K MISSION DC CAP HOUX
nous a paru être plus «'-nordique chez les femmes entre elles que chez les hommes. Ainsi les femmes onl assez souvent des parentés d'amitié: elles se disent sœurs par exemple, et elles agissent comme si elles l'étaient dans tous les actes de la vie, liien qu'elles ne soient nullement unies par les liens du sang. Cette espèce de parenté élective, par amitié, s'observe beaucoup plus rarement chez les hommes. D'après ce que nous avons pu constater, les Fuégiens ne sont pas prodigues de leur amitié, et ils ne l'éprouvent guère que lorsqu'ils ont été élevés ensemble. Nous n'avons pas assisté à des actes de dévouement commandés par l'amitié, cl nous n'avons pus non plus entendu parler de manifestations de celte nature. D'après nos observations, l'amitié se traduit chez les Fuégiens par le plaisir de se trouver ensemble, par la vie menée en commun et le partage des mêmes sympathies ou des mêmes querelles.
Il est probable que s'exposer de sang-froid à de grands dangers, à la mort même, uniquement par amitié, est un fait au moins aussi rare parmi les Fuégiens que chez les peuples civilisés. Ici comme là, aucun lien d'amitié n'est à l'abri de l'épreuve du temps. Mais ce qui distingue peut-être ce sentiment chez les Fuégiens, c'est la pénurie de signes extérieurs, l'absence de protestations amicales, au point qu'on ignore pendant longtemps, s'ils ne vous l'apprennent pas eux-mêmes, que deux individus vivant ensemble sont unis par l'amitié.
(>. Amour.
L'amour des parents pour leurs enfants et l'amour filial sont développés chez les Fuégiens; ils se traduisent non par des caresses, mais par des soins attentifs dans le premier cas, de la déférence et des égards dans le second. Ce sont là des sentiments trop naturels pour qu'il soit besoin d'insister.
Les Fuégiens peuvent éprouver d'une manière très vive le sentiment de l'amour entre personnes d'un sexe différent; c'est même là, lorsqu'il n'y a pas réciprocité, la seule source de leurs peines morales. Pas plus pour eux que pour le reste de l'humanité, on ne peut se rendre compte des mobiles de l'amour, qui restent parfaitement inexplicables.
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L'intérêt n'y a jamais de part; le sens ou l'instinct génésique n'y jour pas de rôle exclusif.
L'amour, vivement ressenti, explique la jalousie qui existe souvent dans les jeunes ménages fuégiens, et qui est quelquefois le motif de brutalités exercées par le mari sur sa femme. Il semble que les hommes seuls connaissent la jalousie : la femme, et surtout la jeune fille, est si peu sensible à ce sentiment qu'elle parait très heureuse de voir les mêmes faveurs accordées à ses amies par l'homme qu'elle aime. Nous n'avons jamais vu. au contraire, qu'un Fuégicn ait consenti, pour ses meilleurs amis, ou encore par l'appât de fortes récompenses, à céder sa femme ou celle qu'il aimait. Beaucoup de voyageurs ont cru voir le contraire; mais, dans les cas qu'ils ont observés, il ne devait être question que de femmes ou de jeunes filles nullement unies par l'amour, ni même par le mariage, au sauvage qui proposait de les céder. Nous pourrions citer là-dessus de nombreux exemples à l'appui de nos assertions; mais ce serait sans aucune utilité, puisque, comme nous l'avons dit en tète de ce Chapitre, sur ces questions, des faits isolés ne prouvent rien.
Plus encore que la jalousie, la coquetterie dérive de l'amour; nous pouvons la ranger dans les sentiments, car les Fuégiens, n'ayant à leur disposition aucun ornement ni parure dignes de ce nom, traduisent la coquetterie ou le désir de plaire à telle ou telle personne uniquement par les jeux de physionomie. Ils ont atteint, dans ce genre, une grande perfection.
Ils n'ont pas de chant d'amour et ne connaissent pas le baiser.
c. Pudeur.
On pourra peut-être s'étonner de lire ici que le sentiment de la pudeur est très développé chez les Fuégiens. habitués à vivre nus. Ils la manifestent dans leur maintien, dans l'aisance avec laquelle ils se montrent sans vêtement, comparés à la gène, à la rougeur, à la honte qu'ils éprouvent, hommes ou femmes, si l'on fixe le regard sur certaines parties de leur corps. Entre eux jamais ce deruier fait ne se réalise, même, si l'on veut pousser l'observation de honte à l'extrême, dans les rapports entre époux.
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La pudeur n'a pas de nom spécial en fuégien, peul-ëtrc parce que ce sentiment est universel chez eux. Ils ont toutefois des mots pour désigner la honte : par exemple, ounouçiou signifie : avoir honte : ounouçi çapanata : rougir de honte.
La timidité ne saurait être prise aux lieu et place de la pudeur : les Fuégiens ignorent ce sentiment. Leur froideur, leur retenue en présence des étrangers tient à une défiance très prononcée, mais cette altitude est absolument indépendante de la timidité.
d. Compassion. Haine. Vengeance.
La compassion est un sentiment très faible chez les indigènes du cap Horn. Durs au mal pour eux-mêmes, ignorant tout moyen de calmer ou de supprimer la douleur, ils sont peu enclins à plaindre ou à essayer de soulager ceux qui soutirent. Cependant, ils respectent la douleur chez les autres, et c'est déjà là une forme de la pitié qu'on ne trouve pas toujours chez les peuples civilisés.
La haine peut exister entre familles différentes; elle a alors pour origines probables des rivalités d'intérêt, des querelles anciennes dont la cause exacte est oubliée. Elle s'exerce surtout à l'égard des peuplades voisines : Alakaloufct Ona; elle résulte, dans ce cas, des luttes souvent sanglantes soutenues contre des représentants de ces peuplades. Comme sentiment personnel pour un autre Yaligan, nous n'avons pas eu à noter la haine; mais seulement l'antipathie, le mépris qui font que deux individus se détestent et évitent de se rencontrer. Si, malgré les précautions prises, cette rencontre se produisait, l'indigène le plus faible s'empressait de s'éloigner.
Le désir de la vengeance ne préoccupe pas beaucoup les Fuégiens: ils n'ont pas plus de mots pour exprimer la vengeance que pour designer le pardon. Sont-ils offensés, ils cherchent à punir l'offense s'ils sont les plus forts, ou s'ils peuvent déterminer leurs compatriotes à épouser leur ressentiment. Si non, ils partent, sans esprit de retour dans la même localité.
Nous n'avons pas vu d'actes de vengeance isolés commis par des Fuégiens; mais nous avons entendu parler d'individus coupables de
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meurtre sur leur femme, par exemple, et qui, poursuivis partout un groupe de familles, finissaient, quelquefois un an ou deux après leur crime, par tomber sous les coups des parents de la victime. Il s'agit là plutôt d'un acte de justice que d'une satisfaction de vengeance. Nous devons faire remarquer en outre que. dans ces cas, le meurtrier est abandonné de tous, et qu'il ne peut se soustraire que pendant un temps relativement assez court au châtiment qui le menace.
e. Courage. Orgueil.
Les Fuégicns sont courageux. Nous avons eu de nombreuses occasions de le constater, en faisant abstraction de quelques cas de panique incompréhensible, d'ailleurs très rares. Nous pouvons appliquer aux Yabgan ce que Fitz-Roy dit des Alakalouf qui lui avaient volé une baleinière au cap Désolation (Xarratù e <>/ ihe suneving voyages of H. M. S. Adventure flWBeagle. vol. I, p. 391) : « C'est une race brave et hardie et ils combattent jusqu'à la mort. ...»
Nous ne savons exactement s'ils sont capables d'un courage raisonné, et si leur audace, leur mépris du danger ne proviennent pas de leur ignorance du péril auquel ils sont exposés. Si le vrai courage consiste, comme on l'a avancé, à braver ce qui fait peur, les Fuégiens n'éprouvent peut-être ce courage-là que lorsqu'ils sont très excités et devenus ainsi comme des bétes fauves. Nous les avons vus cependant faire preuve de courage dans leurs pirogues, par mauvais temps, alors qu'ils ne pouvaient ignorer qu'ils étaient en péril.
On ne se douterait guère que les Fuégiens connaissent Vorgueil, en les voyant venir près des navires étrangers, dans leurs misérables pirogues, mendiant du pain ou de vieux vêtements, avec des gestes de suppliants faméliques. Ce n'est pas là qu'il faut les juger; l'arrivée dans leurs eaux d'un navire de guerre, par exemple, est un fait tellement rare que leurs sentiments habituels, en particulier l'orgueil, se trouvent momentanément suspendus.
.Mais, dans ces circonstances même, après les avoir vus si humbles et si craintifs le long du bord ou sur le navire, rencontrez-les à terre sur le rivage ou pénétrez dans leurs huttes, et vous serez déjà frappé du
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changement de leurs allures, de leur peu d'empressement à vous accueillir, du silence dédaigneux avec lequel ils évitent de répondre à vos questions. Longtemps après, quand vous les connaîtrez complètement, vous serez encore étonné de constater leur froideur, leur exigence pour les égards, leurs attitudes orgueilleuses en un mot. (le sentiment peut avoir sa source dans leur absolue liberté, dans l'égalité parfaite dont ils jouissent, sans connaître ni chefs, ni salariés, ni esclaves, et aussi dans l'égoïsme qu'ils possèdent à un haut degré, en contradiction avec des habitudes généreuses que nous examinerons plus loin. La bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes dérive, probablement, de l'habitude «In se suffire tout en vivant isolés, famille par famille, sans avoir à compter sur l'aide de leurs voisins. Signalons aussi deux tendances que l'on est très surpris de rencontrer chez de pareils sauvages : la vanité et la susceptibilité. Leur vanité se montre dans le plaisir qu'ils éprouvent à se parer, hommes et femmes, de colliers en coquilles, en rondelles d'os d'oiseau, ou de lambeaux de vêtements européens quand ils peuvent s'en procurer. Leur susceptibilité est très grande; ils se froissent pour un rien, interprètent volontiers pour des offenses le moindre acte qui leur déplaît, et disparaissent alors pour un temps plus ou moins long, jusqu'à ce que leur ressentiment soit apaisé. Ces manières d'être existent aussi bien dans les relations entre eux que dans leurs rapports avec des étrangers.
/• Conscience. Disposition générale du caractère.
La conscience n'est pas la même, est-il besoin de le dire, chez les Knégiens et chez les Européens.
Pour les premiers, par exemple, mentir n'est pas un mal; l'acte «l'étouffer en lui serrant la gorge un agonisant qui a déjà perdu connaissance serait une action méritoire, d'après ce que nous ont aflirmé les missionnaires anglais, qui assurent également que l'infanticide était récemment encore une pratique courante en Fuégie : personnellement, nous n'avons pas pu vérifier ces deux dernières assertions. Il est certain, crovons-nous, que les Fuégiens ont le sentiment du mal et du bien et qu'ils ne sont pas dépourvus de sens moral.