EXPRESSION DES ÉMOTIONS
Rien n'est plus difficile que d'apprécier la manière dont les Fuégiens expriment les émotions. Ils jouissent d'un remarquable empire sur euxmêmes en présence des étrangers, et l'on peut les observer pendant longtemps sans saisir, sur leurs traits immobiles et comme figés dans une complète indilférence, la moindre trace d'émotion. Aucune excitation n'est capable d animer celle physionomie, qui parait plutôt un masque slupide, grotesque ou hideux, que la ligure d'un être humain.
Darwin raconte, dans son journal du lieagle ( Voyage d'un naturaliste, trad. Barbier, p. a 'if)), la première entrevue du Fuégien Jemmy Hutton avec sa mère et ses frères qu'il avait quittés depuis plus d'une année : « Aucune démonstration d'alfection ; ils se contentent de serogarderbien en face pcndantquetque temps » Mais cela ne prouve nullement l'absence de sentiment. Darwin reconnaît lui-même, dans un autre de ses Ouvrages ( Expression des émotions , trad. S. Pozzi et R. Benoit, Paris, 187 \, p. 83 et 8'^, que, chez tous les hommes, l'émotion la plus puissante peut ne se manifester par aucun signe extérieur. Nous croyons utile de reproduire ici ce que dit le grand naturaliste anglais sur les Fuégiens, dans ce livre pour lequel, au commencement de l'année 18G7, il fît imprimer et circuler un questionnaire, « en demandant, ce dont on a parfaitement tenu compte, qu'on y répondit par des observations directes et non point par des souvenirs ». Parmi les personnes qui lui ont fourni des renseignements sur l'expression chez les diverses races humaines, il cite M. Bridges, « catéchiste qui habite avec les Fuégiens », le même que nous devions connaître plus tard comme Directeur ou Surintendant de la Mission du canal du Beagle. Outre les réponses de M. Bridges, Darwin a intercalé dans son volume
CARACTÈRES PSVCIIOLOCIQl ES. 24.»
ses propres observations sur lesFuégiens; le (ont se borne, malheureusement, à un petit nombre d'informations, que nous allons citer textuellement en les faisant suivre de nos remarques.
Pleurs. — « J'ai vu, dit Darwin (p. i ()(>), à la Terre de Feu, un naturel qui venait de perdre un frère, et qui, passant alternativement de la douleur à la gaieté, pleurait avec une violence hystérique et riait aux éclats un instant après de tout ce qui pouvait le distraire. •> L'n fait semblable s'est passé sous nos yeux à la baie Orange : une jeune tille. Kamanakar h'ipa (/'/. XIII), arrive un jour, à Vvlo"' de l'après-midi, et nous dit qu'elle vient d'apprendre immédiatement, par l'arrivée de la Romanche, la mort de plusieurs de ses parents ou amis à Ouchouaya. Sa physionomie est empreinte de l'expression de la douleur; elle nous annonce qu'elle va se mettre en deuil (en se barbouillant de noir la figure) et pleurer. Elle commence à pleurer devant nous, les larmes roulent sur ses joues, elle détourne la tète.... .Mais, à .S 1 ' du soir, dans une des huttes, elle passe la soirée à rire et plaisanter comme si elle n'avait jamais appris la mort des siens.
Les femmes pleurent souvent, soit en mémoire de ceux qu'elles ont perdus, soit pour des offenses qu'elles ont subies : toujours elles détournent la tète pour laisser couler leurs pleurs, qu'elles accompagnent souvent de gémissements sourds. Les enfants pleurent très rarement, et les hommes jamais.
Baiser, - « Un habitant de la Terre de Feu, Jemmy Bullon, m'a dit que le baiser est inconnu dans ce pays. » (Dahwix, toc. cit., p. a32.)Nous avons dit cela plus haut à propos de l'amour; mais nous pouvons ajouter quelques détails, directement observés par nous : les nouveaux mariés se tiennent l'un entre les genoux de l'autre et se frottent volontiers mutuellement visage contre visage, ou plus exactement joue contre joue (cela rappelle le baiser polynésien); en fait de caresses, c'est là tout. Le baiser de la bouche sur le visage est exclusivement réservé aux petits enfants par leurs mères ou les amies des parents; on le nomme atatli.
Colère. — « M. Bridges a noté que les habitants de la Terre de Feu,
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sous l'inlluenee do la fureur, frappent souvent la terre du pied, se promènent de-ci de-là, et parfois pleurent et pâlissent (p. 2(18). » Nous avons constaté, comme principaux traits de la colère, les {restes des bras levés en l'air, les paroles entrecoupées, surtout la pâleur du visage et l'éclat du regard, mais nous n'avons pas vu de Fuégiens en colère frapper du pied le sol ni pleurer. Nous n'avons pas non plus constaté chez eux le relèvement delà lèvre supérieure découvrant la denlcaninc. et cependant ces indigènes, les femmes surtout dans la lutte corps à corps, mordent souvent leurs adversaires.
Dégoût. « M. Bridges dit que les naturels de la Terre de Ken expriment le mépris en avançant leurs lèvres, en sifflant et en élevant leur nez(p. 282). >< Il nous a paru.cn effet, que les Fuégiens avaientde la tendance à avancer les lèvres, quand ils ressentaient une impression de dégoût ou de mépris, cl à émettre ainsi un souffle très court, mais nous n'avons pas constaté l'élévation ou la contraction des narines.
Signes d'affirmation et de négation. — « M. Bridges m'informeque les naturels de la Terre de Feu inclinent, comme nous, la tète de liant en bas eu signe d'afTirmation. et la secouent de droite à gauche en signe de négation (p. 299). » Nous avons observé très nettement la justesse de cette assertion; nous ajouterons que ces deux mouvements paraissent exister naturellement chez, les Fuégiens qui ne les ont pas appris des Européens, mais ils y ont rarement recours et ces gestes n'accompagnent pas habituellement les mots usités pour oui ou pour non.
Surprise. Ètnnnement. — «... Les yeux et la bouche largement ouverts constituent une expression universellement reconnue comme celle de la surprise et de l'étonnement; . . . divers autres observateurs ne sont pas moins explicites, sur l'expression de la surprise, au sujet des indigènes île la Terre de Feu... (p. 3oa). >> C'est ainsi que, dans la plupart de nos photographies, les Fuégiens. les enfants surtout, ont la bouche largement ouverte.
liougeur. — « Les indigènes de la Terre de Feu rougissent beaucoup, dit M. Bridges, surtout quand il s'agit de femmes; mais ils rougissent certainement aussi au sujet de leur propre personne. Cette dernière
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assertion s'accorde avec mes propi es souvenirs au sujet d'un indigène de la Terre de Feu, Jeimny Billion, qui rougissait quand ou le raillait sur le soin qu'il prenait à cirer ses souliers et à se parer de toute autre manière (p. 3'n )- '» L'assertion de .M. Bridges coulirmc ce que nous avons dit précédemment au sujet de la pudeur. Quant à la remarque ajoutée par Darwin, elle s'applique à la vanité et à la susceptibilité, qui, nous l'avons vu, sont souvent très grandes chez les Fuégiens.
On ne trouve pas autre chose dans le livre de Darwin sur les Fuirions, qui cependant devaient l'intéresser d'autant plus que lui-même avait pu les voir dans leur pays.
Nous présenterons ici quelques observations, dans le but de compléter celles de I'éminent naturaliste.
Rire. - - C'est une expression rare chez les Fuégiens. Ils connaissent cependant le sourire léger — s'observant aussi bien chez les hommes que chez les femmes et les enfants, et donnant à la physionomie une expression très douce. — et le fou rire avec contorsions et cris bruyants, inarticulés. Ce rire inextinguible retentit de temps à autre, le soir dans les huiles, lorsque les ressources alimentaires sont abondantes, que les indigènes ont mangé à leur faim et que les hommes s'amusent à l'aire d'enfantines plaisanteries : on rit alors aux éclats pour un rien, pour le plaisir de rire, et comme gagné par la contagion du rire. Les femmes dans ce cas, rient beaucoup moins bruyamment que les hommes. Il est assez curieux que les Fuégiens n'aient pas les mots : pleurer tle rire, tandis qu'ils ont la locution : pleurer de sommeil, qui est d'ailleurs parfaitement justifiée.
Frayeur. — Cette expression est facile à observer chez les Fuégiens lorsqu'ils se croient poursuivis par les espèces de monstres invisibles qu'ils nomment oualapatou. Quand ils sont ainsi hantés, c'est la nuit qu'un bruissement dans les feuilles, un rocher qui se détache, la moindre rumeur de la mer, occasionne ces terreurs folles qui donnent à leurs traits une pâleur profonde avec le masque complet de l'angoisse. Les femmes présentent celte expression à un moindre degré que les hommes.
Pour terminer ce sujet, nous devons signaler l'aptitude étonnante