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les nations, et elle aurait eu ainsi, dans l'Europe entière, une signiGcation telle, que les monarchies n'auraient pas pu se mettre en travers, sans faire éclater l'immoralité de leur politique étrangère, et soulever contre elles, à l'intérieur, le sentiment et la morale publics.

Nous verrons plus loin, avant 1814, les dynastes retourner, contre la révolution et contre l'empire, cette ignorance sociale et ces fautes politiques, en allumant partout, contre la France, les indignations nationales, en Suède comme en Allemagne, en Espagne comme en Italie.

Pendant que la république manquait son œuvre juridique, dans le Gouvernement général, vis-à-vis des nations, elle y recommençait tous les errements de la politique des empereurs et des rois vis-à<vis de la papauté.

La proclamation de la république romaine, le 15 février 1798, l'exil et la mort du pape à Savone, étaient des faits de nature à ne pas satisfaire les peuples plus que les cabinets.

Les mômes souverains qui, trouvant la Religion un bon instrument de gouvernement, n'entendaient pas être gouvernés par elle dans leurs actes publics, crièrent d'autant plus à l'abomination.

Depuis le morcellement politique des églises, les dynastes n'appartenant pas à la communion latine n'accordaient guère plus de place parmi eux à la papauté qu'à la régence de Tunis, au pape qu'au bey, et l'esprit de la révolution française était la stricte conséquence de leur athéisme gouvernemental, lorsque Diderot disait :

« Ourdissant de mes mains les entrailles des prêtres,

» J'en ferais un lacet pour étrangler les rois. »

Cette doctrine digne des Tropmann, des Lacenaire et des Papavoine, chère à Marat d'ailleurs, n'était plus celle du gouvernement régulier, que la France avait dû improviser, au milieu d'une tempête civile et d'une pluie de sang.

Sortant rayonnante el purifiée de la fumée des batailles, ia nation, qui tenait tète à l'Europe si héroïquement, était digne d'ensei^er à la république albée et antisociale des États le respect vis-à-vis des fonctions ecclésiales, aussi bien que la justice vis^-vis des peuples.

Si la république, et, après elle, Bonaparte, ne pouvaient passe douter^ étant données leurs informations intellectuelles, que la papauté fût la clef de voûte possible de Tordre de choses nouveau, vainement cherché par les révolutionnaires dans le chaos sanglant de la politique, d'autant plus fallait-il laisser dans sa nécropole une institution qu'ils regardaient comme finie.

Pitt, protestant, qui mettait, de la manière que nous savons, le Christianisme en pratique, dans sa politique vis-à-vis des autres pays, ne manqua pas de glisser celte faute, comme un nouvel atout, dans le jeu de sa diplomatie.

Pendant ce temps, il avait détruit la flotte espagnole au cap Saint- Vincent, la flotte hollandaise à Gamperduyn; mais il avait maille à partir avec Tlrlande, où cinquante mille hommes se levaient, la croix sur le drapeau, avec l'Inde, d'où Tippoo- Sahib demandait au Directoire quelques milliers d'hommes et des vaisseaux de guerre.

Le Directoire ne voulait frapper que dans Londres la dictature anglaise de l'Europe; mais l'ambition personnelle de Bonaparte sauva Pitt, qui, du moins, n'exerçait la sienne qu'aux ordres de sa nation, et pour elle seule.

L'expédition d'Egypte laissa régner sur le Continent la dictature anglaise, etdétacha de la France la Turquie, son alliée, qu'elle jeta dans les bras des diplomates de Londres et de Pétersbourg.

Intriguer dans toutes les cours, ourdir une nouvelle coalition, éterniser le congrès de Rastadt, montrer, dans Rome, la

spoliation des couvents et des musées par les ageuts du Directoire et par Masséna, dans Berne, le trésor enlevé par ces mêmes agents, en Suisse, des réquisitions semblables à des razzias dans tout le pays : tout cela était, pour la diplomatie comme pour la réaction européenne de Pitt, une politique obligatoire.

Le résultat de la campagne d'Egypte fut de livrer la Méditerranée à TAngleterre et à Tinfluence de la Russie dans l'Europe méridionale, de permettre à la coalition de se renouer entre TAngleierre, la Russie, TAutriche et Naples, pendant que Paul V soldait les émigrés, donnait asile à Louis XVIIF, et oITrait au congrès de Rastadt sa protection appuyée de cent mille hommes.

La Prusse persévérait dans une neutralité plus profitable que la guerre.

L'Espagne seule était l'alliée de la France.

Quant aux républiques nouvelles, nées à l'ombre du drapeau français, elles étaient en proie à Tanarchie, pillées par les états-majors, grugées par les agents dictatoriaux, et le sentiment national s'y révoltait contre une politique française, aussi immorale que maladroite.

Mais, pour n'être point en retard d'immoralité, la souveraineté de la force représentée par des hussards autrichiens niassiicrait, le 28 avril 1779, les ministres français à Rastadt, et déu)outrail une fois de plus ce quesigniGe le droit des gens dans la République anti-sociale des cabinets et des États européens.

Quand Bonaparte revint d'Egypte, il trouva Tltalie perdue et aux mains de l'Autriche, la Hollande en partie conquise par le duc d'York et les Russes, la Suisse entamée par la coalition.

Il resserra, à Paris, la centralisation des pouvoirs publics, par son coup d'État du 18 Brumaire, et l'Europe eut dès lors deux dictateurs.

Paul P'se retira Ae la coalilion, peu satisfait de combattre pour des principes, dont il savait lajustevaleur, et de laisser tout le profit de ses efforts à rAutriche, qui prenait l'Italie, à TAngleterre, qui détroussait la Hollande de ses vaisseaux.

Pour rendre sa guerre nationale, Bonaparte avait fait au roi d'Angleterre des ouvertures de paix, qui furent, comme il fallait s'y attendre, repoussées par le cabinet britannique.

L'Autriche restait la seule armée continentale de l'Angleterre, qui réussit encore à arracher aux princes de Bavière, de Wurtemberg et de Mayence quatre- vingt mille hommes, qu'elle solda.

Le traité de Campo-Formio était à refaire : le canon de Blarengo en dicta les préliminaires, et, malgré tous les efforts de Pitt pour empêcher la paix, elle fut signée à Lunéville, sans que Bonaparte se doutât plus qu'auparavant de la stérilité de ses victoires et de ce traité.

L'Europe avait désormais deux dictateurs en lutte, l'un à la tête de l'Empire radical des mers, l'autre rêvant sur terre une impossibilité : l'Empire de Gharlemagne au dix-neuvième siècle.

Ce fut l'homme de proie, qui allait essayer de saisir, à lui seul, la souveraineté de la force, aux dépens de toutes les puissances de l'Europe terrestre, qui, pour faire face à son rival anglais, coalisa contre lui l'Europe maritime.

Ce fut le despote de la terre, qui se déclara le champion de la liberté des mers.

Il leva l'embargo sur les bâtiments neutres, déclara que la république revenait aux bases adoptées en 1780 par la monarchie, et en 1800, un traité bien fait régla le droit maritime entre la France et les Etats-Unis, mais diplomatiquement, et rien de plus.

Or nous savons ce que c'est que le droit diplomatique : THistoire elle-même nous l'enseigoe.

Pourtant, si Bonaparte avait adopté sur terre la même manière d*agir, mais en faisant de la force de ses armes Tinstrument impersonnel d'une rétorme et d^une institution pratique du droit continental des nations, son demi-succès dans le premier cas prouve assez que son œuvre eût triomphé dans le second, là où son génie militaire faisait loi.

En effet, Suède, Danemark, Russie, Prusse se retournèrent, France en tète, contre Tempire maritime de Londres.

Pîlt, touché à son point vulnérable, s'écria : « Renoncer ao )) droit de visite, c'est souffrir que la France ressuscite sa ma- » rine et son commerce. »

Par contre, Paul P' écrivait au premier Consul : « Je veux m'unira vous, pour mettre un terme à l'injustice du cabinet » anglais, qui viole le droit des nations, et n'est jamais guidé » que par son égoïsme et son intérêt. »

Le premier Consul avait trouvé une bonne machine de gnenre, car au fond le Droit des nations le passionnait aussi peu que Paul V lui-même.

11 n'avait en, du reste, qu'à reprendre h snite d'affaires diplomatiqnes de la monarchie tombée.

Par opposition à l'empire d'Angleterre, h politique française avait toujours arboré le drapeau de la liberté des mers, et l'avait déployé dans la guerre de 1778, ralliant autour de lui Catherine II, l'Espagne, la Prusse, le Danemark, la Suède, les Deux Siciles, l'Âutricbe la Hollande; et les canons des flottesavaient dicté le traité de Versailles du 3 septembre 1783.

Toutela dictature européenne de Pitt, depuis la révolution, n'avait eu qu'un but : déchirer le traité de Versailles, empè-

cher son renouvellement, en détruisant toutes les flottes, pendant que toutes les armées du Continent s'entre-choquaient.

a Si nous étions justes un seul jour, disait lord Gbalham, » nous n'aurions pas un an à vivre. «>

Voilà, encore une fois, les fruits du Gouvernement général, que l'ineptie des législateurs de Westphalie avait laissé ouvert à la politique des cabinets, et, ce qu'il y a de plus écœu* rant, c'est qu'étant donné le système de la collision armée desËtats, Gbatbam avait raison.

Il ne pouvait servir mieux son pays qu'en y proclamant l'iniquité, comme la nécessité môme de la politique internationale, tant que l'institution de la diplomatie et la manière de traiter n'auraient pas été radicalement transformées.

Nap(^éoo, heureux» dans ses vues d'ambition vtdgaire, de grouper autour de lui des adhésions impériales et royales, ne profita pas de rexcellent terrain, qu'il avait trouvé tout préparé par l'ancienne diplomatie française.

Celait le moment, ou jamais, d'entendre les vœux des notions.

Ck)mme il s'agissait moins de politique que d'intérêts écottomiques, il était facile de faire accepter aux souverains co9* lises un si bel instrument de popularité.

Il fallait profiter du courant antianglais, pour leur mettre entre les mains le traité avec les États-Unis, et ils l'eussent fait approuver ou modifier librement par les armateurs, les banquiers et les corporations des marchands de leurs États, non par le seul amour de la justice, certainement, mais pour lier davantage les intérêts dynastiques aux intérêts nationaux.

On n'en serait pas moins arrivé à un bon code général sur

la matière, et à une sanction armée, comme à des alliances durables, et, sur ce premier point, la souveraineté de la Force eût commencé à se subordonner à celle de la Paix sociale entre les gouvernements, comme etitre les nations.

Pitt, connaissant les vues ambitieuses et personnelles de Bonaparte, savait d'avance que cette coalition maritime ne durerait pas; et il montra autant de génie politique dans sa défaite apparente, qu'il en avait déployé pour rendre réelles ses victoires.

Il s'effaça, et la coalition du Nord n'ayant plus en lui d'objectif personnel et visible, il travailla à la dissoudre et à isoler la France, en continuant à faire manœuvrer ses diplomates et l'or de l'Angleterre, après avoir donné sa démission.

Tory comme auparavant, le cabinet de Londres continua à attiser les haines de la noblesse russe contre le tzar, qui tomba assassiné, le 25 mars 1801 , dix jours après la démission de Pitt.

Le 2 avril, Parker et Nelson frappèrent à l'improviste Copenhague, cœur de la quadruple alliance, et, le 17 juin, Alexandre de Russie suffisamment travaillé abandonna le droit des neutres.

La branche orientale de Tétau diplomatique étant desserrée, le Danemark, la Suède et la Prusse, sans rien régler, rétablirent leurs relations avec l'Angleterre.

Ainsi fut jetée à l'eau la liberté des mers, et la machine diplomatique du premier Consul resta diplomatique, en aboutissant au congrès d'Amiens, « traité accordé à regret, par forme d'épreuve » , disait lord Hawkesbury.

L'enthousiasme de la population de Londres, quand le colonel Lauriston vint échanger les préliminaires, prouva qu'on

aurait pu traiter autrement^ et subordonner la diplomatie des cabinets à une magistrature nationale, aussi bien en Angleterre que sur le Continent.

Pendant ce temps, méconnaissant toujours le principe politique qui l'avait porté au pouvoir, Bonaparte entassait fautes sur fautes.

Son concordat le plaçait, face à Face avec la papauté, dans une situation semblable à celle de François r% sauf la solidité du premier, monarque héréditaire et soutenu par ses évAques.

Il passait à côté de la question si sociale, si organique, de r Église nationale, et au lieu de la faire résoudre par la nation tout entière, avec une poignée d'évêques sûrs, ce qu lui eût donné une force dont les dynastes du Nord avaient si bien su tirer parti, il fit une mauvaise œuvre de bas empire, œuvre de fonctionnarisme et de domesticité administrative, qu'il n'eut pas même la précaution de rendre impersonnelle, pour donner au pouvoir l'ombre d'un appui moral et indépendant.

a La religion catholique romaine est reconnue comme la religion du gouvernement. »

Lisez : TÉtat athée, dans la république athée des États, accorde droit de cité chez lui, à l'impérialat clérical des papes.

a II sera créé dix archevêchés et cinquaAte évêchés, dont la circonscription sera déterminée par le pape et par le premier consul. »

C'est-à-dire : tous les conflits de la querelle des investitures vont être rouverts, et Napoléon I" va être amené, en recommençant tous les errements périmés de l'histoire latine, à renouveler l'ancien dualisme, depuis l'antagonisme des deux irapérialats jusqu'aux violences de Philippe le Bel.

Le pape qui, par la poussée des faits antérieurs, comme par la force de sa situation non modifiée , ne pouvait avoir à cœur que son propre césarisme latin, s'empressa d*annuler par une bulle, tous les anciens sièges, et d'en instituer soixante nouveaux.

Ce coup d'Ëtat sans pareil dans Thistoire de TÉglise, était dans la pleine logique du concile de Trente et de l'ancienne réaction monarchique, où l'empire espagnol avait mené la papauté par le collet; mais qu'y gagnait la Religion, en Europe, comme en France?

9 Belle capucinade ! » disait le général Delmas, le lendemain du Te Deum du 9 avril.

Et il ajoutait : « Il n'y manque qu'un million d'hommes qui ont été tués pour détruire ce qu'on rétablit. »

Grâce à Bonaparte, la Religion du Christ anéantie par la politique, déchirée en cultes hostiles à travers toute l'Europe, ne revivait pas ; elle retombait frappée plus sûrement que par la révolution.

Quant au Souverain Pontificat, loin de le faire sortir de son tombeau, le pape et le premier consul en scellaient encore une fois la pierre.

Total : malgré l'Histoire, malgré l'enseignement éclatant des faits, malgré les églises nationales, partout multipliées, malgré l'occasion unique au monde de planter, en Europe, au-dessus de toutes ces églises, Tétendard du droit et de l'égalité des églises, et au-dessus d'elles toutes, l'oriflamme du Catholicisme intégral, voilà une reculade de trois siècles dans la plus mauvaise période ecclésiale du passé.

Mais, voulant entrer dans le concert des dynasties Téodales par l'escalier de service d'une réaction, Bonaparte ne visait qu'à une chose : se ménager un sacre, couvrir d'un manteau impérial sa casaque de soldat républicain, de la couronne de

Cbariemagne son bounet de Jacobin, d'un peu d'huile sur son front la poudre du 18 brumaire et, plus tard, le sang du duc d'Enghicn.

L'immense artiste militaire n'était qu'un ambitieux vulgaire, un despote sans foi, sans sagesse et sans science sociale.

Aussi sa politique étrangère eut-elle le caractère inorganique, antisocial, de toutes les œuvres despotiques, qui pèchent encore plus, si c'est possible, par manque de sagesse et de science que par immoralité.

En Hollande, en Italie, en Suisse, il remplaça le patronage français par sa domination personnelle, l'arbitrage par l'arbitraire.

L'homme qui n'avait pour tout principe de vie politique, en Europe, que la Volonté populaire, loin de lui faire porter des fruits, ne songea qu'à l'écraser sous son imprévoyante énergie aveuglée par l'égoïsme césarien et par la médiocrité intellectuelle et morale qui en résulte.

Vis-à-vis de l'Allemagne, il renouvela, en les outrepassant, toutes les fautes des hommes du traité de Westpbalie, heureux de voir le cabinet de son domestique diplomatique, Talleyrand, transformé en bureau de commissaire-priseur, les territoires à l'encan, les princes de la diète à la curée.

A la Prusse : trois évèchés, cinq villes impériales, six abbayes.

A la Bavière : quatre évèchés, quinze villes libres, douze abbayes.

Au Wurtemberg : neuf villes libres, douze abbayes.

Au fils du stathottder qui tend la main : l'abbaye de Fulde.

A Bade, à Hesse-Gassel : quelques lambeaux de territoire.

Et il fut convenu, qu'avant toute décision de la diète, les troupes prussiennes, bavaroises, wurtemboui^eoises, s'empareraient de ces indemnités, de peur que rAutriche ne les frappât d'une saisie-arrèt.

Aux Hapsbourg : deux évèchés ; autant au grand duc de Toscane.

Au duc de Modène : le Brisgau.

Puis, les ambassadeurs de France et de Russie présentent à la diète un pian d'indemnités, pour sauvegarder les formes.

Était-ce donc pour aboutir à celte politique étrangère de Scapins et de Mascarilles, que les armées républicaines avaient livré bataille, depuis le Zuyderzée jusqu'au golfe de Gènes, galopant au Nord sur la mer, courant au Midi dans la foudre sur la crête des Alpes, et que Bonaparte lui-même avait surgi, dans cette mêlée de géants, comme le génie de la guerre t

Le génie habitait également, mais plus pur, dans Tàme de Hoche empoisonné, dans Tâme de Kléber assassiné d'un coup de poignard.

Si Bonaparte avait su traiter l'Europe, comme Hoche la Vendée et la Bretagne, frap)>er les grands à la tête, et se concilier par sa justice le cœur des autres, la France celtique eût fait œuvre viable, là où la France latine s'épuisa vainement à reprendre une suite d'affaires impériales, que tous ses rois, saint Louis en tête, avaient eu l'instinct de repousser.

Ce n'était pas la défroque théâtrale des consuls de Rome, ni celle de Cbarlemagne mangée aux vers depuis près de mille ans, que la France nouvelle devait revêtir : elle était bonne au plus pour Talma, à la Comédie-Française.

Ces formes archéologiques sans vie ne signifiaient que l'impuissance organique et sociale de la nation à préciser sa révolution, chaos d'idées et de faits, d'où il y avait cependant une création véritable à tirer.

Tout valait mieux que ce consulat et, plus tard, cet empire.

— in —

Le malheureux Louis XVI, avec Mirabeau elLafayet te, aumient moins défiguré la patrie française, que cette nouvelle conquête des Gaules par le fantôme de Jules César.

Il fallait certainemeut enfermer, dans une forme gouvernementale, résistante, cette volonté populaire, toujours diffuse, rincarcérer, comme la vapeur dans une machine bien montée; mais cette machine elle-même, il fallait la créer neuve, de toutes pièces, et avec tous les organes nettement indiqués par toutes les déductions de THistoire.

Au lieu de créer, Thomme de brumaire exhuma, au lieu d'utiliser la vapeur de la Volonté nationale, il la supprima, et se mit dans la chaudière, à sa place.

Sans sortir du principe politique de la révolution, grand justicier d'Occident, faisant force partout au droit et à l'égalité juridique des nations, des Ëtats et des Églises, Bonaparte eût été le premier des Européens, sans rival dans l'Histoire de la Chrétienté, invincible dans son mouvement, créateur d'ordre public sur tout le Continent.

La dictature impériale de Temporocratie anglaise n'aurait bientôt plus trouvé une armée continentale, disponible, contre lui.

Napoléon, premier consul et em^iereur, a, dans le passé, des rivaux comme génie militaire, mais ne signifie plus rien, au dix-neuvième siècle^ qu'un condottier corse.

Taillant son bien particulier dans le mal commun, acteur de passage d'une tragédie sans portée morale, Talma politique, imitateur, mime monarchique, il cacha vainement, sous on masque emprunté, son usurpation, sous un lambeau teint dans le cœur de la France, la Volonté populaire tuée par lui, sous une archéologie impériale, ridicule, son manque radical d'intelligence réelle de la patrie française et de toutes les patries d'Europe.

Dès lors rimpérialat de l'emporocratie anglaise, aussi peu archéologique qu'il est réel, est sûr de vaincre, à travers les ténèbres morales du Continent, ce faux Promélhée qui vient d'éteindre sa lumière, cet Épiméthée qui marche sur son propre flambeau, cet antiquaire latin qui va redresser, en France et sur la carte d'Europe, un fac-similé en carton de tous les .archaïsmes impériaux, depuis celui de Jules César jusqu'à celui de Charlemagne.

Cependant, de l'autre côté de la Manche, le cœur d'une nation parlait par la bouche de Fox : « La guerre n'est pas le » cri du peuple anglais, c'est le cri d'une coalition d'oli- » garches,de journalistes et d'agioteurs. Le vœu de la nation » est la paix. »

Mais BonapartCi au lieu d'être, parmi les souverains, le justiza colossal des peuples, voulait, l'épée au poing, persuader aux rois qu'il était leur Agamemnon.

De sorte que, dans la république européenne, ayant contre lui tout le système diplomatico-militaire, il ne sut même pas avoir pour lui les nations, que les rois soulevèrent contre son inintelligente tyrannie.

Représentant national d'intérêts précis et présents, le cabi-net impérial de Londres poursuivit, sans dévier, son œuvre séculaire, mettant l'embargo sur les navires français et bâtaves, prenant d'un coup de filet deux cents millions, fomentant contre le premier consul conspirations sur conspirations, que ses agents diplomatiques, Drake à Munich, Spencer Smith à Mayence, payaient et soudoyaient.

Bonaparte eut beau communiquer aux élerCteurs de Bavière et de Wurtemberg les lettres de ces derniers, le ministre anglais se justifia ainsi

a Tout gouverneineiil sage se doit à lui-même de profiter

de tout mécontentement qui existe dans le pays avec lequel )> il peut se trouver en guerre, et par conséquent, de prêter » aide et assistance aux projets des mécontents. »

C*est-à-dire : « Vous avez institué, en 1648, l'athéisme et » rimmoralité, la souveraineté de la ruse diplomatique et de » la violence militaire, comme code gouvernemental de la » Chrétienté. »

^ Je n'étais pas à ce Congrès de Westphalie ; il est votre » œuvre et j'en profite : allez vous en plaindre au nonce » Chigi, ou transformez le système. »

Le 18 mars 1804, Bonaparte joua sa comédie impériale, à la grande satisfaction de l'oligarchie anglaise, qui avait le hon sens d'exercer l'empire, sans le dire*

La France et l'Europe furent affligées d'une nouvelle dynastie visant à l'hérédité, avec des exhumations d'archichanceliers, d'architrésoriers, de grands électeurs, de grands connétables, car rien ne manqua à cette parade, sauf Paul- Louis Courier qui disait :

ce Je le croyais plus fort que cela. »

Naturellement toutes les cours saluèrent, du moins toutes celles qui étaient à portée du canon ; car celles de Russie, de Suède, d'Angleterre, gardèrent, comme aux certes d'Aragon, le chapeau sur la tête, devant cette monarchie entrant avec effraction dans la République antisociale des souverains.

Du même coup, pour que cet anachronisme eût un écho d'irréalité, François II proclama empire d'Autriche ses États héréditaires; mais du même coup aussi, en face du nouveau couronné, Pitt eut, dans les certes diplomatiques de l'Europe, la situation précise des justizade l'ancien Aragon.

Le 18 août, Fambassadeur de Russie fut rappelé.

Pitt succédant au ministère Addinglon poussa la Russie, TÂutricne, la Prusse à une nouvelle Hermandade continentale, et pendant ce temps, mit la main sur quatre galions espagnols et sur trente-deux millions de piastres, avec ordre de couler bas tous les navires au-dessous de cent tonneaux, d'envDyer les autres à Malte, et d'incendier rades et ports de la Péninsule ibérique.

L'Espagne s'allia avec la France, et Napoléon n'en profitera que pour traiter cette alliée, au dedans, comme Pitt la traitait au dehors.

Il s'affublait de la couronne d'Italie, mettait la main sur Gènes, se faisait sacrer à Notre-Dame par le pape, et continuait à transformer en fonctionnarisme et en domesticité, rÉglise, l'État, la Volonté nationale, avec des livrées de grand aumônier, de grand chambellan, de grand maréchal du palais, de grand veneur, de grand écuyer, etc.; instauration de toutes les servitudes, de toutes les platitudes, de toutes les plaies, qui rendent aux peuples les monarchies si onéreuses, et qui masquent aux monarques l'état réel des peuples.

Arrivé sur ce fatte illusoire, Bonaparte ne demandait qu'à devenir conservateur de sa situation personnelle dans la république athée et antisociale des dynastes; mais les notes secrètes duForeign-Offlce couraient à travers toutes les cours; les courriers de cabinets faisaient la navette entre Londres, Berlin, Pétersbourg, Vienne; et l'or galvanisait la coalition.

En janvier 1805, la réduction de la France à ses anciennes limites était déjà convenue, telle qu'elle fut accomplie en

Préparant lui-même sa ruine finale, chez les peuples comme chez les rois, Napoléon donnait une nouvelle constitution à la Hollande, en attendant un de ses frères, il se faisait

couronDer, à Milan, roi d'Italie, et nommait vice roi Eugène de Beauharnais.

Le programme de la coalition devint, dès lors, celui des peuples : délivrer le Hanovre, Naples, la Suisse, la Hollande, le Piémont, réunir un congrès pour discuter et fixer le code des nations et rétablissement d*un système fédératif européen.

Sous ces belles apparences, le cabinet de Londres poursuivait son but : rimpérialat des mers; celui de Pétersbourg, la dictature continentale, celui de Vienne, la Lombardie, celui de Berlin, TÂllemagne.

Quant à Napoléon, voici comment, d'après ses instructions adressées à son ministre à Varsovie, il entendait le gouvernement général du Continent :

« L'Europe se partage en trois grandes divisions : l'empire français, les États de l'Allemagne et l'empire russe. »

Le reste de l'instruction est à l'avenant, et il n'y est aucunement question, ni des nationalités, ni d'entendre leurs vœux, mais de se les partager, le mieux possible, pours'équi librer, en chassant l'Angleterre des affaires du Continent.

Pilt fit mettre à l'Europe cinq cent mille hommes sur pied, à raison de mille cinq cents livres sterling par millier d'hommes, avec droit de contrôle avant paiement, bonnes sûretés commerciales, pour garantir la livraison de la chair à canon, et reconnaissance de ses prétentions sur toutes les mers.

Le prétexte de cette coalition était, comme d^usles Animaux malades de la peste, un morceau de gazon : la réunion de Gènes à l'empire français, violation du traité de Lunéville !

Malheureusement pour ce paravent philanthropique, Gènes avait été annexée, deux mois après la convention secrète entre Londres et Pétersbourg.

Le cabinet de Borlin, en voyant les forces des coalisés, crut que le vent tournait, et se mit avec eux.

Le désastre de l'Autriche nécessita la venue du tzar à Berlin, et le traité de Postdam enrôla définitivement la monarchie prussienne, dont l'envoyé diplomatique, le comte d'Augvntz, eut soin de ne joindre Napoléon, pour lui signifier ce traité, qu'un mois après sa signature.

Après la prise de Vienne et Austerlitz, le vainqueur, fidèle à son système de ménager les armes des monarques, accéda à la première demande d'entrevue de Tempereur d'Autriche, signa des préliminaires, et laissa passer l'armée russe, après avoir dit à François II :

«Elle est cernée; mais je la laisserai aller, si Votre Majesté me promet que cette armée retournera en Russie. »

Alexandre répondit à cette noble naïveté du génie, en envoyant un courrier à Berlin pour faire marcher les Prussiens.

C'est alors que le comte d'Augwitz, voyant que le vent avait tourné, arriva féliciter Napoléon de sa victoire, et on s'arrangea, malgré le traité de Postdam, sur la base d'une bonne spoliation de territoires, pendant que, de son côté, le cabinet de Berlin signait avec celui de Londres un traité de subsides.

Napoléon dicta à l'empereur d'Autriche un nouveau remaniement de la carte : à l'empereur de France et roi d'Italie les États vénitiens, l'Istrie et la Dalmatie ; à la Bavière, le Tyrol et le Vorarlberg; les territoires souabes aux électeurs de Bavière et de Wurtemberg déclarés rois, et à Télecteur de Bade, grand-duc; Salzbourg et Wurtzbourg à l'Autriche.

Cette spoliation ne pouvait être effective que si les Hapsbourg cessaient d'avoir une épée au côté, une armée sous la main.

Environ un mois avant, Pitt avait remporté à Trafalgar une victoire plus profitable, qui lui permettait, désormais, d'é • tendre, sans être inquiété par l'Europe, l'empire indien de l'Angleterre, et de mettre peu à peu la main sur quatre-vingts millions de sujets.

Il mourut Tannée suivante, le 23 janvier, et sa dernière parole fut : « mon pays ! »

Fox, qui lui succéda aux affaires étrangères, ne lui survécut pas un an; mais les hommes changent, et les États restent;

et, selon le système qui les régit entre eux, leurs rapports sont réglés par des enchaînements de lois aussi précises que celles des corps célestes,

Pitt connaissait le système européen, et s'en servait pour le bien de son pays; Fox voulait y introduire une morale dont il n'est pas susceptible, à moins d'institutions nouvelles; et il eût desservi son pays, en subordonnantsa fonction à sa conscience.

Napoléon était la seule énergie nouvelle, capable de transformer le système européen; mais il ne songeait qu'à en pousser tous les vices à l'extrême, en y exerçant l'empire arbitraire et personnel.

Fox put le voir à l'œuvre , transformant son frère Joseph en roi de Naples et de Sicile, Louis en roi de Hollande, donnant à Élisa Bacciocchi les principautés de Piombino et de Lucca, de Garrara et de Massa, à Pauline Borghèse la principauté de Guastalla.

Quand César et Charlemagne fondèrent leurs empires, ils se gardèrent bien d'y instituer des charges ou des offices personnels et héréditaires, et ce fut la révolution déchaînée par les papes contre l'empire carlovingien qui entraîna ce maté* rialisme gouvernemental, dont la conséquence forcée était

la rébellion des oiQciers publics et le démembrement des offices.

Comme s'il voulait se mettre sur les bras toutes les difGcultes, eu soulevant de leur tombeau tous les archaïsmes, pèlemêle, Napoléon institua la révolution féodale dans son propre empire, créant dans les deux royaumes de Naples et de Sicile six grands Gefs, donnant à Mural la souveraineté héréditaire do Clèveset de Berg, à Berthier la principauté de Neufchàtel, à Talleyrand, celle de Bénévent, à Bernadotte celle de Ponte-Corvo, et en instituant le tout fiefs immédiats de Tempire.

Il n'y manquait plus que des serfs : ils étaient remplacés par des peuples asservis à une domination étrangère.

Enfin plus tard, pour ne laisser aucun doute de sa confusion de la révolution féodale avec l'empire carlovingien, il donna à ses généraux, vieux volontaires de 179S, comme grands fiefs transmissibles d'atiiés en aînés, les douze provinces de Dalmatie, distrie, de Trévise, de Conegliano, de Bellune, de Fellre, de Frioul, de Bassano, de Viceoce, de Cadore, de Rovigo et de Padoue, avec trente millions de do* maines nationaux.

Ce fut ainsi qu'il rétablit ce que Charlemagne avait toujours combattu, ce que, depuis Hugues Capet, les rois nationaux, d'accord avec le peuple, avaient eu tant de peine à renverser : la propriété politique et personnelle des divisions territoriales.

Quant au règlement de l'étiquette de la cour, qu'il me suffise de dire que cette chinoiserie renfermait huit cent neuf articles.

Dans la voie où il s'était engagé. Napoléon ne pouvait que retourner à tous les expédients du passé; aussi sa Ligue du Rhin nous ramène-t-elle, en 1658, aux ficelles diplomatiques de Mazarin.

A Fox avaient succédé les disciples de Pitt, et la nouvelle coalition démontra que les temps de Munster et d'Osnabruck étaient passés.

léna et Auerstadt répondirent ; mais sans modifier en quoi que ce soit le système européen, sans cesse renaissant de ses défaites, parce que les victoires militaires de Napoléon loin de l'atteindre, Tinvigoraient.

léna, Auerstadt, Pultusk, Eylau, Heilsberg, Friedland forgeaient, en la frappant, l'épée de la coalition, que, seule, la destruction du système même, Texigence du vainqueur de ne traiter qu'avec les pouvoirs publics des nations, aurait pu briser.

Le traité de Tilsitt fit de la Prusse une ennemie acharnée, de même que celui de Presbourg avait fait de l'Autriche une ennemie implacable; et comme Napoléon traitait avec les dynasties, leur cause et celle des nations demeurèrent toujours communes, chaque coup porté aux unes attisant la haine des autres.

I^ donation de la Westphalie à un Bonaparte improvisé roi n'était pas faite pour changer la vieille constitution européenne, non plus que la cession du grand-duché de Varsovie au roi de Saxe, condamnation indirecte de la Pologne, pour plaire au tzar.

Cette politique du mandataire de la révolution française, en remontant le courant de l'Histoire, ne pouvait, en définitive, contrecarrer, en Europe, que la France elle-même, et rendre stériles, malgré l'éclat indiscontinu de ses armes, les sacrifices de la patrie et l'art militaire de ce grand homme lié, comme Gulliver, par les toiles d'araignées des cabinets, et s'y empêtrant comme à plaisir.

SoD trailé d'alliance avec Alexandre» traité secret, l'enfonce encore plus avant dans renlisement dynastique, lui et son empire bâti par le sabre^ sur le sable de la constitution antijuridique de l'Europe.

En quoi Alexandre était-il en droit de dire à Napoléon : Prenez l'Espagne?

En quoi Napoléon était-il autorisé par les Suédois, les Finlandais et les Turcs, à dire au tzar : Prenez la Suède, la Finlande et la Turquie?

Deux individus, s'entendant sous un réverbère, l'un pour s'orner du foulard qui est dans la poche du passant de droite, l'autre, pour alléger de sa montre le passant de gauche, pra* tiquent exactement la même politique et la même morale.

Et cela autorisait implicitement un troisième personnage, le cabinet de Londres, gêné par le blocus, à prendre Copenhague, sans déclaration de guerre, après six jours de bombardement, et à empocher dix-huit vaisseaux, quinze frégates, six bricks, vingt-cinq canonnières et deux mille canons.

Grâce à Tindignation que causa ce fait, Napoléon put croire qu'il allait retourner la coalition, et, le 17 décembre 1807, la Prusse, TAutriche, la Russie, semblaient prises d'un véritable accès de chevalerie en faveur du Danemark.

Le tzar en profita pour annexer la Moldavie et la Valachie, malgré les protestations de son collègue autocratique d'Occident.

Quant à la Turquie, elle fut l'objet d'un désintéressement qu'Alexandre expliquait ainsi . « Attendons que l'Angleterre » soit hors d'état de s'en approprier les plus riches dépouilles : » l'Egypte et les lies. »

Cependant Napoléon excitait son allié à enlever à la Suède un bon tiers de son territoire, et, le 21 février 1808, pour ne pas rester en retard d'honnêtes procédés, Gustave IV prenait la Norwëge aux Danois.

De 1805 à 1808, rexhumation de la querelle des investitures continuait entre le pape et le nouveau Charlemagne, à propos des circonscriptions diocésaines en Italie, ainsi que de Toccupation d'Àncône.

c Votre sainteté est souveraine à Rome, mais j'en suis 1» Tempereur » , disait le César d'Occident.

a Le souverain pontife n'a jamais reconnu et ne reconnaît » pas de puissance supérieure à la sienne », disait le César clérical de l'Ëglise latine, dont le clergé manœuvrait, comme une armée, en faveur des Bourbons.

Le 2 février 1808, comme un simple Otton de Germanie, Napoléon fit occuper Rome.

Après Rome, ce fut l'Espagne, après l'attentat contre Pie YII, l'attentat contre une nation alliée.

Le démembrement du Portugal commença la série des maladresses de ce côté, et la nomination de Joseph Bonaparte comme roi d'Espagne, la couronna.

Napoléon se l'avoua trop tard, à Sainte-Hélène, quand, prisonnier de l'Océan, la valeur de la morale lui apparut, comme une force sociale, avec laquelle la politique doit compter.

« J'embarquai fort mal toute cette affaire.

» L'immoralité dut se montrer par trop patente, Tinjustice 9 par trop cynique. »

Dès lors, la coalition est sûre de vaincre; Londres, Vienne, Berlin, Pétersbourg ne craignent plus de lever en Europe des armées nationales ; car les nations sont désormais avec les dynastes, et ce sont ces derniers qui rallument, contre le fils parricide de la révolution française, le flambeau sacré de la liberté des peuples.

Napoléon a beau continuer, en 1808, à l'entrevue d'Erfurth, à s'enfoncer dans la tradition des spoliations territoriales, laisser le champ libre au tzar en Finlande, en Molda-

vie, en Yalachie et en Pologne, en échange de l'Espagne^ et écrire avec lui, dans ce sens, une lettre à Georges IIl : le cabinet de Londres avait reçu la pensée secrète d'Alexandre, son approbation de l'attaque contre Copenhague, sa volonté d'entrer dans la ligue des dynastes et des peuples contre Napoléon.

La cinquième coalition fut totalement renouée et remise sur pied par le cabinet de Saint-James ; et l'Autriche, pour sa seule part, avait cent millions de subsides.

Le pape était captif, l'Espagne à feu et à sang avec Wellesley pour Witikind, pendant que, devant lui, le nouveau César avait à refaire Âusterlitz, Friedland, puis léna.

Âpres Âbensberg, Eckmuhl, Ratisbonne, Napoléon entra à Vienne, le 13 mai 1809, réglant, du palais de Schœnbrunn ses affaires avec le pape, opposant à la bulle le décret carlovingien, à l'excommunication l'enlèvement du saint Père à Grenoble.

La victoire de Wagram amena Tarmistice de Znaïm, les négociations d'Altembourg et de Vienne; et comme à Presbourg, comme à Tilsitt, le vainqueur fut encore diplomatiquement joué, et ne laissa la cour d'Autriche qu'à moitié désarmée.

Pendant ce temps, le cabinet de Londres poursuivait son but^ à l'affaire de l'tle d'Âix, en Espagne, en Hollande, en Belgique, avec plus ou moins de succès; le tzar prenait à la Turquie, Ismaïl et Brahilow, à la Suède les îles d'Âland, et soutenait, dans les négociations de Vienne, ^empereu^ d'Autriche contre celui de France.

Le premier céda à la Bavière Saltzbourg, Braunau, les districts de llnn; à la France, Tlstrie, la Croatie et la Carniole ; au duché de Varsovie la Gallicie occidentale ; à la Russie un lambeau de la Gallicie orientale.

C était toujours le système inique de la spoliation diplomatico-militaire des territoires, toujours le même aveuglement de traiter de dynaste à dynaste.

Aussi les sociétés secrètes, les tentatives d'assassinat, les Brutus se levaient contre ce César partout antinational ; et Slabs tombait sous les balles d'un peloton d'exécution, en criant : Vive l'Allemagne libre I

Depuis vingt ans, la cognée révolutionnaire frappait, et avait successivement abattu les maisons de Bourbon, de Savoie, de Naples, de Bragance, d'Orange, de Hessc, de Brunswick, de Parme, de Modène, de Toscane, anéanti l'empire germanique, les États de l'Église, mutilé les maisons de Hapsbourg et de Brandebourg; mais comme Napoléon ne voulait être qu'un dynaste banal de plus, le Gouvernement général de l'Europe n'avait pas fait un pas hors de l'iniquité.

Le nouvel empereur ne tirait pas d'autre enseignement de l'Histoire du passé et de celle du présent que celui-ci : « Dans dix ans, ma dynastie sera la plus vieille de l'Europe. »

Celui qui devait être le Christ armé des nations, en était le Judas, celui qui voulait être le Charlemagne des rois, en était le Brutus sur les champs de bataille, le Georges Dandin dans les armistices, le complice et la dupe dans les négociations et dans les traités.

Jamais il ne se douta que la morale et la justice pussent, seules, lui être bonnes à quelque chose, dans le gouvernement général de la fourberie et du démembrement.

Sous ce dernier rapport, cet homme, aigle par tant de côtés, restait hibou; et le génie, en lui, loin de dominer jamais les petitesses du parvenu couronné, s'en fit constamment le serviteur.

Il répudia Joséphine, son bon ange, pour mettre dans sou lit l'archiduchesse d'Autriche, comme il avait répudié la volonté nationale, sa seule étoile, pour sa propre person^

nalité, et les vœux européens de sa patrie pour ceux de son ambition.

La dynastie, toujours la dynastie : tel était son but illusoire, son mirage trompeur.

S'unir à toutes ces familles souveraines, à la fille du roi de Bavière par Eugène, à celle du roi de Wurtembei^ par Jérôme; donner une nièce de Joseph au grand duc de Bade, l'autre au duc d' Aremberg ; allier Berthier à une nièce du roi de Bavière, une nièce de Murât à un HohenzoUern ; pousser sa maison familiale et militaire en haut lieu : telle était la politique de hobereau, dont ce grand artiste militaire se faisait, en Europe, le mattre Jacques.

Pendant ce temps, Joseph, Jérôme, Louis, Murât jouaient également aux dynastes et aux dynasties ; mais, comme leur Charlemagne en avait fait d'avance des révolutionnaires féodaux, ils se soucièrent beaucoup moins de l'empereur et de l'empire que de leur propre indépendance, de la France que de l'Espagne, de la Hollande et de Naples. Louis, après son abdication, protestait de toutes ses forces, du fond des Ëtats autrichiens où il s'était mis à l'abri, contre « Tinsolente tyrannie et l'insatiable ambition de son frère i» , pendant que Napoléon s'annexait la Hollande.

Jérôme en Westphalie agissait de même, ce qui donnait lieu également à une annexion de cette province, sans parler des côtes s'étendant de l'Ems à l'Elbe et des villes hanséatiques.

Murât, le grand feudataire, était devenu tellement napolitain, qu'il fallut un corps d'armée pour lui rappeler les droits de l'empire.

Joseph voulait, en Espagne, se liguer avec les Anglais.

Bernadette, élu roi de Suède en 1810, se dérobait au blocus continental.

« Que la France ne m'opprime pas, disait-il, ou je jette cinquante mille hommes en Allemagne. »

Le 27 janvier 1812, Napoléon faisait occuper la Poméranie, et le 24 mai, Bernadotte lui répondait, en se mettant dans la coalition contre lui, pendant que la campagne de Russie mordait son empire à la tète, comme la guerre d'Espagne le rongeait au talon.

Ainsi l'empire arbitraire portait ses fruits, en exaspérant les frères et les généraux mêmes de l'empereur, à plus forte raison les autres souverains, à plus forte raison encore les nations opprimées ou ravagées par des guerres, sans autres résultats pour elles, que leur propre spolation.

C'est pourquoi le cabinet anglais put rompre le blocus, eu mettant successivement debout la Russie, la Suède, la Prusse et TÀutriche qui adhéra secrètement à la convention de Lreslau.

Les deux branches de l'étau européen, Londres et Pétersbourg, se resserrèrent sur leur axe double, Berlin et Vienne, pour écraser, encore une fois, l'œuvre personnelle et dynastique, que l'aveuglement de Bonaparte avait si follement substituée à ce qui pouvait, et devait être l'œuvre des natio-^ ualités.

Ce sont les souverains, cette fois, qui remplissent les populations du soufQe de la liberté, vis-à-vis du tyran militaire de l'Europe ; ce sont les généraux et les diplomates qui excitent contre lui l'esprit démocratique, les revendications ethniques, toutes les forces avec lesquelles le soldat de la révolution aurait dû faire, depuis longtemps, une alliance morale et juridique, au lieu de ne représenter que l'odieuse folie de la domination personnelle et brutale.

Jamais cette vérité ne se G t jour dans ce cerveau, où certaines Facultés de l'intelligence et de la conscience ne vivaient pas.

Après Lutzen et Bautzen, la diplomatie autrichienne, pour laisser aux alliés le temps de recevoir les renforts de Beningsen, de Bernadette et de l'Autriche, demanda l'armistice de Pleswitz que Napoléon eut, encore une fois, la nsuveté d'accepter.

Pendant ce temps, la diplomatie del^ndres signait avec les cabinets de Prusse et de Russie les traités de subsides de Reicbembach.

Mctternich joua comme toujours Bonaparte, à Dresde, en lui faisant accepter la prétendue médiation de TÂutriche et le soi-disant congrès de Prague, ce qui permit aux souverains alliés, à Bernadette et aux ministres anglais de se réunir, à Frachenberg, et à TAutriche elle-même d'entrer dans la coalition, à beaux deniers comptants.

En 1813, Bernadette proposa ses trois plans de campagne « tous trois excellents » , disait Castlereagh au Parlement.

Cette fois, les alliés avaient un million d'hommes sur pied.

Comme de raison, il n'y eut pas de congrès, et le César corse fut, une fois de plus, la dupe du gouvernement des cabinets et de la ruse diplomatique, dont son ambition Tavait fait le complice.

En marsl814, ce même gouvernement général, représenté, à Paris, par le propre ministre des affaires étrangères de Napoléon, confirmait tout ce que j'ai dit à ce propos, en écrivant aux alliés :

'< Mais entrez donc ; vous pouvez tout; osez donc. »

Les coalisés entrèrent à Paris, et le tzar demeura chez Talleyrand.

« Je prie le lecteur de remarquer ce qui va suivre : il verra que je n'ai pas dit un mot de trop, en critiquant comme une faute capitale la manière de traiter du César corse, depuis le traité de Campo-Formio.

Talleyrand conseilla aux vainqueurs de ne pas traiter avec son maître, mais avec le peu de pouvoirs publics, que la tyrannie militaire de ce dernier avait laissés subsister dans la nation.

C'est uniquement pour donner à cette fin toute sa signification que je suisentré dans les détails historiques qui précèdent, montrant sur le vif comment manœuvre le Gouvernement général de l'Europe, et ce qu'il en coûta au condottier du 18 brumaire de vouloir s'y introduire en parvenu de Tépée, au lieu de le transformer magistralement, quand il pouvait le faire.

Cette transformation eût été facile, en traitant avec les puissances, de la manière que j'ai indiquée, et que Talleyrand, dans un tout autre ordre de vues, enseigna aux alliés, après s'être gardé, pendant des années, de donner à Bonaparte le même conseil.

Menés au combat et à la victoire par les intérêts impériaux de l'oligarchie anglaise et de l'autocratie russe, les dynastes européens en étaient les instruments, comme Napoléon luimême et son empire en étaient la victime.

C'est pourquoi, si je reproche à l'un la faiblesse intellectuelle et morale de sa politique continentale, ce n'est aucune*

ment pour justiGer celle des cabinets de liondreset de Pétersbourg.

Bonaparte, soldat de son propre égoïsioe, et nullement d'un Droit public quelconque, avait voulu, dans le struggle for life des États, élever militairement son empire à la taille de l'impérialat maritime de Temporocratie anglaise et à celle de rimpérialat terrestre des tzars.

Les moyens d'action du premier n'avaient été, dans la République européenne, ni plus ni moins antisociaux, ni plus ni moins an ti juridiques, ni plus ni moins anticbrétiens que ceux de ses rivaux ; ces moyens avaient eu le tort d'être les mêmes.

L'irréparable faute de Napoléon, faute aussi inintelligente qu'immorale, avait été de se placer, en Europe, sur le plan de la commune anarchie intergouvernementale, en se revêtaut d'une fonction semblable à celle de ses ennemis, au lieu d'utiliser la Volonté populaire, son principe d'origine, pour rappeler u un gouvernement général régulier ces énergies dominatrices, sans contrôle.

J'ai suffisamment indiqué que la situation féodale des souverains eût été modifiée, si le premier consul et, plus tard Tempereur des Français, avait traité directement avec le pouvoirs publics des nations.

Cette mesure n'eût aucunement remédié à l'anarchie européenne qui, d'interdynastique» serait devenue internationale, mais elle eût forcément entraîné certaines conséquences organiques, qui eussent déterminé les souverains eux-mêmes, pour conserver leurs pouvoirs, à se soumettre, entre eux, à une moi*alité quelconque.

C'eût été un point de départ entraînant pour conséquence la nécessité de faire passer, de l'état de nature, à l'Êlat Social, cette même République des souverains et des cabinets, tout aussi immoraux dans le Gouveruement général, que Napoléon luî-mênie.

Cela revient à dire que rhonnôteté eût été, pour lui comme pour tous, la politique la plus habile à suivre, et la plus efficace défiaitivement.

Si la tradition ne permettait aux autres chefs d'Ëtats que les errements anarcbiques du passé, codifiés dans l'ancien traité de 1648, tout faisait un devoir au chef de la France de ne pas s'affubler de cette tradition embarrassante, de répudier ces errements, et de représenter, en Europe, l'épée au poing, une |iutre cause européenne que le partage arbitraire des territoires entre dynastes belligérants, que la spoliation des peuples par la brutalité des armes assistée de la fourberie des diplomates.

L'homme de Sainte-Hélène restera toujours grand parmi les hommes de guerre et les aventuriers tragiques de l'épée ; mais parmi les hommes d'État, méritant le nom d'Européens, il ne vient pas à la botte de Henri .IV de France.

Ce dernier reste le seul qui, avec Elisabeth d'Angleterre, ait songé à mettre la justice au-dessus comme au dedans des nations, à lier socialement à la paix les États et leurs chefs, à faire du droit commun une réalité, du gouvernement arbitraire de l'Europe un gouvernement arbitral.

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