DES JÉSUITES
LE PKRK GILLES HENRY AU RÉVÉREND PÈRE RAYMOND BRZOZOWSKI, ASSISTANT DALLEMAGNE.
Tinior, pri'S Cracovie, le 29 mars 1829.
Mon Révérend Père ,
Pax Christi.
EUuit revenu d'Asie en 1827^ avec le R. Père Wovszwilloj mon supérieur , je ne veux pas larder plus longtemps à vous dire combien celle conlrée que nous avons tlù (juilter offrait à la Compagnie l'espérance de riches moissons. Déjà, en effet, l'Arménie est délivrée du joug des Perses , et il est cerliiin (jue les Arméniens schismaliques ne passeront jamais au schisme des Russes. Dès les premiers temps de la séj^aralion , les Grecs invitèrent à plusieurs reprises les Arméniens à se réunir à eux ; mais les Arméniens, ayant les Grecs en aversion, L. I
auront moins de peine à se réunir aux Latins. Dans ce moment-ci , leur retour à l'Eglise serait d'autant plus facile (ju'ils n'ont j)oint de docteur f[ui les éloigne de nous, la plupart de ces faux prophètes ayant été tués par les Perses, à l'époque de l'invasion de ces derniers en Géorgie.
Le colonel Masorewicz , excellent catholique et ministre de Russie en Perse , m'a raconté il y a cinq ans (jii un traite de pai\ avait été conclu entre la France et la Perse. Cle traité fut signé en 1810, par le général Gardane, sur Tordre de Napoléon. Ce dernier voulant montrer aux Perses qu'il n'était pas inférieur aux anciens rois de France , et qu'il traitait avec eux de la même manière, il fit insérer la clause suivante dans le traité : «. La France aura le droit d'envoyer des Jésuites en Perse. » Ainsi , s'il plaît à Dieu, et si les circonstances deviennent plus favorables, les Nôtres, au nom du roi de France, pourront aller évangéliser ce pavs , où les catholiques sont nombreux encore , mais se pervertissent de jour en jour , parce qu'ils n'ont pour les guider que des Arméniens-unis , mariés et peu instruits , ou même des prêtres infectés de nestorianisme.
Voila ce que j'ai cru devoir communirpier a \ otre Révérence. Je me recommantle instamment à ses saints sacrifices et prières , et je la prie de m'obtenir du R. P. Provincial des reliques des saints
avec les authentiques. Qu'elle veille à ce qu'on n'abandonne pas clans les classes la méthode scolasticjue de saint Thomas. Dernièrement , dans un exoréisme , le diable s'écriait par la bouche d'un énerû^umène : « Quel est ce docteur de Paris , ce sophiste , ce Thomas d'Aquin ? Qu'est-il, comparé à moi? Quel pauvre génie, comparé au mien ! Ce fut \\\\ misérable sophiste, dépendant , je suis forcé de le dire , Dieu m'oblige à le confesser présentemeut : j'ai toujours été vaincu par lui. » Voilà ce que nous avons entendu de nos oreilles , il v a un mois.
Je suis avec un j)roton(l respect , etc.,
Gu.LES Hemiv.
LK PKRK r.lLLKS HENRY A DEIX nKLKlIElSES DU SACRÉ-CŒUR.
Tiniec, le 28 juin 18'29.
iMesdames ,
Je bénis le Seigneur de ce que, après avoir mêlé mes larmes et mes craintes aux vôtres pendant quatre à cinq ans, de ce que, après avoir, depuis bientôt trente ans , en Angleterre , en Pologne et au Caucase, gémi sur votre captivité , il m'est permis
tnaintenant de ^()us féliciter d'avoir rompu généreusement les chaînes qui vous attachaient au monde, dans lequel vous n'avez séjourné qu'autant de temps qu'il en fallait pour recueillir les exemples de perféctit)n que vous donnaient votre sainte mère , votre religieux père et pour consoler messieurs vos frères.
Ah ! quelle gène, quelle contrainte douloureuse, quel tourment , cjuelle croix pesante je vous voyais porter, lorsque votre cœur étant déjà tout à Dieu ; le malheur des temps vous forçait à entendre le langage fastidieux du monde.
Lorsque vos dames de Rome me faisaient le récit de votre ohéissance dans le noviciat , de votre activité , de votre facilité à exécuter tous les ordres, je me disais en moi-même : Faut-il être surpris que, délivrées d'une longue et pénible captivité, elles prennent leur élan vers l'objet de leurs désirs ? Veuille enfin leSeisrneur vous faire oublier au milieu d'une sainte paix les amertumes qui vous ont si longtemps navré le cœur !
Courage donc, "Mesdames; livrez- vous tout entières à l'attrait de la grâce ; en goûtant et voyant combien le Seigneur est doux, n'oubliez pas de le remercier sans cesse de ce (ju'il vous a , pendant quarante ans, conduites et protégées dans le désert, et enfui, jjréférablcnicnl à tant d'autres (jui l'auraient
mieux glorifié que vous peiil-ètre , vous a, j)ar sa pure miséricorde , introduites dans la terre promise ! Clourage donc , Mesdames ! . . . L,es pas les plus difficiles sont passés , il ne s'agit plus que rie vous reposer en paix dans le sein de Dieu. ^ ous l'avez si longtemps cherché dans les gémissements , les craintes et les larmes ! Maintenant que vous l'avez trouvé, vous goûterez mieux la douceur de sa possession, vous conserverez ce trésor avec plus de soin et vous mettrez plus d'empressement à lui plaire et à devenir de jour en jour plus agréables à ses yeux. Auriez- vous osé vous promettre , lorsque vous voyiez partout les tem])les profanés , que vous demeureriez un jour sans crainte dans la maison du Seigneur, dans le sanctuaire de sa gloire et le temple où il tlistrihue ses faveurs ?
A quels transes , qiielles inquiétudes n'étiez-vous pas livr(''es , lorsfju'après quinze jours , un mois , vous iissistiez toutes tremblantes au saint sacrifice?
Combien de fois, oubliant la timidité et la faiblesse de votre sexe, vous mettiez- vous en route, la nuit, j)our assister aux saints mvstères, grâce à la faveur des ténèbres qui dérobaient vos pas aux impies et ne les laissaient apercevoii' ([u'aux saints Anges ? Que de nuits vous avez passc'es toutes tiemblantes , également alarmées du danger de profana lion ou ("taient les vases sacrés et des périls (|ue
coiiiait k' preHre ; et toute la nuit attentives au moindre l)ruit, pour pouvoir discerner s'il était occasionné , ou par le ministre du Seigneur qui venait pour votre consolation, ou par les hommes féroces que la haine de Uieu même armait contre la liberté et la vie de ses fidèles ministres. Ces temps sont passés , bénissons et adorons les voies admirables du Seigneur des miséricordes.
Depuis l'an 1808, nous avions au Caucase une belle image des Sacrés C(eurs de Jésus et de Marie; mais nos peuples ou plutôt l'ennemi des hommes ne nous permettiiient pas de l'exposer dans l'église a la vénération publique.
Pour la tirer de la poussière où elle était dans la sacristie , il a fallu que Dieu envoyât une maladie mortelle au Père Henry ; il avait déjà reçu l'extrèmeonction, il allait bientôt paraître au jugement de Dieu. Pour se le rendi*e favorable, il jjria S. Exe. AI. le général Del Pozzo , en considération des soins qui ra\aienl ramené à Dieu, d'user de son autorité et de faire exposer sur l'autel l'image des Sacrés Cœurs, malgré la résistance des paroissiens, La chose s'exécuta , et ni le P. Henry ni le peujjle ne purent alors résister à la miséricorde du Sacré Cœur de Jésus. Le P. Henry fut guéri le même jour et le lendemain célébra la sainte messe et prêcha la dévotion au Sacré Cœur.
Tout notre peuple s'empressa de faire des confessions générales; et deux princesses géorgiennes, prémices de cette nation, se consacrèrent au Seigneur dans le tiers-ordre de Saint-Dominique. On ne tarda pas d'ériger au Sacré Cœur un autel spécial qui est toujours environné d'adorateurs et devant U^quel tous ont reçu la consolation , le soulagement et la délivrance dans les adversités et les tentations. Mme la colonelle Woronski, se trouvant au désespoir, à Saint-Pétersbourg, vit en songe l'image du Sacré (!(jeur et entendit une voix qui lui disait : « \'a rejoindre ton mari au Caucase ; j'aurai soin tle loi. » Elle se mit en route , arriva à Mozdok et trouva dans notre église la même image du Sacré Cceur qu'elle avait vue en songe. Depuis 1812 elle a couru beaucoup de dangers, mais le Seigneur l'a toujours conduite et secourue. Ayant dû , il va trois ans , sortir de la Russie , je rencontrai cette dame dans une ville des frontières; elle allait manquer de moyens de subsistance , mais huit jours après, Mme la comtesse Plater se chargea de pourvoir à sa subsistance pour le reste de ses jours.
Permettez-moi maintenant , Mesdames , de vous rap|)eler qu'(Hant consacrées au Sacré C<i'iu' de .h'sus, vous devez non-seulement vivre pour lui , mais comme lui. Il n'a pas besoin de vos hommages , quoiqu'il y ait tant de droits ; mais ces droits,
il les lègue a notre prochain , aux pécheurs , à nos frères errants. C'est donc à leur salut que vous (levez concourir si vous voulez vous acquitter de votre dette envers votre aimable Sauveur, qui veut (jue par là vous le glorifiez.
Quelle am[3le carrière se présente aux veux d'une âme (jui aime son Dieu !
Tant de libertins , tant de scélérats , tant d'impies ont des associes , des amis , des coopérateurs à leur malice et trouvent quantités d'hommes qui leiu' sont constiimment dévoués ! Tandis que notre Dieu, notre Seigneur, par cela seul qu'il est le Saint des saints , trouve si peu de vrais adorateiu's qui lu' soient constiimment lidèles ! Ah ! renonçons à tout, taisons le sacrifice de toutes nos inclinations et consolations pour ne chercher que les intérêts et l'unique gloire du Seigneur en lui procurant des adorateurs qui le serviront mieux que nous, si nous leur taisons bien connaître ses divines perfections , comme nous avons eu le bonheur de les connaître dès notre enfance.
Vous devez vivre comme Jésus-Christ envers le prochain, évitant toute aigreur , toute dureté, mais a\ant envers tous des entrailles de miséricorde. Ne désespérez donc jamais du salut de ]>ersonne , et faites voir à tous les pécheurs que vous espérez qu'ils seront sauvés. La plupart persistent dans rim|>iété
et le |)éclië parce qu'ils désespèrent ; ils en sortiraient s'ils avaient l'espérance d'obtenir leur pardon et le paradis. Parlez-leur donc de la miséricorde du bon Dieu , de cette miséricorde qui a été si merveilleuse envers vous.
Dites-leur comme saint François Xavier : « O mes frères, ô mes compagnons, nous avons un Dieu qui est meilleur que nous ne le pouvons croire ! »
Vous me direz peut-être : « Mais nous ne sommes ni prêtres, ni missionnaires. » ^Mesdames , le caractère sacerdotal n'est pas absolument nécessaire pour ramener les pécheurs. « Le salut des âmes offre une ample carrière , dit notre Hère saint Ignace ; il s'obtient surtout par la prière et les saints désirs. »
Mais pour que vos prières obtiennent la conversion des Grecs et de tous les peuples au milieu des(juels j'ai passé et qui ne connaissent et ne servent pas le Seigneur, il faut, dis-je, qu'elles soient accompagnées d'une foi et d'une confiajice héroïques.
Animez donc vos prières d'une foi \'we, faites-les |)orter au pied du trône du Très-flaut par les archanges prolecteurs du rovaume et des églises de France et de votre patrie, j)ar les anges gardiens de tous leurs habitants, par leurs saints patrons, et surtout par tant de martyrs et de confesseurs, ^ ietimes de la révolution. Présentez leui- sang, leurs larmes, leur
j)énitenee, au Seigneur irrité, en eomj)ensation des outrages que lui font nos contemporains. Prenez courage : si le €iel a été irrité de notre temps, il a été aussi héroïquement honoré. Lue seule messe célébrée ou entendue en s'exposant à tant de dangers pendant la révolution plaisait au Seigneur plus que des milliers de messes célébrées ou entendues dans un temps de paix sans courir de risque. « Une action héroïque, dit Notre Père saint Ignace, l'emporte de beaucoup sur des centaines d'actions vulgaires ou ordinaires, y) C'est surtout lorsque l'iniquité abonde que le Tout-Puissant déploie la force de son bras pour secontler les efforts de ceux qui, cherchant sa gloire, s'opposent au torrent qui inonde le monde. Le démon et ses suppôts entraveront vos efibrts; mais ne craignez rien, nous dit le Sauveur, « j'ai vaincu le monde ». Oui, Dieu dont nous prenons les intérêts, qui a livré son Fils unique à la mort pour sauver les pécheurs, ce Dieu qui par sa grâce habite en nous est plus grand que le démon qui commande dans le monde ; d'ailleurs le seul nom de Jésus prononcé a^ec foi fait fléchir tous les genoux dans le ciel, sur la terre et dans les enfers. Priez donc pour la France et surtout pour notre patrie, mais avec foi, avec espérance. Fn lisant la vie des Saints par Surius, je vois que noire patrie a peuplé le ciel : recourons donc à tant de nos concitoyens régnant dans le ciel.
intéressons-les en faveur du lieu de Itur naissance et de la nôtre. Vous ne les connaissez peul-ètie pas. Ah ! n'est-ce point à leiu* pouvoir que nous sf)mnies redevables de ce que notre patrie n'est pas devenue idolâtre, de ce que nous n'avons pas nous-mêmes perdu la foi, de ce que tiuit de vertus héroïques se sont pratiquées depuis près de quarante ans et se prati(juent encore dans notre patrie? n'est-ce pas à leur intercession que plus de cent cinquante Belges d )ivent leur vocation à notre genre de vie et tra\ aillent partout à la vigne tlu Seigneur? Mais tandis q ils combattent sur la terre, tandis que tiint de sa nts avocats plaident la cause de nos compatriotes au pied du trône de Dieu, ne cessez pas, Mesdames, à l'exemple de Moïse, d'élever vos mains vers le ciel pour nous obtenir la victoire.
Quekjue longue et peut-être importune (jue puisse vous paraître ma lettre, je ne puis cej)endant la terminer sans imposer encore un tribut à votre dévotion, en cas que Madame votre Supérieure daigne [)ermettre de vous en acquitter. J'espère voir refleurir bientôt la religion dans la Hollande à laquelle Dieu pai'aît vouloir montrer dans le ciel un intercesseur né dans ce même royaume des Pays-Bas. Je parle du Vénérable P. Pierre Canisius, néàNimègue; il cnîra dans noire (iompagnie trois ans aj)ivs (jircllc Inl confirmée, et devint l'apôtre de la Belgi(|ue, tle l'Ai-
. — 1-2 — lemagne, de la Boliéme et de la Pologne, Il fut la terreur des hérétiques ; le conseil, la lumière, le soutien, la consolation et l'exemple des catholiques. Il est mort en 1 597 à Fribourg où son corps est conservé. Sa vie vient d'être réimprimée à Avignon. Le procès de la béatification ayant été interrompu lors de la supj)ression de notre Société, Dieu a suscité, pour reprendre et promouvoir une cause si salutaire à notre patrie, le Père Delacroix, Jésuite Belge, né à Courtray et qui depuis quelques années habite à Rome. Il livre maintenant à la presse le procès de la béatification de son vénérable concitoyen. J'invite tous nos compatriotes à s'unir aux démarches du R. P. Delacroix, à lui faire passer tous les secours pécuniaires indispensables aux dépenses immenses qu'entraînera l'expédition de cette cause. Il n'est, je crois, personne qui ne doive s'empresser de concourir à cette (euvre, afin que la sainte Eglise se hâte de proposer aux fidèles et surtout à ses concitoyens la gloire de celui que le ciel a glorifié, parce que pendant sa vie il a lui-même toujours glorifié et fait glorifier le Seigneur.
Mais, craignant de faire quel<|ue gaucherie qui nuise à une si belle cause, je m'adresse à vous, Mesdames, où vivez en France, où est l'école des belles manières el du l)()n goût , et qui appartenez à une famille si honorable et jouissant à juste titre d'une
si grande considération, pour solliciter, afin d'accélérer la béatification du Vén. P. Canisius, des secours destinés à Rome. Etant encore en Heli;ique^ je man- (juais alors, comme vous le savez, de l'usage et des façons nécessaires pour solliciter des grâces temporelles; loin de m'en instruire davantage, j'ai vécu vingt ans et plus dans les déserts, parmi des gens simples, avec lesquels, au lieu de l'échafaudage des coutumes et delà <^ène des compliments, on se contente de dire : « la tête en bas «. Non pas que là on coupe la tète, car il n'y a point de guillotines, et les Tarlares, tout Tartines qu'ils sont, me respeclaient. (les mots signifient : .le baisse la tète. Clelte tète en bas ou moralement coupée, si vous le voulez, est comme le sel qui entre dans toutes les sauces; elle signifie compliments, salut, civilités, respect, honneur, etc. : la tête en bas honore les princes, les nobles, les patriciens, les esclaves, hommes et femmes. La tète en bas demande tout, souhaite tout, obtient tout. Avec « la tête en bas », le P. Ilenrv a bâti une église cjui coûte trois mille francs, un hospicede douze mille; a dépensé pour les malades et les pestiférés la même somme, quoique lui-même fût toujours gueux. Vous trou- ^ ez tlans cette lettre ma tète en bas, habillez-la à la française, envoyez-la prêcher la cause du Vén. Clanisius près de messieurs vos frères. Vous savez que l'un d'eux me doit encore deux balles de caf(''; je \vs
lègue au Père Delacroix pour les inléréls du Vén. P. Canisius. Envoyez ma « UHp en bas » chez tous vos amis; ils noseraieiit refuser ce que leiu- demande la « tête en bas », sans quoi je leur dirais : Avec ma t^e en bas j'ai obtenu der, secours des hérétiques, des schismatiques, des raaliométans^ des persans, et même deux louis de deux Juifs pour bâtir une église, etc., et
vous, messieurs! Je m'arrête, l'application ne
sera pas nécessaire. Pardonnez la longueur de ma lettre, j'ai voulu réparer le temps perdu; depuis vingt ans, je gardais le silence, et c'est peut-être la dernière fois que je vous entretiens. Enfin, les viellards ne finissent pf)int, et si vous me ti'ouvez en faute, je veux en faire pénitence, et j)our cela je vous engage à prendre votre revanelie.
En attendant je me recommande à vos saintes prières et suis tout entier dans les Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, Mesdames, votr^, etc..
GuxES Hkmjv.
LE V. CILLES HENRY A M. X... EN BELGIOIE. Vienne, le 1" décembre 1829.
Messieurs ,
IjC 28 juin je vous écrivis de Tiniec près de Cracovie la lettre incluse. Lu pressentiment m'a\er-
tissait que je devais encore voyager. Accoutumé tlepuis ma jeunesse à travailler activement au salut des âmes , je languissais de n'avoir (Taulre travail que d'enseigner la lliéolo^iie à nos jeunes relii^ieuv sans pouvoir parler de Dieu au peuple. L'éleclion jjroeliaine de notre Général m'annonçait un eliangemenl. Bientôt en eflet le P. Jean Roothaan, né à Amsterdam et le même que l'eu mon frère a conduit chez nous en 1804, actuellement âgé de ([uarantequatre ans, très-érudit et plein de mérite, a été élu notre Général. C'est un heureux choiv pour le salufde notre patrie. Le P. Janssen, aussi notre compatriote, a été élu secrétaire de toute la Société. J'ai donc retardé l'envoi de mes lettres et me suis empressé d'écrire à Rome [)our être transféré en Italie où, sachant déjà la langue , je pourrais travailler plus utilement , et même enseigner les langues orientides à ceux dt nos Itères qu'on destinerait pour les missions de l'Orient. Mais il n'était pas nécessaire (jue j'écrivisse : déjà on avait décidé de m'appeler en Italie. Je suis donc parti le 'il ;ivec un de nos théologiens polonais appelé Obrom|)alski , jeune homme d'une famille distinguée , qui , foulant aux pieds les hoinieurs et de grandes richesses, se rend à Rome où il sera moins connu et fera mieux connaître son Sauveur.
J'avais, pendant vingt-deux ans, vécu dans les
déserts où je voyais les'hommes contents d'un jardin , d'ini j)etit eliamp; les autres, joveux auprès d'un [)elit troupeau (jtii leur fournissait toutes les choses nécessaires : partout j'avais remarqué la tranrjuillité , la paix de ces pauvres gens. En traversant la Galicie et venu à Vienne, j'ai trouvé des êtres en apparence plus ornés , plus instruits , plus allàhles, mais réellement malheureux. Là chacun court, tous s'agitent, tout est en action ; on va , on vient , on crie. La tète, les yeux, les mains, tout est'en mouvement ; tous sont rêveurs, incjuiets, etc. Mais où cela va-t-il finalement aboutir? Il faudra tout ({lutter ! Vivent les peuples contents de peu !
Notre arrivée à Vienne fait une salutxiire impression. La vue de mon jeune compagnon qui a si généreusement renoncé au monde ; le récit de nos vovages et l'exposé de ce qui reste encore à faire, tout ranime la ferveur; tous bénissent le Seigneur, beaucoup nous portent envie , quelques-uns de nos vieillards eux-mêmes voudraient avoir encore la force de nous suivre, mais leur présence est nécessaire ici où il y a tiuit d'erreurs et de scandales , et où le Seigneur Dieu des miséricordes conserve encore des âmes saintes , des hommes savants et brûlants de zèle pour la cause de Dieu.
Pour moi qui devais faire quelquefois deux cents lieues avant de trcniver un catholique , je me fais
une (ète d'arriver à Rome, ou tons adorent cl servent le même Dieu; où reposent les cor|)s des aj3Ôtres , de tant de martyrs et de saints, .ram-ais bien désiré mourir dans les lieux qu'ils ont arrosés lie leur sang. ^lais Dieu en a disposé autrement. Je verrai Tltalie et Rome, mais je n'y mourrai pas, et en eela je bénis la miséricorde du Seigneur envers moi. Le spectacle religieux de Rome et de toute l'Italie , les bons exemples de mes confrères m'auraient sans doute enchanté^ et je n'aurais rien désiré tant fjue de mourir au milieu des saints ; mais la vie civile si radinée, sujette à tant de gène, de dissimulalion, eut été [)Our moi un supplice plus dur que la mort. Je regretterai toujours la sincérité, l'innocente ingénuité de nos sauvages; je pleurerai toujours la perte de la précieuse liberté dont je jouissais de pou\(jir parler le langage de la vérité sans fard, sans déguisement. Aussi pendant ces deux dernières années je déplorais ma captivité en présence tle Dieu seul, et »1 a daigné exaucer mes vœux, car, sans que j'aie fait à ce sujet aucune demande à nos su|)érieurs, ils m'avaient, depuis trois mois, destiné à la mission de deux îles de l'Arcbipel dont la principale est Tine. Là je devrai faire usage des langues italienne, turque, arménienne et de la grecque vulgaire , je dois donc encore apprendre cette dernière langue, il v a un évéque dans l'île, et nos Pères v L'. 2
— 18 ^ ont une maison. Il n'v a pas longtemps que notre dernier missionnaire y est mort. Depuis |3lus de liuit ans je me sens porté pour la Grèce, j'ai de grandes espérances de sa conversion ; je hrùle surtout du désir de voir nos Pères introduits à (>onstantinople , et l'île de Tine n'en est pas éloignée. Je m'affligeais depuis longtemps du mauvais état oii sont les missions de l'Orient et je ne pouvais \ remédier; mais j'espère maintenant de pouvoir les secourir , car ces missions appartiennent à la Propagande ([ui est une congrégation de cardinaux chargée d'envover des missionnaires chez les hérétiques et les payens; or, maintenant me voici attaché à cette congrégation aux frais de laquelle je vais aujourd'hui à Rome, et de Rome je m'emhar- (juerai pour l'Archipel.
H me reste , monsieur , à vous prier, vous et vos amis et tous ceux qui m'honorent de leur hienveillance, de vous intéresser pour moi auprès de Dieu, de lui recommander mes travaux et les peuples pour le salut desquels le Seigneur m'envoie. Si vous ave/ le bonheur d'avoir conservé la sainte foi et la crainte de Dieu, par quelles larmes et quels sacrifices vos ancêtres et vos parents ont-ils obtenu du ciel votre prédestination ? Faites donc pour les autres peuples ce qu'on a fait pour vous. Joignez- vous tous à moi jjour remercier le Seigneur des faveurs singulières dont il a daigné me combler..
Qu'avons-noiis vu en Bcli^ifjue si ce n'est une Ionique série de prodii^fes en\eis nous? Kn (|uillant votre chère famille, je parcourus une partie de l'Vllenia^ne, d'où je revins en B(>I:^i(|ue, de là en liollande, toujours la mort ou l'exil devant les veux, et le vSeigneur me conduisit sain et sauf au milieu de tant de dangers. En Angleterre nos terreurs se multiplièrent, et notre zèle pour la foi faillit nous faire tléporter à Botany-Bay. Ma chère sœur serait morte mille fois si elle avait pu savoir l'état où je me suis trouvé pendant plus de deux ans à Londres. Enfin, embarqués j)our Saint-Pétersbourg, les tempêtes nous ont j)ortés tantôt sur les côtes de l'Ecosse, tantôt vers le nord de la Norwége. Arrivé en Pologne, je ne pus faire que quatre mois de noviciat. Bientôt je fus fait chef du pensionnat. Enfin après un an et demi , avant même d'avoir fait mes vœux, je partis pour le (Àuicase, où je trouvai la peste, qui nous désola six fois et où j'eus les fièvres dix années de suite. Deux fois je fus j)ris par les habitants du Caucase qui ont la coutume sauvage d'échanger leurs prisonniers pour une chèvre , un mouton ou un cheval selon que le prisonnier j)arait plus ou moins fort poiu* le travail. Quant à moi, ces barbares me renvoyèrent en me recommandant de ne plus m'exposer.
Mais rien ne me fait admirer la providence lUi
bon Dieu eoniine sa protection envers nous contre les mauvais esprits, c'est-à-dire les démons. En ed'et le Claucase était en partie haljité par des payens et des scliismati(jues : l'enfer ne pouvait soullrir que nous vinssions v étiiblir le culte du vrai Dieu sur les ruines de son empire. Nous de notre côté nous faisions nos efforts pour délivTcr les corps et les âmes de ceux cjue cet ennemi des hommes possédait. Ln grand nombre d'ha])itimts étaient possédés du démon^ ils avaient une force prodigieuse, imitaient la voix des animaux, révélaient des choses secrètes. Personne ne pou\ait habiter avec eux ; ils rompaient leurs chaînes ; mais dès que nous étions dans les environs, ils criaient de tonte j)art : Voilà notre ennemi qui arrive !
Partout nous avons ouvertement combattu ces mauvais esj)rits par les prières publiques , et les htreliques ont rendu témoignage à notre religion en X ovant tous ces possédés, que plusieurs personnes ne pouvaient tenir, tomber à nos pieds lorsque nous leur faisions le signe de la croix, ou leur jetions de l'eau bénite. J'obligeais les démons à déclarer ce qu'ils pensaient des hérétiques, et ils criaient tous ensemble : ((Ce sont nos amis, nous vivons en paix avec eux ; mais toi barbare, prêtre français, nous ne pouvons te soullrir, pas même te regarder dans les veux. » Ln d'euxtenani en m;iin un petit morceau de
iKmgie s'écriait : « Qiieliepetilechandello;, et cependaiU elle me brûle cruellement. » Quand on lui jetait de l'eau bénite, il burlait et disait : «Tu crois me jeter de l'eau, et tu me jettes du feu.» Un autre, le jour de S. Jean-Baptiste, me disait : «Je ne serais pas parti, un vieillard me chasse, fais de moi ce que tu veux.» Lucifer lui-même était venu l'année passée pour secourir quantité de démons que nous voulions chasser. Lucifer fut obligé de rester lui-même dans le corps du patient, tant qu'il n'en fut chassé par les prières. Comme nous lui défendions de se laisser secourir par les autres démons, il fit l'impossible pour me tuer. Enfin il avoua sa faiblesse en disant : « J'aurais voulu te fracasser, mais Dieu*ne le permet j)as. » Il arriva un soir, lorsquenous faisions les prières sur le patient, (jue lesdémons inférieiu's dirent àT^ucifer : «Votre divine majesté, vous soulfre/, nous ne pouvons vous secourir, vous souffrez et nous souffrons, restez donc seul, MOUS nous en allons )),et ils partirent en faisant ini bruit horrible.
Le démon ne cessa de nous donner de l'occupation durant tant d'années. Un de ces mauvais esprits m'a juré, en parlant, que quand même je vivrais deux cents ans, il bc cesserait de me persécuter, et il tient |)arole. F^ucifer m'a juré de me revoira la mort ; mais Dieu , malgré mon indignité' , n'a cessé de me protéger. ( les mauvais esprits me jouent eontinuellemeni
de vilains tours que Dieu fait tourner a liion salut. Remerciez donc le Seigneur pour moi.
Saluez , je vous prie , tous nos amis et parents ; consolez ma soi'ur , mon frère, et dites à tous qu'ils ne craignent point pour moi. Le vovage de mer m'est favorable. Quant à ce fait de mon éloignement, ils doivent m'en féliciter ; je serais mort si j'étitis resté en Europe ; mon esprit étiiit toujours dans les missions.
Communiquez avec beaucoup de discrétion les révélations que je vous fais : car la foi étiuit absolument affaiblie, on ne croit plus rien à tous ces faits mervcilleuv qui sont cependant communs et très-réels. Si vous voulez m'écrire, adressez vos lettres au Révérend Père Aloysius Landes, Supérieur du CloUége germanique à Rome, pour M. l'abbé Henry. Si je m'arrête dans mon voyage, je vous écrirai dès en arrivant en Italie ; en attendant, j'ai l'honneur d'être. Monsieur, votre très-humble et obéissant serviteur,
Gilles He.miy.
LE P. GILLKS HKNRY A M. Z. KN BELGIQUE.
Ronie, [premiers mois de] 1830. MOJNSIELR ,
Depuis mon départ de la Belj^ique, j'ai toujours couru la carrière des combats, dans laquelle j'étais entré dans ma patrie ; la persécution v a été comme le noviciat de ce qui m'attendait déjà en Ani^;leterre, mais bien davantage au Caucase. Cle fut en J80T que j'y fus envoyé, et j'entrais à Mozdok lorsque la peste sévissait. Nous y avons eu six fois la maladie, qui la ne se gagne que par le contiict. Depuis sept heures du matin jusqu'à midi, et depuis deux heures jusqu'à six, j'étiùs au milieu de mille à douze cents malheureux à qui le plus souvent je devais fournir le pain, le bois de chauflàge, les remèdes, les emplâtres, le tiibac, l'eau-de-vie, les bottes, etc., etc.
Deux pestiférés furent guéris au moment où ils communièrent; j'eus le bonheur d'être préservé de la peste que je craignais peu ; mais si le bon Dieu n'a- N ait pas pris soin de moi, j'aurais dû bien des lois la contracter, car pendant plus de deux ans j'ai passé une j)artie de la journée dans les hôpitaux, où éliûenl de six à sept cents malades et fort malproprement tenus. J'ai été plusieurs fois infecté de la contagion,
j'ai eu alleriialivemeiit toutes les lièvres, el même ce genre de fièvre nerveuse qu'on aj)|)elle ty[)lius ; ces lièvres ne m'ont pourtant jamais tellement alité que je n'aie toujours trouvé des moments libres pour administrer les malades, dont le nombre a été considérable, car nous avons eu douze mille Polonais, Ions prisonniers de guerre, qui presque tous ont été à l'hôpital. Je n'ai jamais été bien portiuit jusqu'en 1 8 1 5 ; depuis cette époque je suis plus robuste.
A peu près huit cents Russes se sont convertis dans les hôpitaux, beaucoup de luthériens, de mahométans de toute nation ; mais les conversions eussent été bien plus fi^équentes et plus universelles si les lois russ-es n'obligeaient pas quiconque change de religion à embrasser celle de l'empire. Notre ])aroisse s'étendait à peu près depuis la mer Caspienne jusqu'à la mer Noire, ce qui lait l'espace de près de quatre cents lieues, si l'on va droit chemin ; mais notre route était double, parce que nous devions cherchei' nos catholiques qui sont dans les forteresses situées au milieu ties montagnes. Les habitants du Caucase sont tous ou mahomt-tans ou payens; ils croient gagner le ciel en tuant un chrétien, et mériter la palme du martyre s'ils viennent à être tués. Grâce à ce fanatisme, ils infestent ^our et nuit toutes les routes, volent également bétail, hommes et femmes et lônl un indigne commerce de la vie d'un homme,
le cliangeiilpourun oudeux chevaux, pourdesbceiils, (les vaclies, et même pour une clièvre; ils enlreiil (juelquelois la nuit dans nos vilU^s, mettent un mouchoir à la bouche d'un homme en forme de bride, l'emmènenten esclavage. Pour mon compte, ils m'ont pris deux (ois, mais ils m'ont de suite rendu la liberté. J'ai donc été jjIus de vingt ans ayant constamment la mort sous les yeux : en voyageant, je trouvais quelquefois toute la route jonchée de cadavres, arrosée de siuig; on rencontrait, à chaque pas, des pieds, des mains, des tètes coupées, des cadavres épars ! et cependant je vis encore, sain et sauf.
[1 y a des déserts depuis iNIozdok jusqu'à Saratow, c'est-à-dire res[)ace de cent soixante lieues, habités par les Calmoucks et des Tartares Nogaïs; ceux-ci sont très-doux ; je les voyais trois à quatre fois par an; quand je m'avançais jusrju'à trente lieues dans le désert, ils m'invitilient dans leurs tentes, me présentiiient d'excellente viande de mouton, de la crème, du beurre et du lait caillé; les enfants étaient les premiers à s'approcher de nous, et comme nous poftions le crucifix sur la poitrine, ils s'informaient de la signilication de la (Iroix ; en moins d'une heure ils avaient piis connaissance de notre religion et fait part à toute la po|)ulation de ce qu'ils avaient appris. Malheureusement les lois russes nous défendaient de les baptiser, il s'en est |)oiirlanl converti chafjue année
quelques-uns en secret. Beaucoup se servent de notre eau bénite dans les maladies et en reçoivent la guérison. Quantité de ces Tartares ont été possédés du démon, je les en ai délivrés facilement, comme aussi quelques Calmoncks. Ceu\-ci sont payens ; mais les mvstères de notre religion ont une grande force sur eux, et ceux qu'on baptise restent bons chrétiens. Clette nation seml^le toucher aussi à l'époque de la miséricorde de Dieu envers elle. Là on achète sa femme ; un mari en prend un nombre proportionné à ses richesses, il paie pour une femme dix à vingt chevaux, des bœufs, des vaches, etc., au père de son épouse. Si celle-ci se sépare, celui qui l'épouse doit restituer les chevaux, etc., au premier mari. LnCircassien avait deux femmes , l'une Circassienne et l 'autre Clalmoucke; je baj)tisai cette dernière, son mari demandait de moi des chevaux ; je lui répondis : Ce n'est pas moi, c'est Dieu qui enlève tii femme. Alors il se tut. Ces peuples ne restent que huit à (juinze jom-s dans un endroit pour paître leurs troupeaux; ce terme expiré, vous voyez tout un village aml)ulant, ils portent leurs tentes dressées sur des charrettes, dont les roues sont de six pieds de hauteur, ou sur des chameaux ; toute la famille est dans la tente, sur la charrette, les poules sont sur le toit, et le coq au sommet; vous vovez ainsi trois cents maisons ambulantes; les brebis précèdent; les chevaux
et le gros helail sui\ent la lente. C'esl une nation très-hospitiUière : dès qu'un étranger entre dans leur tente, fùt-il même leur ennemi, sa vie est en sûreté ; dès l'instant fusils, pistolets, poignards , toutes les armes sont suspendues près de la [)orte; le plus robuste de la maison garde l'entrée; si celui-ci est tué, les hommes, les femmes, les enfants se succèdent, et il faudrait massacrer toute la famille avant de parvenir à l'étranger, qui, s'il passe la nuit dans la tente, est forcé, pour plus grande sûreté, de se coucher entre deuv vieux Tartiires ^ah ! que c'est dégoûtant, va dire M. X.). Entre temps quehjues Tartares achevai haltent continuellement la campagne, pour découvrir si l'ennemi ne vient pas. Clés peuples mangent de la viande de cheval crevé, mais ils retiennent encore quelque chose de la vie patriarcale. Je passais chaque année trois mois dans le désert ou j'avais une église et sept familles catholiques; le reste était des Tartares et nous faisions vie commune.
(lomme les sauterelles avaient ravagé nos moissons , nous manquions de pain ; mais si quelqu'un qui avait de la farine s'avisait de cuire du pain , le Père Henry se rendait le premier au|)rès dir four, la colonie le suivait ; et le pain tiré du four était tout mangé à l'instant. Le lendemain on examinait si la fumée ne sortait pas de quelque autre four. Si ([uel([u'un tuait un JKeuf ou un mouton , le P. Ilenrv
el toute la communaiilë mangeaient de celte viande tant qu'elle durait. Le reste du temps, nous nous nourrissions de fromage et de lait caillé , et passions quehjuefois cinq ou six jours sans pain. On s'assied |)ar terre, le P. Henri, comme le plus digne, s'asseyait sur un baril , vous l'eussiez pris alors pour Bacchus. Les jeunes gens servent les vieillards (|ui mangent la viande sans fourchettes, avec les doigts ; les vieillards se le\ ant , la jeunesse se met non pas à table , mais à terre , assis en forme de grenouilles, et achèvent de manger les restes.
\ oila une esquisse de la vie que j'ai menée dans le désert. A la ville j'étais médecin , architecte , cuisinier, jardinier, fleuriste, soldat, etc. , etc. Comme les maladies , surtout les fièvres, y sont fréquentes , je n'ai guère passé de nuits sans aller visitei" et administrer les malades. Mozdok est le passage [)our l'Asie , nous avions donc chez nous fréquemment de célèbres voyageurs , Français , Espagnols, Allemands, Hollandais, Anglais, Hanovriens. Suédois, etc., etc., qui recevaient l'hospit^dité chez nous ; quelques-uns se sont convertis , tous sont partis nos amis. Nous avons vu un cerUiin
Belge nommé K colonel; c'est un aventurier
et un sujet dangereux ; il fait tous les persoiniages; avec nous il (èra le pieux ; mais si l'occasion se présente de faire sa coimaissaïue , déliez-vous-en ,
c'est un mauvais sujet. J'apprends que M. Y
fils du ministre, et congédié de la marine espagnole, est aussi en Belgique. Si vous le vove^z, il vous donnera des détails sur moi ; il m'a bien connu , mais ne formez aucune liaison avec lui, c'est un maçon évadé des prisons de l'Inquisition. Je dois sous peu partir pour l'Arcliipel ; nous occuperons, je crois, trois îles , celles de Tine , Syra et Naxie. Déjà nous sommes quatre Pères , les PP. Franco , Sicilien ; Quéralt , Espagnol ; Ruczynski, Polonais ; et Henry , cosmopolite. Peut-être ajoutera-t-on encore deux Pères et trois Frères. Trois de nos théologiens , un Sicilien, un Polonais et un Français, étudient l'arabe pour aller au mont Liban ; six autres étudient l'anglais pour aller en Amérique. Dans l'Archi^Del nos catholiques sont en très-petit nombre, eu ('gard à la multitude de Grecs schismati(|ues; j'y rencontrerai df)nc encore bien des croix, car les Grecs sont une nation infidèle , inconstante, fourbe, etc.. Mais Dieu est partout !
Gilles Henry, S. J.
Nota. — Entre la lettre qu'on sient de lire et la suivante se trouve une regrellable lacune de dix-sept années. Heureusement elle est en partie compensée par les détails adressés aux Pères de la Pro- \incp de Lyon, par le P. Gilles Henry, sur l'ensemble de ses travaux dans les missions de l'Archipel.
LK PKRF. GILLES MK.NRY AUX PKRES DE LA PROVINCE DE LYON.
Chio, le 8 février 1846.
Mes Révérends Pères ,
Pax Christi.
Votre précieuse lettre du 31 juillet 1845 m'a ('*té remise dans son temps, non [)lus à Syra, mais dans l'ile de Cbio, où je suis depuis cinq ans. Je prie le Seigneur de vous com])ler de ses célestes l)énédictions, vous, mon Révérend Père, et tous nos Pères des deu\ provinces de France, pour m'avoir occasionné une joie vraiment spirituelle par votre lettre qui ne respire que la gloire de Dieu. Veuille le Seigneur qui, en vous abreuvant tous du calice amer de sa précieuse Passion, vous prodiguer aussi plus abondamment sa grâce et sa pai\, quœ p.rsuperat omnem sonmm, et continuer à vous donner ces gages de sii prédilection. Je salue en N,-S. J.-C. toute votre Province et celle de Paris ; je salue tous ceux qui auront le plus soufîért, et surtout votre jeunesse si clière au Seigneur, quam Deus prœvenit in bencdictionilms suis ; je me joins à leurs bons anges et à leurs saints patrons pour les saluer en leur disant : Boiium rst homini cum portavrrit jiif/um ah adnlescentià siià. T.es mondains les condamnent, mais le
lemps approche où ces mêmes mondains se condamneront eux-mêmes ; et, à la vue de la gloire des disciples de Jésus, ils s'écrieront : Voilà ces hommes que nous avons tant mépris('s et vilipendés. . . les voilà placés parmi les élus de Dieu : /// sunt quos liabuimus aliquamh in derisinn, etc..
Depuis cinq ans, par ordre de notre T. R. V. Général, j'habite Cihio, île appartenant à la Turquie. Je suis ici seul Jésuite, et je vis dans le palais de Mgr Justiniani, évêque catholique, en qualité de son théologien.
Pour la plupart du temps, privé, comme je le suis, de tout rapport avec l'Europe, et même assez souvent avec les îles de l'Archipel, ignorant l'éUit de notre Compagnie en général, ne recevant qu'une fois par an une lettre de notre T. R. Père Général; n'ayant ni feuille puhlifpie, ni relation particulière, n'ayant reçu, de[)uis tant d'années, que deux fois des nouvelles de ma patrie, mon âme s'est vraiment dilatée en lisant votre lettre toute religieuse. Depuis longtemps, je suis en esprit parmi vous, mes Révérends Pères en Jésus-Ghrist. J'avais reçu de Rome, voilà huit ans, les catalogues de vos deux Provinces ; en outre, je reçois [)arfbis quelques numéros de la Propagation de la Foi.
Souvent je me reporte à ce qu'était la France, voilà cinquante ans , combien de maux elle a causés; mais
aussi je la considère dans celte même époque , dans ses Pasteurs et ses fidèles persécutés, dans ses martyrs, dans ses confesseurs émigrés qui publiaient pratiquement, dans tout Tunivers, ([u'i! vaut mieux mourir que d'odénser Dieu.
Al) ! quel hommage rendait alors à N.-S. un [)rètre fidèle qui chaque jour au péril de sa vie célébrait la sainte messe, administrait les sacrements et passait au milieu de tant de calamités et de misères en faisant le bien. La mémoire de tant de vrais serviteurs de J.-Cl. a péri ; on ignore leui's noms, mais ils sont vivants devant Dieu leur Seigneur et juste Juge. Leurs combats st)nt écrits et parlent en faveur de la France ; et comme la France était devenue universelle par les maux qu'elle a causés, les saints sont aussi universels par les bienfaits qu'ils nous obtiennent et le zèle qu'ils inspirent pour la gloire de Dieu à si grand ntmibre d'habitants de votre pays. Oui , mon R. Père, l'esprit religieux ne s'étonne j)lus de voir à présent la France envoyer tant de missionnaires qui portent j)artout, devant les rois et les princes, le nom de Jésus-Christ qui par sa grâce fait fructifier le sang innocent répandu en France pour la vraie foi. Le sang de tant de martyrs de la révolution crie sur leurs bourreaux, non pas comme ces derniers : à la lanlcrnr, à la (juillotine ! Mais bien, au ciel ! au ciel ! ou «lemandait miséricorde
au trihiinai de Dieu. Les privations , les fatigues , les soupirs, la mendicité même et tant de bannes œuvres des émigrés de toute condition , âge et sexe parlent et parleront longtemps au tribunal d'un Dieu plus incliné à récompenser le juste et pardonner le coupable qu'à le punir. Oui, mes RR. Pères, à bien des titres vous pouvez dire : Filii sanctorum sumus, oui, successeurs, héritiers du nom, de l'institut, du zèle , des exemples , des mérites de tant de Jésuites persécutés , calomniés , supprimés , martyrisés en France, descendant pour la plupart de parents persécutés pour la religion. Faut-il s'étonnner que vous ayez intéressé à votre sainte cause toute la cour céleste qui prend à tâche de faire prospérer toutes vos saintes entreprises? Pour moi, je suis réduit à ne pouvoir plus faire aucun bien et à supporter beaucoup de misères. Je me trouve à Chio, terre souillée par les abominations des mahométans , environnée de tant d'églises grecques où le corps et le sang du Sauveur se consacrent j)ar des mains sacrilèges. Je ne puis m'empêcher d'envier votre sort et de vous féliciter. Ah ! que vous êtes heureux de fouler aux pieds une terre baignée jadis et abreuvée naguère du sang et des sueurs de tant de martyrs ! Que vous êtes heureux d'habiter dans cette Province de Lyon qui fume encore du sang de tant de Français répandu pour la foi ! Comment l'odeur sainte de U. 3
tant de victimes si agréal)les au Seigneur ne vous pénétrerait-elle pas , ne vous éleverait-elle pas tous vers le ciel ? Convcrsatio nostra in cœlis est. Je ne m'étonne donc point que votre heureuse maison ait produit tant de saints missionnaires : vos pieds , mon R. Père^ touchent partout une terre sanctifiée et qui ]3roduit des apôtres : c'est pourquoi il me parait qu'à plus juste titre que jamais, les anges, en voyant partir tant de vos Pères , chantent ces belles paroles : Quam speciosi pedes evangelizantium pacem, e\)an(jelizaniium bona ! Mais que vous êtes doublement heureux , vous , d'être si près de la ville du Puy ! J'envie bien votre bonheur ! Combien de fois j'ai désiré de m'y trouver ! Il me semble qu'avec la plus profonde vénération je baiserais cette terre bénie qui a été le théâtre des vertus, des courses et fatigues apostoliques , des persécutions , des mérites , des miracles de saint François Régis. Notre ancien collège est à double litre un sanctuaire que je révère principalement à cause de noti'e grand saint , et aussi parce qu'il me rappellerait notre successeur , le célèbre abbe Proyart, qui a si bien mérité de notre Compagnie et de l'Église.
Oh ! mon Révérend Père , croyez bien que jamais votre correspondance ne me lassera ; je ne \ous ai pas répondu de suite, parce que, âgé à présent de soixante-quatorze ans, je me trouve quelquefois ,
pendant assez longtemps, sans pouvoir rien taire. Ayant passé l^ien des années en Belgique, toujours caché, sans voir le soleil, ne marchant que la nuit ; avant \ écu sous tant de clirnats divers, en Allemagne, en Hollande, en Angleterre, en Russie, en Tartarie, en Pologne, en Italie, etc., j'ai senti s'altérer ma santé ; je suis réduit à être à charge à moi-même et aux autres, sans leur être utile. Depuis deux ou trois jours seulement, je me suis trouvé assez bien poiuécrire, à cause du sujet qui me plait. « Si natura nef/a I, (labit et lœtiiiaversum. »
Ecrivez-moi donc à votre loisir et souvent : je ne vous suis pas étranger : j'étais intime de ^I. Dausine qui a vécu grand ami de votre maison de Lvon. Je suis même plus Français que Belge : né dans le duché de Bouillon dont le château appartenait au roi de France, j'ai fait mes études à vSédan, où j'ai même, pendant quatre à cinq ans, joui d'une bourse que j'ai obtenue au concours. Daignez donc me faire la grâce de me considérer comme un des vôtres, surtout parce que , comme vous l'observez très-bien , nous sommes tous frères à raison de notre institut, tous ayant pour étendard, signe de gloire, gage de la victoire et aiguillon bien puissant pour toutes les vertus, lo trl'S-sarré nom dp Jésus. Tous, nous nous trouvons à l'abri des traits de l'ennemi, sous le manteau de la très-sainte Vierge Marie. Puis, ce qui m'ai-
taclie le plus étroitement à vous , mes Révérends Pères, c'est que je vous vois constamment et courageusement e()ml)attre sous l'étendard roval et glorieux de la croix ; et pourquoi ne tressaillerais-je pas, moi, d'être uni avec ceux à qui le Seigneur s'unit avec le plus d'amour ? Cam ipso sum in tribulatione. Ne nous étonnons plus que vos Provinces ont opéré, opèrent toujours tant de bonnes œuvres, tant de conversions : l'empestas abscjiœ nostra culpa in nos sœviens, estquadam brevi secuturi magni proventus siçjnificatiOj disait notre Père saint Ignace, toujours persécuté et toujours envoyant des âmes en paradis. Mêlez, mêlez vos soupirs, vos travaux, avec ceux des saints qui vous ont précédés: Euntes ibant et /Icbanl wiltentes semina sua. Puis viendra le temps où venientes aulein venient cum exsultatione portantes manipulos suos. Quand le Père Emond Auger mourut, on entendit les chants des âmes innocentes qu'il avait régénérées , et qui venaient pour l'accompagner en paradis. Ah! bientôt dans ce séjour de gloire, coml)ien d'âmes sauvées viendront déposer leurs couronnes à vos pieds ! Je vous tiens un langage que j'adressîiis, l'année dernière, à notre T. R. P. Général, n'ayant pas l'honneur de vous connaître encore. Apprenant vos souHrances, j'en félicitais par lettre Notre Très- Révérend Père, persuadé c[ue les éloges donnés au chef rejaillissaient sur les membres. Au reste, je vous
siij)|)lie de m'excuser de ce que j'ai osé^ (rmu' manière si rustre et si gauche, vous exprimer les sentiments que j'éprouve à la considération de vos œuvres. Vous serez indulgent pour moi qui suis né au milieu des Ardennes où les lettres n'étaient point cultivées, pour moi qui ai vécu bien plus de nuit que de jour, durant les troubles et les horreurs de la révolution, et fjui ai passé plus de vingt ans parmi les Tartares, les Kalmouks et autres peu[)les sauvages et errants , qui ignorent les charmes de l'éloquence , et dont toute l'éhxjuence n'est que l'expression simple et ingénue des sentiments du cœur, tl'est aussi de cette source du cœur que procède le tribut bien sincère que je voudrais payer au souvenir des merveilles que le Seigneur daigne opérer par le ministère de notre ( Compagnie. Au reste, mon Révérend Père, j'espère de la miséricorde du Seigneur qu'il comprendra et comptera les actions de grâces et les bénédictions que je ne cesse de lui donner, de ce qu'il daigne vous [H'odiguer ses faveurs, et surtout, ce qui est un signe de prédilection et de prétlestinalion, de ce qu'il vous caresse en vous admettant à la glorieuse participation de sa sahite croix. Enfin, je me iais une fête, étant sur le déclin de l'âge, d'aller bientôt, par une insigne miséricorde du Seigneur, être le témoin de la gloire de nos frères de France arri\ an t au ciel.
Dans notre famille, nous avions deux cousins e\-
Jésuites de la province de Flandre : l'un, le P. C'.oli- <^non , est mort en chaire en prêchant dans la cathédrale de Tournay, comme il l'avait prédit. L'autre, le P. Desmoulîns, est mort professeur d'Ecriture sainte et grand- vicaire de Tournay. Mon frère Jean Henry est mort en 1 822 Jésuite missionnaire en Amérique. Enfin le 14 avril 1772, mon oncle Gérard, ex-Jésuite de la province deLorraine, disgracié en France , se retirait chez mon père précisément le jour que je vins au monde. Le P. Strikland, jjrocureur de la Compagnie à Londres, qui l'assista à la mort , me dit ces paroles : « Vous aviez un saint et un savant oncle. »
J'ai été bien charmé, mon R. Père, que dans vos Pr()\inces de France le supérieur ait inspiré à nos Pères le pieux dessein d'établir une sainte association de prières et de bonnes œuvres en faveur des missions. Une telle entreprise est bien digne des enliuils de saint Ignace. Par là tous nos Pères, même les plus infirmes, peuvent et doivent être missionnaires. Pour moi , incapable de faire à présent des méditations suivies , mais forcé par ma saute de me [)romener deux fois par jour, je j)arcours une rue où habilent seulement les Turcs , invoquant les bons anges, re[)assant successivement les m\stères de l'Incarnation , Passion, etc. , et interposant souvent Palcr iwslcr , Ave Maria , Credo. ]^es peu-
nies qui d'abord m'insultiiienl me révèrent , me saluent et m'iionorent à présent. Cet exercice me rentl la vie douce et paisible.
Je ne serai donc pas tout à fait un membre inutile de la Société puisque nous pourrons aider le prochain par nos saints désirs : ratio juvandi proximum, comme le recommandait notre glorieux Père saint Ignace. Je ne me trouverai donc plus seul à Chio en Turquie ; je me trouverai partout avec mes frères, je serai, en esprit, témoin de leurs travaux, de leurs souflrances , et cette vue allégera les miennes. Leiu's victoires m'animeront à combattre. Je ne m'étonne pas que notre T. R. P. Général encourage cette association; il n'est aucun Jésuite à qui notre Sauveur n'ait dit : Vos eslis sal Icrrœ. .'Son enim , écrit saint Jean Chrvsostome, de vcslra tantutn vita ; sed de univcrso orbe vobis ratio reddenda est... non ad duo tantum urbes, aut decem , aul viyinti , neque ad imam gcntem vos mitto , sed ad omnein lerram , etc.. Daignez donc assurer vos Pères que je désire être membre de votre sainte association ; mes confrères des îles le désirent aussi ; mais, avant de l'organiser parmi nous, nous voudrions sa\()ir si on peut y admettre des membres qui ne sont pas de la Compagnie.
< Uiand M. Eugène Bore passa à Syra, voilà peutêtre neuf à dix ans , je m'occupais de l'ancienne
Grèce ; mais à cause de la vieillesse j'ai oublié à présent tout cela. J'écrirai à M. Bore lui-même, je lui demanderai surtout des renseignements sur le mont Athos , et je ne manquerai pas de vous les transmettre ; en attendant, voici ce que je sais d'intéressant pour vous.
T.e clergé grec , avant la révolution de 1 820 , comptait, en Grèce et dans les îles, soixante-dix à quatre-vingts évêques ; à présent ils sont réduits à douze. Ils ont un Saint-Synode à Athènes, dont le chef ou patriarche est Sa Majesté le roi Othon, qui nomme les membres , les destitue , les envoie en exil, leur impose silence s'ils décrètent quelque chose contre nous, et leur fait rétracter leurs anathèmes. Leur clergé ne peut communiquer avec le patriarche de Constantinople. Les évêques ne peuvent ni s'absenter , ni rien publier ni faire des ordinations , ni ouvrir des écoles , ni nommer des maîtres sans le bon plaisir du gouvernement. Tant de conditions sont requises pour être prêtre que les jeunes 'gens pourvus de qualités aiment mieux chercher fortune en servant dans le civil que de s'enrôler dans le sacerdoce qui est devenu méprisable aux veux du gouvernement. 1 /Église grecque finit faute de prêtres.
On trouve encore , çà et là, (juelques monastères d'hommes et de femmes , mais ils ne sont pas rêvé-
rés paries Grecs eux-mêmes. Le nombre des sujets diminuant dans un monastère , on les envoie dans un autre et on s'empare des revenus du couvent devenu vide. Chaque année les Grecs inventaient de nouveaux miracles pour les soutenir dans leur agonie , mais le gouvernement sévit toujours contre les auteurs de ces superstitions.
Les évèques de l'Attique sont pour la plupart originaires deChio où, avant la catastrophe de 1820, ils avaient fait leurs études dans un gymnase dont tous les professeurs étaient athées. Leur dissolution est si manifeste que les ministres du roi eux-mêmes ne se font point un scrupule d'en parler avec mépris à nos missionnaires. Ils possèdent assez le grec ancien et l'Écriture sainte , mais ils n'ont aucune érudition sacrée. Notre P. Aloysio , supérieur de la résidence de Syra , composa, voilà quatre ans, à la ])rière et sous le nom de M. Blancio, délégué apostolique de la Grèce, un catéchisme renforcé, très-am[)le , ou il combat au long tout le schisme grec. On parlait de le réfuter ; mais le Saint-Synode, se voyant incapable de soutenir un tel combat, a ordonné à l'évêque notre antagoniste de se taire. Il y a environ sept ans, ils formèrent l'abominable complot de rebaptiser le roi Othon et tous les catholiques de la Grèce, le jour du nouvel an, et en cas de résistiuice de nous massacrer tous. Comme on leur faisait des reproches
— M — (le vouloir propager leur religion |)ar de tels forfaits , ils n'ont pas eu honte d'écrire, dans les feuilles publiques , qu'ils auraient eu en quelque sorte raison, ^ u que le clergé grec était avili, asservi par le gouvernement, qu'ils ne pouvaient communiquer avec leur patriarche , faire un [)as , dire un mot , enseigner, ordonner , porter des lois et des censures sans l'aveu du gouvernement, au lieu que le Pape de Rome communiquait avec le roi Othon , et le roi Othon avec le Pape; que celui-ci avait en Grèce son délégué apostolique qui, à son bon plaisir, parcourait , visitait la Grèce , envoyait des missionnaires, bâtissait des églises , fondait des séminaires , ordonnait des prêtres sans dé[)endre de personne. Avouez que ces plaintes et ce langage se sentent de l'agonie du schisme. Il n'existe plus parmi les Grecs aucun de ces hommes de génie ou de valeur , de ces hommes vénérables , considérés par leurs talents , leurs vertus , leur prudence , et dont la conversion peut entraîner celle de toute ou au moins une partie de la nation. Partout des âmes vénales : oui, tous, en commençant du Patriarche jusqu'au derniei- diacre, ont acheté leurs dignités, leurs grades , leur juridiction, leur ordre ; tous vendent au j)lus ofl'ranl les actes de leur ministère. Ils sont, tant en Grèce qu'en Tur([uie, les vils esclaves de l'autorité civile , je ne dirai pas seulement du SulUui (jui vend au plus
odraiit le patriarcat , mais même de leurs j)ro[)res concitoyens. Jls doivent continuellement fulminer des anathèmes , non pas pour punir des transgressions de l'Évangile , mais à la réquisition de l'autorité grecque civile qui les commande pour ses fins, le plus souvent criminelles, et à la réquisition même des particuliers , s'ils paient bien. Dernièrement, à l'élection du nouveau patriarche, il y eut tant de cabales, d'intrigues, etc., que le Sultan, craignant une révolte, a dû même s'en mêler, et présider par ses ministres à l'élection dans laquelle ont part non-seulement le haut clergé et les notables , mais encore le peuple. La Grèce est à présent le refuge , le repaire de tous les athées , des impies de toute espèce , des hommes dont l'esprit semble perverti parce que le cœur est corrompu. Le pays est perverti par tous ces Grecs. La plupart des gens aisés qui ont éludé dans des Universités protestantes d'Allemagne ou dans des lycées de France, en ont rapporté l'athéisme pratique et l'esprit de la Révolution. Le patriarche de Constantinople fait bien semblant de les excommunier ; mais ses foudres ne peuvent traverser les mers pour arriver à Athènes. Tous c'es prétendus beaux esprits sont pour la |)lupart avocats ou médecins de profession. Au retour dans leur patrie , ils passent successivement, mais rapidement , par les grades de minis-
très, ambassadeurs , gouverneurs, etc. , et finissent par devenir zéro pour le bien et plus que jamais actifs pour le mal. Au reste a-t-on vu des hordes de médecins , d'avocats , d'apothicaires , surtout dans ces derniers temps, devenir les illuminateurs , les sauveurs , les réformateurs , les régénérateurs de leur patrie? On ne doit pas même s'attendre de trouver chez nos gens des hommes remplis de la doctrine des grands philosophes anciens. Non, Voltaire, Diderot, Helvétius, d'Alemi)ert, Rousseau , etc. feuilletés et mal digérés , voilà tout le contingent de ces petits maîtres qui vomissent l'erreur et le vice avec d'autant plus d'assurance qu'ils sont plus ignorants. Ils ne connaissent ni Aristote ni Platon ni aucun de leurs anciens philosophes. Le clergé même ne paraît plus avoir aucun dogme ; il se retranche sur le baptême par immersion, sur le pain fermenté, sur l'abstinence de poisson en carême , l)ien qu'il permette de [)rendre autiuit de réfections entières qu'on le désire.
Un diacre grec, ayant voyagé en France, en All( magne, en Europe, avait amassé des sommes considérables dans la vue de retourner en Grèce pour éclairer la nation. Malheureusement il avait raj)porté plus d'erreurs que de monnaie. Il établit, vers l'an 1830, une académie à l'île d'Andros. Comme; il possédait bien le grec et un esprit assez pénétrant, il eut sur-le-champ
une école nombreuse, l'élite de la jeunesse grecque, et même la plu[)ait des diacres lui furent coniiés. Au moment où il devenait plus célèbre et plus fréquenté, il fut con-vaincu et condamné comme athée, et renfermé j)our un temps dans un monastère. I.e remède vint trop tard : le poison avait été avalé par ses élèves, mais surtout par les jeunes lévites qui, dispersés sous des noms empruntés, sont devenus les professeurs de toutes les écoles, des gymnases, non-seulement en Grèce, mais même en Turquie ; et comme la dernière Constitution a décrété la liberté des cultes, le fameux académicien d'Andros a été délivré de sa prison, devenu plus méchant et plus ennemi de la vérité. C'est doue en vain qu'humainement parlant, la liberté que les Grecs ont conquise sur la Turquie offrirait l'espérance d'une conversion future de cette nation. Lorsqu'ils étaient esclaves des Turcs, tous les méchants étaient hors de la Turquie, préparant leur poison, mais ne pouvant nuire : car alors la conversation avec les Européens, la crainte des châtiments, l'humilité si propre à un peuple esclave cjui a perdu sa patrie, ses privilèges, et devant un clergé plus instruit, tout concordait à contenir les Grecs ; tous étaient occupés ; ils étaient même assez riches , payaient peu de tribut. Mais, une fois le l^euple d'esclaves devenu peuple de souverains , il s'est corrompu, abâtardi au dernier point. Chaque
guerre est le fléau des bonnes mœui's, l'écueil de la foi et de toute justice ; mais inie guérie ou tous les com])altauls sont esclaves, une guerre où tous les soldats ont été toute leur vie matelots, et matelots crées de nation ; une eruerre où tous les chefs étiiient grecs^ jadis capitaines de vaisseaux; une guerre où les égouts des armées de l'Europe vinrent s'écouler, où tous les mauvais officiers dégradés dans leurs régiments, tous les médecins, avocats parjures vinrent s'enrôler, commander à tous les esprits inquiets, les boute-feu des révolutions, des hérésies, des schismes vinrent fii;urer comme maîtres : quelle affreuse combinaison d'éléments , corrompus et corrupteurs ! Aussi l'esprit est saisi (riiorreur, à la seule idée des scélératesses dont les Grecs révoltés se souillèrent. La mer, la terre, tout fut le théâtre de leurs violentes rapines et péchés énormes contre nature. On les voyait faisant tous les métiers, corsaires, faux monnayeurs, faussaires, banqueroutiers, toujours ravissant, toujours pauvres. Enfui, ce qui les a perdus , c'est la folle prétention d'avoir une monarchie grecque universelle, et un code de lois calqué sur le droit nouveau. Il est de fait que, tlans rancienne Grèce, pour ainsi dire chaque province, chaque île même, avait son roi , ses lois , ses usages particuliers^ comme chaque jietit peuple avait son caractère, ses inclinations, ses intérêts si particuliers, que même à pré-
sent un habitant de l'île de Tine ne donnera pas sa fille à un habitant de l'ile de Syra qui n'est qu'à vingt milles de Tine. Et cependant on a prétendu confondre sous un mémo chef ^ sous les mêmes lois, inclinations, intérêts, tant de peuples qui dillérent entre eux, comme le jour diffère de la nuit. Un seul aglia turc suffisait poiu' gouverner une île entière, laquelle ne payait tout au plus que deux cents thalers ; à présent elle sera gouvernée par cent ofliciers de police qu'elle doit salarier, et qui, en revanche, l'enrichissent de leur corruption, impiété et scandale : de sorte que la plupart des habitants des îles, incapables de payer les tributs qui surpassent les revenus de leurs terres et le produit de leurs fatigues, abandonnent leur patrie pour aller à Constantinople, à Smyrne , servir en qualité de domestiques et de servantes, ce qui devient une source encore plus malheureuse de séduction et de corruption. Voilà donc ce qu'est absolument le peuple grec actuel. Une foule d'anciens matelots et marins, jadis esclaves des Turcs , qui, à rexemj)le de celui qui brûla le temple d'Ephèse, se sont faits un nom à force de forfaits, ont absorbé toutes les richesses du commerce du Levant et tant de millions qu'ont fournis la Fiance, l'Angleterre et la Russie ; qui, au nom de la [)atrie et de la religion, exigent des pensions, des charges, toujours en ravissau; et jamais rassasiés et toujours j)auvres.
N'ayant plus rien à extorquer au\ étrangers^ ils déchirent leurs propres entrailles , en opprimant et ruinant par tles tributs exorbitants les habitants des campai^nes. Que sont les Grecs ? Une horde de fainéants qui, en qualité de libérateurs de la patrie , dédaignent de travailler, et non-seulement laissent inculte la moitié et la plus fertile partie de la Grèce, mais ne permettent pas au gouvernement d'appeler des colonies étrangères. Qu'est devenu le commerce de la Grèce ? Il est exercé par un amas de banqueroutiers, corsaires, contrebandiers, faux monnayeurs, avec qui aucun négociant d'Europe ne veut être en correspondance. Que sont les Grecs? disons-le, les plus instruits sont ceux qui ont fait leurs voyages^ leurs études en Euro|)e, et dans des sources empestées, ont puisé une doctrine ennemie de tout ordre. Aussi, bien loin d'imiter l'abeille qui, même des mauvaises plantes, sait extraire lui suc salutaire , trop semblables aux guêpes , ils ont rapporté d'Europe, non la vérité, non les vertus qui s'y trouvent encore , mais les erreurs et les vices qu'ils enseignent à leurs concitovens, dans les infâmes brocliures qu'ils publient. On imprime en Grèce le Juif-errant ; un aiiti'c ouvrage sur les juifs où les pharisiens sont les Jésuites ; un ouvrage sur la Révolution française où les Jésuites, sacrifiés sous Louis XV, sonttout-puissants sous Louis XVI ; qui séduisent ce monarque, et sous
son nom, causent la révolution ! Que sont les Grecs relativement à la génération future ? Une jeunesse à qui on enseigne partout l'athéisme ; on lui apprend à se moquer de Moïse et de tous les écrivains sacrés. Saint Paul, qui du haut du ciel connaît où va aboutir cette éducation, dirait en toute vérité de cette prétendue espérance de la Grèce : Replclos omiii inifjuilntc, malilia, fornicationr, avaritia, ncquitia... Detractores
Deo odibilcs insipienteSy etc.. Faut-il s'étonner des
troubles, des révoltes qui arrivent en Grèce ? Toutes les richesses sont épuisées; nos régénérateurs veident vivre avec gloire, somptuosité et splendeur. Si l'oi'dre existiiit , ils deviendraient zéro ; ils trament donc j>oui' renverser l'État, afin de pouvoir piller de nouveau, au nom de la patrie, de la liberté et de la religion. On sait que Romulus et Rémus ont fondé Rome en s'associantune bande de voleurs ; mais ces voleurs n'avaient d'autre défaut (jue celui de voler. Romulus aurait-il pu les civiliser s'ils s'étaient vautrés dans les tur()itudes qui sont tout l'apanage des libérateurs de la Grèce ; surtout si ces libérateurs avaient étudié dans les Universités de l'Allemagne et dans les lycées où l'on enseignait l'athéisme pratique ; si ces voleurs avaient été une horde d'avocats, de pharmaciens, de métlecins, etc. ? Enfin le fondateur de Rome était un Romulus. Quel sera celui que le ciel a préparé pour la Grèce ?
Il faut avouer (jue la Grèce, subsistant depuis si longtemps, oHre un vrai prodige. Il faudrait n'avoir point de jugement pour ne pas reconnaître la toutepuissance, la sagesse, la bonté et miséricorde du Seigneur quia tempéré, conservé pendant tant de temps cet amas d'éléments se combattant, se détruisant; cette armée de toutes les passions déchaînées qui en se faisant mutuellement la guerre visent à détruire tout le corps de la nation. Partout l'esprit s'arrête stupéfait. Des Grecs fuyant tout nus, et seulement riches de leurs folles al)ominations, arrivent à Syra, et, en moins de quelques années, sans ressources, sans réputation, sans moyens, ils bâtissent Ilermopolis qui contient quinze mille âmes. Cette ville n'a qu'un quart de lieue d'étendue, territoire sans possessions, sans terres, sans droits, sans privilèges, et cependant quinze mille hommes y vivent. Tous sont en mouvement, tous travaillent, tous gagnent sans savoir lire, sans avoir eu de maîtres; avec la Iiache et le ciseau, ils construisent les meilleurs vaisseaux de tout le Levant. On veut avoir des vaisseaux construits à Hermopolis. Ils n'ont aucun principe de l'art nautique, et vous les voyez, avec leurs barques, leurs bateaux , leurs vaisseaux, braver toutes les tempêtes et faire l'admiration de nos amiraux français qui jamais n'ont osé avec leurs frégates franchir les bras de mer où les Grecs voi^uaienl enchantant. Je vous
avoue, mon Père, que je reconnais un j)i'odige continuel, une action non interrompue de la loute-|)uissancedeDieu qui dit à cette mer de passions effrénées: Hue usfjue vrnies et i}on procèdes anipliiis et hue confriufjes twnentes fJuetus tuos.
J'ai vécu neuf ans etplusàSyra, ville marchande, premier port de mer, où ont afflué les roués, les bandits de riMuopeet delà Turquie; où règne la jalousie, vice des marchands ; où la peur des magistrats ne paralvse pas l'action des passions; où il n'v a aucune troupe. Vous voyez le peuple tout en tumulte, il j)arait (jue tous vont s'enlretuer; et dans un moment le calme renaît, on dirait que jamais il n'y eut de dïffci'eiids. ( hioi de [)lus admirable que la dernière révolution où presque personne ne perdit la vie? La toutepuissance de Dieu^ en conservant toujours entier ce corps de la nation grecque, malgré tous les principes de dissolution qu'il renferme, n'a d'autre but que la gloire de la religion catholique. On voit que la révolution grecque a entraîné la ruine des nations xolsines, mais que les catholiques contre lesquels cependant les Grecs sont plus envenimés sont ceux qui ont le moins souffert. Plus de vingt mille Grecs s'étant réfugiés à Tine, comme l'île la ])lus [)roche, pour échap|)er au glaive des Turcs, au lieu de marquer Icui- reconnaissance aux catholiques qui leur donnaient l'hospitiilité, ils formèrent l'exécral)!e projet de
les massacrer. Mais précisément la nuit où ils devaient exécuter ce complot infâme, la peste se fit sentir dans l'ile de Tine que tous les Grecs évacuèrent à l'instant. Il ne resta que dix-neuf ou vingt jeunes gens dans un village appelé Etofila, et ces jeunes gens, avant été préservés de la peste, se firent catholiques, épousèrent les jeunes filles du village et sont maintenant les possesseurs de cet endroit, et tous excellents catholiques.
Les Grecs, manquant d'argent, vinrent avec seize mille âmes sommer l'ile de Syra de leur payer une contribution qui surpassait les produits de l'ile. Les pères de famille de Syra, au nombre seulement de deux cents, prirent la résolution bien téméraire en apparence de s'opposer à ces bandits et se mirent en devoir de les empêcher de débarquer dans leur port. Le croirait-on si on n'y voyait la main de Dieu? Les deux cents paysans ont arrêté pendant un mois entier cette armée de seize mille hommes et n'ont jamais permis à aucun de descendre à terre. A la fin la poudre et les balles commencèrent à manquer aux nôtres. Il aurait fallu se rendre, lorsque, voyant passer un |)etil bâtiment de guerre français , nos j)aysans arborèrent sur le clocher de la cathédrale le pavillon français. A ce signal M. Braet qui commandait le bâtiment croit que l'ile est alliée à la France , s'avance avec bravoure, et avec une poignée de monde
dissipe la foule des ennemis , s'empare de leurs chels et de leurs bâtiments.
On pourrait donc conclure que la divine Providence veut se servir de cette révolution des Grecs pour opérer la conversion de la nation entière. H vrai que jusqu'à présent les conversions partielles ont été si malheureuses qu'humainement parlant on devrait à plus forte raison désespérer de celle de la nation entière. Quand les protestants se convertissent , ils sont constiuits , ils deviennent fervents , et par leur zèle , leur bon exemple ils sont la cause de la conversion de leurs frères. Il n'en est pas ainsi des Grecs : ils paraissent d'abord tout enflammés , mais peu à peu il se relâchent et finissent par nous déshonorer en redevenant Grecs. Il paraît que leur conversion n'est pas spirituelle, ni à raison de son objet , ni à raison de son principe. La plupart se sont faits catholiques par espérance des avantages temporels, par vaine gloire, par un faux j)oint d'honneur, par mécontentement des supérieurs; et à la moindre épreuve de notre part , aux moindres lueurs d'espérance du côté de leur nation, ils retournent au vomissement. La Sacrée Congrégation delà Propagande , quoique désirant ardemment la conversion des hérétiques et la procurant par tous les soins et a\ec des dépenses excessives , a é[)rouvé tant de désagréments de la part des Grecs convertis
qu'elle a défendu très-sévèrement à tous les évèques du Levant de ne plus lui envoyer des Grecs qui voudraient abjurer; et Messeigneurs nos évèques, s'il se présente à eux quelques-uns qui ont déjà fait leur abjuration ailleurs, tâchent de s'en débarrasser au plus tôt et de les renvoyer hors de leur diocèse.
Une expérience fatale nous avertit qu'il n'y a point de fond à faire siu^ la sincérité des Grecs. C'est encore le : Timeo Danaos des anciens et le mot des modernes : F ides grœca , nulla filles. — On se rappelle comment, après les conciles de Lyon et de Florence, ils sont honteusement retournés au vomissement : serait-ce en punition de leurs blasphèmes contre le Saint-Esprit ? car le Saint-Esprit est le principe de toute bonne œuvre , mais surtout de la foi qui de toutes les vertus est celle qui est plus audessus de l'homme et semble devoir lui conter plus trcllbrls ? Puis, qui ne désespérait de la conversion des Grecs , en méditant les terribles paroles de notre divin Sauveur lui-même (Math, xn, 31) : Qui aulent dixeril verbum (contra Spirilum sanctum) , tmn remittetur ei neqiie in hoc secido, neque in altéra? On a donc lieu de croire que les conversions parliclles ne procédaient j)as du Saiiit-l'^sj)rit comme de leur vrai principe ; il parait d'ailleurs que depuis tant de siècles le Seigneur a puni in so/idtim cette
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malheureuse nation à cause des blasphèmes de ses ancêtres.
Mais enfin, qui nous assurera que Dieu veut les punir éternellement de la même manière? Toutes les fois que Dieu délivrait son peuple de la captivité, ne l'a-t-il pas converti? Il était si miséricordieux au temps de cette loi de servitude ! Ne le seraitil pas davantage sous la loi de grâce qui [)eut vraiment s'appeler la loi de miséricorde ? Ce n'est donc pas sans raison et sans objet que le Seigneur vous inspire de diriger les prières et les bonnes œuvres de votre sainte association, aussi pour la conversion de la Grèce : prions-le , mais prions avec ferme espérance d'être exaucés par ce Dieu de miséricorde, (/ui iirmincm vull pcrire. Les crimes des Grecs sont révoltants , ils ne sont point dignes de la miséricorde du Seigneur; mais leur indignité et l'état désespérant où ils sont feraient [)erdre aux hommes toute confiance , s'ils devaient par leurs propres forces opérer leur salut ; mais ce sont des motifs d'espérer davantage quand on se propose de faire éclater la miséricorde de Dieu. Dieu ne nous trouve point ses amis, mais il nous rend tels; en nous aimant, il nous rend aimables à ses yeux : Dilifjannis crfjo Dexim quia prius dilexil nos , écrit le disciple bienaimé. Saint Augustin, parlant de saint Paul, n'écritil pas : Apostolum Paulum invenimus sine ullis mr-
rilis bonis , ii/io cum multis meritis tnalis Dei yratiam coîiseculum rcddentis bona pro malis. Plus les malades sont désespérés , plus il sera j,'lorieu\ à notre Sauveur de guérir ces pauvres peuples malades depuis tant d'années. Prions donc le Seigneur, su[)plions-le pour les Grecs ; prions-le de détourner les yeux des blasphèmes de ceux qui ont outragé le Saint-Esprit et la sainte Église sa chaste Epouse, et de jeter seulement ses regards de clémence sur les Polycarpe, les Denis , les Ignace, les Grégoire , les Irénée , les Basile , les Chrysostome , etc. Prions-le de ne pas punir les descendants pour les ancêtres coupables : Pater, dimitle illis, îton enim sciunt quid faciunl. Prions-le de les convertir par les mérites de leurs premiers pères dans la foi.
Je tressiùlle de joie depuis que, par votre précieuse lettre , j'ai appris votre pieuse et sainte association : Si duo vel très congregati fuerint in nominemeo, etc.. J'espère que tant de vœux portés au Ciel sur les ailes de la charité feront une sainte violence au Seigneur, que bientôt les nuages se dissiperont, et que le soleil de justice enlin commencera à luire de nouveau sur la Grèce infortunée, qu'elle sera délivrée d'une captivité bien plus douloui*euse fjue celle des Turcs.
Il y a dans les Gyclades quatie évècjues catholiques: celui de Naxie est archevèfjue, c'est à présent Mgr Ciistelli, Dominicain, (jui a enseigné la théologie
à Bologne, et depuis bien des années était un zélé missionnaire à Smyrne. Sa douceur, sa prudence ont établi la paix à Naxie. Il compte trois cents âmes dans son diocèse. Il \ a à Naxie une maison de Lazaristes et une résidence des Révérends Pères Capucins qui ont aussi un Père à Paros. L'évéque de Santorin est le plus heureux; il a six cents âmes, tous excellents chrétiens. Il v a à Santorin une maison de Lazaristes, huit Sfjeurs de la Charité, un couvent de Dominicaines. L'évéque actuel de Tine, Mgr Zaloni, originaire de l'île, est appelé et est vraiment un second Louis de Gonzague ; il est notre intime, il a trente prêtres, tous excellents. Nous y avons une résidence, deux Pères, deux Frères. On y compte aussi deux résidence de Récollets, sept mille catholiques et vingt-cinq églises. Syra a pourévêque Mgr Aloysius INIaria Blancio, récollet de Saint-François. Il futenvovétout jeune encore au Levant, à Smyrne où il était gardien , il fonda un hôpitid; il en fit de même à Constantinople où il était Préfet des missions. Il parle le français, l'itiilien, le grec, le turc et la langue slavone. Considéré par toutes les cours et jouissant de la conliance du Saint-Siège, il fut nommé d'abord administrateur de Syra. Ayant [)aci(ié par sa douceur et sa j)rudence celte église dej)uis si longtemps déchirée par les partis, il fut nommé en 1830 évêque de ce diocèse. Nous avons à Svra une résidence fondée il v a eii\ irou
cent ans; nous y avons à [)résent deux Pères et un Frère. Le P. Aloysio, Supérieur, a reçu du Seigneur le don particulier de donner les exercices de saint Ignace : c'est pourquoi chaque année il les donne dans dix endroits : à Tine, et deux fois à Naxie , à Santorin, à Cliio et cinq fois à Syra. Il y a à Syra des Ursulines et des Dominicaines qui font l'école des jeunes filles ; il y a en outre une école aux frais de l'évéque, qui compte cent cinquante élèves; il y a une résidence de Clapucins, vingt-cinq prêtres, sept églises dans la ville et plus de cinquante églises de villages. La population se monte à quatre mille âmes. Pendant neuf ans j'enseignai la philosophie et la théologie au séminaire; depuis mon départ, la résidence est abandonnée. Un de mes élèves est recteur et professeur de rhétorique, et l'autre professeur de philosophie et de théologie. De dix-huit élèves quej'ai eus, les uns sont en mission en Morée, les autres à Constanlinople. Avant le règne d'Odion, il n'y avait en Morée qu'un seul Père capucin et pas une église catholique; il n'y avait que quelques caUioliques. A présent Athènes peut avoir plus de trois mille catholiques : même proportion dans les autres missions. Il y a à Athènes trois prêtres, un au Pirée, un à la colonie Bavaroise, un à Nauplie de Homanie, un à Navarin, un à Pylos, un à Patras. Ce sont tous mes élèves, trop jeunes à la vérité, mais on n'en trouvait pas d'aulrcs. Les |n'éjugés
contre nous sont la cause qu'on n'a [)as osé jusqu'à ce jour envoyer des Jésuites; mais le temps approche où ces mensonges se dissiperont. Que de l)ien nos Pères pourront faire dans les ports de Syra, Nauplie, Pirée, Navai'in et Patras, là toujours attentifs à courir les premiers visiter les bâtiments arrivant, instruire, consoler, confesser les malades, les matelots, les voyageurs! Alors, alors, nous vous appellerons, lune anmiehant sociis qui erani in alia navi. LeNégreponl, l'antique Eubea appartenaient à l'archevêché de Conslantino[)le ; mais à jjrésent, [)ar ordre de Sa Sainteté, elle dé[)end du délégat apostolique de la Grèce. Là nos anciens Pères avaient une grande Mission ; il y avait des Dominicains et autres ordres religieux ; mais depuis l'inversion des Turcs, il n'y était resté aucun catholique. Depuis que ce pays appartient à la Grèce et qu'on y vend des terres à bas prix, plusieurs catholiques v avaient acheté des possessions qu'ils ont abandonnées; il v est resté seulement une famille catholique de Syra. Mais là aussi habite, avec sa concubine et ses enfants, un apostat appelé Falquier, Lazariste français. Jadis son talent, son zèle, l'avaient fait présenter au Saint-Siège comme candidat pour l'cvéelié de Babvlonc; il fut nommé évècjue; mais, au moment où on lui envo>ait ses bulles, il contracta un mariage sacrilège avec une veuve catholique de Thessalonique. 11 ne paraît pas encore veniràrési-