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L'ÉGLISE JUSQU'AUX PAPES

Ses phases : Société secrète, République démocratique, puis aristocratique, à tempérament constitutionnel et représentatif. — Origines de la hiérarchie ecclésiale. — Asservissement de la Religion à la Politique. — Diarchie d*égUses. — Caractère monarchique de la papauté. — Son rôle dans Tunité italienne sous Théodoric.

Avant de se fragmenter en églises rivales et hostiles, grâce auxquelles la Religion chrétienne fut subordonnée à la politique géographique des cléricatures d'Occident et d'Orient, puis des empereurs et des races, et enfln des rois et des nations, avant d'être ainsi sectarisée, ruinée dans ses moyens d'exercer sur le Gouvernement général de l'Europe toute puissance intellectuelle et, par suite, toute action théocratique, l'Église porta quelque temps le caractère de l'universalité évangélique, autrement dit du catholicisme chrétien.

Il ne nous appartient pas de toucher ici aux formes intérieures du culte, ni à l'initiation secrète des premiers disciples de Jésus, ni aux pouvoirs spirituels que les apôtres transmirent à leurs successeurs, mais seulement de relever, dès eur origine, les formes organiques que revêtit la Société chrétienne.

Ces formes ne furent point religieuses, mais politiques et d'emprunt.

Chaque fidèle, comme membre de TËglise, avait, par l'élection, force et valeur d'unité ecclésiale: c'était la République; mais c'était aussi, dans TEmpire romain, la révolution.

Ces allures démocratiques s'expliquent facilemeut, si Ton songe à la nature des milieux sociaux, dans lesquels s'opérèrent tout d'abord les missions et les témoignages.

Ces milieux furent les masses populaires des ports de mer, les classes inférieures de la société polythéiste, les déshérités ou les vaincus des juridictions impériales de Grèce, dltalie, des Gaules, d'Espagne et des côtes d'Afrique et d'Asie.

L'association des malheureux s'étendit rapidement des rive^ de la Bretagne à celles de l'Euphrate, saisie d'une confuse mais immense espérance de vérité, de justice, d'égalité civile et de paix politique et sociale.

Le Polythéisme portait encore pompeusement la tiare pontificale à Rome, à Eleusis, en Egypte, en Perse, et les classes supérieures s'en montrèrent longtemps les conservatrices jalouses.

 Jérusalem également, le Souverain Pontife ou Grand Prêtre porta la tiare jusqu'à la destruction de la Ville sainte, que suivit la dispersion des tribus et, par conséquent, l'anéantissement de la tribu sacerdotale de Lévi, la ruine et l'extinction du sacerdoce en Abraham.

Il y avait, on le voit, trop de souverains pontifes et trop de grands prêtres dans le monde civilisé pour que l'idée en fût opportune et la fonction admissible dans la Société chrétienne.

Aussi la démocratie et la République demeurèrent-elles les formes de l'Église, tant que celle-ci garda son caractère de société secrète, laïque et non officielle.

La discipline et la hiérarchie durent néanmoins s'établir, sous la pesée des persécutions et sous les nécessités mêmes du développement de l'association ; mais d'après quel type et quel modèle de gouvernement : c'est ce qu'il importe d'établir d'une manière très précise.

Les formes hébraïques, chères à saint Pierre, eussent conduit droit à la Théocratie pure, mais amené du même coup une guerre déclarée aux institutions romaines de l'Empire.

L'Église rejeta TorganisatloQ moïsiaque, et se moula dans les formes civiles du monde romain, en commençant par les bases où, dans les municipalités, l'esprit démagogique vivait encore.

Depuis Tibère, le frein mouarcbique avait serré, au sommet de l'État, tous les rouages des pouvoirs publics , mais cette action constrictive avait passé au-dessus des petites institutions locales, sans s'y faire immédiatement sentir.

Gbaque cité avait sa cun>, où se décidaient à l'élection les affaires du municipe et la no mination des administrateurs locaux, parmi lesquels un curateur.

Chaque cité eut pour les Chrétiens sa cure^ où se décidaient à l'élection les affaires de la paroisse^ circonscription des égaux, avec le conseil des anciens^ telle est la signification du mot prêtre^ présidé par un curateur ou curé, ce dernier nommé par l'évêque, à la demande de toute la paroisse.

La première circonscription civile qui régissait impérialement les municipes était la province, puis, au-dessus des cent dix-sept provinces, s'élevaient les seize diocèses impériaux.

L'association des Chrétiens intervertit cet ordre, pour ne pas porter ombrage à l'Empire, en établissant avec lui un parallèle de gouvernement.

Le diocèse rassembla les paroisses, la province ecclésiastique rassembla les diocèses.

La circonscription diocésaine fut administrée par Vévêçue ou épiscope, surveillant; la circonscription provinciale par Y évacue métropolitain, Y archevêque, surveillant général .

Au-dessus des* diocèses civils s'élevaient les quatre préfectures impériales.

L'Église eut également ses grands centres : Jérusalem, Con-

stantinople,Rome,Carthage, etc., dont les évêques prirent les

titres, en Orient, de patriarches, en Occident, de pri?7iats, à

Rome, d'évèque des évoques, mais sans que ce titre entraînât

aucune prérogative, aucune supériorité, aucune suprématie.

Ces noms n'avaient d'autre signification que celle de caractériser rimportance territoriale des diocèses considérés comme circonscriptions, Timportance politique des villes envisagées comme sièges apostoliques ou métropoles ecclésiastiques.

Dans TEmpire, Rome et son territoire cadastré jusqu'à cent milles des murs, formait un diocèse civil.

Il eût été surprenant que le diocèse chrétien de Rome n'eût pas été marqué, dans la personne de son évèque, d'un titre honorifique en rapport avec Torgueil local de la Ville de proie, d'où les aigles romaines avaient fondu sur les nations.

C'est dans ce sens purement diocésain qu'il est parlé de l'église romaine dans les apologies de Minutius Félix, de Justin, de Clément d'Alexandrie, de saint Irénée, sans aucune mention d'autorité pontificale.

Tertullien le premier s'en occupe, en raillant l'évèque de Rome de tenir à des titres sans conséquence.

Plus tard saint Cyprien s'adresse à l'évèque de Rome comme à la tète d'un des centres du monde chrétien, il le traite encore de collègue ^ et saint Firmilien, en réponse à ses réflexions sur l'ingérance d'Etienne dans les élections du diocèse de Carthage, lui écrit quil est indigné de t orgueil insensé de F évèque de Borne qui prétend étre^ en son évéché^ r héritier de f apôtre Pierre.

Quant au nom de pape, il était donné par les fidèles comme un surnom, en signe d'affectueuse familiarité, soit aux curés en Orient, soit aux évèques en Occident.

En résumé : primats, patriarches, archevêques, évéçues, tous les membres de l'épiscopat étaient égaux, élus par les fidèles, institués par leurs collègues de la même province, confirmés par le métropolitain.

Telles sont les règles du quatrième canon du concile de Nicée, et l'on voit, dans les lettres de Sidoine ÂpoUi-

naire, qu'elles étaioDt, au cinquième siècle encore, observées fidèlement, et que les élections d'évèques étaient toutes populaires.

Ainsi, la discipline et la hiérarchie de TÉglise se constituèrent d*une manière politique et non théocratique comme on l'a faussement répété, en empruntant leur forme de gouvernement aux milieux impériaux qu'elles devaient régir, et qui la régirent au contraire, en soumettant TÊglise, sa doctrine, sa direction, à tous les inconvénients des démagogies.

Quant aux ordres monastiques, ils se moulèrent sur les gens^ les clientèles romaines, ainsi que sur les associations des esséniensen Orient, des pythagoriciens sur le littoral grec et italien.

Pendant la période républicaine de TËglise, ces ordres furent exclusivement laïques : un abbé seul était admis à la tète de chaque confrérie, et le couvent ne voulait relever que de lui, sans intromission de Tévèque diocésain.

I^s conciles de Chalcédoine, /i51, d'Âgde, 50H, d'Orléans,

511, 553, donnèrent raison aux évèques, en leur soumettant les monastères : la centralisation impériale commençait.

En 787, un canon du second cr)ncile de Nicée investit les abbés du droit de conférer les ordres inférieurs aux moines de leurs couvents : avec la centralisation politique des pouvoirs de l'Ëglise, sa cléricalisation, si Ton me permet ce mot, s'accomplissait.

Ainsi, le pouvoir central s'emparait de toutes les forces libres à Torigine, et, considérant les ordres monastiques comme ses milices, les faisait rentrer dans les cadres de son armée cléricale.

Tant que dura l'Église catholique chrétienne, son ensemble à hiérarchie élective eut pour gouvernement général les assemblées représentatives, conciles œcuméniques pour la totalité des diocèses, conciles provinciaux dans chaque province.

Telle est, en Europe, l'une des origines du système représentatif, des délégations, des députations et du jury, l'autre origine se trouve chez les Goths dans les tnall^ ainsi que dans les rachim burgiei les ahrimanniàe l'organisation Scandinave et néo-celtique d'Odin.

Telles furent les formes gouvernementales de TÊglise pen dant sa période de création.

Comme on le voit, elle tenta de paralyser par lé tempérament constitutionnel l'influence démagogique de sa constitution républicaine.

Ainsi, en dehors de toute théocratie, Jésus-Christ demeurant seul en fonction théocratique, la Religion nouvelle tendit à l'universalité, en se saisissant des formes mêmes de la civilisation romaine; ainsi elle appela tout l'ancien monde à la purification morale, offrant à l'assentiment volontaire des masses sa pureté virginale toute meurtrie par l'engrenage des grands pouvoirs politiques dentelle allait se saisir et être saisie.

La ruine et la dissolution de la Société et de la Civilisation furetit conjurées de cette manière par le Théocrate de Bethléem et le Souverain Pontife du Calvaire.

Mais la situation territoriale des évèques les inclinait politiquement, celui de Rome à la dictature et à l'impérialat de l'Église, ceux des autres diocèses à l'oligarchie et à Taristocratie.

 mesure que les dons des laïques enrichirent Tépiscopat en biens-fonds et mobiliers, cette tendance s'accusa davantagCt et il suffisait d'un empereur ayant le moindre éclair du génie monarchique pour la favoriser et s'en servir comme moyen de gouvernement.

C'est ce que fit Constantin qui jugea son siècle eu politique habile, et sut être despote pour exécuter avec force ce que les circonstances indiquaient de faire.

Quant à la foi religieuse, il n'en faut pas chercher la moindre eu lui, et nous avons affaire dans sa personne à un monarque radical et nullement à un théocrale.

Meurtrier de son frère, de son fils, de sa femme, son caprice fut sa seule règle, sa volonté, sa seule loi.

Il mit la main sur TËglise, et celle-ci n'étant point une théocratie, mais une république moulée sur des cadres impériaux, ne mit pas la main sur lui.

Pendant qu'il se faisait encore décerner dans les temples polythéistes les honneurs de Tapolhéose^ la mitre étrusque des souverains pontifes sur la tête, pendant qu'il sollicitait néanmoins du grand prêtre d'Eleusis l'admission aux mys* tères que celui-ci lui refusait avec indignaliou, en lui ordonnant les épreuves expiatoires, il se faisait nommer par l'Église évêque extérieur et donner de l'encensoir dans les basili que.

Il n'était ni catéchumène, ni baptisé, qu'il convoquait et présidait les conciles, tranchait et décidait les questions de d(^me, se constituait l'arbitre suprême des évêques et les déposait à son gré.

L'Église l'a mis dans son ciel parmi les bienheureux: il fut dans tous les cas un très heureux despote sur cette terre, et joua son jeu monarchique d'une manière assez fortunée pour n'avoir point d'autorité théocratique à y redouter au-dessus de son pouvoir gouvernemental.

Cet exemple montre que les questions de dogme aussi bien que les formes politiques de l'Église furent à la merci, en bas, de l'influence démagogique, en haut, de Tinfluence impériale, et nous ne l'oublierons point dans nos conclusions; mais n'oublions pas non plus, à partir de ce moment, que la Théocratie, comme forme de gouvernement, va rester jusqu'à nos jours hors de cause en Europe, absolument en réserve dans la personne de Jésus-Christ.

Le seul enseignement théocratique qui va élaborer les

éléments sociaux delà Chrétienté sera la morale de l'Évangile, tendant à la purification de Tindividu considéré comme atome du corps social.

Quant au prétendu enseignement intellectuel que, dans les concilas, la volonté populaire, Taristocratie épiscopale, et plus tard, la monarchie des papes voudront tour à tour imposer sous le nom de dogmes aux Chrétiens, il sera entaché d'anarchie et d'irréalité scientifique, et, loin d'opérer en unifiant religieusement les intelligences, il tendra de plus en plus à les diviser, à faire naître et à multiplier les schismes et les sectes, et k détacher du Christianisme même, ou tout au moins des cultes chrétiens, les esprits cherchant ailleurs les règles de la certitude.

En vain, devenue officielle, TËglise confondant la domination avec la Religion, le Pouvoir avec l'Autorité, voudra-t-elle imposer par la force son enseignement dogmatique : Texpérience des siècles lui répondra par la constitution de toutes les sciences, de tous les arts, de toutes les lois, au mépris de ses anathèmes, de ses excommunications et de ses violences.

Encore une fois, dans cette marche des faits, ce n'est point la Théocratie ni la Religion qui seront en cause, mais seulement l'absence de sagesse et de science à laquelle sont condamnées toutes les institutions politiques vivant d'expédients temporels.

De sorte que toute une partie de la mission de Jésus- Christ, celle qui regarde la législation de l'esprit humain, l'action intellectuelle sur les institutions générales et les pouvoirs publics, restera absolument réservée jusqu'à ce jour, pendant que la purification morale s'accomplira partout dans les individus, grâce à l'enseignement évangélique des plus humbles prêtres secondés par les mères de famille.

Grâce à Constantin, la Religion du Christ devint un culte

oflBciel, et le clergé commença à former une classe politique privilégiée, TËglise un des rouages principaux deTÊtat.

Sentant tout le parti qu'il pouvait en tirer, l'empereur combla l'épiscopat, l'autorisa à se constituer arbitre en matière civile, exempta les clercs des charges civiles et de l'impôt foncier, les autorisa à recevoir des legs, et leur donna la jouissance de quelques bribes du domaine impérial.

Désormais, la tète de l'Église était l'empereur, comme il avait été la tète du Polythéisme, depuis que César s'était saisi de la tiare du Souverain Pontife étrusque.

Les successeurs de Constantin héritèrent de sa situation de gouverneur de l'Église, et, comme le culte chrétien était devenu la propriété politique de l'État, le Polythéisme fut persécuté comme l'avait été le Christianisme, et le sang des gnostiques et des pythagoriciens inonda les rues d'Alexandrie.

Mais la tiare étrusque tomba du front impérial, dès que celui-ci cessa de recevoir les honneurs de l'apothéose qui ne furent plus rendus qu'à Jésus-Christ.

Soutenu par la vanité des municipes et des fantômes du passé politique d e son diocèse, l'épiscopat de Rome, dès que la localisation de l'empire à Byzance lui laissa une liberté d'allures à contrôle lointain, releva peu à peu la tiare, la mit sur sa tète subrepticement, timidement d'abord, en s'essayant peu à peu à s'attribuer exclusivement le nom de pape et la fonction de Souverain Pontife.

C'est ainsi que, dans l'Église même, s'accomplit le coup d'État dictatorial qui, en Occident, en fit une monarchie cléricale, à la grande protestation des évoques.

Du même coup, la catholicité et l'orthodoxie primitive se déchirèrent et cessèrent d'exister, car l'épiscopat grec ne

voulut pas suivre la primauté latine dans celte voie nouvelle et la condamna sous différents prétextes, depuis Pbotius et Gérularius jusqu'à nos jours.

Brisée dans son unité ainsi que dans sa puissance comme autorité intellectuellei TÉglise fut remplacée par deux églises politiques, appliquées sur deux centres impériaux et personnifiant, dans un double clergé, deux races rivales et historiquement ennemies.

Ces deux églises plantèrent ainsi, en pleine politique, deux drapeaux hostiles qui perdirent, en s'opposant, toute signification réelle.

L'Orthodoxie arborée par l'église grecque, le Catholicisme arboré par Téglise latine, ne pouvaient exister que par Tassentiment concordant de toute la Chrétienté, et ne fureut plus qu'un souvenir ou qu'une espérance du moment qu'on adjoignit à l'orthodoxie Tépithëte de grecque, au catholicisme celle de romain.

Le seul qualificatif qui, dans la Chrétienté, convienne juridiquement à la réalité que doivent exprimer ces mots, est celui de chrétien : Catholicisme orthodoxe, chrétien.

Il ne suffit pas de ramasser une tiare pour exercer le Souverain Pontificat; et l'évèque de Rome, étant données les formes politiques de r%lise et son plan diocésain, ne pouvait exercer que la dictature et l'Impérialat sur les diocèses de l'Occident.

Les papes atteignirent assez facilement ce but par les expédients éternels de la polftique monarchique : subordination des conciles, diminution de la fréquence des assemblées provinciales, suppression de ces assemblées, action directe de domination sur l'oligarchie et Taristocratie épiscopales, institution d'une cour executive à Rome môme et d'ambassadeurs représentant cette cour sous le noms de légats.

Telle fut, copiée sur TEmpire même, cette tactique des papes; et toutes les dynasties européennes ont suivi à peu près la môme marche avec plus ou moins de succès.

Quant à la volonté populaire, soit qu'elle se défende directement ou par des oligarchies représentatives, elle a moins de force continue que le principe monarchique, et ce dernier, on le voit, a facilement raison des institutions et des organes dans lesquels elle se cantonne : Conciles généraux o\x provinciaux ^ Cortès ou CommiméroSy Champs de Mai ou Communes, Wiitenagemots ou Parlements^ Mails, Sénats ou Diètes, Mir, Vollost ou Vetc/ié.

Par cela même qu'elle était d'essence monarchique et non théocratique, politique et non religieuse, la papauté tendit forcément à la centralisation de tous les pouvoirs, à la suppression de toutes les libertés, à la subordination de toutes les institutions des diocèses latins.

Et, étant données les formes démocratiques et républicaines empruntées par F Église à TÊtat romain, la papauté était forcée d'agir ainsi, sous peine iie ne pas être.

Néanmoins, in)pératrice du clergé d'Occident, elle affecta tout d'abord de rester la sujette soumise de l'empereur d'Orient, tant qu'elle le sentit fort, et qu'elle n'eut pasde force armée à lui susciter pour l'en frapper.

Ce jeu politique d'opposer militairement les puissances entre elles, ne fut nullement inventé par lesdynastes, comme le prétendent les apologistes de TÉquilibre européen et du soi-disant droit public de 1648, de 1815 et de l'époque actuelle.

Ce désastreux moyen de gouvernement fut manié tout d'abord par les grands papes italiens avec autant d'habileté que de persévérance, et, hâtons-nous de le dire, il était la condition même, la garantie de leur empire.

Cependant les commencements de cette politique, qui devint plus tard celle de la diplomatie et du Gouvernement général en Europe, furent des plus humbles.

Saint Léon , pour vaincre la résistance des évèques et des conciles de Gaule à Tenvahissement de son pouvoir, implore l'aide de Tempereur Yalentinien ni qui le couvre comme sujet, ce qui lui permet d'agir comme pape'sur les évèchés et les métropoles du monde gallo-romain.

Sous Théodoric et sous ses Ostrogoths ariens, nous allons voir la papauté aux prises avec une situation italienne absolument analogue à celle du temps présent : c'est pourquoi je vais entrer dans quelques détails.

Civilisateur de premier ordre, chrétien arien, ancien élève des écoles de Byzance, roi de nom d'abord, puis empereur d'Occident, Théodoric eût fait honneur à l'Europe contemporaine.

Profondément chrétien autant que philosophe, n'employant, comme plus tard saint Louis, la force militaire qu'après avoir épuisé tous les moyens de persuasion, mais autrement tolérant que ce dernier, Théodoric reconstitua l'unité de l'Italie, et la gouverna mieux qu'aucun de ses propres empereurs ne le fit jamais.

Ses envoyés partout présents, frappant de mort les juges prévaricateurs, firent partout régner la justice.

L'industrie, le commerce, l'agriculture, les arts réapparurent et fleurirent sous son énergique impulsion, et la Péninsule, juridiquement réunie, centre d'un nouvel empire, éprouva une sensation de grandeur, de paix, de prospérité, qu'elle n'avait jamais eue et qu'elle n'aura plus.

Arien, cet empereur traita avec respect la papauté naissante aussi bien que les ruines de la grandeur romaine, et s'il supprima toutes les assemblées néo-celtiques des Goths, si, dans les municipes latins, il nomma lui-même les décurions, c'est qu'il savait son métier d'empereur.

Cependant, quoique ne reconnaissant pas de Souverain

Pontificat, il laissa au peuple et au clergé de Rome la libre élection de leur évoque, confirma les immunités des églises, défendit contre les ariens les catholiques romains; mais reli* gieusement d'accord avec lui-mèmo, plus logique en cela que saint Louis, il montra la même tolérance et accorda la même protection aux Juifs.

C'est lui qui écrivait à leurs rabbins : <c Soyez sans crainte pour les vôtres. Un sage n'impose point un culte, car la foi est la manifestation même de la liberté des consciences. »

Sous la main immédiate d*un despote de cette valeur, chef politique d'une communion tolérante, tète juridique de l'unité italienne, la papauté était réduite à la subordination vis-à-vis deTÉtat italien.

Aussi se garda-t-elle d'agir directement contre Théodoric ; mais ce que Rome ne pouvait faire, Byzance l'accomplit.

L'empereur Justin P' persécuta l'église arienne en Orient.

Cette église s'étendait d'Asie jusqu'en Espagne, et, vu sa tolérance, s'assimilait facilement les peuples et jusqu'aux Israélites, en respectant leurs coutumes et en laissant leur langage subsister dans la liturgie comme dans les Ëcri* tures.

Théodoric vit dans la persécution de ses coreligionnaires, tout un plan politique, et il n'eut pas tort.

Ses sujets italiens et catholiques romains s'agitant, il leur interdit de porter les armes, somma l'empereur Justin de s'arrêter sous peine de représailles terribles, accusa de complicité plusieurs consulaires, et fit incarcérer et exécuter dans la Tour de Pavie Boëce et le préfet Symmaque.

Mais Théodoric était trop sincèrement chrétien pour que Texercice de ces terribles sanctions de la Monarchie laissât en paix sa conscience; il mourut de désespoir l'année suivante.

On voit encore à Ravenne le tombeau colossal de ce grand homme.

Le droit civil romain, deveuu droit public virtuel, lui doit beaucoup.

Il contribua de toute son énergie à faire adopter à tous les peuples ariens la loi romaine presque pure, qu'il avait étudiée lui-même à la cour de Zenon.

L'édit qui porte son nom, la loi des Visigoths, la loi des Burgondes ou loi Gombette. la loi de Rotharis ou des Lombards, le Fuero Juzgo, codes civils et criminels, en faisant pénétrer les principes de la législation romaine dans les races conquérantes, améliorèrent beaucoup la cx)ndition des vaincus.

Presque tous les articles delà loi salique qui subit la même influence ont trait à la répression des abus de la force victo* rieuse, violences contre les gens, attentats contre les propriétés.

Il n'est pas indifférent de remarquer ici que, pendant que la constitution politique de TÊglise rempôchait d'accomplir l'enseignement et la mission intellectuels que comporte et commande la morale de TËvaugiie, la pensée théocratique de Jésus-Ghrisf trouvait, sous ce rapport, un instrument parfait dans le testament de la civilisation romaine, dans ce droit romain qui deviendra pour l'Europe le droit public.

Ainsi, pendant que la papauté, croyant relever la tiare, ne ceignait en effet que la couronne impériale, et allait être forcée à la politique, à la domination, et à révéler à tous les peuples européens les secrets du césarisme, de la centralisation des pouvoirs, de la diplomatie militaire et de la consti tution des États, la vraie mission intellectuelle des gouvernements, leur raison juridique puisée aux sources de l'équité s'élaboraient et s'exerçaient en dehors de l'Église.

Quant à Tunité de l'Italie rétablie par Théodoric, la papauté sentit immédiatement que toute sa politique d'impérialat clérical en était frappée d'impuissance, étouffée et paralysée.

Toute la suite de l'Histoire européenne prouve que Tunité juridique de la Péninsule fut implacablement condamnée par la cour de Rome, aussi bien que la juridiction impériale de Byzance. Nous allons voir le saint Siège se forger, en Gaule, une épée pour frapper l'empire d'Orient, son maître, dans ses droits sur l'Italie, exterminer dans ce pays la domination des ariens, démembrer la Péninsule en cent juridictions diverses pour les opposer entre elles et les dominer, et enfin s'acharner pendant des siècles à briser l'épée impériale dont elle se sera servie: l'empire carlovingien, devenu germain et consacré par elle sous le nom de saint empire romain de la Germanie.

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