LE PERE GILLES HENRY AU TRES-REVEREND PERE GÉNÉRAL
Mozdok, le 27 février 1810.
Mon Très-Révére>d Père,
Je commence le récit du bien qu'a opéré notre mission et des vicissitudes qu'elle a é[)rouvées à partir de la seconde année après l'entrée du P. Woyszwillo. Quant au bien, il est peu considérable, si on le prend en lui-même; mais si l'on tient compte, en l'envisageant, des circonstances où nous nous T. 4
sommes trouvés, si l'on fait attention aux personnes et aux faits pris en particulier, on verra qu'il n'est nullement digne de mépris.
A notre arrivée dans ce pays, nous avons trouvé un peuple dissolu dans ses mœurs, ignorant les vérités de la religion et privés de tous les secours qui mènent au salut : c'est ce que vous faisait connaître ma précédente lettre. Nous avons annoncé la parole de Dieu , qui a été reçue avec amour et avec docilité par un grand nombre, l^a grâce de Dieu a béni nos efforts, et peu à peu les mœurs se sont réformées, l'ignorance des vérités du salut s'est dissipée ; les vertus chrétiennes, la piété et les bons exemples ont pris la place des scandales et des crimes. Mais à ces heureux commencements succédèrent bientôt de rudes épreuves : en [)eu de temps nous vîmes les plus tristes changements. On rougit de venir à nos pieuses réunions ; la ferveur j)our la réception des sacrements se ralentit ; un grand nombre même, les jours de dimanche et de fête , refusèrent d'assister au saint Sacrifice; ce n'est pas tout : par leurs mauvais exemple, leurs insultes et leurs rires , ils essayèrent encore d'en détourner le petit nombre de ceux qui étaient demeurés fermes dans leur devoir. Leurs efforts ne furent pas sans résultat, et le resjject humain retint , pendant près de trois mois, loin de toute pratique
— M — religieuse presque tous nos fidèles , et les femmes elles-ni^mes , qui ont coutume d'être plus portées à la piété. C'est avec beaucoup de peine que nous avons pu obtenir plus tard de les ramener à la fréquentation des sacrements. Ce n'était pas encore assez. Un coup plus rude et plus désolant fut porté à la religion. En 1809^ au commencement d'avril, la population presque tout entière, agissant de concert, ruina nos écoles.
Tant que nos écoles étaient restées debout, nous avions eu l'espoir de conserver à l'Église catholique au moins la génération future, et de voir la miséricorde de Dieu s'étendre sur ce malheureux peuple en considération de ses enfants, et par suite les parents eux-mêmes se convertir à la vue de leurs bons exemples. De plus il existe des haines implacables entre ces nations réunies ensemble de tant de contrées diverses ; on trouve parmi elles autant de partis et d'inclinations qu'il y a de régions auxquelles elles appartiennent. En maintenant l'institution de nos écoles, où les enfants vivent ensemble, se livrent aux mêmes jeux, nous pouvions espérer les voir contracter entre eux des liaisons d'amitié persévérantes, et se former au même genre de vie. La ruine de nos écoles fit évanouir ces belles espérances; et les rivalités et les haines, déjà presque assoupies, se ravivèrent avec une
nouvelle inlensitë. Mais pour disperser les brebis, il fallait encore frapper le. pasteur. Nos ennemis n'v manquèrent pas; ils nous jetèrent à satiété 1 insulte et la calomnie, et nous poursuivirent de leurs injures jusque dans la chaire. Ils en vinrent même aux menaces ouvertes, et n'épargnèrent rien pour nous aliéner l'esprit de la population. L'un d'eux, pendant quatre mois entiers, mit tout en œuvre pour me brouiller, si cela eût été possible, avec mon supérieur.
Les affaires de la religion en étiiient à ce p()'\nl à Mozdok , lorsque Dieu châtia cette population rebelle. Bientôt en eflét il se vit assailli par différentes calamités ; il fut frappé dans ses champs, dans ses animaux , dans son commerce , dans sa réputation , dans ses enfants. Plusieurs tombèrent dans la plus grande pauvreté, et, ce qui est regardé ici comme le dernier des maux , un bon nf)ml3re d'enfants moururent aussitôt après leur naissance.
Nous comptons ici même peu de familles callioliques; cinq d'entre elles curent à pleurer des fruits avortés dans le courant d'une seule année, des coups du Ciel en ramenèrent plusieurs à une meilleure vie ; mais l'auteur de toits ces maux sembla s'endurcir chaque jour davantage.
Kn 1 808 , je vis à son retour de la Géorgie
Rlaproth , lieutenant- colonel, catholique de religion , chargé par l'Académie russe d'une mission extraordinaire pour reconnaître le Caucase. Il me sembla que je pouvais lui être de quelque utilité dans cette affaire ; je formai donc avec lui des liens assez étroits , et je me liai en même temps d'imiitié avec un Prussien de sa suite , nommé Joseph Ferclîlande , fort éloigné de la religion catholique. Ce dernier ne tarda pas à tomber malade, et la veille de la fête de saint Ignace, il était à l'extrémité. On m'invita à le voir et à le consoler; avec l'aide du lieutenant-colonel , j'essayai de l'amener à l'Eglise romaine ; et bien que le malheureux eût dc'jà repoussé a\ec une sorte de fureur le Révélend Doyen Tantisfovv , qui avait fait les premières tentatives^ je ne désespérai point de réussir. Ce qui redoublait ma confiance, c'est que je me sentais appuyé de la protection de la Bienheureuse Vierge Marie, de sainte Anne, dont nous venions de célébrer la fête , et surtout de notre Père saint Ignace. Cependant, il me semblait que mon esprit était enveloppé de ténèbres épaisses. Je ne savais que dire au malade , quelles questions lui adresser , comment gagner son âme et l'amener de ses erreurs à la connaissance de la vérité. Je passai une nuit dans cet état auprès de lui. Le lendemain , je rentrai dans notre maison , et je
le recommandai aux prières de tous ceux que je pus rencontrer ; puis je commençai le saint Sacrifice. A peine avais-je achevé la consécration, que le malade demande avec de grandes instances le jeune Père. Je vole auprès de lui en toute hâte. Les ténèbres de mon esprit étaient entièrement dissipées ; je me mis à l'instruire d'une manière adaptée à son état , et avec autant de netteté et de suite dans mes explications que si j'avais eu sous les yeux un livre de controverses uniquement composé en vue de ce malade. Pour lui, il donna son consentement à tous les articles de notre foi, abjura ses erreurs , puis se confessa au moyen d'un interprète avec beaucoup de repentir , et reçut très-dévotement le saint Viatique. A partir de ce moment , il ne cessa de me presser de l'instruire de plus en plus, assurant qu'il était prêt à observer avec la plus scrupuleuse exactitude tous les commandements de Dieu et de l'Église. Oh ! combien de fois et avec quelle j)iété ne baisa-t-il pas l'image du Crucifix qu'il avait en horreur auparavant ! La violence de la maladie le fit tomber quelquefois dans l'impatience ; mais une fois qu'il eut été fortifié par l'onction des mourants , il devint tellement maître de lui-même, tellement doux , que malgré les plus vives douleurs il ne donna plus jusqu'à sa mort aucun signe d'impatience.
Cette maladie m'a donné l'occasion d'admirer un trait de la Providence de Dieu à mon égard. La puanteur qui s'échappait du corps du malade était telle que personne, pas même les serviteurs n'osaient pénétrer dans sa chambre; et cependant tout faible, tout épuisé de fatigues que j'étais, j'ai pu demeurer auprès de lui six jours et six nuits entières sans éprouver aucune gêne, aucune incormnodité.
La même année, nous avons commencé à donner les Exercices de saint Ignace ; ils s'ouvrirent la veille de l'Assomption de la Bienheureuse Vierge. Le Révérend Père Supérieur faisait une méditation en russe, je donnais les deux autres en arménien. Mes occupations ne me laissant pas le temps de travailler ces méditations et de les confier à ma mémoire, je songeai à en faire une simple lecture; mais cette méthode n'ayant pas paru avantageuse, je me décidai à improviser, et ce ne fut pas sans fruit. Un jour, je prêchai sur la fin des créatures; et voilà que tout à coup , chose assez rare dans un pareil sujet, deux enfants de quatorze années se mirent à verser des larmes et à sangloter avec tant de violence , que j'eus de la peine à me faire entendre du peuple. Un autre jour, à la méditation du soir, je me sentais tout épuisé, et ma pai'ole étiiit faible et languissante ; déjà mes auditeurs allaient sortir de l'église, lorsque je les retins en apportant à l'appui de mon sujet un exemple tiré de l'histoire
(iArmenie; leur attention était gagnée jusqu'à la fin (le la méditation. Ces seules paroles avaient sulii : Et vous , ô peuple de ^ Arménie!
Le Révérend Père Supérieur jugea à pro|X)s de ne pas renouveler ces exercices l'année suivante, dans la crainte qu'un si grand travail ne nuisît à ma santé!
Il me semble bon de donner ici quelques détails qui sont de nature à mieux faire connaître l'histoii^e de ces peuples, et nous font concevoir maintenant l'espérance de recueillir au milieu d'eux une riche moisson.
En 1808, à la fin du mois d'août, j'accompagnai M. Rlaproth dans son voyage aux ruines de Madgiar ou Madziar, ville ancienne, située à quatre-vingtdix versts d'ici. On y voyait encore, il y a vingt ans, un grand nombre de maisons; mais une inondation a tout détruit, excepté quatre mosquées, sous lesquels se conservent, dit-on, en entier des corps de géants. Sans les vaines fraveurs du lieutenant-colonel , ou ses craintes de faire des dépenses, j'aurais pénétré jusqu'à ces tombeaux , et j'en aurais tiré toutes les lumières qu'ils j>euvent nous donner sur l'histoire de ces contrées. On sait en eftét que les habitants de l'Asie et surtout les Mahométans ont coutume d'enterrer leurs morts avec tous leur insignes. Chose étonnante! parmi tant d'auteurs qui
ont écrit sur les ruines de cette ville, il ne s'en trouve pas un seul qui fasse mention de ses inscriptions; l'un d'eux même affirme qu'il n'en existe aucune. C'est peut-être que les Géorgiens et les Arméniens, peuples défiants comme tous les Asiatiques, ont caché leurs pierres et leurs inscriptions, dans la crainte que quelques amateurs de semblables antiquités, en voulant s'en emjjarer, ne s'emparassent aussi de leur terre. Quoi qu'il en soit, il est certain que M. Rlaproth a trouvé des pierres, des monnaies, etc. De ces documents,il a conclu avec raison queMadgiar fut autrefois habitée par les Tartares jMahométans Ripsacks, plus tard nommés Usbecks. Il est en effet certiiin tout d'abord que les Mahométiins habitaient cette ville il y a trois cent cinquante ans : les inscriptions le prouvent; de plus, des monnaies portent toutes la même effigie, la même date, et ont été frappées à Scharïsaraïzik , ville tartare, oii furent inhumés plusieurs Rhans, ou empereurs tartares, successeurs du fameux Zingischan. M. Rlaproth, égaré par un faux raisonnement, soutient qu'il n'y eut jamais de catholiques à Madgiar. Si jamais ses ouvrages viennent à être publiés, comme je le crains, ils feront un grand tort à la cause de la religion fi).
{^) La relii;ion n'était point l'affaire du savant voyageur. Klaproth nous en donne la preuve dans ses ouvrages, et tout spécia-
C'est au contraire une tradition fort ancienne et répandue dans ce pays, que les premiers habitants de cette ville turent catholiques. Tous les montagnards en effet se disent originaires de Madgiar ; ils formaient autrefois un seul peuple avec quelques Européens ; mais les ennemis étiuit venus , ils s'étaient enfuis, les uns dans les montiignes du (Caucase , les autres dans la Hongrie. Cette tradition semJile appuyée encore sur le mot turc Madgiar , qui signifie Hongrois.
Je serais bien obligé au P. Powolnz s'il avait la bonté de m'envoyer un dictionnaire hongrois ,
ment dan? son Voyage au mont Caucase et en Géorgie, publié en 4823. Ce voyage est l'œuvre d'un géographe instruit, mais fort insouciant sur tout ce qui a rapport à la religion des contrées qu'il visite; il ne parle pas même de ce qu'il a pu en apprendre par les missionnaires. Ces derniers l'avaient accueilli a\ec beaucoup de cordialité et lui avaient offert leurs services ; il les accepta volontiers et leur témoigna sa reconnaissance en abandonnant, comme nous le verrons plus loin, au milieu des montagnes, le P. Henry devenu son compagnon. Klaprotb ne se vante point de ce dernier fait. Voici tout ce qu'il dit de notre missionnaire : « Mozdok renferme aussi... une église catholique : celle-ci fut fondée il y a environ quarante ans par les missionnaires capucins ; ils sont tous morts, et l'église est maintenant entre les mains des Jésuites : la communauté se compose d'un supérieur, d'un Père et d'un Frère. Je croyais pouvoir tirer d'eux des renseignements sur les habitants des montagnes, mais ces religieux, n'ayant pas fait un long séjour à Mozdok. n'ont pas encore trouvé l'occasion de faire connaissance ni d'établir des liaisons avec ces peuples. Le
écrit en caractère latin, et contenant tous les termes relatifs à la vie commune et pratique , à la guerre, à l'agricultLU'e ; je désii'erais en même temps la traduction latine ou française. Qu'il m'envoie aussi des détails sur tout ce qui concerne les lois, les coutumes, les privilèges, les jeux, les contrats, les cérémonies funèbres, etc. ; qu'il me dise si l'on jette encore des sorts pour connaître l'avenir, et de quelles manières on y procède. Je pourrais ainsi faire des rapprochements avec les langues et les usages de ces peuples, et jeter quelque lumière sur leur histoii'c.
Une découverte qui me remplit de consolation,
P. Gilles Henry, né dans les Pays-Bas, et qui a étudié en Angleterre, a fait en peu de temps de très-grands progrès dans la langue arménienne. Lorsque je vins à Mozdok pour la première fois, il n'avait commencé l'étude de cette langue que depuis neuf mois, et cependant il était déjà en état de prêcher en public. A l'exception de la Messe, tout le service divin se célèbre en arménien.
« Ce Jésuite, homme adroit, conçut, il y a quelques années, le projet d'employer les membres de s^on Ordre à civiliser les habitants du Caucase, qui ne sont pas encore soumis entièrement à la domination russe, et à les amener au même point où étaient arrivés les sauvages du Paraguay. Le gouvernement aurait dû laisser toute la latitude possible à ces religieux : il se serait ainsi débarrassé d'un soin pénible et dispendieux. Ce projet, qui avait été approuvé etap|)uyé par les agents russes employés ^ur les lignes, a été envoyé à Saint-Pétersbourg par le I'. Henry; il |)araît (ju'il n'y a pas été goûté et qu'il est totalement oublié. » {V. op. cit. t. /, p. 330-331.)
ce fut d'apprendre que les Tartares ne s'étaient, jamais laissé aller au\ erreurs de Macedonius , ainsi que plusieurs historiens l'ont affirmé, mais qu'ils ont été convertis par des catholiques , à savoir les rois d'Arménie, Vers l'an 1254 de notre ère, Mango, Ran des Tartares, reçut le baptême, avec toute sa famille et un «^rand nombre de princes et de nobles, des mains de l'Evéque, chancelier de Hainton, roi d'Arménie. En 1260, Holoonus, ou Olaonus, empereur tiu'tare, envoya des députés au Souverain-Pontife pour lui demander le baptême. C'est ce que nous apprend une lettre rajjportée au même Olaonus , par un des députés, et dont on conserve encore la copie manuscrite à Rome, dans la Bibliothèque Vallicellana.
(Vallic. M. S. Sing. Littera E, N. 49, pag. U. Au COncilc
général de Lyon, tenu en 1273, on lut des lettres d'Abagha, roi des Tartares, et on entendit ses députés, qui furent même l)aptisés par le cai-dinal Pierre, E\êque d'Ostie, et plus tard Pape sous le
nom d'hmocent V. {Histor. CondlU Lugdunensis. Tom. III,
part. -2. On baptisa encore Tangador, frère et successeur d'Abagha , et Argon , petit-lils et successeur de Tangador. C'est Argon qui écrivit au Pape Honorius IV et aux rois de France et de Sicile , [x>iu' les prier d'unir leurs forces aux siennes, dans le but de faire la guerre aux Sarrasins. Nous
avons ses lettres Regist. Honor. Lib. 1 , pa(j. l'28, n. "H ,
comme aussi celles qu'il adressa au Pape Nicolas IV. (.Nie. Lib. i,Epist. 12, Lib. 17.) Vers l'année 130'2 , Cassanus, fils d'Argon, se convertit miraculeusement au catholicisme, et reçut le baptême avec une multitude immense de Tartares. On en peut voir le récit détaillé dans saint Antonin. {Part. 3, liitera 20 , capite 8, § 9. ) Il est tlouc manifeste que les Tartares ont été catholiques au moins pendant un demi-siècle, et qu'ils n'ont pas embrassé le mahométisme avant le quatorzième siècle. Mais le royaume d'Arménie fut détruit à peu près à cette époque , et les Arméniens, tombés dans l'hérésie, se divisèrent en une multitude de sectes.
Du même coup, les Tartares qu'ils appelaient leurs frères ou leurs pères dans la foi retournèrent les uns à l'idolâtrie, les autres se firent mahométans; mais Dieu se réserve toujours de fidèles adorateurs qui ne fléchissent pas les genoux devant Baal. Il est donc naturel de penser que la partie de la poj)ulation demeurée catholique prit le chemin des montagnes du Caucase, mais que, dépourvue de prêtres et perdant chaque jour les vieillards qui conservaient la doctrine, elle vit peu à peu s'obscurcir la vraie foi , tout en conservant certaines traditions qui, malgré leur corruption, annoncent suffisamment l'existence de la vraie reli-
gion parmi ces peuples. Ce sont là, j'en conviens, de simples conjecliircs ; mais elles ne sont pas dénuées de fondements.
Et d'abord tous les montagnards parlent tartare; et dire que chaque tribu a encore une langue particulière ne détruit point la valeur de cette raison : car on sait que les peuples accoutumés à vivre de rapines ont un langage spécial dont ils se servent pour se communiquer leurs secrets, sans s'exjX)ser à être compris des autres. C'est ainsi que les Rabardiens ont, outre leur langue propre, deux autres langues dont ils se servent quand ils vont au brigandage ou à la guerre. De plus, ils possèdent encore toutes leurs anciennes églises, que Dieu a voulu conserver comme un moniunent éternel de la foi dont ils se sont séparés, et dans lesquels ils ne peuvent entrer, sans être sévèrement cliâtiés par Dieu. Ils observent le carême, et célèbrent à leur manière les fêtes de Noël et de Pâques. Les Rabardiens chantent encore aujourd'hui, en l'honneur de l'Assomption de la Très-Sainte Vierge , une hymne remplie de la plus belle poésie et de la plus douce piété. Leiu* ofTre-t-on des prêtres arméniens, russes ou géorgiens : ils les repoussent et déclarent ne vouloir point obéir à d'autres qu'aux prêtres Francs, c'est-à-dire Européens, les maîtres de leurs ancêtres. Cette tradition est cause qu'ils nous trai-
- estent avec beaucoup d'honneiu', et nous invitent à entrer dans leurs églises, où nous seuls, disentils, avons le droit de pénétrer impunément; ils s'offrent à se ranger à notre suite, dans le cas où nous les trouverons conformes à notre rit.
Les Madziars et les Géorgiens se font remarquer entre tous les autres; plusieurs fois, ils m'ont pressé de rester au milieu d'eux, pour leur servir de prêtre. Quelle belle espérance n'avons-nous pas de recueillir une riclie moisson! Dernièrement, j'ai répondu à leur invitation , et j'ai prêché dans leiu* église. Us m'ont écoute avec la plus grande attention, approuvant les raisons que j'apportais en faveur de l'Église romaine, dont je m'attachai à prouver la vérité, à l'exclusion de toutes les autres.
Lin mot de leurs superstitions. Ils les gardent avec une obstination incroyable. Leurs prêtres, d'une ignorance extrême, ont corrompu tout ce qu'ils retiennent encore de nos sacrements et de nos cérémonies. Dans la confession , le pénitent ne s'occupe d'aucun péché en particulier; mais le confesseur parcourt la liste des péchés qui peuvent se commettre, et à chacun d'eux, le pénitent frappe sa poitrine, en disant: Peccavi coram Domino, mais sans déclarer s'il a commis la faute ou non. Le Jeudi Saint, on fait entrer dans l'église un bœuf couvert de la chape et d'autres ornements sacerdo-
taux. T.e prêtre récite sur lui tles évangiles et des oraisons qui conviennent à Noire-Seigneur. Puis on lue l'animal, et le prêtre ajoute : Animabus defunclùrum dona , Domine, requiem, et nohis peccatorihus concède remissioncm peccatorum. Alors on distribue à chacun des assistants une partie de la victime. On appelle cette cérémonie le Matagh , Je sacrifice. Or, il \ a soixante ans environ, il arriva, à Clonstantinople , que le bœuf ainsi équipé prit la fuite et fut poursuivi par les Turcs qui criaient : 0 Dieu! ô Dieu! le dieu des infidèles s^ en fuit; saisissez-le , saisissez-le. Cette mésaventure fut cause qu'au bœuf on substitua un agneau, dont le caractère est plus tranquille, et qui se laisse plus facilement lier et égorger.
Tous les dimanches et jours de fête qui se trouvent entre Pâques et l'Ascension sont célébrées par des courses à cheval qui se font avec beaucoup d'éclat, mais aussi sont accompagnées de rixes et de toutes sortes de désordres. La veille de l'Ascension, vers six heures du soir , toutes les fenmies qui peuvent encore devenir mères, même les plus réservées, se rendent au fleuve; là, dépouillant toute pudeur, elles se baignent aux yeux de tout le monde, pendant que les femmes âgées, faisant les prophétesses , les examinent du rivage , et annoncent à chacune des baigneuses une heureuse fécondité. De
retour dans leurs maisons , elles ne parlent à personne ; le lendemain au matin elles retournent au fleuve, et recommencent cette honteuse cérémonie. — Passons à un autre sujet.
En 1808, je me trouvais en Géorgie, et je logeais chez un catholique. Depuis dix-neuf ans cet homme n'avait pas purifié sa conscience ; je crus bon de le rappeler à son de\oir. Il me reçut assez mal tout d'abord , et accompagna même son refus de rires et de plaisanteries. Je ne renonçai pas pour cela à mon dessein ; mais, pour attirer les miséricordes de Dieu sur ce pauvre pécheur et sur moi-même, je pris la résolution de passer les jours en prière ; dans ce but, je me cachai entre deux tonneaux qui étaient devant la maison, et j'attendis l'occasion favorable. Au bout de deux semaines, j'allai trouver mon homme, en me recommandant à la sainte Vierge, pour laquelle, je le savais, il avait toujours conservé de la dévotion, et je lui protestai que je ne quitterais pas la maison avant d'avoir entendu l'aveu de ses fautes. Chose merveilleuse ! il est subitement changé ; il demande pardon, et il me prie de le préparer à sa confession. Mais la chose ne fut pas si tôt faite ; un si grand nombre d'années passées dans l'éloignement de la pénitence avaient presque endurci son cœur ; de j)lus, la recherche de ses fautes, faite avec trop de contention , découragea son esprit, et leur multi- T. 5
litude le jeta dans une sorte de désespoir. Il avait donc grand besoin de mon aide, lorsque je fus pris tout à coup d'une fièvre qui m'enlevait tout moyen de lui rendre serv^iee. Mais Dieu, l'unique auteur de toute vraie conversion , me sui^ijéra un moven de l'aider sans danger pour moi , ce fut de profiter du temps de la nuit où il était moins distrait et où la fièvre me donnait à moi-même c|uelque relâche, pour faire son examen de conscience avec lui, et pour l'exciter à la contrition. La fiè\Te revenant, je chantais des cantiques géorgiens , ce qu'il aimait extrêmement ; et de cette manière , il me fiit permis de le conserver dans de bonnes dispositions, et de me ménager à moi-même le repos nécessaire. Après huit jours de seml^lable préparation , il reçut avec j)iété les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie, et me pria d'écrire en son nom au R. Père Supérieur, pour lui demander pardon de s'être éloigné si longtemps de la pratique des sacrements.
Sur le point de revenir à ]\Io/.dok, je rencontrai par bonheur M. Tantissow, qui m'accueillit avec sa bienveillance ordinaire ; me prit pour son compagnon de route et très-heureusement : car, à la suite de quelques discussions sur la religion , l'homme que j'avais d'abord accompagné, et (}ui m'avait promis de fournir lui-même à toutes les déj)enses du vovage, m'avait abandonné, et je demeurais seul, loin
de ma mission, sans interprète, sans moyen de transport, sans argent, sans passeport (1).
A propos de ces discussions religieuses , je dois avertir tous ceux qui pensent à travailler dans ces missions, de n'y point venir avant de s'être munis de toutes leurs armes contre la philosophie de nos temps. On trouve en effet ici, partout, des hommes profondément imbus de la doctrine empestée des soi-disant philosophes modernes; ce sont pour la plupart des voyageurs qui ne peuvent souffrir d'autres livres que ceux où l'on renverse de fond en comble les lois de toute religion et de toute morale. Entre ces livres , j'en ai surtout remarqué un, dont son auteur, Volnev, est très-ennemi de notre Compagnie. La plupart de ces auteurs admettent le système des époques de la nature de Buffon ; quelquesuns prétendent que l'origine des peuples asiatiques remonte à une époque plus haute que celle qui est marquée par Moïse dans la Genèse , et l'un d'eux, s'emparant de ce système, et jaloux de donner un démenti à l'histoire de Moïse, songe même à faire imprimer à Saint-Pétersbourg le fruit de ses recher-
{i] Le Père Henry, ne voulant pas nommer Klaproth, se contente de l'appeler : « C homme que j'avais d abord accompagné ». Si le pauvre missionnaire fut abandonné de la sorte, c'est qu'il avait eu l'imprudence impardonnable de parier de religion au libre-pensour Jules Klaproth.
— esches. Aussi, nous vous en prions avec instance, envovez-nous des livres qui réfutent toutes ces vaines imaginations, et qui nous aident à défendre la cause de la religion, et à fortifier dans leur foi ceux qui sont chancelants ou qui viennent de se convertir. Ne pouvant nous-mêmes être présents dans tous les lieux à la fois, nous les enverrons à notre place ; un livre parle avec plus de liberté , et quelquefois opère plus de bien que la parole vivante.
Après mon retour à Mozdok, le R. P. Supérieur se rendit à Rizlar, au commencement d'octobre. Son zèle et son infatigable patience y firent un plus grand nombre de conversions qu'il ne l'avait espéré. Il ramena avec lui trois hommes qui ne savaient point le russe, et les adressa à M. Tantissow, qui les entendit en confession. L'un d'eux, étant tombé malade, resta cinq mois entiers dans notre demeure ; quelques familles s'étaient chargées des deux autres.
La plus grande part du travail, cet hiver, revint au R. P. Supérieur : car la fièvre que j'avais prise en Géorgie ne m'avait pas encore entièrement abandonné, et je ne donnai guère en tout qu'une douzaine de sermons.
Ma grande occupation était de visiter les écoles, de faire le catéchisme aux petits garçons et aux petites filles en différents lieux, d'entendre les confessions tous les mois et à l'approche des fêtes plus
solennelles. Non-seulement les femmes et les enfants, mais les hommes eux-mêmes en grand nombre ont l'habitude de s'approcher alors du sacrement de Pénitence. Encore que la population ne soit pas nombreuse, ce ministère ne laisse pas d'être pour moi l'occasion d'une grande fatigue. On ne vient me trouver que le soir, vers quatre heures, et je dois ensuite confesser pendant six ou sept heures sans interruption. Je suis assis delà manière la plus gênante, le corps courbé presque jusqu'à terre : car les femmes, par un sentiment de pudeur, s'inclinent profondément, et parlent d'un ton de voix très-bas ; ajoutez à cela que chacune d'elles pour ainsi dire s'exprime dans une langue diflerente. Aussi ai-je dû me résigner à quelques jours de maladie, à la suite de presque toutes les fêtes solennelles. Heureusement, le digne général del Pozzo s'occupe de parer à cet inconvénient en faisant faire deux confessionnaux.
Pendant ce temps-là, le R. P. Supérieur mettait tous ses soins à rapprocher les esprits et les cœurs, troj) souvent séparés ici par les discordes et les inimitiés. Bien des fois , les querelles qui surgissent entre les Géorgiens et les Arméniens hérétiques ont tout bouleversé ; alors on voit les innocents jetés en prison, les proches et ceux-là qui sont unis par le sang, se provoquer devant les tribunaux, et là s'ac-
cahier mutuellement d'injures et de malédictions. Les ramener à une véritable union, et les y conserver, est une entreprise remplie des plus grandes difTicultés : car ils sont extrêmement dissimulés, et il nous faut beaucoup d'adresse pour apprendre d'eux quelles sont leurs habitudes, leurs goûts , leurs relations communes ; aussi rien de plus difficile que de pouvoir seulement deviner ce qu'ils pensent ou méditent, ce qui leur plait ou leur déplaît. Cela fait que bien souvent nous les irritons en voulant les apaiser, ou que nous leur nuisons, en croyant leur être utiles. Au reste, ce peuple n'accepte aucun joug, et ne connaît pour ainsi dire aucune autorité. Cette indépendance effVénée prend sa source, à mon avis, dans la première éducation des enfants. Ici, à peine un enfant sait-il balbutier , que ses parents commencent à faire ses volontés plutôt qu'à lui im[X)ser les leurs ; jamais de violence pour se faire obéir ; on considérerait comme un malheur de lui voir verser des larmes : faisons une exception pour les lilles ; on les considère comme des esclaves et on les châtie tïvec une dureté et une barbarie extraordinaires. Pour les garçons, supposez qu'après une éducation semblable, ils viennent à se livrer au commerce dans les pays étrangers (or c'est la carrière qu'ils embrassent à peu près tous sans exception), vous comprendrez aisément combien ils doivent rapporter avec eux
dans leur patrie, de perversité, de vain orgueil, de préjugés et de (aux principes. Il faut savoir, en efïét, qu'ici on regarde comme légitime tout ce qui peut se faire impunément : chez les Arméniens, au contraire, une chose est mauvaise, et couvre d'ignominie celui qui la commet, fût-elle d'ailleurs la plus juste et la plus belle du monde , quand elle froisse leurs opinions bizarres ou qu'elle est condamnable aux yeux des Asiatiques. Croiriez- vous que j'ai failli être traité d'hfjrétique et de blasphémateur, pour avoir osé dire dans un sermon que la sainte Vierge s'était rendue à Bethléem, montée sur une ânesse ? C'est que dans ce pays on a la coutiune d'attacher les courtisanes sur ces animaux , et de les conduii^e ainsi à travers la ville.
Quand il reste du temps au R. P. Supérieur après tous ses travaux , il le consacre aux enfants : il les rassemble lui-même, et leur apprend des cantiques russes. J'en ai moi-même composé quelques-uns en arménien, et on les chante avec un entrain admirable soit dans les maisons, soit à l'église. Mon premier fut la traduction de la prière de Notre B. P. saint Ignace : 0 Deus, eyo amo te. Ne soyez pas trop étonnés de me voir faire des vers en arménien : ici, rien de plus facile que d'être lui poëte de premier mérite. Toutes leurs compositions poétiques, si même ils en ont, et leurs
hymnes qu'ils ont traduites des nôtres, manquent absolument de toutes les qualités du genre. Le style en est si corrompu et si embarrassé qu'on en est à y chercher un sens raisonnable; de plus, elles sont si obscures et remplies de tiuit d'idées indignes de la poésie sacrée, que, loin d'exciter à la dévotion, elles provoquent bien plutôt au dégoût. Ils les chantent toutes sur deux tons, sans tenir aucun compte des brèves ou des longues. Pendant l'Avent, ils célèbrent en deux chœurs les joies de la sainte Vierge; et après chaque vers, ils ajoutent ces mots : Gaude Maria, ou Alléluia. Or, un poëte, ne pouvant exprimer dans un seul vers la perte et le recouvrement de Jésus-Christ dans le Temple, divisa ainsi son sujet : Puer tuus Jésus perditua est in Templo. Lœtare Maria — Et post très dies inventus est in ter Doctores. Alléluia. Il n'y ain^ait point assez de malédiction pour nous, si nous étions assez téméraires que de blâmer ces chants ou cette poésie. Seulement, nous les faisons disparaître peu à peu en introduisant des cantiques nouveaux que ce |)euple ami de la nouveauté saisit avec passion, et ainsi il oublie insensiblement les siens.
En 1809, au commencement du Carême, temps auquel les militaires sont exemptés du service pouis'occuper de leur confessions pascales, le R. P. Suoérieur se mit en route |X)ur les monliignes du
Caucase. 11 avait un enfant pour compagnon, et encore lui avait-il fallu, avant d'obtenir ce secours, le demander à toutes les familles pendant trois semaines entières. Je puis bien afiirmer que le Père eut à fouler plus d'épines dans ce voyage qu'il ne compta de pas. Je ne dis rien de la grossièreté des soldats, très-habiles à exercer la patience du prêtre; ni des injures de ceux qui avaient la mission d'envoyer les soldats se confesser. Nulle part, le R. Père ne recueillait autimt de peines, de mépris, d'insultes et de railleries de toute espèce. De plus, il était perpétuellement exposé à la mort au milieu de ces nations toujours animées par la haine les unes contre les autres. Les montiignards ajoutaient encore au danger; ils infestent toutes les routes, et inspirent tant de crainte , qu'on voit dans les champs le laboureur travailler d'une main et de l'autre tenir une épée.
Mais tous ces obstacles cèdent et tombent devant la charité et le zèle des âmes du P. Wovszwillo. Il cultive la vigne du Seigneur malgré la soif, la faim, le froid et toutes les privations; on le voit mettre en œuvre toutes les ressources pour réunir les soldats dispersés de côté et d'autre, ou les pauvres habitants de la contrée. Du matin jusqu'au soir tout son temps se passe à les instruire : on dirait un agneau au milieu des loups. Toute sa force, c'est sa con-
liaiice en Dieu. Avec elle, il alironte la téroeité des soldats, la malveillance de leurs chefs, el tous les dangers ensemble; et quand tout le monde est dans l'épouvante, lui seul est sans crainte. J'aimerais à vous raconter quelques-uns des traits qui ont accompagné les tra^aux de ce généreux missionnaire ; mais son humilité, ingénieuse à cacher ce qu'il fait et ce qu'il souffre m'en a dérobé la connaissance; et je dois me contenter de cet aperçu trop rapide et trop général.
La même année, la mort nous enleva un homme • qui jouissait parmi nous, catholiques, d'une grande autorité : Georges Mamassaklissow , originaire de Géorgie. Ses parents , autrefois hérétiques, s'étiiient convertis au catholicisme. Pour lui, il était dans ces contrées comme la colonne de la religion catholique. Ses soins, son influence, son argent même, il avait tout mis en œuvre pour les pourvoir de prêtres catholiques.
Quand 31amassaklisso\v arriva dans ce pays, il était très-pauvre : sa famille est peut-être à présent la plus riclie que nous ayons ; mais, ce qui vaut encore mieux, elle est sans contredit la première de toutes par ses vertus et ses bons exemples. La bénédiction de Dieu s'étendit sur ses cinq enfants, qui reçurent une excellente éducation, et sur sa lémme, (jue toutes les bouches proclament comme le mo-
clèle de toutes les mères, dépendant Dieu, qui châtie ceux qu'il aime, ne lui épargna pas les afflictions. Ce furent des revers de fortune, des chagrins de famille, des maladies s'attiiquant tantôt à l'un, tantôt à l'autre des époux. Mais au milieu de ces épreuves, ils gardèrent toujours la même patience, la même générosité chrétienne. Enfin, le '25 février, il tomlja malade ; son état ne paraissait pas dangereux tout d'abord; lui-même excitait les siens à la confiance, et les engageait à prier pour sa guérison. Cependant, dès la première fois que je le vis, il m'assura très-positivement qu'il ne relèverait pas de ce mal, et en même temps, il me pria avec instance de ne point le quitter qu'il n'eut rendu le dernier soupir. Alors , sans me demander à moi-même s'il était juste à un homme de ma profession de me consacrer pendant luie ou deux semaines au service d'un seul malade, je laissai tous les autres (idèles, et je restai auprès de lui sept jours entiers et quatorze heures.
Pendant tout ce temps, il donna les plus beaux exemples de vertu chrétienne, et bien dignes assuri?ment d'être proposés à l'imiti»iion de la [)rospérité. bien loin de se plaindre jamais, il souhaitait au contraire des souffrances plus grandes pour se rapprocher davantage de Jésus-Christ. C'est lui qui, durant sa vie , avait été l'homme d'affaires de l'église et de
loiite notre [)Oj3iilalioii : il poila toujours dans ces délicates fonctions le plus pur tlésintéressement. Un jour un prêtre l'engageait à choisir quelqu'un pour s'occuper, après sa mort, des allaires de sa famille. Non, rëpontlit-il, avec autant de foi (jue de modestie, « Dieu, qui m'a tiré de la pauvreté de mon enfance pour m'élever à cette fortune, parce que je me suis confié en lui, saura bien encore prendre soin des miens, s'ils mettent en lui toute confiance ; sinon, j'am*ai beau leur chercher un soutien, jamais ils ne prospéreront. )i Les soupirs et les paroles qui s'échappaient de son cœur montrent à quelle perfection il portait la résignation à la volonté du ciel, la pureté de l'âme et la charité envers Dieu. Souvent on l'entendait s'écrier : « O mon Dieu , si vous voulez que je sois sauvé, soyez-en béni; mais, si vous aimez mieux que je soulire éternellement, sovez encore béni; pourvu que vous me fassiez la grâce de pleurer auparavant mes fautes , et de ne jiunais vous maudire dans l'enfer. » Une fois, il parut tout eflrayé ; puis il s'écria avec indignation : « Retire-toi, Satan. » On lui demanda ce qu'il y avait. «C'est le démon, répondit-il, qui veut m'enleverje peu de temps que j'ai encore à louer Dieu, et qui me rappelle le plaisir que j'ai pris dans ma jeunesse au jeu de cartes. » Il s'aperçut un jour que l'on parlait bas autour de lui, et qu'on n'osait pas l'avertir
du (langer où il se trouvait : « Laissez-là vos craintes, dit-il; à Dieu ne plaise que je redoute l'arrivée de Jésus-Christ mon Seigneur. Croyez-vous donc que les sacrements apportent avec eux la peine, la maladie et la mort ? » Ayant dit ses paroles, il s'élança liors de son lit, se mit à genoux et demanda avec larmes pardon à tous les assistants. Non content de cet acte d'humilité, il envoya ses serviteurs à quelques personnes absentes pour leur demander pardon en son nom, et prier en même temps tous ceux à qui il aurait fait quelque donmaage, de vouloir bien lui en donner avis. Après avoir été fortifié par les sacrements des mourants, il fit venir auprès de lui ses parents et ses alliés, et leur apprit à tous les fautes qu'ils devaient éviter, les vertus qu'ils devaient pratiquer. Il encourageait les uns, les animant à chercher les biens éternels ; il menaçait les autres, les épouvantant par la crainte des jugements de Dieu, et ses paroles s'adressaient d'une manière si particulière à chacun, qu'il semblait lire au plus profond de leurs cœurs. Tous l'écoutaient en silence, et recevaient ses paroles avec respect et contrition du cœur ; elles s'imprimèrent si profondément dans leur îÀme, que, plus tiu^d, si queltpi'un venait à s'égarer, il suffisait, pour le ramener à son devoir, de lui rappeler les paroles de notre mourant. Telle fut l'impression produite par elles, que plusieurs assistants.
qui ne les comprenaient pas, ne laissèrent pas d'être touchés de contrition comme les autres; et ce sentiment se prolongea pendant trois heures. Enfin, notre malade, épuisé par le mal, et aussi par la vieillesse, s'en alla, tout plein de mérites, se réunir à Dieu, après une agonie de quatorze heures. J'étais resté pendant tout ce temps assis à la turque auprès de son lit, ce qui me remplit d'étonnement : car, en d'autres circonstances, je ne pouvais même rester un quart d'heure assis de cette façon.
Ici, les femmes ont coutume, à la mort de leurs maris, de s'ahandonner à tous les transports de la plus vive douleur. Elles s'arrachent les cheveux, poussent d'affreux hurlements, se frappent la poitrine, se maltraitent même les unes les autres, et se laissent aller à tant de démonstrations de ce genre, qu'on les prendraient pour des insensées. A la mort de notre cher défunt, elles se mirent aussitôt en devoir de se conformer à cet usage ; et déjà un certain nombre d'entre elles étaient réunies à cet effet dans un appartement séparé. Mais Georges avait expressément défendu qu'on le pleurât de cette façon ; je le fis savoir à ces femmes, et aussitôt elles remirent leurs voiles, et vinrent prier en silence auprès du coi-ps.
Deux ans auparavant, un catholique, homme d'un grand talent et très-haut placé, était venu nous
voir ; il en usa avec nous de la manière la plus aimable; n\ais sur le chapitre de la conversion, il résista à tous nos eflbrts. Depuis trente-neuf ans, il n'allait plus à l'église et ne fréquentait plus les sacrements ; la lecture des mauvais livres l'avait perdu ; il en avait sans cesse à la main.
Je connais sa mère, dame d'une grande piété, et son frère, prêtre d'une haute vertu. Me reposant donc sur les prières que ces deux saintes âmes ach'essaient continuellement à Dieu pour leur fils et leur frère, et plein de confiance en l'intercession de la très-sainte Vierge, qu'il avait toujours continué d'honorer par quelques prières, je résolus d'entreprendre sa conversion, d'autant plus que je m'y sentais porté par un attrait tout particulier. Je fais part de mon projet au R. P. Supérieur, je me recommande à ses prières et à celles de tous les Nôtres, et je me mets en roule pour aller le trouver, vers le commencement du Carême de l'année 1809. Je n'étais point attendu. Mais, comme s'il eût deviné le motif de ma visite, notre homme, me voyant venir de loin, m'invita assez froidement à entrer, sans me prodiguer aucune des marques liabituelles d'allabilité. Il m'adressa même de très- vils reproches |x.)ur être venu à contre-temps. Cependant je voulais commencer la conversation ; mais au lieu de m'écouter, il prenait un journal, s'occupait avec ses dômes-
— souques ou sortait même de la maison. Dans ces circonslanees, il ne me restxiit d'aulje parti à prendre, que celui qui m'avait été suggéré par le R. P. Provincial Landes , et dont le P. Pierre Lefèvre avait autrefois si souvent ressenti l'efTicacité. Ce fut de me recommander à mon ange gardien et à celui de mon hôte. C]e moyen eut plein succès. Chaque fois que j'en fis usage, je vis mon homme s'adoucir et s'entretenir avec moi de la manière la plus aimahle. Retombait-il dans ses accès de dépit et de colère, je reprenais en silence mon petit stratagème, et j'obtenais les mêmes résultats. Telle était d'une part la force de la prière, et de l'autre la faiblesse humaine, trop soutenue par la malice de l'enfer !
Deux jours se passèrent ainsi , après lesquels j'allai le trouver, et lui confessai ingénument que, pour satisfaire à mes o])ligations et en même temps lui témoigner ma reconnaissance de tant de bienfaits que j'avais reçus de sa part, je me croyais tenu à le presser d'obéir au\ préceptes de l'Eglise. Je lui demandais cette soumission au nom de notre amitié : car je ne désirais rien tiuit que le salut de son âme. A ces paroles, il se trouble jette de tous côtés des regards furieux, et pendant un quart d'heure se promène à grands pas sans proférer une seule |)arole. Tout à coup il s'arrête : a Mon Père, s'écria-il, vous êtes vainqueiu" ; j'obéis. Je termine
mes affaires le plus promptement possible; puis je retoiuMie à jMostlok pour y recevoir publiquement les sacrements ; je dois cette réparation à un peuple que mes mauvais exemples ont si longtemps scandalisé. » Et en elTet, il arriva peu de jours après, dans le temps même où Georges, dont nous avons raconté les derniers moments, venait de passer à une meilleure vie. Cette mort précieuse ne servit pas peu à achever la conversion commencée. Aussitôt qu'il en eut connaissance, il fondit en larmes, et raconta ensuite lui-même, au\ officiers ses amis, toutes les circonstances de cette précieuse fin. Quelque temps après, il se confessa et reçut avec la plus grande piété le sacrement de l'Eucharistie. Le lendemain, qui était le 9 mars, je tombai malade, et comme le R. P. Supérieur était absent, je crus devoir m'abandonner tout entier aux soins de M. le Doyen Tantissow. Ce bon prêtre jugea que notre maison étiut malsaine, et me lit transporter chez lui. Le mal était si violent et si dangereux que le médecin de Mosdok, appelé par M. le général del Pozzo, me confessa sans détour qu'il ne conservait plus aucune espérance. Mes douleurs étiuent si vives que souvent elles me privaient de l'usage de ma raison, et toutes les souffi^ances que j'avais jamais éprouvées ne me paraissaient pas comparables à ce que j'endurais alors dans un seul T. 6
moment. Muni de tous les secours des mourants, je n'attendais plus que la mort. Mais Dieu en décida autrement : nul doute que la force du mal ait cédé, non pas aux remèdes, mais aux prières qu'un grand nombre de fidèles adressaient continuellement à Dieu pour ma guërison : ils s'étaient engagés à ne point cesser de prier, que je ne leur eusse été rendu en pleine santé. Leur espérance ne fut pas trompée. L'espèce de suffocation dont j'étais tourmenté s'arrêta et lit place à la plus complète tranquillité. En même temps, mon âme fut inondée d'une joie si douce , que je |3erdis tout sentiment de mes douleurs. Cette joie était causée par certaines images qui s'offraient de temps en temps à mon esprit, mais qui ne sont peut-être que le fruit de mon imaeination. 11 me semblait voir ces montas;nes du Caucase entourées et comme enveloppées d'une immense lumière; en même temps une voix se faisait entendre et me disait : Pour arriver au ciel, il faut que tu passes par là. Bientôt je croyais me trouver au milieu des habitants de ces montagnes, et je régénérais des milliers d'inlidèles par les eaux sacrées du baptême.
Ces images, de quelque source qu'elles vinssent, m'occupaient souvent des heures entières, et me faisaient perdre à peu près comjjlélement tout sentiment de mes douleurs. Je commençai enfin à
me trouver mieux, ou du moins à faire concevoir quelque espérance de réUiblissement. La sueur, que les médecins avaient inutilement essayé de provoquer , se mit tout à coup à couler avec une telle abondance, que tout le monde fut obligé de sortir de ma cbaml^re, et que jVI. Tantissovv s'écria en respirant la mauvaise odeur qu'elle exhalait : « Vous serez guéri, et moi je tomberai malade. » Il ne se trompait point ; le lendemain , luie forte fièvre le couchait sur son lit; poiu' moi, j'eus à peine la patience d'attendre un jour ou deux. Un beau matin , que je me trouvais absolument seul , je me levai , puis je courus furtivement à l'église , et dans la crainte qu'on n'essayât de me ramener à la maison , je me revêtis immédiatement des habits sacerdotaux. Vous ne sauriez vous imaginer avec quelle joie , quel empressement et quelle dévotion tous les fidèles accoururent à l'église, aussitôt qu'ils eurent entendu le son de la cloche. Ils crovaient bien en effet ne plus voir que mon cadavre, et au lieu de cela , on leur apprenait que j'allais célébrer le saint Sacrifice, dont ils se croyaient privés. Dieu donna sa bénédiction à de si beaux commencements. Je pus faire toutes les cérémonies de la Semaine sainte, — on étiût alors au mercredi saint, — sans éprouver aucune fatigue trop grande; cependant, chaque cérémonie durait au moins trois
heures. Un jeune liomme me prêtait l'appui de son bras à cause de ma grande fail)lesse. Celte maladie me donna l'occasion de remarquer combien ce peuple fut ellrayë à la pensée du péril ou il allait peutêtre se trouver. L'absence du R. P. Supérieur concordant avec la maladie de M. le Doyen cl la mienne, il se trouvait tout à coup sans prêtre et sans messe. Cette privation lui fut extrêmement pénible; chacun s'accusait soi-même, et rejeUùt sur lui-même toute la cause de ces calamités. A peine la santé me fut-elle revenue, que je vis mon confessionnal assiégé le jour et la nuit.
Il ne m'est pas permis de passer sous silence les traits nombreux de charité dont j'ai été l'objet pendant ma maladie. Mon éternelle reconnaissance est acquise de droit à M. Tantissow. Ce vénérable prêtre me prodigua jour et nuit tous les soins imaginables pendant trois semaines entières, supportant avec une patience extrême tous les ennuis que ne peuvent manquer de faire naître les malades. Il en tomba lui-même malade, et fut bientôt réduit à une telle extrémité, qu'il fallut lui administrer les derniers sacrements. Le général del Pozzo demeura près de moi pendant deux jours, et me fournit luimême à ses frais tout ce cjui pouvait m'être nécessaire. Parmi le [)euple, les uns pnparaient mes aliments, les autres laviiieut mon linge dont je devais
perpétuellement ciianger ; d'autres m'apportiiient du marché et de chez eux ce qu'ils pensaient m'ètre utile ou ai'réable; d'autres enfin s'étaient partagés les heures, et priaient pour moi continuellement.
Mais voici un fait encore plus digne de remarque. Un liomme^ assez peu digne d'éloges par ailleurs, et de jjlus, mal intentionné à mon égard, du moins autrefois, se jeta hors de son lit, malgré une grave maladie qui le retenait, et vint, au péril de ses jours, me rendre une visite.
Je profitai de cet empressement de la population à venir me voir, j)our engager quelques-uns de mes A'isiteurs à faire une confession générale. Cette pratique, à [)eu près inconnue dans ces contrées, ne fut pas d'abord favorablement accueillie. Le branle fut donné [)ar une fenmie qui crut devoir recourir à ce moyen j)our faire cesser les agitations de sa conscience. Elle y puisa, en effet, la joie et la tranquillité, et fit part aux autres de son bonheur. Dès lors, on accourut en foule me trouver, et dans res[)ace d'une semaine, je reçus la confession générale de presque tout mon peuple. A la même époque, je confessai [)ar interprète trois soldats polonais qui se trouvaient à l'hôpitiil; ces braves militaires se prêtèrent de grand cœur à ce moyen. Mon interprète pouvait à peine rester auprès d'eux pendant lui quart d'heure, et était obligé de sortir pour respirer un air plus pur.
Pour moi, je demeurai deux heures entières auprès de l'un d'entre eux et lui donnai mes soins jusqu'à son dernier soupir, sans en ressentir aucinie incommodité. Parmi les cinq personnes que j'enterrai dans «e premier mois, je signalerai surtout une femme dont la ^ertu m'a singulièrement édifié. Elle se nommait Cajana Tchubarof, et apj)artenait à la nation des Nogaïs ; elle était baptisée depuis sa première enfance. Les huit dernières années de sa vie, elle demeura clouée sur lui lit, aveugle et perpétuellement toumienlée par les douleurs les plus violentes. Ses petits enfants ne cessaient de l'accabler de leurs injures. Au milieu de tous ces maux, elle conserva toujours la même tranquillité d'esprit, la même sérénité de visage, et dans l'espace de deux années où je la visitai chaque jour, jamais je ne remarquai aucun trouble dans son âme, ni même aucun signe d'impatience. Parmi nos infirmes , quelques-uns étaient pris de maladies contagieuses et abandonnés de leurs familles elles-mêmes ; je m'en chargeai avec grand cœur.
Ces différentes occupations me prenaient souvent jusqu'à dix heures du soir. Dans le mois qui suivit ma guérison, je fis plus pour le salut des âmes que je n'avais fait les trois années précédentes. Et |X)urtant il me restait encore plus d'une suite de ma maladie. Lue toux violente et de fortes douleurs au côté
lie me quittèrent qu'au bout de deux mois , et je sentis jusqu'au mois de septembre une grande difficulté à respirer. Mais grâce à une providence toute particulière de Dieu, ces misères me laissaient entièrement libre, dès qu'il s'agissait pour moi de prêcher, de dire la sainte Messe , d'administrer les sacrements^ ou de remplir quelque autre obligation de mon ministère. Dieu me rappelait ainsi que s'il m'avait rendu la santé, c'était uniquement pour que je l'employasse au bien des âmes.
Depuis longtemps, le R. P. Supérieur avait conçu le désir de faire entrer parmi ce peuple la dévotion aux Ciœurs sacrés de Jésus et de Marie. Déjà nous en avions l'image, que nous devions à la générosité de M. Rosseau; mais la placer sur l'autel, c'était là le point difficile . On ne saurait croire combien de contradictions, d'injures et même de violences eut à souffrir M. Tantissow pour avoir, étant encore laïque, fait peindre à ses frais, au-dessus du tabernacle, l'image du Sacré-Cœur de Jésus. Chacun voulait la détruire. Que n'avions-nous donc pas à craindre, si, pour placer notre tableau, nous nous permettions d'enlever quelques-uns des leurs? car ils y tiennent, tout misérables qu'ils sont, comme à leurs deux yeu\. Ce que nous n'aurions peut-être pas osé, la Providence le fit, j)endant ma maladie et l'éloignement du R. P. Supérieur. Elle se servit
pour cet eflet du général ciel Pozzo, à l'aulorilé duquel notre population n'oserait résister, du moins en face. Ci'est lui ([ui, à mon insu, enleva un vieux lahleau au-dessus du maîlre-autel, et le remplaça par celui du Sacré-Cœur. Je me mis aussitôt à recommander cette dévotion dans mes entretiens publics et particuliers, et j'en fis même le sujet de toutes mes instructions pendant l'octave de la fête du Saint-Sacrement. Je dois dire ici que j'ai toujours éprouvé, en traitant ce sujet, une facilité et une onction extraordinaires; je puis à peine en entendre parler, ou en parler moi-même , sans être ému jusqu'aux larmes.
Pendant cette année 1 809 , nous allâmes trois fois visiter les habitants de la cam|)agne.
LeK. P. Supérieur s'y rendit une fois, pour accommoder des difïérends; j'y allai les deux autres fois pour les mêmes motifs, et aussi pour entendre les confessions et bénir les campagnes. Les Nogaïs se rappelaient que deux ans auj)aravant luie pluie abondante avait été obtenue par la bénédiction du prêtre, et était venue arroser leurs champs après une longue sécheresse. Aussi, dès (ju'ils m'aperçurent, on les vit se féliciter les uns les autres : Voici le prêtre catholique, disaient-ils, }\om aurons de la pluie. Aussitôt ils montent à cheval, et me font escorte, pendant que je bénis leius champs. Les prières ache-
vées, le ciel demeurait serein : nulle apparence de pluie. Déjà le peuple commençait à se scandaliser, lorsque tout à coup le ciel se couvre de nuages, et le tonnerre se met à gronder. La pluie succède bientôt, mais, contrairement à tous les vœux, elle est emportée dans une autre direction , et les champs bénis n'en reçoivent pas une goutte. Après quelques instants néanmoins, le vent changea, et ramena le nuage siu* nous; quand il fut passé, le vent tourna encore et le fit revenir une seconde fois; ainsi la campagne que j'avais bénie reçut deux fois ces eaux bienfaisantes : partout ailleurs, le terrain demeura sec. Les Nogaïs, enfin convaincus, demandèrent à mes gens ce qu'ils avaient à faire pour me témoigner leur vénération. On leur conseilla de tuer un veau dont ils m'offrirent avec respect la tète et les pieds. C'est en efïet un présent d'un grand prix à leurs veux, et ils ne le font guère qu'aux princes qui ont mérité leur reconnaissance par de grands bienfaits.
C'est ce qui expli(jue comment nous n'avons jamais pu acheter de viande de veau depuis que nous sommes en ce pays. Les veaux se nourrisssent, pendant une année entière, du lait de leurs mères; et si on les en séparait, celles-ci ne donneraient plus jamais de lait. De plus, toute la richesse de ces peuples consistant en bœufs, dont ils se servent pour
laljourer, porteries fardeaux^ les approvisionnements des lrou|jes, etc. , ils élèvent avec le plus <,'rand soin les jeunes veaux jusqu'à ce qu'ils soient devenus forts et capables de rendre des services. Un jour que j'étais dans la ciunpagne, deux femmes, voulant me faire honneur, m'offrirent des |)oules : l'une de ces femmes appartenait à la nation des Nogais, l'autre à celle des ivahardiens. Les femmes de cette nation qui se trouvent au service de notre peuple sont jNIahométanes et nous sont néanmoins tout à fait dévouées. Leur maître leui- doit-il (pielque chose , ont-elles (pielque plainte à formuler contre lui, veulent-elles ^ cndre quekjue objet , c'est à moi qu'elles s'adi'cssent ; et de mon côté, si j'ai quelque service à leur demander, je les trouve toujoui*s prêtes à me faire plaisir.
L'iiiver dernier, j'avais voulu instruire dans notre sainte religion et purifier par le baptême un petit enfant, âgé de cinq ans, le fils d'une femme de cette tribu desRabardiens. Dt^à mon jîctit n'0[)liyle savait par cœm' quelques chants pieux, et avait reçu de mil part pour lui et [)our sa mère quelques petits présents. Mais, au mois de septembre, il tombe malade, et supplie ses parents de m'a ppeler aussitôt. Sa mère voulut lui suggérer quelques prières maliométanes : Vo;?, dit l'enfant; faites venir le P. Gilles. C;e|)endanl le fièvre redouble. Jésus j )tarie , Joseph^
répétait sans cesse le petit malade, je vous donne mon corps et mon âme. Comme je n'arrivai point, il demanda le baptême : un catholique qui se trouvait présent le lui administra, et il expira aussitôt. Heureux enfant, prémices de cette pauvre nation! Puisse-t-il l'attirer tout entière après lui! Assurément il va là-haut prier pour elle et pour nous, et chantera avec les Anges : Laus tibi , Domine, Rex œternœ gloriœ et in sœcula sœculorum. Amen.
Il répétait si souvent ces dernières paroles , qu'on lui donna le surnom de in sœcula. La première fois que sa mère me rencontra, elle m'olTrit de l'argent pour faire brûler deux cierges en l'honneur de son lils. « Car, disait-elle, bieîi sûr c'est un saint dans le ciel. » Cette femme ne me semble pas éloignée du royaume des cieux. J'en dis autant d'une autre femme de la même tribu. Un soir, elle venait des champs et rentrait dans sa maison, lorsqu'un loup se présente de\ant elle et menace de la dé^orer; elle se rappelle aussitôt que les chrétiens ont coutume de faire le signe de la croix au milieu de leurs dangers; elle se signe, et à l'instant l'animal disparait. Nous avons encore un jeune homme Nogais, qui demande avec instance d'être instruit et baptisé.
La moisson est liellc ; mais parce que nous ignorons le turc, ou plutôt le tiu-tiire, langue commune aux asiati(jues, aux mahométans et aux païens, nous ne pouvons la recueillir qn'en partie.
I.'année tlernière, la Ijonle tle 31. le général del Pozzo me procura un maître le 9 novembre. C'était un prêtre maliométan, de ceux qu'on appelle iVoj///a^. Bon, sim])le, enjoué, il prolongeait souvent les heures de la leçon. ^Malheureusement, il me quitta le '24 décemhie, et bientôt après, il tomba malade. Eniin, j'ai pu ajjprendre a lire avec lui, et j'ai traduit sous sa direction, en turc d'abord, et puis en lartare le Ciatéchisme et l'Evangile de saint Matthieu, mais je ne suis arrivé dans cette dernière langue qu'au HP chapitre. Au commencement, il y eut entre nous une grave discussion pour savoir quel livre nous prendrions. Il voulait l'Alcoran, je tenais pour rE\angile. Enfin, Noire-Seigneur triompha, non sans profit pour mon maitre. En eflét, il avait à jjeine commencé à pai'coiu-ir ces pages remplies de la sagesse éternelle, qu'il oublia son Alcoran et n'en parla plus jamais. Bien plus, il s'affligeait profondément de n'avoir ni en turc, ni en Uu-tare aucun e\em[)laire du livre des Evangiles. 11 me donnait sept heures par jour. Assurément, si j'avais pu contiimer avec la même ardeur, j'aurais été bientôt capable de prêcher aisi-ment en l'une et l'autre langue. Mais distrait par mille occupations, et surtout privé du secours (Vnn maitre qui m'enseigne, je commence à oublier ce cpie j'ai appris. Ces langues, en eOét, ressemblent au persan et à l'arabe ; les voyelles
se font entendre dans la prononciation^ mais ne s'écrivent poinl^ on plntôt on en met nne qni tient la place de toutes les autres. Personne ici ne sait lire, excepté celui qui est à la tète des troupes, et pourtant tous parlent sans peine le tartare. Ajouttv. à cela (jue la langue vulgaire , celle-là même dont nous avons surtout besoin, varie à l'infini. Aussi la lecture tles livres nous est-elle très-difficile, pour ne pas dire impossible, sans un maître. C'est pourquoi je j'cgrette si vivement la perte du Moullah ; elle est bien faiblement compensée par les traductions qu'il m'a laissées en russe : c'est une langue que je comprends à peine. Je suis donc sans livres pour apprendre. Ainsi, fouillez dans vos bibliothèques, et tout ce que vous trouverez de livres écrits en tartare, persan, turc ou arabe, surtout en cette dernière langue qui est comme la clef de toutes les autres, ayez la charité de nous le faire parvenir. Nous trouverions surtout le meilleur maître dans le Dktionnarium Onomatiscwn laiinO'turcico-arab'co-pcrsicinn, qui a pour auteur François Meninski, Polonais, et (|ui a été imjjrimé en deux volumes à Vienne, en Autriche, en IG87.
Pendant que je vous écris ces lignes, j'ai auprès de moi deux petits enfants de cinq à dix ans, que j'ai réunis depuis le mois d'août, et qui vivent avec moi tout le jour. J'enseigne à l'un d'entre eux
l'aritlimctique ; le H. P. Supérieur apprend à l'autre quelques prières mises en musique.
Au mois d'octobre de cette année, le F. Woro- ' niez nous quitta pour se rendre à Saratow. C'était un religieux plein d'humilité et de piété, mais accablé de maladies continuelles. Ses prières nous avaient été d'un grand secours : nous lui recommandions nos aliàires les plus difïiciles, et c'était assez pour nous donner le droit de compter sur le succès. Sa vie exemplaire lui avait attiré l'estime et la vénération de tout le monde ; ses discours étaient remplis de tant de charmes qu'il s'était rendu maître de tous les cœurs. C'était sa coutume, tout en s'occupant à la cuisine des soins de son emploi, de raconter des histou'cs aux soldats qu'il s'était particulièrement attachés. Il les prenait d'ordinaire dans la vie des Saints, qu'il lisait continuellement. D'autres fois, il faisait avec eux l'examen de conscience, leur adressait une petite exhortation, et les envovait se confesser , parfaitement disposés. Aussi aurait-il été cet hiver extrêmement utile au R. P. Supérieur pour réunir et préparer les soldats qui passent par ici pour se rendre en Géorgie.
Chaque régiment ne reste guère parmi nous qu'un jour ou deux ; il importe donc d'avoir une grande diligence pour empêcher (ju'aucun ne passe à notre insu ; et cette diligence est d'autiint plus nécessaire,
que les officiers qui devraient nous envoyer leurs soldats s'acquittent de ce devoir avec plus de négligence. Notre commandant militaire est mahométan, et semble avoir pris à tache de contrecarrer toutes nos lentiitives par tous les moyens en son pouvoir. 11 serait long d'énumérer ici tout ce que le R. P. Supérieur a enduré de sa part dans le courant de cette année, et ce qu'il en devrait encore attendre, si le général del Pozzo n'avait rendu impuissantes les mauvaises dispositions de cet homme.
Le F. Woronicz fut remplacé par le F. Alexis, venant de Polocz ; nous n'aurions pu espérer un homme plus capable de nous aider au milieu de nos difficultés. Alexis est jeune encore, d'un excellent natiu-el, plein de bonne volonté, il a déjà conquis railéction universelle. Il est ami de l'ordre, rempli d'une égale disposition pour toutes sortes d'emploi, et traite nos affaires avec le même soin qu'il ferait les siennes propres. C'estpour nous un grand secours au milieu de nos occupations, qui deviennent chaque jour plus nombreuses et plus absorbantes. Ce n'est pas que nous ayons affaire à lui grand troupeau ; mais il faut donner des soi^is particuliers à chaque individu, et ce n'est pas un petit embarras. Nous avons à pourvoir non-seulement aux intérêts de leurs âmes, mais encore aux besoins de leurs corps. Nos instructions auraient bien peu dVffica-
cité pour les faire avancer dans le chemin de la vertu, si nous ne leur fournissions en même temps les moyens de vivre. Leurdénûmcnt est encore plus complet pendant l'hiver ; ils n'ont ni bois, ni vêtements convenables ; quelquefois même ils manquent (le nourriture : aussi comptons-nous d'ordinaire en cette saison un plus grand nom]3re de malades. Le R. P. Supérieur vient au secours de ces malheureux autimt qu'il lui est jjossible. Pour cela, il recueille quatre fois l'année de l'argent et diverses aumônes; il les raj)porte d'ordinaire à son retour de la ligne du Caucase et de Kizlar. Mais moi, qui ne sais que l'arménien, c'est-à-dire la langue des pauvres, je ne puis guère faire aux indigents qu'une aumône spirituelle, en leur distribuant des reliques, des images, de l'eau bénite , dont ils se servent au lieu de remèdes pour guérir les malades.
Vers la fin de l'année 1 808, une femme, qui était en travail d'enfant, ne pouvait accoucher; déjà les médecins l'avaient abandonnée. On invoqua les Saints sur elle, et on lui lit toucher leurs reliques : aussitôt elle fut délivrée et donna le jour àuneliile. Par reconnaissance, elle se convertit à la foi catho- Tupie. Une autre, appelée Marie Thomassow, et fille d'un Géorgien mort dans de grands sentiments de piété, était depuis longtemps tourmentée par les plus vives douleui's; à peuie Itii eut-on fait toucher les
saintes reliques, qu'elle fût entièrement guérie, et reposa très-tranquillement. Une jeune fille du nom de jMarie Narouthiow, dont la mère, d'al^ord infidèle, avait embrassé la foi catholique, avait perdu tout sentiment : elle paraissait ne plus respirer, et l'on s allentlait à chaque instant à la voir mourir. Les reliques lui sont appliquées; elle commence aussitôt à respirer et à se trouver mieux .
La femme d'un prince de ce pays, nommé Pierre Scheizer, était malade ; et, dans un lit auprès d'elle, se trouvaient également ses deux fils, qui demandaient en vain du secours à leur mère. Je donnai à ces pauvres affligés une simple image du vénérable martyr Bobola, et la mère et l'enfant revinrent aussitôt à la santé. Un autre enfant, Isaac Ritarof, dangereusement malade, fut guéri de la même manière, il y a trois semaines environ.
Le 4 février dernier, j'allai voir une pauvre infirme alitée dcjjuis trois semaines, et dont le mal allait chaque jour s'aggravant ; je lui fis boire de l'eau bénite au nom de notre B. P. Ignace et tle saint François-Xavier, et lui recommandai d'invoquer avec confiance ces grands serviteurs de Dieu, chaque fois qu'elle boirait, ou de réciter un Pater et un Avr. Elle le fit, et le soir même, elle fut guérie. Le dimanche précédent^ j'avais été appelé à la <lemeure de Joseph Artemiof, Nogaïs converti. T. 7
J'y trouvai tout le iiKiiule eu larmes, parce que le lils (Je Joseph était malade et agité par les linitômes les plus effrayants, et l'on s'attendait à le voir bientôt mourir, comme il était arrivé à son frère aîné quelques jours auparavant. Je dis au père et à la mère de s'exciter à la douleur de leurs péchés et de répéter souvent le 67o//fl Pal ri; puis, prenant un linge qui avait touché au corps du Vén. Bohola, je le disposai en forme de bonnet, et le mis sur la tête de l'enfant. A l'instant, le malade fut guéri, et la maison fut pour toujours délivrée de ses horribles apparitions. Aujourd'hui même, IG février, semblable remède a obtenu le même résultat. A j^eine avais-je terminé le saint Sacrilice , qu'on m'appela auprès d'une jeune fille, Sophie UmykoxN , à qui la violence de la douleur a^ ait arraché des cris toute la nuit précédente. Au même moment ou je lui lis toucher le linge sacré , elle sentit la douleur diminuer, et elle commença à dormir. Bref, à peine se passe-t-il un jour, qu'on ne m'appelle auprès de quelque malade, pour lui imposer les mains, ou lui réciter un Évangile. Souvent il n'en faut pas davantage, suitout quand il s'agit de petits enfants encore dans l'innocence. Dans ce cas, j'ai souvent recours à l'eau bénite, ou bien je fais faire quelque vœu par les parents.
Les faveurs que nous devons à l'intercession de
N. B. Père sont pour ainsi dire journalières. Il nous suflit de l'invoquer avec confiance, pour être délivrés de nos emljarras , éclairés dans nos doutes , fortifiés dans nos afTlictions. Nous avons recours à lui, et nous vovons aussitôt les plus obstinés se laisser persuader, et les plus irrités se laisser flécliir. Au milieu des divisions et des troubles qui agitent trop souvent ce peuple, nous n'avons point de refuge plus assuré, de conciliateur plus puissant. Il V a deux mois , je fus appelé pendant la nuit dans une famille que j'exhortiiis depuis longtemps à recevoir les sacrements de l'Eglise : mes exliortations avaient toujours été inutiles. Là, je trouvai une femme sur le point d'accoucher, mais privée de sentiment et près de mourir.
Dans ces circonstances, me trouvant hors d'état de rien faire pour son âme, je saisis une médaille de saint Ignace que je portais à mon chapelet , et je priai ce saint de venir au secours de la mère et de l'enfant, et de les tirer du danger. La femme revint aussitôt à elle et se confessa tranquillement. A peine éti»is-je sorti de la maison, qu'elle donna le jour à un enfant, après sept mois seulement de grossesse. L'enfant fut immédiatement ba[)tisé par une femme catholique qui se trouvait dans la maison; puis, il s'envola au ciel. A partir de ce jour, cette famille j)rit l'habitude de se confesser plus souvent.
Ce qui nous donne le plus de consolation au milieu de tous les soins dont nous entoiu'ons ce peuple, c'est la grande docilité que nous trouvons parmi les femmes , et les fruits abondants que nous avons vus naître dès notre arrivée dans ces régions. On sait quel joug pesant les mœurs de l'Asie imposent aux femmes : c'ejit donc par elles que nous voulûmes commencer notre œuvre. Nous les trouvâmes dominées par l'orgueil, l'amour du luxe et du repos. Car ce jjeuple, malgré son indigence, estime audessous de sa dignité le travail d^s mains. Et si le besoin ou la nécessité oblige quelquefois les femmes à raccommoder un habit , à faire cuire les aliments, à laver le linge, du moins cherchent-elles à se cacher le plus possible. Mais un grand changement s'est opéré depuis que je me suis mis à leur expliquer la doctrine chrétienne: ce que j'ai fait à peu près tous les jours pendant les deux |)remières années. Dans les commencements, j'étais obligé d'aller les trouver dans leurs propres maisons, parce qu'elles avaient honte de se montrer dans l'église et de se faire instruire par un prêtre. A présent, non-seulement elles veulent bien venir à l'église pour m'entendre et hnci* les linges de l'autel ; elles consentent encore à soigner le petit jardin (jue je leur ai aflècté, à raccommoder nos vêlements et ceux des autres, et à entretenir la pr<>|)relé dans l'église. Ce travail
revient chaque semaine. En voici l'occasion. Le jom* de la dédicace, je parlai du zèle [)our la maison de Dieu; aussitôt que j'eus fini, une femme appelée Thérèse Artemiof, saisissant un balai, balaya publiquement l'église : ce fut l'exemple qui détermina le mouvement dont j'ai parlé. Du reste, les femmes ont ici une telle simplicité, une telle innocence de mœurs, elles mènent une vie si exemplaire, que le H. P. Supérieur n'hésite pas à dire que si Dieu n'a pas encore entièrement rejeté ce peuple, et s'il nt- l'a pas puni aussi sévèrement qu'il le méritiut, c'est que la piété et la pureté de vie qui régnent parmi les femmes ont retenu sa main vengeresse. A peine se trouve-t-ii maintenant une famille, on l'on ne rencontre une (émme véritablement chrétienne.
Les jeunes filles donnent les plus beaux exemples tle modestie , de pureté, de piété et <robéissance. (Iliaque jour, je dois me rendre chez un certain Simon Seheizer, dont le père s'est converti de l'hérésie des Géorgiens, à la vraie foi. Clet homme a plusieurs lilles : ces jeunes personnes, continuellement occupées à ce qui leur esti mposé, fuient toute société avec les hommes, toute conversation inutile avec eux. Ll s'il en vient quelques-uns pendant qu'elles sont présentes, elles se retirent aussitôt dans un autre appartement. Elles ne se montrent que devant le prêtre
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pour écouter de pieux discours. L'aînée est assise auprès de son père, malade depuis un an, et lui pro disque ses soins ; c'est elle qui répond au nom de ses sœurs quand il est besoin ; et celles-ci lui obéissent comme à leur supérieure. La mère, elle aussi, est une vraie sainte; en proie à des douleurs continuelles, elle ne laisse pas d'être tranquille et résignée à la volonté de Dieu. En un mol, je n'ai jamais trouvé d'âmes plus disposées à recevoir la grâce d'en haut, et plus eouraijcuses pour tendre à la plus haute vertu et à la plus sublime perfection. Je pourrais nommer un grand nombre déjeunes filles qui consacreraient volontiers à Dieu, et pour toujours, leur virginité, si un déplorable préjugé de cette nation ne considérait la viri^inité comme un déshonneur.
Mais il faut user en ce point d'une grande discrétion. Ces peuples ont leurs usages : mieux vaut ne rien dire et attendre le moment où les esprits seront mieux préparés. Quand je veux l'aire adopter quelque mesure, je m'adresse tout d'abord à ceux que je sais devoir faire de l'opposition, et je leiu' demande leur avis. llarriNC presque toujoius que ces mêmes hommes, qui m'auraient certainement contrecarrés si je ne les avais point consultés, sont gagnés jwr cette marque de confiance, et sont les premiers à promouvoir mes desseins et à les soutenir de tout leur crédit. 11 nous a paru nécessaire , pour c'viter de
plus j^rands maux, d'enga<^er le plus tôt possible les jeunes gens dans le mariage.
Après vous avoir rendu coinj)te, autiuit cjue je l'ai pu, de ce que nous avons fait dans ce pays depuis environ deux années, il me reste à vous faire connaître quelle fut l'origine de cette mission, comment elle se développa et sur quelles ressources elle fonda principalement son existence. Je le dis bien haut : si nous avons fait quelque bien parmi ces peuples, si nous jouissons de quelque crédit et de quelque considération à leurs yeux, nous en sommes redevables en grande partie à ce bon et digne général de la Kabarda, M. Jean delPozzo, Italien de nation, et que la Providence a envoyé à notre secours. Dans les commencements , ses dispositions à notre égard étiiient assez peu favorables. Mais avant entendu mon second sermon en arménien, auquel il ne comj)rit certiiinement pas un mot , il fut tellement changé, qu'à partir de ce jour, il se montra notre ami et notre protecteur le plus dévoué. Plein de droiture et de pénétration, il comprit bien vile que la force des armes ne pouvait suffire toute seule à dompter les peuplades du Caucase, et à les ramener de la barbarie à la civilisation ; il voulut y employer la religion, et gagner ces âmes à Dieu. Il compara l'impression produite sur la foule, par mon sermon arménien, avec le misérable résultat obtenu par des
prêtres russes qui avaient été envoyés vingt ans auparavant dans les monliignes pour se concilier l'esprit des liabitanls ; et à peine sorti de l'église, il déclara nettement aux officiers russes, que les Jésuites seuls pourraient vaincre et dompter les montagnards. Douze Jésuites , ajoutii-t-il, feront plus pour cette œuvre fjiie douze initie soldats. A partir de ce moment, il n'a jamais manqué de venir nous voir au moins une fois tous les quinze jours; il lui faut pom* cela courir bien des dangers, caries montagnards infestent tous les chemins, et faire de grandes dépenses. Mais rien ne l'arrête : il s'emploie de toutes ses forces à nous faire des amis, à nous ménager du crédit, à écarter tout ce qui pourrait entraver nos bons desseins. Plusieurs foison lui a proposé des places plus honorables et moins [)érilleuses que la sienne; mais il lient à garder le commandement du fort de Wadicaucase (?) , et cela dans le seul but de pouvoir avec plus de facilité soutenir les missionnaires, et défendre la cause de la religion. Les ofïiciers subalternes ne manquent pas, il est vrai, de mettre bien des obstacles à l'exécution des volontés de leur général ; mais dans peu de temps, nous l'espérons, leurs efl'orts deviendront inutiles, lorsque le général del Pozzo aura obtenu le commandement suprême sur tout le pays dont Tiflis est la capitale.
Le premier soin du général fut de faire bâtir une
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é^'lise et un |)resl)vtère convenable. On le vit trois ou ({uatre l'ois chaque jour, oubliant son âge et sa dignité, parcourir lui-même les rues de la cité, s'adresser aux magistrats, aux ofïiciers, aux marchands, aux simples artisans, leur parler à tous, connus ou inconnus, et leur demander des ouvriers, des matériaux, et tout ce qui est nécessaire pour bâtir. Il donna l'exemple en oHhuit ses propres domestiques : nous en eûmes un qui nous servit trois mois. Lui-même allait fréquemment visiter les travailleurs, et les encourager par sa présence. Une fois, pour trouver du bois, il entreprit et termina heureusement un voyage très-périlleux ; autrement il ne l'aurait pas fait, disait-il, pour sept mille roubles. Il parvint aussi à recueillir les biens de l'église qui étaient dispersés, fit nommer un conseil pour les administrer, et ainsi en assura la possession.
Ses soins ne se bornèrent pas a élever l'édifice, et à garantir ses revenus; il voulut encore l'orner à ses frais. Au-dessus du maitre-autel, il fit peindre un tableau représentant l'Assomption de la sainte Vierge, vocable sous lequel l'église avait été bénie; à droite, étiiit saint Sylvestre pape, donnant la mitre et le bâton pastoral à saint Grégoire-l'IUuminateur, apôtre de l'Arménie; à gauche, saint Georges, martyr, patron de la Géorgie. C'éUiient autant de témoins qui rappelaient à ce ()euple son antique
union à l'Eglise romaine, el qui invitaient Géorgiens et Arméniens à mettre un terme à leurs mutuelles et trop longues tlivisions, et à reconnaître l'Eglise de Rome comme leur véritable mère.
C'est encore à lui tout particulièrement que nous devons d'avoir ime église convenable pour l'hiver, où nos pauvres, à peine garantis par quelques vêtements contre les rigueurs du froid , peuvent assister au Saint-Sacrifice.
C'est le jour de Noël que nous y dîmes la messe pour la première fois; il assista aux neui messes qu'on y célébra ce jour-là, et presque toute la population resta avec lui.
Le joiu- de saint Etienne, premier martyr, eut lieu un fait qui faillit nous attirer de grands désagréments. Le R. P. Supérieur, deux ans auparavant, avait ramené avec lui deux ofïiciers polonais, et les avait gardés depuis lors dans notre maison. Or, un de ces ofïiciers insulta publiquement le général del Pozzo. Celui-ci fut vivement ofïénsé; il croyait (jue l'agresseur était d'accord avec la foule, et d'ailleurs, il était depuis longtem|)s fatigué des mauvais procédés des deux Polonais, soit envers nous, soit envers lui-même. L'autorité du R. P. Supérieur vint s'interposer à propos; il interdit la communion aux deux hommes qui avaient excité ces troubles. Cette punition les humilia tellement
aux yeux du peuple, qu'il ne leur resta d'autre parti à prendre cpie de venir se réconcilier avec nous. Pour le général, sa colère fut bien vite passé : car il aimait ce peuple de toute son âme.
Deux fois par mois, le général nous offrait les plus beaux exemples de patience, de douceur et d'afïabililé, s'entretenant avec le peuple pendant des heures entières, l'engageant à conserver toujours la plus grande union entre ses membres, à respecter ses prêtres, à leur obéir, et à ne pas leur faire manquer la fin unique de tous leurs travaux, qui n'est autre, disait-il, que la plus grande gloire de Dieu.
Agréez, etc.
Gilles Heisuy.
LK VÈHE GILLES HENRY A M. PEEMANS, A LOUVAIN.
Kiziiir, le 2 décembre 1810.
Mon cher AMI M. Peema.xs,
J'ai très-bien reçu vos deux lettres, l'une du 18 janvier 1809, et l'autre du 18 juillet 1810, une troisième à Polocz, et un petit billet à Mozdok. J'admire votre constance à |)oursuivre Govi, que vous avez comblé de tiint de bienfaits et qui ne vous cause
que des confusions, et qui n'a trouvé que le Caucase pour cacher sa honte : ainsi, si vous avez des plaintes à faire, faites-les à Govi ( i ) .
Le P. Henry est très-sensil)le au Ix^n souvenir de M. et de Mme Peemans, de M. et de Mme I^enoir, il espère de les revoir dans la bienheureuse éternité. Le P. Malevé (Mrlchior) se porte très-bien, et ses désirs se portent très-souvent en Amérique, pour y convertir des milliers d'Ames. Pour le P. Henry, il s'estime très-heureux de se trouver pour ses péchés condamné à traîner sa vie au milieu des pauvres de Mozdok.
Cette ville, qui n'existe (jue depuis quarante à cinquante ans, est un composé de toutes nations : Russes, Géorgiens, Assétiens, Arméniens, Kabardiens , Tchétéhens , toutes nations asiatiques, parmi lesquelles trois ont le nom tie chrétien; et il y a quatorze maisons catholiques.
Les catholiques sont tous des convertis de l'idolâtrie, du maliométisme et des différentes hérésies venues des montiignes de la Clrimée, de la Tiu'quie, de la Géorgie, de la Perse et de l'Arabie. Chacjue individu paile une langue dilférente , a des coutumes et un caraclere diliérenls. Il faut savoir se faire tout à
H) Le nom de Govi rap[)elail sans doute à M. Peemans quelques souvenirs dont les lettres du P. Henry ne donnent pas l'explication.
tous, les comprendre t(3iis et être compris de tous. Les voir, les concilier, les consoler chaque jour : voilà la tâche du missionnaire. Les femmes et les filles ont une pureté angélique, qui fait que, sans étude et au [)remier aperçu , elles comprennent, en matière de spiritualité, les choses les plus élevées, que nous ne ^jouvons comprendre ni goûter qu'après beaucoup d'étude et de pratiques de mortification.
La partie la plus difficile pour le missionnaire est l'étude des langues et des différents caractères de tant de j)euples. Malheur à lui, s'il les conduisait à la française ou s'il voulait les réduire tous à une même discipline! Il faut qu'il soit un vrai Protée; sans quoi il affligera les âmes les plus chéries de Dieu, et soulèvera tout le monde contre lui.
l^e climat de Mozdok est très-changeant : dans le même jour, on passe d'un froid excessif à une chaleur insupportiible : ce qui rend la santé bien chancelante. L'eau est mêlée de beaucoup de soufre et de sel, ce qui donne des fièvres.
Les Asiatiques sont très-défiants : ce qui fait que nous sommes souvent trompés par eux. Ils sont très-reconnaissants quand une fois ils sont convaincus qu'on leur a rendu service. Maintenant, ils me connaissent si bien, qu'ils me confieraient ce qu'ils ont de plus cher.
Notre Mozdok est environné de tout genre dé peu-
- !10 pies, idolâtres et maiioinelans^ qui habitent les plaines ou les montagnes. Clelles-ci sont occupées jjar dilï'érentes nations, toutes ennemies les unes des autres, mais toutes unies par une haine implacable contre le christianisme, excepté contre la religion qu'ils appellent d'£zfroja^, c'est-à-dire des catholiques, dont ils se prétendent descendus, et par lesquels il paraît que leurs églises ont été bâties, il v a environ douze cents ans. Ces montagnards n'ont d'autre occupation que d'infester les routes, de dépouiller, de trancher en morceaux les voyageurs.
J'ai été, voilà six semaines, jusqu'au milieu du Claucase avec le supérieur d'Astrakhan. M'étant écarté de deux lieues et demie de la forteresse sans avoir d'escorte, je rencontrai, dans un bois, une femme qui avait l'air d'un ours. Elle portait un habit de tiretaine^fendu par le milieu, de la tète jusqu'aux pieds. Dès qu'elle m'aperçut, elle s'enfuit, me croyant un prêtre russe. Elle appela son mari, (jui dès l'instant me suivit; mais comme, au lieu de lui répondre en russe, je lui parlai en tartare, il s'adoucit et me pria honnêtement de retourner à la forteresse, où il me reconduisit lui-même. J'avais toujours l'espérance qu'un de ces sauvages me prendrait et me transporterait chez lui, et que j'y pourrais apprendre les langues du Caucase; mais je suis toujours frustré dans mes espérances.
Voilà cinq jours, en venant à Iviziar, où je dois rester deux mois pour étudier le turc, j'arrivai une lieure trop tard; je me serais trouvé au combat sanglant, dans lequel les Tchétéhens tuèrent cinq personnes et firent trente prisonniers.
On se trompe beaucoup chez vous quand on dit d'un homme qu'il est cruel comme un Tartare. Rien de plus doux que le Tartar-Nogaï. Mon compagnon, venu ici avec moi, m'abandonna après m'avoir recommandé aux Nogaïs, qui s'engagèrent à me rendre les devoirs de l'iiospitalité ; et, à la honte des chrétiens de nos jours, ils en remplirent toute l'étendue. Le père de famille me servit de postillon dans les endroits dangereux, et me conduisit loger chez un autre Nogaï ; celui-ci me fit coucher entre lui et son ami. Quel spectacle de voir Govi couché entre deux mahométans, qui le gardent toute la nuit; Govi autrefois tant persécuté par les chrétiens^! Ils me nourrirent, en découpant ma viande avec les doigts. Je voudrais vous dire qu'ils fbnt boire à leurs meilleurs amis du lait de jument, qui est très-sain; mais déjà * votre délicatesse s'efïàrouche de me voir caressé d'une manière si rebutante. Pensez-en ce que vous voudrez ; quant à moi, il me serait bien doux de passer sur sur toutes ces répugnances pour vivre avec ces peuples qui nous retracent toute la simplicité de la vie champêtre. Otez-Ieur le mahométisme,
et du même coup vous aurtz crevcellents chrétiens.
Ce peuple Nogai n'habite jamais un mois clans la même place. Il suit ses troupeaux, qui changent à chaque instant de pâturage. Le Nogai n'a |x>ur toute maison qu'une tente ; met sii tente toute construite sur sa voiture, et prend une autre campagne pour sa nouvelle [)atrie. Ils n'ont aucune malice, aucune mauvaise foi ; grande obéissance envers les parents et les vieillards, grande union entre eux, grand amour de la simplicité, et horreur de tout luxe. Il s'en convertit de temps en temps quelques-uns qui deviennent de fervents catholiques. Mais ce qui me serait à cœur, ce serait la permission de.convertir la nation entière, de convertir tous les montagnards. C'est là, Monsieur, ma peine de voir le démon paisible possesseur de tant d'âmes. Priez donc le Seigneur qu'il nous fasse ouvrir. N'attendez pas tle moi, ne me demandez pas des détails sur nos opérations, tant que nous n'aurons pas la permission d'arborer l'étendard de la sainte Croix sur les ruines de Tidolàlrie et du mahomélisme.
Ayez la complaisance d'envoyer les deux incluses à ma chère sœur; rappelez-moi au souvenir de tous nos bons amis. Je vous promets de m)us écrire plus au long quand je recevrai de vos nouvelles. Nous
avons été très-édifiés de la lettre de l'Amérique (X).
Je suis pour la vie, mon cher ami, votre trèshumble et obéissant serviteur,
Gilles Henry, de la Compagnie de Jésus.
LE PERE filLLES HENRV A SA SOEUR.
Kizlar, le 2 di'cembre 1810.
Ma TRÈS-CHÈRE SOEUR ,
Enfin vous avez vaincu, et je suis forcé de vous écrire. Je vous remercie beaucoup des instances que vous avez faites |)oiir avoir de mes nouvelles; votre amour pour moi nous les faisait désirer, et mon amour pour vous me coimnandait le silence. Pouvais-je oublier, ma chère sfcur, les désagréments.
(1) Voyez si en votre pays ou en Allemagne nous ne pouvez m'acheler le livre suivant : Thésaurus linguarum oricntalium (urtorc Mcninsld. Viennyp. 3 tomi. Cet ouvrage est très-rare, il se vend jus(|u'à cinquante ducats, mais il m'est très-nécessaire, et en cas que vous puissiez me l'acheter, je vous ferai rembourser raigenl.CommeaussilesIivns suivants: Ritdimenta lingiiaPcrsirO' rlc.Lugd. Balav. 1 739. Iiujus g ranima lie ce poslerior itidrin cxtut edilio. Patavii /n-i", andorcLudoviro deDieu. — Brevis, dura, facilis ac jucunda non soliim Arahicain linguain scd et hodicrnum
les emprisonnements que vous avez essuyés à cause (le mes lettres? pouvais-je oul)lier les tracasseries
suscitées à M et à F^ à cause de moi? Oui, si
en écrivant j'avais pu appeler Toragc siu- moi seul, je vous aurais écrit, eussé-je du éprouver tous les désagréments. Mais si je vous aimais, devais-je m'e\poser à voir augmenter vos peines? Daigne le Seigneur NOUS récompenser, v«)us et mes amis, de ce que vous avez soufl'ert à mon sujet ; daignez me pardonner si en quelque manière j'ai été la cause coupable de ces désagréments. J'en ai moi-même fait la pénitence : car en apprenant ce qui vous était arrivé, je tombai dangereusement malade, et je ne ("us guéri qu'au bout de six mois.
.le ^oiis remercie beaucoup jx)ur les détails que vous avez eu la complaisance de me donner tlans votre lettre; je me réjouis siu-tout d'aj)prendre que tous nos parents se comportent bien. \'oilà , ma clière sœur, l'elFet de votre patience et de vos bonnes
Pcrsiram addisccndi mclhodus. Diiblini. — Inslitiitioncs Ungiiœ Txircicœ ciim rudimenlis paralellis Unguarum arabirce cl pcrsicce.AiictorcMeninsId. Vindcbona;. 1 7o6. in-\°. — Elcmciila litifjucv pcrsu(f, attilorc (Irucio, 1649. — Lcxkon hcplwjlotlon, oiirt. Castelli. Londini, Ifi69, fol. vuix. — Jacobi Golii Ivxicon unibi( o-lalimnu . Auistclodaini. — G(t:opliyl(i< ium liîigiKt Pcmnnim. aiutorv Amjclo a sanclo Josoyho. Ainslclodaiiii, KiSi, fol. — Cursus (inimmaticalis Unguarum oricntalium pars 1er lia. persismus et arabismo-persisiuus. VieniKB, KiOl, in i" : aurlorr Podesla.
— H5 — œuvres ; nous nous réjouirons bien davantage lorsque dans peu nous retrouverons dans le ciel tant d'àmes que nous aurons gagnées au Seigneur par nos bonnes œuvres, nos bons exemples, nos bons avis et les bons livres que nous aurons distribués. Ne vous découragez pas, chère sœur, nous servons un Dieu juste qui compte jusqu'à nos soupirs et nos désirs, et bénit la postérité du juste jusqu'à la centième génération. Vous ne vous expliquez pas assez sur notre nièce qui s'est faite religieuse; v aurait-il du danger pour elle? dans ce-cas, on pourrait conseiller le célibat dans la maison paternelle, comme cela se faisait autrefois dans notre patrie.
l'xrivez à tous mes parents de ma [)art, conjurez-les par les entrailles de Notre-Seigneur Jésus- (llirist de tenir ferme dans la foi, mais surtout d'être fervents en bonnes ceuvres : car la tiédeur entraîne ordinairementla perte de la foi. Qu'ils se souviennent toujours de la fervente piété des Gérard, desGodron, des Henry, des Clollignon, des Demoulin et autres de notre famille. Je crois bien que notre nom va s'éteindre : ainsi se sont éteintes les familles que je viens de citer ; mais les noms de plusieurs individus qui les composaient sont écrits au ciel; qu'ils fassent donc en sorte ([u'il y ail beaucoup de Henrv qui lia!)Jtent la céleste cité, où ils vivront de génération en génération. Saluez-les tous de ma j)art,"
les frères, sœurs, neveux, nièces, cousins et cousines; la grande dislance me prive de l'espérance de les revoir dans ce monde : faisons donc en sorte, par la profession d'une même foi et la pratique des mêmes bonnes œuvres, que nous puissions nous revoir dans la hienheiu'euse éternité.
Soyons tous unis dans les sacrés Cœurs de Jésus et de Marie : c'est là que nous tlevons nous parler. Tel est l'avis que je donne à tous mes parents et amis, surtout aux MM. Dev... Rappelez-moi au souvenir de ces amis, qui m'ont servi pour la conversion des âmes, ne m'oubliez pas auprès des MM. N... en cas qu'ils soient restés fidèles, comme je l'espère; mais surtout n'abandonnez pas le pauvre J. L., souvenez-vous combien il a contribué à la orloire de Dieu : s'il arrivait qu'il tombât dans quelque travers, souvenez-vous que Dieu ne lui a pas fait tant de ii;râces qu'à nous. Ecrivez-lui donc en mon nom, dites-lui que je l'aimerai toujours; que j'espère de le revoir en paradis, rappelez-lui la piété, les bouucs œuvres de feu sou épouse; enfin ne l'abandonnez jKis, quoi qu'il arrive; j'ai la ferme confiance qu'il se sauvera. Qu'est devenu notre X... est-elle toujours schismatique? ne désespérez pas non plus d'elle; elle a beaucoup servi la foi, et Dieu la récompensera Mais venons à nos amis véritables;
ils soûl peu, mais ils sont bons.
Je crois devoir regarder comme tels M. A. et mademoiselle T. sa sœur. Je crois bien qu'ils multiplient sans cesse leurs bonnes œuvres, et concourent efficacement au salut d'une infinité d'âmes. Leur docilité à l'Église^ la perspicacité de leur esprit, jointe à luie excellente éducation, me sont im garant de leur Cermeté dans la foi, et leur nom est connu non pas seulement en .\mérique, mais même à Mozdok, où nous avons reçu la nouvelle de la mort de M. leur père. Vous ne doutez point que nous ne nous soyons acquittés avec promptitude de nos obligations envers un tel bienfaiteur de la Société; et moi qui d'ailleiu's lui avais tant d'obligations, je ne manquerai pas d'y satisfaire autant que possible. Je me suis imposé le même devoir en ap])renant, en différents temps la mort des deux demoiselles X
Et vous, ma très-clière sœur, comment vous consolerai-je de la perte douloia'cuse de votre solitude et de la douce compagnie de vos consœurs? Rien d'autre ne pourra sans doute essuyer vos larmes, si ce n'est le souvenir que telle est la volonté adt)ral)le du Seigneur; rien d'autre ne pourra vous consoler si ce n'est l'amour du Seigneur, à qui nous devons nous soumettre avec joie dans tous les états où il nous met. Bénissez donc, bénissez le Seigneur dans votre exil , qu'il n'a permis que pour vous fournir une ample carrière de bonnes œuvres. Le
— lis —
Ira il de vos lia\au\, ik' \os sc^lliciUiclcs, tant d'àmes aiilrefbis clans rerreur rappelées à la vérité par vos soins, lant d'esprits elianceianls , lorlifiés; tant tl'àmes tièdes, devenues ferventes par vos soins, vous rappellent, sans doute, ces soliti»ires qui méritaient davantijge en (piitUtnt les déserts, pour venir au secours du prochain dans les peisécutions, que s'ils étiùent restés en contemplation dans leurs cellules. Saint Ignace disait (jiTil se croirait très-heureux si, en fatiguant toute sa vie, il poii\ail einpèelier une àme de tomber une seule nuit dans le péché au- (|uel elle était habituée; et combien de péchés n'avez vous point empêchés ? Prenez donc courage encore un moment, et nous \ errons face à face le Seigneur sans jamais jX)uvoir l'ollènser. Pour avoir conservé l'innocence au milieu de Babylone, nous serons à jamais au milieu des âmes pures ; j)<)ui' a\ oir eu peu d'amis dans ce monde, nous jouirons a jamais de l'aimable société d'une multitude infinie d'anges. Patience donc, estimez tout au poids du sanctuaire; ne recherchez, n'estimez cpie ce (jue Dieu aime et estime, et vous vous ccmsolerez aisément d'avoir |)eii d'amis. Je suis maintenant assez bien porliuit et en
voyage Clrovez-moi pour la vie, ma très-chère
sœur ,
Votre très-humble et indigne serviteur et frère,
Gilles HexMiy.
LE l'ÈRE GILLES HENUY A MADEMOISELLE DE L...
Kiziar, le 2 décembre 1810.
Mademoiselle ,
Béni soit le Seii»iieur qui a daigné proionj^er vos jours, afin que vous puissiez augmenter de plus en j)ius le trésor de vos bonnes œuvres, et vous mettre à» même de voir plus clairement et d'aimer plus parfaitement le Seigneur dans le Cliel ! Vous devez sans doute cette prolongation à vos aumônes et aux mérites de vos bons exemples : priez le Seigneiu' et pienez vous-même toutes vos précautions, pour que, lorsque vous viendrez à manquer, vous ayez mie héritière qui soil la mère des pauvres, et essuie les larmes que ces membres chéris deN,-S. J.-C. verseront quand ils vous perdront. Je vous remercie beaucouj) de la confiance que vous daignez encore avoir en moi : je crois bien que pour votre intérieur, vous lî'aNcz rien perdu , du fait de mon absence. \ln cherchant le Seigneur avec simplicité de cœur, comme vous l'avez toujours fait , vous aurez san: doute rencontré un guide tel qu'il vous était nécessaire : ne cessez de faire à ce sujet des prières au Seigneur, qui est plus prêt à nous donner ses grâces, (jue nous ne sommes à les demander. Quoique vous
avez une ^^rande dévotion à votre bon ange , ajoutez-v la dévotion aux animes ijardiens de tous vos Nassaux et de toutes les personnes avec lesquelles vous avez al lai re : ce sera un moyen de rendre plus efficaces les instructions et les a\ erlissements que le Seigneur vous donne le zèle et la grâce de faire, ()our sa gloire et la conversion des pécheurs. Continuez à faire usage de la grande considération dont vous jouissez pour consoler les affligés , ramener les errants, diminuer le nombre des oHenses faites au Seigneur. Hélas ! le démon a partout ses apôtres : n'y aurait-il donc personne qui voulût être l'apôtre d'un Dieu qui vous a comblée de ti»nt de biens ! N'oubliez donc jamais que le Seigneur ne vous a jamais fait aucun outrage; sou venez- vous a combien de périls vous avez été ex|X)sée, et pour le corps et plus encore pour l'àme; combien de vos amies peuvent être maintenant en enfer! com])ien en suivent le chemin! combien de familles ont été ruinées, bouleversées, éteintes par la révolution ! Ne vous en serait-il point arrivé de même, si le bon Dieu ne vous en avait jH'éservée? Qui est cause ([ue vous n'ayez j)oinl perdu la foi dans >olreSamarie ou elle est éteinte ; que vous n'ayez |X)int perdu toute pudeur dans votre l)abylone, où tout est prostitution? si ce n'est la main du Seigneur qui ^()us a fait plus de miséricorde (ju'à tant d'autres ! Pourriez-vous rougir d'un Dieu
qui vous a lait lanl de bien , ol vous en préjiare île bien plus purs, de bien plus |)ailails tlaiis le ciel! \li ! si vous pouviez, voir l'immense poids de gloire (|iie le Seigneiu' vous prépare, et fju'il est prêta vous allribueiv, pourriez- vous ne pas vous armer de zèle poiu" empèeber les outrages faits au vSeigneur, et la [)erte de tant d'âmes tpie vous pourrez sauver en les avertissant? Ah ! mademoiselle, vous aimez le Seigneur : pouvez- vous donc, sans verser des larmes de sang, vous rappeler que ^ ous avez quelques amis dans le monde? et pourrez-vous jouir en paix delà bienNeillanee de tant d'amis, si vous réfléchissez (pie le Seigneur n'a point, pour ainsi dire, de vrais amis dans le monde? Ce Dieu est infiniment saint, infiniment bon, et pour cela il est tant injurié ! Ah! si Dieu étiut méchant, il trouverait peut-être des lidèles ser\ iteurs ! Mais à quoi b(jn, direz- vous, celte longue instruction? ^Mademoiselle, en voilà la raison : c'est (jue plus le Seigneur vous a donné, plus il exige de vous : témoignez-lui votre' reconnaissance en atlmonestanl les pécheurs , en faisant instruire la jeunesse, en distribuant des catéchismes , des chapelets, des croix , établissant des mailics d'écoles dans toutes vos terres, en exerçant des œuvres de miséricorde corporelle envers les pauvres. Je vous recommande tl'abortl les pauvres prêtres, les pauvres religieuses dispersées^ les pauvres honteux ; et sur-
— 1-2-2 loiil je vous it'coininaiidc noIic pauvre femme sourde, parce qu'elle est plus ainii;ce, parce qu'elle ('lait la dispensatrice de nos ainnônes, parce (ju'elle est de ma |)atrie et (ju'elle porte le nom de (eu ma chère mère.
Ne so%ez pas surprise que je vous recommande ])lus que jamais les pauvres; c'est à vos bons exemples que ;e suis redevable du tendre amour (pie j'ai pour les meilleurs amis du Seigneur, et Dieu m'a fait la grâce de m'envoyer à Mozdok , où tout notre peuple est très-pauvre, mais quelle espèce de pauvres sont-ils? Ce sont des gens de la première noblesse, ce s(3nt des princes, des princesses, qui ne soni devenus |)au\ res que pour avoir t(3ut perdu en [)assant de l'idolâtrie ou de riiërësie à la reliii:ion catholique. Ah ! Mademoiselle, si j'a\ ais ici vos immenses richesses, que je ferais d'heureux, combien j'essuierais de larmes et que j'empêcherais de crimes! Ici, Ic^s jeunes filles sont ('levées avec tant de soin, que la |)lupart brûlent du désir dt' tleineurer vierges; mais les parents, n'avant rien pour les nourrir et les habiller, les marient malgré elles, rendent victimes malheui'eu.ses du monde des âmes destinées à n'aNoir queNotre-Seigneur Je\sus-ClhrLst pour époux. C) vous, tendre é|)ouse du 1 ils de Dieu, que ne j)uis-je vous avoir ici pour lui jour ! Vous verseriez des larmes de sang en voyant cinq jeunes princesses, dont trois sont
- 1-23 — nubiles, balayant, lavant notre éi^lise, cousant nos babils, lavanl noire linj^e, cuisant notre pain, exerçant le métier de couluricres [)our nourrir le prince leur père et la princesse leur mère. Mais ellesmêmes elles sont (juasi toutes nues , jusque-là qu'un bomme d'esjn-it, n'a\ant point d'argent, vient de vendre jusqu'à sa montre et tous ses livres pour leur aebeter des cbemises et des babils pour l'biver ! Eh bien! le croiriez- vous? déjà deux fois des hommes Irès-riches les ont demandées en mariage, et elles s'y sont refusées, préférant de rester dévouées à un Epoux immortel, dans l'oubli et la pauvreté, aux richesses et aux honneurs du monde! Maintenant elles tiennent l'école des jeunes lilles. Mais ce qui doit le plus engager les âmes char'itabks à les secourir , c'est leur éminente vertu; j'ai vu beaucoup de monastères tle religieuses qui menaient une vie trèsexemplaire, et je n'ai rien vu (|ui m'ait timt édifié que la conduite de ces jeunes princesses.
Je vous prie d'être mon interprète auprès de Mademoiselle A. C. ; daignez aller la consoler de la perte de sa chère sœur, elle ne l'a pas perdue; mais elle a gagné une puissante médiatrice auprès tlu Seigneur. Je suis convaincu que Mademoiselle A. multiplie de plus en plusses bonnes (euvres, en revètissant les pauvj'es, pourvo\ant aux orphelins, et faisant instruire les ignorants. Ouvrez les yeux, Mademoiselle,
— iU — et voyez votre Ejjoiix (jiii vieiil, il est a la porte, il vous attend, et bienlùt les mains des [)aiivres vous porteront dans le sein de l'Agneau sans laclie, pour y jouii" avee lui des ehastes déliées, et clianter le eanlique que les vierges seules peuvent elianter. laites part à cette demoiselle de ma lettre, dites-lui f[ue j'offrais la sainte Messe pour sa so'ur, bien avant tle savoir sa mort, tlontinuez, je vous le répète, Mesdemoiselles, à fermer la bouche aux impies, par luie piété exempte de bigoterie, qu'ils feignent d'attaquer; ayez cette piété féconde en bonnes (jeuvres qui font la gloire de la virginité et le supplice du libertin : soyez les mères, les frères, les steurs de Jésus-Cbrisl, en accomplissant exactement la volonté du Seigneur, et la faisant accomplir aux autres. Vous ti'ouverez peu de compagnes visibles ; unissez-^()us aux saints anges, priez-les de vous éclairer, de vous conduire; vous aurez peu de soutiens ; elierchez votre force, votre asile dans les sacres (l(eurs de Jésus et de Marie, dans lescjuels j'ai l'honneur d'être, Mestlemoiselles ,
Votre très-humble et très-indigne serviteur, Gilles Henry.
F.E r>KnR r.ILLES HRMJY A M, X..., EN nELGIOlE.
Mozdok, le 2 mars 1812.
MOSIEUH ,
Quelle joie pour moi d'aller mettre le Seigneur
en possession des pays où il n'avait jamais ()énétr(''; que j'y dis volontiers la sainte messe ! et toujours j'y reçois les plus abondantes consolations. Voilà deux ans quo^ traversant le Clauease avec le R. P. Supérieur d'Astrakhan, le jour de l'exaltation de la sainte Croix, nous gémîmes en vt)yant les tombeaux mahométans sur les plus hautes montiignes, et nous dîmes : Ah! quand pourrons-nous sur leurs ruines arborer la sainte Clroix ! A la même heure, on entendit dans les montagnes douze coups (\v canon : chaque tribu se mit en armes croyant (ju'on venait les attaquer. Arrivés à la forteresse , le général catholique, qui seul a des canons dans le Caucase, nous raconta le fait, et nous dit qu'il n'avait jK)int fait tirer le canon, que lui-même avait été épouvanté, qu'il fallait que quel- (jties roches se fussent fendues ; mais moi qui savais que l'on avait entendu de même dou/c coups de canon dans une contrée où arrivait saint François Xavier en signe de la possession qu'en allaient prendre les doii/e apôtres, je commençai à soupçonner (jue la chose pouvait n'être pas naturelle.
L'année dernière nous <^a*avîmes avec un prince polonais une monUigne assez haute, en trois lieures; sur le sommet nous y plantâmes une croix; notre exemple fut bientôt suivi par les Messieurs et les Dames venus de Saint-Pétersbouri^ f[ui firent leurs olirandes au pied de notre croiv : c'est ainsi ^Nlonsie(u% fjue nous semons dans les larmes, espérant que d'autres, dans la joie, viendront moissonner avec abondance le IVuil de nos sueurs. Il faut toujours qu'il V ait du sang versé pour obtenir la conversion des idolâtres, nous ofl'rons chaque jour le nôtre au Seigneur par un continuel martyr, aidez-nous donc par vos prières. \ Ous savez quel est ce pays du Claucase; c'est le plus malsain, on loul manque, où l'on ne trouve ni artistes ni ouvriers; nos paroissiens sont tous des idolâtres, des mahométans, etc. convertis, et il est fort peu de nos parf)issiens dont les aïeux aient été catholiques; mais la plupart de ces catlioli(jues étaient restés douze à (piinze ans sans se confesser; il v a parmi eux des j)rinees et des nobles; mais on ne les distingue plus (jue par la noblesse de leurs sentiments et de leurs actions : et leurs lilles, à cause de leur pauvreté, sont obligées de garder le célibat, ce (jui est une espèce d'opprobre chez elles, comme chez les juives; ou bien é[K)User des mahométans, ou des hérétiques; mais généralement elles j)r('rèrent courageusement à ce
parti la croiv et les opprol)res de Jésiis-Clhrist. Oh! si quelque saint ^^ieolas venait à leur seeoiirs! Nous avons trouve iei la maison et l'église tombant en ruine; nous avons rebâti une maison et une petite église que nous chaulions en hiver, et nous en aNons commencé une grande pour Tété que nous ne pouvons achever faute de moyens : ce n'est pas ([ue nous n'avons tout donne, nous et notre peuple, car les femmes ont oHert jusqu'à leurs présents de noces, leurs bijoux, leur argenterie : beaucoup de personnes d'une autre communion ont aussi aidé à la construction de l'église : nos pauvres peuples nourl'issaient les ouvriers; les femmes leur cuisaient le pain, les filles lavaient leurs linges; les princes, les noble's avant à leur tèle un général catholique ont plâtré eux-mêmes l'église (Thiver; mais tant de i)onne volonté n'a |)oinl suffi, et nous sommes forcés de soupirer en entendant les impies, qui sont en grand nombre, passant près de cette église à demi-cons- Iruile, s'écrier : Oh est votre Dieu? ()uelle serait votre joie si, après avoir vu des chrétiens renverser les églises, détruire les autels, massacrer les prêtres, vous VON iez des princes qui, hier idolâtres, aujourd'hui convertis, nous aident selon leur pouvoir; si VOUS voyiez les plus petits enfants nous aj)porter du lait, du pain, du beurre, etc., etc., tout ce qu'ils ont; si vous les vo\iez traînei* par la ville des bû-
ches de bois pour chauft'er l'église! Quelle serait votre allégresse si vous voviez nos enfants semlîlahles à ceux de la Doctrine chrétienne, instituée dans les Indes, nous prier de les conduire auprès du moribond, chanter des cantiques à ses pieds; si vous entendiez le malade, sa femme, ses enfants, chantiuit eux-mêmes, les voisins entrant même par les fenêtres, etc. ! Un père de famille, moribond, consolait son épouse et ses eniantséplorés, en leur ordonnant de chanter avec lui le Slabat Mater, et la [)rière : Anima Christi, les litanies du saint Nom de Jésus. Quelle métamorphose, quel beau spectacle pour nous qui, à notre arrivée, voyions les parents abandonner leurs enfants, et lenrs enfants leurs parents malades ; de les voir aiijoui'd'hui, par un ellet de la grâce de Dieu, remplir tous les de^oirs de la charité ! Ma |)lus chère et ma plus agréable ft^nction, c'est l'éducation chrétienne de ces pauvres enfants qui se confessent toutes les semaines; c'est la direction, l'instruction et l'entretien des pauvres; et le Seigneur bénit nos travaux. Cle cjui rend d'im autre côté notre ministère bien pénible et laborieux, ce sont les militaires; nous en comptons plus de cinq cents catholiques, répandus jusqu'à deux mille versts (dont cent quatre font '25 lieues communes), le long de la ligne du Caucase: il faut affronter tous lesdangei's, la mort même, pres({ue à eluujue
pas pour leur aller administrer les secours de la religion particulièrement une lois chaque année. Ce qui exige de nous encore plus de dépenses et de dévouement, ce sont les passagers qui vont en Géorgie, ou qui en reviennent, dégoûtés de ces déserts; mourant de faim et de froid; les uns dépouillés en chemin, les autres ayant perdu leurs compagnons. Ils arrivent à pied, la plupart malades, quelquefois moribonds : elfrayés par la vue des sauvages qui habitent ce pays; par celle du commandant qui est un TartiU'C ; ils viennent se jeter dans nos bras comme des enfants qui retrouvent leur père. Tous : généraux, ambassadeurs, fils du prince de Géorgie, académiciens , naturalistes, astronomes, tous nous réclament et se réfugient chez nous : quelle belle carrière poiu' nous, quelle occasion d'exercer la bienfaisance catholique envers des gens qui auparavant auraient dédaigné de nous regarder ! Tous, apprenant que nous avons renoncé aux aises de la patrie, à nos parents, à nos amis pour venir vivre et mourir sans nom, peut-être sans sépulture, au milieu des barbares, dans ces horribles montagnes du Caucase; exposés à des maladies auxquelles n'échappent guère les étrangers, dans ce pavs: tout cela touche ces voyageurs qui, oubliant leiu- impiété, leurs erreurs, se persuadent que notre religion est la seule vraie, et, en partageant avec
nous notre chétive cuisine, ils conviennent que les seuls prêtres catholiques sont les seuls ministres du Seigneur qui aient une charité' universelle, et (jue leur religion est celle qui vient de Dieu même.
Agréez, etc
Gilles Henry.
LE PKRR CILLES HRNRY A SES SrPi:RIP:rRS.
{Exti'aits de plusieurs lettres en date des 2 et t^ juin. \3 juillet eM 0 «o«M 81 4. j
Mozdok, le 2 juin 181 i.
Mon RévéreiND Père,
L'année dernière , au mois d'août , une femme
nommée MarieTomasof, enceinte de cinq mois, tomba malade. La sage-lénuiie et le médecin jugeant au bout de quelque temps que reniant était mort, ils préparèrent une nK'decine pour délivrer la mère de son Iruit. \in étant jM'évenu , je me hâtai de lui donner mon relicjuaire du B. François tle Hieronimo qui déjà une lois l'avait fait accoucher heureusement , lorsque quelques minutes auj)aravant elle était tlésespérée. On ne tarda pas à lui apporter la médecine, et elle la prit ; mais comme elle ne pro-
duisit luicun effet, on convint de lui en donner une plus ofiande dose le lendemain. Il y avait un vase plein de celte médecine ; mais on eut beau le chercher, la médecine se trouva enlevée on ne sait comment, et malgré toutes les recherches , on n'en put trouver dans tout INIozdok. Au bout de neuf jours la mère sentit son enfant remuer dans son sein et quelques instants après elle accoucha heureusement. 1^'enfant fut appelé François de Ilieronimo, et mourut aussitôt après le Baptême, allant luimême remercier au ciel son bienfaiteur dont le reliquaire l'avait préservé du malheur d'être privé éternellement de la vue de Dieu.
11 y a trois ans que , la veille d'une grande fête , j'étais monté au sommet de l'église que nous bâtissions; le pied me maïKpia et je tombai à la renverse de la hauteur d'environ trente pieds, me heurtant tlans la chute à dillérentesr pièces de bois; et je me sentis de suite attaqué d'une rupture : à l'instant , je mis la main sur le reliquaire du B. de Hieronimo, le j)riant de cœur, car j'avais j)crdu la parole, de me rendre la santé pour le service du prochain ; et tle suite la douleur et la lésion disparurent ; je me relevai guéri, el j'alhii entendre les confessions jus(ju'au soii".
Gu.m:s TIk.miv.
Mozdok, le 29 juin 1814.
Mo> Révérend Père ,
On vient de piil)lier ici l'ordre de renvoyer
tous les Polonais. Tout en entrant dans leur joie, je me sens le cœur sin^julièrement affligé de Aoir partir ces pauvres malheureux fjue nous avons comme réiirénérés en les transformant en agneaux, d'ours qu'ils étaient. Maintenant toutes mes dépenses, mes courses, mes soucis, mes crève-cœurs à leur égard me paraissent agréal)les , et je ne prévois qu'avec peine le moment où je ne devrai plus me priver de mon pain, de mon dîner |)our en nouiiir l'alfàmé, de mon manteau, de mes boites et même de mes bas pour en revêtir les membres précieux, les frères bien-aimés de mon Sauveur; il me semble qu'il me manquera quelque chose (juand je n'aurai plus l'occasion de revenir couvert de vermines. Si j'avais quelque cliose à regretter, c'est de m't'tre trop défié de la divine Providence, c'est de n'avoir pas davantiige retranché sur mes (léj)enses pour soulager ces malheureux , c'est de ne pas m'étre privé tlavanlage de mon repos pour aJlt'ger leurs travaux.
Le Seigneur, en vue du bien de la Société, nous a merveilleusement bien dirigés. Tous les Polonais, s<jil ofïiciers , soit soldats, sont venus icia\ec les
plus mauvaises tlisposilions, cl ils parlent lous en nous l)énissanl : aucun d'eux ne nous oul)liera ; pas ini ne se plainl de nous , l)eaucoup nous regrettent, cl l'un d'eux, quia vécu très-pauvrement avec moi pendant dix mois, me disait en pleurant à son départ, que c'était la première année qu'il avait vécu lieureux. 11 ne s'en trouve aucun qui ne soit habillé, lous ont été nourris par nos soins , tous sont devenus généralement l'exemple de Mozdok. Ils font bénir notre sainte religion , et ceux mêmes qui lui étiùent le j)lus contraires disent hautement que la religion catholique est la seule vraie religion. On a été témoin de leur patience angélique dans les maladies , de leur résignation à la mort ; on en a vu . plusieurs et entre autres un, il y a deux jours, dont la ligure au dernier moment, dans les convulsions de la mort, avait quelque chose de hideux, et à l'instant de la mort elle devint inie ligure de bienheureux et attira lous les malades qui ne pouvaient se lasser de la contempler. Beaucoup, après avoir reçu, ou la sainte communion en viaticjue , ou l'extréme-onction , se sont levés et ont été guéris; beaucoup retourneront raconter elix-mémes dans leur patrie cet eHél merveilleux des sacrements. Vendiedi je courus au secours d'un malheureux abandonné depuis trois jours à deux versts d'ici, dans les campagnes. En l'abordant à genoux, je le trouve ap-
puyé entre deux ()laiielies , j'ai cru voir le jeune Samuel; je le confessai, puis crai<^nant ([u'il ne fùl atUi- (jucde la peste, et ne pouvant lui donner l'extrèmeonelion, je me contentai de l'exciter à la confiance envers la divine Providence. Quelle lut ma surprise le lendemain malin de le voir arriver à l'église et, sans aide, venir à la sainte Table. Samedi , un malade ne présentait plus aucun signe de vie après avoir reçu l'extrème-onction ; déjà j'avais donné son argent aux autres malades , une de ses chemises et ses bottes ; mais hier il me fut bien doux de pouvoir lui restituer le tout après l'avoir vu communier avec vingt-deux autres malades arrivés la veille. Nonseulement ils reçoivent les faveurs de Dieu, mais ils les obtiennent encore pour leurs frères endurcis. Samedi , on m'appela dans un soi-disant (juartier ; je trouvai le malade destitué de sentiment. Je demandai s'il m'avait fait appeler , et sur la réponse adirmative , après avoir inutilement employé diflérents remèdes [)our le faire revenir à lui, je me hâtai de lui administrer l'extrême-onction. A peine avais-je fini que je vois entrer une femme, et je commence à m'apercevoir que cette maison n'étiiil rien moins qu'un quartier, je m'informe, et on emploie tous les eflbrts poiu' me rassurer. Enfin le soir, nos bons Polonais m'annoncèrent que cette femme était une prostituée qui retenait ce jeune
malade. J'envoie roi'dic de le j^oiler à l'hôpital; mais le diable (gardait sa proie; enfin je double mon nKjnde et mes bons Polonais l'emportent de force. Hier matin il avait recouvré le sentiment; je lui parlai une heure et demie, mais toujours il détournait la face de moi ; seulement il me regardait cjuand je me recueillais pour faire ma prière aux bons anges. Il avait les yeux égarés, et semblait voir le démon à sa droite. Fatigué, je substituai à ma place un Polonais que j'instruisis sur la manière de traiter avec cet endurci, dont la première et unique réponse fut qu'il n'y a point de Dieu. Chacun sait que l'impin^eté engendre la haine de Dieu. Enfin les malades me dirent que la prostituée était venue lui parler à l'hôpitiil; je les conjurai de ne plus [)ermettre ce scandale. C'en fut assez, chaque malade s'arma de verges, et, lorsque ^•ers midi cette malheureuse se présenta , tous tombèrent sur elle. Klle cria à la garde, mais la garde éliiil composée de bons catholiques, qui l'arrêtèrent; elle envoya au chef de la garnison ; mais déjà on avait obtenu de lui la punition d(; l'infâme créature. Tous les malades et le peuple se mirent en prières ; moi j'ai passé cette nuit sans dormir. Enfin des soldats polonais, dont cet exemple désespérant avait touché le cœur, vinrent me trouver après que j'eus dit la messe; à peine les avais-je confessés que l'endurci
lui-même me iil appeler, demanda pardon à tous les malades el se confessa avec com|>onction. Il lui reste seulement un tremblement dans tous ses membres , et les yeu\ égaies , conmie il arrive à tous ceux qui viennent d'être délivrés du démon.
Gilles Hem^v , de la C"' de Jésus.
Mozdok, le 13 juillet 1814.
Mercredi dernier est arrive ici le K, F. Supérieur, Survn ; il est reparti jeudi matin. Le Seii^neur a couronné le courage avec lequel il a surmonté les obstacles qui l'écartaient de la mission du Claucase. Il a plus fait en trois mois que nous n'avons fait en sept ans : toute la ligne l'a accueilli , tous les chefs l'on fête et honoré; il emporte les regrets el le respect de chacun. Par lui on connaît la Compagnie, on la révère et on la désire. H a entendu de six à sept mille confessions; le noml3re des imjK*nitents ne monte pas à plus de trente personnes; encore étaient-ce des francs-maçons ou des schismatiques. Il a lait cesser vingt-(|uatre concubinages en célébrant des mariages légitimes; il a ramené un diacre apostat, baptisé un juif et converti au moins vingt-huit j)rotestimts. Il est gai et bien |)ortanl. Quant à nous, à la vue d'un tel exemple, nous sentons ranimer notre zèle. Vendredi passé, un lulhé-
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rien qui me résistail depuis liiiit jours, a demandé lui-même à se réconcilier. J'obtiens ce que je demande, par les prières de mes malades. On a été dans de grandes alarmes à Astrakhan ; on a cru que le R. P. Suryn était tombé entre les mains des payens. Depuis sept ans, j'ai chaque jour de pareilles craintes sur le compte de notre P. Supérieur ; mais serait-ce donc un malheur si l'un de nous, en exerçant le saint ministère, était fait prisoiniier? Heureuse captivité cjui probajjlement briserait les chaînes par lesquelles l'enfer tient les montagnards en captivité ! Serait-ce un malheur si l'un de nous était dévoué à la rage des [)ayens? Nous voulons arborer parmi eux l'étendard de la croix , et le sang des martyrs n'est-il pas la semence des chrétiens?
Gilles Heauy.
Mozdok, le 10 août 1814.
Mo3i Révérend Père ,
Depuis (juclques semaines, je n'ai pu vous
écrire; nous étions harassés de travaux. Il y a ici une mortalité épouvantable. La maison même de M. le commandant est infectée ainsi que toute la ville, mais le mal règne surtout parmi nos Polonais : dej)uis quatre mois nous n'avons pas eu de pluie, on ne trouverait pas un brin d'herbe aux environs
de Mozdok. Une iniilliliidc de sauterelles de la longueur de ma main ont consommé en un jour, loin, iVoment, roseaux, etc. Elles ont paru au-dessus de Mozdok et tellement olfusqué le soleil, qu'on eût dit qu'il y avait une éclipse. J'ai lait réciter les liliinies de tous les Saints et répandre de tout côté de l'eau bénite, et elles ont de suite disparu. Mais l'air en est, je crois, infecté. Tous nos Polonais sont malades; chaque jour nous en enterrons. Clommeles hôpitaux étaient bien loin de suffire, M. le Général, par mon conseil , a fait évacuer des maisons de particuliers et va mis des malades. Nous restions deux pour soigner cette multitude, le chirurgien, mon bon ami et moi ; nous remplissions les fonctions de médecin, cuisinier, chirurgiens, etc. Mes trois voitures et mes chevaux menaient aux hôj)itaux les malades couchés dans les rues et dans les campagnes; ma cour, ma cuisine , mes conservatoires étaient pleins. ,1'ai employé mes eaux de menthe, de mille-feuilles, de mélisse et autres que j'avais distillées. Six Polonais ({u'on m'avait donnés étaient nos coopérateurs. Enfui le chirurgien et moi et tous nos domestiques et ouvriers avons succombé, à l'exceplion d'un seul. Mes chevaux sont tombés malades, mes voitures se sont brisées, l'argent et le pain nous ont manqué. J'avais deux bubons qui annonçaient la peste; enlin m'apercevant que ce pouvait être une espèce
de fobris [tiieika , j'ai dcmajulr a mon ami le cliiruri»it'ii des remèdes contre celle lièM'e, sans lui [)arler des l)iil)ons. Deux semaines j'ai été dans les transes, et la veille de saint Ignace j'ai été neiil" heures sans connaissance; mais le jour de sa fête, au malin, j'ai commencé à me trouver mieux, et maintenant la fiè\ re m'a quitté. Il ne me reste que des éruptions sur la peau. Pendant ma maladie, il est mort neuf Polonais que j'avais confessés et communies auparavant. Mon retour à Thôpilal a été un triomphe; tous, Luthériens, Haskolniks, Mahomélans, Russes , Polonais, Hongrois, Bohémiens, m'(jnt reçu avec la même joie. Deux Luthériens se sont convertis, l'un d'eux fait l'office d'apôtre; il préside au Rosaire, et prépare les malades à la communion. Un oflficier russe s'était expressément déguisé en soldat et pendant huit jours il m'a examiné le visage collé contre celui des moribonds , soutenant ceux qui vomissaient, etc. , distribuant du vinaigre, tlu tabac, des gouttes d'Hofman , conduisant des malades à l'hôpital , assis ou couchés auprès de moi dans ma voiture, etc.; le huitième jour, il mit son uniforme et s'écria publiquement à l'hôpital : « Grâces à Dieu, je connais maintenant la vraie religion. » Tout cela me donna des embarras. Tous les officiers de l'hôpital pensent comme cet oflicier. IjCs soldats russes subornent les écrivains, on me
les amène, on pinicslc qu'ils sont Polonais, je le crois, je les acLninistre, et quand je les ai administrés et enterrés, j'apprends qu'ils etiiienl Russes ! Je m'en suis expliqué avec le chef de la garnison, il en a 1 i : j'en ai écrit à .M. le Général, il en a ri de même. Que liiire? je ne les confesserais |>as si je savais ce qui en est; mais on me trompe, et je n'ai pas le temps de faire des examens ultérieurs. D'ailleurs le prêtre russe n'ose point venir à l'iiopitiil , soil crainte de la contagion ou |X)ur quelque autre raison. Je ne dis jamais aucun propos contre la religion russe ; je remplis mon devoir, je fais le plus de bien que je puis, et de suite je m'en vais. Mes boutades même me réussissent. Ciomme tous sont malades, on envoyait les infirmes aux travaux publics; leurs larmes m'ont attendri, je courus chez le chef de la garnison; ne le trouvant pas, je dis tout en feu à son épouse : « Madame, voulez- vous avancer la mort de ces chrétiens? dites à votre époux que le sang de ces malheureux crie vengeance au ciel contre son sang, et que s'il ne met ordre à ces cruautés, j)as un de ses enfants ne restera en vie! » Depuis ce temps, on laisse les infirmes à ma disposition. Les ofliciers subalternes ont voulu commencer encore à les molester, ils avaient dépouillé le fils de M. le comte colonel Potowski cjui rejiassait par Mozdok ; je l'ai habillé, et quelques heui'es
après, un d'eux est encore revenu tourmenter quel- (|u'un dans ma cour; j'ai perdu patience et ordonné de le châtier. Les chefs sont venus me remercier, et depuis cette époque , personne n'ose toucher mes malades. Il vient de se passer luie chose extraordinaire. Basile d'Ohrewski, maréchal-ferrant, qui ne s'étiiil pas confessé depuis vin^t-cinq ans, fut si touché de mes procédés qu'il se convertit sincèrement et fit vœu que, s'il récupérait la santé, il travaillerait pour l'église. On lui donna à travailler pour le commandant; l'ouvrage fini, il dit à son chef: « Permettez-moi de travailler maintenant pour mon Dieu. )> Il ferra les roues de mon droschkv, et ne voulut pas permettre qu'on le traînât avec des chevaux , mais il le traîna lui-même dans ma cour. Après avoir ainsi tra^aillé j)our l'église. Dieu ne voulut pas sans doute qu'il s'emplovât à des ouATages profanes; il me quitta le matin bien portant; à cinq heines du soir, entrant au lazaret, je le trouve mort. Le coiur me saignait de ne lui avoir pas au moins donné l'extrème-onclion (il avait communié trois semaines auparavant) , j'ordonnai à tous les malades de prier j)()ur lui, et moi-même je me mis à genoux vis-à-vis d'un crucifix. A peine commencions-nous à prier, on crie : « Il vit! il vit! » Tous se rassemblent, il lève la têle, étend les bras, soupire, remue les lèvres, ouvre les veux, verse des
larmes et me res:arde. Je lui donne l'extrême-onelion; quanti j'eus fini celle des pieds, il se coucha tranquillement et resta définitivement mort. Je ne mets pas trojj d'importance à ces faits, mais ils font un effet merveilleux sur les malades.
Une grâce particulière que le Seigneur accorde ici aux Polonais à cause de la mortalité actuelle, c'est que ceux qui ont résisté au zèle des RR. PP. Supérieurs Suryn et Woyszwillo , et passent à Mosdok, y tombent malades. Entrant à l'hôpital, ils \ trouvent des morts ou des moribonds et rencontrent des apôtres dans les autres malades, et ainsi ils se rendent à moi. De tels sujets, étant pour la plupart éclairés, une fois convertis , deviennent eux-mêmes apôtres. J'obtiens des médecins qu'on les retienne plus longtem|)s à l'hôpital. Quand ils en sortent , les chefs leur assignent ma maison pour quartier; par mes soins et ma conversation ils s'enflamment, et il est rare qu'en moins de huit jours ils ne m'amènent une vingtaine de pécheurs endurcis. Les bons livres, les chapelets, les croix, tout opère des efïéts merveilleux. N'est-ce jjas vraiment une chose digne d'admiration que des hommes qui ont parcouru toute l'Eiuope, en ont rapporté la quintessence de toutes les erreurs , en ont imité tous les tra\ers , ont donné dans tous les vices, que des hommes qui ont prolané et volé les églises.
arrêté les prêtres , violé les vierges , blasphémé en prose et chansons ; qui ont vu tiint d'églises célèbres, rencontré tiuit de prêtres zé es et sachant leur langue, sans se convertir ; étant arrivés à Mozdok comme des furieux ; a()rès avoir scandalisé, même dans l'église, nos pauvres peuples; après nous avoir craché au A isage en pleine rue et nous avoir comparés à des prêtres apostats et mariés sacrilégement, soient enfin tombés au\ genoux d'un prêtre ignorant leur langue, et si pauvre, que tout son vestiaire ne monte jjas à vingt roubles, et cela pour changer de vie ! Vraiment le doi^t de Dieu est ici.
Il me reste à demander pardon des dépenses (jue j'ai faites. Mais aussi, quelle règle observer quand un malade meuil faute de pain, sort de l'hôpital sans chemise? Qu'eussiez- vous fait, si vous aviez rencontré le fils de M. le comte Potowski sans bas, sans souliers, sans bottes, sans chemises? Pourrait-on me rcpprocher d'asoir demandé son mouchoir à la première dame que je rencontrai; ses bottes à un cosaque; sa chemise à un autre? Mille cas semblabes se présentent. Depuis Pâques je suis sans argent, et je dépense, par mois, trois cent roubles. Grâce à la divine Providence, je n'ai pas de dettes. Personne ne serait resté en vie pour j)ortçr nos nouvelles en Pologne, si je n'avais fait instance auprès du général ; et quoiqu'il n'\ ait ici aucune
troupe pour les remplacer , il vient d'envoyer, par une estafette, ordre de faire partir de suite tous les Polonais de Mozdok; les malades même sur des voitures. Quels douloureux adieux je vais recevoir ! J'en reçois de plus consolants des moribonds, qui, au moment de rendre l'àme, tournent encore les veux vers moi , comme s'ils voulaient me dire : A vous revoir dans le ciel, mon cher Père!
Gilles HEiNRY.
XYIl
(,K P1':RF. JR\N WOYSZWILLO au PRRK r.ILLF.S IIKNRY.
{Exlrails de (juairc Icllrcs dalics de Duboivskaja, le "29 juiv ; de Kargalinlai , le \i} juillet ; de Kiudzineki , le ti juillet, et deKizUir, le :î août 181 i. Tiad. du lalin.)
Dubowskaia, le 29 juin 48U.
Mon Révérekd Père,
Le travail de chaque jour commence de grand
matin et me conduit jusqu'à la nuit assez avancée; mais, grâce à Dieu, je me [)orle bien et je ne suis pas troj) fatigué. Je suis plus souffrant (piand le travail vient à se ralentir; comme il m'est arrivé tlernièrement à Rizlar, où j'ai beaucoup souflért de [peines intérieures. — Te prends ma nourriture avec les prisonniers, et ce sont repas de carême; mais après de rudes fatigues, l'eau claire et le |)ain see ont tant
— un —
de goût que nous nous demandons souvent^ avec mon elicr compagnon Martin Ostoriski, si les rois et les empereurs font meilleure chère que nous ! Et par le fait, du pain et des légumes crus se digèrent plus facilement, quand on a la pai\ de l'âme, que toutes les délicatesses avec une conscience agitée. — Après la fête de la Visitation, je partirai, s'il plaît à Dieu, pour Rargalinka, où je suis attendu et désiré par cinq cents prisonniers. Dieu veuille augmenter notre zèle et nos forces : je l'espère de la puissante intercession de la très-sainte Vierge et des saints Apôtres Pierre et Paul , comme aussi de l'assistance des bonnes âmes de Mozdok, auxquelles je me recommande.
.Te m'arrête, pouvant à peine écrire; il est minuit, et toute la journée le ministère ne m'a pas laissé un moment de repos.
WOYSZWILLO, S. J.
Kargalinka. le 10 juillet 1814.
Nous sommes encore valides et bien portants,
quoique travaillant sans relâche de toutes nos forces, que Dieu daigne soutenir pour le salut de tant de pauvres âmes. Et vraiment j'admire que, faibleet usé comme je suis, je puis cej^endanl suffire à tant de ministères que Dieu confie à noire faiiilesse. — l)e- T. 10
puis une semaine que je suis ici, je trouve des âmes mieuv clisj)osées et préparées à faire de l)onnes confessions. Ces pauvres gens me réveillent de grand malin et me retiennent fort avant dans la nuit ; et vraiment Dieu les bénit.
Je me réjouis des bonnes nouvelles que vous me donnez de la Compagnie. Plaise à Dieu que tous les Ordres religieux refleurissent, et bientôt envoient de nombreux ouvriers dans les vignes ra^ âgées et les champs où la moisson se prépare.
WOYSZWILLO, S. J.
Kurdzincki, le 23 juillet 18U.
Je me réjouis beaucoup des grands fruits recueillis dans son expédition aj)Ostolique par le Révérend Père Supérieur d'Astrakhan le P. Survn). Et certes pour avoir entendu tant de milliers de confessions, il lui aura fallu un continuel et rude travail. Votre Révérence, qui depuis longtemps a tians son liô|)ital tant de pauvres malades, peut mieux apj)récier le résultat obtenu par le P. Survn. Dieu veuille augmenter le zèle et les forces de ses ouvriers et les multiplier suivant l'étendue des champs cju'il ouvrira devant nous , afin que nous aidions tant de pauvres âmes rachetées au prix de son sang ; et, s'il lui plaît, nous donnerons aussi le nôtre. Poiir moi, je travaille
(le bon cœur ; mais parfois moins rudement quand les confessions viennent à diminuer. Je me trouve ici au milieu des ouvriers, à trente et un versts de Kiziar. Les confessions sont peu nombreuses, puisque depuis dix jours J€ n'en ai pas entendu plus de quatre-vingts ; mais cej^endant ce n'est pas un médiocre travail pour moi, jjuisque souvent un trèspetit nombre de pénitents me tient depuis le grand matin jusqu'à dix et onze heures du soir. Un bon nombre de ces malheureux qui ont été en Espagne, ont besoin d'être instruits après tant d'années passées sans sacrements. Ma besogne terminée, je voudrais retourner à Kiziar, où je sais que l'hôpital est rempli de malades; mais il me faut attendre l'autorisation du commandant.
W O^SZWILLO, S. J.
Kiziar, le .3 août 1814.
Enfin, j'ai étérap[)elé le 3 1 juillet, par le commandant de Kiziar. C-hemin faisant, j'ai trouvé sept malades; l'un d'eux est mort immédiatement après avoir reçu l'extrème-onetion. Mon voyage a été traversé de toutes manières, et dix fois j'ai dû m'arrè- U'i' j)<)iir faire réparer notre char. Le soir même de mon arrivée, je me suis mis à entendre les confessions et à donner l'extrème-onetion aux plus malades ; l'iui d'eux passa inimedialemenl à meilleure > ie.
el la mort ne cesse pas de frapper. Par une punition divine, plusieurs de ceux qui avaient obstinément refusé les sacrements sont morts subitement pendant mon absence, et d'une façon épouvantable, comme nos bons catlioliques me l'ont raconté à mon arrivée. Je ne sais pas au juste le nombre de nos malades ; mais il n'y en a pas loin de cinq cents parmi les soldats et les ouvriers.
Votre serviteur en J.-(l.,
WOYSZWILLO, S. J.
LK PKRR CU.I.KS IlENIW Atl TllKS-RÉVKBK.ND PKRF, r.ÈNKRAL.
Mozdok, le 22 septembre 1814.
Mo-N Très-RévérExNd Père ,
Monsieur F., prêtre, est mort à Mozdok le 4 de septembre, après avoir reçu les sacrements de pénitence et d'extrème-onclion. Quoique ma faiblesse soit telle que je ne puisse ni dire la messe ni entendre aucune confession, je vais m"ell()rccr de donneià Votre Paternité quelques déliiils trop intéressants pour en priver la Ciompagnie. Ce Monsieur F. , d'une conduite d'ailleiu^s irréprochable, a été un ennemi tellement acharne de la (lompaj^nie, ((u'il se (K-eliai-
liait contre nous en toute occasion et même en chaire : ce qui lui est encore arrivé le jour de l'Epij)lianie de cette année. Le même jour au soir, il est renversé, suflôqué par la vapeur du charbon et a le corps brûlé par des briques ardentes. Averti vers le minuit, je cours à son secours, et me trouvant seul, je commence par purifier l'air pour ne pas être sulloqué moi-même , o])éralion qui dura jusqu'à deux heures du matin. Alors il arriva du monde, et je lui administrai l'extrême-onction sous condition. Le lendemain à midi, il ne donnait encore aucun signe de vie. Ses amis étaient présents, et tous avaient été complices de sa persécution contre nous. Alors je lus rii,vangile Supra Infinmun, et aussitôt il revint à lui , commença à parler et demanda à manger et à boire. Tous les assistiuits devenus mes amis, d'ennemis qu'ils étaient , crièrent au miracle , et me retinrent [)ar mes habits lorsque je Noiilus me retirer. Depuis ce moment M. F. n'a j)lus cessé de nous louer et de nous aider; il était toujours .d'accord avec nous et ne voulait rien faire que par mon ordre. Dès le même jour il m'ofliit autant d'argent que je voudrais pour avoir une maison auprès de nous, afin de vivre et de mouiir au milieu de nous. Lorsque je ne pouvais jjoint aller le voir, il envoyait trois ou quatre l'ois le jour s'informer de ma santé, et la veille de sa
mf)i't, il a encore voulu savoir comment je me portais. J'avais commencé à écrire tout cela fort au long, au V. Jviindcs (|ui connaissait cet ecclésiastique, mais la maladie m'a empêché de continuer.
Dieu, pour nous consoler sans doute dans notre tristesse, a voulu n(jus donner deux exemples semblables de sa miséricorde dans la personne de notre commandant et dans celle d'un lieutenant-colonel. Ce dernier était notre ennemi déclaré, et voulait nous retirer l'architecte qui construit notre église. Il vint un jour me trouver avec cette intention ; mais, m'avant regardé, sa colère s'évanouit, et il ne put s'empêcher de m'embrasser. Depuis ce temps, il est notre ami, au point de ne vouloir se confesser qu'a moi. Mais l'exemple de notre commandant, nommé R..., est encore plus frappant. Il est franc-maçon. Un jour, m'étant venu voir, il se plaignit de ce que je ne rendais pas visite à sa femme ; je lui répondis que si elle était à riiôpital, je Tirais voir tous les jours, mais qu'il ne me resl^iitpas de temps. Ne pouvant souffrir mon zèle pour les malades, qui condamnait sa négligence, il commença a déclamer contre moi, et à me représenter comme un intrigant. J'ai gardé le silence ; mais Dieu a piis ma défense ; le commandant est tomb('' malade avec sa femme et toute sa famille: ciiKj de ses domestiques sont morts. Alors, touché intérieurement, il s'est écrié : « Trans-
- loi — [)oilez-tnoi avec mon épouse auprès de l'église catholique ; c'est là que je dois être guéri. » Il y a été transporté eiïèctivement ; je suis allé le voir, et aussitôt il a l'envoyé tous ses amis et m'a dit : « Mon Père, je suis auprès de vous : cela suflit, je guérirai sans médecin. )i Lorsque je ^ais le voir, il ne veut pas me laisser aller, il m'appelle de jour et de nuit, il me consulte en toute chose. Il a renvoyé tous ceux de ses amis qui ne nous aimaient pas.
Recevez, etc.
Gilles Hekry.