LES PAPES EMPEREURS ET LES CROISADES
Ignorance gouvernementale de la papaaté. « La municipalité romaine. — Son archaïsme républicain. — Analogie avec l'archéologie césarienne des papes. — Néant gouvernemental et social des Croisades. « Caractère antireligieux et antisocial des papes dans le Gouvernement général. -^ L'invasion mongolique et le Gouvernement généraL
Urbain II, comme empereur clérical latin, n'avait plus qu'une mesure violente à tenter : précipiter sur l'Orient Tavalanche humaine de son empire, et ainsi fut dit le dernier mot de la domination romaine des papes.
Toute leur histoire depuis, et malgré Boniface YIII, qui révélera plus tard Tessence réelle de son gouvernement en se montrant à l'Europe revêtu des ornements impériaux et pré* cédé de deux glaives, ne sera pourtant qu'une déchéance et une défaite successives.
Malgré tous les efforts d'Urbain II, malgré toute l'énergie qu'il déploya pour ressaisir tous les arrêts de Grégoire YII, l'œuvre de ce grand homme fut à jamais frappée de mort par ce même Henri V, qu'avait armé le saint Siège, par ce même parricide qui, empereur, eut l'énergie et la raison de sa fonction.
En 1162, le concordat de Worms attribua à l'empereur la juridiction politique des évêchés et des évêques, au pape la juVidiction purement ecclésiastique ; ell'église latine, politiquement isolée du saint Siège romain, tendit, dès lors, à se morceler en autant d'églises qu'il devait se fonder d'Ëtats.
Malgré la ruse, malgré la force qu'employèrent les papes pour frapper l'empire germain, les royautés naissantes, et les noyer dans le désordre insensé des Croisades, le triomphe de Tordre laïque et celui de TUniverselle Église du Christ, furent dès lors assurés, tant dans le Gouvernement général que dans le Droit public de la Chrétienté.
Les conclusions de ce livre prouveront, je Tespère, que ce triomphe ne portera tous ses fruits que si, accompli au profit ultérieur de notre civilisation, de nos nations, sous l'égide du Christianisme, il est consacré d'ici au commencement du vingtième siècle, par l'autorité théocratique et purement so* ciale de tout l'épiscopat européen, pape en tète, avec Jésus- Christ lui-même comme Souverain Pontife céleste, et non saint Pierre, l'apôtre Porte-Épée.
Le projet des Croisades fut inspiré à Sylvestre H, pendant le séjour et les études scientifiques qu'il fit chez les Musulmans d'Espagne.
Grégoire VII généralisa ce projet et celui des Ordres militaires; mais la réalisation n*eut lieu que depuis Urbain II jusqu'à Innocent IV, depuis 1095 jusqu'à 1229.
Le système des Croisades était la conséquence forcée de la situation impériale que, depuis Gr^oire II, la papauté s'efforça de prendre dans le Gouvernement général de l'Europe, sous la poussée locale et laïque de l'esprit romain.
Les papes tendaient à ne considérer les souverains que comme leurs lieutenants militaires; et ils commencèrent réellement les Croisades, dès qu'ils purent faire jouer épée contre épée, race contre race, souverain contre souverain.
Charles Martel et Pépin furent leurs premiers aides de camp contre les Mérovingiens d'abord ; contre l'Italie, l'Arianisme^ ainsi que contre la monarchie unitaire des Lombards ensuite; contre l'empire et l'église grecque enfin.
Charlemagne fut leur croisé définitif contre l'empire d'Orient et son église, dont il les rendit définitivement indépendants; contre toute l'Europe qu'il soumit ensuite à leur dépendance, depuis le nord de l'Espagne jusqu'à la Bretagne, depuis l'Atlantique jusqu'à la Pologne, depuis la Saxe jusqu'au Bénévent.
Les papes, eux du moins, ne pouvaient pas juger autrement les mouvements généraux de Téglise latine ; et Grégoire VU eut le premier le courage de dire à tous les souverains toute la pensée de ses devanciers.
Ceux-ci n'ont pas plus tôt créé l'empire de Charlemagne que, de peur de le subir, ils déchaînent contre lui la croisade révolutionnaire et armée de la Féodalité ; et quand la révo lution féodale est complète, mais les atteint eux-mêmes en détachant d'eux les aristocraties épiscopales, ils sacrent et croisent, contre celte révolution, des rois, sans se soucier des familles royales antérieures et légitimes.
Hildebrand paraît alors, et croise toute son armée cléricale contre tous les souverains de l'église latine qu'il assujettit à son autocratique domination, contre l'empereur de Germanie, contre le roi légitime d'Angleterre dont il donne à Guillaume le royaume, contre l'Italie, dont il donne à Guiscard un lambeau.
Après lui encore, Adrien IV autorise une croisade qui se poursuit aujourd'hui même, eu donnant l'église indépendante d'Irlande aux primats de l'Angleterre, et cette lie tout entière au roi anglais Henri II.
Les Croisades proprement dites ne furent que la proclamation publique de cet impérialat violent.
Depuis Urbain II, elles eurent lieu partout, en Orient, contre l'Islam, qu'elles rendirent plus fort, et qu'elles suscitèrent contre Constantinople.
Les Croisades eurent lieu encore contre l'empire byzantin qu'elles rendirent plus faible, qu'elles conquirent, et contre l'église grecque, qu'elles spolièrent.
Au Nord, les Croisades s'accomplirent sous la croix rouge et la croix noire de l'Ordre des Porte-GlaiTe et de TOrdre Teutonique, contre les Provinces baltiques et aussi contre Téglise grecque, forte, en Russie, depuis laroslaf.
Au Midi, les Croisades se poursuivirent contre les Albigeois, dont l'église était un rameau détaché de l'église grecque; en Espagne, contre Tlslam, mais aussi contre TArianisme et contre les rituels goths et mozarabiques.
Si cette politique d'exécution militaire, de levées en masses des légions féodales, de conquêtes armées, représente, dans le Gouvernement général de l'Europe, autre chose que l'esprit politique de l'ancien césarisme romain, je demande à quels caractères spécifiques se reconnaît l'Empire.
Mais si, peu soucieux d'exactitude scientifique dans l'observation des expériences séculaires qu'accomplissent, pour l'enseignement de tous, les institutions humaines, on continue à regarder cette politique des papes romains comme théocratique et comme religieuse, parce qu'ils sont papes et portent une tiare, au lieu d'une couronne de lauriers, je répondrai que, par cela même qu'ils ont une politique quelconque, dans le sens moderne de ce mot, ils n'exercent en rien la Théocratie ni la Religion réelle, dont le caractère primordial est de rendre la politique inutile, en ne se souciant que de l'organisation sociale.
L'Histoire va nous dire quel est l'esprit d'organisation sociale dont la papauté fit preuve, de la fin du onzième siècle au commencement du douzième, quand le crédit que lui prêtait la foi chrétienne lui mit dans les mains toutes les forces réunies du nord, du [centre, de l'ouest et du midi de l'Europe.
Le caractère propre du génie dans tous les ordres possibles de ses manifestations est de réaliser de grandes fins avec les moindres moyens.
Jésus conquit une moitié du monde avec une poignée de disciples.
Mahomet conquit militairement presque toute l'autre moitié avec trois ceots hommea tout d'abord.
La politique romaine des papes, au contraire, avec des moyens immenses, n'atteindra qu'à des fins nulles, et^ loin de donner la vie à ce qu'elle voudra dominer, elle ne pourra lui donner que la mort.
Pour les colonies religieuses d'Israël, et j'entends par ces colonies la Chrétienté et l'Islam, la possession de Jérusalem avait une exceptionnelle importance, dont un Souverain Pontife réel n'eût pas manqué de connaître toute la religieuse et sociale signification.
Là, et là seulement, il eût pu rallier à lui — au nom du Père, Israël et l'Islam — au nom du Fils, toutes les églises chrétiennes, — au nom du Saint-Esprit, toutes les religions de l'Asie, dont la plus ancienne, celle des Mages, était venue saluer, genou en terre, Jésus-Christ dans son berceau.
La papauté eût fait ces choses, si elle eût pu les concevoir et les vouloir, et elle les eût conçues et voulues, si elle eût été en fonction théocratique et religieuse.
Ainsi, pendant le temps qu'elle mit, de la fin du onzième siècle au commencement du treizième, à faire tuer inutilement des millions d'hommes et à ne créer que des ruines, elle eût organisé l'Europe, l'Asie et l'Arrique religieusement et socialement, dans une civilisation telle que celle de nos jours n'en peut même pas donner l'idée.
Jérusalem venait de tomber des mains civilisées et tolérantes des khalifes de Bagdad et du Caire dans les poings barbares, fermés sur le sabre, des Turcs du Rharisme*
Les pèlerins qui revenaient chaque année de Palestine agitaient les peuples par leurs récits.
L'Histoire prouve qu'Urbain II ne vit dans ces signes du temps qu'une occasion de faire plus sûrement en Occident sa petite guerre à l'empereur d'Allemagne.
Pour opérer, en faveur du saint Siège et dans ce sens, une
profitable diversion politique, pour relever le crédit impérial de la papauté, il laissa prêcher le tribun monastique Pierre l'Ermite, et agiter devant les âmes chrétiennes les saintes évocations des lieux saints*
Le ressort vivant de la foi souleva la Chrétienté .
Tout rOccident en masse se leva, depuis les nobles jusqu'aux serfs, depuis les vieillards et les femmes jusqu'aux petits enfants, depuis les saints jusqu'aux bandits.
Jérusalem I Jérusalem I tel était le cri qui sortit, après le concile de Clermont, de plusieurs millions de poitrines humaines, où palpitaient autant d'âmes chrétiennes, comme soulevées de terre par Tâme de Jésus-Christ, et sentant vaguement que cette céleste puissance d'amour les entraînait et les appelait vers quelque chose d'immense et que le Souverain Pontife saurait leur dire.
Si un pape romain avait, en effet, pu ressentir au cœur et à la tète la flamme sacrée, l'inspiration d'un Souverain Pontife réel, il eût rapporté à Jésus-Christ seul ce colossal mouvement, il l'eût compris, il l'eût organisé socialement, il eût plié les rois devant l'empereur, les aristocraties nationales devant les rois, et, lui-même, la tiare en tête, la croix en main, il eût pris le commandement de Texpédition.
Urbain II resta tranquillement à Rome, à continuer le jeu du saint Siège sur l'enjeu des intérêts occidentaux, sa petite politique révolutionnaire contre l'empereur, contre les rois, et laissa se ruer dans la mort ces millions d'êtres vivants qui, eux aussi, auraient pu lui dire en passant :
Ave^ Cœsar ! Morituri te salutant!
L'avalanche humaine qui partit ne fut qu'une cohue inorganique, sans tête, sans corps social, sans plan, allant à l'aventure, véritable chaos voué d'avance à semer sa marche d'ossements humains, et auquel un légat donna Constantinople pour rendez-vous.
La papauté fit moins, religieusement et socialement, pour
ces innombrables multitudes, qui se donnaient à elle corps et âme, que Gengis-Khan pour ses hordes mongoliques.
En Allemagne, le premier acte des Croisés fut naturellement d'égorger les Jui& et de les voler, puis d'exciter à ce point rindignation des Hongrois, qu'ils s en firent repousser par les armes.
11 était à prévoir qu'une pareille tourbe voudrait s'emparer de Constantinople pour la piller, et elle voulut le faire.
Mais Godefroy de Bouillon s'y opposa de toute son énergie, donna l'exemple en faisant d'avance hommage à l'empereur Alexis de toutes les terres qui seraient conquises, et força ses compagnons maugréants à prêter comme lui serment de fidélité.
Nicée n'échappa au sac qu'en se couvrant des couleurs impériales, puis la foule s'enfonça dans l'Asie Mineure et enleva Jérusalem en 1099.
C'était le moment ou jamais, s'il eût existé une Théocratie en Europe, de fonder en Palestine une œuvre sociale durable ; mais j'ai assez dit que la poussée démagogique chrétienne des premiers siècles avait emprunté toutes ses formes constitutives à TËtat politique romain ; et jamais, depuis Jésus-Christ et quelques-uns des premiers évoques, le sacerdoce chrétien ne posséda la moindre science organique sociale.
Au moins, pouvait-on demander, soit à Constantinople, soit à Bagdad, les éléments nécessaires pour construire une œuvre juridique, capable de servir de lien entre l'Islam et la Chrétienté.
La civilisation et les sciences avancées des musulmans des khalifats de Bagdad et de Cordoue s'y prêtaient, aussi bien que les traditions de l'ancien Empire fondé par Jules César.
On ne fit rien de tout cela, et les papes, qui seuls étaient en situation de dicter ce que Ton devait faire, étaient occupés tout entiers par les misérables agiotages de leur rivalité avec l'empereur de Germanie.
Livré à SOS seules ressources, comme à ses seules connaissances, Godefroy de Bouillon fonda un royaume féodal des plus précaires.
Son code, les Assises de Jérusalem^ répondait à trois juridictions : Cour du roi. Cour du vicomte de Jérusalem^ Tribunal syrien pour les indigènes.
Ce royaume ne vécut pas cent ans.
Pendant que la Chrétienté occidentale venait d'accomplir ces gigantesques et stériles efforts, Urbain II poussait le parricide Henri Y à arracher la couronne impériale à son père.
Pascal n faisait déterrer le corps du vieil empereur d'Allemagne enseveli par le clergé de Liège, et ordonnait qu'on le laissât, cinq ans, pourrir hors du tombeau, dans une crypte de la cathédrale de cette ville.
11 se dérobait ensuite aux engagements solennels du traité de Su tri.
Connaissant son métier d'empereur, Henri Y, à la tète de trente mille hommes et d'une assemblée de jurisconsultes, venait rappeler au pape ses engagements et, sur ses refus enveloppés de réticences, entrait dans Rome l'épée au poing, et emportait dans la Sabine, liés de cordes, pape et cardinaux.
Âbeilard balbutiait confusément les premiers bégaiements de la raison publique, et les intelligences écoutaient avidement; mais, pour étouffer sa voix, la papauté suscitait contre lui un tribun monastique, déclamatoire et bruyant, saint Bernard.
En 1095, le moine Pierre l'Ermite avait été employé par le saint Siège à attiser la Foi publique, pour faire bouillir la marmite temporelle des papes, et y rajeunir leur crédit, comme la sorcière Médée les membres de son père.
En 1047, ce fut le moine saint Bernard, l'adversaire acharné d' Abeilard, qui demanda la levée en masse : nous verrons tout à rheure pourquoi.
Édifiés sur les résultats de ces appels, voyant qu'ils avaient semé inutilement leurs os d'Occident en Orient, les peuples restèrent sourds, et Conrad III et Louis VII répondirent seuls.
La seconde croisade ne fut plus qu'une vaine entreprise politique, car il était démontrà pour tous que, dans la première croisade, la papauté s'était honteusement jouée du sentiment religieux des fidèles, et était socialement impuissante, comme Gouvernement général, à régir cequ^elle prétendait dominer, et à organiser les mouvements qu'elle déchaînait.
Âbeilard était mort depuis six ans, abreuvé de chagrins, et le rhéteur bruyant et prétentieux que lui avait opposé la politique des papes, saint Bernard, n'était rien moins que populaire, malgré la prodigalité de ses manifestations oratoires et thaumaturgiques.
Disciple d' Abeilard, Arnold de Brescia, moine démagogique, mais Italien, renversait vainement, à Rome, l'Impérialat clérical des Papes.
Innocent II en mourait de douleur en exil; Lucius II voulait résister, et la démagogie romaine le tuait à coups de pierres.
Le plan basique de la papauté était, encore une fois, mis à nu.
Regardons-le avec attention.
Renverser Tlmpérialat clérical des papes n'était pas chose si facile que se Tims^inaient les démagogues des muuicipes italiens.
Tuer un roi n'est pas tuer la Royauté, assassiner un empereur n'est point abroger l'Empire, renverser un pape ou plusieurs, en assumant la responsabilité d'un crime vis-à-vis de leur qualité d'évèque, n'est pas renverser la Papauté.
On ne supprime rien par la violence dans l'Humanité.
Les formes des gouvernemeots ne se modifient jamais par la seule brutalité ; relativement éternelles comme THuroanité elle-même , comme TËtat Social qui est son état propre, ces formes ne sont en elles-mêmes ni bonnes ni mauvaises.
; : Tout dépend de l'usage qu'on en fait, de la rectitude et de la conformité des plans sur lesquels elles sont établies.
Lorsque ces plans sont faux, la brutalité, loin de les modifier, tend au contraire à éterniser les vices primordiaux que le besoin du mieux pressent, mais, dans les masses, tend toujours, faute d'intelligence, à attribuer aux personnes qui exercent les fonctions publiques.
Nous avons vu, malgré l'abtme qui sépara le monde chrétien du monde polythéiste, la plupart des éléments civilisateurs de ce dernier, ses lois, ses arts, ses sciences, ses formes de gouvernement, ses institutions publiques, y compris le Souverain Pontificat étrusque, passer dans l'Église même, en dépit de la barbarie démagogique et de l'ignorance des premiers chrétiens.
11 en sera de même toujours, et nous allons voir avorter ^dans la pratique l'œuvre d'Âbeilard, dont Arnold s*efforce de faire passer en acte la politique cachée.
Sous la poussée locale de sa race, comme des traditions de celle-ci, Arnold supprime la fonction impériale des papes; niais il entend que ce soit la municipalité romaine qui l'exerce.
Suprématie laïque de Rome, au nom de son passé républicain, absolument mort et enterré, sur tous les gouvernements présents et futurs, sur toutes les races vivantes et à venir : voilà son programme.
La base fondamentale de la papauté changeait sa forme impériale, vivante du moins, pour ce ridicule archaïsme républicain, mais sans changer aucunement de formule ni de plan politique : il est à remarquer que, de nos jours, Maz-
ziDÎ n'aura nullement modifié l'archéologie politique d'Arnold de Brescia.
C'était l'aiSmiation d'une papauté laïque et collective, moins fondée certainement que la première, et incomparablement plus illusoire encore.
La république romaine fut solennellement exhumée, et les gardiens de sa nécropole s'efforcèrent de soulever la momie, sansoublier aucune de ses bandelettes archéologiques : S. P. Q. B.
Toute l'Italie suivit le mouvement, excepté le royaume de Naples, qui avait le bon sens, pendant ce temps, de se chauffer au soleil des vivants.
Tel était, encore une fois, le plan ethnique d'instincts et de passions, de grandeurs passées et de décadence présente, de fictions et d'ambitious dominatrices auxquelles la papauté devait, forte, sa force, faible, sa faiblesse, forte ou faible son impuissance théocratique comme fonction religieuse ou pontificale, absolument subordonnée aucésarisme collectif ou individuel de sa race.
a Tu n'as plus Rome, prends l'Univers ! i»
Ainsi écrivait à Innocent H le démagogue monacal et latin, le déclamateur archéologique, saint Bernard.
C'était toujours la même formule archéologique, républicaine chez Arnold, impériale chez Bernard : orbem regere mémento.
Mais on n'attrape pas, on ne prend pas l'Univers avec de pareilles irréalités.
La Foi eût permis d'atteindre ce but, et l'élan universel de la première croisade le prouva; mais son résultat final prouva aussi l'impuissance oi^anique et sociale des papes romains à exercer le Souverain Pontificat, dont ils n'avaient ni la science intellectuelle, ni môme la notion morale.
Écraser Tltalie par l'empire, les Romaios par l'empereur, puis Tempire et l'empereur en Italie par l'Italie, puis enfia ritalie par d'autres dominations étrangères : telle fut toujours toute la science politique des papes.
Bernard prêcha donc la seconde croisade, qui, dans sa pensée même, ne fut qu'une diversion politique, et il se garda bien de mettre son disciple et sa créature, le pape Eugène m, à la tête de Tarmée qui partit pour ne pas revenir.
En France, l'abbé Suger, ministre de Louis Vil, s'opposa vainement au départ du roi.
Le bon sens populaire se souleva et maudit cette onéreuse et inutile entreprise, au point d'assommer, à Sens, l'abbé de Saint-Pierre-le-Vif, collecteur de l'impôt.
L'empereur de Constantinople, Manuel, évita encore cette fois l'invasion et la spoliation de son empire et de son église, en détournant diplomatiquement la marche des Croisés.
Les Allemands furent inutilement massacrés par les Turcs, et (Conrad III revint presque seul d'Asie Mineure à Constantinople.
Louis VII se retira de Satalie, s'enfuit sur des vaisseaux grecs avec ses chevaliers, laissant sous le sabre des Turcs les malheureux pèlerins, dont trois mille seulement échappèrent à la mort, en abjurant Jésus pour Mahomet.
Après avoir vainement assiégé Damas, les Croisés regagnèrent .la Palestine ; puis Conrad et Louis VTI l'Occident, laissant en Orient la Chrétienté plus faible, l'Islam plus fort, l'Asie réveillée par ces piqûres, s'apprêtant à fondre sur l'Europe.
Pendant ce temps, s'accordant momentanément sur les ruines fumantes des villes lombardes, le pape et l'empereur faisaient traîner sur le bûcher, Arnold de Brescia ; puis Adrien IV s'empressait d'opposer à Frédéric Barberousse la
ligue des cités italiennes, aux juriconsultes impériaux de la diète de Roncaglia, le décret de Gratien.
A peine remis en équilibre par l'empereur allemand sur sa turbulente municipalité romaine, l'Impérialat des papes recommençait, comme de plus belle, à disputer à l'empire allemand le Gouvernement général et le Droit public, a\ec la logique inexorable qui, dans le mal comme dans le bien, enchatnele présent au passé, Tavenir au présent.
Alexandre III, après Adrien lY, reprenait cette impérieuse suite d'affaires, s'appuyait sur la ligue lombarde pour secouer le joug de l'empire; Barberousse écrasait les milices de la ligue, nommait un antipape, Victor III; et Alexandre III réfugié en France n'en sortait que pour venir affirmer en Italie, par une quatrième ligue, son pouvoir révolutionnaire et sa volonté de domination.
En Orient, Saladin prenait l'Egypte aux Fatimites, la Syrie à Noureddin, son souverain; et de l'Ëuphrate au Nil, rislam entourait la Chrétienté, lui arrachant, par la victoire de Tibériade, Jérusalem qui avait coûté tant de sang.
La papauté demanda une nouvelle croisade.
Frédéric Barberousse, Richard Cœur de Lion, Philippe Auguste partirent, et les deux derniers seuls revinrent, sans avoir arraché aux disciples de Mahomet la Ville sainte des trois Ëtats Sociaux, Israël, la Chrétienté et l'Islam.
La papauté fut plus heureuse dans ses croisades contre les Européens.
En 1197, Innocent III fît écraser les Provinces Baltiques.
Cette croisade sanglante dura trente ans.
L'Ëvèque Albert de Buxhœwden installa en 1221 l'Ordre des Porte-Glaive, auquel le pape donna les statuts des Templiers, le manteau blanc et la croix rouge sur l'épaule et Vinno de Rohrbach pour premier grand-mattre.
En 1225, dans la chair des Prussiens-Lithuaniens, le saint Siège planta la croix noire de l'Ordre Teutonique.
Les deux Ordres militaires réunis asservirent à la glèbe la race tchoude et lettone, dans les smnmrin de laquelle on retrouve, actuellement encore, ces lamentations populaires, sous le nom de Jours du Passé :
Ce passé fut le temps du massacre j ces jours — si lents à s'éloigner furent ceux des désastres. — Les exterminateurs déchaînés nous frappaient. — D'avides chevaliers s'arrachaient nos richesses. — Les troupes des brigands Porte-Glaive régnaient^ — taillant touty peuple et sol, en lambeaux; et les prêtres — étranglaient nos aïeux avec leurs chapelets. — Le Père de la Croix saisissait nos fortunes^ — enlevait le trésor du lieu secret^ frappait — f arbre, le tronc sacrée la racine de vie. — Le chêne de Tara sous la hache criait, — et f arbre de Kiro ruisselait de sang tchoude.
C'étaient à la fois Tempire allemand et Téglise grecque de Russie que la papauté voulait ainsi tenir en échec par le Nord.
Dès 1205, ses agents travaillaient Roman de Yolynie pour le détacher de Torthodoxie.
En Occident, après avoir fait chasser et dépouiller les Juifs par Philippe Auguste, Rome suscita contre la secte grecque des Albigeois, la croisade et llnquisition.
En 1210, habile à saisir les opportunités, cette monnaie de sable de la politique d'expédients, elle opposait aux Almohades la croisade d'Espagne, mais enlevait aussi à la Péninsule ses libertés gothiques avec les rituels ariens, Tusage de la langue nationale dans les ofBces et les traductions mozarabiques des Ecritures.
Il eût été surprenant que ces guerres de Tlmpérialat cléri-
cal des papes n'eussent point abouti au sac de Constantinople et au pillage de l'église orthodoxe.
Tel fut le résultat pratique de la quatrième croisade d'Orient, ob les Chrétiens de l'église latine enseignèrent aux Musulmans l'envahissement et la spoliation de Byzance.
Le 18 juillet 1203, Ck)nstantiDople fut prise par les croisés de Téglise romaine.
Le sac fut complet : un quartier d*une lieue carrée, rempli de chefs-d'œuvre, fut incendié et totalement détruit; quatre cent mille marcs d'argent, soit cent quatre-vingt-dix millions de francs, furent partagés dans une église, en attendant le partage de l'empire; et la plupart des reliques appartenant aux églises et aux couvents orthodoxe^s furent envoyées en Italie.
Cet empire latin d'Orient, tant rêvé par la domination des papes, ne dura pas soixante ans ; mais il est évident qu'il œïncide, dans la politique du saint Siège, avec une entreprise systématique contre les princes qui, en Russie, étaient les supports militaires de l'orthodoxie.
C'est ainsi que^ dans les querelles d'églises et de races, dont les bords de la Neva et du golfe de Finlande étaient l'enjeu, Grégoire IX intervint, en décrétant contre la République chrétienne de Novgorod, une croisade avec la promesse des mêmes indulgences qui étaient accordées à la délivrance des lieux saints.
L'archevêque orthodoxe Spiridion et Alexandre Newski relevèrent le gant, et la bataille de la Neva fut une défaite pour l'église latine.
En 1242, le pape Innocent IV lança de nouveau sur l'orthodoxie ses Porte-Glaive qu'Alexandre tailla encore en pièces sur la glace du lac Péïpous.
Le fin Génois essaya ensuite de la ruse, en adressant, en 1251, au vainqueur russe, une bulle tout onctueuse, portée par deux cardinaux : la ruse échoua comme avait échoué la violence.
En Gallicte, les efforts de la papauté ne furent pas moins actifs.
Le prince Daniel fut travaillé, à Droguitchi ne, par l'abbé de
— ISB —
Messine, légat spécial,* porteur d*une couronne et d'un sceptre envoyés par Innocent IV, en 1254.
Daniel accepta les présents, mais ne seconda en rien les vues de Rome sur l'orthodoxie.
Le Pape Alexandre lY eut beau le menacer, ce prince garda la couronne et le sceptre, les porta dignement, en orthodoxe à qui ils appartenaient de fait, et montra un grand esprit de tolérance et de sagacité économique, en attachant à son pays les Arméniens et les Juifs par des privilèges considérables.
Les dernières croisades d'Orient offrent peu d'intérêt européen.
Dans la cinquième, la hauteur inintelligente de Rome compromit tous les résultats des efforts de Jean de Brienne.
Damiette venait d*ètre prise, et les Musulmans, alarmés du mouvement lointain des Mongols, offraient aux Chrétiens de leur laisser cette ville, et de leur donner toute la Palestine.
Une entente entre la Chrétienté et l'Islam était pratiquement possible, en présence des ennemis communs, Gengbi^ Khan et les Tartares du Kharisme refoulés par les hordes mon gotiques.
Le légat rejeta avec mépris les propositions de Melik-el- Kamel, et les Chrétiens ne purent même pas garder Damiette.
Dans la sixième croisade, l'empereur allemand Frédéric II, excommunié, comme déraison, répara cette grossière bévue, reprit les négociations avec Melik-el-Kamel, signa une trêve de dix ans, obtint sans coup férir Jérusalem, Bethléem, Nazareth, Sidon, et mit sur sa tête, en 1229, la couronne de Godefroy de Bouillon que les prêtres n'osaient pas lui donner.
Pendant ce temps, en Occident, Honorius III, puis Grégoire IX, soulevaient contre cet habile empereur, son beaupère, Jean de Brienne, et la deuxième ligue lombarde.
Dix ans plus tard, le refoulement des Turcomans par les Mongols amena la bataille de Gaza et la perte définitive par
les Chrétiens de la Palestine et de Jérusalem que les Turcomans livrèrent au sultan de TËgypte.
La septième et la huitième croisade d'Orient menacèrent vainement l'Egypte et Tunis, où saint Louis mourut.
L'Islam resta vainqueur, et la papauté romaine, dans le Gouvernement général de l'Europe, fut définitivement jugée par son impéritie théocratique et sociale, qui n'avait d'égale que sou ambition insatiable de domination politique.
Pendant ce temps, le danger que je signalais au commencement de ce livre, comme une des éventualités désastreuses pour l'Europe du vingtième siècle, venait d'éclater, moins terrible pourtant qu'il peut l'être dans l'avenir : l'Asie envahissait l'Europe.
C'est au point de vue de l'avenir que je vais entrer dans . quelques détails sur l'invasion des Mongols.
Voici ce que des auteurs chinois du treizième siècle disent des Tatars-Mongols :
« Ijgs Ta-tzi, ou lesDa, sont des peuples pasteurs.
» Errants de pâturages en pâturages, de fleuves en fleuves, ils sont nés cavaliers, vivent de guerre et de rapine, dédaignent villes et murailles, ont pour culte la force, pour dieu visible le soleil levant.
> Quand ils veulent prendre une ville, ils s'emparent de ses villages.
» Chaque cavalier asservit une dizaine d'hommes et leur fait porter les matériaux de guerre, combler les fossés, creuser les tranchées, élever les machines.
» Pour enlever une ville forte, ils sacrifient leurs hommes par dizaines de milliers, et aucune place ne leur résiste.
» Si les assiégés se sont défendus, les Ta-tzi passent par les armes toute la population, en commençant par les plus hauts personnages. »
Le récit qui précède est observé sur le vif; mais les auteurs chinois ignoraient ce qui fait la force secrète de ces peuples.
Comme je le dirai à la fia de ce livre, danscertaines tribus, est gardé un livre religieux que Moïse cite daus son Sepher, et qu'il avait sous les yeux dans les temples d'Egypte.
C'est cette doctrine justicière, qui, périodiquement, est prèchée en Asie par des visionnaires et des sorcières.
De 1154 en 1227, Témoutchine, après mille combats obscurs, réunit en Asie ces peuples en corps de nations; il assembla alors un congrès de leurs princes, et se proclama Empereur, Tch iu-Ghis-Khan.
Il déclara que la terre ne devait avoir qu'un maître» le ciel n'ayant qu'un soleil, et son indomptable énergie se mit à l'œuvre.
Déjà vieux, il commença la conquête du monde.
Mandcbourie, Royaume de Tangoust, Chine septentrionale, Turkhestan, Grande Boukharie, Plaines de l'Asie occidentale jusqu'à la Crimée : ces conquêtes faites en quelques années, Témoutchine meurt partageant entre ses quatre fils l'Empire le plus grand dont l'Histoire des nations fasse mention depuis Ram.
Ses lieutenants Tchepe et Souboudaï-Bagadour avaient tourné au Sud la mer Caspienne, pris la Géorgie, le Caucase et les steppes de la Russie du Sud jusqu'au pays des Polowtzi.
Basti, le Khan de ces derniers, appelle à lui Mstislaf, prince de Galitch, qui entratue tous les dynastes de la Russie du Sud.
A la bataille de la Kalka, six princes, soixante-dix des premiers boïars ou voïé-vodes furent tués, leur armée anéantie, puis la garde du grand prince de Kief égorgée, ce prince et ses deux gendres écrasés sous des madriers, sur lesquels les Ta-tzi mangèreut le festin du triomphe.
Brusquement, sur un mot d'ordre venu d'Asie, les envahis-
seurs regagnèrent TOrient, pour aller achever la conquête de la Chine.
Cependant les fléaux s'amoncelaient sur la Chrétie nté : famines, pestes, incendies, guerres entre peuples chrétiens, tout le chœur des fatalités publiques était déchaîné.
En 1224, une comète sillonnait le ciel; en 1230, un tremblement de terre secouait le sol, et une éclipse de soleil épouvantait les esprits inquiets.
Sept ans plus tard, en 1237, Baty reparut dans la Russie sousdalienne.
Bolgary fut prise d'assaut, livrée aux flammes, ses habitants égorgés, les princes de Riazan, de Prousk, de Kolomna, de Moscou, de Mouroune écrasés en bataille rangée, Riazan enlevée d'assaut, pillée, brûlée, puis toutes les villes de la principauté.
La bataille de Kolomna perdue, Moscou brûlée, Vladimir sur Kliazma assiégée, emportée d'assaut, l'évèque Mitrophane, les princes et les princesses dévorés par les flammes dans la cathédrale, Sousdal,Rostof, laroslaw, quatorze villes, mille villages rasés par le feu, Georges II vaincu sur la Si ta, décapité, Vassilko, son neveu, égorgé, Tver, Torjok, prises, leurs populations fauchées, Kozelsk rasée, son peuple anéanti, son jeune prince, Yassili, littéralement noyé, la tète la première, dans le sang : voilà quelques traits caractéristiques de la violence de ces trombes humaines et de ces déluges asiatiques.
De 1239 en 1240, ce fut le tour de la Russie méridionale, et, malgré la valeur désespérée de ses chefs, Péreioslaf, Tchernigof, furent prises et réduites en cendres.
Hangou, petit-fils de Tchin-Ghis-Khan, assiégea Kief aux mille coupoles d'argent et d'or, et Raty vint à la rescousse.
Les remparts tombèrent sous les béliers, et la marée humaine noya la Ville sainte, la saccagea comme les autres.
égorgea ses derniers défenseurs, et les écrasa en faisant crouler sur eux Téglise de la Dlme.
La Volynie, la Gallicie furent {prises d'emblée, et, sauf Novgorod et le Nord-Ouest, la Russie engloutie par les Ta-tzi vit, par centaines de mille, ses guerriers a^rvis, ses princesses esclaves des femmes des vainqueurs.
Baty commandait à lui seul une armée d'un demi-million d'hommes, manœuvrant comme un seul soldat, précipitant devant elle, en avant-^arde, les peuples vaincus, et, dans tout l'Empire de Tchin-Gbis-Kbau, depuis Tadolescence, tout homme valide était requis pour les armes.
C'est alors que, remplissant le rôle qui convenait au Souverain Pontife, Tempereur d'Allemagne écrivit aux rois d'Occident : c< Les princes chrétiens de l'Orient sont morts ou esclaves : ouvrez les yeux ! »
Innocent IV demanda une croisade : trop tard ; la papauté avait inutilement usé toutes les forces occidentales de la Chrétienté.
Baty était en Hongrie, quand la nouvelle qu'Oktaï, second empereur de tous les Ta-tzi, venait de mourir en Chine, le rappela, laissant régner la Horde (TOr de TOural et delà mer Caspienne aux bouches du Danube.
En 1272, les Talars de la Horde embrassèrent l'Islamisme.
Ainsi fut broyée par un empire asiatique toute une moitié de la Chrétienté, avant que les deux pouvoirs unitaires de l'Occident, le pape et l'empereur, eussent songé à s'en émouvoir, et, chose remarquable, saint Louis qui, seul, mais plus tard, répondit à leur appel, agit à côté de la question, sur les rives africaines de la Méditerranée.
Le crédit politique des papes était usé, le but possible des Croisades manqué depuis un siècle, l'Europe ouverte à l'Asie et à l'Afrique, et elle Test encore plus que jamais aujourd'hui ; mais, plus divisée contre elle-même, elle n'a môme plus l'ombre d'un Gouvernement unitaire, ni d'un Pouvoir central.
Quant aux peuples de F Asie et de l'Afrique, depuis la Chine jusqu'aux dernières tribus de rislam, ils ont à leur disposition tous nos moyens militaires; et, membres diplomatiques de l'anarchie européenne, ils la connaissent parfaitement, en profitent, et attendent leur homme et leur heure.
On a dit que Baty s'arrêta, en apprenant qu'une grande armée s'avançait contre lui, commandée par le roi de Bohème et les ducs d'Autriche et de Carinthie.
La réalité est que, si la mort de son empereur Oktaï ne l'avait pas rappelé vers l'Orient, il est douteux que l'Occident germano-latin, si profondément divisé contre lui-même, déjà ouvert par les batailles de Lugnitz et d'Olmiitz, eût opposé uDe résistance plus compacte, plus énergique, que les princes et les villes fortes des Slaves orthodoxes.
Nous nous souviendrons, à la fin de ce livre, des invasions asiatiques, et cela, d'autant mieux que nous savons que, à l'heure actuelle, des commandes et des livraisons de canons Krupp s'effectuent sur une assez formidable échelle.
Pour le moment arrêtons-nous sur ces faits, et résumons cette première période du Gouvernement général et du Droit public de la Chrétienté.
Deux églises hostiles, deux empires sans liens, puis une multitude de dominations royales, féodales, communales, les Mongols et les Turcs en Orient, l'Islam maître de toute la rive droite de la Méditerranée, depuis la Palestine jusqu'au Maroc et au sud de l'Espagne : voilà la position politique de l'Europe au treizième siècle.
Sur cet ensemble, au-dessus des races germano-latines, se détachent dans l'Europe du Centre, du Nord, de l'Ouest et du Sud occidental, la papauté romaine, Tempire germain, diar-^ cbie opposant deux races, deux gouvernements généraux,
deux unités rectrioes, deux droits publics, c'est-à-dire Tanarcbie par dualisme de pouvoirs similaires.
Pendant que l'Allemagne et lllalie restent ainsi enferrées jusqu'à Solférino et Sadowa, pendant que la papauté et l'empire, tous deux se vouant au fédéralisme et au morcellement de leurs races, s'annihilent tous deux, à la circonférence de leur lutte, loin de ses deux foyers de domination, en Espagne, en France, en Angleterre, du sein même de la révolution féodale ont surgi les royautés.
Le mécanisme politique de ces royautés, très différent soit de l'empire laïque, soit de l'empire clérical, va modifier peu à peu d'une manière complète le Gouvernement et le Droit public européens.
Bâtis à peu près sur le môme modèle gréco-romain, l'empire clérical du saint Siège et le saint empire de la nation germanique sont impersonnels et électifs.
Le gouvernement et la propriété, malgré les efforts des papes et des empereurs, n'y sont pas absolument confondus ; et si leur opposition mutuelle affecte des formes brutales, leur principe, comme Gouvernement général européen, n'est nullement la brutalité, bien différent en cela de la loi dite de l'Équilibre européen.
Au fond, dans l'empire d'Occident, comme dans l'église latine, c'est l'ancien état romain, avec son i m personnalité et sa hiérarchie, qui gouverne l'Europe, ou, du moins, voudrait la gouverner.
Les conciles d'un côté, lesdiètes de l'autre, contre-balançent tant bien que mal, par un tempérament pseudo-constitutionnel, la centralisation pontifîco-impériale , et sa tendance au despotisme pur, c'est-à-dire à la réalité monarchique.
Dominant ou voulant dominer un grand nombre de domi-
nations secondaireSy les papes et les empereurs, gardiens des plus grands intérêts généraux, garants des trailés, sont forcément, parsituatioUy médiateurs, arbitres, équilibrisles, inter et supra-dynastiques, inter et supra-nationaux, presque cosmopolites, impériaux mixtes en un mot.
Eux seuls gardent le secret de cette politique générale qui, une fois abaissée sous la force brutale des armées permanentes, deviendra la diplomatie, de ce maniement simultané des ensembles, que les parties du Tout européen cberh )ra nt vainement, par la suite, à atteindre, et qui consiste à opposer ces mômes parties entre elles, tour à tour, selon l'heure : jeu toujours le même, et où il n'y aura de changé que la position partitive des joueurs et les dispositions des enjeux.
Si ces deux empires n'avaient pas été similaires, s'ils avaient pu se subordonner l'un à l'autre et fonctionner d'une manière organiquement unitaire, aulieude s'invalider mutuellement dans une guerre perpétuelle de races, leur fonctionnement se serait aisément prêté à beaucoup de garanties de libertés publiques pour les peuples, et à une grande justice constituée en cour d'appel supra-dynastique, supra-royale pour les souverains devenus Magistrats europé^Mis.
Les guerres féodales, dont la juridiction brut île nous régit encore, eussent pu ainsi être évitées, et, avec elles, îles torrents de sang et des fleuves d'or inutilement engloutis.
Les villes d'Italie et d'Allemagne jouissaient sous ces deux gouvernements d'une somme de franchises, de libertés, de prospérité économique qu'elles recouvreront difficilement de nos jours, et dont les institutions communales et municipales ne se retrouvent plus aujourd'hui sur notre Continent despotiquement asservi à un écrasant militarisme dirigé contre l'Europe seule.
Dans ces villes, l'Emporocralie se développa avec puissance, donnant de loin l'illusion de la République pure, et, avec ses
libertés, se développèrent aussi les métiers, les arts, lesscienoes, le commerce, Tindustrie et Tesprit de la Civilisation.
La grande politique continentale passait la plupart du temps par-dessus les clochers de Venise, de Gènes, de Pise, de Florence, de Mayence, de Cologne, de Coblentz, de Bonn, d'Âix-la-Chapelle, de Metz, de Magdebourg, de Brème, de Lubeck, de Hambourg, de Ratisbonne, d'Aug^urg, d'Ulm, de Nuremberg, de Francfort, de Spire, de Worms, etc.
Ces villes, du reste, ne songeaient qu'à s'en garantir, en se jouant politiquement de toute obligation directe vis-à-vis des deux empires aux prises.
Il est vrai d'ajouter que ces cités durent surtout leur indépendance à la lutte de la papauté et de l'empire, et qu'elles cueillirent les moissons de la Paix dans les sillons sanglants de leur guerre perpétuelle ; mais si, en Allemagne comme en Italie, elles n'eurent point l'orgueilleuse satisfaction d'être réunies en un seul corps centralisé de nation, elles n'en su* birent pas non plus les nécessités politiques, militaires ni économiques.
A ce dernier point de vue, la ligue hanséatique d'une part, le consolato , del mare de l'autre, étaient des liens généraux puissants et bons que nous n'oublierons point dans notre projet de Constitution de l'Europe actuelle, non plus que la question des villes libres.
Les Juifs pratiquaient le change, la lettre de change, l'escompte, la banque, et prêtaient aux transactions la mobilité, l'intelligence et retendue de leur cosmopolitisme et de leur race en mouvement.
Tout cela s'effectuait de soi, sans prévision ni science gouvernementale, un peu grâce à la constitution fédérale des deux empires, beaucoup grâce au brisement mutuel de leurs deux races.
Les dynastes d^Espagne, de France, d'Angleterre, les ducs
d'Autriche, de Hongrie ou de Bohème, et, beaucoup plus tard, lea marquis impériaux des Marches de Brandebourg firent comme les villes libres dltalie et d'Allemagne et comme tous les révolutionnaires féodaux.
Pendant que les deux gouvernements unitaires impersonnels et impériaux s'accablaient et se neutralisaient, la Féodalité, se libérant de toute obligation personnelle vis-à-vis d'eux, n*en acceptait que de fictives : dogmes, formalisme du culte, pompes et solennités des sacres, de la part de l'église, cérémonial des couronnements, parades, tournois et fêtes, de la part de l'empire.
Du premier duc impérial, en rupture de ban vis-à-vis de Tempire, jusqu'au dernier des barons devenu larron, toute la hiérarchie impériale brisée, sectarisée à l'infini, comme relise le sera plus tard dans le Nord par Luther, allait subir le joug local des dynastes dompteurs.