‹ Mission Pavie, Indo-Chine, 1879-1895 (volume 2)Chapitre 34 sur 87 · CAMBODGE ET S [ A M · texte numérisé non relu

CAMBODGE ET S [ A M

Celui-ci parcourt le même terrain, mais ses bords sonl couvertes de nombreux \illages. Il a comme principal cenlre, avant la rencontre du canal, Pékim, chef-lieu de la province, dans mie plaine cultivée en rizières et (mi cannes à sucre. Jusqu'aux approches de la mer. le pays continue à être 1res habité et très cultivé et Pétriou (on Sasong sao), à midistance de l'embouchure est. après Bangkok, le centre le pins important du Siam pour le commerce des ri/.

Fi° 59 — Bangkok Mausolée dans le temple du \ ci t K.iang sur le bord du Ménam

A. PAVIE 17 iuillel 1 88:i au 11 février 1884.

Lorsque la construction du télégraphe avail été terminée, j'avais demandé el obtenu du gouverneur de la Cochinchine, M. Charles Thomson, l'autorisation de reconnaître, en rentrant dans la colonie, le pays entre la ligne télégraphique et la mer jusqu'à la rencontre de mes précédents itinéraires.

Je me mis" en roule ayant pour but de relever les cours d eau navigables, de visiter la côte sur toute son étendue et de parcourir, entre elle et le télégraphe, les itinéraires intéressants, afin d'arriver à me taire une idée aussi exacte que possible de l'orographie et de l'hydrographie de

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cette vaste région el <l en dresser, aidé des documents que j avais déjà, la carie générale.

L'itinéraire a un développement de plus de 1,800 kilomètres.

Dans les années qui suivirent, j'ai parcouru bien des régions (ont aussi nouvelles pour la géographie que les immenses solitudes au milieu desquelles s'étend le massif des Krevanh par les forêts duquel j'allais cheminer, je n \ ai pas pareillement éprouvé ces sensations qui tour à tour contentent et attristent le voyageur lorsqu'il se voit en « terra incognita » puis qu'il constate qu'elle est solitaire et que la fièvre des huis y est souveraine cl frappe ceux qui la bravent.

Aujourd'hui, seize ans se sont éeoidés et cependant je reste le seul Européen qui ait visité la plupart des forêts el des monts de cette contrée où les indigènes ne circulent qu'à contre-coeur, aggravant le mal qui soin eut les terrasse, par la superstitieuse croyance qu'ils sont victimes de la colère des génies dont ils ont violé les retraites.

Parti en pleine saison des pluies, époque mauvaise pour la santé dans la marche en forêt, je payai tribut à l'impitoyable fléau né de l'humus accumulé sous les ombrages sans fin. Je venais reprendre des forces chez les missionnaires de Pétriou et de Chantaboun : MM. Schmitt, Perbel cl Quentric, dont le bon accueil et les soins nie remettaient vite debout.

Quand novembre arriva ramenant le beau temps et la fraîcheur, le voyage devint une promenade incomparable dont je voyais avec regret se rapprocher le ternie. Presque en même temps je me trouvai en territoire cambodgien proprement dit el il nie fut possible de louer deux éléphants grâce auxquels le trajet ne fui plus une fatigue.

Les moyens de transporl permis par mes ressources étaient lies réduits el je ne pouvais pour ainsi dire pas emporter de provisions. Du reste je m'habituai très bien à me passer de toul ce que je ne trouvais pas dans les villages. Mon souci était d'avoir seulement, avec l'indispensable, ce qui devail rendre le voyage fructueux. Le matériel photographique. très lourd à celle époque, lenail surloul grosse place dans le bagage. M. Schmitt, quand je le quittai, réussit à me faire emporter une bouteille d un gros \ m porluguais, elle me dura quinze jours. \u \ oyage précédent,

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j'avais confie au gouverneur de Vatana une provision de \in destinée au relour. Je ne pus pas m'en charger quand je revins et je la lui laissai avec un mol pour le premier Français qui passerait : un missionnaire, se rendant au Laos, en profila.

Fig. 60. — Femmes et jeunes filles dans un des villages de M. Schmitt,

.1 exécutai ce voyage avec les moyens les plus sommaires de marche cl dans des conditions dures qui me rendirent difficile même le recrutement de quelques domestiques, mon ancien personnel, l'aligné, avant préféré, sauf un petit Chinois, regagner la Cochinchine avec Biot plutôt

que d'entreprendre une nouvelle campagne.

Je fus en particulier réduit à engager comme cuisinier un Chinois âgé, inintelligent et fort désagréable, qui se prétendait réfugié politique et avait surtout pour but, eu venant avec moi. de gagner Saïgon en se formant un petit capital et sans rien dépenser.

Mes explications que le voyage ne sérail pas direct cl durerait fort longtemps n'avaient pu trouver accueil chez lui. Il disait volontiers qu'il ne croirait jamais que je mettrais six mois à faire un voyage qu'il fallait quinze jour pour accomplir, et que si lentement ([ne j allasse, quels que fussent mes écarts du chemin, il était persuadé (pie nous serions arrivés avant six semaines au plus.

Kn cours de roule il finit par avoir un grand désappointement qui se traduisit par une sorte de haine pour moi: il racontait aux gens des villages qu'il avait cru partir avec un grand seigneur et qu'il était honteux de mon pauvre équipage. Il se renseignait constamment sur noire position géographique mais ne la comprenait pas : ceux qu'il interrogeait s'amusaient de sa sottise et 1 embrouillaient encore par leurs indications.

Sans doute il m'eût abandonné si l'idée (pie son pécule grossissait ne l'eût retenu. Son très grand appétit empêchait (pi il ne nie fil souffrir de sa cuisine. Il cherchait à me causer toutes sortes d'ennuis pensant (pi à bout de patience j'abrégerais le voyage. Ses malices se retournaient contre lui: il était exaspéré de ma patience.

Un jour j'avais attaché, en le lui recommandant, un podomètre à sa boutonnière; croyant cet instrument indispensable à mon travail il me dit à l'étape qu'il lavait perdu au passage d'un étang.

« Eli bien retourne le chercher . j'attendrai ton retour pour manger ! »

Jetais bien convaincu qu'il avait déposé l'objet au pied de quelque arbre voisin. Quand il me l'apporta, un quart d'heure après, je l'engageai en plaisantant à se reposer avant de cuire le dîner mais le pauvre diable avait faim tout autant que moi-même et il eut vite fait de prendre sa marmite.

A Saïgon je lui remis 80 piastres, toute son économie. Le soir il pria

l'Annamite, gardien do la maison, d'aller lui acheter pour six sous d'eaude-vie qu'il but sans en offrir à l'obligeant concierge. Celui-ci, mécontent, lui reprocha d'être assis sur le lit do camp où sa femme était couchée. Le (lliinois s'excusa de son inconvenance, disant n'y avoir pas pris garde, puis mortifié à l'extrême des reproches que l'Annamite lui prodiguait il dit: « je xais me pendre », et sortit.

Toute la famille annamite le suivit curieusement appelant les voisins pour voir ce qu'il ferait.

Il se pendit vraiment, on dut couper la corde. Je saisis celle occasion pour le renvoyer.

Quelque temps après je rencontrai un Anglais, que je connaissais, il me dit :

« J'avais pris à mon service un Chinois qui a été votre cuisinier, maintenant il est parti me laissant son paquet; si vous le revoyez vous pourriez lui faire connaître que ses effets sont chez le commissaire. »

« Figurez-vous », ajouta t-il, « le gaillard me volait, je le lui ai dit, il a recommencé; alors je l'ai emmené dans ma chambre, j'ai fermé la porte et j'ai pris ma canne: en voyant ces préparatifs, il a si vite ouvert la fenêtre et sauté du premier étage que je n'ai pas pu voir vers où il est allé ! »

J'ai rapporté l'aventure de ce serviteur que je n'avais pu m' attacher et qui contribua à rendre mon voyage pénible. Voici celle d'un autre de ses compatriotes engagé en même temps el qui me quitta presque aussitôt après.

J'avais alors l'intention défaire figurer dans mes recherches littéraires un conte chinois tiré du recueil nommé « Nam ko ». et je eberebais quelqu'un pour l'illustrer. Lu Chinois remarquable artiste dans son genre était pour ce travail entré à mon service.

Afin qu'il put dessiner très à l'aise, j'avais profité de l'occasion d'une barque pour l'envoyer à Chantaboun où je devais passer deux mois plus tard et je lui avais remis une recommandation pour le missionnaire.

Quand j'arrivai à Chantaboun ce dernier me raconta:

« Votre peintre m'a envoyé pour vous ces dessins et cet argent reçu en trop pour votre service, car il l'a quitté.

« La barque qui le portait s'étant arrêtée à Bang Pla Soi, il est allé à terre pour se promener. Un Chinois enchaîné, emmené à la prison par des gardes, passant près de lui. lui a dit :

« Frère, si lues de Trieu-Ghau, sauve-moi: je suis prisonnier pour la somme de cenl piastres que jamais je ne pourrai payer? »

Fig. ni. — Photographie d'une des peintures de mon artiste chinois.

(( Le peintre n'avait que ses deux mois d'avance, ? i piastres, il est allé à la maison des jeux, a joué et ruiné le fermier qui lui a donné sa tille en mariage et l'a pris pour associé!

« Le prisonnier délivré est \enu me dire la nouvelle et m'apporter les dessins et l'argent ! »

Pendant celle exploration je rencontrai le premier chef Laotien «pie j'ai connu. Je ne saurais manquer de dire le souvenir que j'en ai gardé el l'impression qui depuis celle circonstance me rendit plus sympathiques encore les peuples de la grande vallée du Mékhong.

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U» MISSION IWYIE

L'itinéraire de Chantaboun à Srakéo était achevé, j'allais suivie jusqu'à Vatana cette route télégraphique qu'en prenant tant de peine, j'avais ouverte quand l'année commençait.

Epuisé de fatigue, j'éprouvais comme un serrement de cœur en me retrouvant si seul sur ces lieux, tant animés quand nous levions le fil qui en deux partagea la forêt.

Celait le 4 décembre 1883, par une matinée presque fraîche. Les bœufs de ma charrette allaient leur petit train, je suivais à pied. Une douzaine de chars nous croisant, lancés au trot, nous firent toul à coup déranger, chose peu commode, la route étant étroite et la forêt au bord. « Tout un nombreux convoi vient très peu en arrière ». me dit un conducteur.

Je m'assis sur l'herbe pour mieux voir.

Le Cambodgien de Srakéo qui menait ma charrette me raconta alors: « C'est sans doute la caravane du vieux Roi d'Oubôn, grand pays à l'Est de Korat et tout près du Mékhong. Ce prince est de la famille des anciens rois de Vieng Cliang. Comme il ne peut plus payer ec que Siam lui demande, on l'appelle à Bangkok où il mourra c'est sûr. car il esl très malade. Craignant de ne pouvoir revenir au pays, il emmène avec lui sa famille, tousses serviteurs et son bien. »

J'étais intéressé par la rencontre. Les charrettes, les chevaux et les bœufs porteurs défilèrent soulevant la poussière; vinrent ensuite des piétons bonimes. femmes et enfants, le visage fatigué par de longs jours de route, chargés pour la plupart de fardeaux très divers. Ils s'étonnaient et s'arrêtaient à ma vue. puis après un sourire échangé, hâtaient le pas pressés par ceux qui les suivaient.

Quoiqu'ils eussent pour la marche des vêlements usés, toul juste suffisants, je reconnaissais le costume laotien aux jupes étroites des femmes, rayées de couleurs autrefois vives, aujourd'hui effacées el qui, pour rendre l'allure plus aisée, étaient relevées aux genoux montrant leur dessous de cotonnade écrue.

Douze à quinze éléphants simplement équipés, sur lesquels je cherchai en vain le maître, portaient des femmes âgées et des petits enfants.

En arrière d'eux, le soleil me montra luisantes, de longues lanees de fer emmanchées dans L'argent; ceux qui les tenaient eseortaieul un palanquin, en avant duquel un petit chef avait en mains un faisceau de baguettes de rotins.

Le palanquin était dune légèreté grande, une pclite toiture en paillotte \ abritait un vieillard assis sur un lapis et que paraissaient gêner beaucoup les cahots de la marche.

Je me levai, saluai, puis me remis en roule.

« Attendez, je vous prie, vous êtes le premier homme d'Europe que je trouve en chemin: en me saluant vous m'avez fait plaisir, vous me connaissez donc? Dites-moi votre nom et recevez le mien?

« Asseyons-nous près l'un de l'autre un instant!' Seriez-vous pas médecin? Je souffre horriblement cl ne puis faire le trajet en éléphant non plus qu'en charrette ! Auriez-vous quelque chose pouvant me soulager? »

Et il me dit son mal.

Je m'approchai, je lui serrai la main, disant n'avoir à lui offrir pour tout soulagement que du lait conservé. Puis je lui dis mon nom.

En l'entendant, il eut comme une joie: « Ah! c'est vous qui avez mis en l'air ce fil le long duquel je marche depuis bientôt six jours et qui ainsi va droit jusqu'à Bangkok ! Je suis content, comme d'une chance, de vous trouver ici! Vous avez un bien mesquin convoi ! Une charrette à bœufs et vous marchez à pied! Laissez-moi vous offrir celui qui vous plaira parmi tous mes chevaux? »

J'acceptai le cheval et je lui offris un petit fusil à vent, le dernier cadeau dont je disposais.

Nous décidâmes de faire la halte du déjeuner dans une clairière voisine. Longtemps, seuls, nous parlâmes ensemble. Je lui dis mon désir d'aller au Laos, d'en connaître les royaumes, d'en servir les peuples. M'intéressant alors à l'extrême il m'entretint de son pays et des habitants doux, dociles cl bons. Il me dit aussi me tenant la main : « J'ai la conviction que les populations des rives du Mekhong seront satisfaites un jour : grâce à cette pensée je quitterai sans regret la vie. Puis il écrivil sur l en-

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veloppc bleue delà bouteille de lait, que je garde toujours, son nom el ces mois : « Merci beaucoup, gardons-nous une amitié fidèle. »

Il voulut encore que nous échangions nos montres l'une en fer nickelé, l'autre en aluminium, afin de pouvoir les montrer aux amis l'un de l'autre.

Le cheval, un poney laotien, me rendit grand service pendant les deux mois qui suivirent. Un jour, arrêté devanl l'estuaire de la rivière <l<' Paknam Venu, trop vaste pour qu il fût possible de le lui faire franchir à la nage ou en pirogue, je dus m'en séparer : j'en fis, à mon tour, don au missionnaire le plus voisin, celui de Chantaboun à qui je l'envoyai par mon guide.

Comme l'avait pensé mon conducteur de Srakéo le pauvre vieux prince dernier Roi d'Oubôn, mourut à Bangkok quelque temps après. Je fus. dix ans plus tard, assez heureux pour voir son pays et dire notre amitié à ceux-là très nombreux qui avaient gardé de lui bon souvenir.

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