N° XI
Fort-des-Montagnes, 30 Octobre 1845.
MONSEIGNEUR ;
Une bande d'environ vingt Cries, campés près du Fort, vinrent me serrer affectueusement la main. La joie, que ma présence paraissait leur causer, m'annonça d'avance, que je n'étais pas le premier prêtre qu'ils vissent. La plupart d’ailleurs portaient des médailles et des croix. Ils m'apprirent, qu'eux aussi avaient le bonheur de posséder
une Robe-Noire (le Rév. Monsieur Thibault), qui leur avait appris à connaître et à servir le Grand-Esprit, et qui avait baptisé tous leurs petits enfants, trois exceptés, qui étaient alors absents. Ils me furent présentés. Je leur conférai le Sacrement de la Régénération ainsi qu'à un de mes guides. Je leur fis plusieurs instructions pendant leur séjour au Fort.
Deux Cries de la même bande et de la même famille, père et fils, avaient été tués dans une querelle, deux années auparavant. La présence des meurtriers réveilla chez ces barbares cet esprit de rancune et de vengeance, si naturel au cœur de l’Indien et que la religion chrétienne est seule capable d’adoucir. On avait tout lieu de craindre les suites fâcheuses de la vicille querelle; les deux partis, se trouvant en présence pour la première fois, depuis que les meurtres avaient été commis. Aves l'agrément de M° Harriot, je les fis tous rassembler dans
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Les Cries sont une nation puissante et forment plus de six cents loges. Ils sont des plus redoutables ennemis des Pieds-Noirs et empiètent constamment sur le territoire de leurs adversaires. L'année dernière, ils leur enlevèrent au-delà de six cents chevaux. Les limites actuelles du pays qu'ils parcourent, s'étendent de la base des Montagnes- Rocheuses, entre les deux fourches du Sascatschawin, jusqu’au delà de la Rivière Rouge. Leur esprit turbulent et guerrier , leur avidité pour le pillage et le vol surtout des chevaux, tels sont les grands obstacles, qui retardent la conversion de la plus grande partie de cette peuplade. L'exemple de leurs confrères, qui écoutent avec docilité la parole de leur zélé et infatigable Missionnaire, portera des fruits dans son temps, et sera, je l'espère, suivi par toute la nation. Le récit de ce qui vient de se passer dernièrement parmi eux, vous donnera une idée de leur manière de faire la guerre et des profondes superstitions, dans lesquelles ce pauvre peuple est encore enseveli.
Les Cries méditaient de porter un terrible coup aux Pieds-Noirs; ils rassemblèrent à cet effet toutes leurs forces; elles se montaient à plus de huit cents guerriers, et, avant de s'élancer dans les plaines à la recherche de l'ennemi, on eut recours à toutes les ressources de la jonglerie et de la sorcellerie, pour assurer le succès de l'expédition. 11 fut décidé qu'une jeune fille, les yeux
bandés, serait placée à la tête de l’armée indienne, et que, coms dans cet état, elle servirait de guide aux combattants. En les ex] cas de succès, l’héroïne était destinée à devenir l'épouse facilen du plus vaillant des guerriers. D'après les oracles de leur côtés 1 " médecine, le grand chef seul pouvait la chausser et la connai déchausser tous les soirs... Les voilà donc en marche; qu'ils ivres de confiance et de présomption, les guerriers s’élan- manqu cent dans la plaine, à la suite de ce guide étrange: ils’ comble vont par monts et par vaux, à travers les ravins et les enlèver marais. Aujourd'hui elle dirige ses pas vers le Nord, le rapacit lendemain c’est vers le Sud ou l'Ouest ; n'importe le point pièces, .du compas, le Manitou de la guerre était censé la guider, grand et les Cries, en aveugles, suivent toujours l’Indienne Les C aveuglée. Déjà ils s'étaient avancésbien loin dans la plaine, ges réci lorsqu'une bande de sept Pieds-Noirs les découvrit. Ces puissan derniers auraient pu s'échapper à la faveur de la nuit, trouve : mais le partisan ou capitaine Pied-Noir, homme brave et Montag courageux, résolut de s’opposer à cette force formidable. donnée A l’aide de leurs dagues, ils creusèrent un trou pour se ils vend mettre à l'abri. Le lendemain à la pointe du jour, les huit cents guerriers environnaient leur faible proie: les plus pressés pour les déloger furent repoussés à différentes reprises, avec une perte de sept hommes et quinze blessés..…. Le manque de munitions mit les Pieds-Noirs à la merci des Cries, qui les taillèrent en pièces... Cette première rencontre jeta la consternation dans la grande armée; car eux aussi avaient eu sept morts et quinze blessés. Dès-lors on ôta le bandeau à la jeune héroïne; les manitous qu’ils avaient crus d'abord si propices, furent alors jugés défavorables aux projets de guerre: les guer- . rierss’enallèrent confusément et sans ordre, et regagnèrent à la hâte leurs foyers, par le plus court chemin. Les Cries ont une coutume assez singulière et contraire aux usages des autres nations. Ils couvrent de vermillon la figure des guerriers, qui ont succombé dans le:
et que; ants. En l'épouse s de leur ser et la marche; rs s’élanrange : ils ins et les Nord, le te le point la guider , l'Indienne s la plaine, uvrit. Ces de la nuit, ne brave et
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combats et les parent de leurs plus beaux ornements; ils les exposent ensuite dans les endroits, où ils peuvent plus facilement être vus de leurs ennemis. Ils placent à leurs côtés leurs fusils, leurs arcs et leurs flèches, pour faire connaître qu'ils n’ont pas été lâches en mourant, et afin qu'ils soient hâchés en morceaux, ce que les ennemis ne manquent jamais de faire: c’est pour les guerriers Cries le comble de la gloire... Les autres nations, au contraire, enlèvent et cachent les cadavres, pour les soustraire à la rapacité et à la cruauté de leurs ennemis. Être mis en pièces, même après la mort, passe parmi eux pour un grand déshonneur.
Les Cries et les Sauteux sont alliés et unis par des mariages réciproques. Ces derniers forment la nation la plus puissante et la plus répandue de ces contrées. On les trouve sur les confins du Bas-Canada et jusque dans les Montagnes-Rocheuses. C’est aussi la nation la plus adonnée à la médecine: tous prétendent être jongleurs et ils vendent très-cher leurs drogues et leurs jongleries.…. Par suite de cet attachement à leurs anciennes pratiques superstitieuses et du gain considérable qu'ils en retirent, la parole divine n’a fait aucune impression sur leurs âmes flétries. Un imposteur , qui avaitété baptisé, homme adroit et fort habile dans la médecine (jonglerie), n'a pas peu contribué à tenir sa nation dans une ignorance obstinée, qui lui fait préférer les ténèbres du paganisme à la lumière bienfaisante de l'Evangile. A la suite d’une léthargie, pendant laquelle on l'avait cru mort, il rassembla sa bande et lui dit: « Ayant été baptisé, je me rendis immédiatement » après ma mort au ciel des blancs ou des chrétiens, où
le Grand-Esprit et Jésus-Christ, résident ; mais ils refu-
sèrent de m'y admettre , à cause de ma peau rouge; je me rendis de là au pays des âmes de mes ancêtres, qui m'en défendirent pareillement l'entrée à cause de mon baptême: je suis donc revenu sur la terre, pour rejeter
mes promesses de baptème et pour reprendre mon sac
à médecine; j'espère expier ma première faute par mon
attachement sincère aux jongleries, et par là me rendre
digne de nouveau, des belles et vastes plaines de ce
séjour délicieux et agréable, où règne un printemps
éternel ; où des troupeaux innombrables d’animaux
procurent une subsistance abondante et durable à tous
les habitants de l’Elisée Indien. » Cette nouvelle, qui s’est répandue dans toute la tribu et parmi les peuplades voisines, a beaucoup contribué à les attacher à le anciens usages et à leurs pratiques superstitieuses. Depuis ‘ce temps, ils se montrent presque sourds aux instructions de leur digne missionnaire.
Le Rév. M' Belcourt a réussi cependant à en convertir un bon nombre, qu'il a fait renoncer aux superstitions si ordinaires parmi eux ; il les a réunis en village à S.* Pauldes-Sauteux, où ils persévèrent avec ferveur dans toutes les pratiques de la Religion. Le nombre des fidèles y augmente chaque année.
Le 25 octobre enfin, treize” Pieds-Noirs arrivèrent au Fort. Ils me saluèrent avec une politesse vraiment à la Pied-Noir, qui avait quelque chose de rude et d’agréable à la fois. Le vieux chef m'embrassa même tendrement, lorsqu'il apprit l’objet de mon voyage... Son accoutrement se distinguait de ses compagnons; il était orné de plumes d’Aigles , depuis la tête jusqu'aux pieds , et portait sur sa poitrine une grande assiette à fleurs bleues, comme marque distinctive et en forme de médaillon. Il était prodigue d’amitiés à mon égard: chaque fois que je les visitai dans leur appartement, il me fit asseoir à ses côtés, me serra affectueusement la main et me brossa amicalement les deux joues avec son nez vermillonné; il m'’invita cordialement à visiter son pays et s'offrit même à me servir de guide et à m’introduire chez son peuple.
La différence qui existe entre les physionomies des sau-
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vages des plaines, à l'Est des Montagnes ; et celles des Indiens, sur les eaux supérieures de la Colombie, est aussi grande que les Monts-Rocheux qui les séparent. La douceur, la sérénité, l’affabilité caractérisent ceux-ci; tandis que la cruauté, la fourberie, le mot sang, se distinguent dans tous les traits du Pied-Noir; à peine trouverait-on une main innocente dans toute cette nation. Le Seigneur toutefois est tout-puissant : « Des pierres , il peut faire surgir des enfants d'Abraham ; » et rempli de confiance dans les trésors de sa sainte grâce et de ses miséricordes, je me propose de les visiter. Le point essentiel et mon plus grand embarras, c’est de rencontrer un bon interprête. Le seul qui se trouve au Fort en ce moment, est un homme suspect et dangereux : tous ses antécédents déposent contre lui; il fait cependant de belles promesses. Plutôt que de renoncer à mon projet, j'accepterai ses services. — Puisse-t-il être fidèle à son engagement !
L'année 1845 fera époque dans les tristes annales des Pieds-Noirs. C’est vraiment une année de désastre pour eux. Ils ont perdu vingt-et-un guerriers dans deux escarmouches avec les Tétes-Plates et les Kalispels. Les Cries leur ont volé uu grand nombre de chevaux et enlevé vingt-sept chevelures. Les Corbeaux leur ont porté un coup mortel, en massacrant la bande presqu'entière de la Petite Robe, qui se composait de cinquante loges ou familles. Cent soixante femmes et enfants ont été menés en captivité. Quel terrible sort pour ces pauvres malheureux ! Dans les premiers transports de la passion, un grand nombre de captives ont été immolées par les femmes des Corbeaux. Elles vengeaient la mort d’un époux, d’un frère, d'un père ou d’un fils. Les malheureuses, qui survivent, sont condamnées à l'esclavage.
La fièvre scarlatine venait de se déclarer dans le camp des vainqueurs: elle se communiqua rapidement de loge en loge. Les Corbeaux se crurent attaqués de la petite-
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vérole. Les Pieds-Noirs, ayant été visités par ce fléau quelques années auparavant, interrogèrent les captives, pour savoir par quels moyens elles avaient échappé à la mort ? Un esprit de vengeance saisit ces dernières : elles conseillèrent les bains froids, comme l'unique remède... Les malades se plongèrent aussitôt dans l’eau ct les mères descendirent dans la rivière, pour y baigner leurs petits enfants. Les uns y trouvaient leur tombeau ; d’autres rendaient le dernier soupir quelques instants après. Les mères désolées rentrèrent chez elles, avec dés enfants morts ou expirants dans Jeurs bras. Les gémisse-
«mentset les larmes succédèrent aux chants des Corbeaux.
La mort visita toutes les loges du camp vainqueur.
Les traditions sur l’origine de l’homme et sur une vie immortelle, se sont conservées chez la plupart des peuples Indiens, que j'ai eu occasion de visiter et d'interroger sur ce sujet. On y rencontre des variétés, selon la différence des climats ou des productions dont se couvrent les régions , que les peuplades parcourent. Les peuples qui vivent de la pêche, se figurent un ciel de beaux lacs et de belles rivières très-poissonneuses, dont les bords enchantés et ies îles riantes produisent des fruits de toute espèce... J'ai campé sur les bords de deux lacs à l’est des Montagnes Rocheuses, à plusieurs journées de distance l’un dé l’autre, que les Pieds-Noirs appellent le Lac des hommes et le Lac des femmes. Selon leurs traditions, du premier lac sortit une bande de jeunes gens beaux et vigoureux , mais pau-
.vres et nus : du second lac sortit un nombre égal de jeunes filles, ingénieuses et laborieuses, qui se firent des loges et des habits convenables.… Ils vécurent longtemps séparément, sans même connaître leur existence réciproque. Le grand Manitou Wizdkéschak ou le Vieux, qui est encore de nos jours invoqué par les Pieds-Noirs, visita les hommes. 11 leur apprit à tuer les animaux à la chasse; mais, comme ils ignoraient l’art de travailler les peaux,
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Wizdkéschak se mit à leur tête et les conduisit à la demeure des femmes... Les jeunes gens furent reçus avec des cris de joie, des acclamations et des danses. Des souliers, des mitasses, des chemises et des robes brodées en porc-épic, leur furent présentées. Chaque fille choisit son hôte et lui offrit un plat, rempli de grains et de racines. Dans le désir de contribuer à l'entretien de leurs hôtesses, les hommes allèrent à la chasse et revinrent, chargés des dépouilles des animaux. Les filles aimaient la viande et admiraient la force, l'adresse et la valeur des chasseurs. Les jeunes gens se plaisaient aussi dans leurs beaux vêtements et 1dmiraient l’industrie des filles. Ils se crurent nécessaires les uns aux autres, et Wizdkéschak, présidant à la cérémonie, leur fit conclure un pacte solennel, par lequel l’homme, en devenant le protecteur de la femme,
* reçut l'obligation de pourvoir à la subsistance de sa famille,
tandis que tous les autres soins et obligations du ménage devinrent le partage de la femme... Les femmes Pieds- Noirs de nos jours, se plaignent souvent et amèrement de l'étrange accord et de la folie de leurs premières mères, et déclarent que, si la chose était encore à faire, elles s’y prendraient bien autrement.
Le ciel, dans l'opinion des Pieds-Noirs, est une contrée de buttes sablonneuses, qu’ils appellent Espatchekié, où les âmes se rendent après lamort, et où ils retrouvent tous les animaux qu'ils ont tués, et tous les chevaux qu'ils ont volés. Les buffles, les orignaux, les biches, les cariboux , etc. etc. y abondent. En parlant d’un défunt, au lieu de dire: « un tel est mort, » le Pied-Noir dit: ÆEspatchekié élapo; pour les buttes de sable il est parti.
En union de vos SS. Sacrifices, je suis bien affectueusement,
MONSEIGNEUR, Votre très-humble et très-obéissant serviteur en J.-C,
P, J. DE SMET S. J.
Fort Auguste, sur le Sascatshawin, 51 Décembre 1845,
MONSEIGNEUR ;
J'étais convenu avec les treize Pieds-Noirs, dont je vous ‘ai parlé dans ma lettre précédente, qu’ils me précéderaient dans leur peuplade, pour y préparer les voies et le: esprits à ma réception. — Tout s’annonçait favorablement. Je fis mes adieux à l’aimable M" Harriot et je partis du Fort, le 51 octobre, avec mon interprète etun jeune Métis, de la nation des Cries, pour avoir soin des chevaux. Mon interprète, malgré ses promesses, ne tarda pas à dévoiler son caractère; il commença à bouder tout de bon; ciel et terre lui paraissaient à charge; il campait de préférence dans les endroits, où les pauvres bêtes de somme, après une longue journée de marche, ne trouvaient rien à manger. — Il n'y avait pas moyen de lui arracher uné seule parole honnête, — À mesure que nous pénétrâmes dans le désert, son air devint de plus en plus farouche. — Ses paroles ingobétentés, et ses allusions me causèrent à la fin des inquiétudes sérieuses, J'avais déjà marché dix mortelles journées à sa suite. Mes deux dernières nuits avaient été des nuits d’angoisses et de veilles. J’eus le bonheur de rencontrer alors un Canadien avec sa famille indienne. Je l’engageai à me suivre pendant quelques jours. Le lendemain, l'interprète disparut. Malgré ma situation criti-
nage. H rinthe d ce fut € trouvâm tion... | temps la vant eux Le passa, impratics rendre à Baie d’Hi mauvaise Toute des Mont milles, et chesse de fontaines ruisseaux sites favor Les bra du distric milles. D:
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que dans ce désert dangereux, sans interprète ct sans guide, le départ de cet homme sombre et boudeur me délivra d’un pesant fardeau. Sans la rencontre opportune du Canadien, je n’aurais pas échappé à si bon compte. Amis ct voyageurs, gardez-vous dans le désert, d’être à la merci d’un homme boudeur, surtout, s'il a longtemps résidé parmi les sauvages. Aux vices des blancs, les gens de cette espèce ajoutent lu ruse de l'Indien.
Je résolus de continuer ma route à la recherche d’un interprète Canadien, que nous croyions être dans le voisinage. Huit jours de suite nous pénétrâmes dans ce labyrinthe de vallées, le parcourant dans tous les sens; mais ce fut en vain: même au centre de leur pays, nous ne trouvâmes, ni les Pieds-Noirs, ni le Canadien en question... Les partis de guerre des Cries battaient en même temps la campagne et tous les Pieds-Noirs avaient fui devant eux. Nous eûmes quatre jours de neiges continuelles. Le passage de l'Est à l'Ouest des Montagnes était devenu impraticable. Je n’avais d'autre alternative, que de me: rendre à l’un des Forts de l’Honorable Compagnie de la Baie d'Hudson, et d'y demander l’hospitalité pendant la mauvaise saison.
Toute la région, qui avoisine la première chaîne à l'Est des Montagnes-Rocheuses, dans une largeur de 30 à 60 milles, et qui lui sert de base, est remarquable par la richesse de son sol, par ses forêts; ses plaines, ses lacs, ses fontaines et ses sources minérales. Les rivières et les ruisseaux y sont innombrables, et présentent partout des sites favorables pour y bâtir des moulins.
Les branches du Sascatshawin couvrent tonte la surface du district que j'ai parcouru, l’espace d'environ trois cents milles. Des forêts de sapins, de cyprès, d’épinettes, de peupliers, de trembles et d’autres arbres en occupent une très-grande portion et couvrent les pentes des vallées montagneuses et les bords des rivières. Elles | dé
pour la plupart, leurs sources dans les plus hautes chaines de montagnes. Leur banc et leur lit sont rocailleux, ct leur cours est très-rapide. Mais à mesure qu’elles s'éloignent des montagnes, elles s’élargissent et leurs courants perdent leur impétuosité. Les eaux y sont en général trèspures et très-claires. On y rencontre quelques personnes à goitres.
Ce pays serait capable de fournir à l’entretien d’une grande populatiou; l'orge, le blé, les patates, les pois et les fèves y viennent admirablement. Ces abondants pâturages seront-ils toujours consumés par les feux, ou doivent-ils périr à jamais sous les neiges de l’automne? Ces superbés forêts resteront-elles les repaires des animaux féroces? Ces
‘carrières inépuisables, ces mines fécondes de charbon, ce plomb, ce fer, ce cuivre, ce soufre et ce salpêtre, resteront-ilstoujours inutiles? Nous ne le pensonspas: une main laborieuse viendra un jour mettre toutes ces richesses à profit. Un peuple robuste, actif et persévérant, est destiné à venir remplir ce grand vide de la terre. Les animaux sauvages de ces régions cèderont un jour leurs places à nos animaux domestiques, qui occuperont les pâturages, les plaines, les vallées fécondes de cette immense région.
Une grande partie de ce pays a été couvert de lacs artificiels, formés par les castors. Chemin faisant, nous remarquâmes tous les jours avec admiration et étonnement l'étendue et la grandeur de leurs digues ingénieuses, de leurs vastes et solides loges, restes de ces admirables petites républiques, dont on m’a conté avec raison tant de merveilles. 11 y a environ un demi-siècle, tel était le nombre de castors dans ce pays, qu’il n’était pas rare pour un bon chasseur, d’en tuer quatre cents dans l’espace d’un mois.
J'arrivai au Fort Auguste ou Edmonton, vers la fin de l'année. Le respectable Commandant M' Rowand me recut ayec toute la tendresse d’un Père et me combla de
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J'attends un moment plus favorable, pour pénétrer au milieu des Pieds-Noirs. Des partis de guerre parcourent tout le pays, et toutes les nouvelles, qui en viennent, ne parlent que de vol et de carnage.
En attendant, j'ai l'honneur d’être avec le plus profond respect et l’estime la plus sincère,
Monseigneur,
Votre très-humble et très-obéissant - serviteur et fils en J.-C.
P. J. DE SMET. S. J.
MOoNSEIGNEUR ;
* Le Fort Edmonton ou Auguste est le principal établissement de l’Honorable Compagnie de la Baie d'Hudson, dans les districts du Haut-Sascatshawin et du Haut- Athabasca; les Forts Jasper, Assiniboin, du Petit Lac des Esclaves, ceux des Montagnes, de Pitt, de Carrolton et de Cumberland en dépendent. Le respectable M° Rowand, gouverneur de ce grand district, joint à toutes les qualités aimables d'un parfait gentilhomme, celles d’un ami sincère, et une hospitalité sans bornes. Sa bonté et sa tendresse paternelles en font un véritable Patriarche , au milieu de sa charmante et nombreuse famille; quoique déjà avancé en âge, il est encore d’une activité extraordinaire; les tribus qui l’environnent , le respectent et le vénèrent. Le nombre des serviteurs d'Edmonton , y compris les femmes et les enfants, est d'environ quatre-vingts. Tout s’y passe dans un ordre admirable. Sans parler d’un grand jardin. d'un champ de patates et de froment, attachés à l'établissement, les lacs, les forèts et les plaines du voisinage leur fournissent des provisions en abondance. À mon arrivée au Fort, il y avait dans la glacière trente mille poissons blancs, d'environ quatre livres chacun, ct cinq cents buffles: c’est le nombre qui y entre chaque hiver. Tel est le nombre des oiseaux aquatiques de cette
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région, qu'en été, les chasseurs reviennent souvent au Fort, avec leurs charrettes remplies de volailles et de milliers d'œufs, qu’ils n’ont que la peine de ramasser dans les foins, dans les jones des marais et sur les bords des lacs.
La plupart des engagés du Fort étant catholiques, je trouvai de quoi exercer mon ministère. Tous les matins, j'expliquai le catéchisme aux enfants ; tous les soirs , après les travaux , je faisais une instruction et la prière, pour la famille de l'honorable Commandant et pour les engagés. Je dois dire à la gloire de tous les habitants d’Edmonton, que leur assiduité et leur empressement à remplir les devoirs religieux, leur bonté, le respect qu’ils témoignaient à mon caractère sacré, sont dignes de tous éloges: les deux mois, que j'ai passés au milieu d'eux, ont été pour moi la source d’abondantes consolations. Puisse le ciel, qui leur accorde si libéralement la rosée de la terre, leur accorder libéralement celle du ciel! C’est le souhait bien sincère d'un ami et d’un pauvre missionnaire , qui ne les oubliera jamais.
J'ai visité le lac S* Anne, résidence ordinaire des Révérends Messieurs Thibault et Bourassa. Sa distance du Fort est d'environ cinquante milles anglais. Je vous ai parlé de cette intéressante mission dans mes lettres précédentes ; disons un mot du pays... La surface de cette région est en général unie ct légèrement ondulée dans quelques endroits; elle est parsemée de forêts, de prairies et de lacs, où le poisson fourmille, Dans le lac S'° Anne seul, on a péché, l'automne dernier, au-delà de soixante-dix mille poissons blancs, les plus délicieux de leur espèce ; on les prend à la raie, dans toutes les saisons de l'année... Malgré la rigueur et la durée des hivers dans cette région septentrionale, la terre paraît en général fertile: la végétation y est si forteet si prompte dans le printemps et dans l'été, que le froment et l'orge, les patates et tous les légumes du Canada y réussissent et viennent à matu-
rité, Le froment d'automne y rapporterait plus, à mon avis, que le froment du printemps, qu’on y a semé jusqu’à présent. Le lac S'° Anne fait partie d’une chaine de lacs, qui se déchargent dans le Sascatshawin par la petite rivière des Esturgeons. Autrefvis des républiques innombrables de castors y existaient: chaque lac, chaque marais, chaque rivière et ses fourches portent encore de nos jours, les traces de leurs travaux... Lorsque le caribou, le buffle et l’orignal abondaient dans la partie dont je vous parle, les Cries en étaient les paisibles possesseurs. Les animaux ont disparu et avec eux tous les anciens habitants du pays: à peine y rencontre-t-on de nos jours quelques loges soli taires, et, de loin en loin, la trace d’un gr:n ‘"iraal.…. Dix-sept familles de Métis, descendants de Car. ,: et de sauvages, se sont rassemblées et établies p.c. ue leur missionnaire... Les Cries ont gagné les plaines des buffles et se les disputent aujourd’hui avec les tribus Pieds-Noirs, dont ils sont devenus les mortels ennemis.
À mesure que le beau temps commençait à poindre à travers les rigueurs de l'hiver, mon cœur battait de plus en plus et semblait me pousser vers la montagne, pour y attendre le premier moment favorable de la traverser, et me rendre ensuite, le plus tôt possible, à la Mission de S.t Ignace.
Le 12 du mois de Mars, je fis mes adieux à la respectable famille Rowand et à tous les serviteurs du Fort. J'étais accompagné de trois bons Métis, que M' Thibault avait eu la bonté de me procurer... Dans cette saison de l’année, toute cette région est ensevelie sous les neiges; on y voyage en traîneaux tirés par des chiens. Deux tratneaux portaient nos vivres et nos bagages, le troisième m'était réservé, il était traîné par quatre chiens... Cette mode de voyager était nouvelle pour moi ; sur les rivières surtout, elle est très-agréable et très-facile..…. Le .isième jour, nous campâmes au lac de l’Aigle-Nonne, qui abonde
en Toi le véri au For de la} cent tr ver jus est trés du For trois ct jours à d'îles j et leurs les deu tes, au apparai la mon de ses f quatre
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en Toutlebis, espèce de poisson blanc, mais qui ne vaut pas le véritable... Le sixième jour, nous nous trouvâmes au Fort Assiniboin, bâti dans une belle prairie, sur le bord de la Rivière Athabasca, qui a ici une largueur de deux cent trente-trois brasses, largeur qu’elle semble conserver jusqu’à sa sortie des grandes montagnes. Son courant est très-rapide; au printemps, on descend en trois jours du Fort Jasper au Fort Assiniboin, unedistance de plus de trois cents milles. Avec nos traîneaux, nous mimes neuf jours à faire ce trajet... Le lit de la rivière est parsemé d'îles jusqu'aux montagnes ; par leurs différentes positions et leurs aspects divers, ellsen rendent la vue très-agréable : les deux bords sont couverts de forêts épaisses d’épinettes, au milieu desquelles des rochers et de hautes collines apparaissent de temps en temps, rompant agréablement la monotonie générale de ce désert... Les principales de ses fourches que j'ai vues, sont: le Pembina, qui a quatre cent soixante-quatre pieds de large; la rivière des Avirons , qui en a cent vingt-huit; la Rivière des Gens Libres; la Fourche à Macloud; la Rivière Baptist Berland, qui a environ quatre-vingts brasses à son embouchure; les Rivières du Vieux, du Milieu, des Prairies et des Roches, forment de beaux courants. Le Lac Jasper, qui a environ huit milles de longueur, se trouve au pied de la première grande chaine des montagnes purement rocheuses. Le Fort du même nom et le deuxième lac se trouvent dix milles plus haut et au cœur des montagnes. Avant d'y arriver, on traverse la Rivière du Violon et à la Médecine du côté du Sud, et l’Assiniboine du côté du Nord. Avant de se rendre à la hauteur des terres, on traverse la Rivière Maline, la Rivière des Gens de Collets, la Rivière Miette et la Rivière du Trou, qu'on remonte jusqu'à sa source. La Rivière à la Médecine s’entrelace, avec les Fourches de la branche du Nord du Sascatshawin ; l'Assiniboine et la Rivière des Gens de Colets s'entrelacent
avec les branches de la Fourche à la Boucane, un tributaire de la Rivière à la Paix. Les eaux de la Miette ont leurs sources dans les mêmes hauteurs, que les fourches de la Rivière Fraser, qui traverse la Nouvelle Calédonie.
Les profondes vallées et les forêts de l’Athabasca étaient, il y a peu d'années, les seuls endroits, que les Assiniboins des forêts fréquentassent dans leurs chasses. Ils furent obligés de quitter ces terres, à cause de la rareté du gibier, qui cependant, depuis leur départ, s’y est multiplié d’une manière étonnante. Plusieurs familles erran-
tes de Porteurs et d’Ashiganés de la Nouvelle Calédonie, !
poussées pareillement parlafaim , ont quitté leur pays, se dirigeant vers l'Est des Montagnes, et parcourent aujourd’hui les vallées de cette région, pour y chercher des vivres. Ils se nourrissent de racinés et de tout ce qu'ils peuvent rencontrer; un grand nombre ont les dents usées jusqu'aux gencives, par la poussière et les sables qu'ils avalent avec leur nourriture; en hiver surtout, ils font bonne chère, car alors les orignaux et les cariboux ne leur manquent pas. L'estomac de ce dernier animal, rempli d’une petite mousse à demi-digérée, dont il se nourrit, est considéré corame le grand régal de ces Indiens, d'ailleurs assez peu délicats. On les voit aussi par friandise arracher, avec le bout du pouce, les yeux aux poissons et les avaler tout crus; les intestins tels que des animaux, sans autre cérémonie que de passer un instant sur des braises, entrent tout entiers, avec tout ce qu'ils renferment, dans leur estomac, sans même subir l'action, des mächoires.
Les Montagnès habitent la partie inférieure de l’Athabasca, ainsi que le grand lac de ce nom. L'orignal y est très-commun et les cariboux s'y trouvent par grandes bandes. La chasse de ces derniers est très-facile et singulière. Ces animaux se rendent régulièrement vers le Nord, dans l'automne; et, au printemps, ils retournent
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vers le Sud. Les Indiens, connaissant les endroits ordinaires, où ils traversent les lacs et les grandes rivières, y gucttent leur proie, et lorsque tout le troupeau, souvent plusieurs centaines à la fois, est à l’eau et approche du rivage opposé, les chasseurs sortent de leur embuscade, sautent dans leurs légers canots d’écorce , jettent des cris, pour faire regagner le large à toute la bande; puis ils les amusent et les fatiguent, les empêchant seulement de gagner le rivage, jusqu’à ce que ces pauvres animaux n’en puissent plus; c’est le moment du carnage: ils les tuent alors sans la moindre difficulté à coups de dagues et de dards; il est rare qu’un seul échappe... En hiver, ils les prennent au lacet. Avec la peau du caribou , ils s’habillent et font leurs loges.
Leur pays est couvert de lacs et de marais, où les cygnes, les outardes, les oies et les canards de différentes espèces, viennent par milliers, au printemps et en été. Les sauvages parcourent alors en raquettes ces endroits morécageux et ces terres tremblantes, à la recherche des œufs, leur principale nourriture dans cette saison de l'année: souvent on y trouve des carrés de plusieurs arpents, couverts de nids... Le poisson blanc, les carpes, les dorés, les grosses truites saumonées et plusieurs poissons inconnus, abondent dans les rivières et dans les lacs.
Deux Missionnaires: un Père Oblat de Marseille et un prêtre Canadien, sont en route, pour pénétrer dans leur pays. La réception, que les Montagnès ont fait au Rév. M. Thibault l'été dernier, laisse peu de doute sur le succès de leur noble et sainte entreprise.
Chemin faisant, nous rencontrâmes sur le bord du Lac Jasper un vieux Iroquois, Louis Xwaragkwanté ou le soleil quimarche, avecsa nombreuse famille, trente-six personnes en tout. Il y avait quarante ans, qu'il âvait quitté sa patrie et qu'il n’avait point vu de Prêtre. Il avait passé les trente-quatre dernières années de sa vie dans les forêts de
l’Athabasca et de la Rivière à la Paix, vivant de la chasse et de la pêche... Le bon vieillard parut au comble de la joie, aussi bien que ses enfants, lorsqu'ils apprirent que j'étais Prêtre. « Moi, beaucoup content étre venu ici,» me dit le vieux dans son jargon français : « mot longtemps pas » woir un prêtre. — Aujourd'hui moi voir un prêtre, « pareil comme dans mon pays. — Content mon cœur. —
Moi vous suivré avec tous mes enfants. — Tous en-
tendre ta parole, la prière. — Mes enfants tous grand
bonheur, recevoir bientôt le Baptème. C’est pour cela,
beaucoup heureux mon cœur. » Le petit camp Iroquois se .mit aussitôt en mouvement et me suivit jusqu’au Fort Jasper.
La plupart connaissaient les prières en Iroquois. Je Les p passai une quinzaine de jours avec eux , pour les instruire grande f des devoirs de la Religion; le jour de Pâques, après la résolue à Messe, tous furent régénérés dans les saintes eaux du instructic Baptême et sept mariages renouvelés et bénis. Le nombre avec lui € des baptisés fut de quarante-quatre; parmi eux se trouvaient la Dame de M' Fraser, employé du Fort, quatre de ses enfants et deux de ses engagés.
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