‹ Missions de l'Orégon et voyages dans les Montagnes Rocheuses en 1845 et 1846 [microforme]Chapitre 83 sur 108 · DER · texte numérisé non relu

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chaque pas nous rencontrions quelque traînard; tantôt c'était un vieux buffle décrépit; tantôt une vache grasse ; quelquefois un veau folâtre dont la mère était déjà devenue notre victime. Ces animaux étaient une proie facile, et leur capture était une nouvelle source de plaisirs pour les jeunes garçons.

Le 28, je me retirai sur le sommet d’une montagne voisine pour dire les vêpres de S. Michel. L’atmosphère était d’une sérénité extraordinaire. Rien ne troublait le silence de la nature. Mes regards se promenaient sur la tranquille beauté de cette scène ; j'étais recueilli comme si je m'étais trouvé en présence de Dieu, et mon cœur se dilatait à la pensée des milliers d’Indiens qui étaient plongés dans les ténèbres de l'idolâtrie. Plein de ces émotions, je levai mes regards vers le ciel, et dans l’ardeur de mon imagination, je crus voir l’archange S. Michel qui se tenait sur le côté opposé de la montagne et s’écriait : « Nations que l’erreur enchaïine., dites-moi qui est semblable à Dieu? » Sa voix retentit à travers les forêts. elle fut répétée par les profonds abimes ; je m’imaginai qu'elle était entendue et comprise par les sauvages enfants des bois. Leurs acclamations vinrent frapper mon oreille. Cédant à l'enthousiasme de mes sentiments, je me hâtai de quitter ma position élevée. et d’ériger une croix de bois sur le sommet de li montagne voisine.

Quelques jours après, un chasseur découvrit, près des débris d’un feu éteint, une croix à laquelle une bannière était attachée, Ma première pensée

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fut qu'elle avait été plantée là par quelque catholique qui s'était perdu dans la forêt, et que les loups avaient dévoré. Les Têtes-Plates cependant, qui connaissent bien les usages de leurs anciens ennemis, les Pieds-Noirs,m'apprirent que ceux-ci avaient l'habitude d'élever ces croix en l'honneur de la lune, afin de la rendre favorable aux vols où aux chasses qu’ils entreprennent. Ces explications dissipèrent les joyeux rêves de mon imagination, et me convainquirent que le Dieu sauveur est encore bien loin d’être adoré dans ces contrées sauvages.

Ne pouvons-nous donc espérer que le temps viendra où la bannière de la vraie croix flottera triomphante sur cette terre ensevelie dans les ténèbres de l'ignorance ? Les obstacles qui jusqu'ici ont empêché les missionnaires de pénétrer dans le territoire des Pieds-Noirs, commencent maintenant à disparaître, et nous avons la perspective de pouvoir bientôt entreprendre le glorieux travail de leur conversion.

Le lendemain, nous pénétrâmes dans un défilé que le pied de l’homme avait rarement foulé, comme nous pûmes nous en convaincre par les quinze castors que trois chasseurs prirent en une seule nuit. Après avoir suivi pendant quelque temps les circuits du ravin, nous arrivâmes à une montée si glissante qu'à chaque instant je redoutais qu’il nous arrivât une déplorable catastrophe. Tout-à-coup un cheval de somme perdit pied, et roula jusqu’au fond du précipice. Qui l’eût vu tomber de rocher en rocher n’eût jamais pensé que peu de minutes après il continue-

rait sa route, chargé comme auparavant. Sans prenoncer un seul mot, le guide se fraya un chemin à travers les profondeurs de la neige, jusqu’à l'endroit où le pauvre animal gisait ; il le déchargea, le souleva de terre, replaca son fardeau et le ramena à l’arrière-garde de la troupe.

Nous continuâmes notre route jusqu’au coucher du soleil, en suivant les sommités de la montagne. Enfin, après une marche forcée de dix heures, nous dressâmes nos tentes dans une belle île, où nous trouvâmes à la fois sécurité et repos. Entouré par les eaux du Missouri et abondant en riches pâturages, ce site ravissant semble, en quelque sorte, destiné par la nature à servir de lieu de repos au voyageur fatigué. Il serait impossible de contempler les charmes de ce paysage sans les admirer. Du côté méridional de la rivière s'élève une chaîne de montagnes dont les couleurs variées de bleu, de rouge, de vert et de jaune viennent frapper vos regards. L'effet en est rchaussé par un petit ruisseau qui, semblable à une cascade, tombe de rocher en rocher, vient rafraîchir la terre brûlante, pénètre dans les fentes des rochers, et donne naissance à une variété infinie de plantes grimpantes et d’arbrisseaux fleuris. L'île elle-même est d’une beauté qui défie toute description. Des bosquets du majestueux button-ball, qui dans cepaysestle géant du règne végétal, varient les aspects. C’est à l’ombre d’un de ces nobles arbres que nos chasseurs se disposèrent à célébrer la fête de la Maternité. Les derniers rayons du soleil avaient depuis longtemps

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disparu sous l'horizon, avant que tout fût prêt pour la prière du soir. Lorsque ce pieux devoir fut accompli, malgré les fatigues de la journée, un grand feu fut allumé devant ma tente, et la plus grande partie de la nuit fut consacrée par ces fervents enfants des forêts à réconcilier leur âme avec Dieu.

Le lendemain, le saint sacrifice fut célébré avec autant de solennité que le permettaient les circonstances. Des quatre-vingt-dix personnes qui s’approchèrent alors de la sainte table, il n’y en avait pas une qui, depuis le départ de Sainte-Marie, n’eût communié une fois par mois. Plusieurs goûtèrent ce bonheur toutes les semaines. Il n’arriva rien de particulier pendant l'office de la nuit. La veille de mon départ. les mères apportèrent leurs jeunes enfants pour qu’ils recussent ma bénédiction, et les chefs érigèrent une croix en témoignage de leur reconnaissance pour les faveurs qu’ils avaient reçues pendant la saison de la la chasse. C’est à cette dernière circonstance que lile doit son beau nom de Sainte-Croix.

Le lendemain, je fis mes adieux à mes chers néo-

phytes, et après avoir fait mes prières avec eux pour

la dernière fois, je pris le chemin de Sainte-Marie. N. POINT, S. J.

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