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CHAPITRE XI

L'EUROPE AU OIX-NEUVIÈMË SIÈCLE

Résultats du Congrès de Wcstphalie. — Congrès de Vienne. — Gouvernement diplomatique de TEurope. — Athéisme, immoralité et illusion de ce gouvernement. — 1^ Russie, TÂngleterre. — Unité de l'Italie et de l'Allemagne. — Leurs conséquences générales et nationales. — Réouverture possible des questions de race. — Révolution. — Danger du Continent tout entier. — Nécessité d'en constituer le gouvernement général sur la base des nationalités. — Les souverains actuels.

Nous allons voir, à moins de deux siècles de date, la seconde assemblée de la république athée et antisociale des souverains, ou du moins celle de leurs complices diplomatiques.

Les huit parties contractantes du traité de Paris sont les

cabinets d'Autriche, d'Espagne, de France, de Grande-Bretagne, de Portugal, de Prusse,, de Russie et de Suède.

Elles ont pour représentants au congrès de Vienne: Metternich et Wessenberg pour TAutriche, Labrador pour l'Espagne, Talleyrand, Dalberg, La Tour du Pin et Noailles pour la France, Castlereagh, Wellington, Clancarty, Cathcart et Siewart pour la Grande-Bretagne, Saldanha de Gama et liObo pour le Portugal, Hardenberg et Humboldt pour la Prusse, Nesselrode, Rasoumofski et Stackelberg pour la Russie, Lœwenhielm pour la Suède.

La Bavière, le Danemark, la Sicile, la Sardaigne, Gènes, les Pays-Bas, le Nassau, le Hanovre, etc., avaient envoyé des. ministres. v

Au congrès de 1648, les généraux et les cabinets représentés par leurs notaires diplomatiques, épuisés, eux et leurs nations, par la guerre de Trente ans, s'étaient partagé terres et gens, faute de savoir mieux, puisque le nonce Chigi n'avait rien de meilleur à leur enseigner au nom du pape, et puisque enfin les nations elles-mêmes n'avaient pas formulé de vœux.

À Vienne, les parties contractantes du traité de Paris n'avaient pas d'instructions meilleures delà part des représentants de la religion chrétienne ; mais les nations avaient hautement fait entendre leur voix, réclamant leur unité, demandant à être traitées, non comme un bétail dont on dispose, mais comme des circonscriptions géographiques, habitées par des volontés ethniques, qui voulaient être écoutées.

C'est pourquoi les traités de Vienne, tout en restant aussi attentatoires au Christianisme que ceux de Munster et d'Osnabruck, furent encore plus préjudiciables et plus iniques, vis-àvis des divisions ethniques et territoriales de la Chrétienté.

Les promesses des souverains, des généraux et des hommes d'Ëtat aux peuples qu'ils soulevaient contre Napoléon, avaient été solennelles, et furent solennellement foulées aux pieds.

Les réunions étaient secrètes à Vienne, et se tenaient à rhôtel de la chancellerie d'État.

La spoliation des territoires, la cession du bétail humain entre dynasles, allaient leur train, à huis-clos, assistées d'une commission de statistique,|qui appliquait l'arpentage à la répartition des terres et des hommes entre familles régnantes.

Pendant ce temps, du reste, cinq rois et cinq cents princes, ministres, délégués ou secrétaires, étaient l'objet d'une impériale hospitalité; et les fêtes du congrès allaient occasionner une dépense de quarante millions, dans lesquels la table de

l'empereur, seule, entrait pour trois cent mille francs par jour.

Carrousels, chasses, théâtres, tableaux vivants, bals parés et masqués, ouverts par les souverains, rien ne manquait à cette assemblée du Gouvernement général de l'Europe, si ce n'est la lecture du Décalogue par une assemblée des Ëvèques de toute la Chrétienté, un bon code pour en traduire légalement la morale, des juges honnêtes pour l'appliquer loyalement, des gendarmes européens pour en imposer la pratique.

11 n'est pas indifférent de remarquer que l'anarchie la plus parfaite présida cette assemblée gouvernementale, et que, faute d'en pouvoir sortir, l'empereur Alexandre proposa d'admettre que toutes les tètes couronnées étant égales entre elles, on les nommât, selon l'ordre alphabétique des puissances énoncées en langue française.

Mais comme l'anarchie n'eût conduit à rien, on adopta, comme toujours, le système de la souveraineté de la force et de la ruse, en ne réunissant jamais en assemblée plénière tous les Ëtats représentés au congrès, qui rasta, ainsi, illégal dans la forme comme dans le fond.

Sous l'œil des dynastes prépondérants, un comité central, composé des signataires du traité de Paris, fut, à lui tout seul, le véritable congrès, sous la présidence du prince de Metternich.

C'est ainsi que le comité présida à la répartition des territoires conquis sur Napoléon et sur ses alliés, en prenant pour règle le nombre des habitants, celui des lieues carrées et le chiffre des reveuus.

La commission de statistique avait solennellement informé ces honorables législateurs de la Chrétienté par arpentage, des Chrétiens par dénombrement des troupeaux humains, et des

écus d'aiitrui par jaugeage au mètre cube, qu'ils avaient à se partager trente et un million six cent quatre-vingt-onze mille deux cent quarante-sept habitants, sans parler des fractions.

Mais le comité central des diplomates, Toligarchie athée et antisociale des notaires du carnage dérobés par le nimbe des fôtes aux regards des populations naïves, était Je théâtre de contestations intimes, qui rappellent plutôt la caverne d'Ali- Baba, qu'elles ne méritent de représenter le Gouvernement général de la Chrétienté.

Le cabinet russe entendait s'adjoindre le grand duché de Varsovie, celui de Berlin la Saxe. Les armées russe et prussienne étaient maintenues sur le pied de guerre, et le 10 décembre, Nesselrode annonçait au congrès que huit millions d'hommes s'armaient.... pour leur indépendance l

C'est pourquoi, le 5 janvier i815, une triple alliance, restée secrète, ligua entre elles la France, l'Angleterre et TAutriche, avec adhésion du Wurtemberg et de la Bavière.

La pression électorale des cabinets de Pétersbourg et de Berlin réussit néanmoins ; et le partage des Ëtats saxons fut décidé, celui de la Pologne conQrmé.

L'empereur de Russie, le 18 avril, écrivit au président du Sénat : « Le sort de votre patrie vient enfin d'être fixé ; en » prenant le titre de roi de Pologne, j'ai voulu satisfaire au » vœu de la nation. »

La reconstruction de la maison de Brandebourg se fit, non seulement aux dépens des états saxons, mais aussi au préjudice des anciens électorats ecclésiastiques du Rhin et d'autres petites souverainetés indépendantes.

La population de la Prusse fut ainsi portée au double de ce qu'elle était sous le grand Frédéric.

La maison de Hapsbourg se reconstruisit également, conformément au premier article secret du traité de Toeplitz.

Le comité central du congrès lui rendit tous les territoires

que lui avaient enlevés les trailés de Campo-Fonnio, de Lunéville, de Presbourg,de Fontainebleau et de Vienne, excepté la Belgique et Tancienne Souabe autrichienne; et Metternich s arrangea assez habilement pour porter à près de trentedeux millions d'habitants la population de Tempire qui, en 1792, était de vingt-trois millions.

Castlereagh proposa l'abolition de la traite des noirs aux traitants, qui continuaient ainsi la traite des blancs.

Quant aux petites souverainetés, lès diplomates du comité central accordèrent, du haut de leur notariat de la fi^ce souveraine, la vie et la bourse sauves à trente-deux d'entre elles; mais ils en dévalisèrent et en anéantirent quatre cents, au mépris de leurs protestations et de leur droit divin.

En admettant que le Christianisme permette dans la Chrétienté une iniquité semblable à la possession politique des hommes par les souverains, les droits des petits princes devaient être considérés comme aussi légitimes, comme . aussi divins, pour me conformer à la langue sacrilège des diplomates de ce temps, que ceux des empereurs d'Autriche et de Russie, aussi bien que du Voi de Prusse.

Il s'ensuit que le comité central qui nous occupe, a fait jouer à ces empereurs et rois un rôle singulièrement révolutionnaire, en leur faisant manquer de respect et attenter à la légitimité de quelques centaines de petits dynastes, et a ainsi placé les grands dynastes, vis-à-vis de la révolution des peuples, dans une situation morale qui porte une singulière atteinte à leur propre légitimité.

On ne peut pas exiger des gouvernés qu'ils respectent les gouvernements, plus que ceux-ci ne se respectent entre eux.

Sur ces entrefaites, lord Slewart annonça au prince de Metternich que Napoléon avait quitté l'île d'Elbe.

On était au bal chez le prince, où cette nouvelle : «( Il est en France, » jeta un certain froid.

Qu'il fut aveugle et coupable, cet homme, devant le nom duquel tout tremblait encore, de n avoir rapporté qu'à luimême la puissance que, depuis dix ans, la France héroïque de ce temps lui avait confiée !

Cet inique gouvernement de diplomates éhonlés,îl l'avait tenu dans sa main ; il pouvait en délivrer les nations, les rois, les diplomates eux-mêmes; et toujours possédé par la folie de son pouvoir stérile, il ne venait encore faire tuer des milliers d'hommes, que pour disputer à ces spoliateurs une place au banquet de leurs spoliations.

Waterloo n'aboutit qu*à des conditions plus dures pour la France, dans les traités de 1815.

Pendant les Cent jours, la coalition, Prusse en tète, prêchait ouvertement le démembrement de la France et Y anéantissement des Français comme peuple y de même qu'en reprenant les armes, les souverains avaient statué entre eux que Napoléon vaincu serait relégué à Sainte-Hélène.

Le 17 octobre 1815, le Northumberland enneudit dans cette tle le prisonnier de la raison d'État de la République athée et antisociale des souverains prépondérants.

Sous la pesée de la terreur qu'avait occasionnée l'évasion de l'île d'Elbe, Vacte général du congrès de Vienne fut bâclé et signé le 5 juin.

Il comprenait cent vingt et un articles, sans parler de dixsept traités.

A l'égard de la France, le traité de 1814 avait été un acte

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de revanche réduisant, à peu de chose près, ce pays à ses limites de 1792.

Les diplomates qui l'avaient élaboré, avaient reçu du trésor français la somme de huit millions, comme gratification.

Mais te traité de 1815, dont le duc de Richelieu donna lecture, le 25 novembre, à la Chambre des pairs de France, fut un acte de vengeance de la part des alliés.

La maison de Prusse aurait voulu enlever à la nation vaincue les départements qui représentaient la Flandre, l'Alsace, la Lorraine et une partie de la Champagne, et faisait circuler des cartes d'Allemagne englobant les départements français de l'Est.

L'empereur Alexandre se mit en travers de cette politique d'anthropophages, et grâce à lui, la France fut ramenée, à peu près, à ses limites de 1790, moins des places importantes dont l'enlèvement ou la démolition laissaient ouvertes à la Prusse les frontières du Nord-Est.

Le jour de la signature le duc de Richelieu s'écria, en fondant en larmes :

a Je viens de signer un traité, pour lequel je devrais subir * » la peine de mort. »

Tel est le Gouvernement général européen de la souveraineté de la force, l'anarchie diplomatico-militaire de la Chrétienté.

En prenant pour base les appétits spoliateurs de la maison de Prusse, et en poussant à fond la logique de son système, la France aurait dû être réduite à l'ancien duché de Hugues Capet, l'Angleterre au duché de Normandie, l'Autriche à Tarchiduché d'Autriche, la Prusse elle-môme aux marches de Brandebourg.

C'eût été un moyen comme un autre de libérer les nations.

Il me reste un mot à dire au sujet de la Sainte-AlliaDce.

Le 26 septembre 1815, deux mois avant la signature des traités politiques, les dynastes de Russie, d'Autriche et de Prusse signèrent le pacte suivant :

a Au nom de la très sainte et indivisible Trinité, convaincus » de la nécessité d'assurer notre marche, sur les vérités su- » blimes qu'enseigne Téternelle religion du Sauveur, nous » nous engageons, à la face de TUnivers, à ne prendre, pour » règle de conduite, que les préceptes rie cette religion sainte, » à nous entendre fraternellement, et à ne nous envisager )» nous-mêmes que comme délégués de la Providence pour M gouverner trois branches d'une même famille.

)i Nous confessons ainsi que la nation chrétienne, dont î> nous et nos peuples faisons partie, n'a réellement d'autre » souverain que celui, à qui seul appartient en propriété la •> puissance, parce qu'en lui seul, se trouvent tous les trésors » de l'amour, de la science et de la sagesse inQnies, c'est-à- » dire Dieu, notre Souverain Sauveur Jésus-Christ, le Verbe » Très-Haut, la Parole de Vie. »

Louis XVIII signa; l'ambassadeur d'Angleterre s'y refusa, en disant qu'il ne voyait pas le côté pratique de cette profession de foi, et je suis exactement de cet avis.

Les brigands qui invoquent la Madone, en chargeant leur escopette et en se partageant les valises d'une malle-poste, n'en font pas moins un méchant métier.

Je ne vois même pas en quoi cette invocation sentimentale peut être un hommage rendu à la Divinité, quand le véritable hommage, le seul pratique, devrait être de cesser le brigandage.

Souverains chez eux, les dynastes sont brigands entre eux, tant que leur seule cour d'appel commune est le combat judiciaire des peuples.

Les signes de croix n'y peuvent rien : seules, de bonnes institutions sociales et un bon gouvernement général y peuvent quelque chose.

M°*^ de Kriidener, qui avait inspiré le faclum ci-dessus, avait, sans doute, comme ses trois adeptes couronnés, les meilleures intentions du monde; et c'est pourquoi je vais reprendre, point par point, ce même factum, et montrer en quoi ces bonnes intentions ont erré.

(( Au nom de la très sainte et indivisible Trinité. »

J'ai expliqué à propos de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, que le ternaire chrétien signifie le Règne de Dieu dans rUnivers, le Règne de l'Homme sur la terre, et l'Esprit Social, liant les individus et les Sociétés au Règne de Dieu, Sagesse et Science, par l'État Social et la Religion.

Dans tout ce livre, j'ai assez prouvé, je l'espère, que divisée en cultes hostiles, asservie à ces divisions ethniques, la Religion du Christ n'existe plus parmi nous, depuis des siècles, au point de vue social.

Néanmoins, quoique frappée d'inefficacité pratique, elle existe toujours virtuellement, potentiellement, dans l'Universelle Église laïque, à* constituer dans l'État Social européen, à instituer régulièrement.

Cosmogonie de Moïse, Décalogue, Évangile, promesse de l'avènement du Règne de Dieu sur la terre comme au ciel : voilà toute la Religion virtuelle du Christ.

Pour qu'elle soit socialement instituée et constituée, en Europe, il faut, en effet, qu'elle ait des délégués spéciaux, qui s'entendent religieusement*

Ces délégués sont-ils le roi de Prusse, le tzar et l'empereur d'Autriche?

Nullement; mais les évoques de toutes les oommunions européennes indistinctement, qui redeviendront religieux, avec pouvoir de relier les divisions hostiles des Églises, des Ëtats et des peuples, du jour où ces mômes évèques cesseront de se regarder entre eux, d'église à église, comme schisma tiques, hérétiques et ennemis.

Ainsi, et ainsi seulement, FEsprit Social sera rendu aux délégués théocratiques de Jésus-Christ, parmi nous, et le Dieu Social pourra descendra, liant, de haut en bas, les chefs d'Ëglises, les chefs d'Ëtals et les corps constitués des nations, à la Paix du Règne de Dieu.

Ce que la Sainte-Alliance appelle la nation chrétienne est en effet la Chrétienté.

Cependant ce ne sont nullement les souverains qui en ont la responsabilité première, ainsi que de ses guerres intestines et antichrétiennes; ce sont leurs supérieurs, les évèques, dont ces mêmes souverains, depuis Constantin, ont fait leurs subordonnés politiques.

11 y a donc profanation, de la part des souverains de la Sainte-Alliance, à oser se dire les délégués de la Providence^ tant qu'ils se mettent au-dessus de ses seuls délégués, régulièrement investis, par transmission, des pouvoirs de Jésus- Christ.

Le seul point exact à relever, dans le texte de la Sainte- Alliance est celui qui regarde la souveraineté.

La nation chrétienne^ ou la Chrétienté, n'a, en effet, pas d'autre souverain réel que Dieu.

Mais Dieu, sans institutions qui définissent et assurent régulièrement son action intellectuelle et morale dans les Sociétés, n'y représente qu'un lieu commun philosophique, individuel, et nullement une force organique, une puissance d'ordre social.

Sans la Religion et sans la Théocratie, Dieu reste à Tétat métaphysique, et sa puissance universelle d'union devient forcément le plus grand commun diviseur des esprits, qui demeurent socialement sans lien pratique.

Admettez que les souverainetés et les nations d'Europe soient uniquement composées de bigots, ou, si vous le voulez, de piétistes, de dévots, de saints : la république européenne des souverains et des nations, malgré les signes de croix et les capucinades, n'en demeurera pas moins athée et antisociale.

Le Gouvernement général deviendra un peu plus hypocrite, et, vaille que vaille, je Taime mieux brigand que tartufe.

Admettez, au contraire, que souverainetés et nations d'Europe soient uniquement composées de gaillards à esprit aussi libre que Voltaire ; mais qu'à force de sagesse et de science, ou tout simplement de bon sens, jetant tout masque d'hypocrisie , ils se soient dit un beau jour : constituons honnêtement un bon Gouvernement général, dans notre intérêt commun .

Sans momerie comme sans capucinade, ils en chercheront les moyens, et n'en trouveront pas d'autre que le suivant, en commençant par le sommet :

Rendre efficace la morale de la Religion chrétienne, en laissant de côté les dogmes, ce qui permettra aux évêques de devenir religieux, c'est-à-dire de s'unir et de constituer une première puissance de réassociation européenne, agissant pratiquement sur les souverains et sur les nations.

Ainsi le Dieu Social pourra se manifester organiquement, et n'être plus frappé d'ostracisme par la bondieuserie politique de cultes hostiles entre eux et, par conséquent, sans efficacité religieuse.

La Sainte-Alliance ne pouvait avoir, malgré les bonnes intentions des souverains qui l'ont signéCi qu'une seule consé*

quence pratique : une recrudescence de despotisme ; parce que, encore une fois, le pouvoir et Tautorité ne sont pas la même chose, et que, si les souverains représentent le pouvoir, ils n'ont aucune qualité fonctionnelle pour représenter Tautorité.

Mais telle qu'elle fut, la Sainte- Alliance reste du moins un aveu honorable, de la part des souverains, une proclamation vague de la nécessité de réformer la loi fondamenlale de leurs rapports entre eux, rapports révolutionnaires et anarchiques, autorisant d'en haut la révolution et l'anarchie des gouvernés.

Alexandre de Russie était peut-être sincère, dans celte affaire, si c'est par piété qu'il se mit en travers du démembrement de la Frnnce, ou par chevalerie fraternelle pour Louis XVni.

Quant aux diplomates, Metternich, Nesselrode, Talleyrand et tutti quanti^ il en est tout autrement : leur fonction, étant celle de la ruse, courtisane de la souveraineté de la force, n'admettait, et n'admet aucune conviction professionnelle.

C'est pourquoi leurs traités de 1815, aussi bien que ceux de 1G48, furent une œuvre sans moralité comme sans intellectualité, œuvre des scribes de la république antisociale et athée des souverains, ou du moins de ceux d'entre eux qui étaient matériellement les plus forts.

11 est des esprits soi-disant pratiques qui me diront que, puisque les traités généraux sont la seule loi publique qui règle les rapports internationaux, nous devons nous en contenter, et qu'il vaut encore mieux avoir ce mauvais gouvernement général, diplomatico-militaire, que de n'en avoir pas du tout.

Oui, si c'était un gouvernement social ; nou, puisque c'est le cou traire.

Je renvoie celte calégoric ircsprifs au chapitré dans lequel j'ai parlé de la compagnie de la collision des trains de che* mins de fer : plutôt la diligence, plutôt le coche, plutôt rien, et la liberté d'aller à cheval, à âue^ à pied^ ou môme de ne pas aller du lout.

L'ordre de choses dont nous nous occupons n'est pas à rejeter parce qu'il est imparfait, mais parce qu'il est TinstitutioD même d'un désordre criminel.

Et non seulement il est mauvais en soi, mais il est reconnu mauvais par ceux qui l'exercent, témoin la Sainte-Alliance et son meâ culpâ.

Personne mieux que les diplomates ne sait que le droit divin des monarques est une comédie, puisqu'ils se traitent entre eux comme des tribus sauvages, de dynastes à dynastes.

Si un ordre de choses pareil, uniquement gouverné par la souveraineté de la force et de la ruse, pouvait produire d'autres résultats que le mal, il faudrait dire avec Proudhon que c'est Satan qui est Dieu.

Mais heureusement que Parbre se juge à ses fruits, et c'est d'après ses seules conséquences historiques que nous venons dé juger le gouvernement européen, dont les traités diplomatiques sont le soi-disant code.

Seulement, comme toute loi divine, méconnue, dans les Sociétés, porte, dans son absence môme, sa sanction sociale, la hache révolutionnaire est à la racine de l'arbre sauvage des généalogies européennes.

Ce sont les souverains eux-mêmes qui tiennent le manche de la hache, et ils frapperont l'arbre sanglant, tant qu'il ne sera pas religieusement et socialement greffé.

PuissentMls, dans leur propre intérêt oomme dans celui

de l'Europe entière, commencer la greffe, avant que la chute de Tarbre ne les ait écrasés.

Il n'est pas indifférent d'examiner ici les fruits que portèrent, en quelques années, le (Congrès de Vienne et la Sainte- Alliance.

Œuvre de pouvoirs armés et prépondérants, de cabinets et de diplomates, le congrès n'avait que le caractère de leurs fonctions rivales et hostilesi s'accordant momentanément, grâce à des spoliations communes.

Œuvre de boudoir, la prétendue Sainte-Alliance est plus complexe.

Ce n'est pas moi qui reprocherai à qui que ce soit d'avoir voulu mettre un peu de Christianisme dans les engrenages carnassiers du système européen, dans les oppositions militaires des pouvoirs souverains.

Mais j'ai assez dit que, tant que le système ne sera pas modifié, tant qu'on ne l'aura pas fait passer de l'état de Nature à TËtat Social par des institutions à créer, il demeurera ce qu'il est depuis son origine : la république athée et antisociale des monarques, ou des Ëlats, au choix.

J'ai assez dit encore que cette république, quand môme les souverains seraient tous des saints, ou quand même ils seraient remplacés par les États athées, reste pratiquement sous la domination de cette bête de l'Apocalypse ; la Souveraineté de la Force, subordonnant tout, églises, monarques ou États, races ou nations, les étreignant, et les entre-choquant, parce que le système européen, datant de 1648, le veut ainsi, étant ainsi bâti.

Cette Loi de la Souveraineté de la Force, érigée au-dessus de toutes les souverainetés politiques, cette bète apocalyptique qui, faute d'institutions socialas unissant les églises, les États et les nations, règne sur ceux qui régnent, et gouverne ceux

qui gouvernent, on avait beau essayer, par le sentiment individuel, de radoucir en la christianisant : elle ne sommeille jamais qu'autant qu'elle digère.

On avait beau lui dire qu'elle était la déléguée de la Providence : la Bête n'en restait pas moins souveraine, quoique momentanément au repos, sanguinaire, quoique cuvant sa curée de petites souverainetés, de peuples et de territoires, telle enfin que saint Jean, le prophète de Pathmos, Tavait vue, dix-4iuit siècles d'avance, courant sur la tête des rois sans religion instituée au-dessus d'eux, rugissante sous les cieux d'airain de leur athéisme gouvernemental, bondissant et se roulant dans les ossuaires de l'Histoire, dans les charniers de la cour d'appel du carnage.

Louis XVIII et Frédéric-Guillaume, Alexandre P' et François II pouvaient être parfaitement sincères, je veux le croire ; mais leur individualité n'a rien à faire, pas plus qu'auparavant celle des papes, dans ce relevé de plans et de fonctions, dans cette histoire du Gouvernement général de la Chrétienté, gouvernement ou machine de mort plus fort que tout monarque et que tout État.

Ils n'eurent pas tort de vouloir mettre en pratique entre eux la morale de l'Évangile; mais, s'ils furent sincères, ils manquèrent de la plus élémentaire observation, en croyant que le système politique de 1648, le Gouvernement général des cabinets et de la diplomatie, pût tolérer fonctionnellement' aucune espèce de morale politique, et qu'il fût modiQé, parce qu'on venait de signer un traité brutal, doublé d'une alliance mystique.

Cela revient à dire que, si le sentiment religieux et individuel de la Sainte-Alliance était réel, l'intelligence théocratique en était absente, et, avec elle, toute puissance organique, toute possibilité de créer, au-dessus des pouvoirs dissociés de TEurope, un ordre social quelconque.

Or, sans l'intelligence religieuse, le sentiment religieux se

surbaisse fatalement, et tombe forcément dans les passions et les instincts dominateurs, qui l'asservissent à la politique : l'histoire de la papauté et celle de la révolution françaLse nous Font assez prouvé.

Le sentiment religieux, surbaissé et devenu politique, allume les bûchers et élève les guillotines ; tandis que l'intelligence théocratique peut, seule, éteindre les uns, renverser les autres, et rendre inoffensives ces mêmes souverainetés de la force, ainsi que le proclament toutes les prophéties du monde, celles de Voluspa dans l'ancienne Celtide, celles d'Isaïe dans l'ancien Israël, C/Clles de Jésus-Christ et de ses premiers disciples, nos législateurs incompris jusqu'à ce jour, à commencer par leurs interprètes sacerdotaux.

C'est ainsi que, faute d'intellectualité religieuse, la Sainte- Alliance passa à côté de tous les problèmes européens sans les résoudre, au-dessus de tous les antagonismes d'églises, d'États et de nations, sans les comprendre, laissa subsister tous les vices radicaux du système, et n'eut même pas l'idée que, dans l'intérêt des rois comme des peuples, il dût être remplacé par un meilleur.

Les diplomates courbèrent l'échiné, non sans hausser les épaules, comme Castlereagh, qui plus tard se fit justice.

Pie YII et Gonsalvi, aussi rassurés que les diplomates sur celte capucinade laïque, demeurèrent comme avant, dans leur 'sectarisme clérical, ainsi que tous les autres démembrements de rUniverselle Église ; les cabinets restèrent dans leurs trames, la diplomatie dans ses toiles d'araignée Carnivore.

Mais, comme les souverains prépondérants, sauf le roi d'Angleterre, étaient mus par un mobile d'action commune et à l'exclusion de toute institution générale qui pût rendre cette action religieuse, juridique et sociale, leur sentiment fut régi par la |K)litique diplomatique des cabinets. ;^ Enfin, comme il fallait que ce mouvement s'accompltt pour

OU contre quelque chose, il servit le despotisme, et tomba sur les peuples avec des instruments de mort.

C'est ainsi que, sous l'influence de la Sainte- Alliance, la république des souverains renouvela contre les nations la réaction du double impérialat clérical et latin de Philippe II, toute proportion gardée des races, des milieux et des temps.

L'Angleterre ayant réservé, en 1845, sa signature au bas do ce traité mystique, ce fut Tautocrate de TEst qui devint FAgamemnon des rois, et Metlernich TUlysse du despotisme.

Le papa en profita pour pousser les jésuites en Russie, comme en Autriche, en Italie, en Espagne et en France, la société biblique de Londres pour développer, dans Vempirc des tzars, ses deux succursales, la société biblique russe et la société également biblique des Kosaks, le cabinet britannique pour souffler, dans les moulins à chair humaine des pouvoirs continentaux, le vent de ses institutions constitutionnelles, manière comme une autre d'occuper les souverains aux dépens des nations, et de vaquer tranquillement soi-même, en liberté comme en sécurité, aux affaires extra-européennes d'un grand empire emporocratique et à la politique de soi pour soi.

En 1818, le congrès d'Aix-la-Chapelle régla les rapports de la république des souverains prépondérants avec la France*

Démembrée du dehors, terrorisée au dedans par le sceptre et le goupillon d'une monarchie cléricale, la patrie française ne bougeait plus, et elle commençait, comme les martyrs, à être en odeur de sainteté auprès des délégués de la Providence.

Au congrès de Carlsbad^ en 1819, ce fut le tour de la patrie allemande, que ces mêmes délégués dirigés par Metternich vont accommoder à leur manière.

Toutes les belles promesses de liberté faites en 1813 par les monarques, les princes, les ministres et les diplomates,

Metternich en tète, dans le but de soulever les peuples contre Napoléon, avaient été, après la victoire, jett^es aux oubliettes de l'ingratitude et de la domination souveraines.

Frédéric-Guillaume mû par un scrupule de conscience s'était fait délier de ses engafrements par Tévèque prussien Eylert.

Metternich moins scrupuleux avait mené la diète de Ratisbonne dans le sens rétrograde que Ton connaît.

La Franc-Maçonnerie et le Tugenbund répondaient à ces conspirations d'en haut par des conciliabules d'en bas.

Journaux, livres, discours, universités réclamaient les constitutions annoncées.

Les manifestations de Wurlzbourg, le meurtre de Kotzebîîe par Maurice Sand, donnaient à réfléchir ; et les volontés populaires voulaient une réponse.

Metternich la leur fit; il joua de la Sainte-Alliance en virtuose du despotisme, effraya Alexandre et ses cosignataires, et voici ce que répondit le congrès de Garl^ad : censure, police, perquisitions domiciliaires, prison, exil des libéraux, professeurs ou anciens soldats des souverains coalisés.

Cependant, pour contre-battre la dictature européenne de son rival autocratique de Russie, la politique anglaise soufflait toujours, dans les moulins à chair humaine, le vent de ses institutions cependant impossibles sur le Continent de 1648 et de 1815.

En 1820, les généraux Quiroga et Riego contraignaient Ferdinand VII à rétablir , en Espagne, la constitution de

Naples en faisait autant, vis-à*vis de son roi, qui abdiquait en faveur de son fils, et courait se plaindre à la Sainte-Alliance.

Le Portugal suivait le mouvement ; et le nord de Vltalie se soulevait.

C'est alors que les délégués de la Providence réunirent le congrès de I^y bacb , en 1 82 1 , et traitèrent la patrie espagnole,

la patrie portugaise, la patrie italienne, comme ils avaient traité celles de France et d'Allemagne.

À huis clos, une poignée de conspirateurs d'en haut, toujours sous la présidence de Metternich, ourdirent une trame qui aboutit à ce qui suit.

Alexandre se chargeait d'envoyer des Kosaks en Italie; mais Metternicb se hâta de prendre les devants, et dépêcha Frimont, que le pape s'empressa de laisser passer, avec ses troupes, à travers les États de TÉglise.

Je n'ai pas besoin d'ajouter que les instruments de mort et les prisons jouèrent leur rôle : Silvio Pellico a écrit cette lugubre histoire pour Pallavicini, Maroncelli et tant d'autres milliers de victimes obscures*

En Espagne, ce fut Louis XYIII et le ministère Villële qui furent chargés de la besogne du congrès de Laybach et de celui de Vérone en 1822.

Comme autrefois les papes, c'était alors le tzar qui envoyait des excommunications, mais aux peuples cette fois ; les notes avaient remplacé les bulles, l'autocratie, sans prétexte sacerdotal, avait succédé à l'impérialat clérical ; mais la conspiration, contre la nation chrétienne et contre l'indépendance de ses unités divisionnaires, était la même.

Cependant le Grand Turc ne voulait pas rester en arrière dans cet assaut de despotisme, ni les patries orientales, en retard sur le mouvement occidental des nations vers leur liberté et vers leur unité méconnues alors par la république des souverains, comme elles l'avaient été par le double empire de Rome et de Madrid, et par Napoléon.

Valaques et Moldaves se plaignaient des violations du traité de Bucharest ; les Serbes se levaient sous Michel Obrenovitch ; Ykétérie s'agitait dans tout le continent grec et dans les îles ; Ypsilanti soulevait les Roumains, Rolokotroni le Péloponèse, Mavromichalis les Maïnotes.

.C'était l'heure volcanique des réveils nationaux, l'heure où

Byron purifiait son génie, en chantant l'Italie et la Grèce renaissantes, et en jetant à la politique de son temps cette pro* phétie : la maUdiciion de Minerve.

En 1821, à ces bégaiements confus des nationalités de la Chrétienté orientale, le sultan répondait, en faisant arracher à l'autel et pendre, pendant les fêtes de Pâques, le patriarche de Gonstantinople, et égorger trois métropolites et huit évè* ques.

C'était le moment, ou jamais, pour Alexandre de Russie de se montrer le délégué de la Providence ; mais il n'était en réalité que le prisonnier du système diplomatico-militaire de l'Europe, comme tous les souverains grands et petits.

C'est pourquoi, malgré le plan de campagne de Diébritch, le tzar se laissa garrotter par les toiles d'araignée de Metternich, par la camisole de force diplomatique, dont le cabinet de Londres tenait les ficelles.

C'est pourquoi le cabinet de Pétersbourg envoyait ses agents, Capo d'Istria en tète, avertir Ypsilanti, Michel Obrenovitch, Kolokotroni, Mavromichalis, qu'il les désavouait d'avance ; et se bornait à adresser, du congrès de Vérone, des notes à la Porte Ottomane.

Tel est le système européen, mortel aux souverains comme aux peuples, que Napoléon avait tenu dans le creux de sa main, et qu'il avait laissé subsister, que les empereurs et les rois de la Sainte-Alliance n'avaient maintenu, que pour en être despotiquement gouvernés et asservis à la plus immorale politique, à une conspiration de carbonari couronnés contre la vie des nationalités.

Mais les expériences sociologiques, renfermées dans l'histoire de ce temps, montrent à l'observation le phénomène suivant: à conspiration d'en haut, conspiration d'en bas. .

Jamais la Franc-Maçonnerie ne fut plus active, et ne poussa plus de rameaux militants :

Turiffenbimd en Allemagne, Ventes en Italie, en France, eu Espagne, en Grèce, en Moldavie, en Valachie, Société de la Vertu à Moscou, Société du Nord à Pétersbourg,' Société du Midi^ première souche du Nihilisme, en Crimée, Société des Slaves réunis, se ramifiant en Bulgarie, en Serbie et jusqu'en Bohème, Société patriotique en Pologne.

Telle était la conjuration des peuples répondant à la conjuration ou Sainte-Alliance des souverains, ou plutôt de la république diplomatique des cabinets.

C'est pourquoi, depuis ce temps, quand les monarques ont lies entrevues à huis clos, les peuples se demandent quels fléaux on leur prépare, et les conspirateurs d'en bas se réunissent, en méditant de terribles et funestes réponses à ceux d'en haut.

Alexandre, comme Louis XIV, finit en Russie, par une réaction cléricale, l'œuvre libérale de ses premières années.

L'archevêque Séraphin, le caporal de Gatchina, le vremiancA/cM Àraktcheef , firent exactement comme à TOccident, et mirent eu œuvre une politique d'ignorantins cléricaux, semblable à celle du comte d'Artois avec la Congrégation, la Société des bonnes œuvres, des bonnes études, des bons livres^ ce qui signifie des bous éteignoirs, des bons baillons, des bonnes chaînes et des deux bonnes morales.

On fit, en Russie comme en France, la chasse aux livres suspects: Bufibn, Copernic, Newton furent à l'index.

II n'y eut pas jusqu'à Grotius avec ,son innocent traité du droit des gens qui ne subit les ciseaux de la censure ; et pourtant, s'il existe une œuvre platonique, c'est bien celle-là: l'Histoire du Gouvernement général de l'Europe le prouve surabondamment.

V Araktcheevtchina^ en comprimant ainsi l'esprit public, ne réussit qu a en rendre les conspirations plus terribles.

En 1825, Alexandre reçut de la Société du Midi certains avertissements mystérieux ; il fit dire au monastère de Saint-Alexandre-Newski une messe de requiem, rentra dans sa chambre transformée, en plein jour, en chapelle ardente, puis partit pour Tangarog, et mourut subitement, empoisonné, dit-on.

Si l'institution de la république athée et antisociale d'Europe a fait, en 1648, la vie triste et dure pour les peuples à venir, cette vie, grâce à ce même système, n'est guère meilleure pour les monarques qu'il gouverne.

L'empereur clérical de Rome ne pouvait pas rester en retard de despotisme, ni sur la Sainte-Alliance, ni sur le Grand Turc: c'est pourquoi, tandisque la révolution de 1830 venait de mettre à bas, en France, un de ses bons lieutenants de la maison de Bourbon, deux ans après, Annibal, sous le nom de Léon XII, montait sur le trône.

G*était un saint ; mais comme sa fonction était césarienne, toutes les armes lui furent bonnes : l'inquisition, les cachots et l'échafaud; et, plein de déférence pour Metternich et les carbonari d'en haut, il extermina dévotement les carbonari d'en bas.

La dernière division de l'empire clérical des papes, dans laquelle leur césarisme se maintint le plus longtemps, fut l'Espagne, où, le 30 décembre 1861, Manuel Matomarosfut condamné à sept ans de galères, avec déchéance civile, perpétuelle, et spoliation de tous ses biens, pour avoir été trouvé porteur d*une traduction de la Bible en espagnol.

En 1862 d'autres condamnations du même genre eurent encore lieu.

Pour nous résumer sur la Sainte-Alliance, en quatre ans, elle détermina quatre congrès: en 1818, celui d'Aix-la-Cha-

pelle, pour régler les rapports des grandes puissances, celles de l'ancien comité du congrès de Vienne, avec la France ; en 1819, celui de Garisbad, pour régler ces mômes rapports avec l'Allemagne divisée; en 1821, celui de Laybach, pour régler ces mêmes rapports avec Tltalie démembrée ; en 1 822, celui de Vérone, pour régler ces mêmes rapports avec l'Espagne.

Si jamais l'expérience historique des congrès s'est présentée surabondamment à Tobservation, c'est bien pendant ces quatre années.

La somme des faits accomplis par ces assemblées, en France, en Allemagne, en Italie, en Espagne, conclut d'ellemême à ce qui suit.

Le rapprochement et l'alliance des gouvernements personnels accable despotiquement la vie des nations formées, et empêche la naissance des nations en formation.

Ce rapprochement et cette alliance des gouvernements per» sonnels constitue un gouvernement européen à huis clos, comparable à une sorte de conseil des dix, dont les armées sont la gendarmerie, et dont la diplomatie est la police de sûreté.

Le caractère de ce gouvernement est révolutionnaire, car il n'a ni magistrats, ni législateurs proprement dits.

Le pouvoir exécutif, seul, y fait loi; et la loi, dès lors, q'est plus qu'un acte direct et sommaire de la force brutale.

Dans ce gouvernement, le droit unique de ses membres à en faire partie est la prépondérance de leurs armées.

Les puissances soit moyennes, soit petites, en sont exclues, comme si, à l'intérieur de nos pays, les pouvoirs publics n'appartenaient qu'aux hercules de foire et aux boxeurs, qui auraient successivement culbuté tous les concurrents, ou écrasé le nez des plus faibles.

La Suède, le Danemark, la Hollande et la Belgique, la

Suisse et tous les petits États n'ont point part k ce {gouvernement général, véritable comité des plus forts.

Cette union des plus grandes forces militaires, cette république des grandes puissances constitu&uu tribunal féodal des pairs, où les parties sont condamnées sans être entendues, exécutées sans être jugées régulièrement, que ces parties soient des peuples nationalement unis, ou des membres de nation voulant se réunir.

Mais en ce qui regarde les membres de cette république des grandes puissances, ou le gouvernement général que forme la juxtaposition diplomatico-militaire de leurs gouvernements personnels, si ces membres, si ces gouvernements ont entre eux des questions litigieuses, ils n'ont, comme par le passé, d'autre juridiction d'appel que la guerre.

C'est pourquoi, de 1815 à 1822, les congrès ne pouvaient qu'immobiliser, refouler et condenser, dans les peuples les causes de la révolution, dans les gouvernements prépondérants les causes de la guerre.

Ces causes, ils ne pouvaient les abn^er, car ni la souveraineté de la force militaire, ni celle de la ruse diplomatique, n'ont été instituées, en 1648, ni n'ont qualité pour cela.

Pourquoi, me dira-t-on, la Russie, rAutriche, la Prusse, la France ne désarmaient-elles pas?

Parce que ces puissances savaient que le gouvernement général des congrès est impuissant à abroger les causes de la guerre en Europe, les causes de la révolution dans chaque État prépondérant du Continent, et qu'elles étaient forcées, par les nécessités féodales de leurs gouvernements et de leurs rappoils personnels, à gouverner militairement leurs peuples à l'intérieur, et à se gouverner ainsi dans leurs relations mutuellles.

Que demain, par exemple, toute l'Europe licencie ses troupes: qu udviendra-t-il de TÉlat autrichien et delà maison de Hapsbourg, si le Gouvernement général que je proposerai n'est pas institué?

Les Allemands de rarchiduché iront à rAHemagne, les Bohèmes et les autres Slaves à une fédération slave du Danube sous le protectorat de la Russie, la Hongrie seule gravitera sur elle-même.

De 1815 à 1822, la situation latente était plus complexe encore, grâce au morcellement de Tltalie et de TAUemagne.

Aussi, dans la Sain te- Alliance, c'était rAulriche qui avait tout à gagner, et Melternich mit tout en œuvre pour représenter cette alliance comme une lutte contre Tanarchie, lorsqu'en réalité et au fond, il savait parfaitement que c'était le maintien, contre toute raison, d*un statu quo condamné, en Italie comme en Allemagne.

La situation de l'Empire Ottoman était semblable à celle de l'empire d'Autriche.

Ck)nstruite de pièces et de morceaux, de lambeaux arrachés par la conquête à d'anciennes nationalités et cimentés à coups de cimeterre, avec une bouillie de leur propre sang, la Maison Ottomane, comme celle des Hapsbourg, ne pouvait se maintenir que par un perpétuel emploi de la ruse et de la violence et par la complicité diplomatique des cabinets.

Mais rimmoralité de la domination des Turcs sur les Grecs, les Serbes, les Moldaves, les Valaques et les Bulgares, était plus évidente, à cause de la différence des religions chrétienne et musulmane.

C'est pourquoi l'opinion européenne se passionna plus fortement pour la révolte des Grecs que pour celle des Italiens et des Allemands, et fut moins induite en erreur par la diplo-' matie, quand celle-ci voulut lui faire croire qu'il ne s'agissait que d'une lutte entre un gouvernement et une anarchie révolutionnaire.

Cette poussée d'opinion en faveur de la Grèce mit 6n à la Sainte- Alliance, sorte de concile de Trente des gouvernements

contre les peuples; et les congrès redevinrent dés lors ce qu'ils sont dans leur essence, des armistices entre des pouvoirs anarchiques et toujours belligérantB.

Le Grand Turc eut beau répondre au protocole anglorusse du 36 mars 1826, au nom du principe même que les cosignataires du traité de Vienne avaient arboré dans leurs congrès, depuis 1818 ; il eut beau rejeter ce protocole, en disant « qu'il violait Tobéissance passive des sujets envers leur souverain légitime d ; ses collègues en légitimité lui démolirent sa flotte à Navarin, en 1827, le 20 octobre, après avoir signé, en juin, à Liondres, un traité entre l'Angleterre, la Russie et la France, pour imposer cette médiation armée aux belligérants.

Mahmoud exaspéré proclama la guerre sainte, comme de raison , et l'empereur Nicolas s'empressa de lui répondre, aussi saintement, en lui enlevant, en Europe, Braïlof et Varna, en Asie, Rars et Âkhallsykh.

Du même coup, les cabinets de Londres et de Vienne se rapprochèrent, et s'apprêtèrent à tomber sur la Russie, pendant que celui de Berlin se réservait de faire main basse sur l'Allemagne, et celui de Paris sur la rive gauche du Rhin et sur la Belgique.

En Asie, Nicolas avait, en 1829, conquis Erzeroum, eu Europe, Andrinople, où la Porte traita.

Il y eut deux traités, l'un avec les grandes puissances européennes, adhérant à celui de 1827, et reconnaissant l'indépondance de la Grèce, l'autre avec la Russie, et lui cédant, un Europe, les tles du delta Danubien, en Asie, les forteresses et districts d'Anapa, de Poti, d'Akhaltsykh et d'Akhalkalaki.

Ce dernier traité stipula aussi des immunités en faveur de là Moldavie, de la Valachie, de la Serbie, ainsi que des libertés au sujet du Bosphore, des Dardanelles et de la Mer Noire.

Somme toute, cette guerre fit une bonne besogne, et s'accomplit dans la pleine logique de l'Histoire européenne, en matant le Turc pour délivrer quelques nationalités d*un joug étranger.

La seule Taute commise le fut encore par les diplomatesi qui ne placèrent pas la Moldavie et la Yalachie, pays latins, sous la protection et la garantie des grandes puissances réunies, au môme titre que la Grèce.

Cette guerre d'Orient vient de nous montrer TAngleterro, la Russie, la France, d'abord réunies dans une action commune par le traité de Londres et par Navarin, divisées ensuite, dès que la Russie continue, en Europe, et surtout en Asie, la guerre contre la Turquie,

L'Angleterre, dès lors, cherche diplomatiquement un soldat continental à opposer à la Russie, et le trouve dans TAu* triche, la Prusse restant en réserve comme la France, et toutes deux ne pouvant avoir qu'une politique : déchirer à coup? de canon le traité de 1815, aux dépens de l'Autriche.

La paix d'Andrinople arrête ce mouvement ; mais elle n'en abroge aucunement les mobiles, et Vexpérience demeure facile à saisir, et se résume comme il suit :

L'Autriche, comme la papauté, est un impérialat à bases hétérogènes, portant sur des plans multiples, et s'opposant il la rectification du centre et du sud de TEurope, par voie des nationalités.

Tout Tart de Mettemich, comme précédemment celui de Pitt, avait consisté à donner le change sur ses mobiles réels, et à se faire garantir la situation en porte à faux de son gouvernement sur les races allemande, latine et slave, démem* brées, en unissant les gouvernements prépondérants contre la soi-disant révolution.

L'illuminisme d'Alexandre avait permis ce jeu, que le réa«

lisme de Nicolas renversa, en abattant les cartes, momentanément, pour sabrer le Turc.

On peut voir, dès lors, comment se décompose le mouvement des cabinets : la faction anglaise a besoin de l'armée autrichienne contœ la Russie, la faction russe des armées de Prusse et de France contre TÂutriche, la faction fran* çaise de la rive gauche du Rhin et de Timpérialat des papes pour se couvrir vis-à-vis de la Prusse et de l'Autriche, la faction prussienne de la rive droite du Rhin pour se couvrir contre la France, et de T Allemagne tout entière pour se couvrir contre T Autriche et la Russie.

Il en résulte que les puissances ayant part entre elles au gouvernement général européen se décomposent en deux groupes : 4° Autriche, France et Prusse, vis-à-vis desquelles les petits États d'Allemagne et d'Italie sont des pièces secondaires dans leur jeu diplomatico-militaire; â** Angleterre et Russie, dans le jeu desquelles les petits États allemands et italiens ainsi que la Suède et le Danemark au nord, les principautés danubiennes, la Serbie, la Bulgarie, la Grèce, sont des pions et des cavaliers, dont la Prusse et TAutriche, la Turquie et la France sont les tours et les fous.

Toutes les puissances du Continent ne sont que les membres du binôme anglo-russe» et tant que durera Toppositiou des mobiles diplomatico-miUtaires des deux cabinets de Londres et de Pétersbourg, l'Europe n'aura ni paix sociale possible, ni gouveruement général régulier.

Je dois entrer ici dans quelques détails, pour ne laisser aucune obscurité dans l'esprit du lecteur, et je l'engage à avoir une mappemonde sous les yeux, car il faut tenir le globe terrestre dans la main pour comprendre le problème de l'anarchie des États d'Europe.

L'Angleterre» au moment de THistoire que nous observons, et grâce aux luttes continentales depuis la paix de Versailles, occupe une ligne de stations militaires sur une circonférence dont l'empire de Russie forme le centre.

En Europe et au Nord, Héligoland commande le détroit du Sund ; Gibraltar, Malte, les tles Ioniennes, la Méditerranée ; Âden le golfe Arabique; Tile de Karak, occupée en 1838, commande la Perse.

Cette première chatne relie l'empire emporocratique d'An* gleterre à son empire des Indes; et, de celui-ci, part encore une autre chatne de stations navales et militaires, qui remonte jusqu'au nord de l'empire chinois.

Tel est le déploiement de la maîtresse et impériale énergie, dont l'Angleterre enserre l'Europe et TAsie, sans parler de l'autre moitié du globe.

Sur tous les points dont j'ai traité, mais surtout depuis Héligoland jusqu'à Aden et Karak, le cabinet anglais doit avoir l'œil, et bien combiner son jeu européen.

La possession du Sund nécessite des combinaisons diplomatiques dont la Prusse, le Danemark, la Suède, sont les facteurs secondaires, et la Russie, l'objectif, et réciproquement, de la part de la Russie vis-à-yis de l'Angleterre.

On se demandera pourquoi.

Parce que la situation de la Russie l'incline à être, sur terre et sur mer, une puissance emporocratique de premier ordre, surtout en ce qui regarde le transit des matières premières et du commerce asiatico-européen.

La situation et l'opposition anglo-russe sont les mêmes dans les Dardanelles, et les facteurs secondaires y sont : les bouches du Danube, la Turquie, l'Egypte, l'Asie-Mineure, la Grèce, l'Autriche, sans parler de l'Italie, de la France et de l'Espagne.

Cette situation et cette opposition sont les mêmes sur le plateau de l'Asie centrale, et les facteurs secondaires y sont

— :tt6 —

ces déluges de tribus nomades, doù sont sortis tous les empereurs radicaux, avant et depuis Oenghis-Khan, sans parler de l'Afghanistan, de THérat et de la Fei*se, et enfin du Thibet et de la Chine.

Le gouvernement russe n'a jamais su profiter do son exceptionnelle situation emporocratique, et, sous ce rapport, il est considérablement au-dessous de sa mission nationale; mais cela n'est nullement la faute de son armée, de sa marine, ni de sa diplomatie qu'il a fait, et qu'il fait manœuvrer, vis*à-vis de l'Angleterre, exactement comme si la nation russe y trouvait son compte, de même qu'en sens inverse, la nation anglaise y trouve le sien.

Maintenant que nous avons esquissé le cadre de cette étreinte, nous pouvons observer ce qui s'y meut.

Nous ne pousserons pas l'analyse plus loin qu'il ne nous convient de le faire, car notre intention n'est pas d'embarras* ser les gouvernements, mais de les éclairer scientifiquement, d'une lumière qui n*est, parfois, brutale, que lorsqu'elle doit frapper, d'une manière précise, des points culminants d'anar* chieet de dangers à venir pour tous.

Le premier cadenas de l'enchevêtrement anglo-russe a pour serrure la question du Sleswig-Holstein, pour clef Heligoland.

La chaîne de sûreté une fois ouverte de ce côté, ou fermée, ouvre, ou ferme successivement le cadenas de la question d'Orient et celui de la question de la Perse et de l'Asie centrale.

La politique des cabinets continentaux de France, de Prusse, d'Autriche, puis do Suède, de Danemark, de Hollande, de Belgique, d'Espagne, de Portugal, d'Italie, de Turquie, de Grèce, de Serbie, de Bulgarie, de Monténégro, de Roumanie est, et ne peut être que partie intégrante de la poli-*

tique anglo-russe, que l'Âllomagne soit ou oon absorbée par le cabinet de Berlin ou par celui de Vienne, que Tltalie soit ou non absorbée par la maison de Savoie, peu importe.

Il en est, et il en sera ainsi, tant que le Gouvernement général, européen, ne sera pas modifié légalement, tant que le système inauguré, en 4648, ne sera pas juridiquement remplacé.

Mais attention à ce qui suit : aujourd'hui, la Chine ni les États-Unis n'ont pas encore été poussés, comme rois d'échec,

sur Téchiquier, dont les longitudes et les latitudes de la sphère terrestre forment les cases, mais il est inévitable que cela advienne, tût ou tard, si la constitution de l'Europe demeure diplomatico-militaire, antichrétienne, antijuridique et anti-* sociale.

Dans cet état de choses, qui ne peut que s'élargir, si la Russie ou l'Angleterre se désintéressent, un seul moment, des aiïaires du Danemark, de Tempire ottoman et de la Perse, si Tune des deux puissances cesse de faire sur ces points tous ses efforts pour battre Fautre, par la ruse, et réviocer, elle court le risque d'échec et mat sur toute la ligne.

C'est pourquoi, malgré toutes les apparences contraires, il y aura toujours, tant que le système européen sera ce qu'il est, une question Sleswig-Holstein, une question d'Orient, une question de l'Uérat, et de braves gens qui, comme M. Prudhomme, chercheront, Grotius à la main, si le schah do Perse ou le khan de Khi va ou de Kaboul a raison, si le prince de Bismarck ou le roi de Danemark n'a pas tort, si le sultan de Gonstantinople ou le prince du Monténégro a commencé, tandis qu'il s'agit de bien autre chose que de ces jeux de comparses, et d'un droit des gens quelconque.

Prenons comme champ d'observation la question de l'Asie centrale, presque dans ses origines.

L'expérience s*y laissera saisir plus nettement encore qu en Europe, où les cabinets ont à compter avec Topinion publique, et où leur ruse diplomatique, sans être moins radicale, est plus enveloppée et moins à Taise dans ses mouvements.

Sur les frontières de la Perse et de l'Afghanistan, Hérat^ dans son oasis fertile, dans sa situation stratégique, a toujours été considéré par les conquérants asiatiques comme la clef de l'Afghanistan, de môme que l'Afghanistan lui-même, depuis Bam,. le Celte, jusqu'à Genghis-Khan, le Ta-tzi, leur est toujours apparu comme la clef stratégique des Indes.

Hérat et son oasis, depuis la fin du dix-huitième siècle, étaient une sorte de dépendance féodale de la Perse, lorsqu'on 1837, à la mort du schah, le chef de l'Hérat, comme presque tous ceux de cette région de la Perse, se souleva contre Mohammed Mirza.

Si Ton mesure la distance à laquelle se trouve l'Hérat, tant de la frontière de l'empire anglais des Indes, que de la frontière russe, il est curieux de voir les cabinets rivaux de Londres et de Pétersbourg faire les efforts les plus énergiques, en venir presque à une guerre, pour prendre, l'un la cause d'un despote asiatique, l'autre celle de son vassal révolté.

Je ne ferai pas au lecteur l'injure de croire qu'il puisse supposer que le comte Nesselrode ou lord Palmerston fussent mus par un candide enthousiasme pour les droits du schah de Perse ou du caïd de THérat.

Il saule aux yeux que, pour faire de ces droits les cartes de leur jeu diplomatique, et pour les jouer avec cette passion, chacun d'eux avait comme mobile d'enfoncer Tépée de sa patrie dans le sol de THérat, parce que tous deux , sachant l'importance stratégique de cette oasis et de cette ville, en convoitaient la possession, dans la guerre occulte que leurs cabinets poursuivaient, sciemment, l'un contre l'autre.

Le schah de Perse, Mohammed Mirza, qui devait son trône à l'influence russe, avait. concerté, en 4837, avec le comte

Simonitsch, ambassadeur de Pétersbourg à Téhéran , le projet^ non seulement de conquérir l'Hérat, mais encore do marcher sur Balkh, de là, le long de TOxus, et ensuite sur la Chine, où une armée russe venant d'Orenbourg, sous le commandement du général Pérowski, devait venir le rejoindre, au commencement du printemps de Tannée 1838.

Quant à cette armée russe, elle n'avait qu'un objectif possible et réel : l'Hérat, clef de l'Afghanistan, l'Afghanistan, clef des îndes.

Est-ce à dire que la Russie voulût conquérir, immédiatement et de haute lutte, l'empire anglo-indien?

Pas plus que Berlin, Rome ou Paris; pas plus que l'empire de la Chine et les États-Unis d'Amérique ne sont disposés à se heurter aujourd'hui sur l'Europe.

Mais, étant donné le jeu diplomatico-militaire 'des États entre eux, celui i\\i\ n'avance pas sur son rival, recule, dans ce combat, soit latent, soit patent.

Est-ce qu'en 1837, par exemple, l'affaire du schooner britannique le Vixen^ venant débarquer des armes sur la côte d'Âbkhasie, n'est pas également significative?

N'avait-on pas vu l'Anglais Bell à la tête des Géorgiens soulevés contre la Russie?

Russes comme Anglais étaient, et restent voués, par la constitution diplomati((uo de l'Europe, à cette politique naturaliste, antisociale, et où le droit des gens n'a rien à faire, qu'à être perpétuellement foulé aux pieds.

C'est pourquoi, lorsque le successeur de Feth-Ali-schah assiégea Hérat, les Anglais lui firent lever le siège, en opérant une diversion dans le golfe Persique, comme ils le firent encore, en 1856; et c'est pour surveiller ce point, que l'île de Karak et le port de Bushir leur sont aussi nécessaires qu'Héligoland, au nord de l'Europe; Gibraltar, Malte, Suez, au sud; Aden, plus loin encore, etc.

Trois ans après le siège d'Hérat, l'Angleterre qui, soi-disant

voulait défendre rindépendance de la ville et de Toasis, essayait en vain de s'emparer de Kaboul.

Poursuivons encore ces observations prises sur le vif des expériences historiques.

Dés 4827, le cabinet de Pétersbourg s'ouvre la Chiae par un très bon traité, qui lui donne amicalement certains droits à Pékin et une bonne situation influentielle.

En 1852, un nouveau traité ouvre un marché pour le commerce par voie de terre sur l'Irtych, ce qui permet aux agents russes d'avoir l'œil sur Boukhara.

En 1854, les Russes sont sur TAniour, et ainsi s'équilibrent avec les Anglais, d'un bout de l'Asie à l'autre.

Les Anglais eux-mêmes, de 1840 à 1841, avaient fait à la Chine la guerre de l'opium.

La Russie ne faisait que prendre ses sûretés, en avançant pas à pas ses avant-postes; car, que demain l'Angleterre ait un intérêt quelconque à précipiter la Chine tout entière sur TEurope orientale, elle le fera, si elle le peut, et ce n'est certes pas la constitution européenne de 1648, de 1815, ni d'aujourd'hui, qui est en droit de s'y opposer.

L'acquisition de la Mingrélie, de l'Imérétie, de la Géorgie, du Chirvan et des provinces persanes et turques couvre la Russie de tout le versant méridional du Caucase, et ces conquêtes apparentes ne sont qu'une mesure de défense.

De môme, par la possession du Daghestan, elle tend à se couvrir du versant septentrional, et enserre VAbkhasie et ce que les occidentaux nomment la Circassie, en élevant de nombreux forts, qui commandent les gorges et les vallées de ces régions montagneuses.

De là aussi la nécessité de venir à bout des Tcherkesses et des Abkhazes, d'assurer la sécurité des communications d'Anapa à Poti et jusqu'avec l'Asie méridionale, de s'établir militairement, non seulement aux deux extrémités du Caucase, mais sur tous les cols intermédiaires, et de transformer

cette chatne en un rempart gigantesque, en combaltant, pendant vingt-cinq ans, les tribus musulmanes, fanatisées par le murditisme.

Et cela, encore une fois^ parce que, derrière Scbamyl comme derrière TÂfgban, comme partout en Asie, la politique anglaise était, et est en mouvement, contre la politique russe, et vice versa.

Seul, le point du Caucase, où opérait si sagement et si habilement Yaronzof, nécessitait, dès 1844, deux cent mille soldats, pour contre^battre les insurrections, que soulevait le cabinet de Londres.

De là encore, la guerre au khan de Kbiva, en 1841, à deux cents lieues des frontières russes, la nécessité de rapprocher cette distance par des postes échelonnés, par une réduction militaire des Kirghizes, par l'établissement d'une marine sur le lac d'Aral, par treize ans de travail incessant, aboutissant, . en 1854, à la vassalité du khan, gardé à vue, dans son oasis, par un ambassadeur russe.

U ne faut, encore une fois, chercher, dans ce jeu efiréné, ni Christianisme, ni moralité, ni droit des gens, car il n'y en a pas plus en action en Asie qu'en Europe même, la constitution européenne étant athée, antijuridique et antisociale.

Le cabinet de Londres, comme celui de Pétersbourg, se conforment strictement, dans leur duel asiatico-européen, à la double loi gouvernementale de ruse et de violence, qui régit tous les gouvernements continentaux; et comme la Russie et l'Angleterre n'étaient même pas représentées au congrès Westphalien,où cette double loi naturaliste fut instituée, sous la présidence du nonce Chigi, la responsabilité première de ce naturalisme gouvernemental, de ce struggle for life légal, ne leur incombe même pas.

Personne n'a tort, personne n a raison, dans cette lutte forcée de chaque instant, puisque ni le droit ni la raison n'ont présidé à la constitution des rapports mutuels des puis-

sances, il y a deux siècles, mais la force militaire et la ruse diplouiatique seulement.

L'Europe n'étant gouvernée, dans sa totalité, que par les instincts animaux des États, tous les moyens sont bons, les pires surtout, pour se défendre, sous peine d'être dévoré; et attaquer n'est encore que se défendre.

Si la Russie prend l'Ângletef re sur le fait, dans l'affaire du schooner le Vixen, dans la révolte des Géorgiens conduits par BelL dans les guerres de Scbamyl, la Russie se trouve également prise sur le vif de ses machinations, dans un nombre égal de circonstances.

La Russie s'est avancée sur les territoires chinois jusqu a l'Amour, et si l'Angleterre trouve que le droit des gens a été violé, c'est uniquement pour se faire une machine de guerre de l'invocation de ce droit, qu'elle sait bien ne pas exister, pour elle-même dans ses propres agissements.

De même, si la Russie reprochait à l'Angleterre d'avoir, le 49 juin 1838, fait enlever, par son escadre, Ttle persane de Karak, sans déclaration de guerre à la Perse, ce ne pouvait être que dans le but de prendre, aux dépens d'une partie quelconque de l'Asie, une compensation stratégique contre l'Angleterre.

En Europe, le fonctionnement du système qui nous régit tous, est constamment enveloppé de prétextes, où les mots de légalité, de légitimité, de droit public, de droit des gens, d'ordre, d'autorité, de principes, endorment, ou occupent l'esprit public, pendant que le naturalisme antisocial des cabinets suit son cours.

En Asie, au contraire, il n'y a pas d'opinion publique à laquelle il faille faire la cour avant de la violenter, et la bruta-

lité féroce de notre système européen s'y montre toute nue» sans crainte d'entendre crier haro.

Si le comte Simonitsch pour s'emparer de FHérat, au nom de la Russie, soutient les droits réels du schah, on voit clairement que ces droits sont, dans ses mains, une arme antianglaise.

Si l'Angleterre, pour parer ce coup, prend le parti du vassal révolté, ce n'est nullement que les droits révolutionnaires du vassal Tintéressent, pas plus que ceux de la Perse, à laquelle elle prend Tile de Karak.

La guerre constante que se font les cabinets anglo-russe, en Europe, à travers les cabinets et les peuples du Continent, a exactement les mêmes mobiles, le même caractère ; seulement, -ils sont forcés à un déguisement, à se couvrir d'apparences de modération et de justice.

En Perse, les deux cabinets contondants arrivèrent à une telle égalité d'influence rivale, qu'ils furent obligés d'exercer en commun leur protectorat sur ce malheureux pays.

C'est ainsi qu'eu 1848, ils donnèrent à Mohammed Mirza un successeur désigné entre eux, de commun accord, comme ils le firent, en 1852, pour le trône de Danemark et le SIeswig-Holsteiu, dans le traité de Londres.

Mais ces arrangemements à l'amiable sont des armistices, sur lesquels il ne faut pas se méprendre.

En 1853, c'est la Turquie qui devient le champ de bataille patent de cette lutte toujours active, quoique plus ou moins latente.

Le 9 et le 14 janvier, sir Hamilton Seymour, ambassadeur d'Angleterre, grâce à deux entretiens confidentiels avec le tzar Nicolas, est en mesure d'informer le ministère britannique.

Indépendance de la Serbie, des Principautés, de la Bulga-

rie, sous la protection de la Russie, occupation éventuelle de la Turquie par le tzar, offre à TÂngleterre de s'assurer des territoires à sa convenance, toute réserve faite de Gonstantinople même : tel est le plan que Nicolas confia à sir Hamilton Seymour, et, le 3 juillet, le généml Gortchakoff franchit le Pruth.

La diplomatie anglaise provoque, alors, la conférence de Vienne, travaille les cabinets du Continent, publie les dépèches de Seymour auquel le tzar avait demandé le secret, et fait si bien que, le 12 mars 1854, elle a isolé la Russie, comme autrefois Pilt isolait la France, et que cette dernière puissance, dans un intérêt exclusivement anglais, va lui servir, aujourd'hui, de soldat continental.

Comme pendant sa lutte contre la France du traité de Versailles et à travers les coalitions européennes, de 1792 à 1813, la politique anglaise, à force d'habileté, bouleverse les alliances naturelles des puissances continentales «

La France de 1815 marche contre la Russie avec F Angleterre; le 20 avril, la Prusse signe avec T Autriche un traité de garantie et un traité d'alliance évontuelle contre le chef de la Sainte*AUiance«

Et tout cela, pourquoi ?

Pour retarder ce qui est inévitable ; la chute de la domination turque sur le territoire le plus important de la Chrétienté, c*est-à-dire, au fond, pour conserver à l'Angleterre une des serrures de sa chaîne de sûreté autour de l'Europe et de l'Asie.

Soit, mais pourquoi ne pas abattre, une bonne fois, toutes ces cartes sanglantes de la diplomatie, qui ne sont blanches et opaques que pour les aveugles?

Il y a, dans toutes les nations d'Europe, des économistes, des magistrats, des hoomies de science et de religion, pour traiter

d'aussi graves questions d'intérêts matériels, juridiques, ethniques et religieux, et n'employer la force qu a bon escient.

Ces multiples questions, la ruse et la force ne peuvent pas les résoudre seules, elles ne peuvent que les maintenir dans un état perpétuel de malaise, de souffrance, d'exaspération.

Toute l'Histoire de TEurope vous le crie et vous le rugit, à travers toutes vos guerres successives.

Ces guerres sont engendrées par vos traités de force et sans caractère juridique.

Elles les déchirent successivement, et elles les déchireront sans cesse, ainsi, jusqu'à ce que l'Asie, l'Afrique, l'Amérique, entraînées dans l'engrenage de cet inqualifiable système européen, s'en servent, à leur tour, pour broyer l'Europe ellemême*

Attendez-vous ce résultat dernier de cegouvernemeut européen, encore plus inintelligent qu'immoral, et ne verrez- vous clair, enfin, que lorsqu'il n'en sera plus temps?

Au bout du compte, il y a un esprit public en Europe ; il y a une conscience publique, à travers toutes nos patries; il y a des intérêts publics, communs à tous nos pays; il y a une question des églises européennes, d'où l'on peut tirer un gouvernement religieux; une question des états européens, d'où Ton peut faire sortir un gouvernement juridique; une question des nations européennes, d'où l'on peut faire surgir un gouvernement emporocratique ; triple gouvernement auquel la force et la ruse, la guerre et la diplomatie, l'équilibre et Topposition des bataillons et des intrigues peuvent et doivent céder le pas, non seulement au nom du Christianisme et de kl Civilisation, mais surtout au nom du bon sens pratique.

Le congrès de Paris du 25 février 1856 fut ce que sont tous les congrès ; mais il poussa à Texlrême les vices réunis de tous les précédents.

L'Angleterre, TAutriche, la France, la Prusse, la Russie, la Sardaigne, la Turquie y figurèrent.

La paix ci-dessous fut signée, le 30 mars, ou plutôt lesgermes des guerres à venir furent notariés de la manière suivante :

l'^La Russie renonçait à son droit exclusif de protection sur les principautés danubiennes et à toute immixtion dans les affaires intérieures de ces pays.

Ce qui signifie que la bataille diplomatique allait recommencer de plus belle, là, comme dans le Sieswig-Holstein, en Perse, dans l'Afghanistan, etc., à travers la Prusse, TAutriche, la Porte, la France et la Grèce.

^'^ La libre navigation du Danube devait être assurée par une commission dans laquelle, seules, les parties contractantes seraient représentées, la Russie laissant à la Turquie et aux principautés roumaines tout le delta danubien.

C'est-à-dire : exclusion des petits états danubiens, non contractants, hors de celte commission, qui devait être purement économique, et qui, étant diplomatique, ne sera qu'un tournoi masqué d'intrigues.

S"" La mer Noire sera neutre, ses eaux ouvertes à la marine marchande de toutes les nations seront interdites aux navires de guerre, soit des puissances riveraines, soit des puissances non riveraines; il n'y sera créé ni conservé d'arsenaux, ni maritimes, ni militaires; la Turquie et la Russie ne pourront y entretenir que dix bâtiments légers pour la surveillance des côtes.

C'est-à-dire : la Russie ne pourra pas se défendre, la Mé^ diterranée demeurera exclusivement la route anglaise des Indes, et en cas de partage de l'empire ottoman, la Russie n'en prendra pas une côte, et n'occupera pas Constantinople.

4*" Le hatti-schériff par lequel Abdul-Medjid renouvelle les privilèges religieux de ses sujets non musulmans, sera inséré

dans le traité, mais avec cette clause, que les puissances ne pourront pas s'autoriser de cette insertion, pour réclamer un droit d'immixtion dans les rapports du sultan avec ses sujets.

C'est-à-dire : les Chrétiens de Tempire ottoman ont le sultan pour pape, son cimeterre pour houlette pastorale, et la Chrétienté n'a rien à y voir.

Ce traité est un des plus anti-européens qui aient jamais été signés.

Il renferme en lui-même des questions religieuses, politiques, économiques, sociales, qui intéressent la Chrétienté d'Europe tout entière, et tout cela est étranglé d'une chaîne de fer par un fait de guerre, bâclé et bouclé par des paraphes diplomatiques, et tout est dit.

UAnglelerre s'est refait un oreiller provisoire, elle peut dormir en paix, quelques années encore, sur son empire indien ; elle a remis un piton de fer au cadenas de sa serrure turque, et comme elle tient encore une fois dans sa poche la clef de la Porte Ottomane, tout est pour le mieux.

La Russie perd la domination de la mer Noire, le protectorat des Chrétiens d'Orient, les fruits de la politique de Pierre P% d'Anna, de Catherine II et d'Alexandre P% l'utilité des flottes et des ports de guerre créés par Polenikine, Richelieu, Traversay, Lazaref, des forteresses de Sébaslopol, Kinburn, lénikalé, des traités de Kaïnardji, de Bukharest et d'Andrinople»

C'est-à-dire qu'à travers le mouvement secondaire des car binets européens, le cabinet russe devra reprendre à nouveau ses combinaisons diplomatiques, de manière à ressaisir, soit avec une tour, soit avec un fou, soit avec un cavalier, les positions qu'il a perdues.

Ed 1864) en effet, la Prusse écrasait le Daaeinark qui perdait les provinces de TElbe ; et la question du Sleswig-Holstein, rintégrité de la monarchie danoise, soi-disant garantie par le traité de Londres du 8 mai 1852, était violée au désavantage de l'Angleterre^ quoique sans grand avantage pour la Russie.

En 1866, la Prusse expulsait rAutriche de la confédération germanique, détrônait les maisons régnantes de Hanovre, de Nassau, de Cassel, s'inféodait celles de Darmstadt, de Bade et de Wurtemberg, et constituait une domination militaire de première force, dont les intérêts sur la Baltique et sur le Danube menacent les deux serrures anglaises du Sund et des Dardanelles, Tune directement, Tautre, soit en immobilisant r Autriche, en cas de guerre de la Russie contre la Turquie, soit en agiotant diplomatiquement à Bukbarest et à Constantinople.

En 1870 enfin, le roi de Prusse et le tzar avaient, en juiu, leur entrevue d*Ems, et le 9 juillet, le prince Gortschakoff disait à Tambassadeur d'Angleterre :

« La Russie n'éprouv'e aucune alarme de la puissance de la Prusse. »

Ce fut également le cabinet de Pétersbourg qui força à la neutralité le Danemark, FAutriche et, par suite, Tltalie, empêcha la formation de la ligue des neutres^ et découragea toute actio-? corective de l'Europe par les chancelleries.

C est ainsi qu'Alexandre II vengea la défaite de Nicolas, en laissant frapper en 1864, en 1866 et en 1870, l'Angleterre dans les trois pièces principales de son jeu d'échec européen.

La guerre de Crimée, guerre an tifrançaise que Napoléon III n^avait faite que dans un but personnel et gouvernemental, fut ainsi abrc^ée dans ses résultats.

En effet, le 29 octobre, le prince Gortschakoff, dans une circulaire adressée aux puissances signataires du traité de 1856, demanda la i-evision de l'œuvre du congrès de Paris.

Le 13 mars 1871, Tambassadeur de la République fran-

çaise venait, à la conférence de Londres, signer l'annulation du traité de 1856, formalité inutile : les traités étant nuls par eux-mèmed, il sufQsait de violer celui-là, sans cette comédie.

La Russie a acheté un peu cher cette radiation du traité de Paris ; car l'Allemagne, à peine née à la vie unitaire, a commencé par affirmer son adhésion aux vices du gouvernement général européen, par une spoliation successive de territoires, qui aura un jour son pendant aux dépens des provinces baltiques, et, plus tard, ses conséquences aux dépens de l'Allemagne elle-même, après des coups de canon sur le Danube.

Mais, en Asie, la politique russe a eu le champ plus libre, et s'exerçant d'une manière plus directe, elle n'a pas subi les exigences des cabinets intermédiaires. Pour ne citer qu'un fait, en 1858, le général MourawiefF signa avec la cour de Pékin le traité d'Âïgoun donnant à la Russie toute la rive droite de l'Amour, soit un territoire de deux millions de kilomètres carrés ; mais il est vrai de dire que le territoire chinois était occupé avant cette formalité .

Les bateaux à vapeur de la Compagnie du fleuve Amour ^ mettent la Russie en communication directe avec San-Fran-> cisco et les îles de l'Océan Pacifique, et, par cette route, il ne faut pas oublier que la politique voyage côte à côte avec Téco-^ nomie, et que les Chinois s'entendent aussi bien, si ce n'est mieux que nous, à Tune comme à l'autre.

A ce propos, il n'est pas inutile de relater que, sur certains éventails de prix offerts, comme souvenirs, en Europe môme, à des personnages par des dipitaires du Céleste Empire, on l ît cette légende :* ordre aux soldats chinois qui prendront cette ville de respecter la maison dans laquelle ils verront cet éventail.

LaChine ne fera certainement pas demain la conquête de notre

Continent; mais l'anarchie diplomatico-militaire de notre gouvernement général, en Europe comme en Asie, en Afrique, en Océanie et en Amérique, amènera certainement des complications, qui favoriseront la poussée du Céleste Empire sur nous, avec alliances européo-américaines et refoulement de rislam sur toutes les rives de la Méditerranée.

Or, si la constitution sociale du Céleste Empire est de taiUe à se placer, comme elle le fait déjà, en face d'une pareille éventualité, la constitution naturaliste et antisociale de TEu* rope ne peut que faire le jeu des envahisseurs, comme je l'ai dit dans les chapitres i et vi.

Le moment où les cabinets anglo-russes heurteront, dans les Indes, leurs généraux et leurs soldats, commencera inévitablement la série d'éventualités que je viens d'indiquer.

L'anarchie européenne de ces cabinets remue en Asie tous les peuples musulmans.

Elle force la politique chinoise à s'occuper de la nôtre partout, depuis le Kachgar jusque dans les ambassades qu'elle a dans nos capitales ; de telle sorte qu'en Asie comme en Europe même, au nom d'un droit des gens absolument faux pour les Européens, la Chine comme Tlslam a ses roues d'engrenage installées dans notre système d'oppositions diplomatico-militaires entre Étals.

Si l'on veut bien remonter par la pensée à l'origine de ce système, on verra que» créé par la politique de soi pour soi, il a surtout profité à ceux des Ëtats qui n'ont pas coopéré à son institution, témoin la Russie et l'Angleterre, dont la politique opposée se joue à travers celle de toutes les autres puissances de notre Continent, témoin aussi la Prusse.

Si l'on veut bien réfléchir à tout ce qui précède, depuis nos considérations sur le traité de Westphalie, on comprendra également que, dans le système de l'équilibre des armées prédominantes et des fourberies diplomatiques, les seules

puissances libres d'une action directe sont aux extrémités du fléau de cette balance de bouchers couronnés.

Or, par leur opposition diplomatico-militaire, TAngleterre et la Russie accrochent forcément la Chine et les États-Unis aux deux bouts du fléau européen, au détriment final des intérêts anglo-russes, comme pour la ruine de tous les Ëtats, dont la chair à canon leur sert, en Europe, de poids complémentaires, diplomatiquement et militairement.

L'Angleterre ni la Russie ne peuvent modifier cet état de choses, qu'une constitution sociale de toutes les puissances européennes et qu'un gouvernement général régulier peuvent seuls abroger.

Dans toutes ces constatations, à partir du congrès de 181 5 à 1822 jusqu'au congrès de Paris, j'ai fait porter l'observation du lecteur sur le cercle de la sphère politique de l'Europe ou plutôt sur la circonférence de l'ellipse dont Londres et Pétersbourg sont les deux foyers.

Mais, à l'intérieur de cette ellipse, se meut, enrobée dans ce mouvement, la vie de relations de tous les autres États d'Europe, que nous avons laissés de côté comme secondaires.

n nous faut donc revenir sur nos pas, additionnera grands traits les actes publics de ces États, et en peser la portée^ avant de nous résumer.

Le foyer dynastique de la politique russe, centre autocratique, rayonna, sous Nicolas comme sous Alexandre P%sadespotique influence sur les cabinets européens.

L'oligarchie anglaise, au contraire, tendit à contrecarrer ce mouvement, en répandant sur le Continent la propagande de ses institutions constitutionnelles.

C'est surtout à partir de 1827 et des traités d'Andrinople, que ce dualisme commence à se manifester nettement dans le gouvernement général.

L'impérialat des papes et les Bourbons étaient forcément entraînés dans l'orbite de Tautocratie; mais la révolution de 1830 changea les attractions que subissaient les nations secondaires, en faveur du courant anglais.

L'Angleterre était tellement favorable à la révolution de France, bien que les tories fussent au pouvoir, qu'elle fut la première à reconnaître la royauté orléaniste.

En 1800 déjà, là politique anglaise avait» à Londres même, été pressentie, k ce sujet, par Talleyrand, lors de l'ambassade deCbauvelin.

En 1815, au congrès de Vienne, pendant les cent jours, Talleyrand avait renouvelé ses ouvertures, et enBn c'est lui encore que Louis-Philippe envoya comme ambassadeur à Londres, où il réorganisa la conférence, en y faisant entrer rAutriche et la Prusse, le prince Esterhazy et le baron von Bulow.

Londres tendait ainsi à contre-balancer, parmi les cabinets ' . européens, la dictature de Pétersboui^.

La révolution belge, les agitations de l'Italie, l'insurrection polonaise suivirent de près la secousse parisienne.

Nicolas répondit à la notiQcation de l'avènement de Louis- Philippe, en qualifiant la révolution qui lui donnait le trône «d'événement à jamais déplorable», et rendit peu agréable auprès de lui la situation qu'occupèrent successivement MM. de Bourgoing, de Barante, Maison, et Gasimir-Perier fils.

De plus, l'autocrate fît tout son possible pour reconstituer la Sainte-Alliance, manœuvra dans ce sens la Prusse et l'Autriche, déploya ses forces militaires, provoqua des congrès austro-prussiens, dans lesquels l'esprit d'Aix« la-Chapelle, de Carlsbad, deLaybach et de Vérone, réapparut moins mystique, mais tout aussi brutal.

En 1833, le congrès de Miinchengraëtz poursuivit sans pitié le libéralisme au grand jour, ainsi que les associations

et les sociétés secrètes qu'il expulsa d'Autriche, de Bavière et de Prusse; il répondait aux faits des années 1831 et 1833.

En Italie, Gênes, le Piémont, Parme sont Tobjet derépres* sioQS sanglantes, etlagarantie de la monarchie pure se montre, encore une fois, dans la mort ; mais, à cette conspiration d*en haut, répondent Mazzini elRamorino, qui fondent leur société secrète, ressuscitant, sous le nom de la Jeune Italie, l'idée et les moyens de Machiavel.

Aux 30 000 Autrichiens envoyés pour rétablir dans la Péninsule les gouvernements renversés, la France riposte par l'occupation d'Ancône, après Alger, et l'entrée dans le Tage.

Jusqu'en Irlande, Vimpérieux instinct de la nationalité s'agite avec O'Gonnell ; mais bientôt, l'Europe officielle pourra appliquer à tous ces mouvements le triste mot prononcé par Sébastiani, au sujet de Varsovie, sauf en Belgique cependant, où la prise d'Anvers par les Français et la prudence politique de Louis-Philippe sauvent une existence nationale.

Deux ans après le congrès de Miinchengraëtz, le dictateur européen de l'Est tint encore celui de Tœplitz avec les deux souverains allemands.

En 1838, les Autrichiens retirant leurs troupes des légations, la France retira les siennes d'Ancône.

C'est surtout en 1 846 que la scission entre les deux groupes gouvernementaux de l'Europe continentale se montra, lorsque les troupes de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse, entrèrent à Cracovie, en supprimèrent larépublique« et l'annexèrent à l'Autriche.

L'Angleterre et la France ne purent faire qu'une protestation platonique contre cette spoliation, et encore, en invoquant les traités de 4815, faible consolation, dont M. Guizot chercha, en 1847, à annuler l'effet, en se rapprochant de l'Autriche.

— ;Mi —

Comme pendant les guerres dites de religion, la France oscillait sur le Continent entre l'action et la réaction européennes.

C'est ainsi que, dans les affaires de Suisse, M. Guizot protestant se mit à la remorque de M. de Metternicb, pour appuyer le Sonderbund et l'ordre des jésuites contre la Diète, que, seul à déjouer les plans de la coalition des cabinets de Vienne, de Paris, de Pétersbourg et de Berlin, Palmerston appuya, et sauva d'une intervention militaire.

En Italie, M. Guizot suivait également la politique de M. de Metternicb, tandis que, désespéré d'en être l'agent contre une nationalité renaissante, le comte Bresson, ambassadeur de France à Naples, se coupait la gorge, le 2 novembre 1847.

Cette politique antinationale et conforme au Gouvernement général du Continent, amena la révolution de i848, réponse des gouvernés à la république des cabinets prépondérants.

Mais n'oublions pas que les gouvernés sont des peuples, des nations ou des races, et non des individus.

Le but poursuivi par les nations divisées ou opprimées, fut partout, sauf en Fmnce, soit l'unité nationale à conquérir, soit un pacte des nations unifiées avec les dynasties locales.

Le moyen d'affranchissement, le pacte dont les libéraux, les démocrates et les unitaires firent partout leur maximum de revendication, fut la mise en vigueur des institutions représentatives.

Les Allemands réunirent le parlement de Francfort ; les Slaves le congrès de Prague ; l'Italie, à Milan, en Lombardie, à Venise, secoua le joug de l'étranger ; la Hongrie se souleva à la voix de Kossuth ; les principautés danubiennes, poursuivant l'unité roumaine, renversèrent leurs hospodars Bibesco

el Stourdza ; les sociétés secrètes s'agitaient jusqu'en Pologne et en Russie.

Ce serait cependant une erreur de croire qu'il s'agit, dans tous ces mouvements, d'autre chose que d'unité et de constitution nationales.

Le manifeste diplomatique du 5 mars, rédigé par Lamartine, fit absolument fausse route à ce sujet : il n'y avait rien d'international dans ces agitations, sauf peut-être la propagande du libéralisme anglais, d'une part, et, de l'autre, la diplomatie et la république des dynastes absolus, considérés comme chefs des plus fortes armées permanentes.

Les Suisses et les Italiens, pas plus que les Allemands, les Slaves et les Hongrois, n'avaient aucunement comme idéal général la révolution philosophique du siècle précédent.

Il s'agissait pour eux de vivre et no!î de philosopher ; mais fis ignoraient ce qui les empêche de vivre, et croyaient leurs souverains ou leurs États en possession d'un pouvoir social et d'une liberté d'action qu'ils n'ont pas.

> La jeune Italie de Mazzini était prête à se grouper autour de Charles-Albert; l'Allemagne, au parlement de Francfort, nommait l'archiduc Jean vicaire général de l'Empire ; et si, à Berlin, les Prussiens promenaient sous les fenêtres du roi le» cadavres que saluait Frédéric-Guillaume IV, leurs réclama* tions n'allaient pas plus loin qu'une réalisation loyale des institutions anglaises.

L'Allemagne tout entière était prête à donner la couronne impériale au roi de Prusse, pourvu qu'il lui garantit ce point.

C'était ignorer absolument l'essence du Gouvernement général, qui ne tarda pas à resserrer partout les freins du mili-

tarisme, après que la diplomatie eut porté partout le mot d'ordre réactif de la république antisociale des cabinets pré* pondérants. *

Nicolas fut le dictateur de ce mouvement, comme Pitt, au commencement du siècle, comme Charles-Quint et Philippell, deux siècles avant, comme les papes, avant la réaction espa<gnole du concile de Trente.

Le tzar empêcha le roi de Prusse d'accepter la couronne impériale, jeta une armée dans les principautés danubiennes, l&cha les troupes autrichiennes sur Milan et sur la Lombardie, pendant que les siennes, profitant de la contre-insurrection croate, faisaient signer au généralissime des Hongrois la capi* tulation de Villages.

En France, il était inévitable que Louis Bonaparte voulût outrer dans la république antisociale des cabinets, par l'escalier de service de leur réaction sanglante.

De là, l'expédition de Rome, pour remercier Tempire clé* rical des papes de Tappui prêté à son élection, puis le coup d'Ëtat de Décembre, sur le mot d'ordre de Palmerston, intermédiaire du Gouvernement général, et ayant besoin d'un jeu continental, que la révolution dérangeait, du moment que le tzar en était vainqueur, à l'Orient et au centre de l'Europe.

De là aussi, la campagne de Grimée et ses conséquences anti-anglaises dans le Slesv^ig-Holsttein, à Sadowa, puis en France et à Londres, en 1871, où la Russie déchira le traité de Paris.

Je suis revenu, à dessein, k Tellipse anglo-russe, au grand cercle européo-asiatique du système gouvernemental, qui régit, comme secondaires, toutes les puissances du Continent.

J'entrerai maintenaot dans une analyse sommaire des conséquences de ce système dans les cercles nationaux de l'Europe continentale, en Italie, en Allemagne et en France.

Quand Louis Bonaparte fit occuper Rome, il donna à Tintérieur, une satisfaction aux évoques, préfets de Timpérialat du saint Siège ; mais, au dehors, s'il n'avait pas adopté cette mesure, rAutriche l'eût fait, pour prévenir la France.

L'Italie payait ainsi les frais des oppositions diplomaticomilitaires du cercle austro-français.

De plus, pendant que la politique européenne de la France, pour s'équilibrer militairement contré celle de l'Autriche maîtresse de la Lombardie et de la Vénétie, occupait et devait occuper Rome, étant donnée bien entendu la constitution antisociale des rapports des grandes puissances, la Russie ab« soluliste occupait diplomatiquement le royaume de Naples, et, par conséquent, l'Angleterre constitutionnelle avait, au même titre, son agio près du roi de Piémont.

De sorte que le cercle diplomatique anglo-russe étreignait le cercle diplomatico-militaire franco*autrichien, et le tout ensemble, l'Italie.

On sent bien qu'il no s'agissait nullement d'un ensemble d'intrigues ayant pour but le démembrement de la Péninsule, qui était fait depuis les papes, et, encore moins, son unité à faire, mais d'une force des choses supérieure à l'Autriche et à la France, et même à la Russie et à l'Angleterre, et qui les contraignait à agir ainsi, parce que le Gouvernement général de l'Europe, parce que la république antisociale des Ëtats prépondérants a été instituée, il y a près de trois siècles, comme un tripot ayant l'intrigue pour loi.

On se demandera pourquoi l'Angleterre et la Russie ne laissaient pas lltalie tranquille : pour deux raisons : la pre« mière, parce que leur ellipse d'oppositions renfermait, sur ce

poiût, comme puissances contenues, la France et rAutricbe ; la seconde, mobile delà précëden le, parce que la Méditerranée est la route des Indes, et que maîtresse dans ces eaux d*une chatne de sûreté composée de stations navales, l'Angleterre n'est pas plus disposée à en céder les clefs, à la Russie, à l'Autriche, à la France, à l'Italie, que la Russie n'est en humeur et en situation de se laisser enchaîner.

On se demandera encore pourquoi l'Angleterre, après réflexion, a laissé la France prendre l'Algérie : pour débarrasser la route des Indes des pirates barbaresques, et occuper médiatement l'Islam, sur ce point, et la France elle-même.

En Italie, aucune domination italienne, aucun Ëtat péninsulaire n'était et ne pouvait être libre de ses mouvements, depuis Charles-Albert et le pape, jusqu'au roi de Naples, tous étant pris dans Tengrenage diplomatique russo-autrichien, d'une part, anglo-français de l'autre.

Seuls, Mazzini et la jeune ItaHe correspondaient exactement, pour cette époque, aux besoins unitaires de la Péninsule, et étaient libres de leurs mouvements, pour servir ces besoins, en profitant des embarras diplomatiques et militaires du Gouvernement général de l'Europe, en saisissant l'opportunité de ses crises d'oppositions sanglantes, et en s'appuyant sur une dynastie locale, comme le fit la politique de Gavour, avec le concours du cercle anglo-français d'abord, du cercle russoprussien ensuite.

Depuis l'unité italienne et le siège de la cour à Rome, les engrenages diplomatiques du Gouvernement général européen n'ont pas changé ; ils sont désormais à Rome même, et l'Italie en fait directement partie, corps et biens, politiquement et économiquement, sans que rien l'en puisse affranchir, si ce n'est un remaniement de la constitution de TEurope entière.

Il est facile de voir par Texemple qui précède que les trois remèdes, les trois pilules que les docteurs de la politique préconisaient, et offrent toujours aux maux des nations, soit en voie d'unité, soit en embarras de leur unité acquise : monarchie despotique, monarchie constitutionnelle et république, sont trois orviétans chimériques, et qu'il s'agit de tout autre chose que de ces formes de gouvernement.

Toute nation ne souffre, en Europe, que parce que le Gouvernement général est antisocial; et chacune ne peut cesser de souffrir que grâce à des modifications dans les rap« ports des États européens.

Ces modifications ne doivent point être politiques, mais sociales.

En Allemagne! la situation politique était analogue à celle de l'Italie, et plus serrée encore dans les oppositions du système qui pèse sur tous les États.

Avec tous les libéraux du Continent, les démocrates et les unitaires allemands cherchèrent, depuis 1815, le remède à leurs maux dans la pilule anglaise des libertés constitutionnelles, et ne réussirent ainsi qu'à s'attirer de sanglantes réactions de la part de la république des trois cabinets de Pétersbourg, de Vienne et de Berlin.

Le vent constitutionnel de I^ndres, en passant par les révolutions de Paris, pouvait desserrer un peu les cercles européens en Italie, et faire le jeu du roi de Piémont et de l'unité nationale dont il était l'instrument.

En Allemagne, tout le poids du Gouvernement général, toutes les oppositions de ses engrenages diplomatiques, étaient d'autant plus difficiles à soulever et à écarter, que celte partie de l'Europe est centrale, par rapport aux autres.

Une dynastie était seule assez forte pour conspirer l'unité allemande contre tous les dynastes et contre tous les Ëtats

prépondérants de la république athée et antisociale des dynastes, ou tout au moins des diplomates et des cabinets.

Naturellement cette dynastie devait croire qu'elle travaillait pour son propre compte (quitte à se tromper), et mettre en œuvre tout Tarsenal diplomatico-militaire de la ruse et de la violence.

Le mémorandum du docteur Rombst, ancien secrétaire de l'ambassade prussienne à Francfort, prouve, dès Tannée 1835, date de sa publication, que la ligne de conduite du cabinet de Berlin fut tellement tracée, que le prince de Bismarck n'a eu qu'à continuer jusqu'au bout.

Cette pièce curieuse, rédigée en quittant le service, et d'après des documents qui n'ont point été contestés, fit, k cette époque, une certaine sensation, comme en 1866, la brochure du général de la Marmora.

Voici ranalyse de ce mémorandum :

La politique prussienne devait, en apparence, s'abstenir d'exercer aucune influence directe sur les États secondaires de l'Allemagne, et, en réalité, prendre sur eux une influence d'autant plus effective que ses moyens seraient indirects.

Voici quels devaient être ces moyens :

A Dresde, capitale du petit royaume de Saxe, il fallait former un parti d'agitation en faveur de l'annexion à la Prusse.

La légitimité et le droit divin du roi de Saxe n'entraient aucunement en considération ; car, si ces doctrines mystiques sont bonnes comme moyeu gouvernemental, vis-à-vis des peuples, les membres couronnés de la république athée des États désunis d'Europe ne peuvent point entre eux, s'adonner à ces illusions, que tous leurs rapports d'État à État renversent radicalement depuis deux siècles.

En outre le mémorandum du docteur Kombst révélait Vemploi d'une tactique élémentaire, vis-à-vis dès petits États allemands, et qui consistait à entretenir perpétuellement leurs querelles entre eux.

Grâce à ce moyens ils prendraieot Thabitude de soumeltre leurs différends à rAutriche et à la Prusse.

Celte dernière puissance devait, dès lors, s'en prévaloir pour éclipser la première avec ostentation, en s'opposant de temps en temps & quelque décision bien impopulaire des Hapsbourg ou de leurs représentants.

L'un des moyens préconisés était aussi défaire sonner haut les gloires de la Prusse, pendant les guerres de Tindépen* danco contre Napoléon, de la représenter comme la puissance allemande par excellence, comme la plus libérale et la plus éclairée.

En ce qui regarde le libéralisme, la lâche était assez Facile, par opposition à la politique gouvernementale des Metternicb et des Haynau.

Quant à la France, à son catholicisme romain, le cabinet de Berlin devait opposer les bienfaits du protestantisme, et, aux formes populaires du gouvernement français, la sagesse d'une administration, d'un fonctionnarisme ouvrant à tous les ialents la carrière la plus conforme à leurs capacités.

Dans cette course au clocher, le seul Ëtat qui efit une chance de dépasser la Prusse d'une tôle, et d'enlever le prix de Topinion publique, en Allemagne, était le Wurtemberg, é^lement protestant et, de plus, paré de la séduction des institutions représentatives, en opposition avec le fonctionnarisme prussien.

Pour écarter ce danger, le mémorandum dévoile le plan d'exciter secrètement T Autriche à ramener le Wurtembergà l'absolutisme, ce que le prince de Metternicb était tout dis* posé à faire.

Telle fut la tactique suivie en Allemagne par l'État prussien, jusqu'en 1848, et il ne lui fallait rien moins qne cette conspiration pour arriver à faire à son profit l'unité de l'Allemagne.

Quant à son jeu diplomatique à l'égard du cercle anglo-

russe, il fut joué militaireoient en deux coups, dans le Sleswig-Holslein , avec TAutriche , à Sadowa, contre l'Autriche.

Ces événements sont trop connus pour que j'entre dans les détails, et je me bornerai à résumer et à conclure.

C'est au nom de la confédération germanique que le princ^e de Bismarck eut Taudace de s'élever contre le traité de Londres de 1852, traité signé par les représentants diplomatiques d'Autriche, de Prusse, de Russie, de France, d'Angleterre et de Suède et transférant au duc de Sleswig-Holstein Glucksbourg le droit à la succession du roi de Danemark qui, sans enfants^ avait lui-même provoqué cette disposition.

Lorsqu'on 1863, le roi Frédéric mourut, laissant au duc de Glucksbourg. Christian IX, le trône de Danemark, M. de Bismarck protesta contre l'annexion des duchés, dont l'armée austro-prussienne s'empara, de février à mai 1 864.

On se demandera comment le Gouvernement général de l'Europe laissa faire, et le voici.

L'Angleterre n'avait pas d'armée continentale disponible, le cabinet de Vienne étant de connivence avec celui de Berlin, celui de Paris ayant une partie de son armée occupée au Mexique, celui de Pétersbourg réparant les blessures de la guerre de Crimée et aimant mieux voir forcer ainsi médialement, la serrure du Sund, que de faire le jeu de l'Angleterre, en intervenant militairement contre la Prusse, la confédération germanique et l'Autriche.

Seule, une intervention diplomatique était possible, et le cabinet de Londres proposa une conférence; mais nous savons ce que vaut la diplomatie, quand elle n'est paslavantgarde ou l'arrière-garde delà guerre.

Sur cinq puissances, les diplomates anglais, russes et suédois défendirent les droits du Danemark ; les représentants de Prusse et d'Autriche, les droits du duc d'Âugustenbourg, qui, ayant tenté, en 1848, de s'emparer des deux duchés, en avait été chaasé par la Prusse et l'Autriche elles-mêmes.

Entre ces deux camps, la diplomatie française en établit un troisième, en demandant de consulter les populations des duchés.

C'était une excellente demande, mais trop en dehors des habitudes diplomalico-militairesdu Gouvernement général de l'Europe, pour ne pas faire fermer la conférence.

Celle-ci admit cependant, et pour de bonnes raisons, la proposition en faveur du Holstein, mais la rejeta au sujet du Sleswig; et le 25 juin, ce pseudo-congrès fut rompu, ayant le sort de tous ses semblables, et laissant le dernier mot aux généraux victorieux.

« Elle a duré six semaines, cette conférence, juste l'espace » d'un carnaval ; affaire de masques et de mystifications. »

C'est avec cette légèreté que Disraeli s'en lavait les mains ne pouvant pas faire autrement, faute de cinq cent mille sol* dats franco-russes.

Pendant ce temps, les troupes austro-prussiennes s'emparaient du Jutland et de Ttle d'Âlsen, et, le 27 juillet, tout fut dit.

Quant à la confédération germanique, il n'en fut même pas question dans le traité qui mit, le 80 octobre, le sceau de la diplomatie austro-prussienne sur la spoliation militaire du Danemark.

Nalurellcnieutleduc d'Augustenbourg, prétexte et para* vent désormais inutile, fut écarté et la Prusse occupa les

duchés.

Le cabinet de Vienne, se voyant joué par celui de Berlin,

commença à comprendre, et une guerre faillit mettre aux prises les deux puissances spoliatrices ; mais la convention de Gastine, du 11 août 1865, remit la paix, pour quelques mois, entre les complices.

Un an plus tard, grâce à ralliance italienne, le comte de Bismarck prenait l'Autriche entre deux feux.

Napoléon 111 qui avait, en 1859, commencé l'unité de lltalie, ne pouvait pas s'opposer à ce que Victor-Emmanuel tentât de Tache ver; et se mettre alors contre la Prusse, eût été se mettre contre l'Italie.

Le cabinet de Berlin avait laissé faire celui de Paris en 1859; mais, tout eu désintéressant de la cause de l'Autriche les libéraux de la confédération germanique, il avait poussé cette dernière à s'armer, et à rester en observation sur le Rhin.

Précipiter l'Allemagne dans la guerre était un moyen élémentaire, pour le cabinet de Berlin, de s'en emparer militairement.

Napoléon III, par la paix de Villafranca, avait paré ce coup; mais en 1866, ce fut l'Autriche qui le reçut.

En 1865, le comte de Bismarck avait neutralisé à Biarritz, Napoléon, par des promesses vagues, puis, en Prusse, l'ambassadeur français par un projet dé traité plus vague encore.

La brochure du général de la Marmora éclaire sufBsauiment le traité entre Tltalie et la Prusse.

Quant à l'Allemagne, la diète de Francfort sentait que la victoire, soit de l'Autriche, soit de la Prusse, donnerait la dietacture militaire de tous les États allemands à l'une ou à l'autre de ces puissances.

C'est pourquoi, le 14 juin, la diète vota la mobilisation de f armée fédérale après de longues délibérations, dont le comte de Bismarck profila, comme, sur le Continent, tout Ëtat despotique profite de sa rapidité d'exécution sur les États constitutionnels.

Cet homme d'État traita l'Allemagne, comme il avait traité la Prusse.

Pour s'emparer du roi, il lui avait fait secouer le faible joug des chambres, en se délivrant de celles-ci par des coups d'État.

Pour saisir la dictature de T Allemagne, dès le 15 juin, dès la déclaration de guerre de l'Italie à l'Autriche, il fit prononcer par le roi de Prusse la double dissolution de la diète de Francfort et de la confédération germanique.

Du 15 au 29 juin, sans déclaration de guerre, les troupes prussiennes envahirent le Hanovre, conquirent les [deux Hesses, Bade et la Saxe, et, se séparant en deux armées, entrèrent en Bohème, où, après les victoires de Munchengraetz, Jitschen Nachod, Bugersdorf, elles se réunirent le 29 juin entre Kœnigingraetz et Sadovra.

Ijd 30, la grande bataille que Ton connaît, donna le coup final à l'empire d'Autriche.

Le 23 août, le traité de Prague mit le timbre et l'enregistrement de la diplomatie sur les résultats politiques du carénage militaire.

L'Autriche fut exclue de l'Allemagne, et céda à la Prusse tout droit sur le Sleswig-Holstein, sous réserve que le SlesMrig aurait la liberté d'opter pour le Danemark.

Il va sans dire que cette liberté ne fut pas accordée au Sleswig, qui, d'ailleurs, ayant le sabre de la Prusse dans la gorge, eût été embarrassé pour exprimer librement ses vœux.

Le 3 octobre^ l'Autriche abandonna, par l'intermédiaire de Napoléon III, le royaume lombarde-vénitien à Pltalie, et cette cession fut accomplie le 19 octobre.

Quant à l'Allemagne, toutes ses forces militaires furent mi* ses aux ordres du roi de Prusse et sous son commandement. Le royaume de Hanovre, l'électorat de Hesse-Nassau, les villes libres de Brème, Hambourg et Francfort, furent annexés.

Le traité de Prague avait stipulé que la confédération du nord serait formée de tous les États situés au nord du Mein, et qu'il y aurait une confédération du sud, comprenant les États situés au sud de cette même rivière ; Bavière, Wurtemberg, Hesse-Darmstadt, Bade, Lichtenstein.

11 va sans dire que cette confédération du midi n'eut pas lieu» et que la politique secrète, dévoilée en 1835, dans le mémorandum du docteur Kombst, porta ses fruits.

Bade se rallia à la Prusse; la Bavière et le Wurtemberg, par des traités secrets, acceptèrent la dictature militaire de Berlin ; Hesse-Darmstadt, à cheval sur le Mein, entra dans la confédération du nord.

Voici comment, le 18 juillet 1865, la reine de Hollande, dans une lettre à Napoléon m, appréciait ces événements :

« Vous vous faites d'étranges illusions.

» Vous permettez de détruire les faibles ; vous laissez grann dir outre mesure l'insolence et la brutalité de votre plus »> proche voisin.

« Je regrette que, parce que vous me croyez intéressée à la » question, vous ne voyiez pas le danger d'une puissante Alle- » magne et d'une puissante Italie.

. » Telle est la vérité que vous reconnaîtrez plus tard. »

La faute première de Napoléon III ne fut nullement de favoriser l'unité de Tllalie ni de l'Allemagne, en tirant Tépée pour Tune, et en ne la tirant pas contre l'autre.

Toute la marche de l'Histoire européenne, depuis près de mille ans, tend à la constitution das nationalités, partout où il y en a les éléments ; et autant, comme Européen, Napoléon l""* est blâmable pour avoir méconnu cette vérité, autant Napoléon IH ne Test pas pour l'avoir entrevue*

Sa faute réelle fut de ne pas plus conniaittre que son oncle la nature du Gouvernement général, et de vouloir s'y implanter comme dynaste.

L'un attenta constamment aux nationalités ; l'autre n'en pressentit la loi virtuelle qu'à travers son intellectualité peu précise, sans fixité, comme sans puissance de combinaisons sur un champ aussi vaste et aussi compliqué que l'Europe; tous deux enfin ne visèrent guère plus haut qu'à siéger en parvenus dans la république antisociale des souverains, mais entre deux selles, entre une origine révolutionnaire récente et un principe monarchique qui ne peut être qu'électif, entre une république archéologique et un empire plus archéologique encore.

La conspiration anarchique des puissances militaires prépondérantes,roligarcbie européenne des grosses intrigues de cabinet, des grands agios diplomatiques, joua Napoléon III comme elles avaient joué Napoléon P% par la simple raison qu'il aurait dû, loin de chercher à entrer dans cette conspiration, dans cette oligarchie et dans cet agio, les déjouer tout d'abord, en déclinant le périlleux honneur d'en être le complice.

Comme ce livre est une œuvre intellectuelle et non passionnelle, intégrale et non sectaire, je dois dire que Napoléon III, loin d'être déplacé parmi les souverains de son temps, fut un des plus hdnnétes dans sa politique étrangère vis-à-vis d'eux; mais, dans la république athée et antisociale des États prépondérants, du moment qu'on y entre, une politique étrangère honnête, ressemble singulièrement à de la naïveté.

On rirait d'un philanthrope qui s'en irait jâvangéliser les étrangleurs et les pick-pockets avec une belle chaîne de mou-

tre, une tabatière en or enrichie de diamants, une bourse garnie de louis et un portefeuille bourré de billets de banque.

Le meilleur revolver à douze coups serait nécessaire pour appuyer cette candeur, ainsi qu'une poignée de solides détec^ tives, pour surveiller les mains et les entreprises contre les poches.

De môme, un puissant machiavélisme diplomatique et une imperturbable brutalité militaire, non vis-à*vis des peuples ni des souverains, mais vis-à-vis de Tanarchie intergouvernementale, eussent été indispensables à Napoléon III, pour servir efficacement, en Europe, la cause des nationalités à former, sans courir le risque d'en faire démembrer d'autres et la sienne surtout, si riche et si lucrative à spolier.

Au point de vue qui nous occupe, Napoléon III fut beaucoup plus victime de ses qualités que de ses défauts.

Le César clérical de Rome le joua perpétuellement, dans sa politique, tant intérieure et italienne qu'européenne; TAujçleterro Texploita en lui faisant faire la guerre de Grimée et celle de Chine; l'intrigue mexicaine en Tenferrant au Mexique, comme le carbonarisme qui l'avait poussé à l'empire, en le contraignant à la guerre d'Italie.

Comme la plupart des souverains d'Europe, il ne dirigea pas les événements européens, il les subit, faute d'en saisir les lois, et quand il voulut introduire dans ces lois de ruse et de brutalité un tempérament constitutionnel, en demandant à la diplomatie de consulter au moins les peuples en cas d'annexion, il fit comme le philosophe dont nous parlions plus haut, et fut joué, faute de servir une bonne cause aussi énergiquement et d'une manière aussi fourbe que les cabinets spoliateurs la leur.

Les craintes exprimées par la reine de Hollande sur l'unité allemande et sur Tunité italienne n'eussent point clé fondées, si Napoléon III s'y fût pris à temps pour arborer partout, en Europe, la politique des nationalités, en dégageant toutes les combinaisons pratiques qu'elle comporte, et cela, même sans sortir totalement de la double loi de ruse et de brutalité qui gouverne la totalité de nos Ëtats.

Mais il eût fallu s'y prendre dès 1864, en défendant mili-tairement l'intégrité du Danemark.

Alors, ayant pour lui toute la puissance morale d'un principe, le souverain français devait ne pas s'en dessaisir, dépenser sur le Continent quelques millions de francs, pour y créer, dans ce sens, une agitation intellectuelle précise, menée par de bons agents secrets, faire entrer les petits Ëtats dans une ligue et dans un congrès de sauvegarde mutuelle, et les lier d'une manière défensive.

Il ne faut pas oublier, en effet, que, si les nationalités les plus grandes ont de grosses armées permanentes, les petites, à elles toutes, peuvent représenter un effectif total de plus de deux millions d'hommes, dont les officiers et les soldats sont tout aussi bons à la guerre que ceux des gouvernements prépondérants.

Il en est de même pour les flottes.

Dans le système actuel, au contraire, les petites nations dépendent absolument des grandes qui sont leurs pires ennemies, à cause de ce système même ; et comme le prétendu Droit des gens ne protège au fond que les diplomates, la sécurité des petits États est sans aucune garantie pratique.

Ces petits États, dans la bergerie européenne^ sont des moutons gardés, non par des pasteurs, mais par des loups;

— 3Ga —

et comme Ta dit ironiquement La Fontaine, la raison du plus fort est toujours la meilleure.

LaHollande, le Danemark ont de grandes étendues décotes maritimes, la Suède d'excellents bois de sapin et de bonnes mineSy et tout cela est une tentation.

La Roumanie est un grenier d'abondance, sa situation Tincline à être un Ëtat agricole et commercial de premier ordre, et tout cela est bien alléchant.

La Serbie, la Bulgarie, le Monténégro, la Bosnie, l'Herzégovine sont les petites barrières vivantes qui séparent les grandes puissances des provinces de l'empire turc, les plus belles de notre Continent, les plus richement douées par la nature.

Saint Antoine lui-même, s'il était le ministre des affaires étrangères de Russie, d'Autriche ou de Prusse, donnerait sa démission, de peur de succomber à la concupiscence d'une véritable boucherie, et de faire un mauvais coup, tôt ou tard.

Toute l'histoire du passé monarchique de l'Europe est, sous ce rapport, un enseignement légué à son avenir monarchique ou non.

L'impérialat clérical des papes, qui devait, soi-disant, pattre les brebis ecclésiales, a tenté perpétuellement de s'en repattre lui-même.

Il n'a pas laissé une petite église vivre tranquillement sa petite vie nationale, tant qu'il a eu les dents assez longues pour étrangler l'agneau, depuis les provinces Bal tiques jusqu'aux Ariens d'Espagne, depuis lorthodoxie grecque jusqu'aux-églises protestantes.

Charles-Quint et Philippe II n'ont pas dérogé sous ce rapport.

Enflu, depuis que le Gouvernement général est passé de la forme impériale à la forme républicaine, depuis 1648, jus-

qu'à nos jours, ce naturalisme légué aux Étals prépondérants par le césarisme clérical que représentait le nonce Chigi, n'a fait que croître en ruse et en voracité.

Les deux glaives de Boniface VIII sont devenus quatre ou cinq couteaux colossaux, les canons de TËglise romaine une artillerie de bronze à trouer la planète, une mâchoire de boulets, quasi sidérale, mâchant la chair humaine par millions de vies, broyant les territoires par centaines et par milliers de lieues, engloutissant Tor et l'argent par centaines de milliards, ruminant perpétuellement des spoliations continentales et coloniales.

La seule loi publique laissée à TEurope, par le congrès de Westpbalie, est le meurtre pour le vol ; et jamais cette loi n'a été abrogée, parce que, dans leurs rapports fonctionnels entre eux, les souverains et les États en sont les premiers forçats, à la chaîne comme les peuples.

Bien que je ne veuille point aborder THistoire contemporaine dans ce livre, j'indiquerai le plus sommairement possible les conséquences de la loi supra-continentale.

Dans toutes les nations du Continent, auxquelles le nombre des canons et des soldats donne le droit de siéger dans le Gouvernement général des collisions armées, ces conséquences sont les mêmes.

Nul souverain, nul État, nulle nation, sauf TAnglelerre (et encore), n'est et ne peut être libre de cette chalue, de ce système de force brutale.

Russie, Autriche, Prusse, France, Italie, etc., le système total les asservit toutes despotiquement à son naturalisme athée et antisocial.

Tout ministre des affaires étrangères , à moins d'être aveugle ou traître à sa patrie, doit gouverner tyranniquement son souverain ou son État, ou tous deux ensemble, les yeux

ouverts partout au dehors, à travers les regards de quelques milliers d'espions*

Au dedans, il faut qu'il gouverne tout, à travers un ministre de la guerre, devant les exigences duquel tout doit plier.

L'administration entière de l'État doit être subordonnée au ministère de la guerre, et tous les autres départements ministériels doivent lui céder le pas.

Aucune liberté publique réelle, aucun pouvoir social, soit religieux, soit juridique, soit économique, ne peut être laissé k la nation que, seul, le pouvoir exécutif doit tenir tout entière en main comme une épée.

C'est pourquoi clergé, magistrature, finance, tout l'organisme social doit être politiquement étranglé, monopolisé comme un seul et môme moyen d'asservissement à la loi publique extérieure, à la force brutale, traduite en dedans par un fonctionnarisme homogène, noué comme une immense police de sûreté, comme une camisole de fou, sous un corset d'acier.

En Russie, tous ces pouvoirs sociaux annihilés s'appellent en bloc le Tckin, et toute la carrière du prince GortschakoiT n'a eu qu'un but : empêcher Alexandre II d'y toucher; comme en Autriche, le prince de Metternich et sa politique suivie depuis 1815 jusqu'à 1859; comme, en Prusse, les premiers ministres prussiens, depuis la même date, le prince de Bismarck, depuis près de vingt ans; comme, en France, le duc de Morny et M. Rouher, pendant son vice-impérialat.

Les qualités personnelles des souverains n'ont absolument rien à faire dans ces rapports fonctionnels enti*e eux; et les premiers ministres ont plus peur des vertus de leurs maîtres que de leurs vices, de leurs qualités que de leurs défauts.

La bonté de cœur d'Alexandre II a toujours été le cauchemar du prince Gorlschakoff, les rébellions morales de l'empereur Guillaume ont fait plus d'une fois le désespoir du

prinde de Bismarck, le libéralisme de François-Joseph, les idées démocratiques de Napoléon III ont eu le même sort, auprès des ministres qui représentaient véritablement, en Autriche comme en France, la pesée du système diplomatioo*mililaire qui domine ensemble tous les grands États.

Or, étant donnée la constitution antichrétienne, antijuridique et antisociale de la république européenne, ce sont les ministres féroces qui ont raison.

Depuis 1859, l'empereur François-Joseph voulut desserrer les rouages du despotisme dans son empire ; en Europe, en 1863, de concert avec la France et l'Angleterre, il intervint, pour modérer, en Pologne, la tyrannie de la Russie : en 1805, jl fut joué par la Prusse ; en 1866, son empire fut broyé par elle.

De même, Napoléon III, à partir de 1859, se compromit au dehors, en imprimant à sa diplomatie et à ses armes un caractère humanitaire en faveur de l'ItaKe; et, quand, au dedans, l'influence de M. Emile Ollivier prévalut sur celle de M. Rouher, le régime parlementaire sur le césarisme, l'em-porocratie sur l'empire militaire, la chute de l'empire français et le démembrement de la France suivirent d'une année le sénatus^<M)nsulte du 8 septembre 1869.

Telles senties conséquences primordiales du Gouvernement général de l'Europe dans chaque État prépondérant.

Si je voulais énumérer toutes les conséquences secondaires, tant politiques qu'économiques, il me faudrait donner ici une monographie de la Russie depuis Pierre-le-6rand, de l'Autriche depuis Ferdinand III, de la France depuis I^uis XIII, de la Grande-Bretagne depuis Charles P', de la Suède depuis Christine, de l'Espagne depuis Philippe IV, de la Pologne depuis Jean Casimir, de la Prusse depuis Frédéric III, sans

compter celle des petits États, enjeux sanglants du jeu des grands.

Chacune de ces monographies représente, à elle seule, un volume, qui sera publié dans chaque pays, si celui-ci trouve assez d'écho dans l'opinion pour y poser la question du Gouvernement général.

Le lecteur sentira facilement qu'avec la rigueur scienliGque des principes qui ont inspiré ce livre, il me serait facile de tracer, ici même, la situation comparée de tous les États d'Europe, en 1881, et d'établir un calcul de probabilité, laissant peu de prise à l'imprévu, en ce qui regarde les collisions de ces États.

Si je ne le fais pas, c'est que, dans l'état actuel des choses, je crois inutile de soulever ce voile.

Dans ce qui précède, j'ai voulu faire sentir qu'on accorde généralement une trop grande importance aux personnes, ministres ou souverains, dans la critique historique des faits, et que les maux publics du Continent viennent d'une cause plus élevée, plus primordiale, et dont les lois, quoique difSciles à saisir, sont supérieures à l'exécution qu'en font les individus.

Tout ce livre n'a pour but que de démontrer ces lois, ce système général, intei^ouvememental, qui, mauvais dans son essence, ne peut causer partout que le mal.

C'est pourquoi si, dans les premières assises politiques de l'Europe, et en en faisant le relevé, depuis les premiers papes jusqu'au concile de Trente, j'ai accordé peu de crédit à la critique des hommes en fonctions prédominantes, pour m'attacher exclusivement à l'analyse de ces fonctions et des plans dont elles relèvent, je suis exactement la même méthode, en ce qui regarde TEurope, de 1648 jusqu'à nos jours.

Dans co formidable problème que nous essaierons bientôt de résoudre, les mêmes personnes en fonctions souveraines peuvent tout aussi facilement servir le bien que le mal, et tout dépend de la façon vraie ou fausse, bonne ou mauvaise dont les rapports de ces fonctions entre elles seront constitués.

Avec une constitution européenne sufQsante, les pires individus seront forcément de bons souverains; tandis que, avec la constitution européenne actuelle, les meilleurs individus ne peuvent être, comme souverains, que victimes ou ajp;ents du mal.

Ce mal n'est inbérent à aucune forme politique ; mais à un reliquat, à un caput mortuum d'anarchie antisociale et féodale, remontant à plusieurs siècles, et, depuis ce temps, malgré tous nos progrès, régissant, sans aucune modiGcation, la vie de relation des Ëtats, et les forçant de subordonner toute leur vie organique à la mauvaise systématisation de cette même vie de relations.

Ce dont il faut s'étonner le plus, c'est que, malgré la barbarie de ce système, la résurrection des nationalités ait pu s'accomplir ; et c'est là le signe d'une des lois secrètes du Dieu Social qui fait jaillir la vie de la mort, en opposant entre elles les causes de la mort, tant qu'il est possible de le faire.

Ce dont il faut s'étonner aussi, c'est que les souverains prépondérants et leurs premiers ministres surtout n'aient pas encore fait plus d'abus de ta situation mutuelle et antijuridique des grands Ëtats; et il faut admirer en cela la puissance de l'Esprit Social diffus, du Christianisme renfermé sous mille formes dans l'opinion publique Européenne et qui, sans instilutions régulières ou régulatrices, ont pu cependant enrayer, dans une certaine mesure, un système antisocial, monté en vue de la collision des Ëtats.

Mais il ne faut pas se Qer outre mesure ù ces résullals inattendus, à ces bienfaits de l'Universelle Église laïque; moins que jamais, il ne faut oublier qu'aujourd'hui comme il y a deux cents ans, forcés du dehors au dedans à une centralisation à outrance, les États dont les canons légifèrent l'Europe, se trouvent entre eux sur le même plan anarchique que les oligarchies féodales, dont ils ont aboli les guerres privées chez eux.

Si cet état de choses a été nécessaire, comme transilion entre TËurope impériale et l'Europe des nationalités, tout indique, aujourd'hui comme au seizième et au dix-septième siècle, une phase organique nouvelle.

De deux choses l'une : on le Gouvernement général continuera ses errements, et fera partout le jeu final d'une liquidation révolutionnaire, ou les pouvoirs souverains des États auront enfin l'intelligence d'abroger entre eux les causes premières de la révolution, au profit de lois intergouvernementales qui, consacrant tous les faits accomplis, soient chrétiennes, légales et sociales.

Ces nouvelles lois, il faut les prendre dans ces organes essentiels que, dans chaque pays, l'état de siège européen, la cour d'appel du carnage et la fourberie diplomatique compriment, corrompent et détournent de leurs voies.

Les évoques, les magistrats, les économistes : voilà les représentants, dans chaque nation, du Christianisme, de la légalité et de la richesse, les délégués nés du triple organisme religieux, juridique et économique, qui peut, et doit former partout les nouvelles bases sociales et légales de la Constitution européenne.

Aujourd'hui, dans chaque nation prépondérante, ces formes spciales sont paralysées, comprimées, annihilées dans un fonctionnarisme politique et civil, qui change en instruments

de despotisme militaire, ce qui, religion, droit, richesse, est, dans son essence, et doit être, en fait, la triple source vive de toutes les libertés nationales et européennes, de toutes les réformes, de tous les progrès, de toutes les améliorations sociales et de tous les affranchissements, depuis celui du souverain jusqu'à celui du dernier artisan.

Ëst*ce que la chute du césarisme clérical des papes n'est pas un indice certain du triomphe possible de l'Universelle %lise, par la solennelle reconnaissance de l'égalité et de la fraternité religieuses de toutes les églises nationales, rendues à leur mission vivante?

Est-ce que l'unité de l'Italie et celle de l'Allemagne ne signifient pas hautement que l'ancien droit public de la force, césarienne sous les papes, oligarchique depuis la république inique de 1648, est périmé de fait, et appelle, du sein des magistratures nationales d'Europe, un code réel, ayant pour base l'égalité juridique et la paix sociale entre les États?

Est-ce que le développement des sciences appliquées à l'industrie, au commerce, à l'agriculture, aux communications, aux transactions, aux productions nationales et aux échanges, de Pékin, de Shanghaï et de Hong-Kong à San Francisco, ^ew-York et Londres, ne sont pas une indication absolue, pour toutes les énergies nationales d'Europe, de secouer leurs chaînes d'airain, de cesser de jouer aux soldats, et de s'unir, pour lutter dans cette universalité d'efforts, sous peine de. voir, peu à peu, se tarir toutes leurs sources de prospérité, et d'être tributaires et vassales des deux autres continents?

Si ta marche des sociétés humaines porte, voilée, l'arche sainte de ses principes et de ses fins, il est* impossible, en lisant d'une manière attentive l'Histoire de la Chrétienté eu-

ropéenoe, de ne pas voir que le voile de Tarche se déchire, que des fins concordantes aux principes de Jésus-Christ apparaissent, et que l'Esprit Social commande à nos églises, à nos États, à nos nations, de s'arrêter dans leurs guerres mu* tuelles, et d'instituer la Souveraineté de la Paix sociale et de la liberté, là où règne encore la souveraineté de la force et de ses nécessités asservissantes.

Les souverains peuvent et doivent accomplir ces grandes, . ces nobles, ces saintes choses, en libérant leurs forces vives intérieures, et ils peuvent plus sûrement le faire, là où ils régnent, que la révolution des peuples par en bas.

Le mal public dont ils sont les premiers agents, le plus souvent inconscients, aura été ainsi le chemin de traverse du bien, et l'Humanité, en travail du Règne de Dieu, leur pardonnera Tun, en faveur de l'autre.

Mais il faut qu'ils s'insurgent courageusement contre l'anar* chie d'eu haut qui les gouverne tous, contre la cour d'appel du carnage dont ils sont les huissiers, sous peine, avant vingt ans, d'être engloutis par l'anarchie d'en bas, pendant que leurs États se dévoreront entre eux, au profit définitif des autres races et des autres continents.

Je ne dois pas cacher en effet que, si Ton ne profite pas, d'ici à peu d'années, de la rectification à peu près achevée aujourd'hui, sauf quelques revisions, des unités divisionnaires de l'Ëtat Social européen sur le plan des nationalités, pour parfaire ce mouvement, et le couronner par un gouvernement général, chrétien, légal et pacifique, cette opportunité cessera d'exister.

Les cadres nationaux seront brutalement brisés, comme la Prusse, la Russie et TAulriche l'ont fait en Pologne, comme la Prusse a recommencé à le faire en Danemark et en France, et les guerres de races se rouvriront par un égorgement mu-

tuel des Slaves, des Germains et des Latins, foulant aux pieds, pêle-mêle, les grandes et les petites dynasties, les grandes et les petites nationalités.

£t tout cela ne s'accomplira qu'au profit ultérieur des Musulmans, des Chinois et des Américains, si peu redoutables aujourd'hui pour nous, qui n'avons, pour quelques années encore, à redouter que nous-mêmes, que la violence et la ruse qui gouvernent à la fois tous nos gouvernements.

Pour rendre sensibles les vices organiques qu'entraîne, dans chacune de nos nations continentales, du premier au troisième rang militaire, le poids diplomatique et guerrier de la constitution antisociale de leurs rapports, je prendrai comme exemple l'Australie.

L'Ëglise, l'État, la force armée, n*y sont pas comme chez nous des moyens de gouvernement confondus dans un fonctionnarisme politique, opprimant les libertés et les spontanéités individuelles, mais des organes purement sociaux, garantissant à toutes les énergies normales la paix sociale qui leur permet de s'exercer librement.

Ce sont les volontés individuelles qui, emportant d'Europe la notion de l'Église, la notion de l'État juridique, la notion des sanctions executives de la loi, se servent de ce triple organisme pour se lier socialement par un pacte, et vaquer en paix aux affaires de leur choix, grâce à la liberté que leur assurent ces liens sociaux, ce pacte et cette paix.^

En Europe, au contraire, le même organisme social, clergé, magistrature, armée, devient politique, et asservi à l'état de siège continental par la diplomatie, il asservit à son tour toutes l&s libertés, toutes les énergies, en servant au pouvoir exécutif de moyen de centralisation, sous forme de fonctionnarisme*

Notez que la forme du gouvernement importe si peu, au

Toud , que la pression de l^état de siège européen s'exerce sur tout grand État continental exactement de la même manière. Cet État a beau être nominalement républicain, constitutionnel ou monarchique, cette transmission d'anarchie européenne brutale y produit identiquement les mêmes effets antisociaux, guerre au dehors, dissociation et révolution violente au dedans^ c'est-à-dire, latente ou patente, guerre partout.

Et si, ai^lieu d*un seul Ëtat, comme l'Australie uuie à une métropole lointaine, sage et libre, notre observation se porte sur un groupe d'États uoiscomme ceux de l'Amérique du Nord, et non désunis et militairement opposés comme ceuxd'Europe, nous retrouverons encore, comme en Australie, nos institutions européennes, servant aux libres énergies individuelles de commune garantie sociale, au lieu de les asservir politiquement à un gouvernement locale soumis lui-même à un état de siège général.

Voilà pourquoi parla seule puissance de la liberté, T Australie et les États-Unis sont des forces sociales, très redoutables, économiquement, pour nous. Européens, qui ne sommes que des Forces politiques, non seulement dissociées, mais systématiquement opposées et coropriméjes, depuis deux cent trente-trois ans, par l'institution de la brutalité militaire et de la fourberie diplomatique, seul gouvernement général de toute notre république européenne.

Voilà pourquoi aussi, souverains ou nations, nous n^avons pas de pire ennemi que ce système inique et absurde, cause de toutes nos guerres et de toutes nos révolutions, véritable eoupe-gorge, constitution du mal permanent, institution du siruggle for life armé, qui nous crie : la bourse, le territoire ou la vie.

Telle est la moralité de la guerre de 1870 et du traité de Francfort de 1871, traité inique comme tous nos traités de force, mais encore plus, à cette date; car il n'est plus permis, aujourd'hui» sans forfaire sciemment au Christianisme, à l'esprit public et à la conscience de toutes les nations d'Europe, de s'annexer, par la violence, les territoires, sans consulter, au préalable, les populations qui les habitent depuis des siècles, et qui les ont mis en valeur, de père en fils.

Les diplomates de 1648 ont agi mal, faute de savoir mieux ; mais on n'en peut pas dire autant de M. le prince de Bismarck, à une époque comme la nôtre.

Pour sa nation comme pour l'Europe entière, il aurait dû faire servir la force à une autre cause qu'à l'abus de la force.

Grâce à la recrudescence de brutalité apportée par cet homme d'État à la loi de force du système européen^ l'unité de TAUemagne et celle de l'Italie ne semblent à certains esprits clore l'ère des guerres de nationalités, que pour rouvrir la porte sanglante des guerres de races. Mais si l'anarchie intergouvemementale nous conduit^ en effet, droit à un pareil avenir, l'expérience des siècles écoulés nous montre que ce sont les races du centre et du midi de l'Europe qui en seraient définitivement les victimes, après de longs égorgements militaires, suivis de révolutions et de ruines.

C'est pourquoi je ne vois pas d'autre garantie pratique pour toutes les races européennes que leur distribution en nationalités et le maintien intégral de ces dernières, sans aucune exception, pourvu que leur vie de relation cesse d'avoir pour seuls organes, d'État à Etat, les diplomates et les attachés militaires.

L'Europe actuelle estcomposée de dix-neu ou yÎD(;t nations , en comptant la Pologne, et elle a pour colonies directes ou détachées, une bonne partie de l'Asie et de TÂfrique, toute rAmérique et presque toute TOcéanie.

Au point de vue religieux, elle est divisée en presque autant d'églises que de nations, et les oppositions mutuelles des •ultes grecs, latins, protestants, font que ces nations n'ont pas de foi commune, ni de lien religieux.

C'est pourquoi toutes les églises d'Europe sont, dans leur totalité, régies par l'athéisme, et le concile du Vatican, du 8 décembre 1869, fut, comme celui de Trente, une nouvelle cause de nouvelles scissions.

Au point de vue politique, les États ne sont en rapport que par des institutions de ruse et de violence, et nous avons vu que les congrès diplomatiques ne peuvent, en rien, modifier cette anarchie armée.

Au point de vue social, la situation respective des églises et des États est la négation même de toute société commune.

Au point de vue gouvernemental, c'est la force brutale et l'intrigue seules qui gouvernent, dans leur totalité, ces dixhuit ou dix-neuf nations de la manière suivante :

Toute l'Europe est prise entre l'opposition anglo-russe, comme nous Pavons vu.

A l'Orient, la Pologne et tous les petits États, Roumanie, Serbie, Bulgarie, etc., sont pris entre la triple opposition de l'Allemagne, de l'Autriche, de la Russie et de l'empire ottoman soutenu par TAngleterre.

AU Nord, la Suède, le Danemark, la Hollande sont enclavés dans la triple opposition russe, anglaise et allemande.

La Belgique est étreinte par le cercle allemand, français et anglais.

Litalie par le cercle allemand, autrichien, français, espagnol et grec, cercle bloqué lui-même, comme tout le reste, par l'ellipse anglo-russe et ses cercles secondaires.

De sorte que des intrigues ou des coups de canon dans l'Asie centrale font mouvoir, jusqu'au dernier chatnon, tous ces enchaînements diplçmatico-militaires aux dépens de tous les souverains et de toutes les nations.

Je n'ai pas mentionné l'État Ottoman, qui ne se soutient en Europe que grâce à toutes ces oppositions, qui ne sont que des compétitions armées et rivales.

Tout cet ensemble est gouverné, selon l'heure, par un dictateur européen à la tète d'une coalition ; par une conspiration perpétuelle des grandes puissances militaires les unes contre les autres, une fois la coalition dissoute ; par une conspiration à deux ou à trois, entre souverains militairement prépondérants, et que leur situation autijuridique, les uns vis-àvis des autres, force à se tromper, à se trahir, à se spolier, qu'ils le veuillent ou non, alors même qu'ils s'embrassent.

Si un pareil Gouvernement général n'est pas le naturalisme le plus antisocial qu^on puisse voir, je demande à tout homme de bonne foi à quels signes positifs on reconnaît l'anarchie et Tétat de nature, à quels caractères se jugent un gouvernement régulier et l'État Social.

Dans un pareil système, les petits États ont tout à craindre des grands^ ceux-ci tout à redouter les uns des autres.

Mais, comme ce qui est en bas est semblable et proportionnel à ce qui est en haut, les germes des pires révolutions sont à l'œuvre dans toutes les grandes puissances, parce que l'anarchie d'en haut, sans forces sociales libres à Tintérieur de ces puissances, ne peut les gouverner que militairement, et y semer ainsi la dissociation des volontés et la destruction de l'État Social.

II en résulte qu'en Europe, les conservateurs sont des révolutionnaires armés les uns contre les autres, et les révolutionnaires proprement dits sont ce que devraient être ces faux conservateurs, des agents universels de réformes radicales, qui valent ce que vaut la science pratique des politiciens sans religion sociale.

Seulement, faute de science sociale, les révolutionnaires désarmés cherchent à faire, dans les nations, un mouvement de liberté, dont l'obstacle principal est en haut, entre les nations, et non à la tète de chacune, comme ils le croient.

Cet obstacle, les écoles destructrices le voient dans la monarchie, et elles se trompent, car il réside avant tout dans le Gouvernement général, républicain, qui dissocie entre eux, depuis des siècles, les États monarchiques ou non, et, les opposant par la force et par la ruse, les condamne en dedans, à une politique intérieure ayant la force et la ruse pour principe, pour moyen et pour fin.

C'est pourquoi il y a cruauté à encourager les efforts révolutionnaires des gouvernés, puisqu'on tentant d'arracher à l'État des libertés publiques qu'il supprime et des pouvoirs sociaux qu'il paralyse, en les rendant politiques, ils s'exposent, s'ils affaiblissent leur gouvernement, à des canonnades du dehors et à une défaite nationale, ou si le gouvernement sent

les dangers du dehors, et serre les freins au dedans, à des fusillades de sa part et à une recrudescence de répression violente, de fonctionnarisme, d'accablement et de corruption publique, qui tue la nation par elle-même.

Aussi ai-je voulu, dans ce livre, planter, entre la conservation et la destruction, au-dessus de toutes deux, un drapeau absolument différent, celui de la création.

Les organes de cette création existent, dénaturés, déviés, mortifiés dans toutes nos nations, et le chapitre suivant montrera comment ils peuvent et doivent^ètre rappelés à la vie, à la liberté et à la paix sociale.

Je sais que le mot de liberté effmie, dans le désordre général des notions, où l'anarchie intergouvemementale nous plonge, depuis plus de deux cents ans sur le Continent.

Mais si Ton me demande comment peuvent se guérir les abus de la liberté, je répondrai pourtant : par plus de liberté encore ; car les institutions sociales sont d'autant plus fortes que la liberté générale les crée et les conserve pour sa défense, contre les abus sectaires de la liberté.

L'Angleterre, grâce à sa séparation géographique d'avec le Continent, est un exemple irrécusable de cette vérité, malgré les insuffisances de son dualisme constitutionnel.

Et sur le Continent, les premiers intéressés à la cause de la liberté continentale et aux moyens sociaux de la réaliser, sont, non seulement les nations, mais surtout ces mêmes souverains, premiers esclaves de la force brutale, premières victimes de leur commune anarchie, parce que, grâce à son na^ turalisme même, cette anarchie d'en haut les menace, tout aussi sûrement que celle d'en bas.

Quant aux situations acquises, c'est à la liberté elle-même d'en décider.

La Russie a sur les bras, outre les embarras de sa situation intérieure, un empire colonial asiatique, aussi riche que rAmérique, et que l'Europe seule peut Taider à mettre en exploitation et en valeur.

L'Angleterre, outre ses difficultés agraires du dedans, a un empire emporocratique, colossal, que TEurope socialement unie est seule de taille à lui conserver.

La France a des colonies qui ne sont guère plus en valeur que celles de la Russie, à cause de son fonctionnarisme, et que TAngleterre seule peut lui apprendre à rendre prospères et libres.

L^ Allemagne a un trop plein d'énergies nationales laborieuses à déverser dans les colonies européennes, au lieu de les porter à l'Amérique du Nord.

Lltalie, comme TEspagne et la Hollande, ont des trésors d'activité et de main-d'œuvre à utiliser dans le même sens, depuis le Sénégal jusqu'à TÊthiopie.

L'Empire Ottoman, l'Egypte, l'Asie Mineure, sont déjà, virtuellement, des colonies européennes, où toutes les nations d'Europe ont leur place marquée à côté des musulmans, dans une application grandiose de nos sciences à une agriculture absolument nouvelle, à une viticulture immense, à mille industries encore inconnues, à un commerce dont celui des Etats-Unis et de T Australie ne donne qu'une faible idée.

Toutes ces choses l'Europe socialement unie peut les mener à bien, sans aucune confusion des nationalités.

Au contraire la paix publique et la liberté permettront aux différents caractères nationaux de se développer et de se spécifier, comme jamais ils n'ont pu le faire, asservis qu'ils sont tous au même fonctionnarisme, au même militarisme, à la même camisole de fous, à la même mort sociale. Liberté des mers, des canaux, des fleuves, des voies de

communication, des échanges, des associations, depuis l'Europe jusqu'à l'Afrique et jusqu'à l'Asie entière : tout cela peut être atteint, grâce à un Gouvernement général régulier.

Presque toutes nos races blanches, celtes, germains, anglo- ,saxons« Scandinaves, latins, presque toutes nos nationalités^ Angleterre, Allemagne, France, Hollande, Italie, etc., se trouvent représentées dans les États-Unis d'Amérique ; elles s'y coudoient avec les Israélites, avec les races asiatiques et africaines, et vivent en paix, grâce à une constitution peu sociale pourtant, mais qui est une œuvre de liberté plus forte que tous nos gouvernements actuels.

Mais si ces races, si ces individualités différentes n'étaient, là-bas comme chez nous, mises en rapport que par des institutions diplomatiques et militaires, les États-Unis seraient des États dissociés, en proie à une destruction systématique, à un fonctionnarisme ruinant toutes leurs énergies à jouer constamment aux soldats, comme les demi-sauvages du centre Afrique , ou comme les Européens du Continent.

Est-ce à dire que, lorsque la lutte armée est nécessaire, des États libres et unis ne savent pas, et ne peuvent pas l'entreprendre contre une minorité dissidente, aussi bien et mieux que les nôtres : la guerre de sécession a prouvé le contraire.

Si j'ai parlé, par comparaison, de l'Australie et de l'Amérique du Nord, ce n'est nullement par admiration pour leurs institutions, que je crois extrêmement défectueuses, incomplètes, et pour ainsi dire, à l'état naissant; mais pour montrer la puissance de la Uberté.

Assise sur d'autres plans historiques, l'Europe doit être organisée d'une manière autrement savante et puissante que

rAmérique du Nord, parce que les éléments à associer n'y sont pas les mêmes, parce que, plus complexes, ils ont subi, chez nous, depuis des siècles, le travail de décomposition d'une anarchie systématique; mais l'expérience que les Anglo-Saxons ont faite dans le nouveau monde, n'est pas moins concluante en faveur d'une constitution sociale de ^Europe, toute différence gardée des éléments religieux, politiques et emporocratiques de notre Continent.

Puissent les pouvoirs souverains des grandes et des petites nations européennes comprendre, avec autant de certitude que la somme des faits historiques m'en donne, la nécessité de ce que je vais leur proposer.

Tous les souverains actuels y trouveront une réserve d'activité, une mission, à laquelle les circonstances présenter et tous les pronostics d'avenir, dont les signes révolutionnaires sont partout, ne leur permettaient pas de s'attendre.

Les révolutionnaires eux-mêmes, ou du moins ceux d'entre eux que la passion n'aveugle point, y verront, de plus en plus, le seul moyen possible de réaliser tous les desiderata des réformes qu'ils peuvent souhaiter.

Si ces derniers répugnent à l'idée d'admettre que ces réformes puissent et doivent venir d'en haut, l'Histoire ellemême et l'expérience de tous les États Sociaux du globe, sont là pour montrer qu'il n'en n'a jamais été autrement.

L'agitation des individus vers le progrès indéfini, si elle n'est pas contenue dans des institutions générales qui puissent le définir et le réaliser, ne peut aboutir qu'à une dissociation illimitée des volontés, qu'à une réduction de l'État Social en ses atomes, et à une reprise en dissolution de tous ses élé-

ments, sans que les peuples qui traversent de telles phasesi puissent jamais sortir de Tanarchie que par leur asservissement à d'autres peuples conquérants.

Quant à la compétition armée des dynastes, si, il y a trois cents ans, elle a eu une signification pratique, comme opposition à l'empire clérical des papes soutenus par Tempire militaire austro-espagnol, elle ne Ta plus, aujourd'hui que les nationalités reconstituées sont en possession, toutes d'un État leur appartenant, et la plupart, d'une Église nationale.

C'est pourquoi tout indique aux souverains la nécessité de reprendre l'œuvre européenne d'Henri IV etd*Élisabeth d'Angleterre, avec toutes les modifications qu'imposent les progrès accomplis depuis, dans l'Universelle Église, comme dans TÉtat Social européen .

SYNARCHIE EUROPÉENNE

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