LE PÈRE JEAN ROOTHAAN A SA FAMILLE, A AMSTERDAM
Dunabourg, le 12 août 1808.
Mes vénérés Parents ,
Je ne puis laisser de vous communiquer quelques merveilles par lesquelles surtout en notre église (à Dunabourg) le bon Dieu a daigné ma-
nifester la gloire de son serviteur le Bienheureux François de Hieronimo. Sans doute vous aurez appris que sa béatification à Rome par Sa Sainteté Pie VII a eu lieu le 2 mai 1806. Depuis lors bien des choses étonnantes se sont passées dans notre église où nous avons son portrait , et un autel érigé en son honneur ; ce portrait est entouré d'ex-voto en argent , offerts par diverses personnes comme témoignages de reconnaissance pour des bienfaits obtenus. Pour satisfaire votre curiosité et surtout rendre gloire à notre Dieu qui est admirable et magnifique dans ses saints, voici quelques traits.
Le 29 mars 1 807 ^ lorsqu'on se préparait à célébrer le Triduum solennel de la béatification du Bienheureux , et que nos Frères et Novices ornaient l'église , le sacristain ; séculier , âgé de
trente ans, a éprouvé la protection du Bienheureux clans un grave accident : le même jour, il s'était confessé , il avait communié, et, comme s'il eût eu quelque pressentiment de ce qui allait lui arriver , il s'était spécialement recommandé au Bienheureux en disant intérieurement : Aujourd'hui, o notre Patron , il me faudra en votre honneur monter bien haut dans l'église , pour y placer et fixer les ornements préparés ; soyez mon secours en cas d'accident.
Quelques heures après, voici ce qui lui arriva. L'échelle sur laquelle il se trouvait se renverse , il se cramponne à une colonnette de pierre, celle-ci se déboîte de sa base et tombe avec le sacristain sur les marches du maitre-autel ; la colonnette devait l'écraser ; tous ceux qui étaient présents tremblaient de frayeur, cependant la colonnette ne tombe pas sur lui, mais à ses côtés, le sacristain se releva sans aide, sans la moindre blessure, et répondant à ceux qui l'interrogent : Ce n'est rien , je n'ai rien de brisé , je ne sens aucune douleur. Le P. Recteur, averti de cette chute, accourt, et voit le sacristain remonté sur l'échelle, pour achever son ouvrage ; puis il l'entend raconter avec le plus grand calme le récit de l'accident. Le même individu , par l'intercession du même saint, a recouvré subitement la santé cette année (1808 , le 12 juin. 11
était alité depuis plusieurs jours, dans l'accablement (Tune forte fièvre, après avoir employé tous les remèdes prescrits par le médecin ; et voyant qu'il allait de mal en pis, il se recommande au Bienheureux François de Hieronimo, lui offrant, dans sa pauvreté, deux anneaux d'argent pour orner son autel et lui promettant de se confesser, de communier et d'entendre une messe prosterné devant son autel, les bras étendus en forme de croix. Peu de temps après arrive le médecin qui lui porte un remède à prendre. A peine, sur sa demande, le médecin s'est-il rendu à l'église, que le patient tombe dans un doux sommeil, et peu après il entend une voix qui lui dit : Lève-toi et cours quelque temps. Il s'éveille, se lève sans s'apercevoir de sa faiblesse, met tout simplement ses souliers et sa pelisse, court à peu près à une demilieue dans les bois, obtient par ce violent exercice un flux de sang, et revient guéri à la maison, demande à manger , s'habille et vient à l'église assister aux Vêpres, au grand étonnement de tous ceux qui connaissaient la violence de sa fièvre. Quelques-uns croient qu'il était en délire; mais c'est surtout le médecin qui paraissait émerveillé de la guérison; il s'offrait à attester par serment qu'une guérison si subite et si complète ne pouvait s'expliquer naturellement.
Non moins surprenante est la guérison subite d'une femme, qui eut lieu au mois de juin 1807. Cette femme avait mal à la jambe, et après qu'elle eut dépensé à pure perte des sommes considérables avec les médecins et les remèdes, son mal fut déclaré incurable. Pendant la solennité de la béatification du bienheureux serviteur de Dieu , elle entend de sa maison , située sur l'autre rive de la Dwina, les coups de canon qu'on déchargeait devant notre église, et demande quelle était cette fête que les Jésuites célébraient en ce moment. On lui répondit que c'était la première fête du nouveau saint. « Bien ! dit-elle ; alors je me recommanderai aussi à lui et mon pied malade. » Quelques assistants de peu de foi se moquèrent de sa simplicité. Cependant quelques semaines après, elle fit vœu de suspendre à l'autel du Bienheureux un petit pied en argent , en cas où son pied viendrait à guérir. La nuit suivante, elle voit dans son sommeil le Seigneur Jésus attaché à la Croix , qui semblait lui dire : « Fais ce que tu as promis hier , et tu obtiendras ee que tu désires. » Pendant qu'elle en témoignait sa reconnaissance , elle crut entendre les paroles : « Lève-toi » , et il lui semblait en même temps que le Seigneur Jésus, détachant sa main droite de la Croix , lui toucha l'épaule droite et lui dit : « Tu es guérie; tombe à genoux » : ce qu'elle lit, à moitié endormie ;
nuis, s'étant pleinement réveillée et se trouvant hors du lit, elle se dit avec inquiétude : « Pauvre paralytique que je suis , comment maintenant me lever? » Cependant elle fait un effort, trouve son pied sans douleur et guéri. Puis sans aucun retard, elle s'acquitte de sa promesse et s'offre d'affirmer publiquement et par serment devant l'Evêque sa guérison miraculeuse.
Le portrait du Bienheureux est déjà entouré d'un grand nombre de petits pieds et de petites mains en argent , en reconnaissance de faveurs semblables. Nous avons ici au collège à Dunabourg deux Pères nommés Peters, l'un âgé de soixantesix, l'autre de cinquante-quatre ans, qui attribuent la guérison d'une hydropisie qui leur avait gagné la poitrine, à l'intercession du même Bienheureux François de Hiéronvmo. L'un habitait ce collège , avait déjà reçu les saintes huiles , et se préparait à la mort avec une résignation entière entre les mains de Dieu. Maintenant, il est aussi bien portant et aussi robuste qu'un homme de quarante ans. L'autre avait été envoyé par le Révérend Père Recteur chez un médecin, non loin du collège, vu que tous les remèdes avaient été tentés en pure perte; et le médecin lui-même, d'ailleurs très-habile , avait déclaré que tout ce qu'il pouvait faire , c'était de retarder
un peu sa mort. Là-dessus , le Père Recteur finit par lui écrire qu'il préférait le voir revenir au collège pour y recevoir plus commodément les derniers sacrements, etc., et se préparer à la mort. Cependant , dans la même lettre, le Père Recteur ajoutait qu'il devait se recommander au Bienheureux François de Hiéronymo. Ce Père reçoit ce conseil de son supérieur comme une inspiration céleste , et se met à prier avec son compagnon. Le même soir , ils remarquent que le gonflement , qui auparavant allait toujours croissant , avait diminué et allait de plus en plus diminuant depuis , et si rapidement , que huit jours après , étant déjà au collège et recevant la visite du médecin, celui-ci lui dit avec une certaine anxiété : « Je voudrais que le dessèchement fût moins prompt , moins subit. » Cependant , la guérison s'opérant de jour en jour , il se trouve parfaitement guéri maintenant.
Je ne puis passer sous silence la guérison subite arrivée dans notre église le 1 \ mars de l'année courante 1808. Un paralytique gardait déjà le lit depuis deux ans, accablé de douleurs qui ne discontinuaient ni jour ni nuit, et toujours couché sur le même coté ; car , dès qu'il se tournait , il tombait en défaillance. Ce malade (sur le conseil de son curé, qui lui-même avait été guéri d'une grave maladie
par l'intercession du Bienheureux , et s'était rendu ici pour lui témoigner sa reconnaissance), se fait apporter à Dunabourg, le 10 mars, où, dans la mai son de son frère, il se confesse et communie en viatique. Le Père Ministre, qui lui avait administré le Saint- Sacrement, lui dit que, s'étant donné tant de peine pour venir à Dunabourg, il devait aussi se faire transporter le moins mal possible à notre église, devant l'autel du Bienheureux, pour y assister à la sainte Messe. Le lendemain, il vint avec confiance, soutenu par deux hommes, à notre église, y entendre la Messe suivie de quelques prières. Cela fait, il se lève et retourne parfaitement guéri, sans aide, sans bâton, et même les trois jours suivants il a entendu la Messe à genoux, devant l'autel du Bienheureux, par reconnaissance, et a signé de sa propre main un témoignage de sa guérison miraculeuse qu'il était prêt à confirmer par serment.
Si je voulais citer toutes les faveurs qu'on a obtenues ici dans le court espace de seize mois, je devrais remplir tout un volume. Voilà comment la bonté divine récompense et fortifie par des miracles la foi de quelques fidèles , au moment même où de nos jours tant d'incrédules et de scélérats attaquent cette foi sainte et la religion, et la foulent aux pieds, .l'espère que le bon Dieu vous préservera, vous et tous nos amis, de la corruption de ce monde. Prions
incessamment le Seigneur Jésus qu'il daigne nous garder dans son Cœur divin, qui est un sûr refuge, dans ce Cœur sacré où j'espère que vous vous souvenez souvent de moi, ainsi que dans celui de la très-sainte Vierge Marie, notre Mère. C'est dans cette pensée que je me dis avec le plus profond respect, votre, etc.
J. R0OTHAA1N, S. J.