N° XIV
Au Pied de la Grande-Glacière dans le Haut-Athabasca , 6 Mai 1846.
MONSEIGNEUR
Les provisions étant rares au Fort de Jasper, et la grande famille Iroquoise se trouvant campée à l’entour, résolue à y rester jusqu’à mon départ, pour profiter des instructions; M. Fraser nous invita tous, à aller camper avec lui et sa famille dans le voisinage, sur le bord du Lac des Iles, pour y vivre en partie de la pêche... Nous nous y trouvâmes réunis au nombre de 54 personnes, plus une vingtaine de chiens ;je nomme ces derniers, parce qu’il fallait les nourrir, tout autant que des membres de la famille. Une petite note de toutes les pièces que les chasseurs apportèrent au camp, pendant les vingt-six jours que nous séjournâmes ensemble , ne sera pas sans quelqu’in-
térêt pour votre Grandeur; elle vous fera connaître les
animaux de ces parages, et vous saurez en même temps, que les Montagnards de l’Athabasca, sont favorisés de bons estomacs.….
Animaux tués: 42 orignaux, 2 caribous, 30 moutons ou grosses cornes, ® porcs-épics, 240 lièvres, un castor, 2 rats musqués, 26 outardes, 115 canards, 21 faisants , une bécassine, un aigle et un hibou. Ajoutez-y 30 à 50 beaux poissons blancs par jour, et une vingtaine de belles truites, et jugez, si nos gens ont eu lieu de se plaindre.
Touslesjours j’entendais cependant dire: « La vie est dure dans cet endroit. — Le pays est bien pauvre. — Ony jeûne. »
Avant de me séparer de mes nouveaux et chers enfants en Dieu, ils voalurent m’honorer par une petite cérémonie, « pour me montrer, me disaient-ils, leur attache. » ment, et afin que leurs petits enfants se ressouvinssent » toujours decelui , qui les avait mis dans le chemin de la » vie » (baptisés). Au milieu d’une triple salve d’acclamations, ils déchargent tous ensmble leurs fusils sur la plus | haute montagne, qui se présentât devant eux et lui donnent mon nom. Cette montagne est un énorme rocher saillant, de la forme d’un pain de sucre, couvert de neiges perpétuelles: ellea plus de quatorze mille pieds d’élévation.
Le 25 Avril, je fis mes adieux à l’aimable M Fraser et à ses bons petits enfants, qui m’avaient comblé d’amitié et de politesse, pendant mon séjour avec la famille... Tous les hommes du camp voulurent me reconduire ct m’accompagnérent à une distance de dix milles... Chacun me serra affectueusement la main; nous échangeâmes mille et mille souhaits; des pleurs coulèrent de part et d'autre, et de nouveau, je me trouvai seul avec mes compagnons, lancé dans ces abimes de Montagnes, qui se présentèrent partout à la vue, comme autant de barrières infranchissables.
Le Haut Athabasca est sans doute la partie la plus élevée de toute l'Amérique du Nord. Toutes les Montagnes y paraissent prodigieuses et dressent jusqu'aux nues leurs cimes rocheuses et glacées. Les avalanches ou masses de neiges, qui s’en détachent dans cette saison de l’année, descendent avec unfracas épouvantable, et avec un bruit, semblable à celui du tonnerre retentissant au loin dans la solitude; elles entraînent souvent dans leurs chutes d'énormes fragments de rochers, se font des passages À travers les forêts, qui couvrent leurs bases, broient et
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rasent les arbres jusqu'à terre, remplissent et comblent les vallées de débris... Chaque jour ,: souvent à chaque heure, le bruit étourdissant de dix avalanches à la fois viennent frapper les oreilles. Nous les voyions descendre autour de nous avec une rapidité effrayante; heureux de nous trouver campés hors de leur portée. C’est dans ces montagnes, que les grands fleuves du Nord, sur les deux bords des Monts-Rocheux, puisent une grande partie de leurs eaux. Teles sont: la Branche du Nord du Sascatshawin, les deux grandes fourches de la Mackenzie, l’Athabasca et la Rivière à la Paix ; à l'Est, le Fleuve Colombie et la Rivière Fraser, à l'Ouest.
Nous rencontrâmes, dans le voisinage de la Rivière Miette, une de ces pauvres familles de Porteurs, ou Ltäoten de la Nouvelle-Calédonie, dont je vous ai parlé dans ma lettre précédente. De la crète de la montagne, qui borde la vallée, où nous nous trouvions, ils nous avaient découverts, et, nous ayant reconnus pour des blancs, ils s'étaient hâtés de venir nousrejoindre. Leur joie parut bien grande en nous voyant, surtout en me reconnaissant pour prêtre, à mon habit. Ils paraissaient bien pauvres : de misérables haïllons et quelques morceaux de peau les couvraient à peine. Malgré leur détresse, ils mirent à mes pieds le bélier, qu’ils venaient de tuer et de descendre sur leurs épaules, de la montagne. Ils me demandèrent le baptême avec tant d’instances, que j'en étais ému jusqu'aux larmes : je ne pus toutefois accorder cette faveur, qu’à deux de leurs. petits enfants; je me trouvais sans interprête, et les autres avaient besoin d'instruction. Je les exhortai à retourner sur leurs terres, sù ils rencontreraient une Robe-Noire (le P. Nobili), qui les instruirait, et les baptiserait..…. Is firent le signe de la croix, récitèrent des prières dans leur langue et chantèrent plusieurs cantiques, avec l'apparence d’une piété bien sincère.
L'histoire d’une pauvre jeune fille Porteuse, mérite
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d’étrerapportée iei et donne une idée des profondes miséres et des grands dangers, auxquels ces malheureux se trouvent exposés. A l’âge de 45 ans, son père, sa mère et ses frères, ainsi qu’une autre famille de sa nation, furent surpris par un parti de guerre d’Assiniboins des forêts et furent impitoyablement massacrés. Au moment de lattaque, elle se trouvait dans la forêt avec ses deux sœurs, plus jeunes qu’elle, à une petite distance de l'endroit, où la cruelle scène eut lieu; elles se cachèrent et échappèrent aux mains des assassins. La malheureuse orpheline erra dans ce désert pendant deux années, sans voir ou rencontrer personne: sans couteau et sans hache, faisant son feu à l’aide de deux morceaux de bois, vivant de racines, de fruits sauvages et de porcs-épics, passant ses hivers dans le repaire abandonné d’un ours. Ses deux sœurs s'étaient séparées d'elle à la fin de la première année, et n’ont jamais reparu. La 3"° année, elle eut le bonheur d'être trouvée par un bon Métis Canadien, qui en eut soin. Il la remit, six mois après, entre les mains des gens de sa nation et de ses connaissances.
Le lendemain de la visite des Porteurs, nous continuémes notre route par monts et par vaux, et, vers le soir, nous nous retrouvâmes sur l’Athabasca, à un endroit appelé la Grande Traverse, où le chemin quitte la rivière et prend la vallée de la fourche du Trou... À mesure que nous continuions notre route vers la hauteur des terres, les neiges devenaient de plus en plus profondes.
Le 1° Mai, nous arrivâmes à la grande Bâture, qui a toutes les apparences d’un lac à sec. C’est là, que nous dressâmes notre tente, afin d'attendre la brigade\de la Colombie, qui passe chaque année par cette route, pour se rendre au Canada et à Jork-Factory. Près de nôtre campement, nous remarquâmes avec étonnement et admiration, entre deux énormes rochers, une montagne isolée de glace pure, qui peut avoir une élévation d'environ
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1,500 pieds au-dessus du vallon. C'est de la base de cette grande glacière, que sort la Rivière du Trou. Telle est la transparence de cette belle glace, qu'on y distingue facilement tous les objets qu’elle renferme, à une profondeur de plus de six pieds. On dirait que de grands glaçons, dans une crue subite et extraordinaire de la rivière, se soient trouvés arrétés entre les rochers qui bordent le vallon, et s'y soient entassés de manière à former l'immense glacière. Ce qui donne quelque vraisemblance à celte conjecture, c’est qu’un grand lac très-élevé se trouve sur l’autre bord de la glacière.
Le 6 Mai. La brigade de la Colombie approche; le guide vient d'arriver dans notre camp. Avant de fermer mes lettres, permettez-moi, de me recommander, avec toutes les pauvres tribus de nos missions, d’une manière toute spéciale, à vos SS. Sacrifices et à vos prières. Adieu ; ce ne sera que dans l’automne prochain, que je pourrai vous envoyer d’autres nouvelles.
Je suis avec le plus profond respect et l'estime la plus sincère,
Monseigneur,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur en J.-C.
P. J. DE SMET. S. J.
Lettres au Rev, Vère Van De Velde, Provincial du Missouri.
Campement des Berges sur la Colombie.
10 Mai 1846.
Mon Rév. ET TRÈS-CHER PÈRE EN J.-C.,
Mes dernières lettres, adressées à Monseigneur de New- York, et dans lesquelles se trouvait le récit des missions, que j'ai faites parmi différentes tribus des Montagnes- Rocheuses, en 4845 et au commencement de 1846, vous auront appris, que j'étais arrivé au pied de la grande glacière, une des sources de la rivière du Trou, qui est tributaire de l’Athabasca ou Rivière à la Biche. Je me propose, dans une série de lettres, de donner à votre Révérence la continuation de mon périlleux et difficile voyage, à travers la grande chaîne des Monts-Rocheux; ma descente sur le fleuve Colombie, pour retourner vers mes chers Frères dans l’Orégon.
Vers le soir du 6 mai, nous découvrimes l'approche de deux voyageurs en raquettes, à la distance de trois milles. Ils déchargèrent leurs fusils et jetèrent des cris de joie, à la vue de notre tente, qu'ils avaient aperçue dans lé lointain. Oubliant leurs fatigues, ils doublérent le pas et bientôt ils nous rejoignirent. C’étaient les avant-coureurs de la brigade Anglaise, qui, au printemps de chaque
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année, se rend du Fort Vancouver sur la Colombie, à la Factorerie d’York, située à l'embouchure de la Rivière Nelson; cette rivière se jette dans la Baie d'Hudson, au cinquante-septième degré de Latitude Nord. Le lendemain, nous déjeûnâmes de bonne heure et allâmes à la rencontre de la brigade. Une marche de huit milles nous conduisit au campement, qu’el'e était sur le point de quitter. Le moment de notre reunion devait être court, mais il était intéressant et joyeux. La grande fonte des neiges avait commencé et il fallait se hâter de part et d'autre, pour passer à temps les torrents et les rivières, qui grossissaient à chaque minute. Les nouvelle: 4: deux côtés de la montagne se communiquèrent donc rapidement. Le chef de la brigade était un a:.cicn ami, le bon M' Ermatinger, de l’Honorable Comjagnie de la Baie d'Hudson, accompagné de deux officiers distingués de l'armée anglaise, les capitaines Ward et Vavasseur, que j'avais eu l’honneur d'entretenir dans le courant de l'été passé, au grand lac des Kalispels. Le caj:itaine Ward eut lacomplaisance, de se charger de mes lettres pour l'Europe et pour les États-Unis. Quinze Indiens de la tribu des Schuyelpi ou Chaudières, avaient accompagné la brigade jusqu'ici, en qualité de porteurs. Plusieurs avaient gravi la montagne avec une charge de 150 livres. M Ward m'en fit les plus grands élog:s. il admirait leur honnêteté et leur complaisance, surtoui leur piété sincère et leur grande régularité dans leur devoirs spirituels: chaque jour, soir et matin, ils se retiraient à une petite distance du camp, pour “b.nier un ou deux cantiques et pour réciter leurs prières en commun: « J'espère, ajouta le » capitaine, que je n’oublierai jamais l'exemple, que ces » pauvres, mais bons sauvages nous ont donné, Depuis » qu'ils voyagent avec nous, leur conduite a été excellente » et irréprochable, et nulle part je n'ai vu des exemples » d’une piété aussi sincère. »
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Les Messieurs de la brigade anglaise se trouvaient au terme de leurs plus grandes difficultés. Aussi fut-ce avec empressement et plaisir, qu’ils ôtèrent leurs raquettes, pour faire la route à cheval pendant quatre jours, ct se rendre ensuite en esquif, du Fort Jasper au Fort Assiniboin sur l’Athabasea. Ici, ils reprennent encore des chevaux, pour gagner le Fort Edmontonou Auguste, sur le Sasentshawin. Ils dekcendent cette rivière, qui se jette dans le lac Winnepeg, traversent le lac et suivent enfin le rivière Nelson jusqu'à son embouchure, terme de leur long
voyage annuel à travers le continent Américain. Pour moi,
j'avais à essayer les raquettes et à les ajuster à mes pieds pour la première fois de ma vie, J’allais franchir ces affreux remparts, ces barrières de neige, qui séparent le munde Atlantique, les eaux de la mer Glaciale et celles de la mer Pacifique. Je l'ai déjà dit dans mes lettres précédentes, c'est probablement ici le point le plus élevé des Montagnes-Rocheuses ; cinq grandes rivières y prennent leur source; savoir : la Branche du Nord du Sascatsbawin ; l’Athabasca et la Rivière à la Paix, qui s'unissent et sont tributaires du grand lac des Esclaves , qui à son tour se décharge dans la mer Glaciale, par le Mackenzie (1), le plus solitaire des fleuves; enfin le fleuve Colombie, qui reçoit toutes les eaux de l'Orégon ; et le Frazer, la dangereuse rivière, qui traverse toute la Nouvelle Calédonie ; tous cinq ont au sein de ces montagnes des milliers de fontaines et de torrents.
Nous avions à parcourir soixante-dix milles en raquetles, pour uous rendreau campement des Berges, sur les bords de la Colombie. On se proposa d'accomplir ce trajet en deux jours ei demi. Messieurs Rowand ct Harriot, qui m'avaient comblé d'amitiés, au Fort des Montagnes et au Fort Auguste, et dont je ne perdrai jamais le souvenir,
(s) Le Mackenzie, à la sortie du lac, a un mille de largeur,
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auraient voulu me détourner de ce voyage; ils pensaient, que mon embonpoint me rendait absolument incapable de l’accomplir. Ils avaient raison; la suite vous le dira. J'avais cru pouvoir remédier à l'inconvénient de la pesanteur, par un jeûne rigoureux et volontaire d’une trentaine de jours. Je me trouvais vraiment allégé et je me mis avec courage en route sur seize à vingt pieds de neige. Nous marchâmes en file, gravissant et descendant alternativement , tantôt à travers une plaine remplie de débris d’avalanches ; tantôt sur des lacs, sur des torrents ensevelis profondément sous les neiges; ici, sur le penchant d’une montagne escarpée; là, à travers une forét de cyprès, dont nous n’apercevions que la cime. Je ne saurais vous dire le nombre de mes culbutes. À chaque instant, je me trouvais embarrassé dans mes raquettes ou accroché à quelque branche. Lorsqu'on tombe, naturellement ct comme par instinct, on étend les bras pour empêcher qu'on ne se heurte, et sur une profonde neige le danger n'est pas grand; les bras s’enfonceni jusqu'aux épaules, on se débat et l’on rit. Mes compagnons eurent beaucoup de complaisance à man égard; après chaque chute, ils s'empressaient de me redresser sur mes jambes.
Mous fimes environ trente milles et nous nous disposâmes à camper. Les têtes de quelques pins furent abattues et dépouillées de leurs branches, pour nous fournir un lit et tapisser la surface de la neige. On forma en même temps un carré de troncs d'arbres verts, pour servir de fondement au feu, et sn l'étendit parcillement sur la neige. Dormir sur la neige, à la belle étoile, doit vous paraître incommode et bien étrange, aussi bien qu'à tous les amateurs des chambres chaudes et des matelats bien fourrés. On se trompe; venez respirer l'air pur de la montagne, où l’on n'entend jamais tousser, où l'on ne songe guère à irriter l'appétit par des assaisonnements, complètement inutiles dans ces parages; venez faire
l'essai de la vie nomade: et vous direz, qu'on oublie facilement les fatigues d’une longue course; qu’on trouve du contentement, du repos; qu'on s'endort à merveille dans une peau de Buffle, étendu sur des branches de pins, à côté d’un feu pétillant.
Le lendemain, nous tentâmes la descente escarpée de ce qu’on appelle la Grande Côte de "Ouest. Nous y mîmes cinq heures. Tout le penchant de cette côte est couvert d'arbres gigantesques , de pins et de sapins de différentes espèces, de mélèzes et de cèdres. Gare à vous, si le poids du corps ou quelque mauvais pas vous entraine ! J’en eus maintes expériences : plusieurs fois jeme ramassai, à 20 ou à 30 pas du point de mon dérart. Heureux, si dans sa chute on ne donne avec violence de la tête contre quelque gros arbre.
Au pied de la grande montagne, un nouvel obstacle se présenta ; les barrières de neige, les digues innombrables, qui avaient arrêté jusqu'alors les eaux des torrents, des lacs et des ruisseaux, s'étaient brisées pendant la nuit et avaient fait croître de plusieurs pieds la grande Rivière du Portage. Cette rivière fait tant de détours dans cette étroite vallée, qui n’a guère qu’un mille de largeur et que nous avions à parcourir, que nous la dûmes traverser plus de quarante fois en un jour et demi, ayant l'eau jusqu'aux épaules. Telle est son impétuosité, qu’elle semble comme descendre des nues; on a besoin de s’accrocher et de se soutenir mutuellement pour ne pas être emporté par le courant. Nous marchâmes avec nos habits trempés, pendant toute cette triste route. L'humidité, jointe à mes grandes fatigues, enfla mes jambes; tous les ongles de mes pieds se détachaient et le sang se coagulait dans mes souliers indiens (mocassins). Quatre fois, je me sentis au
bout de mes forces et j'aurais péri dans cet affreux désert, si le courage et les bras de mes compagnons ne m'eussent soutenu et aidé dans ma détresse.
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On voit des mais tout le long du Portage; chaque voyageur qui y passe pour la première fois, y choisit le sien. Un jeune Métis très-complaisant eut la bonté de m’en dédier un, qui avait au moins 120 pieds de hauteur et qui dressait sa jolie petite tête au-dessus de tous les mais du voisinage. Croyez-vous que je l’aie mérité? On dépouilla l'arbre de toutes ses branches, ne lui laissant au sommet qu'une petite couronne. A sa base, on écrit le nom de l’individu et la date de son passage. Les Cariboux, les chevreuils, les grosses cornes et les chèvres des montagnes sont nombreux dans ces parages.
Nous quittâmes enfin la vallée du Portage, à travers une forêt épaisse et très-montagneuse, sur les débris d’une infinité d'arbres abattus par la vétusté, les vents et les feux. Plusieurs marais tremblants se présentèrent ensuite ; nous les passâmes à gué soutenus par les broussailles et les racines des plantes aquatiques. Ces dernières diffi-
. cultés étaient légères, comparées aux précédentes; nous
étions d’ailleurs encouragés par la vue d’une riante et verte plaine, où, sur le gazon verdoyant, nous admirions les sauts et les bonds de quatre gros cariboux. Sans doute eux aussi venaient de quitter les neiges et les glaces, et voulaient à leur manière nous exprimer la joie, qui les animait, à la belle perspective et au contraste frappant d’une riche verdure émaillée de fleurs, au pied d'une montagne couverte de neige. Dix balles à la fois furent déchargées contre ces innocentes créatures. Je remarquai avec plaisir, à la rapidité extraordinaire de leurs mouvements, qu'ils n'avaient point été atteints par les chasseurs.
Le 10 vers midi, nous arrivämes au campement des Berges, sur les bords de la Colombie, à l'embouchure de la Rivière du Portage. Ceux, qui ont traversé les Montagnes-Rocheuses, à la fonte des neiges, au cinquantetroisième degré de Latitude Nord, savent s'ils méritent ou
non le titre de voyageurs. J'ai accompli le trajet; mais il était temps d'arriver; je me trouvais absolument au bout de mes forces. J'avoue, que je n’oserais plus passer, par cette haute latitude, dans cette saison de l’année.
Après tant de fatigues, on mérite un régal; heureusement, nous trouvâmes au campement des Berges tout ce qui était nécessaire au festin: un sac de farine, un gros jambon, la moitié d’un caribou, du beurre, du fromage, du thé et du sucre en abondance, que les Messieurs de la Brigade Anglaise y avaient charitablement
laissé. Tandis que les uns s’occupaient à calfater et à, arranger l’esquif, les autres prirent soin de la chaudière
et de la cuisine; au bout d’une heure, nous nous trouvâmes tous fort joliment assis, entourant la chaudière, chacun une grillade de caribou au bout d’un bâton, riant et plaisantant sur les culbutes et les accidents du passage de la montagne. Je n'ai pas besoin de vous dire, qu'on me fit passer pour le plus maladroit et le plus mauvais piéton de la bande.
Trois belles rivières se réunissent au campement des Berges: la Colombie, venant du Sud-Est, la Rivière du Portage, venant du Nord-Est et la Rivière des Canots, venant du Nord-Ouest. On s’y trouve entouré d’un grand
nombre de montagnes magnifiques, couvertes de neiges perpétuelles et qui s'élèvent, pour la plupart de douze à seize mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Le Hooker et le Brown sont les plus hautes; ce dernier s'élève à seize mille pieds.
Je suis avec le plus profond respect et l'estime la plus sincère,
Mon révérend et bien-cher Père,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur et frère en J.-C.
P. J. DE SMET,. S. J.
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Station de S* Paul , près du Fort Colville, 29 Mai 1846.
MoN RÉV. ET BIEN CHER PÈRE EN J.-C. ;
Au campement des Berges, la Colombie a une élévation de trois mille six cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Le diner fini, nous Jançèmes la barque à l’eau et nous descendimes rapidement le fleuve, que la crue subite du printemps avait gonflé de plusieurs pieds. Un admirateur de la nature, s’il n'avait d’autres devoirs à remplir, s'arréterait volontiers dans cette belle région, où tout paraît ‘grandiose et se présente sous des aspects enchanteurs. Une suite d'îles rocheuses et basaltiques se succèdent agréablement sous tous les aspects. On s'y trouve entre deux rangées de hautes montagnes pittoresques, dont les bases viennent se baigner dans le fleuve; tandis que leurs flancs et leurs cimes paraissent s’agiter sous les efforts gigantesques de l’avalanche, pour se débarasser du linceuil de l’hiver, de l’épaisse couche de neige qui les couvre, et faire place à la belle verdure du mois de Mai, avecses fleurs riantes et variées. Les mille fontaines, qu'on voit bondir et jaillir avec un doux murmure sur les flancs des rochers perpendiculaires, qui bordent le fleuve, prêtent, ajoutent de l'intérêt aux beautés de la nature, qui se déploient dans cette haute région de la Colombie, avec toute l'énergie de lu grandeur et de la magnifivence.
Quelques heures de descente nous amenèrent au Rapide Martin, où un Canadien de ce nom et son fils avaient trouvé la mort. Le bruit des eaux y est épouvantable et l'agitation ressemble à celle d’une mer en tourmente. Le lit dufleuvey est parsemé d'énormes fragments de rochers. Notre guide Iroquois, pilote habile et hardi, lance sa barque au travers des écueils menaçants: aidés de dix rames, tout en dansant et en sautant de vague en vague, nous passâmes le grand Rapide de la Colombie, avec la vitesse de l'éclair.
trée des Dalles des morts. (Les voyageurs Canadiens donnent le nom de Dalle aux endroits des rivières, où les eaux se trouvent resserrées entre des rochers perpendiculaires. En 1358, douze malheureux voyageurs y furent engloutis.) Pendant un espace d’environ deux milles, les eaux passent entre une suite de rochers perpendiculaires, présentant des pointes etdes fentes sans nombre, à travers lesquelles la Colombie se jette avec une impétuosité irrésistible, formant çà et là des tournants, où tout ce qui flotte disparaît sous les ondes. A l’aide de deux longues cordes, nous descendimes notre esquif à travers les Dalles et nous allâmes camper à la sortie.
Le 41, nous continuâmes notre route de grand mâtin. D’épais brouillards et une brume obscure nous cachèrent la vue pittoresque des montagnes; on voyait la vapeur s’élancer , sous la forme de colonnes et d'immenses cornes d'abondance et aller se perdre dans les nuages, qui se formaient ajusqu’à ce quetoute l'atmosphère fût couverte. De temps en temps, comme pour interrompre la monotonie de ce désert, un chevreuil ou un caribou venait se montrer sur le bord du fleuve. Souvent on les observait, cachés parmi les Térébinthes, levant les oreilles avec inquiétude, lorsque le son étrange des rames et 1es chants des rameurs venaient les troubler dans leur paisible solitude. La vue
Vers le coucher du soleil, nous nous trouvâmes à l’en-|
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