CREATION DE L'ECOLE CAMBODGIENNE DE PARIS
23 aoûl 1885 au I I janvier 1886
Je complais à cette époque dix-sept ans de séjour en Indo-Chine et il y avait onze ans que je n'avais pas revu la France.
Au cours des voyages accomplis j'avais supporté fatigues et privations et passé bien des moments pénibles; je venais surtout de souffrir à l'extrême de voir le pays auquel je m'étais attaché, tomber dans un désolant état de trouble, et les populations auxquelles j'avais voué une affection profonde, plongées, par suite, dans la plus cruelle misère.
Les épreuves physiques et morales avaient épuisé mes forces, et je sentais l'impérieuse nécessité d'aller me retremper sur le sol natal.
Le Gouverneur, M. Charles Thomson, appelé en France, venait de quitter la colonie : il avail favorisé de tout son pouvoir les éludes géo-
graphiques, que (allais me trouver dans 1 impossibilité de continuer avec méthode el fruit dans la situation administrative on j'étais placé'.
Je résoins de demander un congé au général Bégin, son successeur intérimaire, et de le prier de m'cnlendrc sur la poursuite de l'œuvre que j'avais commencée. Je complais, s'il m'accueillait favorablement, lui soumettre aussi mon désir d'emmener en France, pour y être instruits, un certain nombre de jeunes lvbmers, recrutés, par moi, parmi ceux parlant la langue tbaie. el pouvant ainsi servir plus lard dans les pays siamois et laotiens.
Son arrivée était annoncée imminente à Pnom-Penh où il venait faire une visite au roi. Je ne le connaissais pas, je savais seulement son passé militaire très beau et sa réputation de droiture rigide, et j'avais bon espoir.
Sitôt qu'il débarqua, j'eus le contentement d'être demandé par lui. Tout de suite il me dit qu il connaissait ma passion pour le pays, <|iie lui-même ayant, dix-huit ans avant, tenu la campagne au Cambodge contre Pou-Combo, un sujet rebelle, il avait depuis la population en grande sympathie, que dans des séjours successifs en Indo-Chine il s'élail formé une opinion sur les choses cambodgiennes, et que, pour le cas actuel, j'allais être son critérium.
Il m'invita à lui donner ma manière de voir sur les points, relatifs aux troubles, qu'il comptait aborder avec le roi, et me trouvant en accord complet avec sa pensée, il m'emmena au palais comme son interprète.
Lorsqu'il en sortit, content du résultat de sa démarche, il me demanda ce que je pensais qu'il pouvait faire d'utile pour le Cambodge, et comment, pour moi-même, il lui serait donné de m'être agréable.
Je le suivis sur sa canonnière, comprenant qu'il serait pour le pays un protecteur éclairé, et sentant cpie son cœur devinait l'attachement pour lui qui naissait en moi. Quand le quittant à l'heure du départ, ayant obtenu ce cpie j'espérais, respectueusement je pressai sa main, j'étais
I. J'étais alors sous-chef du service télégraphique pour le Cambodge. ["•■ Série. — I.
désireux, au dernier des points, de pouvoir lui montrer, un jour, d'utiles résultats de l'aide précieuse qu'il m'allait donner.
Vouloir la mise à exécution immédiate ou prompte, des idées, des améliorations et des réformes dont la justesse, la valeur ou l'utilité le
Général Iîé"in.
frappaient était une des caractéristiques du tempérament du nouveau Gouverneur.
Depuis le commencement des troubles, j'avais, sans réussir, fait tous mes efforts pour qu'on tirât parti des éléphants dans le transport de nos soldats marchant dans l'intérieur. Afin de montrer à quel point,
au Cambodge, ces animaux sont bien domestiqués, j avais, dans une cliasse aux cerfs, donnée dans la plaine de Preyveng par le Second- Roi, et à laquelle prirent pari de nombreux officiers, remplacé moi-même le cornac de l'éléphant que je moulais.
Je ne manquai pas de dire ma pensée au général sur ce sujet. Il donna l'ordre, de l'expérience immédiate, de la marche en éléphant, d une compagnie d'infanterie de marine, chaque bête portant trois soldais, leurs armes, et pour huil jours leurs vivres. J'eus la satisfaction, lorsque j'étais déjà en France, de recevoir de lui la nouvelle que les troupes françaises, qui juscpie-là, au Cambodge, avaient marché à pied et arrivaient avec 40 pour 100 de malades quand elles axaient passé un mois en colonne, ne voyageaient plus qu'en éléphants, (pie tout le monde revenait en bonne santé cl qu'il n'y avait pas eu un accident à déplorer.
Un de ses premiers actes, fut d'obtenir du Gouvernement l'autorisation de former un régiment cambodgien destiné à remplacer les troupes annamites cantonnées au Cambodge: malheureusement il n'eut pas le temps de conduire cette œuvre utile vers un bon résultat. Son intérim, de courte durée, prit fin peu après qu'il se fut acquitté de la mission délicate de faire ratifier, par le roi, le traité prétexte des troubles.
Comme on le verra plus loin, nous devions nous retrouver, deux ans plus tard, dans les régions du nord, abus qu'il commanderait au Tonkin 1 armée d'Indo-Chine. Là je pourrais, par ma collaboration à la pacification de ce pays, lui donner celle satisfaction de m'avoir aidé que j'avais souhaitée de mes vœux ardents.
Presque tous les jeunes Khmers que le général Bégin m'autorisait à conduire en France ' savaient déjà un peu de français. Ils avaient commencé lélude de notre langue sous la direction d'un éducateur modèle, M. Bergier, professeur remarquable, dont la mort, après un 1res court séjour, fui pour le Cambodge une perle très grande. Il s'était donné à sa mission avec un zèle passionné cl un dévouement patriotique; il avait
I. Voir l'introduction du premier volume <lcs Études diverses, page suv,
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rendu ses élèves enthousiastes de la France et des Français, et les avait pénétrés de l'importance morale du rôle qu'ils pourraient par la suite remplir dans leur pays : aussi, je n'eus à être, auprès d'eux, que son simple continuateur, pour les préparera me seconder.
Muni des recommandations pouvant me faciliter ma tâche à Paris, je lus accueilli avec une bienveillance extrême par l'amiral Gallibert, ministre
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Fig. 8G. — Ecolo de Pnom-Penli.
M. Fontaine, professeur. — M. Bergier, directeur
de la Marine et M. Armand Rousseau, sous-secrétaire d'État pour les Colonies.
Je leur exposai que le Gouverneur et moi, avions en vue. non seulement de former de futurs collaborateurs à l'œuvre que j'allais poursuivre, mais aussi de montrer, pour la première fois, la France à des Cambodgiens jeunes, intelligents, instruits dans leur civilisation, fils de fonctionnaires de mérite, qui l'apporteraient dans leur pays une idée, aussi juste que possible, de ce qu'était le notre et des bons sentiments des
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Français pour les Cambodgiens1. Grâce à eux, le principe d'une École cambodgienne à Paris fut admis, el je n eus plus qu à m'éntendre pour son organisation provisoire avec le Directeur des Colonies.
Je me souviendrai toujours de ma première entrevue avec ce dernier.
Je venais de lui demander, de me donner un professeur pour les cours :
« C'est à vous que ce choix appartient », m'avait-il répondu, « je pourrais d'autant moins le faire moi-même que mon frère, qui a autrefois dirigé une mission de jeunes Egyptiens, est candidat el va se présenter. ))
Pendant qu'il parlait son visage évoquait en moi un souvenir lointain.
Je me revoyais en 1871, sortant découragé des bureaux du même ministère où je venais de faire une démarebe sans bon résultat.
En uniforme de sous-officier d'infanterie de marine, je passais dans un long couloir, j'y croisai un fonctionnaire qui semblait rayonnant cl sur la jaquette duquel un ruban rouge s'épanouissait tout neuf.
Je pensai que c'était un cbef de bureau nouvellement décoré, je saluai tristement car j'avais le cœur gros.
Il se retourna, bienveillant :
Sergent-major, n'auriez-vous pas obtenu ce que vous veniez demander? Dites-moi ce qui vous a amené ici?
Je recommençai ma petite histoire, dite déjà dans les bureaux.
Employé des télégraphes coloniaux en Indo-Chine lorsque la guerre avait éelaté. j'avais quitté l'administration pour venir volontairement reprendre, en France, du service militaire. Aujourd'hui que tout était fini et que j étais libéré, je désirais retourner là-bas dans mon ancienne place, mais ou m'avait répondu que ma requête devait aller eu Cochinchine. el il me paraissait bien long, pour mes ressources, d'attendre la réponse.
11 me dit : « Venez avec moi. »
I. En 1891, j'ai, dans le même ordre d'idées, amené à cette école, des jeunes Thaïs de la h, mlc Rivière Noire.
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Quand il entra, le silence se lit dans tout le bureau. Il prit mes papiers, y jeta les yeux et dit à un employé : « Réintégrez M. Pavie dans son administration, à son ancienne solde, el en faisant en sorte (pie sa campagne ne le nielle pas en infériorité pour l'avancemenl sur ses camarades restés à leur place. » Puis se retournant vers moi : « vous avez deux ans de séjour dans la colonie et six mois de guerre, voulez-vous un congé dans votre famille? »
— « Si c'était possible »
Jl parlait 1res doucement, j étais pénétré de reconnaissance!
« On va vous donner trois mois tout d'abord, vous en aurez autant après si vous le désirez. Donnez voire adresse el allez-vous-en. tout vous parviendra, traitement et congé. »
Je voulais le remercier, il disparut, sans doule très pressé. J étais si troublé pendant que les employés me faisaient asseoir que je ne songeai pas à leur demander à quel bon génie j'avais eu affaire.
Aujourd'hui, quinze ans étaient écoulés. Le chef de bureau de ce temps lointain, c'était le Directeur assis devant moi, j'en élais bien sûr! Je l'interrompis :
« Ma physionomie ne vous rappelle pas un sergent-major, en 71 ? ))
Etonné, il répondit : « non ? »
J'entrai dans des détails: il ne se souvenait de rien, et, ne sachant où j'en voulais venir, s'excusait, disant : « J'ai tant vu passer déjeunes gens par nos bureaux à cette époque et depuis lors ! »
Je pensai que son frère serait, pour mes Cambodgiens, hou comme lui l'avait été pour moi, et c'est ainsi que M. Goldcbeider fut leur premier professeur en France.
Après les années que je venais de passer en Indo-Chine, mon séjour en France allait se réduire à trois mois et demi.
En effet, peu après mon arrivée à Paris, j'avais été, sur ma demande. l'objet d'une proposition du Ministre de la Marine et des Colonies', el du