‹ Missions des Jésuites en Russie et dans l'Archipel GrecChapitre 2 sur 30 · XI · texte numérisé non relu

XI

Ainsi donc, les Jésuites russes parfaitement rassurés sur le point capital, celui de l'approbation du Saint-Siège, ne cessèrent jamais de travailler et de se dévouer au salut de la Russie, d'où ils se répandront plus tard, sur tous les champs de bataille où leurs devanciers avaient autrefois combattu.

Maintenant , nous devons aller au-devant d'une autre objection que nous voyons sur les lèvres de nos lecteurs , et cette objection la voici : Sans doute, il suffisait aux Jésuites russes, pour la tranquillité de leur conscience, de savoir leur conduite approuvée, au moins in petto , par le Souverain-Pontife ; mais pourquoi ne pas enlever à la malignité de leurs ennemis tout prétexte de les calomnier, en déclarant publiquement, officiellement, la régularité de leur fait, la légitimité de leur existence : en un mot, pourquoi le pape, qui approuvait secrètement les Jésuites, ne le disait-il pas hautement, laissant ainsi les Je-

suites et le Saint-Siège lui-même exposés à la critique, aux attaques et, disons-le, au mépris des honnêtes gens, peu ou mal informés de Pétat des choses ? Pourquoi, enfin, celui qui pouvait et devait parler gardait-il le silence dans une affaire aussi grave ?

Oui, sans doute, dans un cas si grave, dans une affaire où il y allait de l'honneur de la Compagnie et du Saint-Siège lui-même, oui, sans doute , on pouvait désirer que le Souverain-Pontife élevât la voix et déclarât la vérité.,.. Mais le pouvait-il? Là est toute la question. Or, il est évident, après avoir examiné la situation faite au Souverain-Pontife, qu'il ne pouvait agir ouvertement , sans exposer les Jésuites et le Saint-Siège luimême à de nouvelles persécutions ; et cela est facile à démontrer : il suffit, en effet , de ramener un moment sur la scène les acteurs qui ont joué les principaux rôles dans la suppression de la Compagnie.

Afin de complaire aux princes catholiques, Clément XIV avait pris toutes les mesures pour activer la dispersion des ex-Jésuites. Une commission créée par lui , et choisie parmi les plus emportés contre la Compagnie, devait mettre en œuvre les moyens les plus propres à hâter la prompte exécution du Bref de suppression. Le premier soin de cette commission fut naturellement de mettre la

main sur les biens delà défunte Compagnie, puis d'éloigner les anciens propriétaires de ces biens , et même de mettre en lieu sûr ceux qui, ayant rempli les charges les plus importantes, pouvaient avoir une certaine influence sur leurs anciens confrères , et devenir un centre de réunion et , par là même , un centre d'action. Ces craintes , comme l'événement le prouva, étaient parfaitement chimériques ; mais la commission n'eut point de repos , que les Jésuites ne fussent éloignés et dispersés ; il lui sembla

que le moyen le plus simple, pour se préserver d'un péril imaginaire, et gratuitement supposé, était d'enfermer au château Saint-Ange tous ceux dont on avait ou feignait d'avoir peur. La plupart des prisonniers avaient, et de beaucoup , passé l'âge où l'on rêve des coups de tête. Se figure-t-on une révolte de ces quelques Religieux septuagénaires , octogénaires et même nonagénaires , contre les rois d'Espagne, de Portugal, de France, de Naples, l'empereur d'Autriche et le pape ? Et cependant, c'est grâce à la frayeur qu'ils inspiraient, qu'on les retint dans ce carcere dura , où. plusieurs ont eu le bonheur de passer à meilleure vie.

A la mort de Clément XIV, les agents de Charles III, faisant métier de sentinelles autour du château Saint-Ange , ne perdirent pas de vue le porte-clefs de la forteresse. Et le pape venait à peine d'expirer, que l'ambassadeur d'Espagne, fidèle à la consigne de

son maître Charles III , vint la signifier au doyen du Sacré-Collëge ; et, de ce ton qu'il avait su prendre avec le pape défunt, il jetait cet ordre insolent au milieu du conclave : « Le roi mon maître entend qu'on lui réponde des prisonniers du château Saint- Ange. » Ainsi fut fait , car Charles III n'aurait pu dormir en paix, s'il avait su le P. Ricci en liberté.

Pie VI à peine monté sur le trône pontifical s'entendit faire les mêmes sommations. Monino, Bernis et les autres agents de la plus odieuse outrecuidance vinrent s'agenouiller devant le Vicaire de Jésus-Christ, pour lui dire insolemment , comme autrefois les Juifs : Ne délivrez pas votre prisonnier, autrement vous encourrez l'indignation du roi : si hune dimittis, non es amie us Cœsaris !

Dans le mémorial présenté à Pie VI , le 31 mai 1775, au nom des cours — y compris celle d'Autriche — on lui rappelait les enga-

gements de son prédécesseur, et l'obligation pour lui de respecter le Bref d'abolition; puis on l'avertissait qu'il eût à se garder de rien faire en faveur des ex-Jésuites ; on alla même jusqu'à le prévenir qu'il aurait près de lui des agents en mesure de tout voir, de tout savoir et même de tout deviner! Ces insolences à demi-voilées par la phraséologie diplomatique n'étaient pas une simple menace , mais bien un programme qui fut suivi ad litteram.

Bernis et Monino , pour mieux surveiller les ex-Jésuites et le nouveau pape, se crurent tout permis ? et descendirent jusqu'au métier d'agents de police. Bernis, qui s'était donné la mission de conduire peu à peu son ami le pape défunt «jusqu'au milieu de la rivière », comme l'écrivait son complice Monino, jouait le même rôle auprès de Pie VI, mais avec moins de succès.

Le 26 août 1 778, Bernis écrivait au ministre de Louis XVI : « Sa Majesté doit être assurée

(et elle le voit journellement par ma conduite), que je serai très-attentif à déconcerter des projets (de rétablissement), qui ne pourraient que troubler l'Eglise et compromettre le Saint-Siège... Je surveille sans cesse le pape comme un enfant d'un excellent naturel, mais trop vif, et qui serait capable de sauter par la fenêtre, si on n'y prenait garde. »

Dans sa dépèche du 2 septembre 1783, Bernis disait à Vergennes : « Les réflexions que vous faites sur les affection du pape, sur sa conduite et sur la situation actuelle de la cour de Rome, sont on ne peut plus justes et plus judicieuses. 11 est certain que si Pie VI ne craignait pas de se brouiller avec les grandes cours, guidé par les préjugés qu'il a, avec la crainte que lui inspire le parti des Jésuites et l'inclination secrète qu'il ne sait pas assez dissimuler , de favoriser ce parti , on pourrait craindre quelque grande imprudence de sa part, d'autant plus qu'il agit souvent sans

réflexion et qu'il n'est pas assez maître de ses premiers mouvements; mais Pie VI est plus hasardeux que hardi et plus timide encore qu'entreprenant. 11 essaie de temps en temps de certaines démarches, et retourne en arrière quand on lui résiste. Vous avez dû en juger ainsi par les deux dernières lettres qu'il m'a écrites et par la révocation subite des pouvoirs de confesser et de prêcher, accordés clandestinement aux ex-Jésuites de la maison du Jésus. Ce dernier acte de vigueur a déconcerté les espérances chimériques d'une résurrection prochaine ; il a attiré au Saint- Père des reproches, et peut-être des menaces; je m'attends qu'il fera en faveur du parti (des Jésuites) tout ce qui ne le compromettra pas formellement avec nos cours...

« Malgré cela, nous pouvons nous reposer sur la vigilance de la cour d'Espagne, sur la fermeté de ses principes et sur la connaissance parfaite qu'a du pape M. de Floride

Blanche (Monino), ainsi que de l'état actuel de la cour romaine. Je crains plutôt une trop grande sévérité de la part de l'Espagne, que de l'influence ou de la faiblesse.

« ...Je voudrais bien dans ces circonstances que l'humeur ne l'emportât pas sur la réflexion. Au reste, Monsieur, il faut encore un demi-siècle pour éteindre la chaleur et la fermentation occasionnées par la suppression des Jésuites »

Bernis parle ici comme le persécuteur des Jésuites à Bologne. Le cardinal Malvezzi écrivait en effet à Clément XIV, peu de temps avant la suppression : « Les liens qui unissent les Jésuites aux nations sont de telle nature que l'entreprise serait impraticable, si V arrêt suprême ne partait du Vatican. Lorsque l'édit sera émané de Votre Sainteté, il sera encore difficile de V exécuter sans fomenter le mécontentement des peuples, qui cependant se résigneront, avec le temps, aux dispositions voulues. »

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Dans la même dépêche, Bernis disait encore : « Le grand mal est que le parti (des Jésuites) prédominant à Rome, remplira le Sacré-Collège et la prélature de sujets à leur dévotion, et contraires par conséquent à. nos cours et à nos maximes ; mais à cela il y a un remède qui produira toujours son effet: c'est que, dans nos affaires avec Rome, il faudra toujours tâcher d'avoir raison , de ne proposer rien d'injuste ni de trop extraordinaire, et d'employer ensuite l'adresse et la fermeté nécessaires. Les corps physiques agissent les uns sur les autres à raison de leur masse ; il en est de même des corps politiques. La cour de Rome a de l'orgueil et des prétentions ; mais les grandes cours ont la force en main et savent bien qu'il ne tient qu'à elles (sans altérer le symbole de la foi), de mettre à la raison le conseil du Vatican. Tout dépendra, à l'avenir , de la sagesse, de la dextérité et de la fermeté des ministres du

roi à Rome. D'ailleurs toutes les cours aujourd'hui ont à peu près les mêmes maximes, pour contenir les souverains pontifes dans l'enceinte de leurs véritables droits. »

Cette dépêche de Bernis n'a pas besoin de commentaires : le programme de notre cardinal-ambassadeur est des plus simples :

« Ne pas altérer le symbole de la foi, — mettre a la raison le conseil du Vatican., — contenir les papes dans leurs véritables droits, >> Cela fait, et ce n'est pas difficile avec des ambassadeurs remplis, comme dit Bernis, de sagesse, de dextérité et de fermeté, — cela fait, tout ira bien, les papes étant mis à la raison ! Malheureusement, quelques lignes plus haut, Bernis gâtait et même ruinait d'avance tout son programme en mettant pour condition au projet de « contenir les papes » , qu'zV faudra toujours tâcher d'avoir raison, et ne proposer rien d'injus te ni d'ex traordina ire .

Voilà, en effet, qui est parfaitement parler;

mais alors comment se permettre de *< conduire tout doucement le pape au milieu de la rivière, » pour le forcer à se noyer avec les Jésuites? Voilà ce que Bernis appelait « tâcher d'avoir toujours raison, et ne rien faire d'injuste et d' extraordinaire ! Mais ne demandons ni logique , ni caractère , ni esprit de foi à notre cardinal-ambassadeur; ce serait se montrer trop exigeant, et nous avons vu pourquoi, dans notre dix-septième Document,

Comme dans ce dernier Document, nous pourrions multiplier ici les citations et rappeler les faits à l'appui de notre affirmation, savoir : que Clément XIV, cédant à la pression des princes, détruisit les Jésuites, pro bono pacis; et que Pie VI n'osa les rétablir pour les mêmes causes. Cependant, il fit en leur faveur tout ce qui était possible , et les Jésuites, comprenant l'impossibilité où se trouvait le pape de faire plus, se contentèrent d'une approbation tacite, ou non officielle, de

leur existence en Russie. Ce bon plaisir du pape, une fois connu el certifié, les Jésuites n'avaient plus qu'à bénir Dieu, et travailler silencieusement, loin de Rome, en attendant que Pie VII leur en rouvrît les portes.

Malgré toute la prudence de Pie VI, son approbation secrète des Jésuites russes ne pouvait échapper à la pénétration des agents de Charles III, qui surveillaient le pape, et l'avaient prévenu qu'ils sauraient tout, et même deviner, s'il en était besoin.

Et de fait, Charles III devina si bien le secret de Pie VI, qu'il se mit en devoir de couper le mal par la racine en s'adressant non plus seulement au pape, mais à sa complice l'impératrice de Russie, espérant bien, après tant de succès sur les princes catholiques , réussir auprès d'une princesse schismatique, et sans doute trop heureuse de lui sacrifier les proscrits réfugiés chez elle.

Malheureusement pour Charles 111 , Ca-

therine avait une tête assez solide pour porter la couronne, et ne pas commettre une bassesse , dans le but de complaire à la haine insensée du persécuteur des Jésuites. La scliismatique impératrice le prit sur un ton assez russe, pour ôter à Sa Majesté Catholique l'envie de revenir à la charge. Voici ce spécimen de style décourageant : « Je fais savoir à Votre Majesté la résolution que j'ai prise, de conserver l'Institut des Jésuites dans mes Etats, résolution à laquelle je me suis déterminée pour des motifs à moi connus. Et comme je ne me suis point opposée aux intentions de Votre Majesté , dans votre monarchie, à l'égard de ces mêmes religieux, j'espère que Votre Majesté voudra bien ne mettre aucun obstacle à ce que je fais en leur faveur dans mon empire. Je fais également savoir à Votre Majesté que, dans toute cette affaire, je n'ai rien demandé au pontife régnant (Pie VI), et que je n'en ai rien obtenu. Je n'ai fait

que me servir des pouvoirs qui m'avaient été accordés par le feu pape Ganganelli. Je préviens donc Votre Majesté de ne vouloir faire à Sa Sainteté la moindre plainte à ce sujet, ni de lui causer aucun désagrément : car je me tiendrais cela fait à moi-même, et je me verrais obligée de prendre sa défense , au risque même de ma couronne, s'il le fallait. »

Avec une femme qui laissait voir un canon à côté de son écritoire, il fallait se le tenir pour dit. Charles 111 le comprit et mourut sans avoir achevé les protégés de Pie VI et de Catherine qui se multiplièrent en Russie , jusqu'au jour où le roi Ferdinand VII les rappela en Espagne, pour réparer les actes insensés arrachés à l'incapacité de son aïeul Charles III.

Nous avons raconté très-succinctement pourquoi et comment le Bref de suppression n'atteignit pas les Jésuites de Russie; nous avons omis les détails qui auraient, sans uti-

lité, fait un volume cle cette introduction. Pour les lecteurs curieux de ces détails, que nous devions omettre, ils trouveront ample satisfaction dans les auteurs qui les ont recueillis avant nous, et qui sans doute ne leur sont point inconnus : nous parlons des Pères Boero, de Ravignan et Curci, de MM. Crétineau-Joly , Colombet , Lamache , et des Précis historiques de 1861. Nous ne parlons pas de M. de Saint-Priest et du P. Theiner, ne voulant citer ici que des historiens sérieux. Une autre raison d'avoir omis les détails dans cette introduction , c'est l'espérance de voir bientôt l'histoire des Jésuites en Russie publiée par un écrivain qui connaît parfaitement ce pays et la Compagnie ; nos lecteurs ont déjà nommé le P. Jean Gagarin dont on a lu avec tant d'intérêt les importantes publications sur la Russie.

Ce Document se compose en partie des Lettres du P. Gilles Henry, Jésuite belge, qui, à lui seul, nous fournira la matière d'un autre Document sur les missions de l'Archipel grec, où il acheva sa carrière après un demi-siècle de travaux apostoliques. En tête de cette prochaine publication, nous ferons mieux connaître l'intrépide missionnaire qui s'est

éteint sur les rochers de l'île de Chio , le 26 décembre 1856, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans.

Les autres Lettres de ce Document sont signées par des Jésuites Polonais, Allemands, Hollandais, Belges et Français , qui avaient été chercher en

Russie la liberté, que la libre Europe leur refusait de porter le nom et l'habit de la Compagnie de Jésus.

Ces Lettres proviennent en partie de la collection du P. Geerts, Jésuite belge : nous en devons la communication à la libéralité du R. P. Matthys, recteur du Collège d'Anvers et à son excellent bibliothécaire , le P. Weemaes y qui a bien voulu copier ces Lettres, et traduire en français le petit nombre de celles qui étaient en flamand.

LETTRE DU PÈRE GILLES HENRY AU RÉVÉREND PÈRE ADAM BECKERS, A ANVERS (?).

Riga, le 21 juin 1804.

Mon Très-Révérend Père

J'espère que cette lettre vous trouvera parfaitement rétabli, et que le R. P. Groenen continue toujours à faire des progrès vers une parfaite santé. Nous arrivâmes hier ici, nous étions les seuls passagers, notre capitaine a eu pour nous toutes les attentions, et notre voyage a été, quoique un peu long, des plus heureux et des plus gais. Nous ne saurions assez nous louer de l'accueil qu'on nous fait ici; nous n'en partirons que mardi prochain. Dunabourg n'est qu'à trente-deux milles de Riga, nous nous y rendrons par une diligence, accompa- T. !

gnés de l'un des Révérends Pères chez qui nous sommes, lequel retourne à Polocz reprendre et continuer sa fonction de professeur de philosophie. J'ai employé le temps, depuis que nous sommes arrivés, à faire des questions. Rien de plus certain que le dévouement du Saint-Père envers la Compagnie ; il donnera, quand il sera possible d'en avoir, des Jésuites à tous les princes qui en demanderont , et il voudrait qu'ils en demandassent tous, et qu'il en eût à leur en donner à tous. L'érection d'un noviciat en Russie, après le Bref de Clément XIV, est un de ces événements où l'on ne sait assez admirer la divine Providence qui sauve par les moyens mêmes qu'on employait pour perdre. Les ennemis de la Société, sachant que le métropolitain de Russie était extrêmement contraire aux Jésuites, lui firent expédier un Bref, où tout pouvoir lui était donné sur les religieux. Ils comptaient par là que le métropolitain abattrait cette petite branche, que n'avait point atteinte le Bref destructeur, du tronc de l'arbre. Le métropolitain exhiba sa patente au gouvernement. Le ministre, qui voyait avec peine qu'enfin la mort viendrait enlever ce qui restait des Jésuites, saisit au bond l'occasion, et ayant fait voir à l'impératrice que le métropolitain avait tout pouvoir, celle-ci fit dire au métropolitain a qu'il lui serait très-agréable que

les Jésuites ne mourussent point dans ses Etats », et de là vint la permission de prendre des novices.

Le R. P. Rrànzl me cite un autre trait : il le tient de la bouche d'un Jésuite qui l'avait appris du Frère même dont il va être question. Le R. P. Général Retz étant près de mourir parlait comme en lui-même de la destruction de la Société en Portugal, en Espagne, etc.^ etc., et il finit en disant « qu'enfin la Société ne tiendrait plus qu'à un fil , mais que ce fil ne se romprait point ». Le Frère qui était près du malade, crut qu'il était en délire, et ne dit rien de ce qu'il avait entendu, sinon longtemps après, lorsqu'il vit que l'orage se formait et commençait à fondre sur la Société.

L'église de cette ville était desservie par les Religieux de Saint-François. Les catholiques de l'endroit et des environs ont présenté une requête à l'empereur pour avoir des Jésuites : ce n'est que depuis trois mois environ que trois Pères sont venus et sont en fonction. La secte protestante et ses ministres sont en plein discrédit parmi leurs adhérents mêmes : on a à ce sujet de grandes espérances, même de récupérer un jour l'église et le collège que la Société avait il y a cinquante ans dans cette ville.

Plusieurs Jésuites allemands , sans craindre la froide Russie, viennent reprendre place sous les

drapeaux de saint Ignace. Nous trouvons ici comme prédicateur allemand le R. P. Krânzl, de la province de Bavière; il était devenu chanoine à Neubourg près Ingolstadt, il est arrivé ici depuis trois semaines : il remplacera le R. P. Prœll qui va retourner à Polocz. Nous trouverons à Dunabourg le R. P. Eckart, de la province du Rhinsupérieur, vénérable vieillard : né en 1721, il est venu d'Augsbourg il y a neuf mois : il était il y a cinquante ans dans les Missions et tomba sous la main du fameux Pombal ; il a passé dix-sept ans dans les prisons de Saint- Julien en Portugal (1).

Le P. Angiolini en habit de Jésuite, dans Rome, a excité en divers sens l'attention publique. Il voulait quitter cet habit, la vénération des uns et répou vantail des autres ; mais l'envoyé russe à Rome l'en a empêché, cet envoyé a quitté Rome à l'occasion d'un Français émigré, naturalisé Russe, réclamé par l'envoyé , et cependant livré par le

(1) Le vénérable vieillard dont le P. Gilles Henry vient de parler, est le P. Anselme Eckart, l'auteur du journal publié dans notre Document IX. C'est lui qui , par une sorte de miracle , sorti vivant des mains de Pombal, a raconté la mort héroïque de ses compagnons de martyre, dans les souterrains de Saint-Julien. Dieu sembla conserver cette relique vivante pour encourager ceux qui venaient se vouer à l'apostolat au fond de la Russie. Le vénérable religieux acheva son laborieux pèlerinage à Polocz, le 29 juin 1809, à l'âge de quatre-vingt sept ans.

Pape aux Français qui avaient requis son arrestation. Le Saint-Père a écrit à l'empereur, et l'on espère qu'il n'en résultera rien de désavantageux; mais le P. Angiolini perd un grand soutien.

Le noviciat a été transféré à Dunabourg à la réserve de quelques novices qu'on a retenus à Polocz, entre autres M. Jacobs de Diest : on est occupé à agrandir les bâtiments à Dunabourg. C'est une ville, à ce qu'on nous a dit, de très-peu de considération : les écoliers n'y sont qu'à environ une centaine, mais Polocz est florissant pour les études : il y a bien, y compris le pensionnat des nobles, cinq cents étudiants. Les autres collèges de la Société en réunissent ensemble à peu près un pareil nombre; et c'est l'imprimerie du collège de Polocz qui fournit tous les livres nécessaires à cette jeunesse élevée en divers lieux par les Jésuites. Le catalogue que je vous adresse, et qui vous sera porté par le premier vaisseau qui partira d'ici pour Amsterdam, vous mettra au courant, et de toutes les demeures, et de toutes les personnes, et de tous les emplois. Les sept collèges que la Société a en Russie et les huit autres domiciles sous le nom de résidence ou mission, Saratow n'étant compté que pour un, sont abondamment fournis de sujets. Polocz seul en a cent cinq, parmi lesquels trente-neuf prêtres , mais le double de

Pères trouveraient de l'occupation. C'est la difficulté d'avoir, sans dégarnir trop les autres collèges, du monde en nombre suffisant pour une telle entreprise : cela fait que le R. P. Général n'a pu se charger de l'Université de Wilna, au sujet de laquelle feu l'empereur Paul Ier le pressa souvent. Cette même difficulté a fait remercier des offres non moins avantageuses, et surtout non moins admirables, pour ne pas dire incroyables. Ce sont celles du roi de Suède qui a demandé des Pères pour le collège de Stokholm. Ce monarque, fort instruit et fort prudent, quoique fort jeune encore, a été trois fois à Saint-Pétersbourg depuis que les Jésuites y sont, et chaque fois et même des trois heures de suite il a conféré avec le R. P. Général. Il ne faut pas trop dire ce dernier point sinon aux amis. Le roi de Suède a ménagé les illuminés dont, a son regret, ses Etats et son ministère même sont infectés.

Tl y a, dans le gouvernement d'Astrakhan , dix Pères ayant chacun une église à desservir. Leur point de réunion est Saratow. Il y a aussi deux Pères à Odessa, près de la Crimée.

Voilà, mon très-Révérend Père^ ce que j'ai appris ici. Tous les trois nous vous respectons beaucoup, nous vous aimons de même et nous vous remercions. Nous avons apporté vos jambons; nos

Russes en goûteront dimanche. Ils s'en font une fête. Pour moi, mon très-Révérend Père, de omnibus orationem facio prospère te ingredi , et valere sieut prospère agit anima tua; si par la suite, et en tout, j'en agis plus que jamais avec vous, comme avec un tendre et généreux Père, n'en soyez point surpris, je ne ferai que suivre les sentiments que vous m'avez inspirés.

On a été ravi et attendri ici à la lecture du témoignage donné à M. Roothaan, par M. (Lennep), célèbre professeur protestant. Le R. P. Rrânzl en enverra une copie en Bavière; il veut, dit-il, montrer à ses amis et à ses ennemis bavarois , et le témoignage rendu à la Société de Jésus par un protestant , et la qualité des sujets, qui viennent chercher en Russie cette bonne mère, la Compagnie.

Je suis, etc.

Gilles Henry.

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