DEUXIÈME PÉRIODE
VOYAGES Al SIAM, AU LAOS OCCIDENTAL, U LAOS ORIENTAL, M TONKIN ET EN ANNAM
Cette période comprend mes premiers voyages au Laos, nies premiers passages du Mékhong vers le Tonkin et vers l'Annam, et le commencement des explorations méthodiques des régions laotiennes avec mes compagnons, jusqu'à mon départ pour la France le 1 3 mai 1 889.
I. Le récit détaillé des voyages de relie période se trouvera dans le ï" volume de lu même série.
lrc Séru:. — I.
L'ensemble de l'étude géographique présente un développement d'environ I l ,000 kilom. d'itinéraires dont plus de 5 000 de levés nouveaux.
Les territoires dont elle complète la connaissance sont situés exactement au nord de ceux qui ont été examinés dans la précédente période, ils sont étendus du l 'i° au 22° de latitude nord, et du 97° au 104° de longitude est de Paris. Ils ont surtout été étudiés dans la partie septentrionale, les marches dans le sud n'étant représentées (pie par la montée du Ménam et la descente du Mékhong. Les contreforts du Thibet, prolongés en une masse houleuse, progressivement abaissée jusqu'au 18". continuée à l'est et à l'ouest en deux rameaux considérables enserrant les vallées du Ménam et du Mékhong que séparent d'insignifiantes hauteurs, en constituent le système orographique.
La région est comprise dans les bassins: 1" du Ménam, 2° du Mékhong, 3" du Fleuve Rouge. i° de la merde Chine.
Le Siam proprement dit n \ soit guère du delta du Ménam. Le Laos occidental, où la cour de Bangkok lève un tribut, occupe les bassins des trois grandes rivières qui forment le Ménam. Le Laos oriental esl compris dans la vallée du Mékhong, il était également tributaire du Siam. une grande partie est devenue possession française. Les terres du Tonkin el de l'Annam n'onl pas exactement pour limites la ligne de partage des eaux du Mékhong, ainsi le petit plateau de Dien-bien-phu (Muong-Theng), situé dans le bassin de ce fleuve dépend du Tonkin. L'ancien Cambodge s'étendait au nord jusqu'au delà du Nam-Moun ; ce pays, détenu par le Siam. est en majeure partie peuplé de ( lambodgiens.
Quoique beaucoup des marches dont il va être question aient été opérées au Tonkin et en Anitam. ces voyages n'ont, pour ainsi dire, pas nus en contact avec la population annamite proprement dite, les cantons extrêmes de ces contrées étant, presque exclusivement, peuplés de gensde même origine que ceux qui habitentles bassins du Ménam et du Mékhong.
Ces derniers territoires dont la grande majorité de la population est Thaïe, et est surtout répandue sur les plateaux et dans les xallées, sont en outre habités par des peuplades d'origines diverses, disséminées dans
les forêts ei sur les montagnes. La plupart d'entre elles sont confondues, au Laos, sous le nom de klias que nous traduisons improprement par u sauvages ». Deux races montagnardes, les Méos et les Yaos, particulièrement vigoureuses, provenant de migrations récentes occupent les sommets les plus élevés.
La population esl surtout dense dans la vallée du Ménam proprement dit, c'est-à-dire à partir de la réunion des trois principales rivières qui forment ee fleuve, le Ménam Ping, le Ménam Yom et le Ménam Nan.
Les Chinois se livrent au commerce intérieur et aussi à I agriculture. Ils sont peu nombreux au-dessus du 16°.
Les Thaïs du Laos observent le même bouddhisme pur qui est pratiqué au Cambodge cl au Siam.
Des forets sans fin couvrent la majeure partie du pays et surtout les montagnes. Leurs principaux produits sont : le bois de teck dans le bassin du Ménam au-dessus du 16° et dans la région correspondante de la rive (boite du Mékhong ; le benjoin uniquement recueilli dans les forêts à l'Est de la principauté de Luang-Prabang et, la cannelle dont les espèces précieuses se rencontrent dans les forêts entre I' \nnam supérieur et le Laos. De nombreuses variétés de caoutchouc pourraient être exploitées dans toutes les forêts. La gomme-gutte et le cardamome ne se trouvent guère au-dessus du 15°.
Les mêmes fauves, communs au Cambodge et dans le Siam méridional, vivent aussi dans les forêts du Laos.
Les gisements de saphirs de Xieng-Kong près de Luang-Prabang, sont les seules mines de pierres précieuses exploitées dans la région : on en cite d autres qui existeraient sur les bords du Nam-Moun. Dans le pays de Nan et dans le canton de Kammon on recueille des pierres variées qui ne semblent pas avoir de valeur.
Les gisements d'or situés à deux jours au nord de Pak-Beng près de Luang-Prabang, paraissent, avec ceux d'Allopcu sur la rive gauche du Mékhong au sud du Laos, les plus riches qui soient exploités par les indigènes. Les autres sont nombreux : on rencontre journellement des chercheurs d'or aux embouchures d'un certain nombre d'affluents du
196 MISSION l'WII',
Mékhong. en parcourant ce tleuve aux basses eaux entre Xieng-Sen et le Nam-Hou. Dans les pays de Xieng-Kham, Muong-Thé, Hua-Muong à l'est de Luang-P.rabang, l'or se recueille, en petite quantité, dans beaucoup de ruisseaux. Plusieurs mines d or ont aussi clé exploitées par les indigènes et les Chinois dans le bassin de la Rivière Noire, notamment près de Van- Yen et à Hittang, sur la rive gauche, et aux villages de Molou . Pou-Bo , Logni et Peng-Lao près de Tak khoa, sur la rive droite.
Une mine de cuivre a été exploitée par les Chinois à Ban-Lec, entre Takian et Mai-Son. sur la rive droite de la Rivière Noire, une deuxième est signalée dans le bassin du Nam-Ma, canton de Laïchau, et une troisième à Muong-\- en. à l'est de Luang-Prabang.
D'importantes mines de 1er sont exploitées par les indigènes à Muong-Souille. à Pou-Bo. aux sources du Nam-Mi cl à Tam-la, pays tous à l'est de Luang-Prabang.
Une mine d'étain, exploitée également par les indigènes, est située à Nahi, village sur la rive gauche du .Mékhong en face d'Houtène.
L'antimoine se rencontre au Laos en plusieurs endroits, en particulier dans les pays de Muoiig-lvhassy et de Muong-Ben, sur la rive gauche du Mékhong.
Il existe du soufre dans le canton de Tuan-Chau et du charbon près de Suyut, bassin de la Rivière Noire.
Le sel est exploité sur les bords du Nam-Moun, aux sources du Ménam-Nan ; à Nam-Ko, à Muong-La et a Nam-Pac.
Des sources thermales sulfureuses existenl dans le bassin du Mékhong sur la rive droite à Muong-Pao près de Xieng-Sen et à Xieng-Lap. et sur la rive gauche près de Muong-ïheng au bord du Nam-Ngoua, à Muong-Hiem aux sources du Nam-Khane, et au confluent du iioué- \goen dans le bassin du Nam-Seuang. D'autres se trouvent dans le bassin de la Rivière Noire à Quinhai et à Houé-Min, près de Laï-chau.
On recueille, en quantité, des objets préhistoriques en pierre et en bronze à Luang-Prabang et dans les environs.
La pèche, sans y avoir l'importance qu'elle a dans les deltas du sud,
se fait très activement dans tons les cours d'eau du Laos. A Luang-Prabang, celle du pla-boeuk est particulièrement curieuse et intéressante '.
Les cultures diffèrent peu de celles des régions méridionales, le poivre en est exclu, mais dans le nord, le thé s'y ajoute.
Le riz de la a allée du Ménam fournit presque seul l'exportation de ce produit pour le port de Bangkok, environ 600 000 tonnes. Les difficultés des transports sur la plupart des coins d'eau, et notamment sur le Mékhong, où d'importants progrès ont été réalisés depuis que nous sommes établis sur les rives de ce fleuve, ont limité jusqu'ici son exportation et par suite sa culture au Laos.
Les modes de transports sont sur les plateaux les mêmes que dans les deltas du sud. charrettes à bœufs et chars à buffles, mais la majeure partie du pays étant très accidentée, les éléphants, les bœufs porteurs et l'homme sont surtout employés. Les chemins du Laos sont aussi parcourus par de nombreux convois de mules venant du Yunnan. Ainsi qu'au sud, on n'emploie pas les chevaux comme bêtes de somme ou de trait. Les mules n'ont pas jusqu'à présent pu être acclimatées au Laos.
La température diffère sensiblement de celle des régions du sud ; on peut considérer qu'au-dessus du 18° on jouit d'un petit hiver relatif de deux à trois mois pendant lequel le thermomètre descend quelquefois jusqu'à 6° au-dessus de zéro.
1. Le pla boéuk, qu'on nomme Trei réach (poisson royal) au Cambodge, appartient à la famille des Pangases, il atteint souvent prés de deux mètres de longueur, il remonte le Mékhong au commencement de la saison des pluies cl parvient jusqu'au lac Talv.
ITINÉRAIRES DE MM. PAVIE, CUPET ET MC0L03N DANS LA DEUXIÈME PÉRIODE DE LA MISSION
E.Giffault. Del
Fig. 90. — Barque du Ménam-Ping.
SIAM ET LAOS OCCIDENTAL
A. PAYIE 19 mars 1886 au 10 février 1887.
Aussitôt débarqué à Saïgon, je m'étais rendu à Pnom-Penh pour y recruter le personnel indigène qui devait me servir pendant ma mission, pins j'avais gagné Bangkok (11) mars 1886) afin <l \ organiser mon départ vers le Laos.
Mon but était : atteindre Luang-Prabang par le plus courl chemin, y fii ire une installation provisoire, un dépôl d'approvisionnements, puis reconnaître le pays entre le Mékhong el nos premiers postes du Tonkin en recherchant les voies de communication unissant ce fleuve à nos territoires < I u non! de rindo-( Ihine.
Mais depuis cinq mois déjà, une petite colonne militaire siamoise étaîl partie de Bangkok ayant pour objectif ces mêmes pays, dépendances légitimes de nos possessions, don! la revendication de noire pari avail
rté annoncée. Par suite de cette situation, ma mission ne pouvait être vue avec faveur par le gouvernement Thaï de qui je devais recevoir les passeports nécessaires : aussi, mon départ fut retardé pendant si\ mois dans l'attente où était celui-ci de l'acceptation par la France d'une convention relative au Laos, contraire à nos droits, el qui ne fut pas ratifiée.
Je pus enfin quitter Bangkok le 3,0 septembre : j'y avais utilisé mon séjour forcé en étudiant les questions diverses dont l'intelligence pouvait rendre plus fructueux les voyages que j allais entreprendre.
A cause des opérations militaires engagées dans le Laos oriental, la voie de Xieng-Maï, la plus longue, me fui imposée par l'autorité siamoise qui ne voulail pas me voir arriver sur le terrain (pie j'avais en vue de parcourir, avant la lin de la campagne qui y était conduite, au lieu de celle de Pitchaï habituellement suivie vers Luang-Prabang.
Le voyage par le Laos occidental ne me paraissait, du reste, pas ;, regretter ; j'allais visiter une région que je ne connaissais pas et où depuis quelque temps déjà un agent anglais était installé. En remontant le Ménam-Ping, la branche ouest du Ménam, je pourrais aussi, bien juger de l'importance de l'exploitation du bois de teck, depuis peu d'années commencée dans le pays, et devenue de suite considérable.
J'avais huit compagnons cambodgiens, et deux domestiques. Parmi les premiers les noms de Ngin, Som et Kèo doivent être retenus.
En emmenant une suite de Cambodgiens, de préférence à des hommes de toute autre race de l'Indo-Chine, je savais que j'allais simplifier ma tâche et augmenter les certitudes de succès, car dans maintes circonstances j'avais déjà eu I occasion d'apprécier les qualités de coeur des Miniers, leur endurance et le courage avec lequel ils servent celui cju'ils ont choisi ou accepté pour chef. Je ne doutais pas que j'allais être conduit à surmonter des difficultés de toute nature, il me fallait, j'avais voulu des hommes susceptibles d'entraînement, capables de lous les dévouements. Cependant je n'avais pas eu le temps du choix, à pari Ngin, revenu de l'Ecole de Paris avec moi : ils avaient été engagés en un jour, et c'étaient les premiers qui s'étaient présentés. Leur conduite peut donc
SI VM ET I. VOS OCCIDENTAL
rire considérée comme donnanl la in • I c» du tempérament des gens de la race Ivlimère.
Lorsque, l'année précédente, j'avais recruté des élèves pour lLcole cambodgienne de Paris. Ngin le premier, était venu à moi. J'avais objecté son âge. "28 ans ! Il avait mis une telle insistance, montré un tel désir de me suivre et de voir nu peu la France, si bien expliqué que j'aurais besoin de quelqu'un pour m'assistcr auprès des autres élèves cjui. tous seraient très jeunes, promis une telle reconnaissance s il était exaucé, montré une joie si grande quand il me vil céder, que j'eus confiance d'avoir en lui un homme qui me donnerait satisfaction entière. Son père était orfèvre du roi : lui-même était artisle de valeur. Il csl resté au Laos où il m'avait suivi. Son rôle dans la mission ne saurait être résumé, il est de chaque jour, on le connaîtra par chaque page du livre : je lui dois, pour le succès, plus qu'à aucun autre de ses compatriotes. J'ai obtenu pour lui la croix de la Légion d'honneur, on verra s'il l 'avail bien gagnée.
Som el Kèo avaient 35 et 32 ans: le premier ('lait secrétaire du prie de Ngin. celait un homme simple el doux, liés instruit dans sa langue: son ami Ngin partant au Laos avec moi. il avail voulu nous suivre. Kèo était un paysan des rizières de Pursat, plutôt fruste et ignorant, mais ayant de l'imagination, désireux d aventures el jaloux de montrer sou courage. Comme les autres qui partirent avec nous ou nous joignirent plus tard, il avail la pensée, qu'aller avec moi vers les terres ignorées élail un rôle enviable quels que lussent les obstacle- à vaincre el les misères à supporter. 1"= Skrie. — I. 26
Ngin.
Je leur parlais en cambodgien, aucun d'eux ne sachanl le français. Tous connaissaient l;i langue I haïe, el pouvaient à l'occasion me servir d'interprètes. •
Gomme leurs suivants, ils lurent de précieux auxiliaires. Ils nie secondèrent avec prudence et intelligence. Ayant les usages, la religion, le costume des populations laotiennes vers lesquelles j'allais, ils avaient aimé celles-ci d'avance, ils entrèrent facilement en relations familières avec elles, et contribuèrent à me présenter partout sous un jour qui rendit ma marche plus sûre encore.