‹ Missions de Jésuites en Russie et dans l'Archipel grecChapitre 8 sur 18 · LE I'. PIERRK JACOBS A SA FAMILLE, A DIEST (BELGIQUE · texte numérisé non relu

LE I'. PIERRK JACOBS A SA FAMILLE, A DIEST (BELGIQUE

Saratow, le U avril 1810.

TrÈS-CHERS PaREiNTS,

Jusqu'ici le temps ne m'a pas permis de vous écrire et de vous annoncer mon heureuse arrivée en ce pays, de sorte que cette lettre va satisfaire vos désirs et vous donner des renseignements complets sur mon parfait contentement dans ce troupeau choisi que le Seigneur m'a confié.

Je suis parti de Polocz le 7 janvier, comme je vous l'avais annoncé par une lettre du 1" janvier, expédiée pnr Saint-Pétersbourg. Le 19, nous arrivâmes à Moscou , ci-devant capitale tie la Russie.

C'est une ville excessivement grande et très-belle. Nous mîmes environ deux heures pour la traverser, avec des chevaux de poste qui allaient bon train , avant d'arriver à notre logement. La j)lupart des maisons sont en bois, mais d'une construction magnifique, et presque toutes à portes cochères. Nous restâmes six jours en cette ville, parce que nos amis ne voulaient pas nous laisser partir plus tôt. Partis le 29 janvier de Moscou , nous arrivâmes le 4 février à Saratow. Pendant le trajet, nous vîmes beaucoup de belles petites villes : de sorte que l'on se figure à tort que c'est un pays désert et barbare. Saratow est une grande ville neuve, qui, avec le temps, deviendra très-belle. C'est la résidence de notre Révérend Père Supérieur des missions de la Saratovie. Ces missions sont situées dans lui ravon autour de la ville , à des distances plus ou moins grandes. Ma mission est à une distance de cinquante lieues. (Ao/« hem que cinquante lieues dans ce pavs n'est qu'une promenade. Je suis arrivé à ma destination après cinq semaines de route à travers bien des difficultés et non moins de consolations. Sans doute, vous désirez apprendre quelle est la nature de ce pays où je réside. Sachez donc qu'il y a quarante ans, sous l'emj)ire de Catherine II, plusieurs cultivateurs ont été appelés de l'Allemagne, et auxquels on a donné tous ces beaux pays, et qui

s'v sont considérablement multipliés. C'est là le troupeau confié à mes soins : ce ne sont point de lourds paysans comme on en rencontre pai-fois dans la Neerlande, ce sont des gens à la fois pleins d'esprit et simples, qui, après avoir été ramenés pendant quelques années sur la bonne voie par nos Pères , sont devenus de bons et fervents chrétiens. J'ai ma demeure à Raminka, à cinquante lieues de Saratow , sur la grande route de cette dernière ville vers Astrakhan. Ma mission est très-vaste. J'ai quatre colonies ou villages à administrer, dont deux sont à une lieue d'ici : de sorte que trois à quatre fois par semaine je dois aller de l'un à l'autre. A cette lin , on ne manque jamais de nous envoyer des chevaux et des chariots, et je trouve qu'il est trèssain et très-iunusant de voyager de cette façon.

Le pfarhàus (presbytère), qu'on appelle chez vous pastory (cure), est nouvellement bâti, et le bois de la charpente est beau. Il consiste en cinq belles chambres, une église, une écurie, une étable pour le béUtil, un grenier, un jardin entouré de palissades et un potager. Quant au personnel de la maison, j'ai pour compagnons : 1° un Frère de la Compagnie qui a soin de la cuisine et du jardin, 2° deux vaches et un veau bien gras, des poulets, des oies, des canards, des pigeons, etc., qui font aussi partie de mon domestique.

Pour ce qui concerne les vivres, nous ne devons guère en aclieter; les gens nous fournissent le froment , le blé , l'avoine, le foin et la paille en abondance. Ils nous portent du beurre, des (eufs, des oies, des canards, des pigeons et d'autres volailles qu'ils prennent à la chasse, et qui sont toujours pour Monsieur le Père (c'est ainsi qu'ils nous nomment). On ne saurait dire combien ils nous aiment. Ils nous portent, pour ainsi dire, sur les bras, et l'on peut dire avec vérité que c'est un peuple spécialement béni de Dieu , qui sert ici le Seigneur dans la meilleure paix , et dont plusieurs font de grands progrès dans la voie de la perfection. Les confessions pascales commencent la veille du carnaval, en même temps que les prières des quarante heures. Alors, je vais d'une colonie à l'autre, et j'y reste dans chacune une quinzaine de jours. Cl'est une rude besogne que d'avoir à prêcher ])resque journellement et d'entendre par jour cinquante à quatre-vingts confessions. Mais le Seigneui' m'a aidé; la besogne est faite avec la grâce de Dieu , et les consolations ne m'ont pas manqué. Je m'estime le plus heureux des hommes , puisque mes labeurs sont consacrés à une terre si fertile, qui me fait espérer avec la grâce de Dieu l'étiit le plus florissant. Toutefois, ne cessez pas de prier pour moi, afin qu'en prêchant la loi de Dieu aux autres, je

n'oiil)lie pas mon propre salut. Priez aussi pour ce bon peuple, afin que le Seigneur le comble de faveurs eélesles, et que troupeau et pasteur jouissent un jour du bonheur éternel.

Recevez, chers parents, sœur et amis, mes salutations dans les saints Cœurs de Jésus et de Marie.

Votre très-obéissant fils , P. Jacobs, s. J.

P. S. — Apprenez-moi si vous avez reçu cette lettre. Vous pouvez envoyer les vôtres par Saint- Pétersbourii .

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