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Missions de la Baie d'Hudson

Six ans se sont déjà écoulés depuis le jour où, prosterné aux pieds de Votre Grandeur, je sentais votre main paternelle levée pour me bénir, et je recueillais ces touchantes paroles qui n’ont jamais cessé de retentir au fond de mon âme : «Allez, mon fils, allez trouver ces âmes abandonnées. .. Un champ immense s’ouvre devant vous » . Vous me recommandâtes de vous donner des détails sur les missions confiées à mes soins. Heureux dobéir à cette invitation, je

prends la liberté de vous adresser le récit de mon dernier voyage parmi les habitants des forêts. Malgré les scènes douloureuses qu’il retrace , il est encore plus consolant qu’il n’est pénible, et le dernier de vos enfants peut bien ici s’écrier avec le prophète-roi: Euntes ihant et flebant , mittentes semina sua ; venientes auîem veulent cum exultatione (1). J’essayerai de vous transmettre fidèlement tous les traits édifiants dont j’ai été témoin, et j’ose espérer que l’intérêt déjà si vif que vous portez aux malheureux sauvages, sera encore augmenté, s’il est possible, à la vue def elforts qu’ils font pour répondre à votre sollicitude, si empressée à leur envoyer des missionnaires.

« Ce fut pour moi une bien douce consolation, lorsqu’au printemps dernier, j’eus le bonheur de m’adjoindre deux confrères : je n’avais pu jusqu’alors en avoir qu’un, et même quelquefois j’avais été obligé d’entreprendre seul un long , pénible et toujours dangereux voyage. Mgr l’Evêque de Bytown avait assigné au R. P. Clément les missions indiennes du Canada jusqu’au lac Abbitibbi, tandis que le R. P. Arnaud devait m’accompagner jusqu’aux postes les plus reculés de la Baie d’Hudson. Nous partîmes tous les trois de Bytown au commencement de mai, après nous être mis sous la protection de Marie Immaculée, paironne de cette ville et de notre Congrégation, et nous être munis de la bénédiction paternelle de celui que l’obéissance a placé à la tète de cet immense diocèse. Je ne vous dirai pas , Monseigneur , les difficultés que nous éprouvâmes , ni les dangers que nous courûmes ,

(1) Ils allaient et pleuraient en répandant leurs semences ; mais ils reviendront dans la joie, Fs, V. 7 et 8.

pour nous rendre à Témiskaming , où nous devions laisser le P. Clément. Comme nous craignions d’arriver trop tard pour nous embarquer dans l’un des canots de l’honorable Compagnie de la Baie d’Hudson , nous voyagions à grandes journées. Les eaux étaient si hautes et le courant si rapide , que nous fumes plusieurs fois sur le point d’être entraînés dans des gouffres affreux. Un jour, nos rameurs placés au-dessus d’une cascade qu’il noos fallait remonter, tiraient le canot avec une corde. Tout-à-coup cette corde se rompt et la barque est emportée comme un éclair. Point d’autre perspective alors que celle de nous briser contre un arbre placé au mi ieu du courant, ou d’être à jamais engloutis dans les tourbillons que formait au-dessous de nous la chute de la rivière. Nous allions périr!.». Mais nous venions de chanter un cantique à Marie , et cette bonne mère vint à notre aide ; ce que nous craignions comme un écueil , ce qui devait causer notre perte, devint au contraire notre moyen de salut. Un Iroquois, qui gouvernait le canot, le voyant sur le point de heurter contre l’arbre, se précipite dans l’eau, d’une main s’attache aux branches, et de l’autre retient le bateau suspendu sur l’abîme. Nous étions tous les trois dedans ! Les autres rameurs eurent ainsi le temps de renouer la corde; nous échappâmes encore cette foisà la mort, et nous recommençâmes à naviguer en chantant Y Ave, maris stelia.

« À mesure que nous approchions des lieux où nous avons eu le bonheur d’enfanter à Jésus-Christ des hommes naguères si barbares et si malheureux , et où , par conséquent , j’ai placé depuis lors mes plus chères affections, milles pensées assiégeaient mon âme. Reverrai-je ces bons néophytes, qui, l’année dernière , versaient des larmes en me quittant? Qu# sont-ils de*

venus depuis mon départ ? Nous étions encore à deux journées de Témiskaming , lorsque nous aperçûmes une douzaine d’indiens de ce poste. Dès qu’ils reconnurent notre canot, ils accoururent au devant de nous. La joie que leur causait la vue des Robes noires, ne pouvait toutefois effacerenlièrementrexpression de tristesse répandue sur leur visage. Je m’empressai de leur en demander la raison, et ils me dirent : « Mon père , un grand nombre de ceux que tu avais laissés pleins de vie et de santé, ont cessé de vivre. Tu ne les verras plus au lieu de la mission ; mais tu y trouveras encore quantité de malades qui, disent-ils, t’attendent pour mourir. Ils bénissent le Grand Esprit d’avoir été'arrosés de l’eau de la prière (le baptême), et ne craignent pas de quitter ce monde. Mais il n’en est pas de même de ceux qui ne prient pas (les païens) : ceux-là sont effrayés et disent qu’ils ne prieront jamais ; ils ne veulent ni s’approcher delà sainte cabane, ni laisser baptiser leurs enfants, persuadés que cela les ferait périr. Tu ne les rencontreras pas au village; ils sont tous dans les bois, aux alentours du fort, et plus que jamais ils boivent de la liqueur de feu (eau-de-vie). Quelques-uns de ceux qui sont baptisés, et qui avaient dit : je ne boirai plus , ont bu de nouveau cet hiver, parce que les païens leur ont fait croire que c’en serait fait d’eux s’ils ne buvaient plus. Ils nous ont aussi sollicités plusieurs lois en nous présentant de la liqueur de feu, mais nous n’en boirons jamais. .. ».

« Tandis qu’ils me parlaient ainsi , leurs yeux se remplissaient de larmes, et sur leur physionomie se peignait une douleur profonde, unie à une sainte résignation, que je n’eusse pas même soupçonnée chez l’habitant des forêts, mais qui ne se trouve que chez celui qui est régénéré. Chacune desparoles que je venais d’entendre avait été un trait qui me perçait le cœur , car de-

puis le jour où fnous m’envoyâtes, Monseigneur, évangéliser ces peuplades infortunées, je n’ai eu d’autre pensée que leur propre bonheur, trouvant le mien à les instruire et à me sacrifier pour elles. L’admirable résignation avec laquelle souffrent ces Indiens, la foi et la charité qui les animent, la joie qu’ils font éclater en revoyant le prêtre , voilà le baume avec lequel le missionnaire adoucit la douleur que lui cause l’affliction de ses enfants.

« Nous étions encore à plus d’un mille du poste, que déjà nous apercevions tous ces bons néophytes accourant sur le rivage. Les hommes et les enfants avaient le fusil à la main et saluaient notre arrivée par de nombreuses décharges. Toute la mission avait fait trêve à sa douleur et pris un air de fête. A voir ces excellents chrétiens, on eût dit que rien ne manquait à leur bonheur; mais hélas! je reconnus bientôt qu’il n’y avait point d’ exagération dans le récit qu’on m’avait faitde leur détresse. Si je m’adressais à un homme pour lui demander des nouvelles de sa femme et de ses enfants que je ne vo. yais plus, son silence et les grosses larmes qui coulaient sur ses joues pâles et décharnées, semblaient me dire : « Mon père, ils ont pris le devant dans un monde meilleur, mais je vais bientôt les rejoindre !...» On se tromperait beaucoup si l’on s’imaginait qu’il y a moins de sensibilité chez nos Indiens catholiques que parmi les hommes civilisés. J’en ai rencontré quelquefois, assis sur le bord des rivières , les yeux baissés et pleins de larmes, l’air triste et abattu se refusant à prendre aucune nourriture, parce qu’ils avaient vu en quelques jours leur famille entière descendre dans la tombe; mais ils se ranimaient aussitôt que le prêtre faisait briller à leurs yeux l’espérance d’une éternité bienheureuse. N’eût-il d’autre succès, le missionnaire serait déjà plus

que payé de ses fatigues. J ornais le philosophe n’aura cette puissance ni cette joie.

« Lescaaots destinés à nous transporter, le P. Arnaud et moi, à la Baie d’Hudson ne devant partir que dans douze jours, je profitai de ce retard pour instruire et consoler ce bon peuple. Jamais, hélas! il n’avait eu plus besoin de notre ministère. Mon confrère utilisa ce temps à réaliser le projet , formé depuis plusieurs années, d’aller visiter un nouveau poste appelé Mattawagamangue, situé à sept ou huit journées de marche au nordouest de Témiskaming. C’est un trajet extrêmement difficile. La rivière, dans beaucoup d’endroits, cesse d’être navigable , et alors il faut porter le canot et les bagages à travers les bois , par des chemins affreux, et cela pendant l’espace de huit à neuf milles. Là comme ailleurs , l’arrivée du missionnaire fut un sujet d’allégresse pour les uns et de terreur pour les autres. Ces derniers, s étant mis dans l’esprit que la vue du prêtre les ferait mourir, s’enfuyaient à son approche; quoiqu il fit pour leur persuader qu’il venait uniquement pour leur bonheur], ils ne daignaient pas même jeter les yeux sur lui. La plupart néanmoins manifestaient vivement la joie que leur causait la présence de l’envoyé du Grand- Esprit, et faisaient tous leurs efforts pour s’instruire. Le R. P. Clément baptisa bon nombre d’enfants et plusieurs adultes. Un des chefs de cette tribu, que j’avais régénéré, il y a deux ans, au fort Moose, et dont la ferveur ne s’cstjamais ralentie, n’a pas peu contribué, par ses bons exemples , à inspirer une haute idée de notre sainte Religion à ses compatriotes que la jonglerie et la passion des liqueurs n’avaient pas entièrement abrutis. Là aussi , j’espère , l’empire du démon s’écroulera bientôt si le missionnaire peut y faire de fréquentes apparitions, Mais hélas ! où sont les ouvriers , m sont

les ressources? Mesns quidem mul(a $ operarii au km pauci (1).

« Je reviens à ma chère Mission de Témiskaming. Je n’avais assurément rien de plus pressé, en arrivant au milieu de ce bon peuple, que d’aller porter quelques paroles de consolation à ceux qui , retenus par la maladie , gisaient dans leurs cabanes. Mais je ne les avais pas encore tous visités, que moi-même je dus me mettre au lit, atteint d une tièvre brûlante. L’aspect de la détresse de mes enfants , plus encore que la fatigue du voyage , avait occasionné en moi une révolution de bile. Le bon M. Camerou , bourgeois du fort, avait eu la délicatesse de préparer un appartement chez lui pour nous recevoir. Dès que les Indiens eurent connaissance de mon état, ils accoururent en fouie, et l’entrée du fort leur étant interdite, ils rôdaient autour de mon logement dans une attitude inquiète. Le lendemain , cependant, je pus commencer les exercices de la mission. Oh! comme tous mes néophytes s’empressaient de se rendre à la chapelle au premier son de la c'o° ehette! Quelques-uns s’y traînaient, d’autres s’y faisaient porter , et pendant que j’offrais l’adorable sacrifice , cette troupe de squelettes ambulants faisait encore retentir l’air de ses pieux cantiques. Il y avait dans le son de leur voix quelque chose de si mélancolique , que j’avais de la peine à comprimer mes sanglots; il me semblait entendre un hymne funèbre; c’était comme le chant du cygne précurseur delà mort; c’était le cantique de la délivrance! Lorsque vous m’envoyâtes , Monseigneur, vers ces peuplades malheureuses, sans doute mon dessein était de partager leurs douleurs

(i) La moisson est abondante , mais les ouvriers sont tareij

aussi bien que leurs joies; mais je ne soupçonnais pas que cela dut me devenir si naturel; maintenant c’est pour moi un besoin aussi bien qu’un devoir.

« Ce n’étaientpas, au reste, ceux qui m’entouraient alors qui excitaient le plus ma compassion : leur état me paraissait même digne d’envie. Trois Indiens, dans la même journée, expirèrent presque dans mes bras, munis des sacrements de l’Eglise, et portant vers le ciel un regard où se peignaient l’espérance et l’amour. Mais ce qui causait ma douleur , c’était la pensée qu’un grand nombre d’infidèles, en proie à une terreur panique , et minés , eux aussi , par une maladie mortelle, ne voulaient pas approcher du lieu de la mission. On m’avait appris qu’il y en avait quelques-uns campés dans les bois, à quelque distance du poste. J’ y courus aussitôt, et j’y trouvai quatre familles frappées d’épouvante à mon aspect, comme à celui d’un être malfaisant. Ils s’enfuirent à toutes jambes, et il neresta dans les cabanes que trois personnes que leurs infirmités y retenaient forcément. L’une d’elles était une femme, jeune encore, mais vieillie pas le désordre. Depuis cinq ans, mes efforts pour la faire rentrer en elle-même avaient été infructueux. L’année dernière elle était encore fraîche et robuste, et ce printemps , quand je la revis, je ne l’eusse pas reconnue, tant elle était changée. Consumée par un marasme qui la poussait rapidement vers la tombe, elle ne se dissimulait pas sa fin prochaine; mais plus elle sentait son mal empirer, plus elle craignait de se trouver seule avec sa conscience. Bien qu’elle fût assez instruite pour être baptisée , l’idée que le baptême, et même la présence du prêtre , lui causerait la mort, la remplissait d’épouvante. Ne pouvant fuir ma présence comme les autres , elle prit le parti de demeurçr insensible à tout ce que je pourrais lui dire :

couchée la face contré terre , elle ne voulait ni me répondre , ni même lever les yeux sur l’image du Christ que je lui présentais. Elle ne put toutefois empêcher que mes paroles, tantôt terribles , tantôt consolantes , ne vinssent frapper s *s oreilles; aussi bien , était-ce le seul moyen qu’elle eut laissé en mon pouvoir pour faire naître le repentir dans son àme ; mais elle s’obstina à garder un silence absolu. Les deux autres personnes auxquelles je m’adressai ensuite, et dont l’une était sa mère, ne témoignèrent pas de meilleures dispositions. Constamment frappées de l’idée qu’une prompte mort serait la suite de nos conférences , elles étaient aussi terrifiées de ma présence que j’étais moi-même affligé de leur déplorable état. Lorsqu’après une longue exhortation , je leur demandai si elles ne seraient pas bien aises d’être baptisées, « Ohî non, non, me répondirent-elles; cela nous ferait mourir».

« Voyant tous mes efforts inutiles sur ces âmes prévenues, je les quitte , je m’enfonce dans l’épaisseur de la forêt, et l’àme accablée, je mejette au pied d’un arbre; là je m’adresse à mon refuge ordinaire. Je supplie Marie Immaculée de s’intéresser pour ces infortunées créatures, qui venaient de refuser sa médaille ; je promets de dire la messe en son honneur. O ma Mère , vous entendîtes tous les soupirs de mon cœur! L’âme un peu soulagée, je me dirige vers la chapelle. C’était l’heure de la prière; mes bons néophytes m’y attendaient. «Mes enfants, leur dis-je, j’ai quitté mes parents, mes amis, ma patrie, pour venir dans vos forêts partager vos peines et vous enseigner le chemin du ciel. Votre âme m’est plus chère que ma vie, et il y en a cependant encore parmi vous qui ne prient pas, qui ne veulent pas m’écouter , et qui pourtant sont malades. Encore quelques jours , et ils seront perdus pour jamais!

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