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le R. P, Gascon, et moi ensuite, habitions sous une tente, s'élève actuellement une belle et grande maison en bois, à deux étages, le second en mansardes, avec ses attenances. Elle est destinée aux Sœurs de la Charité qui devront accompagner Me Faraun. Le Fr. ALexis est aussi habile ouvrier qu'il cst bon religieux, pour faire son éloge en deux mots, Au Rapide, le R. P. Ernaro quitta les barges pour céder sa place au R. P. Grouarp, qui devait aller donner la Mission aux Thé-ké-né (habitants sur la pierre), au pied des montagnes Rocheuses, aux environs du fort Liard.
Nous arrivämes ensemble au fort Simpson, fort principal du district du fleuve Mackenze, le lendemain dimanche, 21 août, à l'entrée de la nuit. Il est situé sur une île élevée, au confluent de la rivière Liard ( Mountain River) ct du fleuve Mackenzie, et se compose de cinq grandgs maisons en bois, reliées par des palissades et entourées de vastes jardins, Nous y fümes fort bien traités par M. Hardisty, chief-trader et officier en charge du district, et par les autres employés venus là de tous les points de cet immense département avec les barges de leur fort respectif Pendant une semaine que je passai au fort Simpson, le R. P. Grouar» y donna la Mission aux Indiens Esclaves à Na-hassé, et je l'aidai de tout mon pouvoir; mais il me tardait d'arriver à Good-Hope, et les lenteurs que l’on apporte à cette époque à l’expédition des barges dans les forts éloignés m’ayant lassé, j'obtins de partir par un esquif de pèche, accompagné d’un canot esclave, montés l’un et l’autre par trois Esclaves. Le samedi 27 août, en dépit des conserves de petts pois et du plumb pudding qu'on nous servait chez les employés anglais, je m'embarquai pour la Mission de Notre-Dame de Bonne-Espérance avec du pémmikan a duthé pour toutes provisions.
Le lendemain, nous commençâmes à voir les montagnes Rocheuses en face de nous. À midi, je me trouvais à l'embouchure de la rivière des Ma-hané, qui apporte son tribut au Mackenzie, et je jouissais du beau panorama dont parlent Franklin et Simpson ; trois rangées de montagnes se dressaient à notre gauche comme une armée de géants, Leur
masse énorme est dépourvue de toute vigétation, si ce n’est d’un revêtement de lichen; mais le chaud soleil d'automne les colore de teintes sj brillantes ; les brumes légères qui s'élèvent du fleuve et restent emprisonnées dans les vallées, les entourent d'une gaze si digphane, que, loin d'assombrir le tableau, elles paraissent vivantes et comme aéricupes Au bord du fleuve, elles se changent eu une muraille parfaitement perpendiculaire et composée de couches stratifiées obliquement, et dont la diagonale est en sens inverse du cours de l'eau. Le Mackenzie dort à leur pied comme un beau lac, réfléchissant la taille gigantesque de ses rives qui fuient au loin dans un horizon chaudement coloré. Notre esquif vole sur ces eaux si limpides qu’on le croirait suspendu dans les airs ; puis, lorsque la nuit est venue, chacun s’enveloppe dans sa couverture et le canot est abandonné au courant.
Au pied dù mont Qui-Trempe-à-l'Eau (Kiivé-tré-ni-a), je rencontra Ja tribu des Klo-Ké-Ottiné (habitants sur l’herbe), que je n’aurais dû voir qu’au fort Norman (la Mission Sainte- Thérèse), si ce fort n’avait été abandonné le printemps dernier pour étre transporté au lac d'Ours, sur l'emplacement de l’ancien fort Franklin. Comme j'étais pressé et qu'ils n'étient là que transitoirement, je ne pus donner la Mission à ces Indiens, qui appartennent à la tribu des Esclaves, mais j'eus la consolation de baptiser un mourant et einq enfants, grâces inestimables que Dieu, dans sa bonté, accorde toujours au pauvre eufant des bois, Je n'ai jamais donné, en effet, de Mission sans rencontrer quelques-uns de ces malheureux qui semblent n’attendre que l’arrivée du Prètre pour recevoir le sant Baptème et monter au Ciel. Cela seul suffirait pour me faire chérir la sublime vocation de Missionnaire entre toutes les autres.
En passant à l'embouchure de la rivière du lac d’Ours, qui décharge les eaux de ce lac dans le Mackenzie, je visitai les mines de hitume enflammé qui se montrent le long de la rive droite sur plus d’une lieue d'étendue et que Simpson à prises à tort pour des howllères en combustion. Elles se monwent sous la forme de cônes d’une terre grise ou bleuâtre,
couverte de petites vésicules jaunes ou de fissures et de crevasses profondes, et exbalent d’une manière intermittente des tuuibillons de fumée blanche accompagnée d’une forte odeur bitumineuse qui approche de celle de l'huile de schiste. La contexture de la falaise et du sol sur lesquels ces ouvertures se montrent en quantité semblerait indiquer, en effet, que la matière enflammée qu circule sous terre et fait irruption par les cônes n’est pas autre chose que cette dernière substance. Elle se compose de quatre strates superposées obliquement et quelquefois transposées : has, schiste bleuâtre, passant au rouge après la combustion, lignite et terre végétale. Autour des cônes, la terre est chaude et puaute, elle est dépourvue d'herbe ; mais plus bas et au-dessus, dans le résidu argileux, croissent des plantes vigoureuses, parmi lesquelles j'ai remarqué des touffes d’arnica montana qui dépassaient ma taille. Inutile de dire que nul ne tire parti de ce bitume.
Le samedi 3 septembre, j'arrivai à la Mission de Notre- Dame de Bonne-Espérance, au fort Good-Hope, après avoir franchi les remparts. On donne ce nom à une double ligne de rochers de cent à cent trente pieds de haut qui bordent le fleuve en le resserrant sur une longueur d’un mille et demi, véritables citadelles avec leurs angles rentrants, leurs créneaux, leurs contre-furts, et auxquelles 11 ne manque absolument que du canon pouren fare une forteresse inexpugnable. Avant d'entrer dans ce long et sombre couloir, on saute un rapide assez grand, dont les rochers ne sont qu'une masse de pétnification madréporique. On trouve aussi sur le rivage quanuté de cailloux ronds, renfermant du quartz ou géode, et des roches schisteuses qui ont uu aspect dendritique.
À la Mission de Notre-Dame de Bonne-Espérance m'attendaent le R. P. Séçuin et l’excellent Fr. Josepx KEARNRYy, ancien cumpaguon des fatigues et des travaux apostoliques du trèsregrettable P. Henri GroLuer. Ils accuerllirent leur nouveau coupérateur avec la joe et la manifestation d’une affection fraternelle, qu est Le propre de tous les Oblais résidant dans le pays, et dunt vous pouvez être fier, mon bien-aimé Père. Mon premuer devoir, après avoir visité le bon Maitre qui daigne
aussi résider dans la pauvre maison de bois des Pères de Good- Hope, fut d'aller prier sur la tombe encore fraîche de notre cher défunt. S'il est vrai que je priai pour lun, il l’est aussi que je lui demandai de me faire participant de son zèle ardent et de son amour pour nos saintes règles.
Un petit aperçu de la Mission de Good-Hope terminera, mon Très-Révérend Père, cette lettre qui, comme à mon insu, prend les proportions d’un volume.
La Mission de Notre-Dame de Bonne-Espérance est placée sur la rive droite du fleuve Mackenzie, entre la rivière anx Rochers et celle des Peaux-de-Lièvre, et en face de l'ile Manitou. Elle est sous le 66°15' latitude nord et le 428°30' de Greenwich. Vous voyez que nous ne sommes pas loin du cercle polaire, qui ne passe qu’à 0° 1%’ plus haut, c’est-à-dire sur l’emplacement même qu'occupait la Mission dans son principe. Cette Mission fut fondée par le R. P. GrroLLier, qui y arriva le 31 août 1859. La place avait été offerte à Mer TacHé, lors de son passage à Londres en 1856, par lord Colville, protecteur du district du fleuve Mackenzie et membre du comité de l'honorable Compagnie de la baie d Hudson. L'offre avait été faite au nom du comité lui-même dans l'unique intention d'empêcher le ministre d'envahir le pays. Il est fàcheux que le peu de ressources pécuniaires de la Mission à cette époque ait forcé Sa Grandeur, sinon de refuser une si belle offre, du moins d'en ajourner l'acceptation. Ce ne fut que lorsque le révérend Kergy, ex- maitre d'école à la Rivière- Rouge et ex-palefrenier en Angleterre, monta dans le district de la Grande-Rivière avec le titre de recteur, à deux cent cinquante livres sterhng de gages, qu’on prit l'alarme. Le R. P. GRozuiER partit muni d’une lettre du gouverneur Simpson qui lui ouvrait tous les forts et le recommandait aux civiliés personnelles du chef du district et des employés de tous les forts.
Les fondations en bois de la bâtisse actuelle furent jetées à côté du fort Good-Hope en 1860; puis, en 1861, transportées cinq quarts d’heure plusloin sous le cercle; mais l’éloignement trop considérable où elle était du poste forca le P. Gascon de
la transporter de nouveau à quelques pas du fort, le 5 juin
Les Indiens qui se rendent à la Mission et au fort Good- Hope sont : 1° les Peaux-de-Lièvre, appelés en montagnais Kray-tchazé-Ottiné (ceux qui habitentà l’abrides saules). Ils se divisent en Kray-tchazé-Ottiné proprement dits et en Ta-la- Ottiné (ceux qui habitent sur les limites des sapins). Les uns et les autres appartiennent à la nation des Esclaves. Leur langue est un composé de montagnais, d’esclave et de loucheux ; 2° les Indiens des Montagaes de Roche ou Ya-ta-Ottiné (ceux qui habitent en l'air). Je me réserve de vous faire connaître ces peuples, mon Très-Révérend Père, dans une autre lettre et quand j'aurai pu les étudier; les deux tribus comptent ensemble environ 6.000 âmes.
Les maisons qui dépendent de la résidence de Good-Hope sont : 4° le fort Franklin (lac d’Ours), sous le vocable de sainte Thérèse; population, 300 âmes; 2° le fort Mac-Pherson {rivière Peel), dédié au saintnom de Marie, et celui de la Pierre- House, dans les montagnes Rocheuses, qui porte le titre de Saint-Baraabe; population, 500 dmes; 4° le fort Youkon, dans l'Amérique russe et sur la rivière Youkon ou Kwichpak ; titre : Saint-Jean l'Évangéliste; population, 4,000 âmes ; 4° je fort Anderson, sur la rivière Tchizaguéni ou Beroulédessé, et près de la mer Polaire ; population d'environ 600 à 700 âmes. Somme totale des sauvages de la Mission de Good-Hope, environ 6,100 âmes, répandues sur une surface carrée de soixante-douze mille lieues marines, pour n’aller dans l’est que jusqu’à la rivière Copper-Mine.
Au lac d'Ours habitent des Peaux-de-Lièvre et des Esclaves. Au fort Youkon, il n’y a que des Loucheux (Querelleurs de Mackenne), mais appartenant à plusieurs petites tribus. Ils sont mélés à quelques Esquimaux au fort Mac-Pherson. Enfin le fort Anderson est le rendez-vous des Esquimaux des rivières Mackenzie et Copper-Mine. Il n'a pas encore été visité et sera mon partage le printemps prochain, s’il plaît à Dieu 1...
24 février 1865. — Tout en vous offrant, bien qu'un peu
tard, mes souhaits de bonne année, je viens, mon Très-Révé- T.w 51
rend Père, vous annoncer mon départ pour le fort Anderson : je pars demain où après-demain. Par une disposition toute providentielle, les portes de ce fort, le plus mal famé du nord de l'Amérique, me seront ouvertes par celui-là même qui nous les croyait fermées. L’employé qui est à la tête de ce fort avait assuré positivement que nul Missionnaire n’y mettrait les pieds, et, de fait, il état bien difficile qu’on y allât jamais, car il se trouve éloigné de toute voie facile de communication. Confiné à deux journées de marche de l'Océan, au milieu d'immenses déserts, il est à soixante et dix ou quatrevingts lieues du fort Good-Hope, c’est-à-dire qu’il est le plus septentrional des forts de la Compagnie. Il arriva que les paroles inconsidérées du gouverneur de ce fort vinrent jusqu'aux oreilles des Pères de Guod-Hope, et, bien qu’ils ne les eussent pas relevées, il n'en fallut pas davantage à ce monsieur, qui se pique d’être un parfait gentleman, pour faire auprès de nous de vives instances, afin de recevoir la visite de l’un de nous. Il comptait nous pronver par là qu'il n’avait jamais tenu le propos qu’on lui prètait, La mort du trèsregretté P. Grozuier empêcha le R, P. Séçuix de le prendre alors au mot, mais ce voyage étant devenu possible, après mon arrivée en ces lieux, Le R P. SéeuiN s'est empressé d’annoncer à l’employé du fort d’Anderson qu'il aurait ma visite cet hiver.
Depuis bientôt quatre mois, je suis assez souffrant du poumon gauche. Je crois devoir en attribuer la cause à la présence d’un peu d'air qui, sorti des voies ordinaires, circule dans tout mon intérieur en y portant le désordre. Quoi qu’il en soit, j'ai bon appétit et puis marcher comme ci-devant. Ce maluse ne m'empêchera donc pas de partir ; d'ailleurs, làbas pas plus qu’ici, il n’y a de médecin : je puis dire comme le matelot provençal : À dou, va / nouestra damo m’adjudara.…
Le R. P. Sécuin a été retenu à la maison pendant près de dix mois, par suite d'une chute qu'il avait faite en soulevant des pièces de bois. A l’heure qu'il est, la blessure que ce cher Père s'était faite est formés, et il se prépare à partir pour
Peel’s River, à mon retour du fort Anderson. Nous venons de recevoir des nouvelles du fort Youkon, qui avait été visité par ce cher Père. Le diable, pardonnez-moi l'expression, y continue le sabbat dont le P. Séeuin vous avait entretenu. Les apparitions fantasmagoriques n’ont cessé de redoubler, depuis quatre ans qu’elles ont commencé, et, cela, bien que le fort ait changé de place Employés et serviteurs ne peuvent plus endurer ces manéges, et demandent à grands cris leur éloignement de ce fort, La présence du ministre Mac-Donald n'a servi qu'à mettre le Vieux-Gris plus à son aise et à rendre les sauvages plus mauvais : c'est le témoignage de l’employé protestant lui-même.
Le R. P. Sécu et le cher Fr. KearNEY se joignent à moi, mon Très-Révérend et Bien-Aimé Père, pour vous exprimer de nouveau Îles sentiments de respect et d'affection sincères que nous avons pour vous. Tous, nous nous jetons à vos pieds et demandons votre hénédiction.
Agréez, mon Très-Révérend Père, l'hommage des sentiments avec lesquels j’ai l’honneur d’être moi-même
Votre fils très-affectueux et très-ohéissant.
Pgritor, prêtre, 0. M. 1.