J . ML X
Demandons à la bonne Marie qu’elle prie son fils Jésus de leur faire miséricorde » A ces mots, vous eussiez vu, Monseigneur, cette pieuse Congrégation tomber à genoux, et d’une voix émue adresser à l’auguste mère de Dieu cette touchante prière ; « Souviens-toi , ô « Marie, que nous, qui habitons les forêts, sommes « les enfants de ton fils comme ceux qui habitent « dans les grands villages, puisqu’il a souffert pour « nous , et qu’il est mon sur le bois pour nous tirer « du feu de l’abîme. Nous étions tous bien à plaindre « avant de connaître la bonne prière de ton fils Jésus, a et la Robe-noire est venue nous l’enseigner. Mais il « y a encore beaucoup de nos frères ensevelis dans la « nuit profonde. De grâce, ô bonne Marie, prie pour « eux auprès de ton fils Jésus ; nous savons combien « tu es puissante auprès de lui. Ainsi-soit il ».
« Le lendemain avant la messe, je recommandai de nouveau leurs frères infidèles et la ma’ade à leurs prières. Ces fervents néophytes devaient être exaucés. Je repris le sentier de la forêt, et à mesure que j’approchais du petit campement, mon esprit flottait entre la crainte et l’espérance : mais j’eus bientôt occasion de me reprocher mon peu de foi. Car à peine fus-je auprès de celle qui, la veille, n’avait voulu ni m’entendre, ni lever les yeux sur moi , que je la vis se traîner à ma rencontre. Voici les paroles qu’elle m’adressa , et qui ne s’effaceront jamais de ma mémoire : « Hier; mon « père, je n’ai pas voulu fécouter, lorsque tu me « parlais de la religion du Grand-Esprit ; mais quand « tu as été parti , j’ai été plus malade. Que la nuit m’a « paru longue 1 J’avais peur de mourir, et je savais « que je ne pouvais aller voir le Grand-Esprit dans sa « grande lumière , ayant été si méchante et n’étant pas « baptisée,» Puis» s’adressant à sa mère; «Tu sais* ma
« mère , que trois fois je t’ai appelée durant la nuit. » La mère, qui pendant celte conversation avait paru tout absorbée, regarda sa fdle d’un air compatissant, fit un signe affirmatif et retomba dans ses réflexions. La malade ajouta : « 11 me semblait que j’allais dans le « feu du grand abîme, voilà pourquoi je t’appelais». Voyant qu’elle n’avait que peu de temps à vivre, je la disposai au baptême, et elle le reçut avec toutes les marques d’une foi ardente et d’un profond repentir , baisant avec une vive affection la petite croix et la médaille qu’elle avait refusées la veille. Ce fut la mère qui courut à la rivière puiser l’eau qui devait regénérer sa fdle ; ce fut elle aussi qui après le baptême , l’engageait à rendre grâces à Dieu. « O mon père, me dit la mou- « rante, sitôt que je pourrai marcher, je veux aller à la « sainte cabane pour que je m’y fortifie avec l’huile « sainte. Cependant, dit elle, je crois qu’il est pru- « dent de cacher pendant quelque temps mon « baptême ; car si je venais à mourir , les infb « dèles diraient que c’est lui qui m’a tuée. » Je passai plus de quatre heures dans ce réduit infect; mais que ce temps eut d’attrait pour moi ! Jamais il ne sera donné aux mondains de le comprendre. Vous aviez sans doute appris, Monseigneur, par la lettre que j’adressai l’an dernier à Mgr de Bytown, que j’avais été sur le point d’être tué par un infidèle. Eh bien, celte jeune néophyte était sa propre sœur. Tous mes chrétiens partagèrent ma joie lorsqu’ils apprirent quelle était baptisée , et que sa mère était catéchumène. Quelques jours après elle rendit l’esprit dans les plus beaux sentiments d’amour et de résignation.
« Onze jours s’étaient déjà écoulés depuis que nous étions au milieu de cette pieuse tribu. Tous mes chrétiens avaient pu participer aux bienfaits de la mis-
sion. Il n’y eut que quelques infidèles qui ne voulurent pas s’y rendre. Les canots se trouvant prêts, nous quittâmes ce poste le 9 juin. Nous étions accompagnés de vingt-deux sauvages, dont cinq du lac Nipissing, etdixsept de Témiskaming. Le peuple, réuni sur la rive , fait des vœux pour notre voyage, une décharge déplus de cinquante coups de fusil se mêle aux cris d’adieu , et nous partons.
« Je vis, en passant au lac Abbitibbi , mes chers Indiens qui habitent ses bords ; je leur annonçai qu’un missionnaire viendrait bientôt les visiter. Je baptisai leurs enfants nouveau-nés, et je bénis la tombe de plusieurs fervents néophytes qu’une mort imprévue avait , l’hiver dernier, enlevés à l’édification de leurs frères, je visitai aussi le tombeau solitaire d’un vieillard respectable qui , depuis quarante-cinq ans , résid ait dans ce poste en qualité d’agent de l’honorable Compagnie de la Baie d’Hudson, et qui venait de terminer sa carrière. A la ^ue de cette tombe où reposaient les cendres d’un homme qui fut toujours plein de bonté pour moi, je ne pus m’empêcher de donner des larmes à sa mémoire. Que j’eusse voulu le conserver plus longtemps à la tendresse des Indiens! car tous le regardaient comme un père, et, de fait, il les aimait, comme scs enfants.
« Nous ne séjournâmes que deux jours dans ce poste, puis nous nous embarquâmes pour la Baie d’Hudson. Jamais dans mes voyages je n’avais goûté tant de bonheur, parceque jamais je n’avais eu à ma suite un si grand nombre de mes enfants. Outre ceux dont j’ai déjà parlé, dix du grand-lac et trente d’Abbitibbi vinrent grossir notre troupe. Notre marche était une véritable mission ambulante. Soir et malin , nous nous réunissions au pied d’un arbre plusieurs fois sécu. (aire. Là , nous faisions retentir les échos du désert de
pieux cantiques, tràduits dans la langue si naïve et si poétique des sauvages. Comment dire à Votre Grandeur les sentiments divers qu’éprouve le missionnaire à la vue de ces scènes grandioses qui se déroulent sous ses yeux? Comment rendre les élans d’amour qui s’échappent de son âme lorsjue, peu après le milieu de la nuit, à la clarté douce et majestueuse d’une aurore boréale, au pied d’une cascade, sur lerivagedela mer, sous la voûte d’un firmament étoilé, dans cet immense temple delà nature, au bruit des vagues furieuses livrant un combat terrible aux montagnes de glace flottantes, sa bouche prononce sur l’hostie les paroles qui font descendre l’homme-Dieu sur la terre ! Avec quels transports il s’écrie, les yeux baignés de larmes au souvenir des crimes qui souillent aujourd hui le monde civilisé :
' Bêtes féroces, et vous, habitants des forêts, bénissez-le Seigneur, puisque ceux de ses enfants qu’il a le plus comblés de biens, le blasphèment sans cesse!!!
« Partis le lô du fort Abbitibbi , nous arrivions le 21 au fort Moose-Factory. J’y continuai durant dix jours la mission commencée en chemin. Les Indiens de ce poste, au nombre de quarante ou quarante-cinq familles, ont presque tous été baptisés par un ministre méthodiste qui y a résidé huit ans. Les noms bibliques
qu’ils ont reçus sont, chez les hommes surtout, la seule marque qui les distingue des infidèles. Je n’ai trouvé en eux ni plus de vertu, ni plus de science, ni plus de moralité. Plusieurs cependant m’ont témoigné un désir sincère de connaître et d embrasser notre sainte Religion. Us s’empressèrent de m’apporter leurs enfants nouveaunés, pour que je les baptisasse. La vue de la croix que j’avais plantée, l’année dernière, dans une des plus belles positions de Pile où le fort est bâti , leur a fait la plus salutaire impression. Le dimanche qui suivit notre
arrivée , nous fumes en procession solennelle à eette croix. Nos chrétiens d’Abbitibbi et de Tésmiskaming marchaient en bon ordre et en chantant des cantiques. La nouveauté du spectacle avait attiré les protestants. Lorsqu’ils eurent entendu l’explication du culte que les catholiques rendent à ce signe de notre rédemption , ils tombèrent à genoux : j’en vis meme plusieurs qui versaient des larmes au chant du Vexilla regis, entonné par les enfants du désert. La cérémonie achevée , ils vinrent me trouver en grand nombre et me dirent « Nous n’avions jamais rien vu de si beau. Ne feras-tu pas encore une fois cette sainte promenade avant de nous quitter? » Oui, mon Révérend et bien-aimé Père, il faut à l’Indien plus qu’à tout autre quelque chose de sensible pour l’élever à Dieu. Oh ! qu’ils sont coupables ceux qui, par d’absurdes calomnies, l’éloignent du charme irrésistible qu’il trouverait dans la majesté du culte catholique !
« 11 me tardait beaucoup d’aller visiter le poste appelé Albany- Factor y , où l’année dernière, pour la première fois, j’avais jeté la divine semence dans des cœurs qui me promettaient une abondante moisson. Le 4 juillet, nous nous embarquâmes , le P. Arnaud et moi, sur une goélette. Mon angélique compagnon fut constamment malade durant la traversée, ce qui l’empêcha de contempler un phénomène admirable, qui se renouvelle presque chaque nuit dans ces contrées du nord. Une aurore boréale, parcourant le ciel d’un horizon à l’autre, formait au firmament comme un vaste incendie. La mer ne me paraissait plus qu’un océan ensanglante. Des légions innombrables de petites baleines blanches, qui venaient se jouer autour du navire, me retraçaient l’image des corps qui sortiront un jour de sein de la terre et des mers... Figurez-vous un mis-
sionnaire, au milieu de la nuit, assis sur le tillac d’un vaisseau, ayant au-dessus de sa tète un demi-globe de feu , sous ses pieds une mer de sang, autour de lui d’immenses forêts, où gisent ensevelies à l’ombre de la mort des tribus nombreuses qu’il vient sauver avec cette croix qu’il porte sur sa poitrine: voilà, Monseigneur, ce qu’était alors celui que vous avez envoyé aux extrémités de la terre. Confondu , anéanti au milieu de ces trois immensités, le ciel, Focéan et le désert, il s’é~ criait avec le prophète : Domine, rnirabilia opéra tua. Dominas noster, quam admirabile est nomen tuum in universâ terrât (1).
« Nous étions sur ie point d’entrer dans la rivière d’Albany; le navire n’avait plus que quelques milles à parcourir pour atteindre le poste si désiré, lorsque la mer, en se retirant, le déposa sur un banc de sable où nous passâmes la nuit. Je voyais s’élever la fumée des cabanes sauvages, dispersées çà et là sur les bords du fleuve et de la mer. Nous allions enfin annoncer la bonne nouvelle à ces âmes si délaissées; on m’avait assuré qu’une quarantaine de familles, qui Fan dernier n’avaient pu nous voir, attendaient notre arrivée avec impniicnce. On ne nous avait pas trompés. A mesure que nous approchions du fort, nous apercevions les Indiens accourir en témoignant leur joie. Quelques-uns, venus pour la première fois au poste, étaient dans une nudité presque complète ; mais dès qu’on leur eiu dit qu’ils ne devaient pas se présenter ainsi devant la Robenoire, ils coururent se couvrir. Ces Indiens sont de la tribu des Makégons (habitants des marais). Aucune déno»
(1) Seigneur, vos œuvres sont a imirablee. Seigneur, que votre nom est admirable par toute la terre!
TOM. XXÎIJe 1 35»
mination ne peut mieux leur convenir, car toute la cote occidentale des deux baies n’est qu’ un vaste marécage, La difficulté qu’ils éprouvent à marcher sur ce sol mou vant semble avoir affecté leur dialecte ; de même que leurs pieds mal assurés pataugent toujours dans la vase, leur langue ne bredouille que des sons mal articulés , ce qui fait que le missionnaire a plus de peine à les comprendre qu’à en être compris. Leur taille est avantageuse et leur physionomie régulière. On ne voit pas chez eux ccs difformités naturelles si communes parmi les peuples civilisés. Doux et pacifiques , ils ne se plaignent jamais, même dans les plus grandes privations et les souffrances les plus aiguës ; iis supportent patiemment une injure, mais c’est plutôt, je crois, par faiblesse de caractère que par générosité ; je parle ici des païens , car j’ai vu des néophytes pardonner généreusement les offenses les plus graves, et dont ils pouvaient facilement tirer vengeance.
« Notre première pensée , en touchant cette terre, fut d’aller nous prosterner au pied de la croix que j’avais plantée l’année précédente. Tous les Indiens m’y suivirent dans un silence religieux , et je commençai immédiatement à évangéliser ce peuple , aussi affamé de la parole divine qu’il y avait paru jusque là indifférent. Ne sachant pas leur langue, je parlais le sauteux que plusieurs comprennent, bien qu’ils ne le parlent pas. Une dame pieuse , épouse du commandant du fort, était mon interprète; car elle connaît les dialectes de toutes les peuplades de cette baie. Permettez-moi, Monseigneur, de vous dire quelques mots de ses vertus. Outre que je lui dois un tribut d’éloges, ce sera pour Votre Grandeur un nouveau sujet de bénir la divine Providence qui a ses élus dans tous les lieux comme dans tous les temps.
« Cette clame, née d’un père écossais et d’une mère semi-indienne, avait passé ses premières années dans le protestantisme. Le Seigneur, qui voulait en taire un instrument de ses miséricordes, avait orné son esprit et son cœur des plus rares qualités. Elle était douée d’un sens droit, d’un jugement juste et solide, d’une constante égalité d’humeur, d’une admirable douceur de caractère et d’une tendresse compatissante. Tous les Indiens qui l’ont connue, Font regardée comme une mère; mais les plus malheureux étaient les premiers objets de sa sollicitude. A l’àge de quinze ou seize ans, elle eut le bonheur d’unir son sort à celui d’un Irlandais catholique, cl’une éminente piété , qui ne négligea rien pour cultiver les bonnes dispositions qu’il voyait en elle. Combien il a eu à sc féliciter de ses leçons! Que pourrais-je ajouter à cet éloge de son épouxî « Voilà trente ans que nous sommes ensemble, me dit-il un jour, et je ne crois pas quelle ait commis une faute de propos délibéré». En entendant ces paroles , je me souvins de celles-ci qu’a prononcées notre divin Maître : « Je vous le dis en vérité, plusieurs viendront de l’orient et de l’occident et prendront place au festin dans le royaume du ciel , et les enfants du royaume seront jetés dehors ». îl y a deux ans, lorsque nous descendîmes pour la première fois sur les bords de la baie d'Hudson , cette femme admirable ne craignit pas, quoique malade et pouvant à peine se soutenir, de se mettre en mer pour venir nous trouver à plus de cinquante lieues de distance. Depuis quelle était mariée , elle n’avait jamais vu de prêtre. Le P. Garin après s’être assuré que son instruction et sa conduite ne laissaient rien à désirer , l’admit au sein de l’Eglise catholique. Elle reçut le saint baptême ainsique sa fille ; elle avait quarante -huit ans, et sa fille vingt-deux. La cérémonie
eut lieu en présence de son époux. Le lendemain toute cel'e pieuse famiile participa au ban piet eucharistique. Telle est, Monseigneur, celle que le Seigneur a établie la première dispensai rice de ses bienfaits parmi ces peuplades indiennes, surtout parmi celles du fort Albany. Si, pendant le cours de cet été, j’ai eu la consolation de baptiser un grand nombrede sauvages et de formerune
chrétienté fervente, dans des lieux qui jusqu’ici semblaient frappés d’une éternelle malédiction, ce n’est pas
ànous qu’il faut l’attribuer, c’est au zèle, aux vertus e aux efforts de celle admirable femme. »
(La suite au prochain Numéro.)
Diocèse de San-Severino.
— de Sarsina .
— de Senigallia,
* — de Spolette.
— de Terni. . .
— de Tivoli. . •
— de Todi . . •
— d’Urbania (1). .
- d’ÜKBlNO . . •
— de Yellelri . •
— de Yeroli. , .
— de Yiterbe * ,
Report
écus romains.
La note qui nous donne le détail des recettes des Étals de l’Église , nous fait aussi connaître la provenance de plusieurs autres sommes envoyées à Rome , savoir :
Diocèse de Capoue
— de Brescia • — de Venise.
— de Vérone
— de Turin.
écus romains.
Nous recevons également , mais trop tard pour la comprendre dans le compte-rendu de 1850, la note des aumônes recueillies dans les différents diocèses de la Sicile, s’élevant en total à 1 3,951 fr. 98c. soit: Ducats 3,348 47 5. Cette somme sera reportée au compte-rendu de 1851.
Même observation pour une somme de 894 fr, 41 c. soit : Thaï ers 240 28 7, provenant du diocèse de Culm (Prusse).
(1) Y compris uu don de 20 fr. 05 e,, soit : écus romains 3 72 5,
Suite de la lettre du R . P. Laverlochère , Oblat de Mark immaculée , à Mgr V Evêque de Marseille (1).
* v Montréal, décembre 1849,
Après trois semaines d’étude au fort Àlbany, je pus commencer à parler makégong. Cette langue a des mots d’une effrayante longueur. En voici un exemple. Je suppose que je veuille exprimer cette pensée : J’ai peur ; je dirai : Naspitchinikokwanissakenindamichkagogobon ; ou celle-ci : Dis cela ; Nanatotamawatitamatamatagok, Je vous prie cependant, Monseigneur, de ne pas croire que le Seigneur m’ait gratifié du don des langues, tant s’en faut; mais il m’a donné en retour une grande ardeur pour les étudier. De plus , le génie de ce dialecte est à peu près le même que celui de l’Algonquin ; et puis, durant plus de six semaines, j’étais devenu entièrement somniphobe. Malgré ce tourment de l’insomnie, oh! qu’elles sont douces les fatigues de l’apôtre, quand elles ont un pareil résultat!
« Si jamais , au reste , le missionnaire venait à oublier qu’il n’est qu’un instrument bien faible entre les
(1) Voirie précédent numéro, page 115.
mains de la providence, si quelques sentiments de vaine gloire "pouvaient se glisser dans son cœur à la suite de ses succès, l’exemple suivant serait bien propre à lui démontrer sa folie. — Il y avait, lors de notre arrivée au fort Albany , une vingtaine d’indiens venus du Lac salé, situé à 900 milles de ce poste et à peu près à égale distance de la Rivière rouge. Depuis bien des années un ministre méthodiste résidait dans leur tribu. La charité chrétienne et la décence ne me permettent pas de répéter tout ce qu’ils débitaient à tort ou à raison sur sa conduite. S’ils manifestèrent d’abord quelque joie en nous voyant arriver , c’était uniquement dans l’espérance que nous leur donnerions du tabac. Ils m’en demandèrent plusieurs fois, et quand je leur eus dit que ce n’était pas pour distribuer du tabac, mais pour enseigner la religion du Grand-Esprit, que nous étions venus dans leurs forêts , ils s’enfuirent et s’abandonnérentà toutes sortes de jongleries. J’eus beau leur représenter le ridicule de leurs superstitions et la nécessité de se faire instruire et baptiser pour aller au ciel ; pour toute réponse , ils me dirent : « L’homme de la « prière (le ministre) qui est venu chez nous, n’est qu’un « charlatan et un trompeur : toi , tu peux bien être « de même. Tant qu’il eut du tabac à nous donner, « nous allions à sa prière, quoique nous ne le compris- « sions pas ; si tu veux nous en donner aussi , nous « écouterons ta parole. » Puis ils ajoutèrent d’un air moqueur : « Tu nous parles d’un paradis ! nous ne « voulons pas) du paradis des] blancs, caries blancs « ne nous ont jamais fait que du mal. Nous voulons « aller dans le paradis de nos pères. » Leur montrant alors un tableau de l’enfer. « Voyez, leur dis-je, voilà « le paradis où vont les méchants qui ne veulent pas a écouter la parole du Grand-Esprit, que la Robe-noire
« vous annonce. Vous dites que vous ne compreniez « pas votre ministre , mais vous me comprenez , moi. « — Tu crois donc , me dit l’un d’eux en m’interrom- « pant , que tous nos pères sont allés là ? — Oui , lui « dis-je , si vos pères ont eu occasion de voir la Robe- « noire, et si, au lieu de faire ce qu’il leur enseignait, « ils ont continué à tuer leurs frères, à s’enivrer, à « suivre la mauvaise médecine, il n’y a pas de doute « qu’ils sont allés rejoindre le mauvais manitou dans « le feu de l’abîme. Voulez-vous donc y aller aussi? ré- « pondez » . Celui qui m’avait fait celte question était de la tribu des Scioux , homme féroce et redouté de tous les autres ; il se retira sans me répondre un seul mot. Plusieurs autres le suivirent : il en resta cependant quelques-uns qui manifestèrent le désir d’être instruits , m’écoutèrent avec attention, et promirent de revenir. Mais quand ils furent de retour dans leurs cabanes, les jongleurs leur firent tant de menaces, qu’ils en furent épouvantés et ne reparurent plus à la chapelle. Je voyais néanmoins, au respect qu’ils me témoignaient , qu’ils n’étaient retenus que par la crainte des devins. Il y avait, en effet, dans les procédés de ces farouches jongleurs quelque chose de capable d’intimider des âmes pusillanimes et superstitieuses, comme le sont généralement les sauvages qui ne connaissent pas encore la religion.
« J’ai cependant eu le bonheur, dans le cours de cet été , d’arrêter un de ces malheureux sur le bord de l’abîme. C’était un vieillard octogénaire. Il avait passé sa longue carrière dans les exercices de la magie. Mais depuis quatre ans, une lèpre horrible lui couvrait tout le corps de tubercules noirâtres et ulcéreux, qui n’en faisaient plus qu’une masse de pourriture. Les ongles et même l’extrémité des doigts lui étaient tombés; sgs
dents et ses gencives étaient à découvert ; toute sa chair s’en allait en lambeaux et répandait au loin une puanteur insupportable. Il y avait deux jours que j étais au fort Albany, lorsqu’il y fut apporté. J’allai le visiter , et je le trouvai dans un état impossible à décrire. Jamais dans les pays civilisés la lèpre ne doit présenter un spectacle aussi hideux que dans ces tristes forêts , où le patient ne peut même se procurer le morceau de linge qui lui serait si nécessaire. Etendu dans son triste réduit, incapable de se remuer, le malade laissait échapper de temps en temps des gémissements prolongés. La vue de cet être si malheureux était bien propre à exciter la compassion du missionnaire. Je découvrais dans son âme une lèpre non moins hideuse que celle qui rongeait son corps : c’était celle-là que je voulais guérir. « Tu « souffres beaucoup! lui dis-je en l’abordant. » Au son de cette voix inconnue, il fait un mouvement de tête vers moi. « Qui est-ce qui me parle, dit-il, je ne puis « rien voir? — C’est la Robe -noire, mon fds , c’est « l’envoyé du Grand-Esprit qui vient te visiter. — Oh ! « comme je souffre! — Oui, tu souffres, mon fils , « je le vois! hélas! tu as longtemps outragé le Grand- « Esprit. Il te punit maintenant; mais tu souffrirais « bien davantage dans l’enfer, si tu n’étais pas contrit « d’avoir mal fait, et si tu ne désirais pas ardemment « d’être baptisé. — Oh! oui, j’ai mal fait, me dit-il, « j’ai servi le mauvais manitou ; j’ai outragé le Grand- « Esprit ; il ne pourra plus me pardonner ! — Que dis- « tu là , mon fils? Le Grand-Esprit veut te pardonner, « dès que tu te repentiras. 11 m’a envoyé pour te le dire. « — Robe-noire, ta parole fait du bien à mon cœur. « Tu es bon, loi, et moi je suis méchant! » Et aussitôt il commença à haute voix la longue histoire de sa vie. Je voulus éloigner les sauvages qui étaient autour de sa
cabane. « Non, dit le vieillard, ils savent tous comte bien j’ai été méchant. » Je passai une partie de la nuit à lui expliquer nos saints mystères. Le plaisir qu’il y trouvait, semblait un peu calmer ses douleurs. Quant à moi , pour soutenir mon courage durant cette nuit , il ne me fallait rien moins que la pensée de ce qu’a fait notre divin Maître pour guérir la lèpre de notre àme. Trois fois le cœur me manqua; mais il n’y avait pas de temps à perdre pour instruire et baptiser ce moribond prêt à paraître devant son juge. Lorsque je me sentais défaillir , j’allais à la rivière et j’en revenais fortifié ; je regardais l’image de Notre-Seigneur crucifié, et je disais : Et nos putavimus eum quasi leprosum ... Et livore ejus sanati sumus (1). » O croix de mon Sauveur! à ta vue, le missionnaire sera toujours heureux; tu as pour lui des ressources infinies Voyant que mon malade déclinait sensiblement , je lui administrai le baptême avant de le quitter. Lorsqu’il l’eut reçu, il me dit : Milwachin naspit kije manilo , migwetch o migwetch no' tawil Qu il est bon le Grand-Esprit ! merci , merci à lui , merci à toi } mon père ; je suis content } je vais mourir , je vais voir le Grand-Esprit dans sa grande lumière , et la Bonne Marie aussi. Merci , adieu , merci! » Il disait vrai ; il allait mourir. Ses exclamations réitérées étaient un véritable Nunc dimiltis. Il baisa plusieurs fois sa petite croix et sa médaille. Je le quittai , ne pensant pas qu’il fût si proche de sa fin; mais, deux heures après, il avait cessé de souffrir.
« Il paraîtra peut-être surprenant qu’il y ait des lépreux dans des régions où il gèle toute l’année ; mais
(1) Et nous l’avons regardé comme un lépreux.,. Et nous avons été guéris par ses meurtrissures » Isal*1, 53,
2or
il faut l’attribuer à l’extrême malpropreté dans laquelle vivent ces tribus indigènes. La lèpre de ce vieillard était celle qu’on nomme éléphantine; elle était par conséquent contagieuse. On me dit que plusieurs autres sauvages qui errent dans les bois en étaient également atteints.
« Lorsqu’on m’eut appris la mort de cet homme, j’allai à sa cabane, et j’y trouvai sa femme et deux de ses enfants qui se disposaient à l’envelopper dans une espèce de pelisse. Ils voulaient également ensevelir avec lui son fusil , son arc , sa boîte à poudre , son calumet et son briquet, pensant qu’il aurait besoin de toutes ces choses dans le royaume des Esprits ( manito djinnt o to fomawiwini wadjick). Je leur déclarai que c’était une superstition ; ils y renoncèrent. Le gardien du fort leur avait déjà dit la même chose, et ils n’avaient pas voulu l’écouter. Si le défunt avait été infidèle , je n’aurais pas été obéi non plus; mais ils se soumettent ponctuellement aux injonctions du prêtre en ce qui regarde les chrétiens.
« Qu’elle était belle et harmonieuse la nature sortant des mains du Créateur! L’homme, fait à l’image de Dieu , était roi de la création, et tout lui était soumis , parce qu’il était lui-même soumis au Très-Haut. Dans cet état de grâce, la vue des créatures l’élevait constamment vers son auteur. Mais dès qu’il eut rompu, par sa désobéissance , la chaîne qui l’attachait au ciel , toutes les créatures brisèrent aussi les liens de leur dépendance. Parce qu’il s’était élevé contre Dieu, tout se souleva contre lui, et ce roi déchu, obligé de lutter sans cesse contre des sujets révoltés, roula d’abime en abîme. Bientôt il ne se contenta plus de faire la guerre aux bêtes féroces ; il méconnut les liens du sang, et l’on vit le frère massacrer son frère? quelquefois même le dévorer.
Mais le Seigneur a eu pitié de son œuvre. Le Verbe , par qui tout a été fait , s’est fait chair, et il a dit : « Lors - « que j’aurai été élevé de terre, f attirerai tout à moi. » Oh! oui, du haut de la croix il attire tout à lui, tout, môme les âmes les plus terrestres ; du haut de la croix il rétablit l’harmonie entre les créatures et l’homme, et entre l’homme et Dieu. Le trait suivant, tragique dans son origine, mais touchant dans son dénoùmcnt, en est une preuve frappante.
« Vers la fin de l’hiver dernier , une femme avait massacré, durant leur sommeil, trois garçons , quatre filles, deux femmes et deux hommes. Une seule personne avait échappé à cette boucherie. Jetais dans une cabane, occupé à faire le catéchisme, quand celte personne parut devant moi. C’était un beau jeune homme de dix-huit à vingt ans, dont la physionomie portait l’empreinte d’une profonde tristesse. La vue d’une Robe-noire parut l’interdire un instant ; mais quand je lui eus fait signe de s’asseoir, il se rassura , et je le priai de me raconter ses malheurs. 11 poussa un long soupir, et commença ainsi : « Je ne veux pas trahir ma pensée, le mensonge ne viendra point souiller mes lèvres. On m’a dit que tu étais l’envoyé du Grand-Esprit , et je sais que tu me comprends; je vais tout te dire. Nous campions, l’hiver dernier, deux familles ensemble. Mon père, mon frère aîné, un autre homme et moi allions tous les jours à la chasse. 11 faisait très-froid ; nous ne pouvions rien tuer , et nous revenions, le soir, dans notre cabane où nous attendait ma mère, avec plusieurs enfants et une autre femme. Celle-ci disait toujours : « Je veux manger de « la viande fraîche ; oui, j’en mangerai. » Nous n’avions que de l’ours boucané à lui offrir. Nous en mangeâmes et nous nous endormîmes. On u’aumt nas fumé trois
fois le calumet (l’espace de trois heures) depuis que nous étions couchés, lorsque je fus éveillé tout-à-coup par un bruit qui se faisait à côté de moi. Je vis une main qui donnait un coup de massue sur la tète de mon père, et je me dis : c’ estlewindigo (le windigo chez les sauvages est un être fabuleux, un génie malfaisant, dont ils ontgrand’peur.) Je me sauve à la hâte; je cours pendant deux jours sans savoir où j’allais ; à la fin , j’arrive sans m’en douter sur le lieu où ma famille avait péri. J’aperçois des jambes et des pieds épars çà et là, et des morceaux de chair coupés, j’eus peur et je m’enfuis de nouveau. Je vis sur un monticule la femme terrible ; elle disait toujours : « Je veux manger de « la/viande fraîche ; oui, j’en mangerai. » J’ai encore marché longtemps sans trouver personne. A la fin j’ai rencontré une famille , je lui ai raconté mes malheurs; nous sommes retournés au lieu du massacre, mais nous n’avons plus retrouvé la femme; elle s’était cachée. Des loups mangeaient les cadavres de ma famille !... Je suis bien malheureux! On m’a dit que la Robe-noire devait se rendre ici : voilà pourquoi j’y suis venu. Moi aussi , je veux faire la prière de la Robe-noire ! » — Cet affreux récit avait jeté tous les assistants dans la stupeur. Je fus longtemps moi-même sans pouvoir dire une seule parole. A la fin , m’adressant à cet infortuné jeune homme : « Mon fils , loi dis- « je , le Grand-Esprit veut encore avoir pitié de toi , « c’est pour cela qu’il t’a dirigé vers nous, devais l’en- « seigner comment on le prie, je vais purifier ton âme « par le baptême , et puis tu seras encore heureux. » « L’ardeur qu’il mit à s’instruire était vraiment admirable, et ses progrès non moins étonnants. Tandis que les autres, quoique plus âgés que lui, se livraient à une joie enfantine, jamais je ne le vis sourire. Le TOM xxiii* 136,
onzième jour après son arrivée, il eut le bonheur de recevoir le baptême , et le lendemain il lit sa première communion. Lorsqu il eut reçu ces deux grâces insignes, sa mélancolie, sans se dissiper entièrement, laissa cependant apercevoir sur les traits de son visage la paix de son âme. Il s’approcha de moi et me dit : « Lorsque j’eus vu toute ma famille massacrée, et que « j’errais çà et là dans le bois, je me disais : A chail ! « c'est fini ! il n’y a plus de bonheur pour moi sur la « terre. Seul, abandonné de tout, je n’ai plus qu’à « mourir. Oh ! je sais bien que je me trompais, puis- « que c’est après la perte de ma famille que j’ai eu le « bonheur de te voir et de connaître la sainte prière du « Grand-Esprit! » Ici le jeune homme s’arrêta pour essuyer ses larmes, puis il reprit: «C’est que nous sommes si malheureux dans nos déserts! Ensevelis dans la nuit profonde de la magie , nous naissons, nous grandissons, et puis nous cessons de vivre comme les animaux de nos forêts. Nous ne pensons pas que làhaut, dans sa grande lumière , le Grand-Esprit veille sur nous. Maintenant, ô mon père ! je vais rentrer dans nos forêts ; mais je n’y serai plus seul. Souvent dans mes souffrances je boiserai mon petit cadavre de bois (le crucifix) et l’image de Marie; je conterai les saintes graines de la prière (le chapelet) , et je planterai une croix dans ma terre de chasse. C’est là que j’irai prier le Grand-Esprit. Je regarderai le ciel, les forêts et la mer, et je dirai : Le Grand-Esprit a fait tout cela pour moi, et je ne le savais pas ! qu’il est bon , le Grand- Esprit!... Voilà ce que je penserai , mon père ». Telles furent les paroles que m’adressa , avant de retourner dans ses forêts , ce jeune homme naguère si malheureux. Il vint avec moi aux pieds de la croix plantée sur le rivage, la baisa avec ameur, me pria de le bé-
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nir, et il partit. Religion sainte, m’écriai je alors les yeux baignés de larmes, voilà ton ouvrage! Les larmes, Monseigneur, ne sont pas toujours filles de la douleur; il en est qui naissent d’une joie inexprimable. Telles étaient celles que répandait votre fils en ce moment. N’avais-je pas raison de dire que l’Evangile seul peut renouer la chaîne que le péché a rompue, entre les créatures et l’homme, et entre l’homme et Dieu?
« Je ne m’étonne plus de ce qu’on nous rapporte de la ferveur des premiers chrétiens. Qu’elle est puissante, cette grâce du baptême, lorsqu’elle tombe dans des cœurs bien disposés ! Le prêtre est aux yeux de ces néophytes cequii est en effet aux yeux de la foi, le représentant du Très -Haut , l’ami de Jésus- Christ. L’exemple suivant en est une nouvelle preuve.
« Dans une de mes chrétientés vivait une jeune Indienne que nous avions baptisée il y a cinq ans. Elle était d’une piété angélique et la plus instruite de sa tribu. Mariée depuis trois ans à un jeune Ecossais protestant, excellent homme, auquel il ne manquait assurément que d’être enfant de la vraie foi, la jeune femme tomba dangereusement malade, et son mari lui prodigua les soins les plus touchants. Je devais, à mon retour de la baie d’Hudson, repasser dans ces lieux. Elle le savait, et cette attente était pour elle un sujet de joie et de crainte. Jour et nuit elle disait à son mari : « Je n’ai plus qu’un désir sur la terre, c’est la grâce de voir la Robe-noire avant de mourir. Oh ! mon ami, si tu apprends qu’il approche, va, je t’en prie, va au-devant de lui. » 11 vint en effet à une assez grande distance. En m’abordant , il me dit : « Venez vite. Ma femme se meurt. Elle vous demandait sans cesse. Depuis hier elle a perdu la parole. * Je m’élance aussitôt dans son léger canot, et nous partons comme un trait.
La mère dé la malade, me voyant entrer, lui dit:
« Voilà la Robe-noire. » A ce mot , la malade bondit comme si un fluide électrique eût parcouru tout son corps; elle se lève sur son séant; ses yeux s’animent, son visage s’enflamme , elle étend vers moi ses bras décharnés : « Mon père, mon père !î » fut tout ce quelle put me dire. Elle saisit ma main, la baisa, et je la sem tis mouillée d’une larme brûlante. Je lui donne mon crucifix: elle le presse, tantôt sur son cœur, tantôt contre ses lèvres. Cet élan sublime de foi et d’amour pour le Dieu quelle allait voir bientôt face à face, avait achevé . d epuiser ses forces. Elle retomba comme anéantie sur sa couche; je lui donnai l’extrême onction, et lui dis : « Ma fille, si tu étais capable de communier, j’irais dire la sainte messe, et puis je t’apporterais le corps sacré de Jésus. » « Oh! va, mon père, s’efforça-t-elle de me dire avec une touchante naïveté ; va, je l’attendrai. » Pendant la sainte messe, son mari fit préparer l’appartement et le chemin que nous devions suivre. Eile reçut le saint viatique avec une ferveur qui attendrit tous les assistants. Cette admirable et sainte femme demanda pardon des scandales quelle croyait avoir donnés ; puis elle me dit, d’une voix presque éteinte : « Mon père, j’espère aller bientôt voir le Grand-Esprit. Oh ! comme je vais lui parler pour tous mes frères les sauvages 1 » Nous retournons à la chapelle. Quelques instants après, son mari venait m’annoncer lui-même son veuvage, a Oh! monsieur, me dit-il d’une voix émue, nous croyons bien, nous autres protestants, à ce que nous disent nos ministres ; mais les entourer de cette vénération que vous témoignent vos catholiques, c’est ce que je n’ai jamais vu. »
« 11 y avait près de deux mois que nous étions au fort Albany. J’y avais baptisé plus de quarante adultes,
qui avaient à peu près tous communié , et plus de soixante enfants. J’avais fait le catéchisme à plus de cinquante Indiens, âgés les uns de sept ans, les autres de soixante et dix. La mission était finie. La plupart des sauvages, presséspar la faim, avaientété obligés de rentrer dans leurs forêts, pour chercher de la nourriture. Plusieurs cependant ne purent se résoudre à quitter si tôt cette place où ils avaient g©ûté tant de consolations , quoiqu’ils fussent depuis dix ou douze jours soumis à un jeûne cruel. De ce nombre était le fils du lépreux dont j’ai parlé plus haut, et un Indien que j’ai converti l’année dernière. L’histoire de ces sauvages, naguère si méchants et aujourd’hui si excellents néopîiytes, offrirait un récit plein d’intérêt; mais comme j’ai déjà dépassé les bornes que je m’étais prescrites dans cette relation, je mécontenterai, Monseigneur, de dire seulement un mot de l’un et de l’autre.
« Le premier, ayant appris dans les bois la mort édifiante de son père, arriva au poste le lendemain de l’inhumation. J’étais à prêcher un sermon sur l’enfer, lorsqu’il vint au lieu de l’assemblée. Je m’étendais alors sur les tourments réservés aux magiciens, car c’est le crime qui domine parmi les peuplades du Nord, Il y prêta une attention sérieuse, parut consterné, et, l’instruction finie, il alla trouver la dame du fort, n’osant pas encore s’adressera moi. 11 lui dit : « Parle pour moi à la Uobe-noirc. Je voudrais lui dire combien j’ai été méchant, mais je n’ose pas. J’ai compris tout ce qu’il a dit touchant le feu de l’abîme, et j’ai peur d’y tomber, car j’ai trop servi le mauvais manitou. » Instruit des bonnes dispositions de cet homme, je fus le trouver. En me voyant, il me dit ccs paroles remarquables , bien propres à faire rougir
tant de chrétiens, qui rejettent ou méprisent la corn fession comme une institution humaine. « Robe-noire, a me dit-il, j’ai appris, il y a deux jours, que tu étais « ici, et, pour cette raison, je ne voulais pas venir au g fort, car j’étais méchant. Mais lorsqu’on m’a dit que « le Grand-Esprit avait eu pitié de mon père, que ce vieil* « lard t’avait dit ses fautes avant de mourir, qu’il avait « été arrosé de l’eau de la prière, et qu’il s’était repenti « d’avoir fait si longtemps la magie (' matchi manitou « kazowin ), alors j’ai dit à ma compagne et à mes en* « fants : Allons voir la Robe-noire. Moi aussi je veux « connaître la prière du Grand-Esprit. Je veux te dire « tout le mal que j’ai fait; car j’ai peur de tomber « dans la prison de feu ( Jmamoskamikok ). » Il me parla encore longtemps sur diverses matières ; mais ce qui me frappa le plus, ce fut le récit détaillé qu’il me fit des cérémonies en usage parmi ces peuples, au fond de leurs forêts, ou plutôt de leurs immenses marécages. J’appris de lui que, dans certaines circonstances, ils se réunissent pour jeûner et offrir des sacrifices aux divinités des rivières, des bois et de l’air. Si l’un d’entr’eux est frappé par quelque accident, il va aussitôt trouver le magicien, lui fait la confession de toutes ses fautes, et lui demande une pénitence. Cette confession est toujours faite à haute voix, et la pénitence, quelque rigoureuse qu’elle soit, doit toujours être ponctuellement accomplie. Son père m’avait déjà dit la même chose. Eh bien ! ce que ces infortunés infidèles font comme une pure cérémonie, les néophytes le font comme l’acte le plus indispensable et le plus consolant de la religion qu’ils viennent d’embrasser. Ils n’ont pas de plus grand plaisir que de dire et de répéter au prêtre les péchés qu’ils ont eu le malheur de commettre, avant comme après le baptême, persua*
dés que c’est à Dieu lui-même qu’ils font leurs aveux. J’en ai vu qui sont venus exprès de plus de cent lieues, qui ont passsé deux jours entiers prosternés à la porte de la chapelle, exposés à toutes les injures de l’air, sans prendre aucune nourriture, gravant sur un morceau d’écorce ce qu’ils avaient à confier au prêtre.
« Mais j’oubliais que j’ai à vous dire un mot d’un autre Indien qui,, l’année dernière, eut la générosité de renvoyer sa plus jeune femme qu’il chérissait beaucoup, pour retenir la plus âgée qu’il n’aimait guère. Depuis cette époque, sa conduite a été admirable. Il a gardé tous ses enfants avec lui, a fourni à la subsistance de la jeune femme qui demeure avec ses parents, et il a repris une sincère affection pour sa première compagne. Deux de ses fils ont fait leur première communion, et une petite fille âgée seulement de quatre ans et demi sait déjà le Pater et Y Ave. Si je n’avais pas été témoin des peines qu’il s’est données pour soutenir sa nombreuse famille, et en même temps pour participer jusqu a la fin au bienfait de la mission, j’aurais eu peine à se croire. Il avait un frère qui fut, il y a quelques années, baptisé par un ministre. Il vint plusieurs fois me supplier de l’admettre au sein de l’Eglise catholique. Ne le jugeant pas assez instruit, je fus obligé d’ajourner son abjuration jusqu’à l’année prochaine, et je le vis se retirer en pleurant.
« Nous n’attendions plus que le canot qui devait nous conduire au fort Moose. Il arriva à onze heures et demie du soir. Nous devions partir le lendemain . mais dans la nuit il s’éleva une tempête si horrible que de mémoire d’homme on n’en a vu de semblable dans ces contrées. Elle dura toute la journée du lendemain, accompagnée de grêle et de coups de tonnerre épouvantables. On entendait dans le lointain le
bruit effrayant d’une mer en furie, qui bouleversait les montagnes de glace suspendues sur ses abîmes. Nous craignions à tout instant que le fort ne fût renversé. Les cabanes des sauvages furent emportées au loin, et la goélette qui était à l’ancre dans la rivière, remonta le courant. Nous bénissions. la Providence de ne nous être pas trouvés en mer pendant la tourmente ; car, à moins d’un miracle, nous eussions été ensevelis sous les flots.
« J e vais profiter de ce retard inattendu pour faire une courte et dernière observation sur ces contrées si tristes, mais si chères à mon cœur. Je ne parlerai que de la partie sud de la baie d’Hudson, connue sous le nom de baie James. Elle s’étend depuis le ôi6 degré de latitude jusqu’au 55e, où commence la baie d’Hudson proprement dite, qui s’étend elle-même jusqu’à la mer de Baffin par le 75e degré. La navigation ne s’ouvre que vers le milieu du mois de juin, et ne dure que jusqu’au milieu de septembre; encore, durant ces trois mois d’été, faut -il passer à travers d’énormes bancs de glace pour aller d’un lieu à un autre. Le navire qui chaque année vient d’Angleterre à la baie, met plus de deux mois à franchir 350 lieues environ. Sur deux vaisseaux qui se rendaient au fort d’York , portant des marchandises pour la Rivière rouge , l’un a péri dans les glaces au mois de juillet dernier.
« La baie James parait être peuplée de nombreuses baleines blanches , marsouins et autres cétacées, dont les Indiens makégongs et esquimaux font leur principale nourriture pendant l’été, comme la chair d’ours blanc est leur principal aliment durant l’hiver. Les Européens n’ont jamais pu se faire à ce régime dégoûtant, et tandis qu’ils voient les Indiens savourer avec délices et en énorme quantité la graisse fétide du loup
marin, ils ne peuvent seulement l’approcher de leurs lèvres sans se sentir le cœur soulevé. Aucune des rivières qui affluent dans cette immense baie ne paraît être poissonneuse, et l’eau en est mauvaise au goût. Tout le pays qui environne la baie est inaccessible à la culture ; le sol ne dégèle jamais à fond, il y gèle même au cœur de l’été. On m’a assuré que, pendant l’hiver, il §y a dans les forêts jusqu’à vingt pieds de neige, et que sur la mer la glace n’a pas moins de trente à trente-cinq pieds d’épaisseur à sa surface unie , et cela vers le 56e degré de latitude. Quelle doit donc être son épaisseur vers le 7 ôe degré?
« Durant cette saison rigoureuse, les sauvages qui habitent les forêts s’enfoncent dans des cabanes de neige, et ceux qui vivent sur les bords de la mer se bâtissent des maisons de glace, s’y ensevelissent durant sept à huit mois, et n’en sortent que lorsque la faim les presse. Alors le chasseur va à la poursuite des ours blancs. La peau de cet animal est son unique défense contre le froid, car il ne fait jamais de feu. Il dévore la viande crue. De là vient le mot Esquimaux, etki (crue), et mar (mange). On ne voit aucune espèce de gibier durant tout l’été ; ce n’est que vers la mi-septembre que les pluviers et les outardes commencent à se montrer. Ces oiseaux opèrent leur passage du nord au sud pendant une quinzaine de jours. Ils sont aujourd’hui moins nombreux qu’ autrefois , parce que , depuis quelque temps , des spéculateurs américains viennent charger leurs navires d’œufs d’outardes sur les côtes du Labrador. Si ce commerce dure encore quelques années, il va enlever aux malheureux habitants de la baie d’Hudson la principale et presque unique ressource que la Providence leur a ménagée.
« Les Indiens, ainsi que les agents de la Compagnie
de la baie, n’ont pas d’autres bêtes de somme que des chiens, appelés chiens de Terre-Neuve . On les attèle deux, trois et quelquefois quatre ensemble, et alors ils traînent de 250 à 300 livres pesant. Cet animal est ici comme ailleurs l’inséparable compagnon, le plus fidèle ami de l’homme, aussi intelligent que plein de reconnaissance. Un jour j’en vis un qui s’était pris la tête entre deux arbrisseaux, d’où il ne pouvait plus se dégager; il poussait des hurlements affreux. Je le délivrai , et dès ce moment il ne voulut plus me quitter. Je traversai une rivière dans un canot, lui se mit à la nage ; et, quelque temps après, comme je m’embarquais sur une goélette, on fut obligé de l’enchaîner pour l’empêcher de me suivre. Quelque pressé qu’il soit parla faim, le chien des Esquimaux ne fait jamais du mal à l’homme; mais s’il voyait quelqu’un frapper son maître, il étranglerait sur-le-champ l’agresseur.
« Voilà, Monseigneur, quelques notions que je jette sans ordre sur le papier, touchant le pays que la Providence m’a donné pour apanage. J’ai manifesté chaque année, dans mes rapports, le désir ardent que nous avons de pouvoir habiter au milieu de nos chers et malheureux Indiens. Aujourd’hui nos vœutf commencent à se réaliser. Le gouvernement canadien vient enfin de faire justice à nos demandes réitérées, en nous accordant deux terrains pour y réunir nos sauvages elles habituera la culture. L’un de ces terrains est situé à 30 lieues de Bytown, et l’autre à 125 de Témiskaming. Les Missionnaires, étant ainsi au milieu de leurs néophytes, auront plus de facilité pour se transporter, chaque printemps, chez ceux qui habitent les environs de la mer glaciale. Je nourris, de plus, l’espoir que bientôt je pourrai moi-même hiverner à Moose-Factory . Je n’ai pas d’autre désir sur la
terre, vous le savez, mon bien-aimé père, que de vivre et mourir pour le bonheur étemel de ces peuples qui me sont confiés.
« Le 1er septembre, après avoir une dernière fois offert le saint sacrifice et nous être mis sous la protection de la glorieuse sainte Anne, patronne de cette , chrétienté nouvelle, nous nous dirigeâmes vers le rivage. Les néophytes, qui se trouvaient encore réunis au nombre d’une trentaine, nous suivirent dans un religieux silence, les yeux remplis de larmes. L’un d’eux prenant la parole : « Vois, mon père, me dit-il, « si nous savons apprécier le bien que tu nous as fait. « Il y a déjà longtemps que nous n’avons pas mangé, « mais nous jeûnerions encore plutôt que de te quit- « ter. Puisqu’il faut que tu partes, tu diras à ceux qui « contribuent à nous envoyer des Robes-noires , que « nous nous souviendrons d’eux en priant le Grandes Esprit dans nos forêts. Adieu! » À ces mots, ils se prosternent sur le rivage; debout dans le canot, je leur donne une dernière bénédiction, et nous nous séparons, eux pour rentrer dans leurs forêts, nous pour retourner au Canada.
« Un vent du nord, accompagné de neige, nous fit éprouver un froid assez vif durant les cinq journées que nous mîmes pour nous rendre au fort Moose. La marée descendante entraînait le canot en pleine mer, malgré les efforts de sept habiles rameurs ; d’autres fois elle nous laissait à sec à une distance de six ou sept milles du rivage, et nous étions obligés de transporter nos effets, en pataugeant dans la vase, jusqu’à ce que nous trouvassions un endroit propre à camper. Arrivés là, il nous fallait encore courir à une distance de cinq ou six milles dans le bois pour découvrir de l’eau potable. Tandis que nos compagnons prenaient
quelques instants de repos, les deux Missionnaires se promenaient sur le bord de la mer, disant leur chapelet ou leur office. Un soir nous récitions Laudes et nous en étions à ces paroles des trois enfants dans la fournaise : Fontaines , mers, fleuves , baleines , et vous tous , habitants des eaux , bénissez le Seigneur ; tout-àcoup nous entendîmes notre guide s’écrier : Pères, pères, voilà la marée qui monte avec rapidité; vite, vite dans le canot!! Nous courûmes aussitôt à travers la vase ; mais le canot était à plus d’une lieue de distance. Quand nous y arrivâmes, la marée était sur le point de l’atteindre; nous n’eûmes que le temps de nous y jeter, et nous continuâmes : Dragons et abîmes , louez tous le Seigneur . Des milliers de petites baleines, que la marée avait amenées, se jouaient autour de notre frêle embarcation d’écorce.
« En arrivant au fort Moose , nous apprîmes que l’un des deux navires qui, chaque année, viennent dans la baie d’Hudson, avait été brisé par la glace, et toute la cargaison engloutie. C’est une perte de 50,000 louis pour la compagnie de la baie d’Hudson et dont les Indiens ne se ressentent pas moins.
« Oh ! si ma plume était capable de peindre le bien immense qu’opère l’OEuvre admirable de la Propagation de la foi, je crois qu’il n’y aurait pas une seule âme, de celles qui s’honorent du beau nom de catholiques, qui ne se fit un devoir bien doux d’y souscrire! Bénissez, Monseigneur, tous nos chers sauvages. Ils m’ont recommandé bien des fois de vous demander pour eux cette faveur. Je la sollicite aussi pour celui qui ne cessera jamais d’être,
de Votre Grandeur,
le très-obéissant fils en Jésus-Christ.
« LAVEKiocuÈaE, Oblat de M, fm,, »