° d'un cube servant de piédestal, et terminé, à ses deux extrémités, par un bandeau saillant; 9° d’une sorte de cylindre monolithe, de quatre mètres de haut sur trois mètres soixante et dix centimètres de diamètre, qui va légèrement en s'amincissant vers le haut; 3° d’un pyramidion à cinq faces, couronnant le tout. La base est brute, très-mégale, el paraît n'avoir point été retaillée après son extraction de la carrière. Le pyramidion du sommet ne s'explique pas non plus bien clairement. Tout indique un ouvrage resté inachevé. Dans un autre monument important d’Amrit, nous verrons celte même négligence, ce peu de souci des lignes et des plans rigoureux se trahir avec beaucoup de naïveté.

Les faces de la base du second monument sont parallèles à celles du premier. Les caveaux qu'ils recouvrent sont aussi dirigés dans le même sens. Ce sont, à ce qu'il semble, deux monuments conçus pour se répondre, et leur voisinage n’est pas fortuit. Ils dominent une vaste enceinte creusée dans le roc, à quinze mètres au sud. Des débris de constructions jonchent le sol de cette enceinte, et lon y remarque un mur épais formé de grosses pierres, dont l’assise inférieure se retrouve encore à l’ouest, au pied des rochers qui supportent les deux tombeaux. \u nord-est, derrière ces mêmes tombeaux, existent des chambres taillées dans le roc. Nous n’osons cependant faire de tout cela un ensemble ayant son unité. Dans les villes anciennes, les constructions usuelles, les tombeaux, les temples s’entremêlaient souvent d’une façon qui contrarie nos idées de régularité. De longues ornières ou rigoles assez profondes sillonnent le rocher, depuis les deux grands méphazil jusqu’à la troisième

pyramide, dont nous avons maintenant à parler.

1 Voir planches XI et XIT.

ds

k Di

se

Sa

Ce monument (C du plan) est plus simple que les précédents. Sa partie essentielle est une pierre de forme cubique, de deux mètres trentesix centimètres de large, sur un mètre soixante et quinze centimètres de haut. Cette pierre est portée par une base à deux gradins, dont le premier a cinquante centimètres, le second quarante-trois centimètres de hauteur. Elle est terminée par un couronnement de cinquante-deux centimètres de haut, composé d'un talon et d’un listel. Au-dessus de ce cube, s'élève un bloc dont la partie inférieure est taillée à pans droits, tandis que la supérieure forme une pyramide tronquée. Ce bloc a maintenant un mètre quarante centimètres de haut. I est plus que probable que la pyramide élait complète autrefois. Ce que ce tombeau offre de tout à fait particulier, c'est que lentrée du caveau, ou, pour mieux dire, l'escalier qui y conduit, esl couvert dans sa partie antérieure par un énorme bloc régulièrement taillé en dos d'âne et supporté par une assise de grosses pierres.

Une quatrième pyramide est située bien plus loin vers le sud-sudouest, et tout à fait à la limite des monuments de Marathus. On l'appelle dans le pays Hadjar el-Hublé, Aa ;Æ, «la Pierre de la femme en- «ceinte,» nom qui, selon une conjecture très-ingénieuse de M. Gaillardot, viendrait d'une confusion avec Hadjar el-Kublé, A ;&, «la + Pierre du Sud?.» C’est un obélisque dont deux pierres seulement se retrouvent aujourd'hui, renversées sur le sol. Toutes deux présentent une pyramide tronquée, lune ayant pour base une surface de deux mètres trente-sept centimètres carrés, pour sommet une surface carrée de un mètre quatre-vingt-dix centimètres, et pour côté un mètre quatre-vingtquinze centimètres; autre ayant une base d’un mètre vingt-cinq centimètres de côté, un sommet de trente-sept centimètres, et pour longueur trois mètres trente-cmq centimètres. H est probable qu'autrefois ces deux blocs étaient reliés par un troisième, et que le monument reposait sur

une base qui a été détruite. Aucun fragment de ces deux parties n'existe

1 Voir planche XVII. — ! Le 6 se prononce en Syrie comme une simple aspiration.

CAMPAGNE D’ARADUS. 75 alentour. On se rappelle que le passage précité! de Brocard compte quatre pyramides près de Tortose; il semble donc qu'à la fin du x siècle le monument dont-nous venons de parler était encore debout. IL'est vrai que la quatrième pyramide de Brocard peut être le Burdj el- Bezzäk.

Tous les méghazil sont posés au-dessus de caveaux funéraires, que nous avons déblayés (pl. VIT, XIE, XVII, XVIII?). La pyramide est placée à quelques mètres de l'entrée du caveau et en indique le point central. Autour de la troisième pyramide que nous avons décrite, le roc est parsemé de grottes sépulcrales, qui font de toute cette colline comme une sorte de nécropole de l'antique Marathus Ÿ. Sans doute, elle comptait autrefois bien d’autres mévhazil. C'étaient là ces horaboth, MSN, ou PYramides, que les riches faisaient dresser sur leurs tombes du temps de Job", et qui indignaient ce fier nomade; car il prétendait que souvent ces mausolées couvraient des méchants. Nous avons déblayé une vingtaine de ces grottes ?. Elles se décèlent au dehors par une entaille rectangulaire, restée 1e bien plus visible qu'à Saïda, le rocher étant à peine

recouvert de terre végétale. Elles offrent, du reste, le

stème général de toutes les sépultures sémitiques; ce sont celles qui ont le plus d’analogie avec les tombeaux que M. Beulé a découverts à Carthage°; mais elles sont plus grandioses, et n'offrent jamais ni d’ornements en stue, ni de lignes régulières, ni d'arceaux, traits qui, en Phénicie, sont des signes d’une médiocre antiquité. Ces caveaux, souvent formés de plusieurs chambres (caveau H7), quelquefois même de deux étages communiquant entre eux par un puits creusé au centre de l'étage supérieur

(caveau KŸ), sont les plus hauts, les plus vastes, les mieux taillés

l Ci-dessus, p. 61, note. 5 Voir les planches XVI et XVIII. ? Comparez les plans de Maundrell, p. 36. 5 Fouilles à Carthage, p. 127 et suiv. 3 Voir le cartel de notre planche VII. T Toutes ces indications de lettres se rapportent

# m1, 143; xx1, 89. Sur le sens que je prê u au plan général, pl. VIT. ,14; g

mot 1297, voir mon ist. pénér. des langues sémi- 5 Voir planche XVI. tiques, p. 204, 3° édit.

que nous ayons rencontrés sur toute la côte de Syrie. Dans plusieurs

d'entre eux, le plafond est uni; dans d’autres, 1 est légèrement cireu-

laire; quelquefois, enfin, il est formé de deux plans légèrement courbés,

se rencontrant au sommet en formant un angle très-ouvert. Dans ce

dernier cas, la même disposition se retrouve aussi dans la partie interne

du linteau des portes, dont les jambages sont un peu rapprochés vers

le haut en forme de pylône, le bord externe du linteau restant hori-

zontal.

Les chambres communiquent l'une avec l’autre par une porte suivie |

de quelques marches, en sorte que les plus éloignées de l'entrée sont

situées plus profondément que les premières. Quelques caveaux offrent

des distributions un peu confuses (caveau L); même les plus rigoureuse-

ment taillés n'ont jamais une régularité géométrique, comme cela à

lieu dans les caveaux de l’époque grecque et romaine.

Les fours destinés à recevoir les cadavres sont disposés latéralement.

Dans un seul caveau (le caveau H), les fours, placés en éventail à lextré-

mité de la dernière chambre, rappellent certaines sépultures des environs

de Jérusalem. Dans quelques autres caveaux, cette disposition n’a été

adoptée que pour un ou deux fours. D’ordinaire, au centre, au fond du caveau, se trouve une niche plus considérable que les autres et qui semble destinée au chef de la famille. La même chose s’observe dans la nécropole près de Tyr et en général dans toute la Phémicie.

On descend dans le caveau, tantôt comme à Saïda, par des puits rectangulaires, au fond desquels des portes basses, creusées sur les deux petites faces du rectangle, donnent accès à deux caveaux latéraux opposés Pun à l’autre (caveau G); tantôt par un escalier taillé dans le roc. Quelquefois il semble que ce dernier système a été substitué tardivement au

premier, par exemple dans le caveau L. En général l'escalier est un signe

d’une époque plus moderne. Les caveaux où l'on pénètre de la sorte sont

plus grands que les autres, et la porte d'entrée est plus élevée. La direc-

CAMPAGNE D’ARADUS. T4 lion de lescalier est toujours du nord au sud. Quelques caveaux n’ont pas été achevés (ainsi un trou près du caveau L).

De grosses dalles horizontales fermant le puits empêchaient, comme à Saïda, les caveaux de se recombler. L'entrée des caveaux dont toutes les niches avaient reçu un mort était murée; chaque niche était scellée d’une pierre. Plusieurs niches trouvées scellées n’ont néanmoins rien fourni, sans doute parce que le mort avait été déposé à terre ou dans une bière de bois. Quelquelois (caveaux H et N), comme à Saïda, des puits plus étroits que les ouvertures rectangulaires dont nous venons de parler vont du sol aux caveaux. Parfois elles séparent deux caveaux; dans ce cas, on faisait glisser du haut des pierres énormes en guise de herse pour fermer les caveaux des deux côtés. Un seul caveau (le caveau E) nous à offert ces sortes de tuyaux ronds, percés dans le roc, qui se trouvent aussi à Saïda et en quelques autres endroits, mais qui, à Gébeïl, constituent un problème si singulier. Ces tuyaux entament le mur et l'entrée de la même manière qu'à Gébeil, et ont sans doute été creusés avant la perforation du caveau. Nous reviendrons plus tard sur ce point (livre IL, ch. r).

Les caveaux de Marathus n’admettaient guère de sarcophages. Le mort y était déposé dans son linceul ou dans une bière de bois. Les cuves que nous avons trouvées, en albâtre calcaire (caveaux D, G), ou en terre euile (caveau L), ressemblaient aux plus simples de Saïda! (cuve allongée, couverele en dos d'âne, très-bas, sans aucun ornement). Aucune de ces cuves ne s’est rencontrée dans les fours. Chacune d'elles était dans une chambre sans fours, creusée exprès pour la recevoir. Leur base était ordinairement entourée d’une gouttière creusée dans le roc. Presque toutes ces sépultures avaient été dépouillées, les unes récemment par

les indigènes, les autres depuis l'antiquité? On éprouvait un vrai sen-

1 Le mieux conservé de ces sarcophages en marbre ? Sur le pillage des nécropoles des villes vaincues, pA25 > 8

que nous avions réservé pour l'emporter, fut brisé voy. Strabon, VIIL, w, 23. Comparez l'inscription

par les indigènes, qui vinrent pendant la nuit cher- d’Eschumanazar, et Corpus inscr. græc. n°916, 989,

cher des trésors dans nos fouilles. 990, 1926, 1933, 2664, 2688, 2690, L253,

MES à

timent de surprise à voir ces caveaux, quand ils étaient débarrassés de la terre qui les remplissait. On eût dit qu'ils n'avaient jamais servi. Deux ou trois caveaux, cependant, de ceux qui avaient été spoliés dans l'antiquité, nous ont donné quelques objets oubliés où négligés par les spoliateurs : grands vases en terre sans ornements (caveau L), lampes, morceaux de poterie, ferrailles (caveaux E, F, L), débris de boucles d'oreilles d'or, anneaux d’or (caveau L), miroir avec manche ensos travaillé (caveau G), mais nulle sculpture, nulle inscription. Les sarcophages en terre cuite élaient parfois pleins d’une masse de plâtre qui avait été coulée sur le mort; ils étaient eux-mêmes renfermés en des cavités creusées dans le roc et remplies de la même substance. Une fois, en cassant le plâtre qui remplissait une de ces cuves (caveau G), nous trouvâmes les parois de la cavité qu'avait occupée le cadavre encore tapissées des étolfes jaunes et rouges dont il avait élé revêtu et dont on suivait le moindre pli. Dans un autre cas, nous renconträmes une petite fosse carrée, fermée, à un mètre cinquante centimètres de profondeur, par une pierre énorme, d’un mètre quatre-vingts centimètres d'épaisseur. Cette pierre couvrait une demeure funèbre qui n'avait Jamais été ouverte. Elle avait sans doute renfermé un cercueil en bois, car les ossements o1saient à terre, à côté de gros clous de fer.

Deux caveaux, situés à l'extrémité sud des ruines de Marathus, offrent un caractère à part. Celui de «la femme enceinte!» est placé à une faible profondeur sous le roc à la surface duquel s'élevait la pyramide. On y descend par une ouverture rectangulaire fermée par cinq dalles et plus étroite que le fond du puits auquel elle donne accès. Les parois latérales de ce puits, inclinées pour se rapprocher de Pouverture, donnent ainsi à la coupe du caveau quelque ressemblance avec la coupe verticale d'un

flacon. Ce caveau est formé de trois chambres parfaitement taillées et

h2b9, Lago, 4299, 4303, 4366, 4380 s etr; 1 Voir planches VII et XVIII. Orelli, Inser. lat. n° k789 et suiv. ;

CAMPAGNE D’ARADUS. 79 entourées de fours remarquables par leur profondeur. L'une de ces chambres est traversée par une saillie formant une sorte de chemin de la porte d'entrée à l’un des fours. Les Ansariés l'ont fouillé, il y à une quinsaine d'années, et en ont tiré plusieurs sarcophages en plomb. Quelques années plus tard, les gens de Tortose y trouvèrent quelques morceaux d’or.

Une disposition analogue à celle du tombeau de «la femme enceinte » se retrouve dans un caveau situé à environ cent cinquante mètres au sud de ce dernier !. Ce caveau était recouvert d’une pierre longue d'environ trois mètres et épaisse de soixante centimètres. L'entrée était complétée par des assises de grosses pierres. L’une des parois est verticale, l’autre est inclinée, el toutes deux, à un mètre du fond du puits, rentrent de soixante et quinze centimètres, à angle droit, pour redescendre ensuite verticalement et former une paroi dans laquelle sont ereusés des fours, trois d’un côté el deux de l'autre. Nous y avons trouvé quelques lampes sépulcrales et une énorme quantité de poteries brisées. Ge caveau a dû être violé à une époque très-ancienne, sil en faut juger par la dureté du sable qui le remplissait et la grosseur des racines d’arbustes qui y avaient poussé.

En somme, un grand caveau arvadite complet se compose, 1° d’un escalier ou d’un vestibule; 9° d’un caveau à fours; 3° d’un second caveau à fours; 4° d’un grand caveau de fond sans fours; 5° de caveaux latéraux: 6° d’une pyramide extérieure indiquant l'emplacement du caveau. Les éléments 3°, 5° et 6° manquent souvent. Un autre élément, mais assez rare, est un puits carré et étroit pour descendre le COrps.

J'ai déjà dit que nous trouvâmes, près de Tortose, un débris de monument analogue aux mévhazil d'Amrit. Les méghazil sont done une particularité des sépultures arvadites. On ne saurait affirmer, cependant, que les caveaux de Saïda ne fussent pas autrefois signalés aux passants par des monuments du même genre. Ces caveaux, en effet, étaient recou-

verts de terre, dans l'antiquité comme de nos jours. Il est probable qu'ils

1 Voir planches VIT et XVI.

étaient indiqués au dehors par quelque signe, ne füt-ce que pour guider les familles quand elles avaient un mort à y déposer. Un cippe dressé (nat où 7725 n3x0) était, depuis une haute antiquité, chez les peuples

sémitiques, l'indice de toute sépulture un peu soignée".

VIT. Outre lés méghazil, Amrit possède un monument funéraire d'un génre à part : c’est un énorme mausolée nommé dans le pays GEAN 2 2 Burdj el-Bezzäk, «la tour du Limaçon,» qui sert de retraite habituelle aux brigands ansariés ?. Quoique les tremblements de terre aient disjoint les blocs, et que les brigands ou les soldats qui l'ont habitée à diverses reprises depuis l'antiquité l'aient fort dégradée, «la tour du Limaçon» est la bâtisse la plus considérable et la mieux conservée qui nous reste de la vieille Phénicie (les autres édifices d'Âmrit n'étant guère que des monolithes). Elle présente actuellement la forme d'un cube, terminé par une corniche, construit par assises horizontales et joints verticaux, sans c1ment, en pierres de plus de cinq mètres. Nous avons acquis la preuve, en remuant les débris accumulés au pied du monument, que le cube était autrefois couronné d’une pyramide, dont nous avons retrouvé presque tous les matériaux. Quand le monument devint un fortin, on abattit peut-être la pyramide pour se procurer une plate-forme, disposition mieux accommodée à la nouvelle destination du bâtiment. Une autre hypothèse sera cependant bientôt présentée.

L'intérieur offre deux chambres superposées, communiquant au dehors chacune par une fenêtre. Leurs parois présentent les arrachements des cloisons, maintenant détruites, qui séparaient les sarcophages *. Le monument rappelle ainsi le mausolée de Kadès, près du lac Huleh, dont je parlerai plus tard; mais il est certainement bien plus ancien. L'idée mère

1 (Genèse, XXXY, 20. seur des buissons. (Vol. cité, p. 203, et la figure 2 Voir, pour l'état actuel, nos planches XIV et XV, Y de la planche xxx.)

et pour la restitution, notre planche XVI. Pococke ne 5 Voir planche XV. put s'approcher de ce monument à cause de l'épais-

CAMPAGNE D'ARADUS. 81 de tels édifices est de transporter au-dessus de terre les travaux d'ordinaire souterrains, et de créer une sorte de rocher artificiel où l’on creusait les niches sépulcrales. Les chambres, maintenant vides, du Burdj el-Bezzäk étaient autrefois à moitié remplies par la queue des pierres du mur de derrière, lesquelles constituaient une énorme épaisseur où était percée comme une ruche de lits funèbres (douze à l'étage supérieur, trois au-dessous). Les cloisons, en éclatant sous le poids des masses qui forment le haut de l'édifice, ont produit les chambres vides qui se voient aujourd'hui. Probablement les brigands auront jeté dehors les débris des cloisons pour se procurer des chambres plus commodes et plus spacieuses.

Ce curieux édifice offre un grand nombre de problèmes des plus intéressants pour l’histoire de l'architecture. Quoique construit avec beaucoup de soin et d'un style parfaitement homogène, les pierres qui le composent sont travaillées d'après des systèmes en apparence différents. Tantôt 1 semble que l'on ait affecté de leur laisser toutes les superfluités qu'elles avaient apportées de la carrière, par suite de la tendance générale des Phéniciens à diminuer la pierre aussi peu que possible; tantôt elles présentent un bossage sans proportions fixes. Il est probable que ces irréoularités devaient disparaître dans un travail d'achèvement et d'équarrissage qu'on aura négligé de faire. La corniche, en effet, est tout à fait achevée; la pyramide paraît également lavoir été. Les assises inférieures du cube offrent seules d'étranges aspérités, qu'on ne peut expliquer que par des accidents de carrière. Elles rappellent le monument appelé «tombeau d'Hiram,» près de Tyr, et prouvent le peu de souci que l’on prenait, à cette haute antiquité, d’une coupe symétrique des pierres et d’une exacte régularité.

Les dessins et la restitution de M. Thobois présenteront cet édifice dans son caractère général et dans tous ses détails. Cependant comme il s'agit ici d'un monument capital, sur lequel bien des questions peuvent

s'élever, je vais transcrire les notes de M. Gaillardot, notes résultant

d'une étude attentive du monument, continuée durant des journées. Plusieurs des idées de M. Gaillardot ne sont que des conjectures, et lon remarquera avec quelle réserve il les présente; mais on voudra, sans doute, connaître ces conjectures d’un homme plem de jugement sur un

monument dont il a suivi jour par jour le déblayement.

Le monument, dans son état actuel, est formé, en comptant la corniche, de six assises de pierre. Îl a une hauteur totale de onze mètres; il est probable qu'un peu moins de dix mètres s'élevait au-dessus du sol. La largeur est de huit mètres quatrevingls centimètres pour le cube principal, de neuf mètres trente centimètres pour la base.

L'assise inférieure, faisant partie d'un massif s'étendant sous tout l'édifice, a un mètre de hauteur, et est formée de pierres régulièrement taillées, dont les plus grandes, ayant un ou deux mêtres de côté, supportent les angles. L'eau qui jaillissait des sables nous a empéchés de voir sur quoi posait cette assise. À la face méridionale seulement nous avons trouvé quelques pierres irrégulièrement placées et séparées par des vides.

La seconde assise forme la base du monument et entoure la chambre inférieure: elle présente environ neuf mêtres trente centimètres de côté sur une hauteur de deux

mètres cinquante centimètres, et est composée de quatre blocs rectangulaires formant les quatre angles et les deux faces latérales est et ouest; ces blocs ont de quatre mètres cinquante centimètres à cinq mètres vingt centimètres de longueur, et environ deux mètres cinquante centimètres de largeur aux faces nord et sud. Le reste de ces faces est rempli par des blocs de moindres dimensions et de petites pierres régulièrement tullées, d'environ trente centimètres en retraite sur les gros blocs qui forment les angles. C'est dans ce remplissage, du côté du nord, que la porte de la chambre inférieure a été taillée. Le bord supérieur des blocs rentre pour former tout autour de l'édifice une banquette de cinquante centimètres de large, puis l'assise se relève verticalement et se continue d'environ trente centimètres avec la partie inférieure de la troisième assise.

Aux deux faces ouest et sud de l'assise dont nous parlons, se remarquent plusieurs accidents qui font supposer que le mausolée, quoique antérieur de plusieurs siècles à l'époque grecque, a été construit avec des matériaux appartenant à un édifice plus ancien. 1° Les gros blocs qui forment ces deux faces sont taillés au-dessus de leur bord inférieur en biseau rentrant sur l’assise inférieure, qui forme ainsi un rebord dont la largeur varie de dix à vingt centimètres; la hauteur du biseau au-dessus de ce rebord varie entre trente et quarante-cinq centimètres, quoiqu'il règne sur toute la longueur des deux faces. 2° La face ouest du gros bloc de l'angle nord-ouest a subi, avant que le bloc fût mis en place, un commencement de taille rectangulaire, qui

CAMPAGNE D'ARADU 83

devait enlever tout l'angle supérieur. On reconnaît ce travail à deux rainures profondes et étroites se coupant à angle droit parallèlement aux bords du bloc. 3° Enfin le second bloc de la face ouest et les quatre qui forment la face sud présentent un bossage très-répulier, très-bien taillé, mais dont la profondeur et la largeur varient sur chacun

de ces blocs. Sur l'un il a treize, sur un autre vingt-deux centimètres de largeur; les

surfaces sont lisses et unies, tant celles du milieu des pierres que celles des rainures qui ‘les entourént.

On pourrait être tenté de voir dans ces rainures le commencement d'un travail d'équarrissage, entrepris après la mise en place des matériaux et non achevé. Mais alors, résultant d’un plan général, le biseau et le bossage présenteraient partout les mêmes dimensions; or il n'en est rien. Le biseau et le bossage existaient donc avant la pose des pierres; il faut supposer, par conséquent, que les blocs faisaient partie de monuments très-ançiens, puisque, à une époque de beaucoup ‘antérieure à l'invasion d'Alexandre, ces monuments étaient déjà dans un état de démolition assez avancé pour que leurs débris aient pu être employés à construire d'autres édifices. On peu aussi conclure de 1à que le bossage était employé en Syrie à une époque très-reculée, aussi bien que dans les temps modernes.

La troisième assise est pleme et sépare les deux étages du mausolée. Comme nous l'avons déjà dit, elle est en retraite d'environ cinquante centimètres sur la base du moaument et elle est formée de huit blocs, dont six font partie des parois de l'édifice. Is ont de quatre mètres dix centimètres à cinq mètres cinquante centimètres de longueur sur un mètre soixante-quatre centimètres à deux mètres vingt-cinq centimètres de lar-

geur et deux mètres cinquante centimètres de hauteur; les deux autres sont placés au

milieu de la construction, posant sur une entaille pratiquée dans la deuxième assi pour former le plancher de la chambre supérieure et le plafond de la chambre inférieure. Ce sont deux dalles ayant un mètre quatre-vingl-quatre centimètres d'épaisseur sur quatre mètres quatre-vingls centimètres de longueur et un mètre quatre-vingt-dix centimètres de largeur.

À la surface des deux blocs qui, dans celte assise, forment au nord la façade de l'édifice, se trouvent deux saillies trèsirrégulières. Dans le bloc de gauche, cette saillie occupe toute la face du bloc; elle s’avance de plus de cinquante centimètres et est creusée profondément par l’action de l'atmosphère. À droite, la surface du bloc, lisse et plane dans toute son étendue, présente au-dessus de son bord inférieur, à peu de distance de l'angle nord-ouest, une saillie qui, comme la première, a été très-maltraitée par le temps. Par moments on croit reconnaître les formes d’un lion vu de face et grossièrement taillé; on est alors tenté de supposer que la saillie de gauche est le reste d'un groupe sculpté en ronde bosse. M. Thobois ne partage pas cette opinion; il pense que l'existence de ces deux saillies est due à ce que le monument n'a point été complétement achevé, que les blocs ont été apportés bruts, et mis en place pour être ensuite taillés et aplanis; que ce travail est resté inachevé pour les deux blocs qui nous

af

DRE RTE

8h MISSION DE PHÉNICIE.

occupent; qu'ainsi les saillies que nous retrouvons à leur surface ne sont point intentionnelles, mais qu'elles devaient plus tard être enlevées.

La quatrième assise, au centre de laquelle est placée la chambre supérieure, est formée de six blocs de deux mètres cinquante centimètres de hauteur, présentant pour les autres dimensions à peu près les proportions de la troisième assise.

Cest à la ligne de jonction de ces deux assises et dans les blocs qui forment la façade nord, que la fenêtre qui servait d'entrée à la chambre supérieure à été taillée au-dessus de la porte de la chambre inférieure.

La cinquième assise est composée de dix pierres d’un mètre vingt-six centimètres de hauteur, sur deux ou trois mètres de longueur et un mètre cinquante centimètres de largeur. Ges pierres entourent la partie inférieure de deux blocs servant de plafond à la chambre supérieure, et formant, avec la face supérieure de la corniche, la terrasse de l'édifice, autrefois recouverte par la pyramide. Les blocs ont deux mètres vingt-deux centimètres d'épaisseur sur cinq mètres vingt centimètres de longueur et deux mètres vingt-six centimètres de largeur.

La sixième assise, haute d'un mètre trente centimètres, se compose de dix blocs, formant une corniche de trente centimètres de hauteur, surmontée d’un bandeau épais de cinquante centimètres, s'avançant d'environ trente centimètres sur la surface de l'édifice. Le pied de la corniche lui-même constitue en avant de cette surface une saillie de trois centimètres.

Trois des blocs qui forment cette assise sont encore en place au-dessus de la façade nord; les autres sont sur le sol, autour du monument, au milieu de matériaux de dimensions et de formes diverses. En dégageant ces décombres, nous remarquâmes un grand nombre de pierres uniformément taillées, de telle sorte qu'un de leurs côtés, au lieu d'être vertical, faisait avec la base horizontale un angle de soixante-quatre degrés et demi. Cette circonstance nous indiqua d’une manière évidente qu'autrefois le mausolée était surmonté d'une pyramide. Nous n'avons aucune donnée qui nous indique si cette pyramide était tronquée ou si elle était complète l, si elle s'élevait directement à partir de la corniche, ou si elle était portée par une assise à parois verticales plus ou moins élevées. Mais, par analogie avec le troisième monument funéraire ci-dessus décrit (C du plan général), nous pouvons regarder la seconde supposiion comme la plus probable ?. Dans les deux cas, la base du couronnement devait se trouver en retraite d'environ cinquante centimètres sur le bandeau de la corniche. Nous avons pu le reconnaître à un criterium certain. Les pierres qui formaient autrefois le bord externe de la face supérieure de la corniche présentent toutes une bande de la largeur susdite dégradée par l’action de Fair, tandis que le reste de la surface, qui supportait autrefois la base de la pyramide et était ainsi garanti de l’action de l'air et de la pluie, est beaucoup mieux conservé.

1 M. Thobois n'hésite pas à écarter l'hypothèse de cesmonuments, fortement empreintsdugoûtégyptien.

la pyramide tronquée, comme contraire à l'esprit de ? M. Thobois est à cet égard d’un autre avis.

Les dimensions de la plate-forme du mausolée, au-dessus de la corniche, et celles que l’on trouve invariablement à toutes les pierres de la pyramide éparses sur le sol, prouvent que cette pyramide, si elle n’était point tronquée, et si elle était supportée par un socle d'un mètre de hauteur, devait avoir, de la base au sommet, une hauteur perpendiculaire de neuf mètres cmquante centimètres, formée par dix assises superposées, en comptant celle du socle !.

Comme nous l'avons dit plus haut, le monument qui nous occupe présente à l’intérieur deux chambres superposées : l'une, dont les parois sont formées par la deuxième assise; l'autre, par une portion de la troisième et par la quatrième assise, Cette dernière chambre est en quelque sorte l'âme, le but, la partie principale de l'édifice. Elle a deux mètres cinquante-trois centimètres de hauteur sur quatre mètres trente centimètres de largeur et cinq mètres cinquante centimètres de longueur. Ses parois présentent l'épaisseur même des blocs qui la forment, deux mètres pour les parois est et ouest, un mètre vingt centimètres pour celles du nord et du sud. On y arrivait par une fenêtre carrée d'un mètre trente-trois centimètres de hauteur sur un mètre cinquante centimètres de largeur, taillée dans les blocs qui forment la paroi nord. Sur les côtés de cette ouverture, sur le linteau et sur le seuil, sont creusés des trous et des rainures qui montrent qu'autrefois un système de clôture y était adapté. Il devait sûrement s'ouvrir du dehors, car on ne pouvait y arriver que de l'extérieur. Aujourd’hui, il est vrai, on monte de la chambre d'en bas à la chambre d'en haut par un passage étroit etirrégulier, pratiqué à l'angle sud-ouest; mais ce passage n'existait pas dans le monument primitif. [l a été produit d’abord par l'écartement des pierres, puis par des brisures qui ont été pratiquées de main d'homme pour agrandir le trou à l'époque où le monument servait de fortin. Gomme on ne remarque aucune trace «d'escalier à l'extérieur, au-dessous de la fenêtre, il est probable qu'on montait à la chambre au moyen d'une échelle, et que cette chambre n’était ouverte que quand un mort devait y être déposé.

En face de l'ouverture, la paroï du fond est formée par un bloc présentant à sa surface douze cadres carrés, taillés dans le roc à une profondeur moyenne de trente centimètres et offrant trois rangées de quatre cadres. Les cadres sont formés par deux arêtes horizontales et trois arêtes verticales, se coupant à angle droit autour de surfaces unies d'environ quatre-vingt-dix centimètres de largeur sur quatre-vingts de hauteur. Ces saillies, qui autrefois ont dû être rectangulaires, sont aujourd'hui mousses et arrondies; en plusieurs points, elles sont brisées. Sur les deux parois latérales, au niveau des deux arêtes horizontales de la paroi du fond, s'étendent, sur une longueur de deux mètres cinquante centimètres, deux rainures rectangulaires de quarante centimètres de largeur sur trente de profondeur.

Ces cadres et ces rainures indiquent qu'autrefois la moitié postérieure de la chambre

1 A part l'hypothèse du socle, M. Thobois arrive presque au même résultat.

était occupée par des fours destinés à recevoir les morts, fours dont nous ne voyons aujourd'hui que l'extrémité interne, les minces cloisons qui les formaient ayant été détruites. M. Thobois m'apprend que, d'après des données qu'il regarde comme certaines, le bloc constituant le fond de la chambre avait environ quatre mêlres cinquante centimètres d'épaisseur au lieu d'un mètre quinze centimètres qu'il a aujourd'hui; que de la sorte toute la moitié postérieure de la chambre était pleime et formée par un seul bloc, dans lequel on creusa les douze fours dont nous voyons aujourd'hui les arrachements. Le Burdj el-Bezzäk semble donc une imitation sur un rocher artificiel des caveaux creusés dans le roc souterrain. Plus tard, selon M. Thobois, les minces cloisons qui séparaient les fours n'ont pas été assez solides pour supporter les masses qui les surmontaient, surtout quand elles étaient ébranlées par les tremblements de terre; ces minces cloisons ont cédé, se sont brisées, et ont ensuite été remplacées par des eloisons artificielles appuyées contre les saïllies que nous retrouvons aujourd’hui. À une époque plus récente encore, ces nouvelles cloisons ont été détruites, si bien que, des fours primitifs, il ne reste plus aujourd'hui que les cadres qui en composaient le fond.

Le sol de la chambre, formé de deux dalles, présente dans son pourtour une gouttière de quatre-vingt-dix centimètres de largeur sur quinze de profondeur et plusieurs trous dont les uns, arrondis, sont irrégulièrement creusés au pied des parois, et les autres, carrés, au nombre de quatre, sont symétriquement placés de chaque côté de la ligne de séparation des deux blocs qui forment l'aire. Rien ne nous indique à quel aménagement, ancien ou moderne, se rapportent ces cavités. Quant aux deux autres lentes qui se trouvent de chaque côté de la pierre du fond, leur origine est certaine. Ges fentes ont été produites accidentellement par l'écartement des blocs ébranlés; plus tard, peut-être à l’époque des croisades, elles ont été élargies à l'intérieur, de manière à former deux archères assez régulières.

La chambre inférieure a moins d'importance que celle que nous venons de décrire. Elle n'a qu'un mètre soixante et douze centimètres de haut sur cinq mètres trente-sepl centimètres de long et quatre mètres soixante-huit centimètres de large. Ses parois, formées par les blocs de la base, sont plus épaisses que celles de la chambre supérieure. Les deux parois latérales ont quatre mètres trente centimètres; la paroï nord, deux mètres quarante-cinq centimètres au niveau de la porte; enfin celle du sud, deux mètres. L'épaisseur de ces deux dernières parois n’est point d’un seul bloc; elle est formée par le remplissage dont nous avons parlé plus haut en étudiant les faces nord et sud de la deuxième assise.

La paroi du fond présentait trois cadres seulement, placés à fleur du sol; les saillies qui les séparent sont plus larges et mieux conservées que celles des cadres de la chambre supérieure. Au pied de la moitié postérieure des parois latérales on retrouve, de chaque côté, une banquette de quarante-sept centimètres de largeur sur trente centimètres de hauteur et deux mètres quatre-vingt-dix centimètres de longueur. Ces banquettes ont

dû servir de base à de petits murs parallèles aux cloisons de séparation des fours, et destinés à supporter les extrémités des dalles qui les recouvraient. Dans la chambre supérieure, cette disposition est remplacée par les rainures creusées dans les parois latérales, Rien ne nous indique si ces trois fours, reposant sur le sol, en supportaient d’autres; cela nous semble peu probable, car trop peu d'espace les sépare du plafond.

Le sol de la chambre est formé de trois assises superposées de blocs, offrant une hauteur moyenne de soixante centimètres sur deux mètres de long et un ou deux mètres de large. Nous avons, en enlevant quelques-uns des blocs, percé un trou au milieu de la chambre, à travers les trois assises: nous sommes arrivés à de la fange très-humide; l'eau nous a empéchés d'aller plus profondément. L’aire de la chambre est unie et ne présente aucun accident, si ce n’est un trou carré de quarante centimètres de côté, creusé près de l'angle nord-est, probablement à une époque bien plus moderne que celle où le monument servait à sa destination première. Nous n'avons pu reconnaitre à quoi il aboutissait.

La porte est, comme celle de la chambre supérieure, taillée dans la facade nord: l'ouverture interne est un peu plus large que l'ouverture externe, laquelle à un mètre quarante-quatre centimètres de largeur sur un mètre cinquante centimètres de hauteur. Gette porte est done un peu plus grande que celle de l'étage supérieur, au-dessous de laquelle elle ne tombe pas exactement. Elle est Juste au milieu de la largeur de la façade, tandis que l’autre est de quelques centimètres rejetée vers l’est.

Le mausolée que nous venons de décrire se trouve au milieu d’une contrée envahie par les sables, dans un bas-fond entouré de tous côtés par des dunes assez élevées. Ces dunes sont couvertes d’un taillis appelé dans le pays Hisch-Amrit, « le fourré d'Amrit. » Sa position isolée, les difficultés que les arbustes qui l'entourent apportent à ceux qui veulent s'en approcher, l'épaisseur des blocs dont il est formé, la facilité avec laquelle on peul fermer ses ouvertures, déjà très-difficiles à escalader, et défendre successivement les deux chambres et la terrasse, toutes ces circonstances ont nécessairement dû porter les maitres du pays à occuper le monument et à le convertir en un petit fort, chargé de défendre la route de Tortose à Tripoli. Aujourd’hui il remplit fort mal ce but, car il sert de repaire aux brigands, qui rendent la route si dangereuse, et en général à tous ceux qui ont quelque démélé avec l'autorité turque.

Nous avons creusé le sol autour de la base du monument. ainsi que l'aire de la chambre inférieure, aussi loin que nous avons pu arriver, pour chercher si nous ne rencontrerions pas une troisième chambre souterraine. Partout l'eau. qui arrivait en abondance à une profondeur de moins de deux mètres, nous a arrétés. En raisonnant d'après l’analogie de ce que nous avions trouvé partout ailleurs, nous pouvions croire à l'existence d’un caveau creusé sous le mausolée ou dans ses environs. à une époque où les sables n'avaient pas encore couvert la région. Beaucoup de circonstances en effet portent à supposer que le sol a ici complétement changé de face. Il à pour fond un lit de rochers calcaires, dont on voit en quelques endroits les affleurements; sur ce

Page 1