C VM BODGE ET SIAM
dans la plaine <l herbes au nord de Battambang à la rencontre ( li- la roule du Siam vers taigkor, il nie restait à x achever tout d'abord L'examen des \oies de communication, indispensable pour mon élude.
En ce qui concernait le bassin du golfe de Siam dans lequel n'était compris qu'une faible partie du terrain à visiter, les indications données par les voyageurs français ' sur l'unique roule fréquentée dans la direction de Bangkok ainsi que les renseignements fournis par M. Ilarniand. alors consul au Siam. m'avaient montré qu'il \ aurail lieu d'en adopter le tracé pour la ligne du télégraphe et que l'élude géographique dans ce |>a\s serait par smle limitée.
j ai divisé celle-ci en deux parties : P élude dans le bassin du Grand- Lac : 2° élude dans le bassin du golfe de Siam.
Au cours des dix-neuf mois qu'à duré celle mission, le minimum marqué par le thermomètre a élé de 1".?" le (> janvier 1883 dans la plaine d'herbes de Battambang, et le maximum de H)° le 8 mars de la même année sur les terrains sablonneux de la ligue de partage des eaux du Grand-Lac el du golfe de Siam.
parla
Les itinéraires parcourus en éléphant et à pied ont un développement de plus de quinze cents kilomètres.
La ligne télégraphique de Pnom-penh à Bangkok a 669 kilomètres. La première partie, de Pnom-penh à Battambang (306 kilomètres), a été construite pendant la saison des pluies, du 28 mai au 26 novembre 1882; la seconde partie, de Battambang à Bangkok (303 kilomètres), l'a élé pendant la lin de la saison sèche et le commencemenl de la saison pluvieuse, du Ier janvier au 16 juillet 1883.
Lorsque le (racé était jalonné dans un district, les chefs indigènes qui m'avaient guidé ou accompagné, me quittaient à sa limite el tandis que je passais sur le territoire suivant ils faisaient débrousser ou déboiser la voie el placer des poteaux auprès des jalons. Ensuite avec mon colla-
I. MM. Brossard de Corbignv, lieutenanl devaisseaucl Seligmann-Lui, ingénieur • les télégraphes.
borateur Biot et une équipe indigène je procédais à la construction remarquablement aide par les autorités et les travailleurs du ]>;i\s.
Quand l'étude des voies de communication dans la première partie avait été terminée et que le (racé télégraphique étant fait jusqu'à Batlambang il s'était agi de mettre debout la nouvelle ligue, j'avais demandé que le surveillant des télégraphes, Biot, servant à Pnom-Penh, fût attaché à ma mission.
M. Biol.
Biot, qui fut ainsi mon premier compagnon était venu en Indo-Chine
en 1868 comme soldat d'infanterie de marine, il était originaire du département de la Doidogne. Je le connaissais depuis une dizaine d'années ; avant d'aller à Kampot je l'avais eu deux ans près de moi au télégraphe à Longxuyen. en ( lochinchine.
Il était doux avec les indigènes, chose particulièrement utile dans son métier et s'entendait admirablement avec eux. Mon affection pour lui datait de cette époque, son caractère honnête et droit, sa simplicité et l'attachement qu'il me témoigna lui-même l'avaient fait naître. En l'emmenant, j étais sur (I avoir un collaborateur dévoué, courageux et fidèle. Quand je le connus à Longxuycn. Biol avait deux animaux qu'il affectionnait beaucoup et dont l'un causa sa mort ainsi qu'on le \ erra plus loin. Le premier était un gros singe, vraiment féroce, qu'il avait nommé Pierre et que lui seul pouvait approcher.
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Le second, un pélican. <( François » s'en allait à la pêche le matin sur le lleuve ou dans les marais et revenail régulièrement à la case à midi cl le soir. Le pélican logeait auprès du singe qui était enchaîné mais dont il avait grand'peur. Il ne le fuyait cependant pas étant habitué à vrvre cote à cote avec lui depuis l'âge où Biol l'avait, tout petit, presque sans ailes, rapporté de la chasse, il y avait trois ans.
Biot soignait très bien l'un cl l'autre, aussi ils mont raient joie grande quand il revenail après les courtes absences que voulait son métier.
I n jour François ne rentra pas. Biot l'attendit huit jours ballant le pays en tous sens, s'informant si quelque chasseur ne l'avait pas tué par mégarde, ne pouvant supposer un instant qu'il avait pu se joindre à une bande de ses congénères et restant convaincu qu'un crocodile avait dû l'engloutir.
Lorsque Biol fut appelé à Pnom-Pciili. il \ amena. hi|u entendu, le singe, et quand pour me suivre il dut quitter son poste, il confia sa maison et sa bête à la femme de son domestique. Chaque fois qu'en cours de voyage, le domestique écrivait à sa femme, il \ avail îles recommandations pour Lierre: qu'elle de> ai I bien prendre garde de laisser fuir comme lavait fait François. Plût au ciel qu'elle en cùl inoins scrupuleusement tenu compte !
Pour 1 accomplissement du travail nous vécûmes quatorze mois ensemble, dans les forêts et les grandes plaines, recevant les averses. marchant dans les terres inondées ou sur les sables brûlants, visités parfois par la fièvre. Biot toujours d'humeur égale communiquait son entrain à ses ouvriers indigènes, relevant leur moral lorsqu'il faiblissait, par son exemple, sa gaieté, et ses plaisanteries à leur portée.
L'équipe était composée de soixante hommes, moitié Cambodgiens et moitié Annamites. C'était entre les deux groupes qui ne fraternisaient point, bille décourage et d'énergie. Ils donnaient dans leur petit rôle la noie de ce que L'émulation peut faire faire aux gens de ces pays.
A pari (|uel(jues-uns des \nnainiles liés au courant du métier, dressés par Biol ou venus de la direction du service à Saigon, les uns cl
les autres avaient été recrutés à Pnom-penh, dans la rue. C'étaient des hommes sans travail et même des vagabonds qu'il fallait savoir prendre. Se voyant enrôlés, traités comme de bons ouvriers, tous eurent l'orgueil de montrer qu'ils valaient mieux qu'on n'avait pensé d'eux. La considération que nous mollirions pour leur travail devenu rapidement bon les rendait contents et les faisait dévoués.
Les annamites gais, turbulents, jouaient le soir de grotesques scènes de théâtre malgré le travail rude du jour. Ils se décourageaient devant Ions les ennuis puis en riaient sous les moqueries de Biol moins d'un instant après. Ils se faisaient, entre eux, des farces et voulurent aussi en faire aux Cambodgiens, mais ceux-ci. dont l'axersion pour eux n'était pas un mystère, ne les supportèrent point ; plutôt taciturnes, ils accomplissaient leur besogne tranquillement el sans ostentation : comme ils étaient plus loris, les autres très agressifs, il fallut séparer les deux groupes, l'un campa en avant, l'autre en arrière de nous. Les trois quarts des uns et des autres achetaient un peu d'alcool lorsque c était possible el jouaient leur argent dès qu'il était gagné. Pour éviter les difficultés dans les villages nous avions toujours soin de faire les balles de bivouac à bonne dislance de ceux que nous rencontrions.
Les Annamites avaient un beau parleur dans leur groupe, ils l'envoyaient, de temps en temps, nous annoncer quelque chose résolu en commun.
Toute la bande, disait-il le plus souvent, demandait le retour au pays ; un jour celait à cause du travail 1res pénible, un aulre pour les tigres nombreux dans la forci, ou bien les sangsues pullulant dans les eaux ou bien encore parce qu'on les faisait se lever trop malin.
C'était presque toujours au moment du réveil qu'ils prenaient de pareilles décisions, en se levant meurtris de dessous les chars de matériel, les bambous ou les arbres, et en secouant les nattes qui leur servaient de couche.
Biol, alors allait vers eux. continuant sur son piston l'air de « Diane » qui les avait si fort exaspérés, puis il les sermonnait de son ton gouailleur et bon enfant. Mais déjà le riz cuisait dans- les marmites,
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les nattes étaienl roulées et toute la bande riait d'avoir eu une idée contraire à sa conduite.
Parmi les annamites se trouvai! un vieux Cambodgien d'un de ces villages de Cochinchine depuis Longtemps absorbés par 1 Vnnam. 11 savait à peine quelques mois de sa langue d'origine cl n'était guère reconnaissable qu'à ses traits et son costume mi-partie cambodgien, mi-partie annamite.
Il s'était fait une spécialité dans I équipe, d déroulait en tournant sur lui-même et cela d'un bout du jour à l'autre, les couronnes de fil de Ici' i|ii il passait à son cou: ceux qui voulaient l'imiter sous l'ardent soleil avaient bientôt les épaules écrasées, le cœur malade. Plusieurs fois nous voulûmes lui faire changer de rôle, trouvant celui-là trop pénible, il répondait : « Je ne sais faire que çà. et puis, tourner ainsi m'amuse! » Tout le monde l'aimait, il était simple et doux autant (pie for) et vieux; quand il avait dit avoir 7*2 ans, j'avais refusé de le prendre dans l'équipe pensant qu'il ne pourrait supporter la fatigue. Alors il m'avait supplié, disant qu'il avait plaisanté, qu'il avait beaucoup moins, mais ne savait au juste, et prenant une couronne de fil de fer dans chacune de ses mains, les bras tendus il avait défié les autres d'en faire autant, cependant tout le monde était resté persuadé qu'il avait d'abord dit son âge véritable.
Quand nous arrivâmes à Battambang, alors que. la première partie du travail terminée, l'équipe allait être rapatriée, le choléra qui venait de se déclarer dans le pays l'emporta. Les Annamites dans le groupe desquels il vivait en frère, sans craindre la contagion, nous ayant vu le soigner, lui firent un enterrement superbe et partie de leurs économies passa dans le festin qui comme d'usage suivit. Le pauvre Yom fut le seul que nous perdîmes de ces braves gens au caractère insouciant, tour à loin' indépendant cl docile.
Nous éloignant de plus en plus nous allions désormais marcher en territoire soumis au Siam, il me parul meilleur de composer l'équipe de
lre Série. — I 1°
gens du pays changés dans chaque province, encadrés par les trois meilleurs de nos hommes exercés.
Le choléra frappa celte année-là cruellement le Cambodge. Il nous suivit, faisant des victimes parmi les nouveaux travailleurs. Quand un malheur arrivait, ceux-ci hâtaient la besogne afin de sortir vite de la localité contaminée, mais le mal était partout dans le pays.
Nous trouvions facilement à recruter du monde, caries gens quittaient les villages et beaucoup pensaient avoir, en nous suivant dans les grandes [daines, plus de chance d'échapper au fléau.
A notre entrée dans le territoire de Mongkol-Borey, le chef de la province nous fit connaître que son pays comptait déjà quarante morts. Avant de pouvoir en sortir nous perdîmes à noire tour onze hommes. Nous soignions de notre mieux les malheureux atteints en sauvant quelques-uns. Notre calme maintenait notre troupe dans l'idée qu'elle n'avait rien plus à craindre que nous, et nous pensions qu'en nous voyant tranquilles, les gens resteraient persuadés qu'ils pouvaient l'être aussi.
Les deux dernières victimes expirèrent au coucher du soleil, un soir où nous étions campés au bord d'une mare.
\près le repas très triste en plein air. Biol fumait des cigarettes tandis que, sur ma petite table de route, je mettais au courant le journal du voyage. Une brise chaude faisait clapoter l'eau sur la boue. Le ciel avait toutes ses lumières, une comète était au milieu des étoiles.
Kol. 1 interprèle, vint nous due :
« Les travailleurs, pendant que vous mangiez, pris de peur, ont sans bruit quitté le campement. »
Nous restions seuls avec nos serviteurs et les trois ouvriers !
Le malin, quand le jour naissait, après le café pris. Biol qui se promenait rêveur au bord de l'eau, soudain revint vers moi :
« Les gens, avant de fuir, ont déposé les deux morts dans la mare ! »
Je le suivis cent pas. Les bordures des nattes enroulant les cadavres surnageaient légèrement. Les traces, sur la vase, montraient qu'on les avait l'ait glissera sa surface puis lancés vers le milieu de l'eau !