DE LAI A POU-FANG
Le départ se l'ait dans les meilleures conditions, nous avons des guides de premier ordre pour la rive droite du Mé-Khong et aussi pour le ^ uiinan proprement dit. Déo van tri s'est adjoint Kam-Koui son neveu. iS'gin a. à côté de lui, Iviaup un de nos plus dévoués Cambodgiens.
Cette première partie du trajet a déjà été visitée et relevée par le groupe Pennequin ' ; M. Vacle l'a aussi parcourue pour aller vers Muong-IIou. Se tenant dans le bassin de la Rivière Noire et sur sa rive droite, la route, tracée aussi directe que possible par les indigènes, est fatigante à parcourir. Franchissant de grandes bailleurs, elle passe, du terrain de l'un, dans celui des autres, des nombreux affluents de droite du grand cours d'eau. La marche est néanmoins supportable, grâce à la douceur de la température due à l'altitude atteinte dès le deuxième jour et qui, pendant le voyage, maintiendra les lieux des étapes à une moyenne de i ooo mètres au-dessus du niveau de la mer. Malgré la succession de gros accidents de terrain, le chemin est suffisamment praticable. Très fréquentée autrefois par les caravanes du Yunnan, à cette époque où les exigences des Annamites obligeaient les habitants d< ;s hautes régions à renoncer à tout commerce avec le Delta, elle était par suite de l'insécurité abandonnée depuis plusieurs années. En'prévision de notre voyage, Déo van tri l'avait fait réparer. Elle devait désormais être entretenue. Il nous paraissait qu'en raison de son importance elle ne poux ail manquer d'être à court délai reprise pour le trafic. Lors du voyage de M. Pennequin, le pays était presque désert ; il se repeuplait
i. Voir pages /|o et ioq.
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maintenant rapidement, et douze sur quatorze de nos étapes s'y firent dans des lieux habités.
Les éléphants sauvages pullulent dans le canton de Pou-fang, la végétation exubérante des petites vallées inhabitées et des ravins les y attire et les y maintient. Pendant un espace de plus de 3o kilomètres, le chemin piétiné, le sol couvert de branchages, d'arbres brisés, même déracinés, indiquent à chaque instant qu'à peine quelques jours souvent quelques heures avant notre caravane, les pachydermes ontpassé où nous marchons. De temps en temps leurs troupes sont en vue sur les pentes dénudées.
Un jour, sur un sommet près des sources du Nam-Kia, sous affluent de la Rivière Noire, un éléphant solitaire est aperçu mangeant des arbustes, insouciant des passants ; les hommes de Déo van tri l'attaquent, le tuent, il roule au fond du ravin, brisant sur les rochers l'une de ses superbes défenses. Presque au même endroit le colonel Pennequin en avait tué un l'année d'avant.
A ce sujet, voici un fait qui donne une idée de l'honnêteté des indigènes. L'éléphant était tombé à distance assez grande de la halte, on ne pouvait s'attarder à en prendre les défenses difficiles à détacher ; la caravane simplement pourvue d'une bonne quantité de chair, recherchée de nos gens, avait continué sa route après recommandation, aux khas du pays, de réserver l'ivoire pour notre retour. Ceux-ci voient le dépôt trop précieux (les défenses pesaient 20 kilos chacune), veulent s'en décharger et l'expédient au village voisin avec invitation de faire suivre. Gomme à chaque étape une journée au moins est perdue en explications, toutes ces populations étant d'origines différentes, les défenses ne purenl nous joindre : continuant leur course dans les Sip-song Pahnnas, elles arrivèrent après dix jours à \ieng-Tong, alors seulement, le chef de ce Pahnna, comprenant qu'elles ne peuvent parvenir et ayant l'assurance de notre retour par son pays, se décide à les prendre en garde1.
Pou-fang est la région la plus au nord de l'Indo-Chine où j'ai constaté la présence des éléphants sauvages.
1. Elles figurenl aujourd'hui dans les collections du muséum d'Histoire naturelle.
DE POU-FANG A XIENG-HOUNC. PAR MUONG-HOU ET MUONG-HING
270 kilomètres de levé nouveau
Le levé du chemin séparant Laï de Pou-fang avait été fait précédemment par M. Cogniard, c'est donc à partir de ce dernier point que je commence à relever notre itinéraire vers Xieng-Houng. Le i3 mars, trois jours après l'avoir quitté, arrivée à Talisine, la première étape dans le pays de Muong-Hou.
Ce trajet de 190 kilomètres séparant notre poste militaire de Laï de la limite du territoire de l)éo van tri, s'est effectué sans que la marche du convoi ait jamais été inquiétée, le pays jouissant enfui du calme le plus parfait. La population cependant est variée à l'extrême : successivement nous avions fait étape dans des villages Thaïs, Yaos* Méos, Hougnis, Lamis, Khas, etc., dont Déo van tri pouvait parler la plupart des langages, dont M. Lcfèvre-Ponlalis notait un certain nombre de mots. Partout réception empressée, respectueuse. Les chefs de Laï ont là une autorité forte et incontestée, un prestige que nous nous attachions à maintenir et à grandir.
A Talisine, chez des Khas, qui cependant, par précaution, ont envoyé leurs femmes dans un village voisin, un bon accueil nous assure des dispositions de tous les villages de la région au delà que nous avions fait prévenir d'avance, suivant les usages, de notre voyage et de son but pacifique.
La vue des Français ne surprend pas les habitants, ils ont déjà vu \l . Vacle qui est allé jusqu à Bo-Sao, laissant partout la meilleure impression. Les premières craintes tiennent bien plus à l'importance de la caravane qu'à notre présence, ils se demandent comment tout ce monde se conduira. Mais le langage que tient partout Déo van tri, la discipline chez ses gens, nous concilient vile la population, notre réputation se fait rapidement, désormais elle devance la marche.
Du bassin de la Rivière Noire, par un col de 1 900 mètres d'altitude,
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dont les crêtes voisines atteignent 2 4oo mètres, on passe dans le bassin de Nam-Hou. L'aspect du sol se modifie alors, les montagnes se montrent presque partout dénudées par d'anciens défrichements. Des pentes souvent raides, mais que les mules descendent sans trop de peine, conduisent à un plateau remarquable, mieux habité, sur lequel naît le Nam-Hou ce plus fortallluentdu Mé-Khong dont il a déjà tant été parlé.
Les sources de l'important cours d'eau sont à quelques kilomètres de la route. Ainsi disparaissent, pour nous, les suppositions, vraisemblables en raison de son gros débit, qui le faisaient venir du Yunnan, et ont même fait prendre par plusieurs voyageurs le Papien, une des têtes de la Rivière Noire, pour la source principale du Nam-Hou.
Quelques jours après, arrivée au premier centre habité par les Lues, Bo-Sao, où la mine de sel visitée par M. Vacle est en exploitation.
Variété de la race thaïe, les Lues se distinguent des populations de même origine et de même langage, habitant les bassins de la Rivière Noire, du Fleuve Rouge, etc., par le costume, les usages,
la religion qui sont identiques à ceux des habitants des vallées du Mékhong et du Ménam, ils tiennent tout de l'Inde, tandis que les premiers ont été civilisés par la Chine. Ils sont maîtres du sol des Sip-song Pahnnas, reçoivent sans contestation l'impôt des autres races venues plus récemment dans la région, parsemées sur les montagnes, sans lien apparent non seulement entre elles, mais même entre les villages de
Le Chef Lue de Muoi
C'est à leur caractère défiant, peu endurant, batailleur, (oui autan! i" Série. — 11. 16
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qu'à la différence dans la religion et les usages, qu'est due leur non absorption par la Chine qu ils limitent d'une façon précise, frappante, quoique tributaires de cet empire : ils avaient sous leur autorité, point discutée, les villages de Chinois établis dans le pays.
La mère du chef de Muong-Hou, se trouve justement à Bo-Sao, elle reçoit bien les voyageurs qui, le lendemain vont visiter le chef-lieu, Muong-Hou, un peu éloigné de leur route et en reviennent.
A Muong-Hou les chefs me demandent mon assistance pour aider à ramener au pays 3oo familles réfugiées dans la principauté de Nan depuis la course faite dans leur canton par la bande de Huyen-Khao. Je leur remets une lettre pour le prince de Nan que je connais, le priant de ne plus s'opposer au retour des émigrés. Dans le petit centre toutes les cases sont neuves, car les pirates avaient brûlé le village.
A Bo-Sao, la caravane rencontre pour la première fois des soldats chinois, ils sont là, quatre ou cinq, sans chef, ils disent, sans cependant montrer d'ordres, que le but de leur présence est d'empêcher lexploitation du sel, presque tout exporté au Yunnan où il fait un tort sérieux au monopole qui y est établi; cependant ils ne s opposent pas au travail dans les puits et se contentent de recevoir les gratifications des commerçants. Le passage des voyageurs français ne semble qu'exciter leur curiosité, ils les regardent mêlés à la foule. Cependant, les jours suivants, d'autres soldats, revêtus de l'uniforme, seront vus dans ces villages, venus sous le prétexte d'achats à faire, mais en réalité, ils en conviennent généralement, pour renseigner l'officier chinois commandant à Muong-Lé, centre Yunnan nais voisin, sur les conditions dans lesquelles marche le convoi, et les agissements de ses chefs.
L'effet de cette mesure nous est du reste tout favorable, les autorités delà frontière apprennent que je suis pourvu d'un passeport de Tsongli-Yamen et perdent toute inquiétude.
Après avoir marché six jours dans le bassin du Nam-Hou, nous retombons dans celui de la Rivière Noire pour deux jours, et entrons ensuite dans celui de Nam-Ban ou Lo-So, gros affluent du Mé-Khong ; nous le parcourons une semaine pour arriver au Nam-\ang, petit
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affluent dont le bassin commence deux jours avant qu'on atteigne le grand tleuve à Xieng-Houng.
Notre itinéraire, à partir de Bo-Sao, s'élève légèrement vers le Nord, pour redescendre au Sud par la vallée de Nam-Yang, contournant le territoire d'1-IIou et d'Ibang, où se cultive le tbé réservé à l'empereur de Cbine, et vers lequel je ne me dirige pas parce que je liens à côtoyer, le plus près possible, la limite entre les Sip-song Pabnnas et le Yunnan.
Dans ce trajet les territoires des Pabnnas de Xieng-Tong, Muong- Bant, Muong-Hing et Muong-Yang sont visités. Partout l'accueil d'abord un peu inquiet, devient bon, empressé dès qu'on a fait connaissance, et on se procure facilement avec notre monnaie, très recherchée, les vivres nécessaires à l'alimentation de la caravane.
Chaque fois qu'on rencontre un cours d'eau, une pèche abondante, grâce à quelques cartouches de dynamite, fournit à tout le monde du poisson pour un ou deux jours.
C'est la première fois qu'on voit des Européens dans ce pays. Depuis longtemps on en entend parler. Quand la Chine était en guerre avec les Français, ordre avait été donné de repousser par les armes ceux qui se présenteraient ; depuis qu'elle est finie, on n'a plus rien dit, mais mauvaise réputatiou leur a été faite, de là l'inquiétude souvent manifestée, rapidement disparue.
Deux hommes, avec nous, se donnent une grande peine pour arriver à nous montrer sous le meilleur jour: c'est Déo van tri, puis Ngin, le secrétaire cambodgien qui, depuis sa sortie de l'Ecole coloniale, rend à la France d'inappréciables services. On ne compte plus les occasions dans lesquelles cet admirable serviteur a risqué sa vie pour le succès de nos entreprises. Décoré d'une médaille d'or par le ministère des Affaires étrangères lors de la prise de Luang-Prabang en 1887, de la croix du Dragon <lr I \11nan par le général Bégiii, commandant en chef des troupes d'Indo-Chine, pour sa conduite à la rencontre de la colonne Pernot en 1888, de la croix du Cambodge pour la grande part qu'il eut dans la soumission de Déo van tri, devenu son ami. il avait rempli à différentes reprises les missions les plus périlleuses, aujourd'hui il lutte
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d'efforts avec Déo van tri, non seulement pour éviter les difficultés, mais pour rendre ses chefs populaires dans les pays qu'ils visitent, et faire que leur nom y reste légendaire.
C'est à partir de Muong-Hou que nous commençons à entendre parler de la révolte, contre le roi Yieng-lloung, de plusieurs des Pahnnas de la rive droite sous la direction du frère de ce prince. Les gens semblent mieux disposés pour les rebelles. Ils ne précisent pas ce qui se passe, autant pour ne pas se compromettre que parce qu'ils sont mal renseignés.
L'affaire parait être celle-ci, le roi placé sur le trône après le meurtre de son prédécesseur, plus particulièrement par les chefs des Pahnnas de Muong-lvié et de Muong-La. a. peu à peu. oublié que ceux-ci ont compté, en récompense de leur aide, sur exemption d impots, sur certaine indépendance et sur diverses faveurs. Dans les premières années du règne tout a bien marché, aujourd'hui, le prince, ou plutôt son conseil, faisant acte d'autorité, veut les réduire à leur ancien rôle, ils ont pris les armes et choisi son frère.
Les deux partis réclament laide de tous les cantons, mais ceux-ci, plutôt indifférents, voudraient savoir qui sera le plus fort avant de se décider pour l'un ou pour l'autre. Une première rencontre a été indécise, on dit que c est presque un écbec pour le roi de n'avoir pas eu la victoire immédiate. A mesure que nous avançons les faits sont confirmés, le sécurité néanmoins n'est nulle part troublée en dehors du point où sont, les combattants. Du reste les cantons ont trouvé un moyen qui nous laisse l'espoir qu'un conflit sérieux pourra être évité : ils ont envoyé, secours en hommes, aux deux partis !
Dans ce même temps on apprend que d'autres voyageurs français, \cnanl du Sud, montent vers Xieng-lloung. Ce sont évidemment MM. Massie et Macey. Puis on nous parle d'une troupe anglaise, venue de Birmanie jusqu'au Mé-Khong et repartie sans avoir franchi le fleuve.
A Muong-Yang. la veille d'être à \ieng-Houng, rencontre de M. Massie: parvenu deux jours avant dans la capitale Lue avec
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M. Macey, il est venu au-devant de nous, nous apporter la bonne nouvelle de leur heureux voyage.
Le 3 1 mars, passage du Mé-Khong, installation à Xieng-Houng. Très bon accueil de la jeune reine et du conseil des ministres. Le roi est à la guerre. Elle espère en notre intervention pour ramener la paix.
Fig. tu. — Les Membres du conseil du roi de Xieng-Houng
Eu petites journées, les étapes a\anl une moyenne de i(i à 17 kilomètres, la caravane a marché 3i jouis depuis Laï pour arriver au fleuve, faisant, comme je L'ai dit, un coude très prononcé au nord pour longer la frontière chinoise.
Voici un détail qui montre la variété de la population dans le pays parcouru. Dans ces 3i étapes nous avons passé les nuits : 5 fois chez des Thaïs de Laï, [ fois chez des Thaïs du Nord, 7 ibis chez des Khas divers, 2 ibis chez des Yaos, 6 fois chez des (minois et 8 fois chez des Lues.
La roule généralement en montagne est assez bonne, nulle part il n'a été nécessaire de se frayer un chemin dans la végétation. Elle franchit les cours d'eau en des points où on peut toujours les passer à gué, le cas des grandes crues excepté.
Dans les dix dernières étapes, des caravanes chinoises, comptant 10 ou 1 5 hommes el de 60 à 100 mules, ont été fréquemment rencontrées revenant du Laos ou des états de la rive droite du Mé-Khong, et allant vers Scmao, Tali et Yunnan-Fou, etc., chargées de coton égrené, échangé contre des produits Yunnannais. Certains jours, il n'en a pas été vu moins d'une dizaine. Chaque bêle portait de T20 à 1^0 kilos.
D'autres troupes, au contraire, descendaient au sud, vers la région d'Ibang, à quelques journées de marche du point de notre rencontre, transportant du sel et d'assez fortes sommes pour les achats du thé dont la récolte va commencer.
Leurs hommes sont la plupart du temps armés de fusils dont on ne pourrait pas se servir. Cet armement inoffensif montre mieux que tout la sécurité commerciale dont jouissent ces cantons.