SEJOUR A SAIGON
Depuis deux ans, de nombreux essais de navigation à vapeur avaient été conduits avec succès par des officiers de marine sur le Mé-khong jusqu'à Stung-Treng et jusqu'au barrage de Khône. L'aviso Y Alouette avait mouillé au pied du grand barrage, et en dernier lieu, le Cantonnais, des Messageries fluviales de Gochinchine était arrivé à Pla-Sdam. Ainsi cette partie du fleuve réputée inaccessible aux vapeurs, était reconnue navigable aux bautes eaux pour les bateaux de plus de 3oo tonneaux. On espérait qu'il en serait de même de celle au delà de Khône et M. Piquet avait résolu de faire tenter le passage d'une chaloupe à vapeur vers le premier bief, il était soutenu dans son idée par l'unanimité de l'opinion dans la colonie. L'iniative privée même avait abordé la question, et un colon, M. Pelletier assurait avoir trouvé une passe facile à remonter. Le Gouverneur général avait attendu le retour de la mission, et son avis, avant de passer aux mesures d'exécution.
Je lui fis connaître mon impression favorable et celle de mes com-
pagnons sur L'état de navigabilité des deux grands biefs, et sur la possibilité d'atteindre, aux bautes eaux, avec des vapeurs spéciaux, jusqu'au delà de Luàng-Prabang et Xieng-Sen, et aussi nos constatations sur les passes de Khône.
Le maximum de la crue du fleuve allait être atteint, il y avait lieu de se bâter. 11 décida que la chaloupe à vapeur l'Argus, dont on achevait l'installation, partirait sitôt prête pour essayer de passer de Pla- Sdam à Khône. Si elle réussissait, elle continuerait à remonter le Mé- Khong sinon elle mouillerait à Pla Sdam, et son chef étudierait les passes pendant la belle saison et ferait l'hydrographie du fleuve entre Khône et Bassac. Afin d'éviter toute difficulté avec les autorités locales, son personnel serait attaché à la mission.
D'accord avec le commandant de la Marine, je lui proposai M. Guissez, enseigne de vaisseau, pour la commander, il aurait pour second le quartier-maître de timonerie Tostivint qui à sa libération du service allait être nommé garde principal de milice. M. Massie qui venait d'arriver à Saigon, l'accompagnerait et serait son introducteur au Laos s'il y avait lieu.
Cependant MM. Pennequin, Friquegnon et Donnât, revenus de leur excursion aux ruines d'Angkor et à Ratlambang, avec MM. Lefèvre-Pontalis, avaient terminé leur période militaire de séjour en Indo-Chine, ils se préparèrent à rentrer en Fiance.
M. Friquegnon, engagé volontaire dans L'infanterie de ligne en 1877 y était devenu sous-lieutenant en [883. Passé dans l'infanterie de marine l'année suivante et parti pour le Tonkin, il avait pris part aux opérations contre Langson, puis contre les pirates chinois au sud du mont Bavi ; blessé grièvement au cours de cette dernière expédition par un projectile d'arme à feu, il avait été décoré peu après.
M. Donnât également volontaire en 1877, était aussi passé souslieutenant en i883 et entré dans l'infanterie de marine en i884 pour aller au Tonkin. Au combat de Iloua-Moc, qui décida de la levée par les Pavillons noirs du siège fameux de Tuyen-Quan. il avait été griève-
ment blessé par deux projectiles d'armes à feu et, comme son camarade, avait été décoré.
Nous devions retrouver M. Friquegnon à la rédaction de la carte de la mission. M. Donnât nous quittait définitivement. J'eus plus tard la possibilité de leur proposer des situations avantageuses dans ces pays qu'ils avaient visités et qui leur avaient plu. mais ils étaient extrêmement attachés à la profession militaire, ils n'acceptèrent pas d'être candidats à
ces positions beaucoup mieux rétribuées que leur grade de capitaine, mon estime pour eux s'en accrut et j'en éprouvai un vif regret, car dans le peu de temps que nous avions vécu ensemble, j'avais compris qu'ils auraient su se faire aimer des populations au milieu desquelles ils auraient été appelés, qualité qui à mes yeux, prime les autres dans les rôles colonial et d'exploration. Ils ont aujourd'hui atteint le grade de chef de bataillon, M. Donnât après avoir été cbef d'état-major du commandant supérieur des troupes au Sénégal puis commandant du cercle de Touba au Soudan où il séjourna de 1892 à 1901 ; M. Friquegnon après avoir résidé pour ainsi dire sans interruption en Indo-Chine pendant la même période. Constamment attaché au service géographique de l'Etat-major général, il y avait été cbai'gé de missions astronomiques, avait pris part aux travaux géodésiques exécutés au Tonkin, et avait dirigé une brigade topôgraphique chargée du levé régulier du delta.
Ayant mis au net les travaux géographiques qu'ils avaient faits à la
mission, ils s'embarquèrent le i5 septembre avec le colonel Pennequin.
On a mi quelle avait été la manière de procéder du colonel, et tout le
Capitaine Friquegnon
bien qu'il avait fait dans les pays de la haute Rivière Noire 1, il en était résulté pour lui beaucoup de fatigue et de grandes privations ; un peu de repos en France allait le mettre en état de revenir accomplir la même œuvre dans d'autres parties du haut Tonkin.
Je vais ici, en quelques lignes, dire la suite de la carrière de l'ami et du collaborateur qui a tant fait pour le succès de la mission.
Peu de jours après son départ, le Gouverneur général, à la suite de nos rapports, soumit au Sous-Secrétaire d'Etat des colonies un projet d'organisation en quatre territoires des zones militaires extérieures au delta tonkinois. Cette mesure ne devait être appliquée que par son successeur.
Dès sa prise de possession du gouvernement général de l'Indo-Ghine, M. de Lanessan demande que Pennequin soit envoyé à sa disposition pour diriger le quatrième territoire, celui-ci comprenait en plus des Sipsong chau thaïs, les provinces de Chobo et de Hung-Hoa, et le pays annamite jusqu'à Yen Bai, qui étaient en plein état de rébellion, et la proie de la piraterie chinoise. Le colonel prend pour but de détacher les populations montagnardes du parti rebelle, d'obliger celui-ci à renoncer à la lutte, et de tourner tout le monde contre les pirates. Après qu il a réussi, M. de Lanessan le charge de pacifier la vallée du Fleuve Bouge de Yen Bai à Laokay. S'appuyant toujours sur les populations, Pennequin obtient le même résultat. Les pirates refoulés, à bout de ressources, lui demandent à être utilisés par lui. L'autorité supérieure n'admet pas cette solution, alors le colonel les invite à chercher leurs ressources dans leur propre pays, promettant de ne pas les y inquiéter s'ils respectent le territoire français. Etablis en terre chinoise avec leurs familles, les pirates s'y conduisaient bien, ils allaient piller au Tonkin et revenaient mettre leur butin en sûreté dans leurs villages. Ils acceptent ce que leur propose le colonel et le canton de Tu Long devient leur repaire. La vallée du Fleuve Rouge ainsi pacifiée, Pennequin rentre en France en décembre 1893. Mais après lui, la même politique ne fut pas suivie. Son successeur écou-
l. Voir pages 12 a 17 et vol. I, pages 270 à 291, ire Série. — IL
tant les plaintes de la Chine sur l'invasion des bandes, espérant pour ses bons offices, une rectification avantageuse de la frontière que promettent les autorités chinoises, rompt le pacte avec les pirates et lance contre eux des colonnes qui devaient opérer d'accord avec les troupes du Yunnan. Les pirates ainsi menacés font la paix avec les mandarins, abandonnent Tulong pour faire face à nos troupes, s'établissent au-dessus de Laokaï et recommencent à piller au Tonkin.
En septembre 1896, M. Pennequin demandé par le Gouverneur général, M. Rousseau, revient en Indo-Chine pour terminer, du Fleuve Rouge au Quang-Si, la tâche difficile de l'abornement de la frontière avec le Yunnan et pour rétablir de nouveau la sécurité dans la vallée du Fleuve Rouge. A la fin de 1897 ce travail délicat est terminé à la satisfaction des deux pays. Le colonel règle alors définitivement la question de la piraterie. Après une campagne de contre-piraterie faite par les populations, et d'habiles pourparlers avec les fonctionnaires du Yunnan et les chefs de bandes qu'il connaît tous, et dont il a su gagner la confiance, le but final est atteint. Pennequin engage un millier de (minois pour travailler à la route de Laokaï, le Gouvernement chinois prend les autres comme soldats réguliers, et nomme mandarins militaires, leurs trois principaux chefs, Mac, Nguyen-Chieu-Trang et Hoang-Man, qui prirent l'engagement de ne pas laisser se renouveler la piraterie et le tinrent.
A peine rentré en France, Pennequin fut simultanément demandé par M. Doumer, Gouverneur général de l'Indo-Chine pour remplir une nouvelle mission au Yunnan, et par le général Galliéni pour faire l'intérim du Gouvernement général à Madagascar. Nommé général de brigade le 1 2 mars 1898. il partit le même jour pour cette dernière colonie où il avait eu les brillants débuts que j'ai précédemment dits ' et où il était resté légendaire parmi les indigènes. Après yavoirété pendant iG mois le continuateur, très apprécié par le Gouvernement de la République, de la politique de sage pacification et d'habile colonisation du Gouverneur titulaire, il recevait des mains de celui-ci, de retour à son poste, l'étoile de
1 , Voir vol. I, page 270.
commandeur de la Légion d'honneur et revenait en France où il com-
mande une brigade d'infanterie coloniale.
Sur ces entrefaites, le Gouverneur général, désireux de se rendre compte de l'état du fleuve et d'assister à la tentative de M. Guissez, accepta l'invitation du directeur des Messageries fluviales, M. Blanchet, d'être de la course qu'à l'occasion de l'expérience de Y Argus, le vapeur Cantonnais allait recommencer vers Pla-Sdam, et il fut entendu qu'avec M. Lefèvre-Pontalis je l'accompagnerais. Les deux bateauv devaient quitter Saigon en même temps, mais un événement imprévu modifia le départ.
Une des principales causes de la présence de M. Piqueta Saigon était l'annonce de la visite, vers le i k septembre, d'un frère propre du roi de Siam, revenant du Japon. Nous pensions remonter le Mé-Khong aussitôt après son séjour car la baisse des eaux pouvait être précoce et nuire au succès de l'entreprise. Mais le prince, retenu à Hong-Kong par une
indisposition, remit son arrivée à quinze jours plus tard. Dans ces conditions l'Argus partit le premier, le 28, emmenant M. Massie.
Le prince Bhanurangsi, était précisément le sympathique membre delà famille royale thaïe, dont j'ai précédemment parlé'. Sa démarche au moment même où le roi de Siam après une visite aux provinces de la péninsule malaise, s'arrêtait à Singapore, paraissait montrer que la Cour de Bangkok trouvait à propos de ne pas éveiller notre susceptibilité, et
Général Pcnnecjuin.