CHAPITRE XIV
Nouveau séjour à Lofoï-Station. — Tout le monde au travail pour un nouvel envoi de documents et de collections. — Soirées fraîches. — Disparition des moustiques. — Échauffourée de nègres. — Histoire de femme. — Intéressantes constatations chronométriques. — Colis postaux et caisses d’extra. — Complément de renseignements sur les grottes et troglodytes du Ka-Tanga. — Je remets au capitaine Verdick notre trousse d'instruments anthropométriques. — M. Voss pris de fièvre continue. — Mauvaises cartouches. — Réquisition impossible à satisfaire. — La question de l’orientation des habitations sous les tropiques. — Mon boy Ki-Toumbou se noie dans ie Lofoï. — A propos des travaux cartographiques. — Préparation de notre reconnaissance vers le lac Di-Lobo. — Disparition de cartouches. — Nous établissons un abondant courrier officiel. — Instructions pour M. Voss qui sera chargé d’une reconnaissance séparée vers le sud-est de l'État. — Conférence avec nos porteurs. — Joyeux départ.
Samedi, 10 juin 1899.
Minima nocturne : 10°,3.
Avec la saison fraiche est venue la disparition des moustiques; on peut done dormir maintenant à Lofoï. :
M. Voss se porte malade.
Les autres agents se mettent à la besogne plus activement que jamais, car nous voulons liquider tous les envois de rapports et de collections avant de nous mettre en route vers le Di-Lolo.
Je dois perdre une demi-heure à écrire au chef de zone Tanganika—Ka-Tanga, pour rétablir des vérités altérées par un agent intermédiaire, qui se dit vraisemblablement qu’en indisposant deux supérieurs l’un contre l’autre ce sera un moyen de détourner de lui-même leur attention. Heureusement, Hecq a eu l’occasion, mieux que moi encore, de constater quel esprit mesquin et étroit régnait dans l’est et le sud de l'État à notre arrivée; et ni lui ni moi n'avons garde de couper dans les ponts.
Parmi les lettres de Mlowa qui nous attendaient ici, il s’en trouve une par laquelle le camarade Hecq me fait connaitre que son service de renseignements indigènes, corroborés par des renseignements allemands, annonce que M’towa sera attaqué d’un moment à l’autre par les révoltés au nombre de 2,000, renforcés par des auxiliaires arabes; leur plan d’attaque comporte trois routes : deux par terre, la troisième par le lae. « Comme nous ne sommes que trois valides, dit la lettre, nous devons, après le travail de la journée, passer nos nuits à veiller. »
« Je vous remercie
dit une autre lettre — pour ceux qui vont bientôt entrer en campagne, de l'abandon des six caisses de vivres que vous avez laissées en dépôt à Moliro, en prévision de Parrivée de successeurs à MM. De Windt et Caisley. Nous sommes ici au régime de l’eau sans thé ni café, de l'huile et des seules ressources indigènes, et si ce régime peut étre supportable en station, il est impossible dans une campagne où les ressources locales sont détruites. »
Comme on le voit, la situation au Tanganika, en 1899, n’était pas trop gaie! Je me mets aux écritures qui vont manger quelques journées d’aflilée.
Durée d’insolation : 95,6. Maxima diurne : 269,4. Pris une bonne observation d'heure par 12 étoiles.
Dimanche, 11 juin 1899.
Minima nocturne : 11°,8.
M. Voss continue à souffrir de l'œil, ce qui le met hors de service.
Je consacre la matinée au calcul de l’observation d'hier, et à donner à M. Verdick diverses instructions quant au relevé des observations météorologiques; je remets à cet ofhicier l’ouvrage de Angot, qui est un de ces livres à trouver dans tous les postes du Congo, tant les postes de l'Etat que des missions, et peut-être des maisons de commerce; il existe, en effet, des phénomènes climatériques dont l'observation peut se faire sans aucune espèce d’instrument : par exemple nature et direction des nuages, nébulosité, intensité et direction du vent, transparence de l’air, etc.
Toute observation faite de façon régulière peut créer à l'Européen, quel qu'il soit, une distraction de plus en plus marquée, laquelle est un facteur non négligeable de santé et de résistance au spleen rongeur.
Il faudrait aussi, dans chaque poste, plus de carnets de notes qu’on n’en trouve actuellement : bien que j'aie emporté d'Europe cent carnets ordinaires, quadrillés (de 13 centimètres sur 19), je ne puis en prélever qu’une couple à remettre à M. Verdick pour l'inscription des observations qu'il continuera pour compte de la mission; mes carnets nous sont nécessaires à nous-même, Car j'en dois donner à MM. Michel, Voss, Questiaux et De H. qui, tous, en sont royalement dépourvus.
Michel et Questiaux préparent les collections à envoyer à Bruxelles.
Dardenne, très fatigué, fait diète et se couche dans l'après-midi.
Questiaux se sent un peu fiévreux vers le soir.
Durée d’insolation : 9.5. Maxima diurne : 260,2.
Lundi, 12 juin 1899.
Minima nocturne : 13°,9.
Si les moustiques — je l'ai déjà dit — ne constituent plus un fléau en ce moment, les fourmis, elles, n’ont pas abdiqué : cette nuit une variété de minuscules noiraudes a fait invasion chez moi; mon lit, ma table (malgré que les pieds de celle-ci soient dans des récipients remplis d’eau) sont noirs des agaçantes bestioles.
Dardenne va mieux; M. De H... également; M. Voss essaie de se mettre au travail.
La besogne court; Michel développe les photographies prises en cours de route; Questiaux établit son rapport géologique; de mon côté je reporte l'itinéraire Lofoi—Ki-Oubo sur la planchette 49; l'itinéraire de retour à Lofoi y sera porté quand une nouvelle observation d'heure n'aura permis de calculer les longitudes de cette partie de notre reconnaissance.
Changé les feuilles des enregistreurs; le diagramme des températures montre une régularité remarquable dans la progression thermique diurne; la décroissance thermique nocturne est marquée d’à-coups donnant à la courbe une allure zigzaguée ; le maxima journalier a baissé d’une façon marquée.
Minima et maxima absolus de la semaine écoulée : 11°,2 et 270,9. Moyenne : 20°,5.
La courbe barographique accuse un relèvement général dans les derniers Jours de la semaine; l’écart du maxima et du minima absolu est de 6m,
Durée d’insolation : 9,7. Maxima diurne : 26°,8.
MM. Voss et Questiaux doivent renoncer au repas du soir.
Michel et moi prenons une bonne observation d'heure par 11 étoiles.
Mardi, 13 juin 1899.
Minima nocturne : 11°.
Une nouvelle invasion formique m'a chassé de mon lit en pleine nuit; j'avais cru pouvoir réoccuper le large lit qui garnit ma chambre; je suis trop heureux de pouvoir dresser moi-même, vers { heure du matin, mon lit de campement; par chance, malgré cet ennui nocturne renouvelé, je n’ai aucune tendance à Ja fièvre.
MM. Voss et Questiaux restent fiévreux.
Après avoir calculé l’observation d'hier, j’achève de mettre M. Verdick au courant du service de lobservatoire météorologique, dont je lui fais la remise provisoire.
Dans l’après-midi, vif incident entre les gens de notre escorte et ceux de la station : affaire de femme. Le cuisinier de M. Verdick a — selon la coutume noire — cédé une femme contre indemnité pécuniaire à un de nos soldats, peu de temps après notre arrivée à Lofoi Aujourd'hui, comme nous devons quitter prochainement la station, le cuisinier se dit que le moment est venu de réaliser un bon coup. Et il est allé trouver son maître pour lui dire qu'un soldat de la mission lui a pris de force sa femme, sa propre femme! Quelle abomination, grands dieux! Et il va l'emmener au Di-Lolo.
De son côté, le prétendu ravisseur est venu m’exposer son cas. Il s’agit d’une femme dépendant du cuisinier, dont la légitime — si on peut dire — n’est nullement en cause.
Je demande à M. Verdick si la femme accessoire ne peut être passée à mon personnel; non, dit M. Verdick, cette femme est la femme du cuisinier et doit retourner avec lui à Lou-Sambo, d’où tous deux sont venus avec Moi.
Là-dessus je déclare à mon homme que la femme doit être restituée au cuisinier.
C’est ici que tout se corse brusquement.
Oubliant que je suis porteur d'instructions qui mettent mon personnel sous ma seule autorité, M. Verdick, au lieu de contrôler les dires de son cuisinier, envoie un groupe de ses soldats pour reprendre la femme, au lieu de laisser à l’homme en cause le temps de se conformer à l’ordre que je lui ai donné.
L'intervention des soldats du poste gâte naturellement la situation; nous devons nous porter nousmême au quartier des noirs et — tableau! — quand la femme en litige est devant nous, M. Verdick constate qu’elle n’est nullement la légitime (?!) de son cuisinier, mais une femme qui lui est inconnue, et que son serviteur fidèle (?!) a dû se procurer le diable sait où.
Nouvelles explications d’où la vérité sort peu à peu : le cuisinier dit que la femme est venue avec lui de Lou-Sambo; il l’a louée à mon homme moyennant paiement; et l’on exhibe étotfes, couteaux, couvertures, ete., qui ont fait la contrepartie de la transaction. Seulement, on n’est pas d'accord sur les conventions faites.
En conséquence M. Verdick reprend la femme et mon homme ses marchandises.
Toutefois l'incident n’était pas terminé.
Vers 18 heures éclatent de soudaines clameurs au quartier des noirs; je m'y rends suivi de l’obligée bande de curieux blancs et noirs; je crois même, ma parole, que mes agents ont pris leurs revolvers.
Nous trouvons que bataille s’est engagée entre les Likwangoulas de mon escorte et le personnel noir de Lofoï ; les premiers reprochent aux seconds d’être venus pour leur enlever la femme de tantôt, alors que moi seul peut les commander.
C’est très juste.
Heureusement il n'y à surtout de cassés que de nombreux pots, projectiles de guerre improvisés mais plutôt inoffensifs, dont on m’exhibe les éclats avec des gestes tragiques.
Je fais réunir le groupe des Monghélimas et des Likwangoulas pour les tancer d'importance; puis je procède à une égale distribution de caresses de la souple badine qui constitue mes ordinaires armes. Ceci produit un mouvement de sauve qui peut que je puis refréner; seuls trois hommes n’obéissent pas à l’ordre de rester en position; ils se sauvent! Tant mieux, car ils vont me permettre de les rendre responsables pour les autres, ce qui fait l'affaire de ceux-ci. Sur un signe, les fidèles de l'Équateur qui m’entourent ont bondi sur les traces des fuyards, qui sont bientôt ramenés devant le front des mécontents; je leur reproche leur fuite en termes à la hauteur de ces cerveaux spéciaux et leur ordonne de gagner seuls le cachot, où ils resteront jusqu'à
notre prochain départ; quant aux autres, je leur déclare qu’ils seront punis d’une retenue de paie de deux mois.
Le plus clair de l'affaire, c’est que j'ai perdu un temps précieux; pour les autres, ça a plutôt été une distraction.
Mais quelle drôle d'idée d'arriver avec des revolvers!
Durée d'insolation : 9n,7.
Maxima diurne : 270,5.
Pris une bonne observation d'heure par 11 étoiles ; jusqu’à 23 heures je reste au caleul immédiat de l’observation. Je regagne ainsi le temps perdu à l’occasion de l’échauffourée de l'après-midi.
Je fais de plus une très intéressante constatation chronométrique, complément avantageux de ce que je notais le 9 juin.
Du 19 avril au 4 mai, la variation journalière de la comparaison des chronomètres 737 et 733 a été de + 15,70.
Du 9 juin au 15 juin cette variation journalière est devenue + 1,50.
Première remarque : la marche relative des deux chronomètres est restée quasi identique à elle-même; les instruments continuent à se comporter d’une façon remarquablement satisfaisante.
Deuxième remarque : en prenant pour variation journalière moyenne, du #4 mai au 9 juin, la valeur + 45,70 + 15,50 9 ï
+ 15,60, on trouve :
Teudaemas ISO RER OR 131-133 — + 7% 145,50 Variation pour 36 jours — 36 X 1°,60 . — + 575,60 D'où, pour le vendredi 9 juin 1899 . . 731-133 — -"18n 49;10 Et la comparaison directe a donné . . 131-133 — + 8% 105,50
Différence = EH 45,60
Nous en coneluons que le chronomètre 737 parait bien s'être comporté d’une manière tout à fait satis- . faisante pendant le transport, celte différence de + 15,60 représentant la résultante de ses variations de marche pendant 36 jours.
Mercredi, 144 juin 1899.
Ma nuit s’est un peu ressentie du travail prolongé de la soirée dernière.
Comme distraction aujourd’hui nous avons l'arrivée d’une petite caravane de Mpwéto apportant :
S caisses cartouches Mauser:
3 caisses vin, tabac, cigares, bougies; 4 colis postaux.
Sauf les colis postaux, le reste est arrivé par voie anglaise; il n’y a malheureusement qu’une seule lettre d'Europe apportée par la mème caravane.
Un des colis postaux contient un paquet de macaroni ; deux morceaux de fromage et une boîte de biscuits; comme la caissette est défoncée le fromage en sort barbu et le macaroni poilu; seule la boite de biscuits est intacte. Et dire que j'ai tant demandé de ne recevoir que du tabac, des cigares, des bougies, des livres, des journaux, du savon et un peu de chocolat.
Un deuxième colis a son fond détaché ; mais comme il ne contient pas de boites de conserve il est presque complètement intact.
Les deux autres colis sont intacts; dans l’un je trouve un recueil d'histoires en patois borain, dues à la plume si amusante du « framisou » Dufrasne. [Il me fera passer plus d’un bon moment.
Je remets à M. Verdick une caisse de cartouches Mauser, et j'en expédie de suite une à Hecq, auprès de qui elle sera la bienvenue.
Jenvoie en même temps à Mpwéto un ballot ealicot et une caisse de perles pour couvrir les dépenses occasionnées par notre service de courriers et de porteurs.
De son côté, M. Verdick nous octroie une énorme marmite émaillée qui nous viendra rudement à point.
En vue de compléter une note que je rédige sur les grottes du Ka-Tanga, j'ai demandé à M. Verdick de me remettre, par écrit, ses observations personnelles à ce sujet; j'avais fait la même demande à M. Delvaux avant de nous rendre aux Ki-Oubo.
M. Verdick me remet aujourd'hui les renseignements demandés.
Nos deux compatriotes n’ont pu me fournir, au sujet des grottes et des troglodytes, que des renseignements recueillis de bouches indigènes; par eux-mêmes ils n'avaient pas vu grand’chose.
M. Delvaux me parla de la grotte de Mokana, située à deux jours de marche au nord de celle de Ki-Boué, visitée par nous; de la grotte de Mou-Sapoula et de la grotte de Ki-Tenta, ces deux dernières s’ouvrant dans la zone qui borde la rive gauche de la Lou-Fira, à une latitude voisine de celle de la grotte de Ki-Boué. L'état d’hostilité du pays, au moment où le parcourait M. Delvaux, ne permit pas à cet officier de voir par lui-même ces diverses grottes. Mais j'eus plus tard l’occasion de faire visiter en détail Mokana par M. K. Voss, ingénieur-géologue de notre mission. Quant aux grottes de Mou-Sapoula et de Ki-Tenta, tout ce que put m'en dire M. Delvaux, c’est qu’elles présentaient fort peu d'importance, au point que la première fut abandonnée après son passage, comme ne présentant pas suflisamment de sécurité en cas de siège soutenu.
De son côté M. le capitaine Verdick pouvait me dire, à propos de la grotte de Lombwé (appelée Sombwé par le missionnaire anglais Arnot), qu’elle s’ouvrait dans une colline d’une-trentaine de mètres. Une série de fissures naturelles à travers des blocs de rochers conduiraient à une salle assez spacieuse, à allure de casemate; il y règne une atmosphère chargée d'humidité, et, au moindre feu qu'on y allume, la chaleur devient sufflocante; la salle est dans une complète obscurité ; en fait d’eau, M. Verdick ne trouva que des eaux d'infiltration des pluies. Feu le capitaine Brasseur, qui vit ces grottes, ne donne pas d’autres détails.
Si on veut bien tenir compte de ce que M. Verdick était depuis huit ans dans le Ka-Tanga, on se demandera d’où émanent les renseignements recueillis et acceptés comme véridiques par les expéditions qui nous précèdèrent ici ! 3
D'ailleurs, la suite de notre reconnaissance mettra de plus en plus les choses au point.
Durée d’insolation : 10°,6.
Maxima diurne : 27,8.
Désireux d'assurer très proprement la marche de nos chronomètres, nous prenons ce soir une nouvelle observation d'heure, par 11 étoiles.
Jusqu'à 25 heures, je demeure à ma table de travail pour effectuer les calculs de la soirée
Jeudi, 15 juin 1899.
ro
Minima nocturne : 100,5.
Jai bien dormi; aussi puis-je me mettre de suite au caleul des longitudes entre les Ki-Oubo et Lofoï.
Les résultats de ce calcul sont tellement satisfaisants que j'en veux donner la preuve; la série de culminations lunaires faites à Lofoï, du 22 février au 22 mars, combinée au transport de l'heure depuis le sud du Moéro, avait donné :
Longitude Lofoï : 27. 95'. 9386 Est Greenwich.
Par le calcul de l'heure depuis les Ki-Oubo,
je trouve aujourd'hui : Longitude Lofoi : 27, 25!. 31,21 Différence : — 7,35
Les résultats que je donne ici sont justifiés dans notre quatrième mémoire sur nos observations astronomiques, magnétiques et altimétriques.
Voilà donc 16 nouveaux points bien fixés; cela fera sans doute plaisir aux bons géographes et déplaisir aux mauvais qui devront changer leurs cartes.
Outre le calcul des longitudes, j'ai effectu* le calcul des altitudes ; trois fois déjà depuis notre rentrée à Lofoi je l'ai recommencé au complet, quelque fastidieux que soit ce travail, par ce fait qu'il manque d'intérêt, les nivellements à l’anéroïde ne pouvant inspirer aucune confiance; j'ai fait l'actuel calcul en comparant les lectures de pression faites en cours de route sur l’anéroïde, aux lectures barométriques directes faites à Lofoi pendant notre absence; certains résultats me donnent à penser ou que lanéroïde s’est mal comporté où que des lectures erronnées ont été faites; là où il y à doute, les résultats sont impitoyablement rejetés.
Je reporte à la planchette 49 la portion de route levée entre les Ki-Ouho et Lofoï.
Il serait bien intéressant de pouvoir dresser deux cartes hydrographiques du Ka-Tanga : l’une à la fin de la saison des pluies, l’autre à la fin de la saison sèche, en ne teintant en bleu que les points où il y aurait réellement de l’eau à ces deux époques. Ce travail, naturellement, ne peut se faire que sur place; essayer de l’établir en Europe, sur les rapports et les croquis de poids si variés qu'on y reçoit, serait antiscientifique, donc dangereux. Il est d’ailleurs regrettable que cette remarque me soit suggérée par des travaux de haute fantaisie exécutés dans le silence du cabinet. É
Je fais remise aujourd’hui à M. Verdick de notre caissette d'instruments anthropométriques qui contient :
1 goniomètre facial médian oblique ; 1 indicateur de ce goniomètre ;
2 compas d'épaisseur, dont un à branches courbes.
M. Verdick fera des mensurations en se conformant aux indications que je lui ai données; je lui confie l’ouvrage de Broca qui achèvera de le mettre au courant.
De son côté M. Verdick nous remet, pour les collections que nous nous apprètons à expédier vers l’Europe, un tonnelet de tabac coupé provenant de cultures indigènes et préparé par les noirs (exposé à Tervueren).
Dans la vallée de la Lou-Fira le tabac se vend sous forme de rouleaux, tressés grossièrement avec les feuilles encore vertes, telles qu'on les cueille.
Avant de faire couper les rouleaux, dont il a fabriqué le tonnelet qu'il nous remet, M. Verdick les à fait tremper légèrement pour éviter leur réduction en poussière.
Ce tabac provient de la récolte de 1898.
M. Verdick me promet qu'il fera lui-même cette année-ci des essais de préparation.
Durée d’insolation : 9,65.
Maxima diurne : 27°,7.
Vendredi, 16 juin 1899.
Minima nocturne : 11°,1.
Bonne nuit. Les matinées sont devenues fraiches; l’eau des premières ablutions paraît très froide.
M. Voss, toujours fiévreux, garde le lit.
Le travail de rédaction des notes continue pour moi; Michel, Questiaux et De H. sont occupés à recopier respectivement les notes achevées, la planchette 49 (en 5 exemplaires) et des carnets reproduisant les feuilles de latitude et d'heure, le calcul des longitudes et les observations magnétiques de l’excursion aux Ki-Oubo.
Pour varier leurs plaisirs, Michel et Questiaux mettent des animaux en peau et préparent définitivement les estagnons à formol remplis de reptiles, de coléoptères, de chenilles, etc. A ce propos, Michel me signale que certains de nos estagnons lui semblent se laisser attaquer par le formol, après un temps plus ou moins long.
M. De H. prépare les emballages.
Bref, nos occupations spéciales sont actuellement bien attrapées par chacun; dans l’ensemble la besogne s’accomplit proprement et régulièrement.
J'ai dit que 8 caisses de cartouches Mauser nous étaient parvenues : 6 sont envoyées par le gouvernement, 2 me sont personnelles et viennent de chez Janssen.
Je fais ouvrir une caisse des premières (chargées en février 1897) et fais tirer 6 cartouches; surprise désagréable, 3 ratés se produisent; l’amorce est nettement percutée mais ne déflagre pas.
Il est trop tard aujourd’hui pour pousser l'expérience plus loin.
Durée d’insolation : 91,7.
Maxima diurne : 289,5.
Pris une observation d'heure par 11 étoiles. Cette observation est destinée à étudier la marche des chronomètres, et est la première de la série qui couvrira la reconnaissance au lac Di-Lolo. Ten effectue les calculs avant de me jeter sur ma couchette. Les chronomètres ont une marche remarquable. Quelle veine !
Samedi, 17 juin 1899.
Minima nocturne : 16°.
Jai passé une excellente nuit, malgré le vent violent qui a soufflé tout le temps et qui continue ce matin. Il est intéressant de noter que ce vent s'accompagne d’un minima nocturne relativement élevé; c’est donc un vent chaud. Il souffle de l'E. et du S.-E. Sa vitesse, mesurée à l’anémomètre, entre 6 h. 32 m. et 6 h. 42 m., varie de 2,75 à 3",95 à la seconde.
L'état sanitaire laisse à désirer.
Hier soir, M. Verdick se sentait prédisposé à prendre la fièvre; depuis quelques jours Michel à des digestions lourdes; M. Voss est dans son lit, mais va mieux. Notre nouveau géologue a le moral peu solide; le voici qui prend une éruption de bourbouille — mal bien anodin, quoique fort agaçant — pour la variole, qu'il dit bien connaître pour lavoir eue quatre mois avant de quitter Johannesburg; il devrait pourtant bien se dire que s’il a eu la variole il y a si peu de temps, il peut maintenant dormir sur ses deux oreilles (drôle de position !).
Je charge Questiaux d'aller essayer nos cartouches Mauser; sur 50 cartouches des caisses de l'Etat on obtient 45 coups bons, 1 long feu, 4 ratés; ces dernières cartouches sont percutées quatre fois inutilement. 10 cartouches Janssen ne donnent pas de ratés.
Reçu un courrier : lettres oflicielles, lettres d'Europe et 1 caisse privée venant d'Europe.
Une lettre du camarade Hecq me dit combien sa situation est difficile; toutefois les révoltés ne se sont pas encore décidés à prononcer l'attaque.
Une lettre de Boma adressée à «M. le juge du conseil de guerre attaché à l'expédition du Ka-Tanga »
réclame à ce fonctionnaire le relevé des affaires soumises à sa juridiction pendant les quatre semestres de l’année 1898 (sic), ainsi que le prescrit la cireulaire n° 38/f en date du 13 avril 1898, rappelée par une cireulaire du 23 juillet de la même année.
Et me voilà — alors que tant d'objectifs utiles réclament tout mon temps — obligé de répondre que : 1° le personnel européen de ma mission n'ayant mis le pied sur le territoire de l'État indépendant du Congo que dans la nuit du 3 au 4 août 1898 ; 2° ce personnel n'ayant trouvé son escorte qu’à M'pwéto, le jeudi 13 octobre suivant; 3° la lettre gouvernementale contenant les arrêtés nommant le juge, l’oflicier et l’oficier adjoint du ministère public auprès de notre conseil de guerre, ne n'étant parvenue que le 19 octobre suivant, il me serait impossible d'envoyer autre chose que le relevé des affaires jugées pendant la dernière moitié du quatrième trimestre 1898.
Je voudrais bien qu'à Boma il n’y ait que des gens ayant fait leur apprentissage — si nécessaire — dans l'intérieur.
Questiaux gagne son lit à midi.
Verdick fait de même au lieu de venir à table au repas du soir; par compensation M. Voss le remplace.
D’après M. Verdick, les mois de mai et de juin — transitoires entre la saison des pluies et la pleine saison sèche — seraient les plus mauvais au point de vue sanitaire.
Personnellement je les trouve excellents; depuis les derniers jours d’avril je n’ai plus eu le moindre ennui de fièvre ou d’autre « bobo ».
Durée d’insolation : 9,75.
Maxima diurne : 289,7.
Dimanche, 18 juin 1899.
Minima nocturne : 15°.
De 5 heures à 4 heures même vent violent qu'hier; le vent se continue dans la matinée; de 6 h. 50 m. à 6 h. 40 m., l’anémomètre donne, comme vitesse à la seconde, de 2",75 à 4 mètres; le minima nocturne a cté relevé légèrement par ce vent qui souflle du S.-E.; entre 2 heures et 4 heures, la courbe thermographique montre un relèvement de 2, suivi d’une descente de 4°, effectuée en zigzags.
MM. Verdick et Questiaux sont sur pied; M. Voss va beaucoup mieux, mais son œil gauche reste faible.
Continuation des travaux connus.
L'expérience me montre que j'aurais eu avantage à préparer en Europe des carnets de mise au net des observations astronomiques, magnétiques et météorologiques; il est vrai que le temps m'aurait fait défaut, élant donné les conditions dans lesquelles je dus organiser ma mission; je note donc ceci pour l’avenir. Ce qui, dans le même ordre d'idées, est absolument désirable, c’est que les planchettes de la carte d’assemblage de Delporte soient préparées en Europe, pour tout le territoire de l’État, et tirées par impression à de nombreux exemplaires, dont les diverses stations seraient toujours munies, de façon à tirer de ces documents tout le parti possible. Par « préparer ces planchettes », il faut entendre y tracer les méridiens, les parallèles et aussi, pour un certain nombre, les coordonnées de longitude et de latitude exprimées en kilomètres, selon les propositions du regretté géodèse.
Enfin, je regrette une fois de plus de n'avoir pu donner suite à une idée que j'avais eue pendant l'organisation de notre départ, et qui était de faire confectionner une série de caisses en fer-blanc s’emboîtant lune dans l’autre, et prêtes à être soudées pour le renvoi de nos collections en Europe; actuellement nous sommes obligés d’arranger tant bien que mal des caisses imperméables avec des boîtes à conserves et des doublures de caisses à perles et à cartouches. Toutefois on ne se rebute pas au travail.
Avec le soir venu M. Questiaux doit se coucher au lieu de paraitre à table.
Durée d’insolation : 92,75.
Maxima diurne : 27°,9.
Lundi, 49 juin 1899.
Ma nuit a été excellente et reposante.
M. Questiaux doit garder le lit.
Vers le milieu de la journée M. De H. doit aussi quitter la besogne.
Changé les feuilles des enregistreurs.
A la courbe thermographique le tremblé des parties descendantes est devenu moins nerveux que les semaines précédentes; les parties ascendantes sont d’une belle régularité; les maxima journaliers tendent à diminuer.
Minima et maxima absolus de la semaine : 10°,5 et 28°,7. Moyenne : 20°,7.
Le barographe montre un relèvement général de tout le diagramme.
La copie des observations météorologiques est faite jusqu'à la date d'aujourd'hui pour envoi à Bruxelles.
D'autre part j’achève aujourd’hui les derniers calculs nécessaires pour que nous puissions envoyer à Bruxelles les résultats de toutes nos observations.
De son côté Michel a confectionné 4 caisses de collections.
Dans l'après-midi les nyamparahs de notre escorte viennent me demander de ne plus voyager sans les prendre tous avec moi. C’est précisément mon intention.
On a vu que, depuis notre arrivée au sud du Tanganika, l’escorte — en temps que force armée — ne nous a pas été et n'aurait pu nous être nécessaire, tout le pays que nous avons parcouru n’exigeant aucune espèce de déploiement de force, bien au contraire.
Maintenant peut-être va-t-il en être autrement; mais, plus que jamais, mon intention est de ne tirer la première cartouche qu’à la toute dernière extrémité. Et j'y réussirai très facilement, comme on verra!
Durée d’insolation : 91,8.
Maxima diurne : 27.
Mardi, 20 juin 1899.
Il fait de plus en plus froid le matin; depuis quelques jours on allume un léger feu sous ma vérandah.
Ainsi que je l'ai dit, la maison que j'occupe est orientée de telle sorte qu’elle n’a aucune ouverture vers l’est, et que sa face principale — avec portes et fenêtres — regarde exactement l’ouest; voici les avantages de cette malencontreuse orientation : le matin, quand il me faudrait du soleil sur ma vérandah et dans mes fenêtres, je suis dans l’ombre froide, et je dois allumer du feu pour dégourdir mes doigts que le seul maniement, même extra-rapide, du porte-plume, ne réchauffe pas; dès que Phœæbus a passé au méridien, c’est-à-dire au moment où l'ombre devient de plus en plus indispensable, toute la face ouest de ma maison se baigne des ardeurs solaires; pour pouvoir rester à ma table de travail j'ai dû faire suspendre des nattes fermant la vérandah ; il fait ainsi un peu plus supportable, au détriment de la lumière que j'adore pleine et brillante.
Tout cela semble crever les yeux; dans six mois nous retrouverons presque exactement celte disposition au Lou-Kafou; on dirait que le Belge n’a pas le sens de l'orientation.
M. Questiaux reste tourmenté d’envies de vomissements.
M. De H. est sur pied.
Continuation du travail; personnellement je poursuis la rédaction d’une série de notes à joindre au prochain rapport.
Mais cette journée devait encore me mettre en deuil.
On se souvient qu’au sud du Moéro j'avais dû renvoyer mon boy Djôti, le seul convenable de toute notre bande; je l'avais remplacé par un de nos cuisiniers, Ki-Toumbou, ce brave petit gosse dont j'ai dit à diverses
reprises le dévouement. Le gamin était devenu excellent et plus dévoué que jamais; même je crois qu'il m'affectionnait et que je le lui rendais quelque peu.
Dans l'après-midi M. De H. vient m'apporter un trousseau de clefs (les miennes), en m'avertissant que Ki-Toumbou a été noyé dans le Lofoï par un boy de la station, lequel a pris la fuite.
J’envoie M. De H. prévenir le capitaine Verdick et M. Michel (celui-ci est oflicier du ministère public) de faire enquête sans retard. ;
Pour moi je cours avec quelques-uns de mes gens de l’Equateur vers la place où le drame s’est passé.
A la rive, un groupe de boys et de femmes se lamentent; des hommes plongent sans rien trouver; ils pensent qu'un crocodile a enlevé le pauvre gamin; j'interroge; on me dit que c’est un accident; le boy en fuite n’est pas plus grand que Ki-Toumbou, il est mème plus petit; c’est en prenant leur bain de chaque jour que le malheur s’est produit : le bain était fini et la bande Joyeuse regagnait la station, le long d’un chemin bordé de buissons de tomates abandonnées à l’état sauvage; pour s'amuser, les gamins se jetaient des tomates ’écrasant sur leur peau nue, les faisaient s'amuser ferme; Ki-Toumbou, tout barbouillé de tomates écrasées est retourné à la rivière pour s’y nettoyer, l’autre gamin l’a suivi et l’aurait poussé trop loin
müres qui, S
de la rive, de sorte que mon boy avait perdu pied et aurait été entrainé par le courant, encore violent en ce moment de l’année; effrayé, l’autre gamin s’est sauvé dans la brousse,
Tout ce récit sera confirmé plus tard par l'enquête; le prétendu coupable est bientôt ramené.
Je demande à mes Equateurs de plonger à leur tour et de trouver le corps de l’infortuné; une heure plus tard on me le rapporte; l’enfant semble dormir tant sa figure est calme; le pauvre est étendu, nu, sur la terre
battue de la vérandah; mes yeux sont gros de larmes, brûlantes, sincères, car cet enfant — qui ne savait ce que c'était ni père ni mère — m'était attaché, quoique je fusse plus souvent désagréable qu’agréable
pour lui.
Que ne puis-je prolonger mon terme pour payer sa rançon à la mort! Comme je le ferais avec joie! Hélas! tout ce que je puis encore, c’est donner mes plus belles étoffes, ma meilleure couverture, pour qu’on l'y enveloppe avec le luxe des noirs {rès riches; mes soldats procèdent à la funèbre besogne et, au soleil couchant, nous allons ensemble, dans un coin de brousse, creuser une tombe, très profonde, pour que les hyènes n’en puissent atteindre le fond. Michel me reproche doucement d’avoir voulu être seul blanc à ce simple enterrement.
Et je passe, seul, une soirée très triste.
Mercredi, 21 juin 1899.
Hier la durée d’insolation a été de 9,8, le maxima diurne de 28°,4.
Aujourd’hui, le minima thermométrique n’est atteint qu'à 7 heures : 9,8.
Ma nuit à été lourde, à la suite du drame d'hier.
Dardenne est repris de fièvre avec vomissements, et d’un accès d'asthme; il devra se coucher avant la fin du jour.
De H., que la fièvre a repris hier soir, garde aujourd’hui la chambre.
Questiaux est au travail.
C'est maintenant le courrier qui nous occupe.
Lettre à M. le capitaine Weatherley-Poulett, au Moéro, lui exposant qu'à notre rentrée des Ki-Oubo, M. Michel — photographe et aide-naturaliste de la mission — s’est aperçu que ses tubes d’iconogène (développateur) avaient pris l'humidité. Il à eu juste de quoi développer les clichés impressionnés pendant notre dernière reconnaissance. Je me permets donc de demander à notre aimable voisin de bien vouloir, si la chose lui est possible, nous envoyer de quoi confectionner 4 à à litres de développateur; il faudrait qu'il fasse cet envoi de manière à ce que nous le trouvions à Lofoï fin octobre prochain, au retour de notre excursion au Di-Lolo.
Lettre au chef des zones Tanganika—Ka-Tanga, lui envoyant copie de la planchette cartographique 49 avec notre dernier itinéraire, et copie de la feuille donnant les résultats des 16 observations fixant cet itinéraire, S
Lettre à M. Verdick lui remettant copie des deux mêmes documents; cette lettre dit aussi à son destinataire :
« Ainsi que j'ai eu à diverses reprises l’occasion de vous le dire, la valeur d’un document cartographique est déterminée, non par l’accumulation de détails non vus de près et non contrôlés, mais par la seule mention des choses vues; il est dangereux de prolonger de sentiment les rivières, les lignes de hauteur, les parties boisées, ete. Des documents établis par eette méthode d'estime vague et de sentiment injustifiable devant Ja science, sont destinés à être rejetés rapidement; d’ailleurs, ils ne sont utilisés que par des cartographes qui se parent des travaux d'autrui, comme le geai se parait des plumes du paon; les croquis cartographiques consciencieux ne renseignent que peu de chose, mais ce peu de chose est certain; et c’est par la réunion de nombreux itinéraires réservés dans leurs indications que peut, et que peut seulement, s'établir un travail synthétique définitif, parce qu’il sera l'expression des faits, non des conceptions subjectives, imprudentes ou impudentes, de l'observateur.
« La cartographie vous saura grand gré de documents sûrs quoique restreints; elle n’emploiera pas des documents suspects par la trop grande aire représentée sans avoir été foulée par le pied du voyageur. »
Lettre au gouverneur général envoyant copies des deux documents susmentionnés.
Je fais également connaître à ce haut fonctionnaire une décision importante relative à la suite de notre reconnaissance.
Au cours de notre reconnaissance aux chutes Ki-Oubo, j'ai pu apprécier ce qu'on pouvait attendre de M. Questiaux, prospector; cet adjoint sait très convenablement prendre échantillons, et peut assurer sufiisamment le travail géologique tel qu'on peut le faire au cours d’une reconnaissance assez hâtive.
D'autre part M. Voss, géologue, m’a exposé l'intérêt qu'il avait trouvé, géologiquement parlant, aux salines de Mo-Achia et dans leurs environs.
J'ai donc décidé que M. Voss serait détaché du gros de la mission pendant la reconnaissance vers le lac Di-Lolo; notre géologue reprendra la reconnaissance qu'il avait entamée en amont de Lofoï, verra en détail les salines de Mo-Achia, les mines de cuivre du chef Ka-Tanga; puis continuera vers le Sud et le Sud-Est.
Cette décision augmentera notablement le travail effectué par nous, et compensera en partie l'abandon que j'ai dû faire du voyage jusqu’au Bangwélo.
Ces diverses lettres terminées, je dresse l'inventaire de tout ce que M. de H. devra préparer comme approvisionnements, matériel et munitions pour notre départ très prochain.
M. Verdick à fait avertir les chefs qui devront nous fournir des porteurs.
Durée d’insolation : 9,8.
Maxima diurne : 28°,6.
Jeudi, 22 juin 1899.
Minima nocturne : 129,9.
Ma nuit a été agrémentée d’une invasion de fourmis noires; quand fut rempli mon lit, force me fut bien de déguerpir pour faire de la lumière, et aller secouer mes draps et couvertures au dehors
Ce matin Dardenne va mieux.
Michel recopie les lettres officielles que j'ai écrites hier.
Je m'occupe avec M. de H. de la préparation des charges; cela me fait constater qu'il y à du mic-mac dans les cartouches destinées à notre escorte; notre sous-oflicier qui a reçu ces cartouches en partie à Miowa, en partie à M'pwéto, ne me fournit que des explications embrouillées. Je lui donne jusqu'à demain pour éclairer la situation et expliquer les fuites constatées.
M. Verdick brûle 15 cartouches Mauser, sur lesquelles se produit 1 raté.
Après-midi de courrier ofliciel.
Durée d’insolation : 10°,3.
Vendredi, 23 juin 1899.
Minimas nocturnes : 15°,5 à 3 heures, suivi d’un relèvement de 3°, puis d’un second minima de 16°,8 à 7 heures.
Ma nuit a été bonne.
Continuation des écritures.
M. de H. ne pouvant arriver à me fournir verbalement des explications convenables au sujet de notre approvisionnement de cartouches, je suis obligé de lui formuler par écrit les questions qui exigent une réponse claire.
Il résulte de sa réponse écrite que des mélanges se seraient produits dans le magasin d’armes de Lofoï, où nos munitions ont été rangées près de celles de la station; notre sous-ofhicier prétend que feu le sous-lieutenant Fromont avait par-devers lui les états justificatifs de nos munitions, et que ces états auraient dû être retrouvés dans les papiers de notre regretté chef de caravane.
De la note de nos munitions dressée par M. de H., il résulte que nous ne disposerions plus que de 5,071 cartouches au lieu de 6,000 qui ont dû nous être remises. [1 faut savoir qu’en partant de Mtowa pour Mpwéto où ils devaient nous attendre, nos hommes avaient reçu chacun 50 cartouches. Pourquoi? Ils avaient à traverser un pays très tranquille et l’on éprouvait le besoin de les armer, quitte à les amener à user de leurs armes sans rime ni raison, ces gens n'étant pas conduits par un blanc.
C’est évidemment là qu'il y a eu fuite; pour en déterminer moi-même l'importance, je compte ce que nous avons maintenant en main; notre nombre exact est de 4,853 au lieu de 5,071 que me renseigne le responsable.
Il n’est pas inutile que je mentionne que les cartouches réunies à M'pwéto, six mois avant mon arrivée, avaient été fournies en partie par Mtowa, en partie par Lofoï; cette dernière station avait envoyé des caisses portant la marque « Stairs » et provenant de l’expédition de cet officier au Ka-Tanga; aucune lettre d'envoi de ces munitions ne m'avait été adressée; je croyais n'avoir que des munitions en caisse; en quittant M'pwéto seulement, je sus qu’une partie des cartouches était hors boîtes.
Vrai, je ne puis vanter la façon dont avaient été exécutées les prescriptions gouvernementales par ceux qui avaient reçu, avant mon arrivée, l'ordre de me fournir soldats, armes et munitions.
Heureusement soldats, armes et munitions n’eurent aucun emploi dans mon long voyage!
Ainsi fut déjouée la malice du destin !
Mais c’était déjà beaucoup trop que — une fois de plus — je dusse perdre tant de temps par l’incurie d'autrui.
MM. Dardenne et De H. se couchent à l'heure du souper : fièvre.
Durée d’insolation : 10 heures.
Maxima diurne : 289,5.
Samedi, 24 juin 1899.
Minima nocturne : 10°,2.
Ma nuit a été bonne.
Aussi puis-je continuer ferme à abattre du courrier.
Lettre au chef des zones Tanganika=Ka-Tanga, lui donnant les renseignements nécessaires sur nos futurs mouvements. Ma lettre dit, entre autres choses :
« J’estime que nous ne nous trouverons réunis de nouveau à Lofoi que vers décembre 1899, peut-être mi-novembre.
« À ce moment seulement je pourrai prendre une décision quant à la voie de notre retour.
« Il ne pourrait être question de rentrer par le Kassaï; il serait impossible de recruter des porteurs de bonne volonté pour ce trajet.
«-Pour rentrer par Lou-Sambo, il faudrait garantir aux porteurs recrutés ici qu'ils seront ramenés à Lofoï par un Européen avec une forte escorte ; je ne puis prendre cet engagement.
« Il est donc possible que nous devions rentrer par les Stanley-Falls.
« Ma décision, quant à la route vers cette dernière station, dépendra pour beaucoup des renseignements que je vous prie instamment de bien vouloir me donner relativement à la situation des pays à traverser, spécialement au point de vue révoltés.
« Je vous saurais le plus grand gré, M. le chef de zones, si vous pouviez faire en sorte que je trouve ces renseignements à Lofoi vers la mi-novembre, puis une nouvelle lettre à M'pwéto vers la mi-décembre 1899.
« Ce pourquoi je vous remercie à l’avance. »
M. Voss est fiévreux au lit.
Durée d’insolation : 40°,6.
Maxima diurne : 270,9.
Nous prenons une dernière observation d'heure à Lofoï, par 10 étoiles; de sa comparaison avec les précédentes il résulte que la marche journalière du chronomètre 737 — que nous emporterons avec nous — est seulement de —(*,761 (variation journalière de dh 737).
Le chronomètre 733 demeurera en marche à Lofoiï, où nous le retrouverons à la fin de l’année; il nous donnera un contrôle précieux de la marche du 737.
Dimanche, 25 juin 1899.
Minima nocturne : 400,92.
J’ai excellemment dormi.
M. Voss reste couché avec la fièvre.
Tout le monde se plaint du froid; ainsi que je l’ai dit, je dois me faire allumer du feu chaque matin; après une demi-heure d’écritures j'ai les doigts gourds, et suis obligé de les exposer à la chaleur du feu pour pouvoir continuer à travailler.
Achevé aujourd'hui le rapport n° 19 au Secrétaire d'Etat; avec ce rapport j'ai le bonheur d'envoyer une nouvelle série de documents, savoir :
1° Deux carnets donnant le détail des observations de position faites dans la vallée de la Lou-Fira, du 7 mai au 11 juin 1899;
2° La feuille de résultats de ces observations ;
3° Copie de la planchette 49 du tableau d'assemblage de la carte générale du Congo, avec report de notre dernier itinéraire;
4 Un carnet renfermant la copie des observations météorologiques faites à Lofoi-Station du 1% mai au 19 juin 1899;
5 T feuilles hebdomadaires de l’enregistreur de température, relevées à Lofoï pendant la même période ;
6° 7 feuilles hebdomadaires de l’enregistreur de pression atmosphérique, idem ;
T° 49 bandes de l’enregistreur solaire, obteuues à Lofoï du 1% mai au 19 juin 1896;
8& L’inventaire du contenu de 4 caisses de collections numérotées 95 à 28; La liste des clichés photographiques que nous envoyons ; 10° Des épreuves de ces photographies, portant au verso une notule explicative ; 11° La liste des tableaux de Dardenne se trouvant dans la caisse n° 29; S planches de faune et de flore, dessinées par Dardenne ; 13° Un rapport géologique de M. Questiaux, relatif à notre reconnaissance aux chutes Ki-Oubo ; 14 L’inventaire des échantillons de roches contenus dans deux caisse numérotées 30 et 31;
15° Un rapport succinct de M. le géologue Voss sur sa reconnaissance au sud de Lofoï, avec une liste des échantillons contenus dans la caisse n° 33;
16° Une note sur quelques-uns des objets de collections que nous envoyons;
17° Une note détaillée sur la reconnaissance effectuée dans la vallée de la Lou-Fira, du 7 mai au 9 juin 1899;
18 Une note détaillée sur les grottes du Ka-Tanga et sur la dépression où coule la Lou-Fira en aval des chutes Ki-Oubo;
19 Une note sur la station du Lou-Kafou.
A ces divers documents j'ajoute une lettre de M. Verdick, détaillant les circonstances dans lesquelles le regretté sous-licutenant Fromont à trouvé la mort, et une note du même officier sur la station de Lou-Kafou ; j'avais remis à M. Verdick les considérations que m'ont suggérées l'emplacement choisi par lui comme nouveau chef-lieu de district, en l’autorisant à me remettre une réponse, soit corrective soit rectificative, que je ne manquerais pas de joindre à mon rapport n° 19 au secrétaire d'État; c’est de cette note qu'il s’agit.
Les deux derniers paragraphes du rapport n° 19 disent :
Observations météorologiques.
PR
« Je confie à M. le capitaine Verdick l’ensemble des observations météorologiques commencées à Lofoï- Station depuis le mardi 21 février 1899.
« M. Verdick a été mis au courant du maniement et de la lecture des divers appareils; e’est du reste lui qui, sous ma direction, a assuré ce service depuis bientôt un mois.
« Je lui laisse comme instructions d’expédier, par la voie anglaise, la copie des relevés journaliers et des diagrammes de pression et de température; cet envoi sera fait aux dates du 1% août et du 1* octobre prochains.
« Pour la suite nous serons vraisemblablement de retour à Lofoï.
« A propos des observations météorologiques, il importe — si le gouvernement désire qu’elles soient conünuées dans de bonnes conditions de continuité — qu'un adjoint bien choisi soit envoyé à M. Verdick. Ces observations demandent, en effet, à être faites tous les jours; il faut done compter que la station ne peut jamais être laissée sans européen-observateur.
« Je pense qu'il serait bon de détacher quelque temps, à l'observatoire royal, Pagent qui serait éventuellement désigné pour Lofoi. »
Lormation d'un herbier.
« J’avais compté charger feu M. le sous-lieutenant Fromont de la confection d’un herbier.
« La mort de cet agent dévoué a augmenté encore la somme de besogne déjà grande de chacun des membres de la mission.
« Ne pouvant confectionner nous-mêmes un herbier satisfaisant, j'ai remis à M. Verdick les 6 caisses matériel que feu M. le docteur Jean De Windt avait fait préparer au jardin botanique de Bruxelles. M. Verdick s’occupait du reste déjà de la réunion des plantes qui lui semblaient intéressantes. »
Mensurations anthropologiques.
« Enfin, j'ai remis au même oflicier notre boîte d'instruments anthropométriques, parce que nous n'avons absolument pas le temps d'effectuer nous-mêmes des mesures. »
On voit par ces extraits que j'avais fait de M. Verdick un important adjoint à nos travaux; je note dès maintenant qu’il assura très convenablement les différentes tâches assignées à son activité.
Désireux de ne laisser aucun point dans l'ombre, j’établis pour M. Verdick une lettre d'instructions traitant des divers détails que je viens de signaler; cette lettre se termine par le paragraphe suivant :
Chronomètre 733.
« Le chronomètre 733 restera en dépôt à Lofoï-Station jusqu’à notre retour du lac Di-Lolo. Je vous prie de bien vouloir veiller à ce qu'il soit remonté tous les jours, à la même heure. Il est très important — pour le contrôle des observations astronomiques qui seront faites pendant notre prochaine reconnaissance — il est très important, dis-je, que nous soyons certains de retrouver, à Lofoï, l'heure gardée par le chronomètre 733; sinon le 737, qui nous accompagnera, ne pourrait être obligé de révéler ses dérangements éventuels. »
En ce qui concerne cette garde de l'heure à Lofoi, mes instructions devaient être décues. Forcément ignorant des choses de la chronométrie, M. Verdick crut pouvoir — avant notre retour — déplacer le 755 de Lofoï à Lou-Kafou; il anéantit ainsi de façon absolue le contrôle précieux que je m'étais préparé. Le
diable est qu'une occasion de l’espèce se reverra Dieu sait quand, mais pas nous!
Durée d’insolation : 10°,9.
Maxima diurne : 289,2.
Lundi, 26 juin 1899.
Minima nocturne : 10°,1.
M. Voss continue à garder la chambre.
Nos porteurs sont réunis; je prévois que nous partirons demain.
Nous prenons nos dernières mesures; MM. Michel et Questiaux achèvent aujourd’hui de recopier les lettres officielles et les notes écrites ces derniers jours.
Un soldat de réserve, habitant à Lofoï, vient demander à pouvoir nous accompagner au Di-Lolo ; accordé.
Trois femmes de soldats se présentent pour m'exposer que leur état — momentané — les empêche de prendre le sentier des longs voyages; un coup d’œæil sur les trois Vénus noires — dédaigneuses d’ailleurs des atours dissimulateurs — ne laisse aucun doute sur la véracité de leur afirmation; elles resteront ici.
Pour la dernière fois je change encore moi-même les feuilles des enregistreurs.
Minima et maxima thermométriques absolus : 9,8 et 280,9 ; moyenne : 200,3.
Mis par écrit les instructions nécessaires à M. Voss. Les voici :
« Jai l'honneur de vous confirmer par écrit la décision que j'ai prise après en avoir conféré avec vous. Pendant la reconnaissance qui va commencer sous ma direction vers le lac Di-Lolo, vous serez détaché du gros de la mission pour reprendre, vers Mo-Achia, les études que vous avez commencées dans la vallée de la Lou-Fira. :
« Lorsque votre état de santé vous le permettra, vous vous mettrez en route avec la caravane que M. le capitaine Verdick voudra bien vous fournir, et vous remonterez la vallée de la Lou-Fira; vous tâcherez d'arriver aux sources de cette rivière; vous aurez à reconnaître spécialement les gisements miniers de Ka-Tanga et de N’Tenké, ainsi que les terrains qui en dépendent.
« Les cartes actuelles mettent très près l’une de l’autre les sources de Lou-Alaba et de la Lou-Fira: vous voudrez bien porter votre attention sur ce point. J’attire également vos vues sur les renseignements suivants, extraits du Guide de la Section de l'État indépendant du Congo, à l'Exposition de Bruxelles- Tervueren :
« À quelques kilomètres des sources du Lou-Alaba s'élève une colline conique d'une centaine de mètres, exclusivement formée de minerai de fer magnétique. Sur cette colline, ou plutôt dans cette colline, se trouve un village Ba-Sanga,
nommé Ka-Founda-Mikopo. Ses habitants ne sont pas exclusivement troglodytes; ils possèdent quelques huttes véritables, entourées même d’un boma; cependant la plupart habitent dans les profondes anfractuosités que présente la masse de minerai, ou sous les abris que forment les blocs et les boulets. :
« Ka-Founda-Mikopo appartient à N’tenké, le grand chef des Ba-Sanga, et constitue une forteresse armée contre les incursions des Ba-Lounda.
« Ces mêmes Ba-Lounda ont quelques villages établis dans des conditions pareilles de l’autre côté du Lou-Alaba. »
« Il y aura lieu de vérifier si ces renseignements sont exacts et, en particulier, si C’est bien dans des roches de magnétite que les grottes de troglodytes existeraient, et non pas dans des terrains de calcaire tendre.
« Déterminer si ces grottes sont naturelles ou artificielles.
« Rechercher aussi si le chef N’Tenké est bien de race Ba-Sanga. En un mot vérifier point par point. »
J’ouvre ici une parenthèse pour dire que, par nous-mêmes, nous pümes — à la fin de 1899 —- établir 1° que Ka-Founda-Mikopo est le nom d'un petit chef de race Ka-Hondé, et non de race Ba-Sanga; il dépend du chef Mou-Koyo installé sur le Lou-Alaba, et non du chef N'Tenké ; % que le chef N’Tenké n’est pas de race Ba-Sanga, mais bien de race Mou-Lamba; il n’est nullement le grand chef des Ba-Sangas; il est plutôt l'ennemi de ces derniers, et est l’allié du chef Ka-Tanga qui est également de race Mou-Lamba; 3° qu'aux sources réelles du Lou-Alaba, par 11°. 45". 29,01 de latitude Sud, 26°. 39’. 17/17 de longitude Est Greenwich etenviron 1,500 mètres d'altitude absolue, il n'existe ni collines coniques dans un rayon de 15 à 20 kilomètres,
ni habitants dans un rayon de 40 kilomètres.
Je reprends la citation de ma lettre à M. Voss :
« Après la reconnaissance détaillée de la vallée de la Lou-Fira jusqu’à la frontière de l’État du Congo, vous pourrez vous porter vers l’est et le sud-est.
« M. le capitaine Verdick — qui a parcouru la région — veut bien me promettre de vous adjoindre quelques soldats de la station de Lofoï, si c’est nécessaire.
« Le pays que vous aurez à parcourir, me déclare cet officier, est bien soumis et vous serez bien accueilli.
« Je vous prie de conduire vos études de manière à rentrer à Lofoi en novembre prochain.
« Outre La partie géologique et spécialement minière de votre reconnaissance, vous voudrez bien recueillir le plus de renseignements possibles sur les régions parcourues.
« Veillez à vous faire donner les noms exacts des villages et pas seulement des chefs, à bien fixer la valeur des cours-d’eau et, éventuellement, leur navigabilité. »
« Je vous remets des vivres et des articles d'échange pour une durée de cinq mois. En route, vous ne devez donner à vos porteurs que la ration, c’est-à-dire 15 perles par semaine.
« Le paiement des porteurs sera fait à Lofoï lors de mon retour du lac Di-Lolo.
« Vous devrez n’accepter que les présents des chefs importants en leur en donnant à votre tour l'équivalent en marchandises d'échange.
« Quant aux nombreux présents que voudraient vous faire d'autres indigènes, vous aurez à répondre ainsi que je vous l'ai dit déjà de vive voix — que vous n'avez pas de quoi les payer, que vous n êtes pas le chef de la mission, et que par conséquent vous ne pouvez pas accepter tant de cadeaux.
« Ci la liste des vivres et articles d'échange que je vous remets : « 4 caisses perles, 3 ballots d’étoffe, 3 couvertures rayées, 3 caisses de vivres, 1 jambon, 1 fromage,
1 touque farine, 1/2 bouteille de porto, 4 demi-bouteilles de champagne.
« J'ai déjà eu le plaisir de vous remettre, sur mes ressources personnelles, la valeur de deux caisses vivres, vins et liqueurs.
« Enfin vous pourrez prendre du riz et du miel en quantité suflisante.
« Je souhaite que votre santé s'améliore au plus vite et je ne doute pas que vous réunirez, au cours de votre voyage, d’intéressants et nombreux documents. »
Cette missive terminée, j'établis une dernière lettre à M. Verdick, lui spécifiant par leurs marques, leurs numéros et leur contenu, les caisses et ballots que nous laissons en dépôt à Lofoï.
Comnie j'ai l'impression que je pourrai continuer pacifiquement mon travail, je n’emporte que la moitié de nos cartouches.
De ma dernière lettre à M. Verdick je citerai les passages suivants :
« Je vous prie de bien vouloir porter votre attention sur le remisage et l’aération de ces approvisionnements, et je vous saurais le plus grand gré de les assurer fréquemment. »
Courriers.
« Il est probable que j’expédierai un dernier courrier des grottes de Ki-Amakélé, par lesquelles nous passerons.
« Quant aux courriers et caisses qui pourraient arriver d'Europe, je vous demanderai d’expédier ce qui arrivera jusqu'au 15 juillet prochain. Passé cette date il faudra conserver à Lofot tout ce qui arrivera pour nous.
« Je vous autorise bien volontiers à ouvrir les paquets de journaux qui arriveront à mon adresse. »
« L'état de M. Voss n’est pas sans m'inspirer quelque appréhension. de dois done prévoir le cas où cet
agent ne pourrait pas se mettre en route pour la reconnaissance que je lui ai prescrit de faire dans la vallée de
. la Lou-Fira et vers le sud-est de l'État. Ou bien encore M. Voss pourrait rentrer malade à Lofoï Si son état
‘ l'exigeait, vous voudriez bien lui donner connaissance de la présente, par laquelle je vous autorise à effectuer
le rapatriement de M. Voss par la route anglaise. Il y aurait lieu, dans ce cas, d’avertir sans retard M. le Secrétaire d’État de l’État indépendant du Congo, en expédiant votre lettre par la voie anglaise. »
Cette lettre remise à M. Verdick, je puis écrire à M. Gibbs à Blantyre, et à M. Tracer à Ki-Engué, pour leur annoncer que j'expédie vers Bruxelles 8 caisses de collections numérotées 95 à 32. Je les prie de continuer à donner toute leur attention à ces envois.
Et maintenant je me frotte les mains; tout est réglé; Michel établit le bordereau du courrier et scelle celui-ci. 5
Pour moi je ferme mes malles.
Nos épaules sont de nouveau bien libres : tout notre travail est mis au courant, et copie en à été remise à tous les intéressés; toutes nos collections ont pris le chemin du musée de Tervueren.
Il me semble vraiment que cette besogne déjà longue est oubliée, et c’est dans un état d'esprit excellent que nous partirons demain. :
À 15 h. 45 m. arrive, volant du sud-ouest au nord-est, un énorme nuage de sauterelles ; le vent — d’intensité 2 — accélère leur vitesse qui est remarquable; Michel essaie de prendre une photographie qui montrera, sur le fond du ciel, ce monde brun, grouillant, multiple et effrayant.
C'était un présage de malheur, car voici qu'entre au poste un courrier du nord.
Je dois rouvrir mes malles pour répondre à ce courrier; heureusement le département de l’intérieur
a Se 3938 Sue
continue à me laisser tout à fait tranquille; seul le département de la justice m'adresse d’inutiles paperasses et me réclame des pièces qui lui ont été envoyées régulièrement de Mpwéto à la mi-octobre 1898.
Me voilà obligé de retarder notre départ jusqu'après-demain pour répondre de suite.
Comme compensation une lettre de Boma me fait connaître que le gouvernement de la République française m'a fait l'honneur de me nommer oflicier de l'Étoile noire du Bénin. On ne dira pas que cette distinction nous fut accordée dans quelqu’antichambre !
Durée d’insolation : 10 heures. Maxima diurne : 28°.
Mardi, 27 juin 1899.
Minima nocturne : 11°,9.
Très bonne nuit.
Reprenons encore un moment la plume pour écrire à Boma que les pièces qui me sont réclamées ont été expédiées en leur temps. J'ajoute :
« Comme il se pourrait que ma lettre se soit égarée ou ait été anéantie par suite des événements qui se sont déroulés dans la zone en révolte, je crois bien faire en envoyant de nouvelles prestations de serment pour le juge, le ministère public et le greflier.
« Quant à M. Maffei dont on me demande la prestation de serment, il a été rapatrié par la voie anglaise dans les premiers jours de novembre 1898, ainsi que j'en ai averti Boma à ce moment. »
Enfin, une lettre au chef de Mpwéto-Station lui donne quelques dernières instructions; les hommes chargés d’emporter le courrier et nos caisses de collections vers Mpwéto partent, et nous pouvons fermer définitivement nos malles, et tourner la tête vers l’ouest pour longtemps.
Selon mes indications toutes les charges ont été disposées, prêtes à être enlevées; j'ai fait établir des listes des porteurs; le sous-oflicier chef de caravane en gardera une, moi l’autre.
Les porteurs sont réunis ; nous les disposons par petits groupes selon les villages et les chefs dont ils dépendent; ensuite ces chefs, et les capitas qui vont nous accompagner, sont appelés sous ma vérandah.
Constitution de notre caravane pour la reconnaissance au lac Di-Lolo. (Lofoi-Station 1899.)
Lentement, longuement, patiemment, je leur dis tant bien que mal moi-même, et leur fais par surcroît traduire, quel est le but de notre nouveau voyage; j'insiste sur le fait que nous reviendrons à Lofoi dans cinq
ou six lunes; il doit être bien entendu dans leur esprit que je ne vais pas les emmener à trois mois de marche d'ici, puis les abandonner en leur disant : « Retournez comme vous pourrez »; Je ne les confierai pas non plus à un autre blane pour les ramener; e’est moi-même qui reviendrai iei avec eux.
Les chefs et les capitas vont expliquer ce premier point à leurs hommes, puis reviennent aupres de mor.
Je leur dis maintenant dans quelles conditions nous marcherons : que parfois la route sera longue, d’autres fois courte, que tous les mois, vers le septième jour de la lune, nous stopperons pour plusieurs jours; ils savent par ceux qui m'ont déjà servi — et beaucoup se trouvent de nouveau avec nous aujourd'hui — qu'aucune de nos charges n’est trop lourde.
Une deuxième fois chef et capitas retournent dirent ces choses à leurs groupes respectifs.
Je leur dis alors qu'il y aura, dès la distribution des charges tout à l'heure, un homme de réserve sur dix, de manière à ce que si quelqu'un tombe malade, il soit immédiatement soulagé de sa charge; d'autre part, après quelques jours de marche, des charges s’allègeront par suite des distributions de la ration hebdomadaire, des cadeaux aux chefs et de nos propres achats en cours de route; le nombre d'hommes à vide augmentera donc rapidement; mais il est entendu qu'une partie d’entre eux recevra les charges de collections que nous réunirons en cours de route.
Enfin, quand le nombre d'hommes à vide le permettra, il sera constitué une première équipe de porteurs de hamac, puis une deuxième, affectées uniquement au transport des hommes qui deviendraient malades ou seraient blessés.
Chefs et capitas vont répéter mes paroles et de nouveau reviennent.
« Je veux que chacun sache bien que tous les noirs que nous verrons au cours de notre voyage sont les enfants de Boula-Matari, notre chef à tous; ceux que nous verrons pour la première fois, ceux que nous ne reverrons plus, tout comme ceux qui me servent, ont droit à ma protection; si les gens du blanc volaient dans un village, c’est comme si le blane lui-même volait; que personne ne se fasse donc pincer à voler ou à maltraiter les indigènes que nous visiterons, sinon je sévirai impitoyablement. D'ailleurs, partout où nous passerons, j'avertirai les chefs qu'ils doivent s’efforcer d’empoigner ceux qui méconnaïîtraient mes défenses, afin de me les amener pour être punis »
Chefs et capitas vont dire cela.
« Maintenant je vais distribuer les charges; chacun prendra la charge que je lui désignerai; il ne peut l’échanger contre celle d’un camarade sans ma permission; j’accorderai toujours ces permissions dès que j'aurai inscrit le changement dans ma mokande. Je dirai aussi quels sont les porteurs qui, à l’arrivée au campement, doivent apporter leur charge, et ceux qui devront la garder par devers eux, à moins que je ne les fasse appeler nominalement. De cette façon il y aura beaucoup moins de désordre à l’arrivée à l'étape, et au départ; enfin ceux qui recevront des charges à nous apporter chaque jour, devront s'arranger pour être toujours à avant de la colonne et, quand on arrivera au camp, ils ne pourront jeter leur charge à terre puis s’en aller; ils devront attendre que j'ai indiqué les emplacements des tentes de chaque Européen, la place de la cuisine, elc.; alors seulement chacun déposera sa charge à l'emplacement correspondant; pendant les premiers Jours je dirigerai personnellement ce service, ct nos gens verront très vite, qu'avec cet ordre, ils gagneront eux-mêmes du temps et éviteront des ennuis. »
Quand tout cela est dit et redit, expliqué et commenté, je procède à la distribution des charges ; au fur et à mesure qu'un homme est appelé il reçoit un demi-bloc de sel provenant des salines de Mo-Achia: chaque bloc complet pèse environ 3 kilogrammes.
À ce propos je signalerai que la station de Lofoï, en décembre et janvier derniers, avait pu distribuer aux porteurs recrutés pour enlever nos charges au sud du lac Moéro, un total de 500 de ces blocs de sel pesant chacun 3 kilogrammes.
Aujourd'hui nous en distribuons 270, ce qui fait en tout 770 blocs représentant 2,310 kilogrammes de sel, envoyé comme contribution en nature par Mo-Achia, chef des salines de Pa-Kanoké.
Il faut voir les gambades de ceux à qui échoie la bonne fortune d’être désignés comme ba’n’'tou boulé — homme pour rien, c’est-à-dire homme de réserve.
La palabre des porteurs se termine par l’annonce du départ pour demain.
Je distribue alors aux chefs un premier cadeau; ils en recevront un second à notre retour, dans 5 ou 6 lunes.
Je m'occupe enfin des soldats : chacun reçoit 20 cartouches et une nouvelle couverture.
Tout est prèt; seul M. Questiaux est un peu fiévreux ; cela passera dès la première étape.
Nous achevons joyeusement la journée, vidant, une fois n’est pas coutume — malheureusement — un verre de champagne à la santé du capitaine Verdick qui nous a hébergés de si complaisante façon, et qui s’est efforcé de nous rendre tous les services possibles; je lui donne pour sa bibliothèque l’Ame nègre, de I. Hess, et Matelot, de Loti; je lui confie aussi le bel ouvrage de Johnston sur le Nyassaland, et une de mes montres de réserve à me remettre à mon retour... si je reviens.
Mais parbleu oui, je reviendrai ! Nous reviendrons tous !
Fin de la 1" section.