‹ Mission scientifique au Mexique et dans l'Amerique CentraleChapitre 1 sur 89 · IMPRIMERIE IMPÉRIALE · texte numérisé non relu

IMPRIMERIE IMPÉRIALE

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PRÉFACE

Lorsque, dans le cours de l'année 186/1, M. le Minisire de Pinstruction publique voulut bien nous attacher, comme géologues, à l'expédition scientifique du Mexique et de l'Amérique centrale, il savait qu'aucun itinéraire ne pouvait nous être tracé d'avance d'une manière absolue, et que nous devions avant tout nous laisser guider, à deux mille lieues de distance des maîtres qui nous avaient donné nos instructions générales, par les hasards du temps et des saisons, ou par la force même des choses. Une entière liberté d'allures nous fut donc, avec raison , accordée. Après avoir consacré plus de dix-huit mois à parcourir dans divers sens les régions centrales du Mexique, voyant les dillicoltés s'augmenter à mesure que nous tendions à nous écarter de la métropole, la situation générale du pays nous offrir de moins en moins la sécurité et les ressources indispensables, nous nous décidâmes à profiter de la latitude qui nous était laissée, pour aller demander à l'Amérique centrale un nouveau champ d'études et de travaux. Une seule crainte nous accompagnait dans ce voyage : c'était, après environ deux années déjà écoulées depuis notre départ d'Europe, de ne pouvoir con-

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sacrer aux pays que nous nous proposions de parcourir autant de temps (jue semblaient devoir en réclamer leurs grandes chaînes de montagnes, leurs profondes vallées, leurs vastes solitudes et leurs mystérieux volcans. Kn effet, après huit mois à peine d'excursions et de travaux, nous fûmes obligés par les événements de quitter Guatemala et de nous arracher à des études dont le début pouvait nous faire regretter l'interruption.

L'Amérique centrale offrait à notre activité et à notre désir d'apprendre un champ inoins vaste peut-être, mais à coup sùr moins exploré, et, jusqu'à un certain point, plus intéressant. L'attrait de l'inconnu, l'inappréciable avantage «le pouvoir acquérir quelques notions générales sur un pays oii les distances, quoique considérables, n'atteignent pas un développement aussi effrayant que dans les immenses plateaux du Mexique, tout était fait pour nous inspirer un vif désir d'employer activement et utilement Tannée que nous espérions avoir encore devant nous. Aussi bien avions-nous déjà pu nous faire quelque idée des méthodes seienliliques à employer et des moyens à mettre en œuvre dans une région dont nous devions être, à peu de chose près, les premiers explorateurs au point de vue spécial des recherches géologiques.

Ce n'est point chose aisée que d'étudier d'une manière complète la géologie d'un pays, et de traduire les résultats de cette élude dans une carte géologique dont toutes les parties puissent mériter une égale confiance. Il a fallu des générations d'observateurs, et à leur suite l'apparition d'un homme de génie comme M. Elie de Beaumont, pour que le sol de la France fût connu avec une exactitude que l'on peut considérer aujourd'hui comme à peu près absolue. Mais aussi que de temps, que d'efforts, que de science! Lin peu d'hésitation, et pourquoi ne pas l'avouer, un peu de crainte aussi, ne sont-elles pas permises à ceux qui se trouvent tout à coup en présence d'une partie de la terre encore inconnue et sur laquelle il leur est réservé de dire les premiers mots? Au début d'un

PRÉFACE. m semblable travail, deux manières de procéder, deux méthodes de recherche, si l'on veut, peuvent être mises en œuvre, Tune et l'autre avec profit, mais avec des résultats qui nous paraissent différer d'une façon absolue. S'arrêter dès l'abord aux points saillants , aux endroits qui semblent présenter un intérêt de premier ordre, les étudier à fond, n'en pas laisser un recoin qui n'ait été examiné, fouillé, analysé, créer ainsi quelques monographies complètes, sérieuses, d'une véracité indiscutable, destinées à être reliées après coup par une série d'autres travaux du même genre, et a amener plus tard à la connaissance entière d'un pays, c'est là assurément une manière de procéder qui a sa valeur, qui a même l'avantage de donner de prime saut beaucoup de notions certaines, immédiatement applicables, sur lesquelles il ne sera pas besoin de revenir. Mais si, regardant de plus haut, on s'attache moins à obtenir, pour le début, la vérité sur quelques points isolés, que des notions grandes et larges sur le tout, que des coups d'œil d'ensemble permettant de relier d'avance les parties les plus éloignées, on ne saurait manquer d'être frappé de certains défauts inhérents à ce système. Un même observateur, surtout s'il ne dispose que d'un temps relativement restreint, ne pourra se llalter de créer que bien peu de monographies; il inondera de lumière certains points, mais il aura laissé les autres dans l'obscurité la plus complète, et, lorsqu'un nouveau pionnier de la science viendra à son tour pour éclairer ces parties sombres, n'y aura-t-il pas bien des chances pour que, leurs idées scientifiques n'étant pas les mêmes, il ne reste sur tout cela un reilet d'opinions personnelles, produisant une fâcheuse disparate cl nécessitant des efforts de génie pour constituer un tout harmonieux de ces fragments dont la juxtaposition ne produit, au premier abord, qu'un mélange un peu confus?

Qu'on nous permette de faire une comparaison, et d'assimiler pour un instant une étude géologique à quelque vaste représentation de la

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nature, à quelque grand tableau auquel doivent coopérer plusieurs artistes. Si chacun en compose successivement et isolément quelque partie sous l'empire de ses goûts, de ses idées, de ses préoccupations personnelles, il est à supposer que l'harmonie de l'ensemble laissera fort à désirer. Mais, si l'un d'entre eux, laissant de côté la satisfaction de mettre la dernière main à quelque partie de l'œuvre, se contente de plus humbles fonctions et vient tracer pour tous une esquisse qui indique à l'avance l'ensemble du dessin, l'œuvre commune pourra marcher ensuite vers un but unique, chaque fragment conservant une physionomie originale, et concourant néanmoins au travail sans se séparer de l'idée générale, qui n'est autre, après tout, que la reproduction fidèle de la nature, de sa noble et vaste harmonie, de ses détails variés et infinis.

De même pensons-nous que, pour un travail géologique, avant d'examiner les détails, il faut avoir trouvé le tracé de la gigantesque esquisse posée par les soins de la nature. La mission de l'observateur appelé à étudier le premier un pays encore inconnu sera donc de voir beaucoup, quitte à ne pas approfondir toujours ce qu'il aura vu, d'obtenir ainsi des aperçus généraux, de se préoccuper surtout des vues d'ensemble. Les défauts inhérents à ce système ne doivent pas être dissimulés; il est évident que, voyant beaucoup, rapidement, superficiellement même, le voyageur sera exposé à se tromper quelquefois, à supposer des assimilations là OÙ une observation plus attentive ne révélera que des déférences, à trouver peut-être la continuité quand elle n'existe pas dans la nature. Mais ces défauts eux-mêmes peuvent devenir des avantages, si l'on sait en profiter sagement. Si l'observateur a soin de poser des hypothèses plutôt que des affirmations, il pourra être utile, même dans le cas où ses suppositions porteraient à faux. Il vaut souvent mieux dire quelque chose qui ne soit pas absolument exact que de ne rien dire du tout. On attire ainsi les contradictions ou les affirmations postérieures, on donne

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un but aux travaux futurs, on guide les recherches vers des points déterminés, on appelle la lumière après avoir commencé à dissiper 1 obscurité. La méthode (pie nous préconisons possède donc de véritables avantages; laissant de côté les examens délicats et approfondis, elle évite de se spécialiser, et peut alors laisser errer son investigation sur divers ordres de questions, géographiques, météorologiques, voire même ethnographiques et sociales, toujours intéressantes et utiles lorsqu'il s'agit d'un pays presque vierge encore pour l'observation.

C'est sous l'empire de ces idées que nous avons établi le plan de notre voyage. Nous eussions pu nous borner à l'examen de quelquesuns des magnifiques volcans qui se dressent auprès des rivages du Pacifique; consacrant à chacun un mois ou même plus, nous eussions pu, vivant sur la montagne, parcourant dans tous les sens ses ravins et ses contre-forts, mesurant avec les plus grands détails toutes ses dimensions, approfondissant l'analyse de ses roches et de ses produits, recueillir ainsi les matériaux de quelques mémoires savamment étudiés, de quelques monographies complètes. Mais ce n'est pas ainsi que nous avons agi; nous avons préféré jeter un coup d'œil d'ensemble sur la zone la plus vaste possible, pour nous faire, sur ses traits saillants, une idée générale, pour envisager d'un point de vue élevé les phénomènes qui ont pris jadis celte région pour théâtre et pour signaler les particularités intéressantes qui mériteront plus tard d'être approfondies avec le plus grand soin.

Montés sur nos chevaux, suivis par deux domestiques mexicains qui avaient laissé loin derrière eux leur patrie pour ne pas nous abandonner, accompagnés de deux mules portant quelques vivres, quelques eflets et des instruments scientifiques, parcourant tantôt les chemins battus, tantôt les sentiers où ne passe guère que l'Indien voyageur, nous avons marché dev ant nous, gravissant les montagnes et franchissant les fleuves, exami-

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liant tout ce que la nature nous offrait de sujets detudes, dans les pics rocheux et dans.les vastes forêts vierges, ne songeant aux distances el au repos (jue lorsque la fatigue ou le besoin venaient à se faire trop impérieusement sentir. En moins de sept mois, nous avions ainsi visité le pays sur un parcours de plus de i 5oo kilomètres, nous avions traversé d'un bout à l'autre la république de Salvador, nous ne nous étions arrêtés, dans la république de Guatemala, que tout auprès de la frontière du Mexique, nous avions visilé dans tous les sens les provinces de la Vera Paz et des Altos, jetant un coup d'œil sur tout ce qui pouvait exciter l'intérêt, éprouvant quelquefois cette singulière jouissance dont on ne saurait se défendre lorsqu'on traverse un district où l'on n'a été précédé par aucun Européen, lorsqu'on atteint la cime d'une montagne où le pied de l'homme ne s'est encore jamais posé !

Malgré l'importance des résultats que nous pouvons avoir obtenus, il ne faut pas nous dissimuler que nous sommes loin d'avoir atteint le but que nous nous étions proposé, et que, notre voyage eût-il été dix fois plus long, c'est à peine encore si nous aurions pu terminer l'examen d'ensemble destiné à constituer le canevas primitif (Tune étude complète de l'Amérique centrale. Il nous a fallu laisser entièrement inexplorés de vastes espaces compris entre nos itinéraires, beaucoup de volcans éteints et de montagnes élevées dont nous avons dù renoncer à faire l'ascension; nous avons passé à côté de bien des faits remarquables sans pouvoir leur consacrer un temps suffisant, de bien des problèmes sans oser en rechercher la solution; et surtout, il faut l'avouer, nous n'avons parcouru qu'une partie relativement faible de la superficie totale de l'Amérique centrale. Avec quels regrets nous avons dù renoncer à visiter le Péten, ce mystérieux empire qui se perd dans les solitudes du Yucatan, le Honduras, cette belle république à laquelle semble être réservé l'honneur de créer le nouveau chemin de fer interocéanique! Combien

PRÉFACE. v„ nous eussions désiré pouvoir compléter nos aperçus sur les volcans, en gravissant les pics fumeux du Nicaragua et du Costa Rica, en poursuivant le prolongement du système jusque dans les régions sauvages du Soconnsco!

.Nos regrets sont légitimes, mais nous devons reconnaître aussi qu'il ne nous eût pas été facile de faire beaucoup plus que nous n'avons fait. Ce qui nous a manqué d'abord, c'est le temps, qui nous était limité, et l'activité, quelle qu'elle soit, ne parvient jamais à y suppléer complètement. (I faut le dire aussi, les moyens d'action nous ont quelquefois fait défaut; le mauvais étal des voies de communication, le manque de ressources, le peu de concours à espérer de certaines races indiennes inhospitalières ou paresseuses, et, pourquoi ne pas l'avouer, la fatigue qui atteint tôt ou tard le corps le plus vigoureux, il y a bien là de quoi paralyser souvent les efforts.

Mais, si nous avons eu à lutter contre des difficultés sans nombre, nous ne pouvons nous dispenser de reconnaître que nous avons eu, d'un autre côté, une aide précieuse, un énergique soutien dans l'appui matériel et moral que nous ont prêté les hommes avec lesquels nous avons eu le bonheur d'être mis en rapport. Que l'on nous permette de témoigner hautement ici notre gratitude à toutes les personnes qui ont bien voulu contribuer au succès de notre mission par leur bienveillant accueil, leur aimable hospitalité et leurs intelligents conseils. Nous devons avant tout manifester notre reconnaissance pour les gouvernements des républiques de l'Amérique centrale, qui, loin de rester indifférents à nos recherches, en ont compris l'utilité pratique et ont cherché à favoriser nos travaux par tous les moyens en leur pouvoir. M. Duenas, président de la république de Salvador, M. Cerna, président de la république de Guatemala, MM. les ministres marquis de Aycinena et Echeverria, M. le sous-secrétaire d'État Gavarelte, nous ont toujours prêté leur concours le plus em-

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pressé. Comme nous pouvions nous y attendre «rayante, nous avons trouvé, de la part des personnes qui représentent la France dans ces lointains pays, un accueil aussi dévoué que bienveillant. MM. Tallien de Cabarrus, consul général à Guatemala, Hardy, chancelier du consulat général, Courtade, agent consulaire à La Union, voudront bien nous pardonner, si nous ne savons pas résister au désir de leur exprimer ici toute notre gratitude.

Dans presque toutes les grandes villes où nous nous sommes arrêtés, il devait se trouver quelques personnes, propriétaires indigènes ou négociants étrangers, dont la franche cordialité devait nous faire oublier, pour quelques instants, que nous étions isolés et loin de la patrie. Nous ne saurions citer ici les noms de tous ceux qui ont bien voulu nous recevoir; mais, si le hasard jette ce liv re entre leurs mains, qu'ils sachent que nous n'avons pas oublié l'accueil qu'on nous a fait à San Miguel, à San Salvador, à Sonsonate, à Guatemala. . . à Guatemala surtout, (l'est là que nous avons fait la connaissance de tant d'aimables personnes, parmi lesquelles nous ne pouvons passer sous silence MM. Oscar et Xavier Du Theil, Georges et Henri Bramuia, Hossignon, qui nous ont offert par la suite la plus gracieuse hospitalité dans leurs belles haciendas d'Escuintla, «le San Agustin et «h- (loban; « est là «pie la Socmlad Economica, «|ui «levait plus tard nous faire l'honneur «le nous recevoir parmi ses membres com-spondants, nous a ouvert avec empressement les portes «le ses <lépôts scientifiques et de sa bibliothèque; c'est là que nous avons trouvé au Collrfrio Tritlentiiio un établissement de premier ordre, dont un «les savants professeurs, M. Lizarzaburu, a toujours mis à notre disposition avec la plus grande alfabilité les intéressantes collections et le remar- «|uable observatoire.

A côté «les «lifficulU's matérielles qui nous ont «[uehjuefois arrètfs, nous avons «lonc trouvé souvent, pour nous faciliter notre lâche, l'appui «les

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gouvernements et des particuliers. Ce sont In des choses dont la mémoire ne s'efface pas; et, si nous voyons souvent passer dans nos souvenirs les paysages grandioses des Cordillères, les campements pittoresques dans la forêt vierge, les ascensions périlleuses aux gigantesques volcans, nous pouvons aussi goûter par la pensée la jouissance d'une estime réciproque acquise par le contact mutuel, le sentiment de vigoureuses amitiés nées sous le beau ciel des tropiques. Heureux si à ces jouissances nous pouvions en ajouter une antre plus précieuse encore; si, convaincus d'avoir employé utilement notre temps dans ces lointains pays, et assurés d'avoir lait quelque chose pour le bien général en soulevant une partie du voile qui cache ces régions mystérieuses, nous pouvions terminer notre travail avec la douce pensée que nous avons apporté notre pierre, quelque petite qu'elle soit, au sublime édifice de la science et du progrès.

Paris, septembre iH(>8.

\m. DOU.Fl S. Etc. DE MONT-SERRAT.

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