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compagne ce geste d'un bonjour, qui m'est rendu en Français. Vous auriez peine à concevoir le tressaillement qu’on éprouve en entendant, au milieu de ces vastes solitudes, l'accent de sa langue maternelle. « Quoi, vous parlez francais! vous êtes donc Canadien? (les chasseurs canadiens sont répandus dans toute la prairie). — Je suis Iroquois. — Vous êtes Iroquois ! connaissez-vous Sainte-Maric?—J'en viens. — Et votre nom?— Ignace. » Je n’essaierai pas de vous peindre ce que je sentis alors. Ignace était le compa- “non fidèle du R. P, de Smet, un homme dévoué, un des meilleurs guides du désert, Sur-le-champ nous retournons à la caravane, dont je l'installe capitaine, heureux de me décharger en si bonnes mains d’un commandement qui commençait à me peser.
A quelque distance de là, nous rencontrèmes plusicurs familles de Banaks, dont l'imprudence faillit nous être bien funeste. Hs avaient mis le feu à la montagne que nous devious traverser, et la flimme, se communiquant des hauteurs à la prairie, était porée vers nous par un vent très violent, Que feriez-vous dans une position semblable, au milieu d'une immense plaine couverte d'herbes sèches que l'incendie dévore, en poussant devant lui d'épais tourbillons de fumée? Mettriez-veus une rivière entre vous et ce r'escau cmbrasé, qui enveloppe la caravane comme une proie? Bien; mais on n'a pas toujours une rivière sur son passage ; et puis, si elle n’est pas large, l'obstacle est bientôt franchi. Que faire donc ? mettre soi-même le feu à la prairie sous le vent.et quand l'orage en a
emporté le fover loin de vous, se réfugier dans l’espace dévasté comme dans une oasis. Le défaut d'aliments est. sans doute, la meilleure barrière qu'on puisse opposer à un tel ennemi.
Quoiqu'il nous menaçât de fort près, nous n’eûmes cependant pas besoin de recourir à cet expédient. Vers cinq heures du ‘oir, Ignace nous voyant à une petite distance du feu, mais devinant que le vent allait changer de direction, nous fit camper à l'abri de quelques arbres verts, sur les bords du lit profond et rocailleux d’un ruisseau. Un spectacle des plus imposants nous fut donné cette nuit. Imaginez-vous une mer de feu débordant sur la surface du désert; tantôt bondissant en gerbes embrasées à la cime des forêts qu'elle consume, tantôt ruisselant comme une lave étincelante jusqu’au fond des ravins, pliant ses vagues ondoyantes à toutes les sinuosités Ge la plaine, ou se soulevant avec effort vers le ciel, quand les vents contraires voulaient maîtriser sa fureur. Pour nous, confinés comme des Lapons dans des trous de rocher, nous en sortions de temps en temps, pour observer l'incendie et suivre ses progrès : il ne s'arrêta qu'à une portée de fusil de notre camp.
Ces accidents ne sont pas les seuls que le voyageur
ait à craindre, en traversant les solitudes du Nou-
veau-Monde, Il est certaines régions où le serpent à #
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sonneltes se rencontre à chaque pas, et nous avions & à peine mis le pied dans la prairie, que nos voituricrs |
étaient déjà occupés à tuer ces dangereux reptiles. f Du reste, leur vue fait ici moins d'impression, je crois, #
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d’une fiole d’ammoniaque liquide, qu'on dit être un spétifique infaillible contre les venins de toute es-
pèce : cette précaution était parfaitement inutile, car
à côté du mal, la Providence a prodigué le remède. C’est une plante communément appelée racine noire ; elle m'a paru avoir beaucoup de ressemblance avec la barbe de bouc de vos prés; sa tête, qui s'élève au dessus des autres herbes, la fait aisément reconnaitre. On en fait sécher la racine, qu’on réduit en poudre, et il suflit d’en répandre un peu sur la plaie, pour neutraliser aussitôt l'effet du venin.
On doit lui attribuer encore une autre vertu, celle d'engourdir le serpent par son odeur. Notre interprète me racontait dernièrement, qu'ayant irrité une de ces hideuses bêtes, qui cherchait à s'élancer pour l’atteindre, il jui donna le vent, c’est à dire se placa de manière que le vent passât de lui au repiile. I portait heureusement de la racine notre, Aussitôt la fureur du serpent se calma ; il se laissa approcher et tuer sans résistance, Un sifllement aigu, comme celui d'une clef percée, produit le même effet : le monstre élève aussitôt la tête, paraît écouter attentivement et reste immobile, J'en ai vu assommer un de cette manière, Les voituriers ne font pas tant de cérémonies : ils les tuent à coups de fouet,
L'homme n'est pas leur seul ennemi, Outre les oiseaux de proie, tous les individus de la famille des cerfs leur font la guerre, et voici comment : ils se dressent sur leurs jambes de derrière et, se laissant
retomber sur leur victime, il la coupent en morceaux avec la corne de leurs pieds de devant. Mais le plus grand destructeur de serpents à sonnettes, c’est le porc. D'abord son enveloppe de graisse est impénétrable au venin; puis son grognement tout seul paralyse le reptile, dont il se nourrit avec avidité. L'interprète dont j'ai parlé, se trouvant avec quelques
amis près d’une mission protestante, dans un endroit où il y beaucoup de serpents à sonnettes, en rencontra un furieux comme le premier. Il courut chercher un des quadrupèdes du ministre; dès que le serpent l'entendit grogner, sa colère cessa comme par enchantement; il s’étendit souple et résigné devant le porc, qui le prit par la queue et ne laissa que la tête. J'ignore, mon Révérend Père, si ces détails ont quelque attrait pour vous; mais je suis bien sûr de vous intéresser, en vous parlant de nos chers néophytes; |! et c'est pourquoi j’omets les autres circonstances de È por mon voyage, pour vous introduire plus vite auprès À je 1 de ces bons Indiens. : J
Les lettres du R. P. de Smet vous ont fait connaître Æ ln la nation des Têtes-Plates, cette chevalerie errante ME im des montagnes. On remarque entre eux et nos Cœurs- ; une d’Alène une différence qui n'est pas à l'avantage de k tan ces derniers, et dont la cause s'explique peut-être par M oil les conditions géographiques au milieu desquelles le 4 ver: caractère des deux peuples a dû se développer. Plus Æ he rapprochés des régions où se trouvent le buffle, ce son pain quotidien de la prairie, les Têtes-Plates ne se per sont guère occupés jusqu'ici que de chasse. Pour cela, au:
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il leur a fallu braver à toute heure la nombreuse et perfide nation des Pieds-Noirs, et emporter, pour ainsi dire, à la pointe de l'épée chaque morceau qu'ils mangeaient : de là leur bravoure, leur esprit d'abnégation et leur habitude des sacrifices les plus “énéreux. Les Cœurs-d'Alène, au centraire, séparés des grandes plaines de l'est par des montagnes qu’on ne franchit qu'avec peine et dans la bonne saison seulement, ne vont guère chercher leur nourriture hors du cercle étroit de leurs vallées ; leurs ressources sont la petite chasse, je veux dire celle du chevreuil, la pêche, les racines et la mousse; ils sont pauvres, intéressés, mais faciles à plier au travail : c’est la fraction la plus modeste de la grande famille indienne. Vous le voyez, mon très cher Père, je n’ai qu'à me féliciter de la portion qui m'est échue dans le champ du Seigneur : Pauperes evangelizantur. Au reste, cette portion je n'aurai pas le mérite de l'avoir défrichée ; je l’ai trouvée en pleine culture.
Jusqu'à l’arrivée des Robes-Noires, les Cœurs-d’Alëne ont vécu extrêmement isolés; ils x ctaient ni aimés, ni estimés de leurs voisins; aussi parlent-ils une langue qui n’est commune à aucune autre tribu, tandis que celle des Têtes-Plates, beaucoup plus diflicile à apprendre, est en quelque sorte l’idiome universel des montagnes. Comme tous les sauvages qui peuvent chasser le buflle, les Cœurs-d’Alène habitent sous des nattes de roscaux, qu'ils attachent à des perches disposées en cône, avec une ouverture au sommet, pour laisser une entrée au jour et une
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issue à la fumée. Dans cette espèce de ruche on ne peut, comme vous au moyen de vitres, voir de l’intérieur ce qui se passe au dehors; mais on entend tout ce qui se dit à demi-voix dans les loges du voisinage, Un chef harangue-t-il les siens? personne ne sort pour l'écouter ; mais à peine a-t-il fini, que toutes les cabanes retentissent du cri approbateur, qui ressemble assez aux huées de collége, De cette facilité à saisir tout ce qui se dit, vient sans doute la publicité qu'acquièrent en uninstant les fautes les plus légères; et c’est ici un puissant frein pour le vice; aussi les sauvages se tiennent-ils communément dans une grande réserve. Tout vindicatifs qu’ils sont, ils recevront une injure sanglante sans en paraitre affectés ; leur rage se concentre au fond du cœur, sans que leur visage trahisse la moindre émotion.
Je vous ai déjà dit un mot des ressources alimenaires de nos Indiens; j'ajouterai quelques détails. Bien que la chasse ait lieu en toute saison, l'hiver surtout en favorise Ie succès. Les chasseurs, réunis en grand nombre, cernent le gibier de manière à ce que n'ayant pas d'autre issue, il soit réduit à se précipiter dans les lacs ; on le poursuit alors en canot, et le plus souvent ce sont les vagues qui rapportent la proie sur le rivage, Si le lac est large, ceux qui auraient échappé aux armes de l'Indien périssent dans les eaux. Il est arrivé à la tribu de tuer ainsi jusqu’à trois cents chevreuils en un seul jour.
C'est toujours à jeun que le sauvage entreprend ces expéditions; il ne mange qu’à la fin de la chasse,
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et bien souvent, lorsqu'il n’a pas réussi, il va se coucher sans rien prendre pour recommencer le lendemain. D'un autre côté, quand il à été heureux, ses journées ne sont plus qu'un long repas, et il ne s'ariêle qu'après avoir tout dévoré. On a vraiment peine à comprendre tout ce qu'un Indien peut absorber d'aliments, comme aussi tout ce qu'il peut endurer de privations : passer trois ou quatre jours sans prendre aucune nourriture n’est pas chose bien extraordinaire pour lui. Au reste, quand les sauvages jeünent, c’est presque Loujours de Icur part imprévoyance ou paresse; car à défaut ée la chasse ou de la pêche, ils ont les racines qui abondent, et la mousse qui ne manque jamais ; mais ceci est l'affaire des femmes.
Chez les Cœurs-d’Alène, comme parmi les autres sauvages, les femmes sont aussi industrieuses, aussi infatigables que les hommes sont insouciants et paresseux. Il n’y à pas longtemps, on ignorait encore dans ces contrées ce que c’est qu'une chaudière, et cependant, dépourvues de tout vase qui pût être soumis à l’action du feu, les mères de famille n’en donnent pas moins à leurs aliments le degré de cuisson convenable. Pour apprôter la viande, elles se servaient de paniers d’osier, enduit d’une espèce de ciment, qui ne se dissout pas même à l'eau bouillante, et elles obtenaient ce degré de chaleur en jetant dans l’eau des cailloux rougis au feu.
Aujourd’hui les Cœurs-d’Alène cultivent avec succès la pomme de terre : telle famille qui n'avait pour
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outils que des bâtons pointus, en a récolté cette année environ cent boisseaux. Quant on aura pu procurer assez de pioches à nos Indiens, ils trouveront dans ce travail leur ressource la plus facile à obtenir,
Les maladies des sauvages se réduisent presque
toutes, dit-on, aux rhumatismes et aux dérangements d'estomac. Ils doivent les premiers à leur négligence; se couchant et dormant au premier endroit venu, sur un sol généralement humide, faut-il s'étonner qu'ils contractent de telles infirmités? Leurs jcûnes prolongés, suivis d’une voracité excessive, sont plus que suffisants pour causer les secondes. Du reste, accoutumés à avoir toujours la tête découverte, à courir nupieds dans l’eau, dans la boue, dans la neige, ils ne savent ce que c’est que migraines, inaux de dents. maux d'oreilles; et parmi nos vieillards, je n’en ai remarqué qu’un seul qui grisonnât un peu. Aussi, quand le P, Point arriva dans la tribu, un des premiers compliments qu’on lui adressa fut de lui dire qu'il avait au moins cent ans. Je ne le cède guère, sous ce rapport, à mon confrère : cependant nos sauvages ont déclaré, que si mes cheveux sont vieux, mes yeux ne le sont pas.
J’ignore encore à quoi se réduisait la science médicale des sauvages avant l’arrivée des missionnaires. Actuellement nous sommes les seuls médecins; la plus légère indisposition, ils vont la confier à la Robc- Noire, et il faut leur donner quelque médicament, ne fût-ce que pour calmer leur imagination. Je suis
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