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Mission du général Gardane en Perse sous le premier empire. Documents historiques publiés par son fils, le comte Alfred e Gardane

Kn livrant à la publicité des papiers f[tii font connaître la mission importante que Napoléon confia au général (lardane en Perse , nous ne faisons que nous conformer à l'esprit de notre temps. Nous vivons à une époque où la liberté et la publicité entrent et sont destinées à entrer cliacjue jour davantage dans nos mœurs. Les gouvernements

(If l'Kiirope eiix-mêiiies ont pris l'Iiahitude, d'ailleurs rédaniét' par la raison publique, de communiquer tous les documents qui expliquent ou justifient la direction de leur politic[ue. T^a nation tout entière s'intéresse aujourd'hui aux questions qui étaient autrefois d'un domaine exclusif.

C'est dans cet esprit que le gouvernenjent français a entrepris et poursuit l'imposante publication qui a pour l)ut de faire connaître tout ce ([u'a écrit ou dicté Napoléon.

11 a heureusement compris que les fautes, les erreurs, celles que l'on ne pouvait pas imputer en partie aussi à son époque, devaient se perdre et disparaître dans une immense gloire.

Au reste l'histoire n'est vraiment possible

FNTROnUCTlON. 3

qu'avec la pins large, la plus complète publicité. Il est du pins haut intérêt qu'il en soit ainsi. Car, pour que le présent s'éclaire du passé, il faut que ce passé soit fidèlement devant ses yeux avec toutes ses grandeurs, mais aussi avec toutes ses faiblesses.

Nous avons répondu, pour notre part, à l'appel du Prince dont l'esprit éminent et le patriotisme éclairé préside à cette œuvre, en lui comnniniquant ce qui était de nature à y trouver place. Aujourd'hui nous publions nous-méme, outre les |>iècesqui font connaître la pensée deNa|Mtl<''oii relativement à une expédition aux bidcs.rrllrs (pli se rapportent an commencement d'exécutionqui s'ensuivit, et qui complètent le docinnent historique. La pensée de Napoléon d'une expédition

aux Fndes pour y renverser la puissance de l'Angleterre méritait, ce nous semble, d'être connue et étudiée.

Nous ignorons à quel moment elle vint à son esprit, nous pensons qu'elle dut s'y produire lorsqu'en réfléchissant à la position insulaire de l'Angleterre et aux avantages de cette position, il comprit que les moyens d'attaquer directement la puissance qui le bravait sous la protection des vents et des flots lui manquaient. Là, le principe décisif des grandes masses et d'action sur les capitales, (jui donne tout le reste promptement, n'était pas applicable.

Comment atteindre celle que protégeaient tout à la fois ses vaisseaux et l'Océan.^ Mais ce commerce du monde, cette merveilleuse

INTUODUCTION. 5

industrie qui font sa vie, sa force et sa grandeur, on pouvait les frapper. En tarissant ces veines fécondes, l'Angleterre était sûrement blessée, elle s'affaiblissait, se déchirait bientôt elle-même, et il en faisait une mine au milieu des mers. 1^ pensée de l'expédition aux Indes nous parait une des combinaisons du blocus continental, et faire partic de la même conception. Au mcins elle tend au même but, elle rentre dans le même système.

On ne saurait nier que si Napoléon eût accompli un tel dessein, il n'eût porté à l'Angleterre un grand coup. Qu'on se représente, en effet, la privation de plus de cent millions de sujets dociles, de ces vastes, de ces splendides contrées si profitables à son coin-

nierce, à son industrie, à son trésor, si utiles à sa marine, de ces pays d'où elle tire incessamment d'inépuisables richesses. Quelle diminution pour elle de puissance matérielle et de prestijiçe dans le monde !

Qui peut dire la portée et les conséquences qu'aurait pu avoir cet événement?

Nous ne méconnaissons pas les difficultés cpieNajioléon aurait eu ;i vaincre, ellesétaient considérables sans aucun doute. Cependant les alarmes que conçut à ce sujet le cabinet de liOndres, le soin extrême qu'il mit à traverser la mission du général Gardane en Perse, prouvent ce qu'il pensait de l'exécution. Or on ne saurait dénier a ce cabinet son grand sens prati(jue ni la sûreté et l'étendue de ses informations. Rt nul, ce semble,

ne saurait prétendre être meilleur juge sur ce point que l'Angleterre elle-niénie.

L'insurrection formidable cpienous avons vue naguère éclater dans l'Inde a montré quels éléments de succès elle eut rencontrés, lia l'orce que l'Angleterre a déployée, les sacrifices qu'elle s'est imposés pour vaincre l'insurrection ont fait voir lîlairemeiit l'importance qu'elle attache à cette domination.

On a contemplé, il est vrai, avec nu étonnement et une admiration qui faisaient presque oublier la justice de la cause, le courage, la discipline d'une poignée d'Anglais comme perdus dans ces vastes empires, faisant face rësoiiiment et domptant enfin ce grand soulèvement de peuples et de royaumes. Et tandis que la science constatait par cet exemple

une fois de plus ce qu'elle savait déjà par les exploits fabuleux des Clive, des Warren Ilastings, la supériorité de la race blanche sur la race jaune de l'Asie, l'Angleterre, elle, donnait au monde, avec un juste orgueil, le spectacle de ce que peuvent ses enfants quand il s'agit de maintenir ou d'étendre sa fortune ou sa réputation, et à quoi elle sera prête quand un grand intérêt sera en jeu.

Mais donne/, à ces multitudes, qui ne savaient que mourir, un appui, une direction puissante ; transportez dans l'Asie en feu la France et Napoléon, la scène change et aussi les péripéties de la lutte.

La pensée de Napoléon était grande, le dessein vaste et audacieux. Il avait donné, selon son habitude, une impulsion forte à

son entreprise. Mais il aurait fallu ne pas l'abandonner presque aussitôt que conçue, et ne pas s'en laisser détourner par d'autres projets, par ceux de l'Espagne surtout.

Embrasser le monde n'est pas trop pour un génie, mais c'est trop s'il veut quitter le silence du cabinet et passer de la spéculation à l'action. fiCs éléments, les moyens dont il peut disposer, quekpie considérables qu'ils soient, sont encore trop faibles pour se prêter à la réalisation.

Ità Perse fixait depuis quelque temps l'attention de Napoléon dans ses vues sur l'Inde. Elle avait été attirée sur ce pays par quel- <pies mémoires qu'un négociant français établi depuis longtemps à Constantinople,

M. Escalon, avait envoyé à notre amljassadeur dans cette ville, le maréchal Ikune, qui les avait fait parvenir au ministre des relations extérieures. Un autre Français habitant rOrient, M. Rousseau, avait aussi transmis à son tour de précieux renseignements sur la même contrée qu'il était en position de bien connaître. Son pcre avait autrefois fait partie d'une mission que le congrès des Indes fran(;ai3es envoya à Rérim- Khan en ijOg.

De son côté, la Perse cherchait en Europe un allié capable de la protéger contre la Russie qui était en train de la démembrer.

Cette puissance était arrivée à force de politique à se faire déclarer, en 1 800, protectrice d'abord de la Géorgie, et puis héri-

tière, par le dernier prince Héraclius XIII.

Elle en avait pris immédiatement possession en la déclarant province russe et partie intégrante de l'empire, an mépris des droits de la Perse dont la Géorgie relevait.

l^nsnite elle avait formé des établissements militaires sur les bords du Phase, et se tronvanl encore trop à r<''troit, elle avait trouvé des prétextes pour déclarer, en i8o3, la guerre à la l'erse, et avait envahi son territoire.

• Ayant bientôt reconnu par une série de revers qu'elle ne pourrait s'opposer à l'ambition de ce puissant voisin, la Perse invoqua d'abord la protection de l'Angleterre.

Mais l'Angleterre imposa des conditions qui lui parurent troj) onéreuses.

La cession de toutes les places maritimes de la mer Caspienne sous la redevance d'un tribut à Sa Ilautesse, l'érection d'un fort à Bender- aboucher, l'occupation de l'île de Karek dans le fçolfe Persique, tel devait être le prix de son alliance et des secours qu'elle s'engageait à fournir contre la Russie.

Feth-Ali-Slia, qui régnait en Perse avec sagesse, tourna alors sa pensée vers la puissance que la conquête de l'Egypte avait révélée de nouveau à l'Orient avec tant d'éclat. On sait avec quelle rapidité cet événement glorieux avait répandu le nom de Bonaparte et de la France non-seulement dans les grandes villesde l'Asie, mais jusquechez les tribus qui errent dans les solitudes de sable, parmi les restes de grandes civilisations disparues.

Mais Fetli-Ali-Slia, qui tenait son dessein secret, ne put tout d'abord obtenir les renseignements dont il avait besoin sur la nation et le conquérant avec lesquels il désirait former une alliance.

Il n'y avait que des bruits vagues et poéti(|ues(le gloire au milieu desquels Napoléon et la France insaisissables restaient un mystère pour lui.

Le hasard devait lui procurer ce qu'il clierchait vainement. Lors de la campagne qu'il ouvrit en personne contre les llusses en i8o4, se trouvant à Irewan, il fit la rencontre du patriarche arménien des Trois -Eglises, Davoud, qui lui donna les renseignements si désirés. Quoicjue bien erronés encore, ils lui permirent néan-

H iNTnnnucTiON.

moins dadresser une lettre à Napoléon.

Cette lettre arriva à Constantinople en décembre iSo.\. L'ambassadeur de France, le maréchal Brune, en envoya la traduction àsacour,quila reçut à la fin de janvier i8o5.

Ij'influence française en Orient, autrefois prépondérante, était bien déchue à cette épof[ue. FiCs rapports de la France avec la Perse, oîi elle avait eu longtemps des consulats, avaient entièrement cessé par suite des révolutions auxquelles ce pays était en proie depuis près d'un siècle, et dans lesquelles s'étaient presque perdus le nom et le souvenir de l'Europe.

La tranquillité que Kérim-Khan lui rendit vers I yC)Oj engagea l'Europe à rej>rcndre ses anciennes relations.

IPV"

liCS Anglais et les Jlusses obtinrent l'autorisation d'établir des eomptoirssur les bords de la mer Caspienne et du golfe Persique, les Portugais et les Hollandais à Ormus et à Gasrou. Mais les nouveaux troubles qui ne tardèrent pas à éclater encore, firent bientôt abandonner ces établissements, l^es Anglais seuls, à cause du voisinage de l'Inde, conservèrent des relations , mais incertaines et peu productives.

Cependant, en i yS[)y la République française eut la louable pensée de rétablir en Orient l'influence de la France, et de continuer sa politique traditionnelle dans ces contrées.

Elle envoya dans ce but, en Asie, deux savants, MM. Olivier et Hrugnière, qui, sous

16 INTUODUCTION.

l'apparence d'observations et de reclierclies d'histoire naturelle, avaient la mission d'y faire des alliances. Mais il n'en résulta qu'un échange de lettres polies avec quelques Etats.

Telle était la situation quand Napoléon reçut la lettre d'ouverture que lui adressait Feth-Ali-Sha.

Napoléon ordonna sur-le-champ le départ pour la Perse de M. Amédée Jaubert, secrétaire-interprète de la cour, homme sûr, qu'il chargea de deux missions, l'une auprès du sultan Selim, et l'autre, très-secrète, auprès de Feth-Ali-Sha.

M. Jaubert remplit la première non sans de grandes difficultés : on craignit un moment une rupture entre la France et la Subhme Porte. Ensuite, feignant de retour-

INTUODUr/riON. 17

ner à Paris avec M. Francliini, son secrétaire, il s'arrêta quelques jours à l'enibouchure du lîospliore, puis s'éloigna secrètement [)our remplir la seconde. Afin de détourner l'attention pid)lique de lui, on eut soin de répandre le brnit qu'il avait été atteint d'une maladie mortelle. M. Ru lin et le premier secrétaire de l'ambassade ([ui lui lirent délivrer un passe-port sous le nom de M. Allier, vice-consul de France à lléraclée-de-Pont, furent les seules personnes dans la conlidcnce. Le chargé d'affaires, IM. Parandier, premier secrétaire de la légation sous le maréchal Brune, l'ignora lui-même longtemps. Napoléon ordonna bientôt a|)rès le départ de l'adjudant-commaiidant llomieu pour la même destination. Cet oflicier arriva à Cons*

«8 [NTnODUCïION.

tantiiiople vers le milieu de mai et y trouva encore M. Jaubert. I.e pul)lic le disait chargé d'une mission secrète pour un pays trèslointain fpi'on croyait être les Indes.

M. Romieu, pour égarer les conjectures, laissa de côté la route ordinaire de la Perse et prit une route détournée avec son secrétaire, M. Outrey. Mais des circonstances imprévues l'ayant retenu quarante jours à Alep, le consul de S. iM. Ikitannirpie dans cette ville, M. Barker, pénétra ses intentions et en donna immédiatement avis à M. Jones, consul à Bagdad, rpii en informait non moins vile son gouvernement.

M. llomieu prévint par la rapidité de sa marche les périls qu'il devait rencontrer sur sii route à Orfa, à Mossul, à Uamadan, et

INTUOnUCTION. 19

arriva à Téhéran au commencement d'oclobre i8o5.

Le lloi et la cour recurent avec des clémonstrations de joie cet envoyé, ne doutant pas qu'il n'eût les pouvoirs de conclure une alliance et qu'il ne vînt annoncer les secours attendus contre la Russie. Mais leurs espérances furent dérues. La mission de M. Romieu était seulement de s'assurer de l'état réel de la Perse et des avantages que pouvait offrir son alliance. Peu de jours après, ce jeune officier mourait subitement, et sa mort était, à Téhéran, publiquement attribuée, à tort ou à raison, à un crime politique.

La cour de Perse se montra affligée. Elle lui fit rendre les honneurs funèbres , et un tombeau modeste au pied des murs de

Téhéran, à deux cents toises de la porte Desniaser-cba-Abdul-A/ini , au midi de la ville, indi(|ue le lieu où repose loin de sa l)atrie cet intéressant ol'licier.

Cependant M. Roniieu avait eu le temps d'envoyer au ministre des relations extérieures un mémoire sur la Perse, remarcpiable par les aperçus et les vues sages (pi'il renfermait.

M. Jaubert, de son côté, arrivait à Trcbizonde, le 28 mai i8o5, d'où il se dirigeait sur Erzéroum, se faisant passer pour un trafiquant qui allait en Perse pour les besoins de son négoce. Mais il fut deviné par les agents anglais et il subit une dure captivité au château de Ba/éjid. Ce savant a raconte lui-même ses aventures dans une relation

INTUODLT/riON. 21

qui, ail mérite sérieux de la science, joint l'intérêt du roman.

Enfin il arriva pourtant à Téhéran en juin i8o(), très-affaibli par les privations, les fatigues de la route, sa captivité, et atteint d'une maladie que l'air malsain de Téhéran menaça bientôt do rendre mortelle.

Feth-Ali-Sha accueillit très-gracieiisemcut M. Jauhert, et, pour lui donner une juste idée de la puissance de la Perse, il ordonna qu'on étalât devant lui toutes ses pierreries et ses trésors.

Mais l'état de M. Jauhert empirait et taisait craindre pour sa vie. Sa Hautesse, qui redoiitait la suite que pourrait avoir pour la Pei^se la mort successive et rapprochée de <lcu\ envoyés de Napoléon, se hâta de le congé-

dier, en le comblant dV'pfards, dans les premiers jours de jnillct. Telles lîtaient les appréhensions de le voir mourir en Perse qu'on le fit accompagner juscpi'aux frontières turques par un médecin de la cour, Mirza- Cliefi. Pour mieux assurer l'effet des recommandations royales sur l'homme de Part, un certain Muhammed-Khan , efchar, avait ordre de le tuer s'il laissait mourir M. Jauhert sur le territoire persan.

M. Jaubert emporta la proposition de Feth- Ali-Slia à Napoléon, proposition dont M. Jones, peu de jours après, parvenait à se procurer la copie orij^inale, qu'il envoyait à son cabinet.

Puis arrivèrent encore successivement et se suivant de près, à la cour de Perse, M. Jouan-

rNTF{0DUCT10N. 23

nin, M. de Iial)lanclif', neveu du ministre des relations extérieures, jM. le capitaine du génie liontems, porteurs de lettres de Napoléon qui pressait l'exécution des promesses de la Perse.

iM. Bontems se rendit, suivant ses ordres, au camp du |)rinee Abbas-iMir/.a (pii faisait face aux Husses.

fia mission de iM. «le liablanrhe l'ut terminée le i5 octobre 1807 par l'arrivée de M. Uounian, qui j^éra les affaires de France jusqu'à l'arrivée du général OardaneenFerse.

Ce vif enq)ressenîent pour la France avait fait un instant place, dans cette cour inquiète et mobile, à une grande hésitation, à la nouvelle répandue, le 5 janvier 1H07, d'une coalition contre hil^Vance. Mais la victoire d'ïéna,

2* INTIIODUCTION..

qu'on apprenait le i3 février suivant, la ramena bientôt à ses premières dispositions.

Trois jours après cette jurande nouvelle, on voyait arriver à la cour de Téhéran un envoyé russe, IM. Istifanow, avec des propositions de paix de son gouvernement.

Klles ne furent ni acceptées ni rejetées complètement. F^e Slia se tint à cet égard dans la réserve conunandée par l'état des négociations entamées avec la France.

AI. ïstifanow quitta Téhéran le i() avril i8o() en emportant néanmoins l'assurance que la Perse ne commencerait pas les hostilités. Et la cour de Perse se hâta d'envoyer, en qualité d'ambassadeur auprès de Napoléon, Mirza-Uiza-Rhan , cpii le trouva à son camp, à l'^inkenstein.

INTHOnUCTlON. 25

r/anihassade de la Perse eut pour résultats mi traité entre la France et la Perse, et de déterminer de la part de Napoléon nne mission en Perse, dont il chargea son aide de rami> le gént-ral Gardane.

r,e traité fut signé, le 4 niai 1H07, au camp de Finkenstein. Napoléon avait déjà, dès le 12 avril, signé le décret relatif à la mission, lequel ne devait pas être imprimé, mais rester dans le carton des affaires secrètes jusqu'au i*"'" juin.

r^a composition de Tambassade était remarqual)le.C'étaientdesofliciershraves,intel« ligents et jeunes. TiC général Gardane avait à peine (piarante ans. Il avait en tons ses grades sur les champs de bataille de la llépuhliqne. Isa qualité d'attaché à la personne de

2f, INTHODIICTION,

Napoléon devait lui donner encore pins de crédit anprès de Fetli-Ali-Sha, et témoigner de l'intérêt particnlier ponr la mission.

De ces officiers, M. Tre/.el est devenu général, ministre de la guerre, M. Fabvier a illustré son nom danslagnerrcde l'indépendance grecqne, jNI. liami est mort général en Afrique, les autres sont morts au champ d'honneur.

Nipoléon savait que le nom du général

dardane était honorablement connu dans

les échelles du I^evant et en Perse, où sa

famille avait longtemps occupé des postes

consulaires.

On sait la réputation exceptionnelle de

probité dont jouissait la France en Orient.

Elle était due, en grande partie, au soin

INTllOnUCTION. 27

qu'avait toujours en rancien régime de n'y accréditer que des liouimes parfaitement honorables. Napoléon, attentif à tout ce qui pouvait assurer le succès de la mission, continuait cette sage politique.

Si on examine le traité d'alliance entre la France et la Perse qui fut signé à Finkenstein et les instructions que Napoléon donna an général Ciardane, le3o mai 1807, on verra qu'ils peuvent se résumer ainsi :

De la part de la France :

T^a garantie à la Perse de l'intégrité de son territoire actuel ;

Ija reconnaissance que la Géorgie appartient léj^itimement à la Perse;

lia promesse de faire tous les efforts pour contraindre la Russie à l'évacuation de son

territoire et de la Géorgie, et pour l'obtenir par le traité à intervenir avec cette piiissiince;

Enfin engagement de fournir à la Perse des canons, des fusils, des officiers, des ouvriers, en tel nombre qu'elle demandera.

De la part de la Perse envers la France :

r /engagement de déclarer immédiatement la guerre à l'Angleterre ;

D'expulser tous les Anglais de son territoire ;

De fermer son territoire à tous les agents de cette nation ;

De s'entendre avec les Afghans, les Alalirattes et les autres peuples du Candaliar pour marcher sur. les possessions anglaises de l'Inde;

INTUODUGTION. 2U

De donner passajçe à une armée française si Napoléon venait à avoir le projet d'une expédition aux Indes.

fie caractère de ces sti[)ulations est d'être, en faveur de la France, très-précises, trèspositives : une déclaration de guerre immédiate à l'Angleterre; l'expulsion (les Anglais du territoire persan, sans délai; tandis qu'en faveur de la Perse, elles sont bien moins précises, (ju'elles prêtent à l'interprétation et donnent une grande latitude à h\ partie contractante, sauf l'engagement très-nettement spécifié de fournir des canons, fusils, officiers, ouvriers en tel nombre que la Perse demandera.

Ces engagements semblent prouver que Napoléon n'avait pas une idée convenable-

ment juste de Tctat de la Perse. On se demande ici à quoi avaient donc servi les mémoires de ]M. l'adjudant- commandant llomieu et son dévouement.

Ils n'ont probablement jamais été mis sous les yeux de Napoléon, ou bien il ne les a pas lus. Ce n'était plus, en effet, la Perse d'autrefois, ce n'étaient plus ces puissants monarques que l'histoire nous montre toujours prêts à subjuguer la liberté de la Grèce par les armes ou à la corrompre par l'or. Son antique splendeur était évanouie depuis longtemps. I^ Perse de 1807 sortait d'un siècle de guerres civiles, d'une longue et obscure anarchie. Ses finances étaient ruinées, son commerce intérieur nul, son commerce extérieur réduit à peu de chose. Elle n'enva-

liissuil plus, elle était envahie elle-même. Quelques uiilliers de llusses avaient suffi pour s'emparer en peu de temps de son territoire et menaçaient le cœur de l'empire.

I^lUe était donc loin d'être en position de l'aire la j'uerre à l'Angleterre. Il lui aurait fallu en outre traverser les territoires de peuples a ^reclescpiels elle était en hostilité secrète , ou déclarée. Tout ce cpi'on pouvait attendre d'elle, c'était une simple déclaration de guerre à l'Angleterre et l'expulsion des Anglais de son territoire.

Quant aux instructions au général Gardane, elles portent le sceau du génie de Napoléon, lilles sont particulièrement son œuvre. Elles précisent admirablement l'intérêt de la France, celui de la Russie,

celui de la Perse, le but de la mission. L'intérêt de la France est d'arrêter les progrès de la Russie en Perse.

H lui importe qu'elle ne reste pas maîtresse de la Géorgie d'où elle aurait accès sur la Turquie.

La mission a pour but d'opérer une diversion en Perse contre la Russie, d'organiser son état militaire, en un mot, de la rendre plus forte, plus redoutable aux Russes.

La Perse a tout intérêt à l'alliance de la France et à une action commune contre la Russie, son ennemie naturelle.

Les considérations sur l'Angleterre étaient de nature à moins frapper la Perse. Ici, en effet, le danger pouvait être réel, mais il était trop éloigné pour toucher beaucoup cette

puissance. Et il était douteux (|ue la pauvreté de la Perse eût l'attrait de l'Inde pour les Anglais.

Les ressources, les moyens d'action employés pour atteindre le but de la mission, étaient-ils suliisants?

Ils suffisaient, croyons-nous, pour le but principal, celui de préparer les voies d'une expédition aux Indes. Mais ils étaient évidemment trop faibles, si on considère qu'à cela ne se bornait pas sa tàrlie, qu'elle avait un tri[)le but, qu'elle devait combattre en Perse la Russie et l'Angleterre, et que la première était sur les lieux et la seconde très-près de SOS forces. Aussi tout prouve qu'elle devait être soutenue, et qu'elle ne fut laissée à ses propres forces que par l'effet de circonstan-

ces inallieurensos (jiii exigèrent ailleurs l'attention deNapoIéon. Qu'était-ce, après tout, cjue quelques officiers à cette distance de leur patrie, avec la difficulté des communications à cette époque de guerre générale, pour obtenir les importants résultats qu'on désirait?

On donnait à la Perse, il est vrai, des armes, des officiers; mais ces Français, ils allaient rencontrer des obstacles, des difficultés pour ainsi dire à chaque pas, chez un peuple avec knpiel ils différaient sur tant de points, la race, la religion, les mœurs ; dont ils n'entendaient pas même la langue, ce qui accroît les difficultés au-delà de ce qu'on saurait imaginer.

Ensuite ce n'est pas en un jour qu'on peut

former des troupes à la science militaire de l'Europe. C'est là surtout qu'il faut tenir compte d'un élément essentiel, le temps.

Dans notre Europe même si policée, est-il si facile d'introduire les réformes utiles? JN'ont-elles pas à lutter souvent longtemps avant de triompher, contre des préjugés et les intérêts, si habiles à se défendre! En Asie c'est l)ien autre chose, ce sont des innovations que tout repousse.

On peut bien donner un costume nouveau plus commode, enseigner même assez vite la manœuvre; mais c'est encore peu de chose : leur donnera-t-on la force, la disci- • pline, l'esprit qui cinime nos soldats? L'expérience montre c(ue ces choses, qui sont la vraie cause de leur supériorité, font partie

36 INTIIODUCTION.

d'une race, d'un ordre social, d'une civilisation plus haute, et que les troupes d'un despote d'Asie ne connaîtront jamais. Doutet-on que du temps des Xerxès, il ne se soit trouvé des transfuges pour instruire les Perses dans l'art militaire des (irecs? Ceux-là ont-ils été i)lus heureux dans leurs entreprises contre l'esprit de la Grèce?

C'est dans les seuls pays libres que les hommes savent mourir d'une mort forte et délibérée, parce que là seulement ils ont une famille, une patrie, des droits et des devoirs.

Une condition essentielle du succès d'une entreprise lointaine, c'est sa prompte exécution. Napoléon lui-même semble le reconnaître en ordonnant à ses officiers la plus grande activité et le plus grand secret. Or

INTUOnUCT[ON. 37

ce secret indispensable ne pouvait être longtemps gardé avec un ennemi aussi perspicace, aussi vigilant que l'Angleterre. Celleci éveillée et sur ses gardes, les chances, les difficultés de l'entreprise se multipliaient considérablement.

lia mission se rendit, suivant les ordres de Napoléon, avec la plus grande diligence à son poste. La roiite fut infiniment pénible et périlleuse. On traversa des pays presque tous en guerre les uns avec les autres. I^es Russes et les Serviens se battaient. I^s Curdes pillaient et incendiaient la Turquie d'Asie. La peste régnait en Orient. Les fièvres du pays attaquèrent la plupart des person- • nés qui formaient la mission de Perse. Néanmoins elles quittaient Constantinople sans

attendre d'être rétablies. Peu de temps après, la mission perdait le capitaine Bernard.

Une magnifique réception attendait à Téhéran la mission qui venait apporter à la Perse l'appui de la France et de Napoléon.

La cour et le pays firent éclater leur joie par des réjouissances publifjues qui durèrent plusieurs jours, he roi s'empressa de mettre sa signature au bas du traité de Finkenstein. Ij'expidsion des Anglais du territoire persan, le rappel de son ambassadeur à Bombay furent ordonnés.

Pour mieux montrer ses dispositions envers la France, le lloi signait encore quelques jours après une convention pour vingt mille fusils qu'elle s'engageait à fournira la Perse, un traité de commerce, et il cédait

INTROnUCTION. 39

à la PVance l'île de Karek , dans le golfe Persiqne.

Une [)artie essentielle dn but de la mission était donc obtenue.

Mais on s'abuserait si l'on croyait que ce fût sans i\ne secrète et forte résistance. L'influence anglaise qu'il s'agissait de combattre en Perse, était considérable. Elle était due à deux causes toujours très-puissantes : l'intérêt et la crainte. I^e commerce qu'avait la Perse se faisait prescpie exclusivement avec les Anglais. D'un autre côté, l'Inde leur rendait une intervention facile en Perse quand ils voudraient. I^t le bruit des empires (pii tombaient successivement, un à un, autour d'eux, avertissait et avait appris n redouter cette puissance.

An INTRODUCTION.

Qu'on ajoute à ces motifs l'impression récente qu'avait laissée l'ambassade envoyée en Perse par le gouverneur général de l'Inde en 1800.

Se proposant d'envahir l'îndoustan pour reculer au nord les limites de son gouvernement comme il les avait reculées vers le sud, il envoya dans un grand iippareil sir IMalcolm, homme habile, à Téhéran, pour de- , mander l'amitié de la Perse et la solliciter à attaquer les Afghans dont il redoutait dans ce moment une coalition avec le roi de Delhi, le souverain du Sind et le nabab des ISIahrattes, qui aurait contrarié ses plans.

ïiC Roi, les principaux personnages de la cour et du royaume, avaient à cette occasion reçu de riches présents et de grandes mar-

INTIIODUCTION. 41

ques (le la libéralité aii<]^laisc. Cette ambassade avait coûté plus de deux millions de roupies. Sir Malcolm avait ébloui facilement par son faste et son or une cour avare, un peuple intellijçent mais avide et pauvre. Il n'avait pas éparjijné les promesses. Et si les incpiiétudes que la Perse conçut bientôt pour elle-même du côté des Russes ne lui permirent pas de seconder les vues du cabinet de Tjondres, et si celui-ci, às(Mi tour, ne donna pas les secours promis, il n'en étîiitpas moins résulté des souvenirs et des relations que l'Angleterre était sûre de retrouver au besoin.

Aussi avait-elle des partisans zélés à la cour, parmi le^ ministres, daus la famille même du souverain qu'elle divisait, chez

les principaux du pays et dans la nation.

Mais l'intérêt du moment en Perse était favorable à la France. On avait besoin de sa protection contre la Russie.

Son succès, la mission le dut au grand nom de la France, à la gloire de iNapoléon et aux circonstances <pii mettaient ce pays dans notre dépendance. Tja partdes hommes dans les événements de ce monde est plus faible» qu'on ne croit vulgairement et que leur vanité n'aime à le supposer.

Toutefois la mission n'épargna rien pour réussir et se montra digne de la confiance du souverain.

Nos officiers, peu nombreux, se multipliaient, organisant l'armée, instruisant les troupes persanes , inspectant les places.

INTRODUCTION. i3

améliorant tout ce qu'ils pouvaient, étal)1issant une fonderie de canons à Ispahan, ne se laissant rehiîter par aucun obstacle, ni ceux qui étaient dans la nature des choses mêmes, ni ceux (|u'opposait très-souvent la volonté des hommes. F.n assez peu de temps, M. le capitaine Verdier eut 4,ooo hommes équipés et manœuvrant d'une façon s^itisfai' sante,à l'européenne. M. le capitaine Fabvicr, de son coté, présentait au Sha de Perse vingt pièces de canon attelées, bien supérieures à tout ce qu'on avait encore vu en Perse.

I^ur activité, leur courage, leur conduite, frapi)aient les Persans d'un respect qu'ils reportaient à la France, dont bientôt l'iniluence l'ut ainsi toute-puissante.

En même temps, l'objet principal de la

mission en Perse, les moyens d'une expédition pour les Indes, étaient pressés trèsactivement par le général Gardane. Les routes étaient partout relevées, les itinéraires tracés, les ports de la nier Caspienne et du golfe Persique visités avec soin, des renseignements précis recueillis, des plans dressés et emportés promptemeut en France, au fur et mesure, par quelque officier de la mission.

Une correspondance active était par le général Gardane entretenue à ce sujet avec nos légations à Constantinople , à Saint- Pétersbourg, à l'île de France.

Et la disposition des esprits en Perse était très favorable à notre expédition. Les Afghans même et les autres peuples ennemis

des Persans souriaient à cette pensée d'envahir les possessions anglaises, et n'attendaient que le signal de Napoléon. Ils se rappelaient les exploits de Nadir -Sha et les richesses que ses soldats avaient trouvées dans rinde. lis attendaient avec impatience le grand conquérant cpii devait les y conduire à leur tour.

Napoléon témoigna sa satisfaction de ces travaux en nommant le général Ciardaue comte de l'Empire avec une dotation en Hanovre et Westphalie de 5o,ooo francs de rentes [)our reconnaître ses services. Les officiers recevaient l'avancement qu'ils méritaient et que ne cessait de demander le général Gardane pour leur zèle et leur dévouement.

Mais tout ce /èle, tout ce dévouement (levaient bientôt échouer devant la force des choses! Jjix paix de Tilsitt vint changer la direction politique donnée d'abord au général Gardane.

A l'ordre d'une diversion puissante à opérer contre la Russie succéda l'ordre formel, pressant du cabinet de l'Vance, d'aider à un rapprochement entre la Russie et la Perse; un rapprochement entre la faible Perse et la puissante Russie!

Le général Gardane, se conformant à ses nouveaux ordres, obtint du roi de Perse d'une part, et du maréchal Gudowitsh, commandant toutes les forces russes en Géorgie, de l'autre, la cessation des hostilités et des préliminaires de paix.

Ici toininencèrent les dinicultt's de la mlsbion française.

La paix était bien le vœu de la Perse, mais elle voulait l'évacuation du territoire occupé par les Jlusses et la restitution de la Géorgie, et elle l'espérait par la protection de la France et de son influence toute-puissante sur la Russie.

lie maréchal Gudowitsh avait des pouvoirs pour traiter de la paix. Mais les ordres formels de son souverain lui enjoignaient de ne rien abandonner de ce que le sort des armes avait donné à la Russie. liC maréchal se retianchait absolument derrière ses ordres; rien ne l'autorisait à s'en départir. Toutes les raisons qu'on jwuvait faire valoir au maréchal devaient échouer devant cette

réponse péremptoire : les ordres de son auguste maître.

Quels moyens avait le général Gardane d'opérer le rapprochement que désirait son cabinet.^ Aucun, malheureusement.

I^a disproportion de force des deux adversaires était trop grande, l'un était à la merci de l'autre. Dans cette situation il n'y /i pas de conditions à faire, le plus faible n'a qu'à subir la loi du plus fort. Si la faiblesse élevait la prétention de discuter, elle serait absurde et ridicule.

La Perse devait donc subir la dure loi de la Russie, à moins que sa puissante alliée ne vînt mettre son poids dans la balance. Aussi la Perse invoqua-t-elle vivement le traité d'alliance de Fiiikenstein , la haute protec-

tioM i[\\i garantissait son territoire et reconnaissait qne la Géor^^ie en faisait partie.

Rlle faisait valoir que, de son coté, elle avait exécuté le traité en ce qui la concernait : l'expulsion des Anglais de la Perse et l'interdiction des communications avec eux.

Elle se plaignait de ne i)as avoir été comprise dans le traité de Tilsitt par son puissant allié. I-«s réponses du cabinet de Paris à ce sujet, d'abord que, à cette époque, la ratification du traité avec la France n'avait pas encore eu lieu, ensuite que la Perse n'avait pas, à ce moment, d'ambassadeur accrédité auprès de Napoléon, n'avaient pu la satisfaire. Le lloi revenait à toutes les occasions, et elles ne manquaient pas, sur le peu de

uO INTUOnUCTiON.

solidité de ces raisons. Selon lui, Nai)oIéon tout-puissant pouvait à Tilsitt, le lendemain d'une victoire, imposer sa volonté àla Russie. Jlien ne rempêcliait de stipuler au moins conditionnellenient, pour la Perse, sa fidèle alliée. Etait-il à présumer qu'elle rejetât des conditions avantagjeuses pour elle et ne les ratifiât pas .^ Ne s'était-elle pas mise entièrement sous la protection de la France et de Napoléon ?

Cette paix de Tilsitt, heureuse pour la France, était un malheur pour la Perse. Elle donnait à la Russie l'entière disposition de ses forces immenses.

Dans cette situation, le général Gardane crut conforme à l'intérêt de la France et à l'esprit de ses instructions d'encourager la

INTHODUCTION. 51

[lenséo dé la l^erse de traiter de la j)aix avec la Russie à Paris, sous la haute médiation de Napoléon, allié commun des deux parties contendantes.

La cour de Perse lit part de sa disposition au maréchal Oudowitsh, en demandant une trêve d'un an. Elle envoya à son ambassadeur à Paris, Asker-Khan, des pouvoirs pour traiter avec l'ambassadeur de Russie, IM. de Tolstoy.

TiC général Gardane appuya la proposition de la Perse auprès du maréchal Gudowitsh, qui consentit à la transmettre à son gouvernement et à un armistice en attendant la réponse.

Il informait, de son côté, son cabinet de la demande de Feth-Ali-Sha et des raisons

qui sollicitaient pour cju'elle fût accueillie

favoral)lement.

La réponse de Saint-Pétersbourg ne se lit pas attendre. Elle félicitait de snite le maréchal d'avoir rejeté la trêve d'un an, repoussait hautement la proposition de traiter à Paris, et enjoignait la reprise immédiate des hostilités, si la Perse n'acceptait sur-lechamp, sans délai, les conditions que dictait la Russie.

IjC maréchal avait ordre de marcher de suite en avant, de ne |)lus arrêter ses armes.

il reprit, en effet, les hostilités et vint bientôt mettre le siège devant Irevan, auquel il donna l'assaut. Mais il éprouva un échec éclatant dû aux officiers français.

Le cabinet de Paris, à son tour, repoussai la

INTHOnUCTIOX. 53

médiation puissante que la Perse sollicitait.

I/C cabinet de Saint-Pétershonrg et le cabinet de Paris se fondaient dans leur refus sur les mêmes raisons.

Pourtant la raison principale de l'éloignement des lieux^ qu'ils invoquaient, ne pouvait pas être bien sérieusement mise en avant.

lia France avait bien accepté, il y avait encore peu de temps, d'être l'arbitre entre ses deux alliés, la Russie et la Porte.

r.a Russie avait bien accepté cette médiation.

Quand le général Gardane Ht avec douleur connaître le rejet de la médiation de son gouvernement, la cour de Perse fut consternée. Elle comprit qu'elle était livrée à ses propres forces devant la Russie.

Par ce refus, Tinfluence française, à son tour, était perdue en Perse.

Cette décision compromettait tous les résultats obtenus jusqu'à ce jour parla mission.

11 ne fallait plus songer à la Perse pour une expédition française dans les Indes. A quel titre, de quel droit lui demanderait-on maintenant de faire la guerre à l'Angleterre.»^

On abandonnait un grand intérêt. On sacrifiait la politique traditionnelle de la France à l'amitié de la Russie qui pouvait changer demain.

Mais le tort le plus grave, à nos yeux, c'est qu'on manquait à la parole donnée.

Quant à la Russie, dont il semble vraiment dans la destinée de ne pas rencontrer d'obstacle sérieux à ses désirs en Asie, elle

renversait une influence qu'elle redoutait pour l'avenir. Afin d'y arriver, elle manquait, dans cette occasion, de la manière la plus blessante, aux égards que lui imposait son alliance avec la France.

Klle s'était engagée à servir les vues de Napoléon contre l'Angleterre et, en Perse, elle faisait échouer son plan.

Elle jouait là le jeu de son ennemie.

Aussi sa conduite permettait aux Anglais

d'insinuer près la cour de Perse, non sans

vraisemblance, que la paix de Tilsitt n'était

pas sincère, que les vrais amis de la Russie,

c'étaient les Anglais, et qu'ils obtiendraient

d'elle, en trois mois, pour la Perse, ce que la

France s'efforçait vainement d'obtenir.

liCs partisans inquiets de l'alliance anglaise 1 4-

56 INTUODUCTION.

reprirent courage. I^s bruits les plus perfides, les plus alarmants étaient activement répandusde tous côté^. Tantôt on expliquait le refus de la France par un accord secret entre la Russie et elle pour envahir la Persequ'on amusait par des promesses; tantôt on disait que la France avait des revers en Espagne,qu'elle avait une coalition formidable sur les bras.

Comme pour donner plus de créance à ces bruits, les nouvelles du cabinet de Paris, qui auraient du être plus frécpientes, devenaient, au contraire, de plus en plus rares.

Le général Gardane ne pouvait tranquilliser la cour irritée et alarmée en opposant à ces bruits des nouvelles officielles de sa cour. 11 en était réduit lui-même aux conjectures.

INTHODUCTtON. 57

\.es Anglais étaient parfaitement au courant des affaires non seulement de la Perse, mais de l'Europe. Tout à coup, une force navale imposante apparaissait à point nommé dans les eaux du golfe Persicjue. Sir Jones était à bord, chargé d'une mission du roi d'Angleterre pour Fetli-Ali-Slia.

Dans cette circonstance, cette nouvelle produisit l'effet attendu. La cour flotta dans une pénible incertitude. Agitée, inquiète du parti fpi'elle prendrait, elle mit une grande (nrconspection dans sa conduite. Elle temporisa d'abord et dit qu'elle attendrait pour agir d'avoir la certitude de son abandon de la part de la France. Puis elle sonda le général Gardane pour savoir quelles conséquences aurait pour l'alliance de la France

l'admission de l'ambassadeur d'Angleterre, r^e général Gardane objecta ses ordres : ils étaient précis. Ils lui prescrivaient l'expulsion des Anglais de la Perse. Celle-ci, de son côté, s'était engagée à interdire toute communication avec l'Angleterre. Il posa le cas de sa retraite de Téhéran, en vue d'infraction à cet engagement. De son côté, sir Jones ne restait pas inactif. Il pressait, offrant à la Perse une amitié plus efficace que celle de la France contre la Russie. Il apportait des subsides et des présents bien plus considérables qu'à la première ambassade que celle-ci devait éclipser. En cas de refus de la cour, c'était la guerre qu'il déclarait et le renversement de la dynastie régnante. Un prétendant royal de la dynastie déchue de

Kérim-Khan était déjà à bord des vaisseaux anglais.

La division était partout, dans la famille du Roi, à la cour, chez les grands. Le peuple murmurait et s'agitait. îl était devenu hostile ciux Français qui ne sortaient plus sans une escorte persane ' .

Les nouvelles de France cependant, attendues avec tant d'anxiété par la mission française et la cour, n'arrivaient pas.

TiC Roi et la cour, à bout de patience et n'ayant plus d'espoir, cédèrent aux circonstanceSé

Le Roi dit qu'abandonné par la France il était trop faible pour résister, à la fois, à la Russie au nord et aux Anglais au midi de ' V. le journal do M. Jouannin «le février 1809.

60 LNTRODUCTION.

ses Etats, sans exposer la Perse à une ruine certaine. L'admission de sir Jones , déjà résolue secrètement peut-être, fut officiellement résolue et annoncée.

La douleur de la mission française ne fut pas moindre que celle des Persans qui s'étaient ralliés à nous, et que les qualités de notre nation nous avaient attachés. Ce parti sympathique à la France espérait de notre alliance plus d'avantages pour la Perse que de celle de l'Angleterre.

Dans cette situation doidoureuse, ignorant les événements, ne connaissant d'autres nouvelles que celles que la cour de Perse voulait bien lui communiquer, tandis qu'il aurait dû l'instruire, le général Gardane était livré à toutes les incertitudes.

Il fallait prendre une décision.

Malgré sa déclaration, lanibassadei r d'Angleterre allait être admis à Téhéran, où la cour se disposait à le recevoir.

Gonvenait-ii de rester à côté de cet ambassadeur dont il avait l'ordre formel d'obtenir l'expulsion.''

Quelle serait sa nouvelle position en face de sir Jones qui revenait en triomphateur avec un faste extraordinaire, de grands présents et de l'or à profusion ?

Attendrait-il que la cour de Perse, mal disposée et cédant aux sollicitations de sir Jones, lui ordonnât à son tour de s'éloigner, ou que la population lui fit comprendre les désirs secrets de la cour?

Lui était-il permis d'exposer, sans utilité

pour le pays, la vie des braves gens qui raccompagnaient?

Quels étaient les desseins de son cabinet qui l'abandonnait ainsi? Quel intérêt prenait-il encore à cette mission?

La réponse, la seule qu'il eût faite à ses demandes réitérées d'une direction, et à sa résolution de se retirer en cas d'admission des Anglais en Perse : « Vous devez tenir à votre poste et le défendre tant qu'il peut être conservé, » lui laissait l'appréciation de la situation.

Et il était raisonnable, en effet, qu'on laissât celui que la confiance de l'Empereur avait appelé à ce poste, juge, dans une large limite, de ce qui ne pouvait être apprécié que par lui et sur les lieux.

INTROnUCTlON. 63

lit gcrit-nil (iardane crut (jne la dignité de la France, celle de son souverain ne devaient pas être exposées. I^a mission avait rempli son but provisoire. Elle ne pouvait plus rien Caire d'utile en Perse.

Le général Gardane pensa que son départ, sans inconvénient dans ces circonstances, aurait l'avantage d'éviter à notre politique, sur un théâtre lointain, de nouvelles complications, il informa son gouvernement de la résolution qu'il prenait, ajoutant qu'il se retirerait de Perse lentement, de manière à pouvoir recevoir des ordres si son cabinet jugeait à propos d'en donner.

lia mission française prit solennellement congé du roi de Perse le 12 février 1809, et quitta Téhéran le lendemain. T /ambassadeur

64 INTHODUCTION.

(l'Angleterre, sir llarford Jones, connu par des talents qui valaient mieux que ses principes, y entrait avec un grand éclat rpielques jours après. *

I /Angleterre était plus heureuse que nous. Mais si on compare, à l'occasion de cette mission, la conduite des cabinets de France et d'Angleterre, on en voit la raison.

Tandis que la mission française, si importante, était abandonnée par son cabinet, n'osant rien, dans des circonstances difficiles et au moment d'une crise, l'action de l'Angleterre, au contraire, était incessante, sa décision partout puissante et résolue. Déjà mieux placée que la France pour agir, elle agissait en Perse, au dedans, secrètement parses actifs agents, au dehors parses habiles

consuls. Elle prodiguait l'or. Elle était instruite de tout. Nulle part sa vigilance n'était en défaut. Ses agiles vaisseaux portaient partout les ordres et la pensée de son vigoureux gouvernement.

Car, il faut bien le reconnaître, quelque sentiment qu'on lui porte, qu'on la haïsse ou qu'on l'envie, l'Angleterre, dans la guerre périlleuse qu'elle soutint contre son grand adversaire, montra une force, une habileté une résolution extraordinaires. Et les grands hommes ne lui manquèrent pas. Tandis que les uns conduisaient sa politique, les autres portaient à la tribune cette éloquence qui, dans certains moments, agite les peuples et les entraîne, en s'adressant aux plus nobles instincts de la nature humaine. De

66 INTUODUCTION.

l'Angleterre passait sur l'Europe comme un souffle ardent de liberté. Rome libre, seule, en des jours de péril aussi, connut cet esprit, cette politique , ces accents. L'Angleterre menacée était un cratère ardent. Et cependant la Russie a plus fait échouer le plan de Napoléon en Perse que l'hostilité de l'Angleterre !

Voilà ce que nous valait son accord en attendant qu'elle nous fût plus fatale. Nation infiniment dangereuse, parce qu'elle est plus jeune que ses rivales , la France et l'Angleterre, et qu'étant une puissance partie européenne, partie asiatique, la civilisation se trouve au service des instincts, d'un principe, d'une politique et d'une morale asiatiques.

Qui donc a gagné à la retraite de la France de Perse? La Russie seule.

L'hostilité aveugle de la France et de l'Angleterre l'a servie. Elle en a habilement profité!

Qu'on mesure le chemin qu'elle a parcouru depuis, on verra combien étaient éclairées et sages l'ancienne politique delà France et les vues de Napoléon lorsqu'il envoya la mission du général Gardane. Combien fut Hitale l'erreur de son alliance, et combien désormais opportun l'accord de la France et de l'Angleterre pour sauver la liberté, la civilisation de l'Europe! Car pour l'Amérique il n'y a rien à craindre. Malgré une crise sanglante, tout indique que ses institutions continueront à se développer avec éclat a

l'ombre du fier drapeau étoile. Maintenant ce Caucase dont les cimes escarpées et les guerriers rassuraient encore , il y a peu de temps, les cabinets de l'Europe, la Russie l'occupe. La malheureuse Pologne n'est plus un embarras pour elle. La voilà libre de ses mouvements et maîtresse de la route.

Toutefois l'ambassade de Napoléon en Perse, si elle vit briser sa mission dans ses mains, ne fut pas stérile. Elle lit par ses travaux mieux connaître la Perse à la France. Elle laissa dans ce pays plusieurs milliers d'hommes formés à notre tactique, des notions militaires plus justes, de meilleures armes, une fonderie de canons. L'organisation militaire qu'elle y créa, a subsisté jusqu'à nos jours. I^e goût des Persîins pour les

choses de la France et leur sympathie pour elle furent son œuvre.

Certes, elle ne répandit pas parmi eux un or qu'on ne lui fournissait point, mais par sa loyauté, sa franchise , elle fit estimer le carîictère de notre nation. EnBn, ce qui prouve qu'elle représenta en Perse dignement la France, c'est qu'elle a laissé dans ce pays une grande impression qui dure encore.

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