‹ Missions de l'Orégon et voyages dans les Montagnes Rocheuses en 1845 et 1846 [microforme]Chapitre 80 sur 108 · A MONSIEUR J. D. BRYANT · texte numérisé non relu

A MONSIEUR J. D. BRYANT

Puiladelphie, 6 avril 1847:

Cher Monsieur,

La nation des Pawnees est divisée en quatre tribus, | qui agissent de concert comme un seul peuple. Leurs || 4 villages sont situés sur la rivière Plate ou Nébrasca | al et ses tributaires, à environ cinquante milles ouest de | 14 la rivière du Missouri. Ces véritables enfants du dé- | 4 sert sont ce qu’ils étaient il y a plusieurs siècles. Ils "ji se couvrent de la peau des animaux qu’ils ont tués à || | la chasse ; ils cultivent le maïs, et se servent de l’omo- HE! plate du buffle en guise de soc de charrue et de | bêche.

Dans la saison de la chasse, tout un village, hommes, femmes et enfants, abandonne ses demeures et va à la poursuite des animaux dont la chair pourvoit à leur nourriture. Leurs huttes, qu’ils appellent akkaros, sont circulaires et ont environ cent quarante pieds de circonférence. Elles sont ingénieusement formées de jeunes arbres plantés à une distance convenable, et dont les sommets inclinés viennent s’ap- | puyer sur un nombre égal de piliers ou de poteaux, :| fixés circulairement au centre de l’enclos. On recou-

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vre ensuite les arbres d’écorces sur lesquelles on met une couche de terre de près d'un pied d'épaisseur, et on complète la structure par une masse solide d'herbes vertes. Ces habitations, lorsqu'elles sont achevées, ressemblent à de petites coilines. Une large ouverture pratiquée dans le haut laisse pénétrer la lumière et échapper la fumée. Elles sont très chaudes en hiver, froides et souvent très humides en été. Elles sont assez grandes pour contenir dix ou douze familles.

Si dans les longues courses qu’ils entreprennent, pour aller à la recherche du gibier, quelques-uns se trouvent empêchés soit par l’âge, soit par les infirmités, leurs enfants ou leurs amis leur font une petite hutte d'herbes sèches pour les garantir de la chaleur du soleil ou des intempéries, leur laissent autant de provisions qu’il leur en faut et les abandonnent ainsi à leur sort. Rien n’est plus touchant que ces séparations forcées, causées par une absolue nécessité. D'un côté, vous voyez les pleurs et entendez les cris des enfants ; de l’autre, vous êtes témoin de la résignation calme des pères et mères âgés.

Ils engagent souvent leurs enfants à ne pas exposer leur vie, afin de prolonger leur courte et chétive existence. Ils tremblent d'entreprendre leur long voyage, et d’aller rejoindre leurs ancêtres dans les terres giboyeuses du Grand-Esprit. Si la chasse est heureuse, ils retournent aussi vite que possible pour leur donner aide et les consoler. Ces pratiques sont communes à toutes les tribus nomades des montagnes. Les Pawnees ont à peu près les mêmes idées sur le

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déluge universel que les Potowotomies. Quant à l'âme, ils disent qu’elle ressemble au corps immortel, mais qu’elle se sépare du corps quand la mort le frappe. Si un homme à été bon pendant sa vie, obligeant pour ses parents, bon chasseur, brave guerrier, sou âme (sa ressemblance) est transportée dans une terre de délices, d'abondance et de plaisirs. Si, au contraire, un homme a été méchant, dur, cruel et indolent, son âme passe par un chemin étroit, difficile, dangereux et entre dans une contrée où tout est confusion, contrariété et malheur.

Dass leurs cérémonies religieuses, ils dansent, chantent ct prient devant un oiseau farci de toutes sortes de racineset d'herbes consacrées par leur foi superstitieuse. Ils ont une tradition fabuleuse, qui leur enseigne que l’étoile du matinenvoya cet oiseauàleursancêtres, comme son représentant, avec ordre de l'invoquer dans toutes les occasions importantes, et de les montrer daus les temps de sacrifice. Avant l’invocation, ils remplissent le calumet avec les herbes sacrées contenues dans l’eiseau, et poussent la fumée vers l’étoile. Ils adressent leurs prières et leurs demandes à la divinité, en chantant, en dansant et en célébrant en vers le grand pouvoir de l’oiseau. Ils implorent Son secours et ses faveurs, lorsqu'ils veulent obtenir du succès à la chasse ou à la guerre, ou bien de la neige, pour faire descendre les bufiles des montagnes, soit encore pour apaiser le Grand-Esprit, quand une Calamité frappe la nation, une famille ou même une seule personne. Les Pawnees sont du petit nombre

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des aborigènes qui descendent des anciens Mexicains, ! et offrent des sacrifices humains. Afin de justifier cette pratique barbare, ils disent que l'étoile du matin leur | enseigna, par l'intermédiaire de l'oiseau, que de pareils sacrifices lui étaient agréables, et répandaient sur la nation les faveurs du grand Deliberator (1) delu- | nivers. Ils sont très persuadés que les sacrifices humains sont fort agréables au Grand-Esprit. De là. quand le Pawnee fait un prisonnier et désire se rendre agréable au ciel, il le dévoue à l’étoile du matin. Au moment du sacrifice, il remet le prisonnier entre les mains des jongleurs, aussitôt après commencent les | cérémonies de l’offrande. J'étais à peu de distance de l'endroit où un de ces sacrifices avait lieu, et les particularités que je vais raconter m’ont été rapportées par un témoin oculaire digne de foi.,

La victime de cet horrible sacrifice était une jeune fille Sioux, nommée Dakotha ; elle avait quinze ans, et elle fut faite prisonnière par les Pawnees, environ six mois avant son immolation. Pendant sa captivité. Dakotha reçut des Pawnees toutes les marques de déférence qu’on peut attendre des sauvages. Elle était l'hôte honorée de toutes les fêtes et de toutes les réjouissances du village ; et partout elle était traitée, du moins en apparence, plutôt comme une bonne amie que comme une prisonnière. C’est l’usage d’en agir ainsi avec les victimes, afin de leur cacher le sort infernal qui leur est réservé.

Le mois d'avril, étant la saison des semailles, est

4) Nom qu'ils donnent au Grand-Esprit,

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choisi de préférence pour l’accomplissement de leurs abominables sacrifices. A cette fin, quatre des principaux sauvages de la tribu, s’assemblent dans le plus vaste et le plus bel Akkaro ou hutte, pour délibérer avec Tirawaat ou le Grand-Libérateur de l'univers, au sujet de l’immolation de la victime. Selon leur croyance, cette divinité récompense le sacrifice humain par une abondante moisson; elle remplit les champs contigus à leurs villages d'immenses troupeaux de bufiles, de daims et d’antilopes, les mettant

par là à même de tuer leur proie avec plus de faci-

lité, et moins de danger de se trouver en contact avec d'autres nations guerrières et ennemies.

Le sauvage le plus âgé de la tribu préside la fête donnée à cette occasion. Dix des meilleurs chanteurs et musiciens, munis de leurs instruments particuliérs, s'asseient au milieu de l’Akkaro. Quatre d’entre eux ont dans leurs mains des calebasses sèches, dont les graines ont été extraites et remplacées par de petits cailloux ; agitées par les bras musculeux de ces gigantesques sauvages, elles produisent un son pareil à celui de la grêle tombante. Quatre autres battent le ickapiroutche, espèce de tambour lugubre et assourdissant ; formé G'un tronc d'arbre, il a cnwiféa trois pieds sur un et demi de lurge, et il est couvert à ses deux extrémités d’une peau de daim. Les deux deraicrs ont une espèce de flûte, faite de roseaux d’à peu près deux pieds de long sur un pouce de dfamètre. Ces instruments, tels qu’ils étaient en usage chez les anciens bergers, donnent un son qui peut

ôtre entendu à un demi-mille de distance. Ils atta- É chent à chaque instrument un petit tewaara ou sac médical, rempli de racines et d’autres matières aux-

quelles, dans leurs rites superstitieux, ils attachent un pouvoir surnaturel; par là leur offrande est plus agréable à l’auteur de la vice. Quate sentinelles, ar-

mées chacune d’une lance, prennent place aux quatre É

points cardinaux de la loge, pour maintenir l’ordre parmi les spectateurs et empêcher l'entrée des femmes, des jeunes filles et des enfants,

Les hôtes sont assis par terre, ou sur des nattes, à droite et à gauche du président, etexécutent autour de lui les danses les plus grotesques et les plus ridicules. Iinaginez-vous trente sauvages basanés, an corps tatoué, au visage barbouillé de blanc, de noir; (cette dernière peinture est faite avec de la suie ou des-ratissures de chaudron, du jaune, du vert et du vermillon,)et dont la chevelure longue et en désordre est collée avec de la boue ou de l'argile. Ils se mettent en cercle, puis crient, sautent et font avec leur corps, leurs bras, leurs jambes et leur tête mille hideuses contorsions. La sueur qui ruisselle de tous leurs membres les fait paraître encore plus horribles par le mélange confus des couleurs dont ils sont barbouillés. Tantôt ils sont tous réunis pêle-mêle ; tantôt ils se séparent, se placent les uns à droite, les autres à gauche; celui-ci est sur un pied, celui-là sur deux; quelques-uns vont à quatre pattes, sans ordre, et bien qu’ils paraissent n’observer aucune mesure, cependaw ils sont en parfaite harmonie avec

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dbuffle qu’on à disséquées, afin qu’elles puissent ttre soumises aux augures. Le jongleur président, les musiciens et les danseurs ont la tête couverte de duvet de cygne qu'ils fixent au moyen du miel dont ils barbouillent leurs cheveux ; cette coutume est en usage chez toutes les tribus du nord de l'Amérique, lorsqu'elles accomplissent leurs ritessuperstitieux. Le présdent ou jongleur-président est le seul qui soit peint en rouge ; les musiciens sont rouges et noirs; les autres présentent toutes les variétés de couleurs et les figures ‘<s plus fantastiques.

a musique, les spectateurs observent le plus profond silence, et pendant les trente-cinq minutes que dure ce charivari extraordinaire, on n’entenû rien que les chants, les cris, les hurlements et la musique. Lorsque tout le monde a figuré dans la danse, le jongleur président donne le signal de l'arrêt en criant de toute la force de ses poumons. Aussitôt tout cesse, chacun prend sa place, et l’auditoire répond : Néva! néva! néva ! C’est bien! c’est bien! c’est bien! Les danseurs remplissent alors l’ancien nawishkaro ou calumet religieux, dont on ne se sert que dans les occasions les plus importantes ; ils l’offrent au président, qui frappe avec ses deux mains la longue pipe ornée de perles et de différentes figures, et va s'asseoir près du brasier. Un des gardes place un charbon sur le mys-

Chat ‘ais qu’on exécute les chants, les danses et

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— 312 — 1 térieux calumet. Lorsqu'il est allumé, le président se lève et en fait aspirer une bouffée à chacun des mu- ! siciens, sans lâcher sa pipe.

Ensuite il se place au centre, et élevant ses yeux vers le ciel, il prie le Maître de la vie d’agréer le ca-

lumet. Après être resté un moment dans un majes-

tueux silence, il offre trois bouffées au ciel, et dit ces

mots : «O Tirawaat! toi qui vois tout, fume avec tes

enfants et prends pitié de nous ! » Il présente ensuite

le calumet aux têtes de buffle, leurs grands manitous,

salue chacune d’elles par deux bouffées, puis il vide

la boule du calumet dans une écuelle de bois, prépa-

rée à cet effet, afin que la cendre sacrée puisse être |

recueillie et conservée dans une poche de peau de

daim. (1) céd Après la danse, le maître des cérémonies sert le sent

repas des hôtes, assis en cercle; il consiste en viande som

de buffle sèche et en maïs bouilli, servi dans des née

écuelles de bois, remplies jusqu’au bord : chacun est trop

obligé de vider son plat, dût-il être exposé à mourir Ac!

d’indigestion. Le président offre une portion de viande car

et de maïs au Grand-Esprit, et la place par terre, puis extr

# fait la même offrande à chacune des têtes de buffle Sio!

qui sont sensées prendre part à la fête. A la fin, pen- cati

dant que chacun est occupé à faire honneur à son inn(

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(1) Cette manière de fumer est en grande réputation parmi Îles sauvages de l’ouest, elle a la même importance et entraîne la | vieu même obligation qu'un serment parmi les nations civilisées. Si sou] l'on peut faire accepter le calumet à deux sauvages qui vont sæ fice tuer, leur dispute cesse à l'instant et leur amitié devient plus forte |

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plat, un des chefs de la bande se lève, et annonce à {ous les convives que le Maitre de la vice danse avec lui et qu'il agrée le calumet et la fête. Toute la bande répond : «Néva ! néva! néva!» C’est la première condamnation.

Le repas fini, ils recommencent leur danse et allument pour la seconde fois le calumet, qu’ils offrent, comme auparavant, au Maître de la vie et aux têtes de buffle ; après quoi la loge résonne encore du triple cri: « Néva ! » Cette dernière danse condamne, sans appel, l’infortunée victime dont l’immolation est demandéc.

Après toutes leurs danses grotesques, leurs cris, leurs chants et leurs vociférations, les sauvages précédés par leurs musiciens sortent de la loge pour présenter le calumet sacré aux têtes de buffle placées au sommet des loges du village; chacune d’elies est ornée de deux ou huit têtes, qu’on conserve comme des trophées ct des preuves de Jeur habileté à la chasse. A chaque bouffée, la multitude pousse un cri furieux; car le village tout entier se joint à cette procession extraordinaire, Ils s'arrêtent devant la loge de la fille Sioux, et font résonner l'air de leurs terribles imprécations contre leurs ennemis, et contre l’infortunée et innocente victime qui les représente en cette circonstance, A partir de ce moment, elle est gardée par deux vieux satellites, dont le devoir est de l’empêcher de soupçonner qu’elle soit Ta victime du prochain sacrifice ; ils doivent aussi l’entretenir de la grande fête qu'i,s préparent en son honneur, afin que, se nour-

rissant bicn, elle paraisse plus belle et plus grasse, et partant plus agréable au Maitre de la vie. C’est ainsi que finit le premier jeur des cérémonies.

Le second jour, deux vieilles femmes sauvages, à la chevelure en désordre, à la figure ridée et barbouillée de blanc et de rouge, ayant les bras et les pieds nus, les jambes tatouées, et vêtues seulement d’une petite jupe de daim descendant jusqu’au genou; en un mot, deux misérables sorcières, capables de faire frissonner de terreur lc premier qui les regarderait, sortent de leurs huttes, en portant dans leurs mains des pipes ornées des scalps que leurs maris ont pris sur leurs infortunés ennemis. En passant à travers le village, elles dansent autour de chaque Akkaro, annonçant solennellement : « Que la fille Sioux a été donnée au Maitre de la vie par des hommes sages et justes, que l’offrande lui est agréable, et que chacun doit se préparer à célébrer ce jour avec gaieté. » A cette nouvelle, les paresseux et les enfants du village se mettent en mouvement et poussent des cris de joie. Alors ils dansent encore ct reconduisent les deux vieilles sorcières à leuts huttes, devant lesquelles ils posent leurs pipes comme destrophées, et entrent; puis tous retournent à leur propre loge, pour participer aux fêtes de leurs parents. Vers les dix heures du matin du troisième jour, toutes les jeunes femmes et les jeunes filles du village, armées de haches, se rendent à la loge de leur jeune et malheureuse captive, et l'invitent à venir dans la forêt avec elles pour couper du bois.

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La simple et confante enfant accepte leur perfide invitation avec joie et empressement, heureuse de respirer encore une fois l’air pur. Elles lui donnent alors une hache, et la troupe des femmes avance vers la place indiquée pour la danse, en faisant retentir la forêt de cris de joie. Atipaat, vieille femme qui les conduit, leur désigne par un coup de hache, l'arbre qui doit être coupé. Chacune alors donne un coup, après quoi, la victime s'approche pour terminer le travail. Aussitôt qu'elle commence ce jui ne lui semble qu’un passe-temps, la foule des jeunes furies l'entoure en hurlant et en dansant. Ne soupçconnant pas que l'arbre doit fournir le bois de son propre sacrifice, la pauvre enfant continue son travail, comme si un grand honneur lui était réservé. Alors Atipaat. la vieille femme, lui attache le ashki (1) avec lequel on traine le bois.

La troupe alors reprend le chemin du viliage en dansant tout le long de la route, sans donner à linfortunée victime le moindre aide pour porter son fardeau. Une foule innombrable les attend au lieu du sacrifice et les reçoit avec de bruyantes acclamations.

(1) Le ashki est une corde faite de crin de cheval ou d'écorce d'orme, qu’on prépare en la faisant bouillir dans de l'eau froide. Elle a de vingt-rinq à soixante pieds de long, et quoiqu'elle n'ait environ qu'un pouce d'épaisseur, elle est assez forle pour lier l'homme le plus fort. Ils l'ornent de plumes de porc-épics et de petites sonnettes. Celles-ci, ontre qu'elles servent d'ornemenis, ont encore pout but de donner l'éveil, au cas où la victime chere cherait à s'échapper.

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On la délivre alors de son fardeau, ef on la met de nouveau entre les mains des gardes qui, d’une voix âpre et tremblante, chantent les hauts faits de leur jeunesse et la reconduisent à sa loge. Pendant ce temps, toute la troupe s'occupe à placer le bois entre deux arbres, après quoi elle se disperse immédiatement.

Le matin du quatrième jour, avant le lever du soleil, un sauvage visite toutes les loges, pour annoncer à chaque famille, au nom du Maître de la vie. qu'elles doivent fournir deux bâches d'environ trois pieds de long pour le sacrifice.

Alors trente guerriers sor‘ent de leurs loges avec toutes sortes d’accoutrements ; sur leur tête s'élèvent des cornes de daim et de bufle, au milieu de queues de cheval, de plumes d’aigle et de héron et de touffes de scalps, pendant que sur leur dos flottent les queues de loup et de chat sauvage, semblables aux ailes de Mercure. Des pendants d'oreilles tombent de leur nez et de leurs oreilles, qui se trouvent tellement allongées par le poids des ornements qui y sont suspendus, qu’elles descendent jusqu’à leurs épaules. Des chapelets de verre ou des colliers de cuivre ou d'acier ornent leur cou, tandis que des guêtres de peau de daim, richement ornées, garnissent les jambes. et que des peaux de bufile, singulièrement peintes ct jetées négligemment sur leurs épaules, complètent leur grotesque habillement. Ainsi accoutrés, ils sc

présentent à la hutte de leur captive, qui est déjà parée des plus beaux vêtements que leur imagination

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puisse concevoir, ou que les matières dont ils peuvent disposer leur permettent de confectionner. Sa coiffure est composée de plumes d’aigle et de cygne qui ruissellent gracieusement sur ses épaules et tombent jusqu’à terre. Des lignes vives et rouges sont artistement peintes sur sa personne; une veste de peau de daim descend jusqu'aux genoux, et une belle paire de guêtres couvre la jambe jusqu’à la cheville; elle a aux pieds une paire de moccassins garnis de plumes de porcs-épics, de perles et de grains de verre. Des boucles ornent ses oreilles et son nez, un collier entoure son cou, et des bracelets, ses bras; rien ne fut épargné pour rehausser sa beauté. La joie et la sérénité brillent sur son visage, à mesure qu’elle approche de la grande fête que ses bons gardiens lui persuadent avoir été préparée en son honneur. Au premier cri des guerriers, la pauvre enfant sort de la hutte et marche à la tête de ses exécuteurs, qui la suivent sur une seule file. Ils entrent dans toutes les loges devant lesquelles ils passent ; ils y truuvent le silence le plus profond et l'attitude la plus convenable. La jeune fille Sioux fait le tour du foyer; ceux qui la suivent en font autant, et au moment où elle quitte la loge, la maîtresse lui donne deux bûches de bois, que l’innocente victime donne, à son tour, à chacun des sauvages; de cette manière, quand elle a recueilli tout le bois nécessaire à son holocauste, elle va se placer au dernier rang de la troupe, heureuse et satisfaite d’avoir contribué au plaisir de ses exécuteurs ; après quoi ils la remettent à ses deux gardiens

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qui lui servent son dernier repas, qui consiste en un grand plat de maïs.

Tous maintenant attendent avec une grande anxiété le dénouement de ce drame sanglant. Tout le village est en émoi. Partout on voit les guerriers, jeunes ou vieux, préparer leurs flèches meurtrières, comme à la veille d’une bataille. Quelques-uns s’exercent à tirer sur une cible, d’autres plus barbares, ayant soif du sang de leurs ennemis, encouragent et instruisent leurs enfants à faire usage de larc et de la flèche, et indiquent la partie du corps qu'il faut frapper. Les jeunes femmes et les jeunes filles enlèvent les buissons, et préparent le lieu du sacrifice. Quand ce soin est rempli, elles emploient le reste du jour et de la nuit à polir leurs colliers, leurs pendants d'oreilles, leurs bracelets et tous les autres ornements avec lesquels elles désirent paraître à la grande fête.

Le cinquième jour, l’aide-de -camp de Lechartetewarouchte ou le chef du sacrifice, parcourut le village pour annoncer, au nom de son maître, la nécessité de préparer la peinture rouge et noire qui doit servir pour la grande cérémonie. Il est inutile d’essayer, mon cher Monsieur, de vous tracer un portrait fidèle de ce personnage, soit pour ce qui concerne son costume et sa figure, soit ses manières; il réunit dans sa personne tout ce qu’un sauvage peut inventer de fantasque, de ridicule et d’effrayant. Le collecteur de couleurs lui-même le cède à peine à son camarade en monstruosités il ressemble vraiment à un

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| — 319 — échappé de l'enfer. Son corps peint en noir, qui contraste avec la blancheur de ses dents, de ses grands yeux et de ses cheveux saupoudrés de craie blanche et hérissés comme la crinière d’un lion, lui donne un aspect terrible et féroce à l'excès. A chaque talon est attachée une queue de loup; ses pieds sont chaussés de moccassins, faits de peau de buflle, ornés à l'extérieur de longs poils. Il traverse tout le village d’un pas mesuré, en tenant deux plats de bois dans ses mains. Il entre successivement dans chaque hutte, et crie à haute voix, en s'a prochant du foyer : «Le Maitre de Ia vie m'envoie ici. » Aussitôt une femme vient, et lui remplit un de ses plats de la peinture rouge ou noire qu'elle a préparée. Il lève les yeux au ciel en la recevant, et dit à haute voix : « Vois l'amour de tes enfants, Ô Tirawaat ! quoiqu’ils soient pauvres, tout ce qu’ils possèdent t’appartient et ils te le donnent ! Accorde-nous une abondante récolte ; remplis nos campagnes de buffles, de daims, de cerfs et d’antilopes; rends-nous puissants contre nos ennemis, afin que nous puissions renouveler ce grand sacrifice, » Chacun répond par l’acclamation d'usage : « Néva! néva! néva! »

Après le retour du collecteur de couleurs et avant le lever du soleil, commence la dernière scène. Les hommes et les femmes, les garcons et les filles se peignent de toutes sortes de couleurs et de toutes les facons imaginables. Ils se parent de ce qu’ils possèdent et estiment beau ou précieux; perles, grains, colliers de porcelaine, griffes d'ours blanc (cette

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dernière décoration est, selon eux, la plus riche et !4 plus précieuse), bracelcts et pendants; rien n’est oublié. Ils erncnt leurs cheveux de plumes de héron ou d'aigle gris, oiseau superstitieusement vénéré par cux. Ainsi équipés, ils attendent dans une grande vigilance que le premier signal du saciifice soit donné. Pendant que ces préparatifs ont lieu, les tewaaroutches, troupe religieuse de gucrriers distingués, qu’on reconnaît dans la procession au duvet de cygne qu'ils placent sur leurs cheveux ou sur le sommet de leurs têtes, et à leurs corps nus peints en lignes noires et rouges, suivent les braves de la nation, armés de leurs arcs ct de leurs flèches soigneusement cachéesso us leurs robes de bufile. 1ls approchent ainsi de la loge où l’innocente victime attend l’heureux moment où les réjouissances données en son honneur vont commencer. Elle est maintenant aux mains des exécuteurs, vêtus du même beau costume qu’ils avaient la veille ; à chacun de leurs pieds est attachée une corde, La pauvre enfant est dans la joie et impatiente de prendre sa part de la grande fête qu’on prépare. Elle sourit en contemplant autour d'elle les enncmis les plus cruels et les plus haineux de sa race, On ne remarque chez elle ni agitation, ni crainte, ni soupçon; elle marche avec joie et confiance au milieu deses bourreaux. Arrivée au lieu fatal. un sinistre pressentiment traverse son esprit. Elle n'y voit aucune peronne de son sexe. Ses regards errent de tous côtés, et cherchent en vain l'indice d’une fête. Pourquoi ce feu solitaire, et ces trois poteaux

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qu’elle à trainés elle-même depuis la forêt, et qui sont attachés entre deux arbres? et ces figures basannées de guerriers, que signifient-elles ? Tout, tout annonce quelque projet de mort. Ils lui ordonnent de monter sur les trois poteaux. Elle hésite, elle tremble comme un innocent agneau qu’on va immoler. Elle pleure amèrement, et d’une voix qui briserait tout autre cœur que celui de ces hommes sauvages, elle les supplie de re pas la tuer. Ils cherchent à la convaincre qu’ils n’ont pas l’intenticn de lui faire de mal ; mais que les cérémonies auxquelles elle participe sont indispensables avant la srande fête. Un des sauvages les plus actifs déroule les cordes attachées à ses poignets, et l’aide à monter le pateau. "1 passe les cordes sur les branches des deux arbres entre ios quels le sacrifice doit avoir lieu. Ils sont assujettis par les bras puissants des autres sauvages, etses nieds immédiatement attachés au sommet des trois poteaux qu’elle a coupés et traînés au lieu fatal, sans savoir ce qu’elle faisait. A l'instant tous ses doutes sur leurs intentions sont éclaircis. Les sauvages ne cachent pas plus longtemps leur effroyable projet. Elle jette les hauts cris, elle pleure, elle prie; mais ses supplications, ses larmes et ses prièrcs se perdent au milieu de la mêlée et des cris de leurs horribles imprécations contre sa nation.

Sur cette tête innocente et dévouée, ils concentrent toute la somme de leur vengeance, pour toutes les cruautés, pour tous les crimes, pour toute l'injustice

des Sioux qui peuvent avoir été commis dans leurs 14°

guerres les plus cruclles et les plus longues, et qui de temps immémorial ont été transmis de père en fils, comme un précieux héritage de vengeance et de ressentiment. Furieux et triomphants, ils tressaillent de joie, en sautant et en hurlant comme des bêtes sauvages autour de leur tremblante victime. Ils la dépouillent de tous ses ornements et de ses vêtements, puis le chef du sacrifice s'approche et lui peint la moitié du corps en noir, et l’autre en rouge; ces couleurs sont celles des victimes. Ils lui brûlent ensuite les aisselles et les flancs avec une torche de pin. Après ces rites préparatoires, il donne le signal

CR En ge a AP

fl à toute la tribu, qui fait retentir l'air du terrible cri pi | de guerre de Sassakwi. À ce cri perçant qui glace le | 1 | cœur d’effroi, qui paralyse le lâche et redouble l’arul. deur du brave, qui trouble le bufile dans sa course, HA qui remplit l'ours d'une telle crainte qu’elle lui ôte

\ | tout pouvoir de résister ou de fuir ses ennemis, les js

11E sauvages, impatients et avides de sang, sortent de

leurs sombres loges. Semblables à un ouragan impé-

tueux, ils s’élancent vers le lieu de l'exécution. Leurs ré

cris, mêlés au bruit de leurs pas, ressemblent au ror- da

lement du tonnerre qui augmente à mesure que l'o- k

rage approche, Comme un essaim d’abeilles entourent de

leur reine, ces sauvages Pawnees environnent l’en- "

fant Sioux, En un clin d'œil, leurs arcs sont tendus

et leurs fèches ajustées sur leurs cordes. La flè- à

che de Zecharitetewaroutche ou du chef du sacri- ”

fice, est la seule qui soit garnie de fer ; c’est celle-ci el

qui doit percer le cœur de l'innocente Dakotha.

et qui de ‘e en fils, et de resaillent de êtes sau- Ils la déitements.

peint la CES COulent en- >rche de le signal rrible cri glace le ble l’ar-

course, lui Ôôte mis, les rtent de n impén. Leurs au rouue l'otourent it l’entendus La flè- 1 sacricelle-ci akotha.

Pendant quelques instants, il règne dans cette troupe féroce un profond et solennel silence qu’interrompent seulement les sanglots et les pitecux gémissements de la victime, qui reste suspendue et tremblante dans les airs, pendant que le chef du sacrifice l'offre une dernière fois au Maître de l'univers. À ce moment, il perce son cœur, et un millier de flèches meurtrières viennent tomber sur le corps de la pauvre enfant, qui n'est bientôt cu'une masse informe, criblée d'autant de flèches qu’il y a d’aiguilles dans un porc-épics.

Pendant que les hurlements et les danses continuent, le grand chef de la nation monte triomphalement sur les trois poteaux, arrache les flèches du cadavre et les jette au feu. La flèche garnie de fer est la seule qu’il conserve pour les sacrifices futurs. Cela fait, il presse les chairs déchirées, et en fait sortir le sang dont il arrose le maïs et les autres graines réunis dans des baquets et tout prêts à être semés, Enfin, pour terminer ce sacrifice cruel et sanglant, il arrache le cœur encore palpitant, qu'il dévore au milieu des acclamations et des cris perçcants de son peuple, en lançant les plus horribles imprécations contre les ennemis de sa race.

La cérémonie finie, ces cruels sauvages se retirent satisfaits de la scène de cette terrible tragédie, et passent le reste du jour en iêtes et en réjouissances, Le corps meurtri et sanglant reste suspendu sur les poteaux où il fut immolé, et devient la proie des loups et des oiseaux carnassiers. Je termine ce tragique

récit par l'extrait d’une de mes précédenies lettres,

« De si horribles cruautés devaient appeler la colère du ciel sur leur natior. Aussitôt que le bruit de ce sacrifice arriva chez les Sioux, ils brülèrent du désir de venger leur honneur, et firent le serment de ne s'arrèter que lorsqu'ils auraient tué autant de Pawnees que leur innocente victime avait d'os et de jointures dans leur corps. Plus de cent Pawnees tombèrent sous les coups de ieurs tomahaks ; ils massacrèrent aussi leurs veuves et leurs enfants, et accomplirent ainsi ct au-delà leur effroyable serment.

« À la vuc de tant de cruautés, qui pourrait méconnaître l'intervention de l’ennemi rusé du genre humain; qui voudrait refuser de se mettre à l’œuvre. pour amener ces nations aveuglées à la connaissance d'un seul médiateur entre Dieu et les hommes, et du soul véritable sacrifice, sans lequel il est impossible d'apaiser la justice divine. »

Je suis, avec les sentiments de respect et d’estime. mon cher Monsieur, votre, etc.

PIERRE J. DK SMET, S. J.

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