Missions des Jésuites en Russie et dans l'Archipel Grec
Le plus illustre des Prussiens — le roi Frédéric II — écrivant dans l'intimité, à ses amis les libres-penseurs , se quai i n'ait de « Majesté très-hérétique ». Le grand Prussien se permettait cette mauvaise plaisanterie, pour jeter du ridicule sur Leurs Majestés tr es-chrétienne , très-catholique , très-fidèle et très-apostolique qui , après avoir chassé ou dépouillé les Jésuites, avaient contraint le pape à les séculariser. Or donc, Sadite Majesté « très-hérétique », se vantait d'avoir
recueilli dans ses Etats tous les Jésuites qu'elle avait pu, afin de leur confier l'éducation de ses sujets ; ajoutant qu'il conser-
yerait cette plante précieuse , pour en donner aux Etats qui, repentants de l'avoir foulée aux pieds, viendraient lui en demander.
Mais cette gloire de conserver les débris de la Compagnie allait échapper à Sa Majesté très-hérétique i et passer à sa puissante voisine, la très-schismatique impératrice de Russie, comme l'appelait l'illustre Prussien.
Notons en passant le beau résultat obtenu par les libres-penseurs du dix-huitième siècle, sur leurs immortels protégés, le Grand Frédéric et Catherine la Grande. Ces deux Majestés si persévéra m ment enfumées par l'encens de Voltaire et de nos philosophes , et si bien excitées par eux à la haine, au mépris des Jésuites, sont précisément leurs seuls et constants protecteurs aux jours de l'universelle persécution suscitée par la philosophie. Singulier résultat de tant d'efforts et de malice !
La protection de Frédéric et surtout celle
de Catherine, accordée aux Jésuites supprimés et dispersés en 1773, est un fait providentiel. Sans cette protection et, disons-le, sans Y entêtement de Catherine — Frédéric avait fini par céder — la Compagnie de Jésus aurait cessé d'exister. Si donc l'Ordre fondé par saint Ignace a pu se perpétuer sans interruption jusqu'à nos jours , s'il a pn survivre au coup de foudre lancé par Clément XIV, c'est à la Russie qu'il le doit.
En effet, entre les deux brefs de 1773 et 1801 ; entre l'œuvre de Clément XIV et celle de Pie VII , les Jésuites , sécularisés dans le reste de l'univers , ne conservèrent leur existence canonique en aucun autre pays que dans la schisma tique Russie.
Ainsi, de 1773 à 1815 , c'est-à-dire durant plus de quarante années, la Russie fut comme l'arche qui sauva les Jésuites du déluge oii l'on avait espéré les voir périr et disparaître à jamais.
En cette même année 1815, l'empereur de Russie, revenant de Paris, où il était allé rendre aux Français la visite qu'ils avaient eu l'imprudence de lui faire à Moscou , ternit misérablement sa gloire en subissant le joug des sociétés bibliques qui ramenèrent à chasser les Jésuites de sa capitale , puis, cinq ans plus tard, du reste de son empire.
Un an avant la destruction de la Compagnie, c'est-à-dire en 1772, les Jésuites polonais, devenus Russes par le partage de leur malheureuse patrie , se trouvèrent providentiellement protégés et conservés par la Russie. De même aussi , un an avant leur expulsion de Saint-Pétersbourg (en 1814), ils avaient, grâce à Pie Vil, reconquis le droit de vivre partout. La Russie semblait avoir attendu, pour chasser les Jésuites de sa capitale, que celle du monde catholique fût prête à les recevoir.
Voilà, en peu de mots, l'histoire de la Ccm-
pagnie de Jésus, durant les quarante années de son exil, au milieu de l'immense empire schismatique. L'histoire de ces quarante ans employés aux humbles travaux des collèges et des missions, aurait eu peu de retentissement dans le monde politico-religieux du dernier siècle, si la malignité ne s'était emparée du fait même de l'existence des Jésuites en Russie, pour les dénoncer au monde entier, comme des révoltés et des rebelles au Saint-Siège. Les ennemis de la Compagnie, furieux de la voir échapper à son complet anéantissement, objet unique de leur complot, avaient sous la main un trop beau prétexte, à de nouvelles attaques, pour manquer leur coup. La calomnie se remit à l'œuvre. Durant plus de deux siècles, elle avait injurié , persécuté les Jésuites, comme défenseurs et soldats du pape \ maintenant elle allait changer la position de ses batteries et les attaquer comme rebelles à l'autorité du Saint-Siège. Cette
manœuvre, inique comme les anciennes , ne manquait pas d'une certaine habileté, car les Jésuites, placés dans une situation fausse ou du moins fort délicate, n'avaient plus la complète liberté de leurs mouvements.
Voici le fait dans sa plus-brève exposition : par le Bref Dominus ac rcdemptor , daté du 21 juillet et publié le 16 août 1773, Clément XIV avait aboli la Compagnie de Jésus, et chargé une commission spéciale de signifier le Bref aux Jésuites de Rome. Les évèques catholiques devaient le promulguer aux membres de la Compagnie habitant leurs diocèses respectifs.
A Rome et partout, on vit les Jésuites se soumettre sans hésiter et avec la plus respectueuse résignation aux ordres du Saint-Siège. Mais bientôt on apprend que les anciens Jésuites polonais, devenus Russes par l'inique partage de la Pologne en 1772, continuent à porter l'habit de la Compagnie, à persévérer
clans leur ancien genre de vie, et même à conserver le nom de Jésuites, comme si Rome n'avait pas parlé !
À cette nouvelle, une immense clameur s'éleva dans le camp ennemi ; toutes les trompettes sonnèrent la charge, et sous prétexte de venger le Saint-Siège outragé, méprisé par ses anciens soldats révoltés, les nouveaux et singuliers défenseurs du pape firent un vacarme tel que l'Europe étonnée se vit encore une fois occupée de l'éternelle question des Jésuites. Ceux-ci, comme toujours, furent condamnés sans être entendus, et sur un fait dont on ne prit pas même la peine de s'informer exactement, avant de le juger.
Or ce fait le voici dans sa parfaite exactitude et simplicité :
Comme nous l'avons vu, le Souverain-Pontife — au lieu de publier son Bref en le faisant afficher, suivant la coutume usitée à Rome pour les actes du Saint-Siège — vou-
lut qu'il fût signifié à toutes et chacune des maisons de la Compagnie. Par le seul fait de cette promulgation , chacun de ceux qu'elle atteignit se trouva, ipso facto, sécularisé et délié de ses vœux. Tous les Jésuites le comprirent ainsi , les Jésuites russes, comme les autres ; mais le Bref ne leur étant pas signifié, ils se trouvèrent dans une extrême perplexité. Enfants soumis de
l'Eglise, ils se demandaient si la seule connaissance du Bref ne leur suffisait pas, et s'il fallait attendre la promulgation canonique de l'acte pontifical , pour se croire et se tenir déliés de leurs vœux.
Après avoir mûrement examiné la question au point de vue canonique, les Jésuites russes se tinrent pour obligés, en conscience, à rester dans le statu quo , en attendant que le Bref leur fût signifié et promulgué par le représentant du Saint-Siège. Mais bientôt, sachant que l'impératrice avait donné ordre
à ce même représentant du Saint-Siège de s'abstenir de toute signification et promulgation du Bref de suppression aux Jésuites de ses Etats, ceux-ci se trouvèrent dans la plus déplorable alternative : celle de passer pour rebelles au Saint-Siège; ou bien de se séculariser , sans avoir été canoniquemeut déliés de leurs vœux.
Pour sortir d'une position si fausse et si pénible, les Jésuites s'adressèrent au représentant du Saint-Siège à Varsovie ; mais le nonce garda le silence. Le Provincial des Jésuites se rendit alors à Saint-Pétersbourg , pour supplier Sa Majesté l'impératrice de révoquer ses ordres, et de permettre à l'évêque de Mallo in partibiis de promulguer le Bref de suppression.
Dans la supplique présentée à Catherine II, le P. Czerniewicz disait à l'impératrice : « Par tout ce qu'il y a de plus sacré, nous supplions Votre Majesté de permettre que
nous rendions une publique et prompte obéissance à l'autorité spirituelle suprême qui réside, pour nous, dans la personne du Souverain-Pontife romain , et d'exécuter les ordres qu'il a donnés de l'abolition de notre Compagnie, etc.. »
Catherine répondit au Provincial : « Vous et tous les autres Jésuites devez obéir au pape , dans toutes les choses qui appartiennent au dogme. Dans le reste , vous devez obéir à vos souverains. Je m'aperçois que vous êtes scrupuleux. Je ferai écrire à mon ambassadeur à Varsovie , afin qu'il s'entende avec le nonce du pape , et qu'il vous ôtece scrupule. Je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. »
L'impératrice tint parole : elle obtint de Rome, et de Clément XIV lui-même, la permission de ne point publier le Bref de suppression, et sur ce fait capital, les pièces ne nous manquent pas. Si nous les omettons dans
ce rapide expose , c'est que nous n'écrivons pas l'histoire des Jésuites en Russie, sous les pontificats de Clément XIV et de Pie VI. Cette histoire existe, et nous prions les lecteurs curieux de détails et de pièces officielles, de les lire dans les PP. Boero, de Ravignan , Curci, Theiner et M. Crétineau-Joly.
Pour nous, notre but se borne à rappeler le point capital de la question , et à montrer la cause de ce brouillard épais qui enveloppa si longtempsle fait des Jésuites de Russie et leur
donna cette fausse apparence d'insoumission. Mais avant de passer audit examen, prions nos lecteurs de s'arrêter un moment à cette impossible, moralement impossible supposition de révolte contre le Saint-Siéçe. En effet, comment imaginer une telle folie? Quoi! des centaines de religieux, de prêtres vieillis dans la pratique des conseils évangéliques, vénérés pour leurs talents et leurs bonnes œuvres, dévoués depuis tant d'années au ser-
vice de la sainte Eglise romaine, se lèvent tout à coup contre son chef, le Vicaire de Jésus-Christ, et lui crient du fond de la Russie le sacrilège Non serviam de l'ange déchu! Et tout cela pour rester porteurs d'un habit prohibé, et n'être plus que des simulacres de religieux! Et tout cela pour se donner l'abominable satisfaction de résister à l'autorité la plus vénérable qu'il y ait sur la terre ! Et tout cela pour se damner comme à plaisir, en violant des promesses sacrées, et scandalisant les catholiques et même les sectaires séparés de l'Église !
Si les Jésuites russes avaient pu arriver à cet oubli d eux-mêmes , à cet incomparable excès d'extravagance, il fallait les traiter non de rebelles, mais d'insensés ; il fallait non les maltraiter, mais les enfermer, comme il convient à des gens qui ont donné des signes évidents d'aliénation mentale.
Les Jésuites russes n'étaient ni des rebelles
ni des insensés, et leurs ennemis les plus clairvoyants le savaient bien ; et voilà pourquoi ils mettaient tout en œuvre pour obtenir la promulgation du Bref de suppression ; mais tous leurs efforts vinrent se briser contre l'inébranlable résolution de l'impératrice.
Maintenant il importe de revenir à la question posée ci-dessus, c'est-à-dire : comment et pourquoi la position des Jésuites en Russie demeura-t-elle si longtemps comme enveloppée d'un nuage, et cela, non -seulement sous le règne de Clément XIV, mais durant celui de Pie VI ?
Pour tirer les Jésuites russes de la fausse position où ils se trouvaient par suite de la publication du Bref Dominus ac redemptor, il aurait fallu un acte non pas seulement authentique et certain, mais bien un acte public, incontestable; or cet acte solennel ne fut publié que vingt-huit ans après celui de Clément XIV.
Ainsi, de 1773 à 1801, les Jésuites russes continuèrent à vivre, grâce à la permission du Saint-Siège, mais sans avoir en main une pièce officielle, émanant directement de lui, à montrer à leurs ennemis; sans avoir le Bref qui devait rétracter à la face du monde catholique le Bref de destruction.
Le fait certain et maintenant démontré parles historiens et les preuves authentiques à l'appui , est que Clément XIV, lui-même, autorisa directement l'impératrice de Russie à conserver les Jésuites de ses Etats. Le pape avait permis la non-publication du Bref : « Je-
suit se in ils regionbius permanebiint in statu quo, cuin liabitu, privileglis et regulis usque ad novam decisionem. » Clément XIV mourut bientôt, et son successeur conserva, protégea et bénit les Jésuites de Russie. Et pour combler les vides que la mort faisait parmi les soldats restés debout après l'extermination de 1 773, Pie VI permit l'ouverture d'un noviciat.